CHAPITRE XVIII
La location de l'argent. — Le Mont-de-piété,
Idées anciennes sur l'usure. — L'homme était une marchandise ; l'argent n'en était pas une. — Prêts à 260 p. 100. — Banque des Templiers. — Juifset usuriers chrétiens. — Le commerce des métaux précieux s'élargit. — Rentes « constituées ». — Les bijoux de Marie de Médicis au Mont-de-Piété. — Le prêt en l'an IV. — Lombard-Lussau, Lombard-Serilly. — La liberté des prêts sur gages en Angleterre. — Ses mauvais résultats. — Les monts-depiété en France. — Le Mont-de-Piété de Paris, ses opérations actuelles. — 56 millions de francs prêtés ; 1 900 000 objets engagés. — Le taux des prêts à Paris et à Berlin. — A Paris les gros emprunteurs paient pour les petits. — Bijoux et « paquets ». — La clientèle du Mont-de-Piété. — Les emprunts faits pour produire ou pour consommer. — Un tiers des perceptions sont un gain ; deux tiers sont une perte. — Dépenses du Mont-de-Piété. — Un parapluie engagé depuis vingt-cinq ans. — Le commerce frauduleux des « reconnaissances ». — Les écumeurs de mansardes. — Prêts à 60 p. 100. — Les roueries de l'usure. — La destruction des voleurs de pauvres serait facile. — Projet efficace du conseil municipal. — La responsabilité des commissaires-priseurs. —
70 p. 100 de « boni » sur les matelas. — Indifférence inouïe de la Chambre des députés. — Prêts sur les titres de pension.
La location de Fargeni, le prêt à intérêt, fut longtemps, comme on sait, un délit aux yeux de l'État, un péché aux yeux de l'Église. Les mœurs étaient, au moyen âg-e, d'accord avec les lois pour le réprouver. Les papes et les docteurs catholiques portent généralement, devant l'histoire^ la responsabilité du discrédit où demeurait le commerce des capitaux; bien que l'Évangile, dans la parabole des cinq talents qui en ont rapporté cinq autres, recommande comme un modèle l'exemple de deux trésoriers qui plaçaient chez les banquiers l'arg-ent de leur maître à 100 pour 100. Ces docteurs et ces papes n'auraient-ils fait eux-mêmes que partager Terreur économique de leur temps, Tidée fausse que l'on avait, bien avant l'institution du christianisme, sur (( l'argent issu de l'argent », qu'Aristote estimait un profit contre nalure"!
Toujours est-il que, par une aberration générale, les mêmes gens qui trouvaient tout naturel de louer leurs terres ou leurs maisons, estimaient dégradant de louer leurs espèces monnayées ; qu'à cette époque de servage où la personne humaine, susceptible de vente ou d'achat, était considérée comme une marchandise, dont le possesseur, clerc ou laïque, surveillait très strictement et s'appropriait^ en toute sûreté de conscience, l'accroissement par reproduction, l'or ou l'argent — ou même le blé, car le prêt des denrées était aussi mal
VU que le prêt des métaux — n'étaient pas regardés comme pouvant à bon droit se reproduire par le louage.
On n'oserait se montrer trop sévère pour ces excentricités de la raison des aïeux, parce que nos descendants trouveront encore matière à rire dans beaucoup de nos idées actuelles qui nous paraissent les plus respectables ; que beaucoup de professions sont décriées ou vénérées qui, dans deux ou trois siècles sans doute, ne le seront plus.
N'oublions pas qu'il y a fort peu de temps qu'un chirurgien est l'égal d'un médecin, fort peu de temps aussi que les artistes dramatiques jouissent du droit commun des citoyens et des chrétiens et que les marchands d'esclaves n'enjouissent plus, qu'un agent de la police criminelle, qui maintient l'ordre social en pourchassant, au péril de sa vie, ceux qui tendent à le troubler est infiniment plus bas placé dans l'estime publique qu'un huissier ou un avoué qui rendent de moindres services. La carrière industrielle, même depuis 1789 oii elle ne fait plus déroger personne, continue à être en France, dans certaines classes éclairées, moins prisée que le métier militaire, quoique ce dernier offre beaucoup moins de danger, durant les longues périodes de paix qui ont été l'honneur de notre siècle, que vingt professions très périlleuses et aussi utiles.
Ces opinions et bien d'autres, vestiges du passée nous aident à comprendre comment le métier de prêteur d'argent put être considéré, durant des
centaines d'années, comme une occupation avilissante pour ceux qui l'exerçaient personnellement, ou qui, indirectement, par l'octroi de leurs capitaux, y participaient. De là, l'extrême rareté des prêteurs, la mauvaise organisation du prêt et le taux inouï de Fintérêt, conséquences naturelles de l'absence de concurrence et du défaut de sécurité. On connaît la législation spéciale et incohérente appliquée, pendant quatre cents ans, par les divers princes de l'Europe, aux tristes banquiers de leurs États, juifs et lombards, traités tantôt comme des vaches à lait qu'on nourrit à discrétion pour qu'elles rendent davantage, tantôt comme des ennemis de l'ordre public que l'on rançonne ou que Ton détruit.
Tolérés , expulsés , rappelés , ces instruments odieux et nécessaires du crédit, demeurent du xii^ au xvf siècle, dans le monde civilisé, comme des oiseaux sur la branche, vont, viennent, ouvrent ou ferment leurs échopes selon les besoins ou les caprices des potentats ou des foules. Philippe le Bel fixa le taux d'intérêt à 20 p. 100 pour les opérations ordinaires. Louis le Hutin l'autorise, quelques années plus tard, jusqu'à 260 p. 100 (un sou pour livre par semaine) mais pas davantage; (( car disait-il, dans son ordonnance, notre volonté n'est mie que l'on puisse prêter à usure . »
Ce monarque était trop bon ; il laissait à l'intérêt légal une marge dont celui-ci n'avait pas besoin. Une pauvre serve de Troyes, débitrice en 1388 d'une
somme de 23 sous, pour laquelle elle a mis en gage sa meilleure « cotte » paie deux deniers pour livre par semaine, soit sur le pied de 47 p. 100 par an, pendant les quatre mois que dure sa dette ; c'est là le taux le plus élevé que j'aie remarqué, bien que plus tard à Grenoble le conseil conmiunal demande que Ton exerce des poursuites contre les usuriers « qui exigent un intérêt de 100 p. 100 ». Mais il peut y avoir là une de ces exagérations de langage comme les Assemblées délibérantes ne craignent pas d'en commettre. L'intérêt mobilier a varié en France, au moyen âge, autant qu'on en peut juger par un très grand nombre d'exemples choisis dans beaucoup de provinces, de 43 à 10 p. 100. En moyenne, il oscille entre 20 et 23 p. 100.
Trois siècles se passèrent à tourner dans un cercle vicieux : la proscription périodique des banquiers augmentant l'usure ; l'usure, devenue habituelle, motivant la proscription des banquiers. Ce mot de « banque », cette qualiOcation de « banquiers » qui éveillent aujourd'hui l'idée de quelque local vaste et confortable, de quelque individu opulent et important, conviennent-ils bien à ces parias au nez crochu, la robe déshonorée par une rondelle jaune, qui se tiennent en plein air derrière leur table, comme des marchands des quatre saisons. A eux le droit commun ne s'applique pas; ils sont un peu moins que des hommes : dans les tarifs de péages féodaux on les classe parmi les marchandises.
Entre le « grand cheval » qui paie 8 sous et « le millier de harengs » qui doit 10 deniers, prend place c( le juif » taxé à 30 deniers au passage de la frontière. C'est une faveur exceptionnelle des souverains, pour ks grandes foires, que d'en permettre Taccès en francliise à « toutes personnes de juifs », comme on autorise les forains, mi jour de fête, à dresser lihrement un cirque ou une ménagerie.
Ces infidèles, ces gens si mal vus, avaient longtemps rencontré des concurrents habiles et achalandés dans les religieux Templiers, qui concentraient en leurs mains, comme trésoriers de FÉgHsc romaine, des rois et de particuliers nombreux, auxquels ils avaient ouvert des comptes courants, une bonne partie des richesses métalliques de l'Europe. Bijoux, lingots, successions en numéraire, étaient déposés dans Fenceinte du Temple à Paris, et y servaient de gages à des emprunts. Après la fin tragique du grand maître Jacques Molay et la destruction de Tordre des chevaliers du Temple, le commerce individuel des Israélites ne connut en France aucune rivalité.
Lors des bannissements plus ou moins rigoureux du juif, le peuple, qui applaudissait à son expulsion, ne tardait pas à le regretter; soit que Fusurier chrétien qui le remplaçait se montrât plus dur que son devancier, soit simplement que le public payât, en définitive, les frais de toute atteinte portée au crédit. Quant aux princes, obligés, par
leur besoin constant des hommes d'argent, de vivre avec eux en bonne intelligence, ils revenaient bien vite au système qui consistait à les mettre en coupe réglée, à les tondre et à les saigner, au lieu de les écorcher et de les pendre.
C'était une chose fructueuse et si bonne à exploiter que le juif; chaque potentat de la chrétienté cherchait à en attirer le plus possible et s'annexait les juifs du voisin, même à prix d'or. Puis, après maintes caresses et mille privilèges, après les avoir aidés de son mieux, en mettant au service de leur commerce le bras séculier et les foudres ecclésiastiques, le gouvernement tout à coup se retournait contre eux; il condamnait à l'exil perpétuel la tribu hébraïque et la « juiverie » de chaque cité — VAlja?na, disait-on dans le Midi, — hommes, femmes, enfants et bagages, déguerpissait tristement, par terre ou par eau, à la recherche d'un lieu plus hospitalier. Non sans espoir de retour : rançonnant, rançonnés, ces financiers de l'âge héroïque ne se faisaient pas trop tirer l'oreille pour racheter en masse les impôts spéciaux qui pleuvaient sur eux, quittes à se récupérer à leur tour sur la clientèle. Le pouvoir, avec lequel ils pactisaient de nouveau, arrêtait ou paralysait lui-même les lois qu'il venait d'édicter.
