BACCHUS, SILÈNE, ARIANE
SILENE (s essuyant le front)
Plaisante excursion ! Ma parole, je suis rendu.... Par une chaleur pareille, faut être
enragé... Et pourquoi, je vous le demande, grands Dieux !.. (en avançant, il découvre soudain Ariane et s 'arrêtant court) . Tiens, une femme !.. Qu'est-ce qu'elle fait là ?.. Et pas mal, ma foi... (se retournant vers Bacchus). Pstt, hé, mon fils !.. Par ici... J'aperçois une dame... Ce doit être l'oiseau...
BACCHUS
Une femme, dis-tu ?.. Eh quoi ! Serait-ce Ariane déjà ?... Montre... (en la Voyant il s'arrête a son tour). Par le ciel, Silène, tu l'as deviné, c'est elle !.. Voilà bien ce merveilleux visage que les larmes ont pâli... Ah ! je te reconnais, Ariane que jamais je n'ai vue... Telle qu'en ce moment tu m'apparais, c'est ainsi que je savais te trouver, âme tendre et suave qui n'a su résister au malheur !... (Silène s'est approché sur la pointe des pieds et la considère en tous sens). Doucement, Silène, doucement ! Elle repose : prends garde de l'éveiller ! Le sommeil sans doute lui semblet-il un répit précieux.... Et puis, elle s'effrayerait en apercevant soudain des inconnus
ARIANE A NAXOS
devant elle... Qu'elle est belle !... Je ne pensais pas trouver une femme aussi parfaite : sa renommée seule m'attirait ; sa beauté, je le confesse à présent, eût suffi !... En vérité, comment as-tu pu, Thésée, mépriser tant de grâces et sans en avoir épuisé tout le suc, rejeter loin de toi un fruit si délicieux ?
SILENE (qui s'est penché vers elle, recule brusquement)
Ah bah ! Mais elle ne dort pas !...
(Ariane levé la tête et> à la vue des étrangers, se dresse en sursaut.
Moment de silence).
BACCHUS (s inclinant)
Pardonnez, Madame, à des voyageurs qui, par mégarde, vous ont surprise. Nous cherchions notre route parmi ces rochers ; nous étions bien éloignés de croire qu'en cette solitude, nos pas pussent éveiller autre chose que l'écho...
ARIANE
J'ai perdu l'habitude du visage humain ; vous m'avez en effet émue tout d'abord, mais ma sauvagerie seule est coupable et je ne puis vous en vouloir. Etrangers, quoique l'île où le hasard vous a conduits soit funeste et dénuée, soyez-y les bienvenus et permettez à l'exilée de vous offrir les seuls présents dont son hospitalité dispose, ces sièges de pierre et cette eau pure.
SILENE (en s* asseyant jette un coup d'œil oblique a Ariane dont la contenance Tembarasse),
Volontiers, ma foi !... Car il fait fort chaud et on ne peut pas dire que l'ombre ici soit gênante. Je le disais encore, il y a un moment... {Brusquement) Ah ! tenez, Madame, je devrais me taire, mais il faut que je vous l'avoue tout de suite : vous m'étonnez; positivement, vous m'étonnez... Comment ! vous pleurez toujours !... Car tu as vu, n'est-ce pas, petit, elle pleurait...
ARIANE A NAXOS
BAC CHU S (tiré de la contemplation où il s'absorbait)
Assez, Silène, tais-toi ! Excusez-le, Madame ; c'est une nature rugueuse, l'écorce rebute, son cœur toutefois est excellent. Et sur ces paroles indiscrètes, gardez-vous de croire que nous soyons venus ici, attirés par la curiosité de votre douleur...
SILENE (interrompant)
Juste ! Il dit la vérité, Madame. Je ne sais pas m'exprimer, moi; je n'ai pas de manières, mais c'est bien là ce que je voulais dire... Non, ce n'est pas la curiosité qui nous amène: nous sommes venus au contraire pour tâcher de vous aider.
ARIANE (inquiète)
Que dit-il ?
BACCHUS
Silène, encore une fois, tiens ta langue !... Madame, je ne puis le contredire. Sa fran-
chise maladroite devance mes précautions. Certes, je n'ai pas à cacher mon dessein comme une chose honteuse ; mais un peu de prudence ne messied pas, et je ne voulais tout de suite vous en parler. C'est bien avec l'espoir d'apporter un adoucissement à vos maux que j'aborde cette île où, victime d'une trahison, Madame, vous consumez dans les larmes des jours dignes de pitié...
ARIANE (le visage durci)
Vous êtes bien bon, étranger et je vous remercie. Mais, croyez-m'en, laissez là cette inutile et généreuse entreprise... Mon infortune n'est point de celles que quelques paroles soulagent; tous vos efforts n'y feraient rien: gardez plutôt d'aviver par un zèle malvenu des souffrances qui sont assez cuisantes et pour quoi il n'existe pas de remède...
SILENE (bonhomme) Ouais !...
ARIANE •...Même si vous me l'apportiez dans le
ARIANE A NAXOS
pan de votre manteau, je repousserais la consolation. Ma destinée est remplie : je ne suis plus qu'une plante brisée et qui attend la mort.
SILÈNE
Allons, allons, Madame, n'exagérons rien ! Et d'abord, toutes les femmes dan^ votre cas disent la même chose.
(Bacchus laisse échapper un mouvement de colère : il saisit Silène par V ' épaule ^ d'un geste impérieux lui commande de s en aller. Quand Silène^ un peu penaud^ s est éloigne \ il revient vers Ariane).