‹ Le mécanisme cérébral de la penséeChapitre 15 sur 51 · J. Watt, ibid., p · texte numérisé non relu

J. Watt, ibid., p

2. Th. Lipps. Die Wege der Psychologie. Vortrag am V. Kongress in Rom., Arck. /'. ges. Psych., 1905, VI.

pendant l'expérience, se rattache nettemi ni à des réflexes.

Los paroles même Ho la réponse no sont autre chose que des réactions verbo-motrices <•) ce qu'on perçoil comme efforts, comme sensations de certitude ou d'incertitude, comme facilité on comme malaise, no sont que les concomitants affectifs de lour production. D'autre part, les impulsions propres du cerveau sont également do. nature motrice, consistant à prononcer un mot de préférence à d'autres.

Sitôt qu'on se place à ce point de vue, on voit un fait, jusqu'à présent négligé, prendre une importance considérable. C'est l'automatisme qui se manifeste aussi bien dans « l'action de la donnée » que dans « les tendances propres du cerveau ». « Finalement, dit l'auteur dans la conclusion de son étude, il peut être admis comme thèse fondamentale qu'à conditions égales parmi plusieurs tendances, l'avantage revient toujours à celle qui tétant le plus souvent produite, a acquis la plus grande rapidité. Nos expériences ont montré que dans la plupart des cas où il y avait une possibilité de choix, ce dernier relevait de la tendance même et non pas de quelque facteur personnel, de quoique faculté aperceptive1 ».

Qu'on remplace la notion bien vague et conventionnelle des « tendances » par le schéma des réflexes verbe-moteurs ou affectifs et on verra que la formule do Watt répond tout à fait aux conditions de leur fonctionnement. Plus un réflexe est fréquent, plus il devient rapide et plus facilement il s'évoque. Parmi d'antres moins fréquents il aura certainement plus de chances de se reproduire. Mais ce n'est pas encore tout. Le fonctionnement des réflexes cérébraux répond aussi à deux autres phénomènes qui ont été relevés plus haut : à la reproduction des images précédentes et au retour à la donnée précédente. Le consolidement des réflexes doit avoir pour résultat non seulement le retour de

i. H. .1. Watt., p. 419.

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quelques-uns, les mieux constitués, mais encore celui des plus récents et la répétition du processus associatif qui les avait déterminés. Autrement dit, ce que nous avons désigné comme action du passé, trouve aussi, dans le fonctionnement des réflexes, une base objective et scientifique.

Ainsi, la première et la plus simple parmi les études de l'école de Wurzbourg donne déjà des matériaux à la synthèse objective du psychisme, des matériaux qui complètent le mécanisme de l'association mentale et du jugement.

La seconde étude, de A. Messer *, se montre de prime abord bien plus compliquée. L'organisation des expériences était à peu près la même, avec le même choix de sujets comprenant les professeurs Kùlpe et Dûrr, les docteurs Scherer, Schultze, Watt et Kassowitz, mais les recherches ont été poussées bien plus loin, passant de la simple association à des réactions plus libres et plus variées. Les premiers six groupes d'expériences comprenaient comme chez Watt la présentation d'un mot isolé, mais du septième au onzième les mots étaient présentés couplés et dans les trois derniers, se trouvaient remplacés par toute une phrase, par un objet ou un tableau. Ce changement entraînait avec lui une modification de la donnée logique qui, à partir du septième groupe ne se réduisait plus à une association, mais comprenait l'établissement d'un rapport entre deux réactions, et, à partir du onzième, un processus encore plus complexe de perception et de réaction. Ainsi, par exemple, dans le neuvième groupe elle comprenait la comparaison de deux personnalités désignées par les mots inducteurs. Exemple : Platon — Aristote. Réponse : « Plus grand, plus génial », etc. Dans le onzième groupe elle consistait à saisir le rapport sous forme d'affirmation ou de question et à prendre soi-même position à cet égard. Exemple : .Xietsche — systématique. Réponse : « Au contraire ». — Wurzbourg — beau. Réponse : « Pas du tout. » Dans le

1. A. Messer. lixperimentell-psychologische lintersuehungcn fiber das Denken. Arch. /'. ges.Psych., 1U06, Bd. VII.

'.s LE MÉCANISME CÉRÉBRAL DE LA PENSÉE

treizième groupe l'inducteur était représenté par un objel on un tableau el la donnée logique consistai ô réagir pur la première pensée qui viendrai à l'esprit. Exemple : figures archaïques d'Adam el Eve, de la cathédrale d'Hildesheim. Réponse : « Sculpture assyrienne ».

Les résultats de ces expériences ont été analysés d'une manière encore plus méticuleuse que chez Watt. L'auteur s'est efforcé de détailler tour à tour : 1° la préparation des sujets; 2° la plénitude et sûreté des réactions; 3° la durée des réactions; 4° l'attitude de chaque sujel vis-à-vis du problème qu'on lui posait; 5° le rôle des images visuelles et 6° le rôle des processus moteurs. Ensuite, il a essayé d'en tirer des conclusions sur les problèmes suivants : 1° sur le mécanisme de l'association mentale; 2° sur la compréhension des mots ; 3° sur la psychologie du jugement ; 4° sur l'opposition de la pensée « par objets » à la pensée « par notions » ; 5° sur les « Bewusstseinslagen » ou pensées non formulées ; 6° sur le cours général des pensées et la causalité psychique.

Cet aperçu en dit assez sur la profondeur de l'étude. Hâtons-nous d'ajouter que la partie analytique étant encombrée de données qui n'ont qu'une valeur individuelle et " celles qui ont une portée générale, revenant encore une fois dans le travail de synthèse, nous passerons directement à cette seconde partie.