A l'époque de la Renaissance, les juifs furent atteints d'une autre manière, beaucoup plus sûrement : par la concurrence ouverte des chrétiens. Les principes de la scolastique se relâchèrent et le
commerce des métaux précieux s'élargit. Les souverains n'auront plus recours normalement « pour se procurer quelque finance », à des procédés qui vaudraient aujourd'hui un conseil judiciaire au fils de famille qui les emploierait. Ils n'achèteront plus par exemple, comme le duc de Bourg^ogne en 1416, des centaines de pièces d'étoffe à tenue ^ pour les revendre le même jour au comptant à moitié prix. Les bourgeois trouveront aussi des prêts moins onéreux avec des formalités moins dures : il n'était guère de petite somme avancée, aux siècles précédents, sans un nantissement de valeur bien supérieure, ni de grosse somme aventurée sans une garantie foncière qui emportait l'éviction du possesseur. Les innombrables lettres-patentes défendant de prendre en gage les objets nécessaires au travail journalier, montrent, par leur répétition même, combien peu elles étaient observées. L'emprisonnement, suspendu sur la tête des débiteurs insolvables, était une sorte de sanction qui semblait devoir assurer l'exactitude des paiements, et qui ne prouvait au contraire que la fragilité des contrats. La loi était d'autant plus sévère en théorie qu'elle était plus faible en pratique ; de même que le Code pénal n'est jamais si terrible que dans les pays et les époques oii la criminalité est la plus impunie : frappant fort parce qu'il saisit peu. Les particuliers enchérissent encore, dans leurs conventions, sur les rigueurs de l'action publique. Des emprunteurs, au xiv^ siècle, s'engageaient, en
cas de non-paiement sous un délai fixé, à rester enfermés dans une tour de la maison du créancier.
(( Il y a depuis longtemps, disait La Bruyère, une manière de faire valoir son bien qui continue d'être pratiquée par d'honnêtes gens et condamnée par d'habiles docteurs. » Au temps de La Bruyère les docteurs, à la vérité, s'étaient fort adoucis, et les « rentes constituées » reposant, non sur un immeuble comme les « renies foncières )), mais sur la personne et l'ensemble des biens du débiteur, étaient nombreuses sous Louis XIV. « A prendre votre costume depuis les pieds jusqu'à la tête, dit X Avare de Molière à son fils, il y aurait là de quoi faire une bonne constitution. » Ces « constitutions)), ou pensions, ne furent autre chose que Fintérêt d'un prêt, une forme du crédit personnel, une valeur mobilière répartie entre les diverses classes sociales.
Nous étions pourtant bien en arrière de nos voisins du sud et du nord, sous le rapport des institutions de crédit destinées aux petites gens. Le prêt sur gages se faisait en Allemagne et dans les Pays-Bas, dès les premières années du xvji® siècle, d'une façon moins coûteuse et plus régulière que chez nous. Marie de Médicis, retirée à Cologne oii elle mourut presque dans la misère, avait mis ses pierreries au mont-de-piété de cette ville, et notre gouvernement, pour empêcher la vente de ces bijoux, s'empressa de payer les intérêts de la somme avancée à la Reine.
La noblesse, aux États Généraux de 1614, avait proposé l'établissement de monts-de-piété « à l'instar de l'Italie, de FEspag-ne et de la Flandre. » Ils auraient été associés entre eux dans toute l'étendue du royaume ; Ton fit à cet égard un projet très étudié. Quelle distance sépare le germe de la fécondation, pour tant d'idées justes; ou, si l'on A^eut, combien est longue la durée de leur gestation par l'opinion publique ! Le tiers-état, que l'on trouve le plus souvent à la tête du progrès, fut néanmoins unanime à repousser cette extension du crédit, en disant « qu'il y avait déjà bien assez d'usuriers en France, et que c'était impiété et abus. » Cent soixante ans plus tard seulement, sous le règne de Louis XVI, furent institués à Paris, puis dans les principales villes, des monts-de-piété dont la mission était plus vaste que celle des nôtres, puisqu'ils prêtaient, non seulement sur les objets mobiliers et les valeurs, mais aussi sur les effets de commerce.
La tourmente révolutionnaire, les désastres du papier-monnaie et la confiscation, vinrent peu après jeter le désordre dans les affaires du mont-de-piété qui, proscrit d'ailleurs au nom de la liberté des transactions, ferma ses portes. La foule des gens que l'absence de crédit oblige à garantir leurs emprunts par des gages, fut de nouveau livrée aux usuriers; des maisons de prêts s'ouvrirent, en l'an IV, sous les dénominations de Caisse auxiliaire, Lombard-Lussau, Lombard-Fevdeau, Lom-
bard-Sérilly, Lombard-Augustin, en si grand nombre, dit un contemporain, que « dans certains quartiers les lanternes qui les annoncent suffiraient pour éclairer la voie publique, et épargner au département la moitié des frais d'illumination. »
Les malheureux acceptaient, sans récrimination et sans lutte, les conditions que leur imposaient ces industriels ; même ils leur savaient gré du secours qu'ils en obtenaient à si haut prix. Turgot racontait, sousTancien régime, qu'étant rapporteur d'un procès d'usure à La Tournelle, il n'avait jamais été tant sollicité qu'il le fût pour cet accusé; « ]e plus surprenant, ajoutait-il, ceux qui me sollicitaient avec tant de chaleur étaient ceux-là même sur qui s'était exercée l'usure, objet du procès. Le contraste d'un homme poursuivi criminellement pour avoir fait à des particuliers un tort, dont ceux-ci non seulement ne se plaignaient pas, mais même témoignaient de la reconnaissance, me parut singulier et me fit faire bien des réflexions. »
A ce besoin d'argent, si impérieux qu'il ne laisse pas la liberté de discuter le taux du prêt, à cette masse sans biens qui s'estimerait heureuse encore d'être volée par ses sauveurs, presque tous les États ont donné satisfaction, dans une mesure plus ou moins large, par l'institution officielle de montsde-piété investis de monopoles. La nécessité de ces monopoles est amplement justifiée par leur comparaison avec le régime adopté en Angleterre et en Amérique, oh l'industrie libre a développé
362 LK Mi:CANISME DE LA YIK MODERNE
Tusure, avec un succès qui n'a pas son pareil sur le continent.
Le nombre des emprunts de ce genre est vingt fois plus considérable en Angleterre qu'en France ; à Londres seulement, opèrent 650 prêteurs patentés — 'panm-brokers — qui reçoivent chaque année 39 millions de gages sur lesquels ils avancent 243 millions de francs. Sauf les trois boules d'or de Lombardie, qui continuent de figurer à leur enseigne, rien ne rappelle, dans ces boutiques furtives où pénètre un peuple honteux, l'institution bienfaisante due au moine démocrate de la renaissance italienne, l'illustre Savonarole. Dans ce pays de Grande-Bretagne où foisonne l'opulence, où les fonds publics, rapportant à peine 2 J/2 p. 100, se capitalisent plus haut que nulle part ailleurs, l'intérêt du prêt sur gages oscille entre 20 et 25 p. 100 et, d'après l'Act de 1872, l'objet donné en nantissement peut être vendu au bout d'un an et sept jours, si le montant de l'avance ne dépasse pas 10 schellings, sans que l'emprunteur puisse réclamer le (( boni », c'est-à-dire l'excédant du produit de la vente sur la dette. Or la moitié des emprunts dans les grandes villes, à Liverpool par exemple, où ils s'élèvent chaque année à 10 millions de francs, ne sont pas supérieurs à 2 shellings.
A New-York, où le mal était identique, quelques capitaHstes, émus de cette situation, se réunirent en 1894 pour créer une concurrence aux pawnbrokers. Ils fondèrent à cet effet une banque, dont
les bénéfices très réduits sont répartis entre les actionnaires et qui perçoit uniformément 12 p. 100 sur tous les prêts, quels qu'en soient le montant et la durée, au lieu des 24 et 36 p. 100 précédemment exigés dans les « offices » de Gobseck du Nouveau-Monde.
Les taux sont beaucoup plus favorables, grâce au développement des opérations, dans les montsde-piété européens. Parmi ceux de France quelques-uns, dotés de fondations charitables — Grenoble, Montpellier, Angers, — prêtent gratuitement ou moyennant un intérêt modique de 1 1/2 p. 100. D'autres au contraire, grevés sans doute de charges exceptionnelles — Nantes, Cambrai, Rouen, — exigent 9 p. 100 environ pour le loyer de leurs avances. Le plus grand nombre des 45 monts-depiété, répartis sur notre territoire, se contentent de 5 à 7 p. 100 ; le taux moyen, pour les 100 millions de francs prêtés annuellement dans ces établissements sur 4 300 000 gages est de 6 fr. 50 p. 100.
Cet intérêt est notamment celui que prélève le mont-de-piété de Paris qui représente à lui seul plus de la moitié du total — 56 millions de francs — et mérite par là même une étude spéciale. En 1804, lors de sa réorganisation, il fit payer aux emprunteurs 15 p. 100 : puis l'année suivante 12 p. 100 jusqu'en 1830 et ensuite, jusqu'à 1885, 9 p. 100. Depuis le milieu du siècle jusqu'à 1900, le chiffre des sommes empruntées a doublé — il était de 28 miUions seulement en 1847 — mais le
nombre des objets engagés a peu augmenté d'une époque à l'autre, puisqu'il atteignait déjà 1 600 000 à la fin du règne de Louis-Philippe et n'est actuellement que de 1900 000. La moyenne des prêts est ainsi beaucoup plus forte : 30 francs environ, de nos jours, contre 17 francs il y a cinquante ans.
