LES ÉTABLISSEMENTS
traite porterait l'acccptalion d'une des mt.iillcures maisons de Paris, Ce qui constitue en eiïet le papier séx'ieux, c'est la double responsabilité de deux personnes solvahles, dont l'une crée la lettre de chanf;;e et dont l'autre s'engage à y faire honneur. La lîanque de France exige une garantie supplémentaire, colle de l'endosseur, généralenieot un hanquier. C'est là ce jta|)ier « à trois signatures » que les hommes du mélîer s'accordent à vouloir mnintenii-, à l'enconlrc de quelques imprudents qui no songtMit pas iju'augmenter les risques de notre institution ecnlrale ce serait amoindrir l'élasticité du crédit public.
Comme l'argent obtenu en faisant escompter des traites coûte beaucoup moins cher que celui des emprunts simples, bien des commergants, parmi les [ilus honnêtes, n'hésiteraient pas à s'en procurer ainsi, d'une façon factice, par le « papier de circulation » à renouvellements indéfinis, par des « tirages croisés » que deux maisons s'entendent pour eflectuer mutuellement l'une sur l'autre, etc. Toutes ces combinaisons, qui constituent le <f papier de complaisance », les sociétés de crédit s'appliquent à les découvrir et à les paralyser. Un service spécial est chez elles organisé à cet enbt. Au Comptoir d'Escompte, ce soin regarde un conseil immuahle et traditionnel, dont les membres se succèdent parfois de père en fils et où sont encore représentées, à la troisième génération, cinq familles qui
remontent à l;i fondation, viL'ille de près d'un demisièclc. Le Crédit lyonnais [lossède deux contrôles, aux sièges de Paris et de Lyon; si par hasard un engajïement douteux a été contracté, il est sig^nalé aussitôt, afin que l'erreur commise ne se renouvelle pas.
Cet ensemble de précautions, et la multiplicité des renseignements qu'elle comporte, sont nécessaires, non seulement pour se garer des pertes possibles, mais aussi pour éviter, en cas de réescompte à la Banque de France, de se voir refuser le papier défectueux par le crible du second degré qui fonctionne auprès de celle-ci, sous forme de comité non moins sévère que les précédents et, qui plus est, absolu. Jamais le gouverneur ne se mêlerait de faire admettre un efTet écarté par le conseil. La signature de personnages haut placés, mais mauvais payeurs, y est rebutée comme celle de simples mortels, et des billets de députés sont protestes avec le sans-façon le plus parfait par les huissiers de la maison. Les risques sont d'ailleurs très divisés : à la Banque la moyenne des effets a été en 1893 de 661 francs; au Comptoir d'Escompte elle est descendue de 669 francs en 1892 à Si87 francs en 1893. A la Société générale, dont les traites sonl au nombre de 41 millions et demi par an, elle n'est que de 533 francs. Les autres établissements oscillent entre ces divers chiffres. Grâce aux soins multiples pris par ces sociélés, les pertes provenant
LES ÉTABLISSEMENTS OE CAÉDIT S33
de créances irrécouvrables se sont renfermées dans des limites au-dessous desquelles il est difficile de descendre. Sur un mouvement de portefeuUle qui dépasse 14 milliards de francs, le Crédit lyonnais ne perd pas annuellement plus de 300 000 francs. C'est un chiffre légèrement inférieur à celui de la Banque de France, pour un portefeuille presque identique.
Coiiiploir d'Escouipte. — Société g^ênêrale.
Rédticlion du taux de l'escompte. — Ce que valent iO centimes d'înlér^l. — Chasse à la clienlole; les dèmatchem's. — Ilcniuic de [laillu; singulier quiproquo. — Papier déplacé. — Petites trailes. — Le gotd point. — Prêts sur miirohandises; avances sur valeurs. — « J'aimerais mieux me casser la jambe... » — Débuts du Comploir d'Esromple. — Promenades en llacre. — Enndement forcé d'aclionnaires, — Affaire des cuivres; l'enprcna;,'e — Sociélc générale. — L'ancien jeu. — Éclaireurs de l'armée Ihmncière. — Commissions de guichet. — Deux francs de pourboire. — Persévéraace fâcheuse. — Les guanos; la faillite du Pérou.
Ainsi placés entre la nécessité de se procurer de lion papier, pour utiliser leurs dépôts, et la difficulté d'éloigner le mauvais pour ne pas perdre leur argent, les élablis-sements de crédit se sont fait les uns aux autres une concurrence active, dont le cii[iilal travailleur a recueilli tous les fruits, tandis que le capital oisif en faisait tous les fms. Le taux de l'escompte est allé sans cesse s'abaissant au profit de l'industriel, en môme temps que Tintérêt des dépôts diminuait au préjudice du rentier.
