BACCHUS, ARIANE
BACCHUS
Ah j'ai honte des paroles qu'il vient de prononcer ! . . . Oubliez-les, Madame, je vous en
SI
conjure ! C'est un insensé, une âme basse et vile ; le spectacle le plus touchant n'a pu le faire sortir de son naturel... Mais, au nom du Ciel, gardez-vous de me confondre avec lui dans votre indignation...
ARIANE (s est rassise au bord de la fontaine.)
Rassurez-vous, étranger, je ne me souviens plus de ce qu'il disait et je n'ai pas de colère. Peut-il être encore une offense, après celle que m'infligea Thésée ?... C'est pourquoi ne vous mettez point en peine : allez donc, rejoignez votre compagnon et laissez la condamnée à son sort.
BACCHUS
Partir, Madame, partir sans aller jusqu'au bout de ce qui depuis tant de jours fut le plus cher et le plus profond de mes désirs : ne me le demandez pas!... Si vous saviez avec quelle impatience, j'attendais le moment de vous approcher, si vous saviez le devoir sacré que je m'étais imposé et de quelle ferveur
ARIANE A NAXOS
délicate, je comptais user pour vous convaincre !... Vous vous défiez à présent : la grossièreté d'un intrus a compromis tous mes projets. A peine m'écoutez-vous, et sans doute, déjà je vous importune. Ah, si par un habile détour, j'avais pu surprendre votre attention, certes vous eussiez compris que je ne venais point persuader votre âme de renoncer à sa douleur. Le blessé ne peut fuir sa plaie, et jusqu'à la mort vous porterez au cœur la cicatrice du coup qui vous accabla. Du moins aurais-je voulu vous apprendre qu'il est une façon de supporter l'infortune qui en fait une gloire et comme une amère bénédiction... Comprenez-moi : vous voyez bien qu'il ne vous est pas défendu de m'entendre et qu'il n'est rien en mes intentions ou en mes discours dont il vous faille prendre ombrage. Combien de fois, méditant votre sort éclatant et pitoyable, n'ai-je pas souffert à penser que, toute à vos larmes, vous en méconnaissiez l'éminence et ne songiez à retirer des événements dont vous êtes victime le profit admirable qu'ils
vous proposent ! Eveiller en vous le sentiment de la grandeur du rôle que vous pouvez jouer, voilà, Madame, le dessein qui m'amène ici, et quand je parlais de consolation, c'est aux âpres plaisirs que permet la soumission à la destinée, que je prétendais faire allusion...
ARIANE
Vous riez-vous de moi ?... Cessez ce jeu cruel et vous éloignez plutôt !... Ai-je à refuser ou à accepter mes maux, sais-je pas mieux que personne leur étendue et leur nombre ; et vous voudriez de leur excès même me voir tirer vanité ?... Etranger, si vous étiez malheureux, vous ne parleriez pas ainsi ; vous sentiriez que rien ne peut adoucir un tourment que tout en cette île achève d'irriter... Ah ! pourquoi les larmes ne m'ont-elles aveuglée ; du moins n'apercevrais-je pas, cent fois le jour, des objets qui me rappellent tant de souvenirs déchirants ! Partout je revois Thésée ; tout me parle de lui : pas une heure que n'empoisonne une implacable mémoire! Je vis
ARIANE A NAXOS
les yeux baissés, j'évite les endroits autrefois familiers à nos pas ; depuis le soir qu'il me quitta, je n'ai plus voulu regarder la mer... Peines perdues ! Saurais-je oublier que je suis abandonnée et misérable sur une grève dont les oiseaux même se détournent. La douleur alors me suffoque, je tombe, je perds connaisnaissance. Heureux moments où je ne pense plus, que ne peuvent-ils durer toujours!.. Hélas, je me ranime bientôt : il faut vivre et souffrir encore, et bien avant ma raison, mes sanglots m'en instruisent !...
(Elle se cache le visage dans t,es mains.)
BACCHUS
Voilà bien, Madame, ce que je redoutais. Un tel discours me devrait décourager : il achève au contraire de me démontrer combien l'entreprise était urgente, et j'y puise une ardeur renouvelée. Vous avez perdu le soin et l'amour de vous-même ; votre âme, comme une glace au soleil s'est fondue ; vous vivez sans espoir, sans but, et dans la
situation incomparable où les Dieux vous ont placée, loin de soupçonner l'importance de votre destinée, vous ne découvrez en tout ce qui vous arrive que sujet de plaintes et d'inutiles regrets... Non, Madame, je ne suis pas venu pour essuyer vos larmes ou endormir votre peine, mais pour conformer votre cœur aux circonstances, lui en révéler la signification merveilleuse et faire de la créature gémissante que vous êtes en ce moment, l'Ariane immortelle qui doit désormais du haut de ces rochers proposer aux postérités son exemple éloquent...
ARIANE (se levant.)
Etranger, je ne saisis guère vos paroles. Il n'est qu'une façon de souffrir, et c'est là une chose que l'on n'apprend point. Peut-être vous raillez-vous de moi, mais il serait impie l'homme que ne toucherait pas le sort d'Ariane : je vous souhaite de n'être pas celui-là. Adieu.
(Elle fait quelques pas pour s'éloigner.)
ARIANE A NAXOS
BACCHUS
Adieu ?... Non pas, Madame ! Je ne m'éloignerai point sans avoir tenté auprès de vous un dernier effort. Je vous en prie, restez !... Un moment, Madame, un moment encore... (Ariane de la tête fait signe que non.) Ou bien, laissez-moi espérer qu'un autre jour, mieux préparé à l'entreprise délicate, je saurai pour vous émouvoir trouver des mots plus impérieux, plus pénétrants et plus vifs. Demain, Madame, permettez que je vous revoie, ensuite si je n'ai réussi à gagner votre confiance, vous me repousserez pour jamais...
(Ariane hésite un moment^ elle s éloigne enfin^ entre les rochers^ sans mot dite.)