La valeur des gages est donc plus grande et, de fait, ils ont changé de nature : le nombre des hardes et autres articles de première nécessité a diminué, celui des bijoux s'est accru. En 1882 il était déposé à peu près autant de bijoux que de « paquets » — terme générique sous lequel l'administration désigne toutes les autres matières. — En 1901, il était consigné moitié moins de « paquets » divers que de bijoux et l'importance pécuniaire de ceux-ci est deux fois plus forte que celle des autres. Cette évolution est le résultat du progrès général de l'aisance ; les familles les moins fortunées possèdent à présent des bijoux à mettre en gages. Le prix d'une montre a tellement baissé depuis vingt, et surtout depuis cinquante ans, que bien peu de personnes en sont dépourvues. D'un autre côté les vêtements sont arrivés à un si bas prix, qu'ils sont difficilement acceptés en gage après avoir été portés durant quelque temps.
Les nécessiteux ne sont pas seuls du reste à s'adresser au mont-de-piété. Il est aussi le banquier d'une légion de petits fabricants ou commerçants qui ne trouveraient nulle part un taux plus avan-
LE PRÊT POPULAIRE 36o
tageux que celui de 6 fr. 35 p. 100 exigé par lui. Quoique cette catégorie fournisse à peine le dixième des emprunteurs, elle absorbe plus du quart des sommes prêtées — 14 millions de francs. — Au contraire les ouvriers, qui ne reçoivent qu'un chiffre à peu prés égal de 14 millions, représentent les 6 dixièmes de F effectif des emprunteurs.
Mais aussi la destination du prêt n'est pas la même : le petit patron, quand les affaires marchent, emprunte ^ouv produire, pour acheter des matières premières ; l'ouvrier emprunte pour consommer , pour vivre, quand le travail ne marche pas. Aussi a-t-il été constaté que ces deux motifs opposés, qui conduisent le Parisien chez « ma tante », s'excluent l'un l'autre : quand les patrons eng-agent de l'argenterie les ouvriers dégagent des draps et réciproquement. Fait paradoxal : la visite au montde-piété de toute une catégorie de patentés est un indice de prospérité industrielle. Il vient ainsi, aux bureaux de la rue des Francs-Bourgeois et dans leurs succursales, des aristocrates de la gêne et de véritables déshérités de la vie. Les seconds profitent du voisinage des premiers. Le taux de 6 fr. 35 p. 100, qui semble élevé à première vue, serait cependant beaucoup trop bas pour permettre au mont-de piété de couvrir ses dépenses sur les deux tiers des prêts.
Ce taux constitue une sorte d'assistance mutuelle entre les emprunteurs. On comprend que les frais généraux sont presque les mêmes pour une grosse
somme que pour une petite. Puis, l'emplacement occupé par une machine à coudre est beaucoup plus vaste que celui de 12 couverts d'argent et les risques de dépérissement d'une couverture de laine sont beaucoup plus grands que ceux d'une paire de boucles d'oreilles en diamant.
Les dépenses du mont-de-piété se composent d'abord de la rente des fonds qu'il emprunte d'une main pour les prêter de l'autre ; car il ne possède en propre aucun capital. Le service de sa dette, au taux moyen de 2 fr. 67 p. 100, lui coûte environ
1 500 000 francs par an. L'ensemble des frais d'administration, magasinage, assurances, manutention, personnel, etc., s'élève en outre à près de
2 400 000 francs. Or il appert des calculs officiels qu'avec l'intérêt de 6 fr. 3S p. 100, uniformément exigé des déposants, les prêts inférieurs à 33 francs sont, sans exception aucune, onéreux au mont-depiété. De 34 à 117 francs les prêts lui sont coûteux ou profitables, suivant la durée du séjour des gages en magasin. Enfin, à partir de 118 francs, les opérations de prêt sont toujours rémunératrices ; le produit des intérêts dépassant, dès la première quinzaine, le montant des charges supportées par l'administration.
L'année dernière, sur 1 900 000 perceptions, un tiers (617 000) étaient en gain; les deux autres tiers (1283 000) constituaient des pertes, parce qu'elles n'atteignaient pas le minimum de 1 fr. 05, nécessaire pour couvrir les dépenses qu'elles avaient
LE PRKT POPULAIRE 367
occasionnées. La plupart en effet (926 000) ne dépassaient pas 0 fr. 50 et 330 000 environ donnaient de 0 fr. 05 à 0 fr. 15. Une institution qui prête de Farg-ent, emmagasine, transporte, épure — les matelas sont gratuitement passés à l'étuve — des gages généralement encombrants, pour une redevance aussi modeste, accomplit à coup sûr une besogne qu'aucun particulier ne saurait entreprendre, à moins d'y apporter un désintéressement peu commun.
Pour les articles chers et, d'une manière générale, pour les bijoux, le mont-de-piété pourrait se contenter d'un intérêt de 4 à 4 1/2 p. 100, à la condition de faire payer 15 ou 20 p. 100 aux nantissements divers, tels que linge, rideaux, lits de plume, violons ou bicyclettes ; celles-ci au nombre de plus de 4 000. Le mont-de-piété de Berlin suit ce procédé, plus commercial que charitable : il prend 12 p. 100, sur les prêts supérieurs à 37 fr. 50, et exige 24 p. 100, sur les prêts inférieurs à cette somme, c'est-à-dire sur toutes les pauvres choses, indispensables à la vie, dont les emprunteurs, pour vivre, ont dû se séparer.
Le séjour de ce matériel hétéroclite est parfois singulièrement prolongé : il a été vendu en 1895, douze serviettes engagées pour 8 francs en 1853. Un emprunt de 30 francs a été renouvelé pendant un demi-siècle. En ce moment les magasins du dépôt principal abritent encore un parapluie, appartenant à la petite-fille d'un ministre du roi Louis-
Philippe ; laquelle paie, depuis vingt-cinq ans, le loyer onéreux de cet ustensile.
Une pareille constance est rare ; mais aussi beaucoup de pauvres gens ne peuvent, ni rentrer en possession de leur gage, ni même proroger la durée de l'emprunt qu'on leur a consenti, parce qu'ils se sont laissés dépouiller de leur titre de propriété: la « reconnaissance », ou reçu, à eux délivrée aux guichets officiels.
Je ne sais si c'était Musette ou Mimi, ou quelque autre héroïne de Murger, qui, en une de ses heures de détresse chronique, écrivait à son hien-aimé : « Je suis dans une débine affreuse, j'ai mis ma montre « au clou » ; tâche de la dégager ; je l'envoie la reconnaissance, avec la mienne. » — A quoi l'ami, sans scrupule, répondait : « Je suis encore moins fortuné que toi-même, j'ai vendu la « reconnaissance » ; c'est moi qui t'en dois. »
Dés cette époque florissait en effet, dans la capitale, le trafic des reconnaissances du mont-depiété, favorisé par l'écart existant, entre la valeur des objets servant de garantie au prêt, et la modicité relative de la somme avancée par l'établissement. Les marchands, spéculant sur l'estimation infime des gages, achetaient aux emprunteurs, pour une somme naturellement très inférieure à celle qu'ils savaient les revendre, ces modestes papiers, derniers vestiges de la possession d'un paletot, d'un matelas ou d'un anneau de mariage, qu'on ne reverrait plus.
Les malandrins actuels savent déposséder encore à meilleur marché la population indigente. Il existe à Paris 450 maisons de « commerce », dont l'unique fonction est de prêter aux besoigneux, à un taux qui varie de 60 à 1W pour 100 par an — contre dépôt de leur reconnaissance — un cinquième en plus de la somme que le mont-de-piété leur a déjà avancée. Cette spéculation eut pour inventeur, vers 1879, un nommé Neuburger, Prussien d'origine, qui la pratiqua le premier dans un local delà rue de Buci. Depuis lors, bien que cet ingénieux personnage, traduit devant les tribunaux, ait été condamné et finalement expulsé, on voit quel régiment d'imitateurs. Leur pullulement a lassé la justice ; elle en traduit à sa barre chaque année une ou deux douzaines, mais il est peu de délits plus difficiles à saisir que Tusure.
On connaît son masque classique : vente aux emprunteurs, sous un nom supposé, de marchandises invraisemblables ou imaginaires, charretées de lard ou cargaisons de vins de Champagne, locomotives ou fauves de ménagerie, que le prêteur rachète incontinent à moitié prix. On cite, dans les annales du métier, le fameux bateau de charbon, amarré au quai du Louvre, qui pendant cinquante ans figura dans tous les marchés. Les brocanteurs sur reconnaissances, féconds en moyens d'éluder la loi, trouvent d'ailleurs, dans les bénéfices qu'ils réalisent le moyen de supporter aisément l'amende dont on peut les frapper. Ils détiennent à peu près
LE MECANISME DE LA VIE MODERxNE. 24
la moitié des reconnaissances délivrées annuellement par le mont-de-piété et, chose triste à dire, les millions qui forment leur fonds de roulement appartiennent, pour partie, à des bourgeois qui, satisfaits de placer leur argent à gros intérêts, se persuadent sans doute à eux mêmes qu'ils ignorent l'usage que l'on en fait.