ETABLISSEMENTS DE CBEDIT
Pour pouvoir vendre à l'un les espèces bon marché, il fallaïl ne pas les acheter trop cher à l'autre. Opérant sur des sommes immenses, le plus léjj^er écart constitue un chitTrc consiilérahie : pour le milliard que délient le Crédit lyonnais, une différence de 0 fr. 10 par 100 francs représente un miliiou par an. Avant la guerre, en 1868, la Société générale donnait 3 pour 100 de ses dépôts à vue; mais en ce temps-là le taux de l'escompte était de 6 pour 100, et celui des reports de 7 pour 100 sur les bonnes valeurs. A partir de 4878 la face des choses changea; elle s'est si bien modifiée depuis lors, que le papier de banque se négocie aujourd'hui sur la base de i fr. 75 ou 1 fr. 02 d'intérêt annuel. Durant Tannée 1892, cet intérêt tomha à 0 fr. 80 pour 100. Môme il y eut pendant six semaines, en mai et juin, pénurie absolue d'effets à la Bourse, et la Société générale en fut réduite à acheter de la rente 4 1/2 pour 100, faute de pouvoir trouver à ses fonds un emploi rémunérateur.
Désireux d'éviter cette extrémité fâcheuse, puisqu'elle com[>rometla liquidité de leurs dépôts, les divers établissements font la chasse à la clientèle; ils ont des placiers, des a démarcheurs », chargés d'aller à domicile offrir aux maisons sérieuses cet argent, naguère si rare et si fier, qui s'offre à présent de faron si modeste. Ces courtiers ne se rebutent pas, reviennent souvent à la charge, et c'ost à
LE MliCANlSME DE LA VIE MODERNE
qui arrachera aux autres une signature solide. S'agit-il fie gros j)er8onnage8, on ne se contente pas de les solliciter par dépntation : le président du conseil d'une des sociétés les plus florissantes ne dédaignera pas, tout grand seigneur qu'il soit lui-même dans le monde financier, d'aller en personne, accompagné d'un de ses chefs de service, engager les pourparlers et visiter un client précieux à conquérir pour ses actionnaires.
L'ardeur des poursuites amène parfois d'amusants quiproquos. On sait que tout eflet de commerce doit être revôtu d'un timbre de 5 centimes par 100 francs, La taxe, insignifiante pour les petites sommes, est assez lourde lorsqu'il s'agit de traites de 100 000 ou 200 000 francs. Pour économiser cet impôt, qui ne frappait au début que les effets créés en France, beaucoup de grandes banques s'arrangeaient de manière à les faire créer à l'étranger, par des hommes de paille. Elles acceptaient ou endossaient ensuite ces billets, et les livraient à la circulation sous leur responsabilité. La Banque de Paris et des Patjs-Bas, entre autres, avait recours, pour cette besogne, au père d'un de ses employés nommé X.,., dénué de toute opulence et vivant, dans une petite ville d'Allemagne, d'une rente de quelques centaines de thaïers; ce qui ne l'empêchait pas d'apposer annuellement sa signature sur des effets qui montaient ensemble à un bon nombre de millions de francs. Ce brave homme
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT 237
reçoit uu jour de Paris une loltre recommandée coinjuc à peu, près en ces termes : « Monsieur X..., nous remarquons que vous faites depuis plusieurs années de ||,^raii(les afTaires sur notre place... Nous sommes en mesure de vous ofTrir, pour rescom[ite de vos traites, des conditions sensiblement plus avantageuses, croyons-nouSj que celles de vos correspondants actuels, et nous nous mettons à votre disposition, si vous voulez bien entrer en relations avec nous, etc. . . » La missive émanait d'un employé du Crédit lyonnais, dont on ne pouvait que louer le zèle, bien qu'il ait été celle fois mal récompensé : le destinataire, ne comprenant pas un mot de français, eivoya simplement à son fils cette lettre qui ne pouvait pas recevoir de réponse.
A voir le taux minime où est descendu l'escompte, sur le marché libre, on se demande pourquoi la Banque de France, à qui l'argent semble ne rien couler, grâce à son privilège d'émission, maintient le prix de 2 pour 100, et renonce aux nombreux eflels qu'un abaissement plus ou moins notable de ce chiffre ferait entrer dans son portefeuille. Le motif en est simple : les établissements de crédit sont des commerçants, libres de traiter à leur guise, à des conditions diverses, avec chacun des membres de leur clientèle. Ils ont un tarif qui varie suivant les effets et les localités. Ce tarif même, ils y dérogent quand bon leur semble. Ils prendront, comme la Banque d'Angleterre, des
LE MliCANISME DE LA VIK MODEIlNE
traites lio valL'ur iilenlique à des taux différents, selon la qualité des signatures. Il est vrai qu'ils escomptent des effets à destination des plus petites campagnes. Ces derniers, toujours plus onéreux — 4 pour 100 au minimum, — forment ce qu'on appelle le papier « déplacé », c'est-à-dire non susceptible d'escompte à la Banque de France, parce qu'il est en dehors des 260 villea où existent des succursales^ des bureaux auxiliaires, ou un simple rattachement. Les commissions sont en outre assez chères puisqu'il faut s'entendre pour le recouvrement avec des huissiers du cru, dont les conditions semblent léonines, sans toutefois enrichir beaucoup ces officiers ministériels. 11 en résulte qu'une société de crédit encaissera gratis, pour le compte de ses clients, une traite de 1 000 francs sur Paris, Bordeaux ou Marseille, tandis qu'elle leur fera payer 1 franc 25 cent, pour un effet de 30 francs sur Fonlenay-aux-Roses.