La première rubrique — sur le mécanisme de l'association mentale — ne nous retiendra pas cette fois, car après l'étude toute récente et si détaillée de Watt, on ne pouvait y trouver grand'chose de nouveau. Mais dès qu'on passe à la seconde, au problème de la compréhension des mots, les malér'uiiix amassés deviennent, très intéressants. On voit j msser devant soi toutes les nuances de la compréhension depuis les formes bien connues de la perception purement visuelle et purement auditive jusqu'à celles, beaucoup plus intéressantes, qui se rattachent â la pensée non formulée, aux « Bewusstseinslagen » de Marbe.

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Ainsi on rencontre souvent des réponses telles que : « Le sens exact m'échappe pour le moment, mais je sais ce dont il s'agit » ou bien : « Je ne peux pas dire tout de suite, mais je sais que je le connais. » Ces réponses-là sont surtout fréquentes dans les expériences des trois derniers groupes où l'induction comprend toute une phrase ou un tableau. Une place à part revient à la connaissance « générique » ou conscience que l'objet appartient à une certaine sphère, par exemple à l'agriculture ou aux sciences naturelles (« Sphaerenbewusstsein »). Enfin clans quelques réponses on ne trouve que la conscience assez vague qu' « il existe quelque chose de ce genre ».

Ces données sont très suggestives, si on les rapporte à la dynamique de la pensée. Elles correspondent bien au fait matériel que le réflexe peut être inhibé, dans sa partie centrale et à l'observation que la réponse peut être précédée par la sensation de sa possibilité ou facilité. Mais ce rapport n'est pour le moment qu'à peine indiqué. Avant qu'il se précise davantage, nous devons passer avec l'auteur à l'étude du jugement.

En ce point-là l'étude de Messer présente un progrès considérable sur celle de Watt. L'auteur ne se contente pas de constater le rôle de la « donnée » dans le mécanisme du jugement, il arrive à en préciser le sens physiologique. D'après lui « l'action de la donnée », loin d'échapper à une définition plus rapprochée, a un sens organique tout à fait précis. Elle symbolise un certain « montage » de l'organisme qui se laisse concevoir très facilement. On n'a qu'à se rappeler les devoirs scolaires ou se demander ce qui arrive lorsqu'on reçoit une question. On se trouve sous le coup d'une certaine impulsion, de l'appel à une certaine activité. Ce qui dans les expériences psychologiques résulte de l'instruction qu'on reçoit — de trouver une notion coordonner, d'énoncer un jugement, etc. — se trouve au fond dans chaque question : c'est un appel à l'attention, à une réaction systématisée. On fait alors un certain effort de

Kostylf.fk. — Mécanisme. 4

concentration nerveuse pour agir dans un sens déterminé. Mais cet effort peut se faire aussi bien sur une impulsion externe que sur d'autres qui nous viennent de nousmême. Nous le faisons souvent par un procédé tout à fait automatique grâce à l'habitude de penser d'une manière prolongée et suivie. Nous nous « montons » en vue d'une réaction coordonnée et ce « montage » fa i I justement ce qui dislingue le jugement d'une simple association

Nous voilà enfin devant un fait nettement physiologique; qui nous est révélé par la méthode du questionnement. Il est d'accord avec les eondilions générales du fonctionnement des réflexes et d'autre part se confirme aussi par l'expérience journalière de la vie. Notre cerveau est aussi loin de la rigidité d'un mécanisme artificiel, que par exemple l'organe de la vue. Ce dernier exige des efforts constants de convergence et d'accommodation pour que l'appareil binoculaire donne une seule impression. 11 suffit d'un moment de relâchement pour que les objets qui sont devant nous, se dédoublent et prennent une forme incertaine. La conscience a un appareil encore plus fragile que la vue, et il suffit de s'observer un peu avec attention, pour se rendre compte qu'elle se divise constamment. Tantôt, absorbés par une activité physique, nous avons des réactions verbales tout à lait inattendues : nous nous mettons à Iredonner un air, à répéter intérieurement une phrase ou un mot qui reviennent d'une manière obsédante. Tantôt, nous sentant devant quelqu'un qui nous adresse la parole nous le laissons tout à lait sans réponse. Nous pouvons regarder sans voir, écouter sans entendre ; nous pouvons répondre et agir, sans nous rendre compte de ce que nous taisons. Pour que notre activité devienne tout à fait consciente il faut un certain effort qui, en psychologie subjective, s'appelle attention ou concentration mentale, et, du point de vue objectif n'est autre chose que ce « montage » ou adaptation exacte des réactions aux impulsions reçues.

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La notion du « montage » est une donnée dont la psychologie objective ne saurait méconnaître le prix. Elle révèle dans le mécanisme de la pensée un processus que n'auraient jamais pu découvrir des procédés purement objectifs et qui cependant, pour l'expérience interne a une importance capitale, car il présente la transition d'une réaction quelconque à une réaction systématisée, de l'association fortuite à l'acte qu'on appelle jugement.

Les travaux de l'école de Wurzbourg nous réservent d'autres révélations du môme genre sur le mécanisme de la pensée, mais nous ferons bien de reprendre ici l'ordre des recherches de Messer pour montrer l'amas de conclusions subjectives où elles sont enfouies et la portée que peut avoir la méthode du questionnement telle qu'on la pratique aujourd'hui.