Le hasard a fait tomber entre les mains de l'administration du mont-de-piété un document édifiant : c'est une circulaire, discrètement adressée à ces clients choisis, où se trouve exposée l'opération de père de famille à laquelle les destinataires sont conviés. La commandite sollicitée consiste en bons de participation de mille francs, rapportant 240 francs par an, payables chaque mois par mandats-poste : « Nous ne sommes pas une banque, disent ces honnêtes gens, nous ne jouons nullement avec les capitaux qui nous sont confiés, ni aux courses, ni à la Bourse. » Et après avoir expliqué la sécurité parfaite dont jouissent les sommes ainsi engagées, garanties par des reconnaissances d'une valeur très supérieure, les rédacteurs de ce prospectus concluent, fort judicieusement, qu'un pareil intérêt de 2 pour 100 par mois « n'a jamais été donné jusqu'à ce jour par aucune spéculation commerciale ou industrielle». Ce qu'ils n'ajoutent pas, c'est qu'ils peuvent servir l'intérêt promis d'autant plus aisément qu'ils prêtent eux-mêmes cet argent à des taux trois ou quatre fois supérieurs, allant jusqu'à 10 pour 100
jmr mois. Et à quelle clientèle I Le bénéfice de ces écumeurs de mansardes sort des poches les plus misérables de Paris, des poches alimentées souvent par le bureau de bienfaisance. Et le préjudice causé aux malheureux est beaucoup plus grand que le profit des sangsues qui les sucent, parce qu'ils se trouvent dépossédés, pour quelques francs, d'un objet indispensable que, plus tard, s'ils sortent de la gêne, ils achèteront de nouveau au prix fort.
Peu importe alors que le mont-de-piété parisien ne demande à tous qu'un intérêt faible, que le renouvellement des prêts y soit aisé ! Lorsqu'il n'a plus rien à engager, le pauvre engage ses reconnaissances ; il en possède en général une dizaine. Ses titres le quittent ainsi un par un; pendant plusieurs mois il se soumet aux conditions léonines qu'il a souscrites, puis il se lasse. Il est alors déchu de son droit, le prêteur devient propriétaire à sa place. Lors même qu'il se libère du principal et des frais, il n'en a pas moins payé un intérêt effroyable.
Les commissaires-priseurs, aujourd'hui personnellement responsables, sont amenés, par la crainte d'éprouver des pertes, à priser les gages fort bas. Il est facile de le constater par le prix qu'atteignent ces objets, lorsqu'ils sont livrés aux enchères publiques : les matelas et les lits de plume ont été vendus, en 1899, avec un « boni )> de 70 pour 100, représentant l'excédent de leur valeur marchande sur le prêt consenti. A ce mal, le directeur du
mont -de-pi été 5 M. Edmond Duval, philanthrope et homme de progrès, a proposé un remède fort simple : faire prêter par l'établissement, non plus le tiers ou la moitié, mais les neuf dixièmes de la valeur des objets présentés en nantissement. Ces reconnaissances seraient déclarées inaliénables et nul n'aurait d'ailleurs avantage à s'en emparer. Un projet très approfondi, approuvé par le conseil de surveillance du mont-de-piété, puis par le conseil supérieur de TAssistance publique et par le conseil municipal de Paris, fut soumis à la Chambre en 1893.
Quel accueil croit-on qu'une assemblée démocratique, préoccupée, dit- elle, de mettre le crédit à la portée des petites gens, ait fait à une proposition du gouvernement qui, remplaçant les courtages des commissaires-priseurs par un traitement fixe, permettait de ruiner, dans sa base même, Findustrie malfaisante des brocanteurs? Elle Ta écartée, presque sans débats, grâce à la formule commode d'un « renvoi à la commission ». Il n'y a pas lieu de rechercher ici les mobiles qui ont poussé à la tribune les adversaires de cette réforme, que de bas intérêts privés, embusqués sur son chemin comme sur celui de toutes les réformes, cherchent à arrêter.
Heureusement le palais législatif a ceci de commun avec celui de la Belle au Bois dormant, que les questions y peuvent sommeiller longtemps sans vieillir. Je n'ai pas le pouvoir de secouer le
carton léthargique où repose, depuis neuf ans, le dossier de cette affaire; mais il est bon que l'opinion, l'impartiale opinion, soit dûment informée. Le moment ne serait-il pas venu de boucher les fissures d'un règlement suranné, qui entretient, derrière l'institution chargée de secourir les pauvres, une horde attachée à les dépouiller?
Depuis 1892 une nouvelle sorte de gages a été admise au mont-de-piété : les valeurs mobilières, contre le dépôt desquelles il prête des sommes qui, par leur modicité et par la qualité des emprunteurs, rentrent essentiellement dans le crédit populaire. La presque totalité de cette clientèle se compose d'ouvriers (48 000), d'employés (33 000) et de petits marchands ou fabricants (46 000). Un cinquième des avances demandées ne dépassent pas 100 francs et les deux tiers d'entre elles sont inférieures à 300 francs. L'administration s'occupe d'étendre son action bienfaisante au prêt sur titres de pensions civiles et militaires. Légalement, ces pensions sont « incessibles et insaisissables )), mais la pratique ne suit pas toujours la théorie.
On se doute peu du nombre des malheureux retraités qui, poussés par la gêne, engagent leur titre de pension chez le changeur usurier. Pour un trimestre avancé, celui-ci leur en retient deux, si ce n'est plus. On a cité le cas d'un pauvre diable qui avait ainsi obtenu 249 francs, et qui, après avoir versé par acomptes successifs plus de 2 000
francs à son bienfaiteur se trouvait n'avoir pas encore remboursé un sou du prêt initiai. La médaille militaire donne droit à une pension annuelle de 100 francs payable par semestre ; mais beaucoup de titulaires ne touchent jamais plus de 40 francs tous les six mois et laissent, à chaque renouvellement de l'emprunt, 10 francs entre les mains du prêteur.
Ce dernier est dans l'usage de faire contracter au client une assurance sur la vie à son profit ; mais il est toujours passible de poursuites correctionnelles. De plus le titulaire pourrait exiger la restitution de son brevet, ou s'en faire donner un double par l'État, ou encore refuser le certificat de vie sans lequel les arrérages ne peuvent être perçus. Les risques de Fopération retombent lourdement sur les débiteurs de cette catégorie, qui trouveraient à bon compte au mont de-piété les fonds dont ils ont besoin.
Les Bons Crépin-Dufayel.
Les ventes à tempérament. — Prix du crédit pour les riches et pour les pauvres. — « Grépin, aîné, deVidouville (Manche).»
— Ses débuts par la photographie. — Création des bons : leur succès. — Ils s'étendent à toutes les marchandises. — G. Dufayel.
— 70 millions d'afTaires. — Pourquoi l'industrie des ventes par abonnement a été jugée avec peu de faveur. — La « camelotte » et la « surbine ». — L'escamotage de la marque. — Les montres etles pianos vendus à terme. — Causes du succès de Crépin- Dufayel. — Alliance avec la Samaritaine. — Bénéfice apparent de 18 p. 100. — Frais généraux de 14 p. 100. — Les « abonneurs » et receveurs. — Les feuilles fictives. — 600 000 abonnés.
— 2 francs par semaine. — Le système est moralisateur mais trop cher.
Le prêt crun capital pour une année n'est autre chose que la vente d'une somme d'argent à un an de crédit ; de même la vente d'une armoire ou d'un costume, à un an de crédit, est exactement semblable au prêt de la valeur de ce costume ou de cette armoire pendant un an. Les privilégiés de l'aisance se procurent aisément capitaux et marchandises ; ils trouvent de l'argent parce qu'ils inspirent de la confiance, ils inspirent confiance parce qu'ils ont de l'argent. Les personnes sans fortune
ne trouvaient naguère ni crédit, ni argent, précisément parce qu'elles sont dépourvues de l'un et de l'autre. Leur confier des fonds en échange d'un gage, est déjà leur apporter un secours notable : c'est aussi rendre service à cette masse dénuée de ressources, que de lui livrer des objets nécessaires ou utiles, sans exiger d'elle le débours immédiat de leur valeur.
A la condition toutefois de ne pas majorer le prix de ces objets au point que le délai concédé pour le paiement devienne matière à usure. Dans tout commerce, dans toute industrie, le crédit impose au vendeur un surcroît de frais généraux; il coûte quelque chose et ce quelque chose est mis toujours à la charge de l'acheteur, qui l'acquitte sans trop l'apercevoir, les riches chez leur carrossier ou leur couturière, les pauvres chez leur boulanger, et ce n'est pas ici que le crédit est le moins cher. Il s'est fondé, depuis une quarantaine d'années, un certain nombre d'établissements ayant pour but la vente à crédit, aux classes laborieuses, des habits, des meubles et en général de tout ce que détaillent, au comptant, les magasins ordinaires de nouveautés. La plupart ont disparu ou végètent ; un seul a prospéré — la maison Grépin- Dufayel ; — son chiffre d'affaires atteint annuellement 70 millions de francs.
Libéré du service militaire comme caporal, Grépin qui, pour se distinguer d'un concurrent installé dans sa rue, adopta plus tard cette raison sociale :
LR PRET POPULAIRE 377
« Crépin aîné, de Yidou ville (Manche) », se souciait peu de retourner au village natal pousser la charrue aux côtés de son père. Échoué à Paris, il débuta dans une imprimerie où il n'arrivait pas à gagner plus de 1 fr. 50 par jour. La photographie le tenta et, après avoir exercé quelque temps ce nouveau métier — il avait alors 37 ans — l'idée lui vint d'offrir, moyennant 1 franc versé comptant, 20 portraits photographiques dont le prix, fixé à 20 francs, devait être acquitté par à-comptes longuement échelonnés. C'était en 1836, dans la primeur des inventions qui venaient de transformer le daguerréotype.
Les clients affluèrent; de l'aurore au coucher du soleil, Crépin photographiait sans trêve. Débordé par la besogne, il s'adjoignit des aides, devint patron et engagea un personnel de courtiers qui multipKaient les chalands. Il songea aussitôt à leur vendre, dans les mêmes conditions de paiement, autre chose que leur image : du linge, des vêtements. Et, comme il n'avait pas le moyen d'acquérir lui-même ces marchandises pour les revendre, il s'entendit avec certains commerçants qui prirent, pour espèces sonnantes, les « bons d'achat » émis par lui.
