‹ Le mécanisme cérébral de la penséeChapitre 45 sur 51 · P. Janet. Rapport au Congres de Londres, p · texte numérisé non relu

P. Janet. Rapport au Congres de Londres, p

sans offet, pour avoir été appliquée dans ces conditions.

Pour aller jusqu'au fond de notre pensée, avouons que la réduction de la vie mentale au mécanisme des réflexes cérébraux nous permet d'espérer un progrès même dans le traitement des psychoses. Les résultats obtenus par Maeder et Jung ne parlent-ils pas en ce sens? Nous voyons ici, comme Jung, une ère nouvelle pour la psychiatrie et croyons pouvoir dire sans exagérer que celle-ci va trouver maintenant une thérapeutique qui lui manquait jusqu'à présent, car elle se bornait souvent dans ces cas-là à faire le diagnostic de la maladie.

Il nous reste à nous prononcer sur la valeur des résultats obtenus pour la synthèse philosophique. Peut-on conclure que nous sommes arrivés à la matérialisation de la pensée ? Certainement, mais pas dans le vieux sens du mot, car on a reconnu aujourd'hui que la matière ne présente pas la « réalité dernière » de l'être. Ce qu'on appelle corps matériels se révèle, vu de plus près, comme siège de réactions chimiques ou mécaniques. La réduction de la vie mentale au mécanisme des réflexes cérébraux n'a donc de valeur qu'au point de vue de l'unification de notre savoir et ne permet pas de résoudre le problème de la réalité dernière de l'être qui, comme l'a très bien dit M. Le Dantec, n'est pas à l'échelle humaine. Qu'on nous permette de rappeler les termes dans lesquels il a mis résolument fin à la recherche de l'absolu : « Qu'est-ce que le fond des choses, dit-il ? Qu'est-ce que l'essence des phénomènes ? Je ne conçois pas de connaissance en dehors des êtres capables de connaître : les faits sont différents pour l'homme, pour le ciron, pour la bactérie, pour la flamme, si la flamme connaît, mais chacun de ces êtres connaît les faits qui sont à sa taille. Il ne saurait donc plus être question d'hypothèses explicatives ; la science est une série de constatations faites à l'échelle humaine ; toutes les hypothèses que nous

ferons n'auront pour but que d'unifier notre langage1 », et, voudrions-nous ajouter, de réduire les données des sens moins développés aux données de ceux qui servent à notre orientation dans la vie. De ce point de vue la réduction des phénomènes mentaux à l'activité réflexe du cerveau, si même elle ne nous renseigne pas sur la nature dernière de ces phénomènes, constitue un progrès très réel de la synthèse philosophique.

Un des résultats les plus marquants de ce progrès sera de supprimer l'apparence du prétendu indéterminisme de la vie psychique. Celle-ci était due à l'incertitude où on se trouvait sur la détermination exacte des actions humaines. La statistique avait beau prouver que le nombre de certaines actions, par exemple des crimes ou des suicides, varie nettement en rapport avec des facteurs objectifs tels que l'alcoolisme, la misère ou le climat, ce n'était là qu'un rapport assez éloigné et la détermination exacte de celles-ci échappait à l'appréciation. D'autre part, l'hypothèse d'une détermination directe par les facteurs externes répugnait à l'homme, car elle enlevait toute valeur aux facteurs moraux, tels que le sentiment du devoir ou l'aspiration à un idéal. Dans ces conditions les penseurs les plus pénétrés de la méthode scientifique, penchaient quelquefois pour l'indéterminisme, préférant celui-ci à l'assimilation complète de l'homme aux animaux et à la matière brute.

La découverte du mécanisme cérébral de la pensée supprime cette odieuse alternative, révélant une détermination aussi exacte que dans le monde extérieur, mais comprenant aussi des facteurs moraux qui ont un équivalent objectif dans le fonctionnement de ce mécanisme. Le fait est que celui-ci diffère essentiellement de celui d'une machine en ce qu'il est « à rendement variable ». Ce dernier varie aussi bien selon l'état émotionnel de l'individu que selon la reviviscence des traces laissées par l'expérience antérieure. Ce

1. Le Dantec. Les lois naturelles, p. 11-1 ^ (Paris, F. Alcan).

qui le distingue surtout, c'est la faculté d'inhibition interne qui provient de ces dernières, correspondant à ce que nous percevons intérieurement comme facteurs moraux. Les actes de l'homme se trouvent donc déterminés non seulement par l'action des facteurs externes, mais encore par tout ce qu'il a appris et fait antérieurement... C'est-àdire, il y a là une détermination aussi exacte que dans le monde extérieur, mais, pour ainsi dire, double, relevant aussi du passé de l'individu et rendant celui-ci, dans une certaine mesure, indépendant du milieu ambiant.

La reconnaissance de ce fait constitue un progrès très important de la synthèse philosophique car, loin d'affaiblir les sciences morales, comme cela avait lieu lors des essais antérieurs d'une matérialisation de la pensée, elle donne à celles-ci une base objective et fait entrer dans le domaine de la science positive, avec les phénomènes mentaux, les moyens d'action sur ces derniers, c'est-à-dire les principes, jusqu'à présent empiriques, de l'éducation et de la morale.

Introduction

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