Après avoir découvert, par un détour tout à fait accidentel, la base physiologique des jugements, Messer revient de nouveau à l'analyse psychologique et aborde la classification de ces derniers. Il les divise d'après le contenu en positifs et négatifs, en analytiques et synthétiques, en abstraits et concrets ; d'après leur rapport à d'autres phénomènes de la vie consciente en neufs et répétés, en entiers et abrégés, en transitoires et définitifs ; d'après l'attitude du sujet, en théoriques et pratiques, en propres et empruntés, en catégoriques et problématiques; d'après leur rapport au monde extérieur, en jugements de perception et jugements d'imagination.

Cette énumération nous fait perdre du coup le terrain positif, car la plupart des traits qu'elle comprend, n'ont qu'une valeur purement individuelle. La distinction des jugements en théoriques et pratiques, en propres et empruntés, en catégoriques et problématiques ne dépend pas de leur mécanisme propre, mais des circonstances qui s'y ajoutent dans chaque cas particulier. Un jugement est plus ou moins catégorique selon le tempérament du sujet, etc., etc. D'autres traits n'ont qu'une valeur acciden-

telle, comme, par i xemple, la nouveauté du jugemenl ou sa détermination, plus ou moins éloignée, par la mémoire. De portée général. • «ni ne peut reconnaître qu'aux trois premières catégories, mais l'opposition des jugements analytiques cl s\ nllii''li(jues ne donne lieu à aucune nouvelle conclusion et l'analyse des jugements concrets ri ;ibslr;iits est reportée au chapitre suivant. Reste donc, en fin de compte, la division des jugements en positifs et négatifs où l'on se heurte de nouveau à des observations intéressantes de portée nettement objective. Dans l'affirmation comme dans la négation l'auteur distingue deux types : le jugement « naïf» et le jugement « réfléchi ». Le premier est caractérisé par une sensation très nette de satisfaction ou de malaise. Le sujet sent du coup si c'est réussi ou non ; quelques-uns ajoutent, dans le cas négatif, qu'ils ont la sensation de quelque chose d'étrange ou de ridicule. Le second type est caractérisé par une certaine lutte des impressions dont l'issue détermine la réponse. Ces observations sont de nouveau susceptibles dune interprétation objective. Elles semblent se rapporter aux processus moteurs qui s'accompagnent souvent de sensations de bienêtre ou de malaise. La distinction des processus qui s'écoulent facilement et d'autres qui se trouvent compliqués par un balancement interne s'accordent de nouveau avec le mécanisme des réflexes cérébraux et projette une lumière très curieuse sur un acte des plus simples et, par suite, des plus fugitifs de notre vie mentale.

Dans le chapitre suivant l'opposition des jugements concrets et abstraits donne lieu à une élude plus générale, de l'idéation concrète et abstraite, mais celle-ci perd toute précision, car l'auteur la comprend, comme devant se rapporter à une « pensée par objets » et à une « pensée par notions » (« gegenstandliches » und « begriffliches » Denken). Cette distinction l'entraîne encore plus loin dans la voie du subjectivisme. Le premier groupe ne prenant parmi les images concrètes que celles qui sont doublées

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d'une certaine matérialité, le second se trouve comprendre non seulement les notions abstraites, mais toutes les images qui manquent de relief ou de précision, et l'analyse se perd dans les détails complémentaires de la « croyance à quelque chose d'externe, de réel » ou de la « conscience de quelque chose de léger, de superficiel ».

Mais voici un tournant où l'étude de Messer chang-e de nouveau d'aspect et devient singulièrement suggestive. C'est l'endroit où l'auteur passe au problème des « Bewusstseinslagen » ou états de conscience sans expression verbale. Ces états désignés par Erdmann comme « pensée non formulée 1 », comprennent généralement quelque chose de tout à fait précis, mais de trop fugitif pour être exprimé en paroles. Leur existence même ne laisse aucun doute. Chacun de nous se rappelle avoir eu de ces éclairs de pensée qui disparaissent avant qu'on ait eu le temps de les formuler. Messer les divise en deux catégories : a) en pensées qui se rattachent à quelque mot et servent à l'illustrer dans la conscience et b) en pensées qui se présentent sans aucun symbole verbal. Comme phénomène de transition il note les pensées qui s'accompagnent de fragments de mots. Les unes et les autres peuvent être exprimées après coup sous forme de phrase, de question ou même de mots isolés. En voici quelques exemples :

Pensées exprimées après coup par un simple mot : a) au milieu de l'association « grêle — pluie » : « phénomène atmosphérique. » b) au milieu de l'association « maître — élève » : « ancien, peintre ».

Pensées exprimées par une phrase : a) « 11 existe un synonyme, b) « 11 existe une notion plus générale», c) « Je connais bien cela. »

Pensées sous forme de question : a) « Quel sens cela a-t-il ? » b) N'y a-t-il pas là quelque chose d'absurde ? » c) « Ne trouverai-je rien à répondre. »

1. Benno Erdmann. Umriss einer Psychologie des Denkens, Tubingen.

Tout cela peut traverser la conscience sous forme de mots isolés, de fragments de mots ou môme sans expression verbale. Ainsi, par exemple, le sujet A dit que la prnsre « II existe un synonyme » s'est présentée à lui sans le moindre mot et le sujet G affirme que la question : « Quel sens cela a-t-il ? » était conçue en fragments.

Les matériaux recueillis dans ce chapitre présentent un intérêt incontestable, mais tout dépend de la manière de les interpréter. L'auteur essaie de les classer d'après le contenu et n'obtient qu'un résultat bien médiocre. Voici les groupes qu'il parvient à établir, tout en reconnaissant que le contenu peut varier à l'infini : 1) pensées qui comprennent la notion de la réalité ; 2) pensées qui comprennent un rapport dans le temps ; 3) pensées qui comprennent un rapport logique : d'identité, de ressemblance, de coordination, etc. ; 4) pensées qui expriment un rapport entre le sujet et l'objet : je connais, je ne connais pas, je comprends, etc. ; 5) pensées qui expriment une appréciation de la donnée : conscience du juste, du faux, etc. ; 6) pensées qui expriment un état subjectif : doute, hésitation, effort, etc.