Le mécanisme de l'opération était fort simple et il a peu varié depuis l'origine : Crépin délivrait à ses « abonnés » — c'est le terme en usage — des « bons » de crédit d'une valeur cinq fois supérieure à la somme qui lui était versée en argent. Munis de ces titres les porteurs faisaient immédiatement
emplette de ce qu'ils désiraient, dans les magasins dont on leur remettait la liste et entre lesquels ils avaient le droit de choisir. Le montant des bons était ensuite soldé par Crépin, à la maison qui les avait reçus en paiement, sous déduction d'une remise convenue.
L'attrait et, dans les milieux très modestes auxquels on s'adressait ici, le besoin du crédit est si grand que l'entreprise réussit à merveille. Les affaires augmentaient chaque année d'un million de francs ; le local des Batignolles, devenu insuffisant, était abandonné pour un autre et, après plusieurs agrandissements successifs, à la boutique du début s'est substituée une administration pompeuse étalant boulevard Barbes, sur un terrain de 17 000 mètres, des bâtisses à coupole ornées de statues de Falguière et d'un fronton de Dalou. Il s'y trouve des écuries copieuses en marbre et une « harmonie » de 100 musiciens amateurs, employés aux recouvrements.
Le fondateur de cette vaste machine n'en a pas vu l'apothéose; môme il a maigrement joui de son succès. Sa raison s'était troublée ; il lui fallait, de temps à autre, s'enfermer de longs mois dans l'isolement; dix ans avant sa fin il avait dû abandonner la direction de sa maison et se retirer à la campagne. Dans sa famille, nul successeur capable; un fils unique, mort ruiné à Londres, malgré les millions hérités par lui de son père. A ces médailles de chance, dont la foule ne voit que la face, il ne manque pas de tristes revers ! La veuve de
M. Crépin, une lingère, fille du peuple comme lui, distingua dans le personnel des bureaux un jeune homme, entré en 1871, M. G. Dufayel, qu'elle s'associa. Elle lui confia peu à peu la direction de l'établissement et finit par le lui vendre, avec la faculté de s'acquitter, lui aussi, par abonnement.
Quoique cette spéculation ait largement réussi, ainsi qu'en témoigne le chiffre cité plus haut ; quoique ses effets semblent pleinement louables, puisqu'elle mette crédit à la portée des plus humbles et développe les habitudes d'économie, en aidant le prolétaire à acquérir des objets durables — les consommations de bouche sont exclues de la liste — sans nuire à ses besoins journaliers, l'industrie des ventes « par abonnement » est en général jugée avec peu de faveur. La médiocre estime dont elle jouit dans l'opinion n'est pas sans causes : les inventeurs de cette combinaison n'étaient rien moins que des âmes charitables, poussées par le désir de rendre service à leur prochain. Ils n'éprouvaient d'autre ambition que celle de s'enrichir; ce qui, au demeurant, n'avait rien de criminel.
Mais, dénués de capital, sujets à des pertes nombreuses et grevés de frais énormes, pour faire suer goutte à goutte à ces innombrables débiteurs, qui presque tous vivent de leur travail, le montant des sommes avancées, les lanceurs de bons exigeaient une remise démesurée des marchands, auxquels ils envoyaient de la clientèle. Ces marchands à leur tour, pour s'inrlemniser des commissions de 40 et
50 p. 100 qu'ils avaient consenties, se rattrappaient suc le public en livrant de pure (c camelotte » ou en majorant effrontément leurs prix.
Dans tel magasin, vendant à la fois au comptant et à terme, les commis avaient Tordre de dissimuler et, s'il le fallait, d'escamoter d'un coup de ciseau, la marque apposée en chiffres connus, lorsqu'ils soupçonnaient avoir affaire à un « abonné », auquel était ménagée une forte « surbine ». Les tours et les « trucs » de ce genre, bientôt révélés ou devinés, déconsidéraient et le régime des bons en lui-même et les négociants qui les acceptèrent et dont on se méfia. Quelques procès retentissants, à l'occasion de montres et de pianos ainsi écoulés, dont le tribunal de la Seine eut à connaître, prouvèrent que cette méfiance était fondée.
Aussi l'établissement Crépin-Dufayel n'eut-il jamais pris son essor actuel, s'il n'avait rencontré un jeune couple — • les époux Cognacq — qui venaient de fonder en 1872, à l'enseigne de La Samarilaine, une maison de nouveautés dont j'ai naguère conté l'histoire *. M. Cognacq accueillit les « bons », parce qu'en augmentant le total de ses ventes, ils lui permettaient de s'approvisionner en gros, à meilleur marché ; ce dont il tirait un bénéfice positif pour les marchandises débitées contre espèces. Espèces ou papier furent au reste traités chez lui sur un pied d'égahté parfaite. Satis-
1. Voyez le tome I" du Mécanisme de la Vie moderne^ les Magasins de nouveautés.
faits de la Samaritaine , les abonnés de Crépin lui valurent une vogue rapide et, par là même, multiplièrent rémission des bons dont les trois quarts vont à ses comptoirs.
Présentés par le magasin dont il s'agit à la caisse Grépin-Dufayel, ces bons y sont immédiatement payés, avec une retenue de 18 p. 100. Gomment, dans le commerce des nouveautés, où le profit net est très mince, a-t-il été possible d'accepter une charge aussi lourde, même en économisant sur les autres frais généraux et en réduisant les gains au minimum, c'est ce que je ne me chargerai pas d'expliquer. L'acheteur, toujours éveillé sur ses intérêts, capable de comparer les prix parmi les offres concurrentes qui lui sont faites, dans les différents catalogues et de discerner, par l'usage, les qualités relatives des marchandises, ne se porterait pas sans doute avec constance dans un bazar où il serait trompé.
Il n'en est pas moins vrai que les maisons qui (( travaillent » ainsi, ne reçoivent, pour 100 francs de bons, que 82 francs d'argent ; qu'elles pourraient, en livrant les mêmes articles au comptant, faire bénéficier leur clientèle de 18 p. 100 de rabais autrement dit, que l'acheteur paie 18 p. 100 le crédit qui lui est consenti. Il le paie même davantage puisqu'il fait, à la délivrance des bons, un versement immédiat enmonnaie, dont la quotité — le cinquième jusqu'à 50 francs — augmente progressivement au quart ou au tiers pour les sommes supérieures.
Cependant cette part de 18 francs pour 100 francs, bénéfice brut de l'établissement Dufayel, qui paraît lui réserver un intérêt formidable, ne laisse qu'un profit assez mince, par suite des dépenses nécessaires pour assurer à des rouages aussi compliqués un fonctionnement sûr. En 1880, lorsque le cbiffre d'affaires était seulement de 5 millious, les frais généraux atteignaient 19 p. 100 et, si les remises des magasins n'eussent été beaucoup plus fortes, la maison eut été en perte, même sans tenir compte du loyer des sommes qui lui étaient dues. Les frais, décroissant peu à peu, s'élèvent encore, paraît-il, à 14 p. 100, absorbés presque exclusivement par le personnel administratif; caries pertes occasionnées par les mauvais payeurs, ne sont que de 1 à 2 p. 100.
Les « abonneurs )> et receveurs, au nombre de 800, se partagent les divers quartiers de Paris, subdivisés en 176 sections. U « abonneur » est le courtier, le recruteur de cette armée de clients dont l'effectif annuel, dans la capitale et sa grande banlieue, dépasse 600 000. Il toucbe 5 p. 100 sur les engagements nouveaux qu'il apporte, et conserve indéfiniment la moitié de cette commission sur ses anciens clients qui prennent de nouveaux bons. Les contrats ne deviennent définitifs qu'après approbation du service des renseignements. Celuici consulte d'abord ses archives où sont classés, au nom de leurs titulaires, tous les livrets de bons émis depuis vingt-cinq ans ; précieux dossiers de
LE PllÈT POPULAIRE 383
police privée, mais auxquels on ne peut se fier tout à fait parce que les hommes et les situations changent vite. Des inspecteurs sont envoyés pour s'enquérir de la moralité et des moyens d'existence de l'abonné proposé. On leur remet chaque matin trente feuilles à remplir, dont une, fictive^ porte un nom et une adresse de fantaisie ; cela pour contrôler leur travail et s'assurer qu'ils prennent leurs informations en conscience,
. Quant aux abonnés en cours, quinze omnibus partent chaque matin à huit heures et transportent, dans les quartiers éloignés, les receveurs qui doivent extraire 1 ou 2 francs par semaine, de poches très diverses mais uniformément peu garnies. Ces recouvrements sont efTectués à tour de rôle, chez le même abonné, par trois receveurs différents, dont l'alternance hebdomadaire aide à vérifier la régularité des visites.
Grâce à cette organisation savante, aux employés choisis dont il dispose et qui, tous, ont quinze et vingt ans d'expérience de leur besogne, l'établissement Grépin-Dufayel réduit au minimum le nombre des mauvaises créances, des bons falsifiés et des escroqueries multiples qui le menacent : trois personnes composent à elles seules, tout son service du contentieux. Dans une opération qui comporte tant d'aléas, puisqu'elle ne s'adresse qu'à des individus sans surface, auxquels on ne demande aucun billet à ordre, un pareil résultat fait honneur à la probité de la population parisienne.
Il est clair pourtant qu'en cas de guerre, de panique ou de calamité nationale, toujours accompagnée d'un arrêt du travail, la plupart des abonnés se trouveraient incapables de tenir leurs engagements. Les contrats Dufayel prévoient ce cas extrême, où ils se réservent de suspendre toute livraison à crédit ; mais, pour les livraisons déjà effectuées, ils rencontreraient de grosses défections parmi leurs débiteurs, sans pouvoir faire attendre les créanciers : horlogers ou confectionneurs, marchands de meubles ou de bicyclettes.
Ce risque éventuel, non moins que l'intérêt du fond de roulement nécessaire — une vingtaine de millions de francs — suffit-il à justifier les profits importants d'une industrie aussi vaste ; ces gains au contraire seraient-ils disproportionnés avec le service rendu? Peu importe. Seulement, par la force même des choses, par les frais généraux qui lui incombent, cet organisme est amené à vendre, bien que de façon détournée, au prix exorbitant de 18 p. 100 le crédit de six 7nois qu'il procure. L'ouvrier ou l'employé, qui placerait à la caisse d'épargne l'argent nécessaire à ses acquisitions, s'éviterait une pareille surcharge ; mais beaucoup n'auraient pas le courage d'économiser par avance pour acheter l'objet convoité et seront néanmoins capables, ime fois rachat réalisé, de s'acquitter peu à peu de leur dette. Le système a donc un côté moralisateur, mais il coûte trop cher.
Le crédit mutuel.
Premièresapplicalions de la mutualité au Crédit foncier. — Les anciens Monts-frumentaires. — Une banque populaire sous le second empire. — La « Société de crédit au travail ». — La « Caisse d'escompte des associations populaires ». — Elle fait perdre à la Banque de France beaucoup d'argent. — La « Caisse des associations coopératives ». — Elle ne prête rien. — La « Caisse centrale de l'épargne et du travail ». — Germe de mort de ces gros établissements. — « Société de crédit agricole ». — Les mutualités de crédit créées en Allemagne, par Schulze-Delitsch et par RaifTeisen. — Luzzati en Italie. — Les banques populaires françaises. — M. Eugène Rostand et le Centre fédéralif du Crédit populaire. — M. Louis Durand et Y Union des Caisses rurales et ouvrières. — Pourquoi les banques populaires ne font qu'un petit chiffre d'affaires en France. — Les traites de 125 000 fr. des établissements allemands ou italiens. — Prêts sur l'honneur. — Argent sans emploi. — Résultats moraux. — Un peu de pain venu du ciel.
N'est-il pas possible de faire des avances d'argent à la masse besoigneuse à un taux moindre de 18 pour 100, ainsi que Crépin-Dufayel ; moindre même de 6,30 pour cent, ainsi que la moyenne des monts-de-piété et sans exiger le dépôt d'un gage, dont la jouissance est enlevée à l'emprunteur? Telle est la question que s'efforce de résoudre une
institution, nouvelle encore dans notre pays : celle du prêt populaire coopératif.
L'Allemagne, la Belgique, l'Italie, l'Autriche, nous ont de beaucoup devancés sur ce terrain. Il y a plus de cent ans la Prusse faisait les premières applications de la mutualité au crédit foncier, au moyen de ses landschaften^ pour les étendre en 1850, au crédit personnel urbain et agricole. La France devait rester longtemps étrangère à cette idée qui se répandit dans l'Europe centrale et jusqu'en Russie. Certaines de nos communes rurales avaient fondé, au xviii*' siècle pour Tusage de leurs habitants, des monts-de-(jrains ^ qui prêtaient à Noël la semence aux laboureurs, moyennant un intérêt de 5 pour 100, payable au mois de septembre en nature^ au moment de la restitution du grain emprunté. Ces « monts-frumentaires », administrés par le châtelain, le curé, les consuls élus et les cultivateurs notables, avaient disparu, sans laisser même le souvenir de leur existence, lorsque apparut, sous le second empire, la première société de banque populaire.
Quelques ouvriers parisiens eurent l'idée de mettre en commun leurs économies, pour se procurer mutuellement le crédit. Ils agissaient en secret comme des conspirateurs. Les réunions, raconte l'un des fondateurs, <( étaient difficiles et dangereuses. On ne pouvait choisir ni son endroit, ni son jour. Mais le besoin de montrer ce que peut l'initiative particulière, les services que nous
attendions de cette communauté, nous firent risquer notre tranquillité. On se groupa donc dans les vignes de Montreuil, au bois de Vincennes, dans les clairières, et, là assis en rond, les femmes et les enfants autour, en vedette, on discutait le règlement, on votait les articles, on nommait les fonctionnaires, puis on enterrait les bulletins. Joyeux de la besogne faite, chaque assemblée dans les champs ou dans les bois se terminait par un banquet modeste, mais qui nous procurait les jouissances qu'on goûte aux moments d'enthousiasme. »
Ainsi fut inauguré en France le crédit mutuel, sous le nom de « Banque de solidarité commerciale », par neuf adhérents qui se cotisèrent pour la première fois le 2 juin 1857. Comment et pourquoi l'élan fut-il arrêté ? Cette association prospéra d'abord ; 200 similaires furent fondées à son exemple; mais, déviant de leur principe originel et brûlant les étapes inévitables de toute innovation, au lieu de développer le crédit, ce fut la production coopérative qu'elles prétendirent du premier coup aborder. Les ouvriers, disait plus tard l'un d'eux, « ont mal compris leur affaire; ils ont cru que le travail était tout et ont complètement oublié le capital. »
En 1863 le mouvement de l'Allemagne commence à être connu; on cherche à le suivre : « Il faut, écrivait G. -P. Beluze, faire pour les travailleurs ce qu'on a déjà fait pour les propriétaires avec le
crédit foncier et le crédit mobilier. » Là-dessus fut fondée une « Société de crédit au travail », avec 400 francs d'espèces versées. Elle progressa rapidement; trois ans après, en 4866, le nombre des sociétaires était de 1 200 et le capital souscrit de 200 000 francs. L'établissement, qui faisait déjà
10 millions d'affaires, périt cependant d'une façon misérable parce qu'il s'était engagé dans la voie périlleuse des avances aux associations ouvrières.
11 avait commencé par de faibles prêts; puis, les sociétés débitrices périclitant, pour ne pas perdre ses premiers sacrifices il en consentit de nouveaux, et finit par avoir à sa charge deux entreprises où il était à découvert de 300 000 francs. Dès lors, incapable de marcher, faute d'argent, il dut confesser la vérité à ses commanditaires. La consternation fut générale ; on voulut poser de nouvelles règles, revenir à la sagesse, mais trop tard. La confiance était perdue; il ne se trouva plus de souscripteurs et le Crédit au travail^ mis en faillite en 1868, ne distribua pas plus de 18 pour 100 à ses créanciers.
Un second désastre, presque simultané, acheva de discréditer en France les banques populaires. M. Léon Say avait fondé avec M. Walras, en 1865, la Caisse d'escompte des associations populaires. Quoique les instigateurs de cette affaire fussent des hommes d'expérience, elle s'exposa aux mêmes périls, commit les mêmes fautes et eut le même sort. La Banque de France avait réescompté du papier à
cette caisse et perdit avec elle beaucoup d'argent, que les administrateurs, dont la bonne foi était entière, furent dispensés, grâce à l'intervention de M. de Rothschild, de rembourser personnellement.
L'expert-comptable judiciaire résumait ainsi les fautes commises par le directeur avant de sombrer : « Mode illégal de réalisation des gages ; transformation dans les noms pour mieux dissimuler l'insolvabilité ; employés de la maison, titulaires complaisants de syndicats. Pour l'escompte, la caisse admet des repris de justice flétris par des condamnations infamantes, un usurier cultivant l'abus de confiance, un marchand de vin taré en voie de devenir faussaire. Elle passe des remboursements fictifs au moyen de virements de comptes. En somme, concluait l'expert, tous les moyens ont été mis en œuvre pour faire croire à une entreprise sérieuse reposant sur des garanties de premier ordre et il résulte de mon travail que le tout a été purement chimérique )>.
Si la Banque de France, après de pareilles fraudes, est devenue défiante à l'endroit des banques populaires, on ne saurait s'en étonner. Les organismes de ce genre doivent se constituer par en bas, c'est-à-dire par les intéressés eux-mêmes, mettant en commun leurs moyens et leurs responsabilités; ce principe essentiel fut oublié. On imagina de créer un établissement central, avec des capitaux puissants : « L'Empereur, disait le Moniteur du 16 janvier 1866, préoccupé de développer l'esprit
d'union dans les classes laborieuses, a invité quelques personnes de bonne volonté à fonder une Caisse des associations coopératives. »
Elle commença avec un million dont Napoléon III avait fourni la moitié ; à sa tele étaient des hommes pratiques, dont la sagesse vit tout de suite l'extrême danger des opérations qu'on leur proposait de faire. Ces hommes, avant de prêter de l'argent, demandaient des garanties que les ouvriers ne purent pas leur donner. Aussi la caisse ne perdit rien, pour une raison bien simple, c'est qu'elle ne prêta jamais rien.
En 1880, M. Donon fonda la Caisse centrale de rÉpargne et du Travail, avec l'intention de susciter, dans chaque arrondissement de Paris, une banque populaire qui s'appuierait sur la caisse centrale. La politique etTagiotage se mêlèrent à Thumanitarisme ; par le choix des membres qui composaient le conseil, le fondateur montrait qu'il comptait sur leurs noms pour décider le peuple à lui confler son argent. Faux calcul, les ouvriers ne vinrent qu'en petit nombre. Pour retenir ceux des sociétaires qui étaient de bons agents électoraux on leur accordait toute facilité d'accès aux coffres-forts. Telle de ces banques de quartier eut jusqu'à sept administrateurs mis successivement en faillite; aussi disparurent-elles l'une après l'autre. La caisse centrale comprit qu'elle devait renoncer à une entreprise impossible et liquida avec de grandes avaries.