Cette classification est loin d'être complète. A côté, il en esquisse une autre, en états affectifs et états intellectuels, mais ni l'une ni l'autre ne donnent de résultats intéressants et, en fin de compte, il convient que l'étude de ces phénomènes est pour le moment trop incertaine. Il n'arrive donc à en tirer qu'une conclusion hypothétique, notamment que « les processus réels qui forment la base de la pensée peuvent se trouver abrégés aussi bien dans leur expression psychologique que dans la dépense de l'énergie psycho physique ».

Cette formule nous paraît, à nous, singulièrement suggestive. Elle concorde de nouveau parfaitement avec la conception objective de phénomènes mentaux. Quels sont ces processus? Pour Messer c'est quelque chose de tout à fait mystérieux, même métaphysique, car le schéma des

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cellules et des voies nerveuses est trop éloigné de la mobilité des phénomènes observés. Mais pour nous qui avons en vue le jeu variable à l'infini des réflexes cérébraux, la question prend un tout autre aspect. Nous concevons très facilement que l'établissement de l'arc réflexe puisse s'accompagner de processus fragmentaires, abrégés, reliquats de réactions associées. Par exemple, une perception visuelle peut déclancher en passant des réactions verbo-motrices. Nous dirions môme plus : toute inhibition du réflexe dans sa partie centrale doit avoir un retentissement sur les centres nerveux voisins. Le schéma des réflexes cérébraux n'est pas seulement en harmonie avec les phénomènes de ce genre ; il les rend même inévitables. Chez un adulte cultivé le mécanisme cérébral doit être tellement mobile, qu'il doit être presque impossible de provoquer chez lui une réaction tout à fait homogène et isolée. Ainsi, du point de vue de la psychologie objective, les expériences de Meisser se rapportent à un processus tout à fait précis et la découverte en est d'autant plus précieuse qu'elle ne pouvait être faite que par la voie interne.

Il nous reste à résumer la synthèse de l'auteur et l'essai qu'il fait de définir le « mouvement de la pensée ». Ce dernier se fait, d'après lui, de deux manières : par la voie de l'association et par la voie du « développement » (« Entfaltung »). L'association étant la base du jugement, nous conduit aux processus logiques plus compliqués. Le processus du développement se rapporte aux phénomènes que nous venons d'examiner, de la pensée non- formulée. Mais peut-on parler ici de développement ? L'auteur se demande lui-même à quel point ce terme est juste. « Une plante peut croître et se développer, dit-il, parce qu'elle possède une certaine continuité. La pensée n'en a pas, car ce n'est pas une substance ». Et pourtant il résout celte question dans un sens affirmatif. « On peut tout de même parler de développement, affirme-t-il, car certains éléments de la conscience contiennent des germes évidents de ce

qui va venir. Par exemple, dans l'association « cygnechanl » la perception du mot « eygne » < - • > 1 1 1 i < - 1 1 1 déjà en germe la pensée à Lnhengrin et la légende du chant du cygne. Quelque éphémère que soit l'existence de ces pensées, elle présente tout de même une certaine continuité. Naturellement, on peut voir ici un phénomène de développement, mais, dans le sens de Messer, par rapporl aux phénomènes mentaux tels qu'il les comprend, cela n'a que la valeur d'une locution imagée. De même que les pensées abrégées ou sans expression verbale, les pensi étendues par voie du développement n'acquièrent de sens précis que lorsqu'on les rapproche des réflexes cérébraux. Si l'on n'a pas en vue les réactions cérébrales capables de s'entendre ou de s'interrompre dans leur parcours, cette formule ne présente qu'une vague analogie. Du reste 1 auteur le reconnaît lui-même en disant que « ni l'un, ni l'autre de ces rapports n'exprime la causalité réelle des choses ». Cette dernière se trouve, pour lui, « en dehors de notre conscience, dans le domaine des faits réels, inaccessibles à la connaissance humaine ». Malheureusement ce renoncement ne prive pas seulement son étude de toute synthèse positive, il l'entraîne encore vers des conclusions erronées. Parlant plus loin du rôle des pensées non formulées dans la vie mentale. Messer répète après Erdmann qu'elles peuvent se rencontrer chez les enfants même avant la formation de la pensée normale. On voit ici où peut mener- la méthode du questionnement, lorsqu'elle ne s'appuie pas sur une base physiologique! Les entants et les adultes qui sont restés sans éducation, peuvent avoir des états de conscience qu'ils ne parviennent pas à exprimer en paroles, mais celte conscience nébuleuse diffère totalement des pensées qui ont été observées par Messer! La première est due à une réaction incomplète, à une sensibilité rudimentaire, tandis que les autres présentent des processus abrégés ou fragments de réactions parfaitement différenciées. Dans un cas il y a inertie.

dans l'autre, trop grande mobilité du mécanisme cérébral.

Telles sont les erreurs où l'on peut être entraîné par cette méthode, lorsqu'on manque d'une base objective pour son application. Suggestive au suprême degré lorsqu'elle se rapporte aux données de la mécanique cérébrale, elle perd toute sûreté lorsqu'on l'applique aux données seules de l'introspection.

Passons maintenant au travail de Biihler qui semble marquer, pour la méthode du questionnement, le sommet de ses visées et aussi de son application *. En effet on ne peut pas concevoir d'expériences psychologiques visant des processus mentaux plus élevés et poursuivant plus loin le vol de la pensée. Pour le prouver, il suffira de dire que les professeurs Kulpe et Durr qui avaient assumé presque tout le temps le rôle des sujets, avaient à répondre à des questions ainsi conçues : « Savez-vous ce que Eucken entend sous le nom « d'aperception mondiale ? » — Pouvons-nous saisir avec notre pensée, l'essence de la pensée elle-même ?» — « Trouvez-vous qu'un exposé de la philosophie de Fichte serait un travail productif? » — Et parmi les plus simples : « Pouvez-vous calculer la vitesse d'un corps qui tombe? » — « Peut-on atteindre Berlin d'ici en sept heures ? »

Considérant que notre vie mentale devient facilement automatique, l'auteur avait décidé de renoncer aux inducteurs ordinaires qui avaient servi à ses prédécesseurs, et de s'en tenir à une catégorie qui par sa complexité même garantit une participation de la conscience. Mais la variété des réponses l'ayant entraîné à ne pas limiter son étude aux jugements, il se trouva bientôt amené à choisir, comme offrant encore plus d'intérêt, des questions déguisées sous tonne de paradoxes. Ces dernières lui fournirent une

\. K. Biihler. Thatsachen u. Problème zu einer Psychologie der Denkvorgaenge. 1. Ueber Gedanken. II. Ueber Gedankenzusammenhaenge. III. Ueber Gedankerinnerungen. Arch. /'. yes. Psych.. 1907. IX, 1908,

58 LE MÉCANISME CÉRÉBRAL l)K !..\ PKNSÉE

seconde catégorie d'expériences. En voiei quelques exemples.

Inducteur : « Penser est si difficile que d'aucuns préfèrent juger ».

Réponse : « Je savais tout de suite, après avoir entendu la phrase, ce dont il s'agissait, mais les termes m'échappaient encore. Pour les saisir, je répétai lentement ce qui venait d'être dit et, une fois arrivé au bout, je répondis résolument : oui. La réponse comprenait maintenant la conscience d'un rapport qui peut être formulé en termes suivants : juger, veut dire ici prononcer n'importe quel jugement pour se débarrasser de la question, tandis que la pensée comprend une recherche, un effort intellectuel. Sauf les mots entendus et les mots répétés, aucune représentation dans la conscience » .

Inducteur : « Rendre à chacun ce qui lui appartient serait souhaiter la justice et créer les chaos ».

Réponse : « Oui. Tout d'abord, un moment de réflexion avec fixation d'une surface devant moi; écho des paroles entendues avec accentuation particulière du commencement et de la fin de la phrase ; tendance à donner raison à ce qui vient d'être dit. Puis, tout d'un coup, rappel d'un passage de Spencer : la critique de l'altruisme démontrant que celui-ci n'atteint jamais son but. Là-dessus, je répondis : oui. Comme représentation, rien saut le mot : Spencer. »

Si l'on tient compte de la mentalité des sujets, on conviendra que la méthode du questionnement ne pouvait pas être appliquée en de meilleures conditions, ni poussée plus loin dans son application.

Les résultats se sont montrés très instructifs, mais cette fois nous n'allons pas les dépouiller un à un, car il s'en détache un capital, qui prime tous les autres. C'est la reconnaissance d'un processus autre que l'association, d un processifs nouveau qui forme le pivot de la pensée. En voiei deux exemples :

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Aphorisme présenté au sujet : « L'avenir est aussi bien une condition du présent que l'est le passé ».

Réponse : « Non. Tout d'abord j'ai eu l'impression que c'est juste, puis j'ai essayé de me représenter ce rapport. Là-dessus, une idée : en pensant à l'avenir, on exerce une action sur le présent. Mais, tout de suite après, Vidée opposée : le fait de penser à l'avenir ne doit pas être confondu avec V avenir lui-même ; ce sont des trucs qu'on emploie parfois dans les problèmes philosophiques, mais qui ne sont nullement légitimes. De paroles, ni de représentations il n'y avait aucune trace » .

Autre aphorisme : « Ce n'est pas parmi les criminels que se trouvent les vraies canailles, mais parmi ceux qui ne commettent aucun crime. »

Réponse : « Oui . Pour débuter, un effort de recherche : comment peut-on affirmer cela ? Des souvenirs se rapportant à Lombroso... Puis, soudainement, la. pensée suivante totalement dénuée d'éléments représentatifs : ne commettent aucun crime ceux qui sont assez adroits pour échapper au Code. Ce sont donc les vraies canailles. »

Les passages en italique représentent ces éléments nouveaux que l'auteur définit en termes suivants : « Quelque chose qui n'a aucune qualité, ni aucune intensité sensorielle, qu'on peut juger au point de vue de la clarté, de la sûreté et de la vivacité, sans toutefois le réduire aux impressions ; quelque chose que les sujets désignent, avec Ach, comme « état de conscience » ou simplement comme connaissance; ou encore mieux et dans le sens propre du mot, comme « pensées ».