Tous ces gros établissements portaient cF ailleurs en eux un germe de mort : sans contact avec les classes urbaines ou rurales, parmi lesquelles ils étaient censés devoir recruter leurs pratiques, ils durent s'adonner, pour vivre, à de toutes autres occupations que celles de leur but initial. La « Société de crédit agricole » qui de toutes eut la plus longue existence, disparut en 1876, compromise dans des spéculations avec le gouvernement égyptien, complètement étrangères au crédit de l'agriculture.
Mais ce qui peut surprendre davantage c'est que, chez certains esprits, les leçons du passé n'aient pas semblé avoir laissé de traces. Sans parler des diverses propositions de loi qui ont été déposées à la chambre, n'avons-nous pas vu, il y a quelques années, une nouvelle tentative faite pdiV un Syndicat national du crédit agricole^ qui a cherché à se constituer au capital de 40 millions pour répandre de Paris le crédit par toute la France ? Le projet échoua et fut abandonné six jours plus tard. La sagesse des populations rurales les avait détournées de ce mirage.
Tandis qu'en France des projets mal conçus avortaient ainsi l'un après l'autre, l'idée du crédit mutuel faisait son chemin à l'étranger. Raconter son prodigieux succès au delà de nos frontières m'entraînerait hors du cadre de cet ouvrage; bien des lecteurs sont édifiés déjà sur l'importance des résultats obtenus.
Il me suffit de rappeler ici que depuis un demisiècle, où, à quelques années d'intervalle, deux inconnus, sans appuis, sans fortune, sans expérience, mais doués d'un esprit juste et d'un cœur passionné pour le bien du peuple, Hermann Scliulze, petit juge de canton, RaifTeisen, officier d'artillerie démissionnaire, fondèrent, l'un à Delitscli dans la Saxe prussienne, l'autre dans un coin du Palatinat à Heddersdorf-Neuwield, les premières mutualités de crédit urbain ou rural, sous deux formes différentes, l'Allemagne a vu se grouper 10 000 sociétés populaires, autour d'un millier de banques coopératives, où sont déposés 660 millions de francs et dont les opérations annuelles atteignent 2 milliards et demi. En Italie, les institutions analogues, dont la première fut inaugurée par Luzzati à Milan, en 1858, avec un capital de 700 francs, ont également prospéré puisqu'elles possèdent plus de 400 millions de francs de dépôts.
Chez nous, les premières manifestations sérieuses du crédit coopératif ne remontent pas au delà d'une quinzaine d'années ; c'est même seulement depuis sept à huit ans que, sous l'effort parallèle ou combiné d'une élite d'apôtres du progrès social, parmi lesquels se rencontrent des gens de toutes professions et de toutes croyances, l'entreprise est parvenue à vaincre les difficultés du début. Tous les essais n'ont pas également réussi; dans le commerce de l'argent il suffit de l'imprudence d'un jour
LE PRKÏ POPULAIRE 393
pour faire évanouir le fruit de nombreuses années de travail.
Fonder sans capital des banques populaires, où les frais généraux dépassent pendant longtemps les bénéfices, paraît déjà assez malaisé; mais la plus grosse difficulté est de trouver de bons directeurs. Le Crédit mutuel débutant à Paris rue de Valois en 1882, après avoir duré douze ans et groupé de petits patrons à qui il escomptait 2 millions de francs d'effets, se vit forcé de liquider, parce que son président avait abusé de l'autorité qui lui était dévolue pour passer à l'établissement du papier de complaisance, revenu impayé. Au contraire, la banque coopérative de Menton a, depuis 1883, enfanté dans sa région le crédit agricole, et voit le total de ses écritures atteindre aujourd'bui 69 millions de francs parce qu'elle est conduite avec sagacité par M. Rayneri l'un des chefs de ce mouvement contemporain.
De même la Société de crédit mutuel de Poligny a pu, depuis 1884, avancer 3 millions de francs aux agriculteurs de son entourage. Ces initiatives essaimèrent autour d'elles lentement. En 1889, l'on ne comptait pas plus d'une vingtaine d'associations analogues. A cette époque se réunit à Marseille, sous la présidence d'un économiste dévoué à la doctrine coopérative, M. Eugène Rostand, un congrès dont Finfluence fut décisive. Les hommes s'y unirent et les idées s'y dégagèrent.
Les résultats se chiffrent, à l'heure actuelle, par l'existence d'environ 700 associations de crédit
populaire, urbain ou rural. Les premières sont au nombre d'une trentaine seulement, dont les six plus importantes disposent d'un million de capital, versé par 2 300 associés. Parmi les sociétés agricoles, dont l'effectif est vingt fois plus fort, 388 ont fourni quelques détails sur leur fonctionnement : elles se composent de 16000 membres et ont prêté en 1899, 5 millions et demi de francs.
Pécuniairement, le progrès peut sembler mince; moralement il est considérable. Des cadres sont dressés, les esprits s'ouvrent à des liabitudes nouvelles ; le self help — Faide-toi toi-même — s'implante parmi le peuple, surtout parmi le peuple des campagnes qui acquerra la notion de sa force en prenant conscience de sa ricbesse, plus grande que celle d'aucun banquier, et qui apprendra à s'en servir cliezlui et pour lui. L'État, dans cette expansion de la mutualité, n'a joué qu'un rôle très effacé. La loi du 5 novembre 1894 contient, au profit de ces petites sociétés, des exemptions fiscales raisonnables et réduit à leur minimum les formalités de constitution. Elle ne les autorise toutefois qu'entre personnes exerçant la profession d'agriculteur ou une profession connexe ; elle laisse en debors tous les autres métiers ou commerces qui s'exercent dans les communes cbampêtres et qui ont aussi besoin de crédit. D'où, pour les caisses cantonales cette alternative : rester dans la légalité, en refusant leur concours à qui n'est pas cultivateur, ou l'accorder à cette catégorie de gens en violant la
loi. A quoi, le plus souvent, les caisses se résolvent sans peine.
Une autre loi (1895) a permis aux caisses d'épargne d'employer en prêts aux sociétés de crédit mutuel un cinquième de leurs ressources. Mais, par la brèche ainsi pratiquée dans notre vieux système centraliste, c'est à peine si trois ou quatre d'entre nos caisses d'épargne ont songé à passer jusqu'à ce jour; tellement est grande la routine qui leur fait, en P>ance, porter tous leurs fonds au Trésor; tandis qu'à l'étranger, — en Suisse ou en Allemagne — elles en usent avec une entière indépendance.
Au reste ce n'est pas l'argent qui fait défaut, puisque la Banque de France, lors du renouvellement de son privilège en 1897, a consenti au gouvernement une avance de 40 millions sans intérêts et une redevance annuelle proportionnée à ses bénéfices. Une somme de 53 827 000 francs figure de ce chef, aujourd'liui, dans les comptes de notre grand établissement national, à la disposition de l'État. Elle est destinée à subventionner les caisses régionales de crédit 7nutuel, intermédiaires naturels entre les caisses locales, dont elles escomptent le papier, et la Banque de France à qui elles le repassent. A cette subvention, qui peut égaler le montant du capital de chaque société, il n'a été que bien discrètement fait appel, depuis trois ans, pour un total de 604 000 francs, par 8 caisses régionales, dont celle de la Beauce et du Perche,
390 LR MKCANISiMK DE LA VIK MODERNE
celle de la Marne, Aisne et Ardennes, celle du Midi et celle de la Charente ont pris la plus forte part.
Et non seulement Fargent ne manque pas, mais le plus grand nombre des mutuelles, les « Caisses rurales » du type Raiffeisen refusent par principe d'user des largesses de l'État. Dans celles-là les associés ne versent aucun capital fixe ; ils se constituent solidairement responsables de toutes les dettes de la société dont ils font partie et trouvent, dans la juste mesure et l'exacte surveillance des prêts accordés par leur collectivité, une limitation jjratique de la garantie théoriquement illimitée à laquelle ils s'engagent.
Si les nouvelles institutions de crédit coopératif ne sont pas arrêtées par le besoin de fonds, c'est donc que les emprunteurs ne se pressent pas de profiter des conditions favorables qui leur sont offertes ; puisque les opérations effectuées demeurent, on doit l'avouer, fort restreintes jusqu'à ce jour. On est donc tenté de conclure que le crédit mutuel n'a guère sa raison d'être dans un pays où, faute de clientèle, il est réduit à végéter. Ce serait une erreur ; la pénurie d'affaires, le chiffre modeste de celles qui sont traitées, s'expliquent par le jnilieu économique dans lequel a surgi le crédit populaire en France.
Philanthropique et, dans certains cas, religieuse par son but, cette œuvre est, par sa nature même, une entreprise financière : En finance, il n'est pas
de crédit « populaire » ou impopulaire; on ig-nore le crédit catholique, protestant ou juif : on ne connaît que le crédit tout court, personnel ou réel, fait aux gens ou aux choses. Les promoteurs du crédit coopératif ont dû, sous peine de compromettre leur tentative, s'inspirer dans leurs prêts des mêmes principes que les financiers ordinaires. Or, deux sortes de gens cherchent à emprunter : les uns parce qu'ils veulent payer ou acheter — ils ont ou font des dettes — ; les autres parce qu'ils ont produit ou vendu — ils possèdent des créances et des marchandises. Les premiers sont intéressants, les seconds sont solvables. Ceux-ci tirent, endossent, acceptent des effets de commerce, qu'escomptent, à des taux fort modérés, les banques locales et les innombrables agences que les établissements, dont j'ai naguère exposé les rouages^ — Crédit Lyonnais, Comptoir d'escompte. Société générale, etc., — multiplient à l'envi les uns des autres, pompant et distribuant, sur tout le territoire, les traites et la monnaie.