Avant d'aller plus loin, il compare le rôle de ces éléments vis-à-vis des éléments représentatifs et conclut que ces derniers ne peuvent pas être considérés comme étant le pivot de l'idéation. « Quelque chose qui apparaît d'une manière aussi fragmentaire, aussi sporadique, aussi accidentelle, dit-il, ne peut être porteur de la conscience. Ce rôle ne peut appartenir qu'aux autres. »

Mais quelle esf la nature de « ce! acte propre » de la pensée? Ne peut-on pas arrivera le saisir de plus près? Repassant en revue les matériaux fournis par les expériences, Buhler commence par le définir d'une manière négative : 1° Ce n'est pas une espèce éphémère ou à demi-consciente de représentations, car il y a là des rapports tout à fait précis et durables. 2° Ce n'est pas une condensation des représentations comme l'ont prétendu quelques-uns (Steinthal et Lat/.arus). Cette hypothèse ne s'accorde nullement avec l'étendue des réponses. 3° Ce n'est pas une prévision des représentations (Volkelt), car il s'agit de quelque chose de tout à t'ait actuel. Pour arriver à une définition positive, il essaie de détailler les réponses, d'y faire ressortir d'abord ce qui frappe le plus, de poursuivre ensuite la formation de la pensée et enfin, comme contre-épreuve, de préciser ce qui disparaît le plus vite. A l'aide de ces trois méthodes, il arrive à classer les données purement idéatives en groupes suivants :

1° Conscience dune règle (« Regclbewussein »). C'est la conscience de la « manière dont on résout le problème ». Dans les cas les plus typiques, dit-il, cette dernière se rapporte non seulement au problème donné, mais encore à tous les autres de la même catégorie. C'est une véritable clef logique. Exemple. On demande au sujet : « Pouvonsnous saisir avec notre pensée l'essence de la pensée ellemême? » Il répond oui et ajoute : « J'ai senti tout de suite que la difficulté n'est qu'apparente. Là-dessus, est venu le souvenir d'une règle générale, notamment que les phras qui contiennent la même notion répétée deux fois, ne présentent qu'un pseudo-problème ».

2° Conscience d'un rapport '« Beziehungsbewusstsein ») Il s'agit ici d'un classement ou de la reconnaissance d'un lien indirect. Exemple. On dit au sujet : « Plus le pied de la femme est petit, plus la note du cordonnier est grande ». 11 répond « Oui. J'étais d'abord frappé de l'antithèse, mais sitôt après saisis le lien qui existe entre l'un et l'autre ».

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3° Conscience d'un développement logique (« Intentionen »). Ce sont des pensées qui ne comprennent aucune notion concrète , mais seules les connexions logiques (« Rein signitive Acte »). «On dirait, ajoute l'auteur, que l'objet est sous-entendu, la pensée se bornant à suivre les développements ». Par exemple, à la question : « Que veut dire le mot « idéal » ? un homme instruit peut réagir par un aperçu instantané de la philosophie de Kant ou de Platon. Bûhler s'est beaucoup attaché à cet ordre de phénomènes. Il demandait : « Qu'y a-t-il de commun entre Herbart et Hume ?» — « Que veut dire le mot « Renaissance? » etc., etc., et certaines réponses témoignent que les sujets avaient des aperçus de la valeur de tout un chapitre, mais toujours sans éléments représentatifs.

Ces trois types ne sont pas les seuls qui existent et l'auteur réserve à l'avenir la possibilité d'en découvrir d'autres, mais ils suffisent déjà pour lui suggérer la conclusion fondamentale de son étude, notamment que la pensée se développe suivant des lois tout autres qae celles de l'association. « Lorsqu'on aura saisi toutes ces liaisons, dit-il, on connaîtra le mécanisme de la pensée ».

Voilà un fait dont l'importance n'échappera à personne et qui concorde parfaitement avec l'expérience pratique de la vie. Il suffit de s'observer un peu longuement pour se rendre compte qu'à côté des données qui relèvent de la perception — des images mentales, des souvenirs, des notions abstraites ou forgées — il y a des éléments dépourvus de tout caractère représentatif. Ce sont ceux-là même qui donnent à notre pensée cette apparence mystérieuse et immatérielle qui en est devenu le trait distinctif. Biihler a très bien reconnu que ces éléments ne sont pas des produits de la réflexion, qu'ils ne sont pas introduits après coup, mais présentent des données aussi immédiates que les éléments représentatifs de la conscience (« Wasbestimmtheitein »). Il reste seulement à préciser comment les premiers se lient aux autres. L'auteur fait ici tout ce qu'il

est possible «le faire en se basant sur les seules données de l'introspection, mais n'arrive naturellement à aucune synthèse positive. Il décrit, il constate, mais ne parvienl à saisir aucun lien réel. 11 constate notamment que les « actes propres » de la pensée peuvent s'appuyer sur les éléments représentatifs aussi bien qu'eu être tout à fait privés. Le premier cas peut être illustré par les questions suivantes : « Combien de couleurs fondamentales y a-til dans la Madone Sixtine? » — « Combien de personnages y a-t-il dans le tableau de Boeklin : Le jeu des vagues? » « Pour répondre à ces questions- là on évoque effectivement les couleurs et les personnages. Mais si l'on demande combien de statues il y a sur le vieux pont de Mayence, il est probable que le calcul approximatif se fera sans ('vocation mnésique.

La différence est saisie sur le vif et très finement notée. Lorsque les points de repère sont incertains, la pensée semble opérer sans le concours de la mémoire. D'autres exemples montrent que le rôle des images mentales peut être encore plus varié : elles se rencontrent tantôt comme point de départ, tantôt comme confirmation de la pensée, tantôt avec relief, tantôt d'une manière si effacée que leur présence se réduit à la conscience d'une place dans l'ordination psychique (« Platzbestimmtheiten innerhalb einer bewussten Ordnung »).

En fin de compte, l'auteur fait encore un effort pour déterminer la fonction psychique dont ces éléments nouveaux sont le produit. Il la définit comme un « savoir immédiat, actuel (« unmittelbares, actuelles Wissen ») en opposition au savoir secondaire ou potentiel qui s'appuie sur les données delà perception. Cette formule est tout à fait exacte, mais elle ne peut avoir qu'un sens verbal ou, si on veut y voir quelque chose de plus, une valeur métaphysique. Si le mot savoir est pris dans le sens journalier, ce n'est qu'une périphrase de plus, s'il suppose une activité, celle-ci ne peut se rapporter qu'à l'entité métaphy-

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sique de l'esprit. Dans un cas comme dans l'autre, l'effort de Biihler s'arrête également loin de toute synthèse positive.

La seconde et la troisième partie de son travail ne font qu'aggraver cette impression d'incertitude. Dans l'une il reprend l'étude des matériaux du point de vue de Y enchaînement des données internes, dans l'autre, du point de vue des évocations mnésiques1. Le problème mnésique ne mérite pas de nous retenir ici, car il est évident que pour des éléments aussi peu précis l'action du passé ne pouvait s'indiquer que d'une manière très vague. Quanta l'enchaînement des données « dans la coupe transversale de la conscience », l'étude de Biihler révèle des phénomènes fort curieux, mais encore plus fugitifs. Reprenant encore une fois les résultats du questionnement, il constate que le champ de notre conscience ne se limite pas aux éléments propres de la pensée qui l'occupe. Il distingue entre ces derniers des états de conscience qui ont une origine étrangère et qui représentent tantôt une critique, tantôt un « savoir » simplement parallèle. « Nous savons, par exemple, dit-il, si nous nous trouvons sur la bonne voie, si nous sommes près du but; nous savons, d'une pensée, qu'elle nous a été suggérée par quelqu'un, qu'elle se rattache à la pensée précédente et ainsi de suite. Ces données ne résultent pas d'un acte particulier de la conscience et n'attirent pas non plus toute notre attention ; elles se trouvent simplement entre les éléments propres delà pensée. »

L'observation est de nouveau très précieuse, mais ne permet de rien induire sur le mécanisme de ces phénomènes. Il est impossible de préciser s'ils se détachent de la pensée principale par quelque processus d'association ou s'ils proviennent de quelque facteur émotionnel. L'auteur

1. K. Biihler. II. Ueber Gedankenzusammenhànge, Arch. f. ges. Psych., 1908, XII.

2. K. Bûhler. III. Ueber Gedankenerinnerungen. Arch. /'. ges. Psych., 1908, XII.

se borne à s distinguer deux groupes principaux : I" phé-

aomènes relatifs aux impressions du sujet (« Zwischenerlebnissbeziehungen ») et 2° phénomènes relatifs aux objets compris dans la pensée (« Zwischengegenstandsbeziehungen »), mais cette distinction ne l'ait qu'aggraver le vogue où se perd son étude. A voir maintenant ces éléments étrangers qui se montrent entre les schémas logiques et les lambeaux d'images, on prendrait la pensée, en effet, pour une substance spécifique régie par une causalité à elle et des lois tout autres que celles qui gouvernent la substance matérielle du cerveau !

En résumé, l'effort de Biililer aboutit au même résultat que les recherches de Messer et de "Watt : à fixer et à décrire des éléments nouveaux de l'expérience interne. Quant au rapport de ces derniers aux éléments représentatifs delà conscience et au schéma matériel du cerveau, cela reste tout à fait indéterminé. On peut dire même plus : la différence qui existe entre les données de l'introspection et les données de l'expérience externe s'accentue à un tel point que toute synthèse moniste paraît impossible et la conception de Btihler se rapproche encore plus de la théorie de Lipps qui postule, pour le monde psychique, « une causalité tout à fait différente ».

Une conclusion de ce genre est tout à fait naturelle. Si nous comparons les résultats obtenus par la méthode du questionnement avec le substratum matériel de la pensée tel qu'il est jusqu'à présent compris en Allemagne, les tendances spirilualistes de Lipps, de Kùlpe, de Stumpf et de l'école de Wurzbourg nous deviendront tout à lait compréhensibles. En effet, à côté d'un schéma de cellules et de fibres nerveuses, la trame des phénomènes psychiques parait d'une tout autre nature. Mais si on compare ces derniers à un schéma de réflexes cérébraux, la conclusion change totalement. Nous avons déjà reconnu dans les travaux de Messer et de Watt que loin de s'écarter de celuici, l'analyse introspective y trouve des points d'appui

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précieux. Dans le travail de Biihler le rapprochement devient tout à fait décisif. Les phénomènes mystérieux qui se montrent, chez celui-ci, les orais « porteurs de Vidéation » prennent corps dans le fonctionnement des réflexes cérébraux. En effet, la loi du développement fonctionnel se rapporte non seulement à la formation de l'arc réflexe, mais encore aux processus centraux qui peuvent le compliquer. Les processus d'inhibition et de transmission se développent aussi par le fonctionnement et ils doivent être très nombreux. Chaque branche de notre savoir doit comprendre des processus « sui generis » : de transmission à un sens associé, de passage d'une partie au tout, d'une partie à une autre, etc., etc. Un enfant quelque peu développé doit être déjà doué de plusieurs systèmes de transmissions. Supposons, par exemple, que son regard tombe sur une pomme. Il pourra réagir, soit par un jugement.: « elle est belle, cette pomme ! », soit par le passage à une notion surordonnée : « fruit », soit parle passage de la partie au tout : « jardin ». Ce dernier peut s'accompagner d'une pensée non formulée : « chez nous les pommes -i >nt moins belles », ou d'un désir : « je voudrais bien l'avoir, cette pomme ! »