A l'époque oi^i Schulze-Delitsch apparut en Allemagne et Luzzati en Italie, il n'existait au delà du Rhin ni au delà des Alpes aucun organisme de ce genre. Ils attirèrent naturellement à eux le petit commerce, voire le grand, et leurs banques florissantes ne sont pas plus essentiellement « populaires » que le Crédit « Lyonnais » n'est affecté
* Voyez dans le tome I" du Mécanisme de la Vie Moderne, chap. III, les Etablisseynents de crédit.
spécialement au département du Rhône. La preuve c'est que, dans les statistiques allemandes, figurent nombre d'effets de 123 000 francs chaque; qu'en Italie le compte rendu des opérations de la Banque populaire de Milan, la plus célèbre de toutes, comprend une colonne assez bien remplie, réservée aux traites supérieures à 100 000 francs. Il est très invraisemblable qu'un homme du peuple soit engagé pour 100 000 francs dans une seule affaire.
A ce gros papier, qui gonfle les bilans des mutualités étrangères et laisse dans leur bourse des profits abondants, nos associations françaises ne peuvent prétendre, parce qu'elles arrivent trop tard. Les banques ordinaires l'ont accaparé dansleurs succursales et le retiennent par un bon marché au-dessous duquel la banque populaire ne saurait descendre; d'autant plus que la force acquise, la notoriété, la richesse, leur confèrent une supériorité invincible sur leurs nouveaux concurrents. Ellesmêmes, ces maisons modernes de crédit, sont de fait « populaires », quoiqu'elles n'en prennent pas le titre ; elles recueillent et négocient énormément d'effets qui n'excèdent pas 50 francs, lorsqu'ils émanent de petits patrons honorables; car « un bon débiteur, comme disait Marot, trouve toujours un bon prêteur. »
Il se passe, en matière de banque, ce que j'ai eu précédemment occasion de signaler pour les assurances sur la vie : nombre de sociétés d'assurances par actions sont prospères ; les quatre plus ancien-
lies distribuent à leurs actionnaires, pour un capital originairement versé de 4 millions, un dividende annuel de 8 millions ; tandis qu'une Mutuelle-Vie, très bien gérée, dont le but est de faire empocher ces dividendes aux assurés eux-mêmes, languit dans une obscurité relative ; parce que le public a, dès longtemps, donné à d'autres sa faveur ^
Le crédit populaire ne trouve, lui, à glaner dans les villes que des signatures rares et de second choix ; il doit s'armer de prudence vis-à-vis de la clientèle purement ouvrière, celle qui emprunte pour consommer, non pour produire, et ne présente pas de garantie. A celle-là on prête sur r honneur ; mais cette avance, qui ne peut se transformer en effet commercial, susceptible de circulation, immobilise les fonds jusqu'à un remboursement toujours problématique. Les institutions mutuelles, qui ont essayé le « prêt d'honneur » à l'étranger, ont éprouvé une perte d'environ 33 p. 100 de la portion de leur avoir qu'elles y avaient consacré. Ce déficit, rapproché des pertes minimes qu'accuse, pour des opérations presque analogues, l'établissement Crépin-Dufayel, ne laisse pas de surprendre. Il semble que les coopératives de crédit pourraient remplir, avec plus de succès, cette partie si ardue mais si utile de leur dessein, soit en organisant le système des recouvrements partiels, soit en exigeantde cette
* Voyez le tome II du Mécanisme de la Vie moderne, les Assurances sur la Vie.
catégorie d'emprunteurs la solidarité de quelques parrains.
C'est à quoi s'appliquent déjà les Caisses rurales et ouvrières. N'ayant pour associés que des salariés, ces caisses ne peuvent, en aucun cas, arriver à un gros chiffre d'affaires ; mais les services qu'elles rendent sont bien plus considérables que ne pourrait le faire croire, à première vue, la modestie de leur mouvement de fonds. 11 faut avoir vécu dans les milieux manufacturiers, dans l'intimité des humbles logis, pour comprendre l'importance pratique d'une avance de 50 francs, qui permet, au moment opportun, un achat de provisions à bon marché, facilite une location avantageuse par le paiement anticipé du terme, aide à trouver l'emploi où un cautionnement est nécessaire, donne de quoi acquérir les outils et fournitures d'un travail exécuté à façon.
Dans une ville un peu importante, il est impossible d'établir solidement une caisse qui s'étende sur toute la population ouvrière ; il faut chercher un milieu plus restreint, qui ait établi des relations plus fréquentes entre les futurs associés. Tantôt la caisse se limite à un seul quartier, tantôt c'est la paroisse qui sert de base ; tantôt la caisse agrège les ouvriers de la môme usine, ou les membres de la môme profession qu'unit un syndicat, un cercle, une société de secours mutuels.
La caisse rurale, ayant dans sa sphère naturelle des clients plus faciles à surveiller, s'est déve-
LE PRKT POPULAIRE 401
loppée beaucoup plus aisément que Tautre. A la campagne le viliag-e forme une grande famille ; non pas toujours une famille très unie; il y a des divisions, des partis et des haines, mais personne n'est inconnu de ses voisins; les goûts, les habitudes, les faits et gestes de chacun sont observés, discutés. Il existe entre les habitants des rapports, des liens, qui peuvent être moins que cordiaux mais qui sont réels.
Les 630 mutualités agricoles aujourd'hui existantes, toutes ou presque toutes communales, se partagent en deux groupes principaux : le Centre fédératif du crédit 2:)opidaire et V Union des caisses rurales et ouvrières. A la tête de ces deux agglomérations sont des hommes qui, — si l'on excepte le déchet inévitable de quelques sociologues en chambre, politiques en disponibilité, porteurs de toasts et banqueteurs platoniques — , ont accompli avec un superbe dévouement une tâche ingrate et méritoire. A l'Union des caisses^ sous la présidence de M. Louis Durand, apôtre perspicace et infatigable, MM. Fabbé Lemire, Harmel, Fournier-Sarlovèze; au Centre fédératif, à côté de M. E. Rostand, le Père Ludovic de Besse, un éloquent capucin, l'honneur de son ordre, M. Benoît-LévyjM. Dufourraan telle, etc.
Ces deux phalanges, qui devraient, semble-t-il, se soutenir, sont malheureusement rivales, môme hostiles. Le Centre fédératif, sagement libéral, traite FUnion des caisses de sectaire, parce qu'elle
refuse cradhérer au principe de neutralité religieuse ; l'Union des caisses, étroitement catholique, accuse le Centre fédératif d'impiété, parce qu'il accouple, dans son conseil dirig^eant, des israélites et des moines, des croyants et des francs-maçons. Une malveillance réciproque anime ainsi ces deux affiliations et, parce qu'elles visent au même but par des moyens différents, elles sont portées à se combattre.
Quel juge impartial de ces griefs pourrait donner tort à l'un ou à l'autre ? Le Centre fédératif a mille fois raison de bannir les luttes confessionnelles du terrain des affaires, où elles sont en même temps déplacées et dangereuses ; il a raison, pour provoquer tous les concours, de ne déployer aucun drapeau. Qui pourtant oserait jeter la pierre à l'Union des caisses rurales, si, puissamment aidée par le clergé des campagnes, elle rêve — car peut-être ne sera-ce qu'un rêve — d'imprimer à cette œuvre économique un caractère religieux, et de doter ses adeptes d'un « Crédit mutuel » où Ton trouverait autre chose que de l'argent et que de l'or : un peu de pain venu du ciel ?
L'homme en travail depuis cent ans a enfanté des manufactures, des mines, des docks, des bateaux, des télégraphes, des écoles et des théâtres; il a enfanté des habits, des journaux, du gaz, du linge, de l'hygiëne et des égoûts; il a enfanté des richesses et des plaisirs, de la philanthropie et des sociétés d'assurances, même des constitutions poli-
tiques et des systèmes philosophiques ; mais il n'enfante pas de l'amour ni de la joie, surtout il n'enfante pas de la résignation et de Fidéal, c'està-dire de la paix et de l'espérance. La fumée des locomotives et du tabac en contiennent-elles plus que la fumée de Fencens ?
Le prêt populaire à bon marché est une belle chose ; mais ce n'est pas en prêtant au besoigneux à 5 ou même à 4 pour 100, que Ton résoudra la « question sociale ». Elle ne sera jamais résolue, parce qu'elle n'existe pas. Et, en effet, elle n'existe que dans notre imagination; elle ne vient pas de l'estomac, comme on pense, elle vient du cerveau et du cœur. Aux maux imaginaires il faut des remèdes spirituels.
Toutes nos batailles modernes contre les éléments, toutes nos victoires sur la matière, n'ont, au moral, abouti à rien. La masse intelligente demeure irritée, exacerbée, les sens plus subtils, l'esprit bandé vers un but impossible et l'âme triste, déçue. Nous avons, pour beaucoup produire, évoqué le Génie de la force et déchaîné le Génie de la vitesse ; ils dévorent l'ouvrage ; nous devons marcher et les suivre ; ces esclaves-machines nous entraînent.
Bientôt il n'y aura plus de place perdue sur la terre, il n'y aura plus de temps perdu dans la vie; mais, entassât-on cent fois plus de jouissances, l'humanité sera la proie d'un terrible ennui, l'ennui que Fon éprouve à regarder les villes que ne sur-
40i LE MÉCANISME DE LA VIE MODERNE
montent aucune flèche, aucun dôme, aucune tour; toutes clioses de première nécessité, quoique parfaitement inutiles en elles-mêmes. Les ouvriers, les paysans, tous devenus « bourgeois », dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot, tous devenus penseurs, sentiront par là même des souffrances qu'ils ignoraient naguère, — celles de la pensée — et seront désespérés d'être au monde, ayant perdu la certitude d'en trouver un meilleur au sortir de celui-ci.
C'est alors que le peuple vomira les religions laïques, laborieusement absorbées; il pleurera pour avoir une âme et pour qu'on lui rende un Dieu.