Tout cela sera le produit de l'expérience antérieure, reliquat des réactions passées. Qu'arrivera-t-il alors si son regard n'est pas frappé par un objet quelconque, mais par un signe ou un symbole verbal : par le problème 2x2 un par un nom connu de l'histoire Caïn, Abel) ? Les transmissions centrales s'opéreront d'une manière d'autant plus vive. Les signes mathématiques détermineront un montage spécial du système nerveux, les noms propres un autre, les termes grammaticaux un troisième et ainsi de suite. Il doit même y en avoir beaucoup. Le mécanisme de la conscience ne se limite pas aux réactions verbo-motrices ; il comprend encore bien d'autres mouvements. Pour vivre comme nous vivons il faut apprendre à (aire sa toilette, à passer et à boutonner ses vêtements, à remplir le ritecom-

Kostylepf. - Mécanisme. 5

plexe de la nutrition, a classer les documents, à communiquer avec d'autres hommes à l'aide de symboles parlés ou écrits, etc., etc. Chacun de ces actes est déterminé par un système de transmissions dans les centres nerveux du cerveau. Nous disons « transmissions » et non pas « réactions », parce que, dans la plupart des cas, la réaction se trouve inhibée et n'aboutit que d'une manière détournée, à une décharge externe ou interne. Ainsi, par exemple, lorsqu'au réveil mon regard tombe sur les chaussures, cette vue pourrait produire une réaction verbo-motrice, mais je ne les nommerai pas; elle pourrait produire un jugement, mais je ne dirai pas si elles sont plus ou moins bien faites ; elle pourrait déterminer un mouvement de préhension, mais je ne bougerai pas; d'une manière tout instinctive je chercherai d'abord du regard où se trouve le tire-boutons. Voilà une série de transmissions d'un centre nerveux à un autre. Si le môme objet frappait mon regard à la devanture d'un magasin, le cours de la réaction serait tout autre. J'aurais, peut-être, un coup d'œil rapide sur mes pieds, un mouvement vers le porte-monnaie et, finalement, je m'adresserais au vendeur pour en demander le prix. La même perception peut donc être associée à deux systèmes de transmissions différents.

Admettons, maintenant, que je vois, dans la rue, une réclame représentant une paire de chaussures. Si ces dernières me frappent par leur forme, si je les trouve élégantes ou commodes à porter, j'aurai tout de suite un ensemble de sensations du premier type; si elles me frappent par le prix, mon idéation sera dirigée dans le second sens.

Nos réactions ne sont presque jamais directes. Notre vie est dominée par des systématisations de ce genre. Qu'on pense à un voyageur qui dort dans une chambre d'hôtel î On frappe deux coups à la porte et, avant de se rappeler où il est, il sait que l'heure arrive, qu'il doit se lever, s'habiller et prendre le train. Des écoliers jouent dans un préau. La cloche sonne et l'animation baisse comme par enchan-

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tement. Certains ne se rappellent même pas quelle est la leçon qui les attend, mais ils ont déjà conscience qu'il faut rentrer, reprendre les livres et répondre à des questions désagréables.

Que des processus de ce genre existent, qu'ils jouent un rôle considérable dans l'activité du système nerveux, nous le savions depuis longtemps. L'analyse de Bûhler nous montre qu'ils forment le pivot même de la vie mentale. La conscience d'une règle, la conscience d'un rapport et la conscience d'un développement logique ne peuvent se rapporter qu'à des processus de ce genre. Voilà un fait dont l'importance dépasse tout ce qu'on pouvait attendre des expériences de questionnement.

D'une part tout ce qui s'indiquait dans les recherches antérieures, dans les travaux de Messer etde Watt, trouve ici sa raison d'être et sa véritable explication. Les tendances propres du cerveau, les processus accessoires sans expression verbale, le « montage » dans les jugements ne sont plus des faits isolés; ils se rattachent à un ensemble de dispositions motrices qui se montre inhérent à tout cerveau développé. Les travaux de l'école de Vv urzbourg ne semblent donc plus d'une valeur accidentelle ; ils prennent une place très importante dans l'étude des processus mentaux.

Mais l'importance de ce fait n'est pas moindre en ce qui concerne la psychologie objective. Quelque intéressantes qu'aient paru les recherches sur le fonctionnement des réflexes cérébraux, elles n'assuraient pas encore l'avenir de la nouvelle science. Les partisans d'une psychologie spéculative avaient toujours le droit de répliquer : « C'est bien, mais ce n'est pas assez. La vie psychique ne se réduit pas aux seules perceptions et associations. Que faites-vous des phénomènes plus élevés de la vie mentale où le « moi » se manifeste activement ? « Je sais », «je comprends », «je dois », et les rapports logiques du « moi » presque dépourvus de contenu ? Comment passez-vous du réflexe à ces

données encore inconnues e\ peut-être insaisissables, delà vie mentale ?

L'étude de Buhler donne à ces questions une réponse d'autant plus précieuse qu'elle est tout à fait inattendue. Le

fond de dispositions motrices qu'on découvre iei comme étant le propre de chaque cerveau normalement développé, présente le substratum objectif de cette activité et constitue une partie du mécanisme célébrai dont l'importance dépasse môme celle des réflexes. L'instabilité qui en résulte poulie mécanisme cérébral en dehors des états soporeux ou cataleptiques, donne corps à ce qu'il y a de plus mystérieux, de plus immatériel dans la vie psychique aux manifestations du « moi » détachées de toute perception. Si l'étude objective; reste encore attachée au fonctionnement des réflexes, il ne faut y voir qu'un moyen pour arriver à ce système d'impulsions qui est la propre base de la personnalité et de la conscience.

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