La Banque de France, elle, est tenue de tout prendre à un prix uniforme sans distinction de signatures ni d'effets; et, si les gros lui rapportent, les petits lui coûtent. Présenter une traite de 15 francs aux Batignolles ou aux lîuttes-Chaumont est une mauvaise affaire. Ces coupures minuscules ne sont pas un mythe : à Paris seulement, l'an dernier, la Banque a encaissé 26 000 effets de 10 francs ou au-dc-^sous et 931000 cfTets de H îli 50 francs. Les établissements de crédit, trouvant.
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
précisément que les frais, pour de pareil papier, dépassent les liénéliccs, repa.ssent volontiers h la Banque co qu'ils en ont, lors des échéances.
De plus le ccuirs de rescompte esl capricieux; il saute en quelques semaines du simple au double. Si la Banque de France modifiait le sien douze fois par an — comme la Banque d'Anglelerre qui, d'un mois à l'autre, en 1893, passait de 2 et demi à 5, — le commerce ne manquerait pas de jeter les hauts cria. La fixité du taux est un mérite de notre gninde iuslilution nationale, contraire peut-être à SCS intérêts propres, mais à coup sur avanlageuso au public. Attentive à la maintenir, elle sait, lorstjiie le chèque sur Londres menace de monter au gold point, autrement dit d'atteindre le niveau où lexport/ïlion de l'or frani^ais en Angleterre deviendrait profitable, se défendre par des procédés qu'il n'y a pas lieu d'indiquer ici, mais qui font honneur à son inij^éniosité.
Les dépôts à échéance fixe, mais peu éloignée, produisent un intérêt plus fort que celui des dépAts à vue; rétiildissoment de crédit iloit donc leur faire rapporter davantage. Ayant ici quelques semaines ou quelques mois pour se libérer, il consent à ses emprunteurs un délai analogue, et place ces fonds en avances sur titres ou marchandises. Celles-ci sont les moins importantes : les marchandises warrantées ne représentent que 12 millions de francs, contre 62 millions de prêts sur titres, au Comptoir
d'Escompte, La proportion eu tru la somme avancée et la valeur des articles servant de gage — qu'il s'ag-isse de peaux, de sucres ou de fers — varie suivant la sLabililé de leur prix et la cherté plus ou moins grande du moment. Il va de soi que les clmuces de dépréciation sont moindres quand les cours sont bas. La plupart des établissements s'accordent à suivre à ce sujet le tarif établi jiar la Banque de France. Quoique d'ailleurs les sociétés de crédit accueillent indilTéremment les fonds d'Étal, actions el obligations, français et étrangers, cotés ou non à la Bourse, les bilans réunis du Crédit lyonnais» du Comptoir d'Escompte et de la Société générale n'accusent ensemble, en fait d'avances sur valeurs mobilières, que 200 millions, tandis que la Banque de France, quoiqu'elle n'admette qu'une centaine de valeurs, exclusivement françaises, absorbe dans ce service une moyenne de 300 millions. Ici la lutte était plus difficile parce que, les valeurs sur lesquelles portent chez eux la plupart des emprunts étant moins solides, ou moins aisément négociables, la prudence oblige les établissements libres à se montrer moins larges, aussi bien sur le taux que sur la quotité des prêts. Le principe de la division des risques, qui règle la composition de leur portefeuille, doit présider également à celle de leurs avances. Elles évitent de se charger de trop gros paquets; elles recherchent la variété. Des inûuences puissantes les for-
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT 241
cent-ellcs à se départir, nièmn pour un court laps de temps, tle leur réserve ordinaire, c'est avec une profonde répugnance que leurs cliefs contracteront un eii{j;^aj2;emcnt qu'ils jugent dangereux, quelque lucratif qu'il puisse ôtre. Lors de l'avance d'une treiityine de millions faite au Panama vers 1888 par un groupe de grandes sociétés — avance dont la [tresse a maintes fois parlé depuis, — le directeur d'un des étaldisscmenls syndiqués disait à ses collègues, en quittant k salle où Taflaire venait de se conclure : « J'aurais mieux aimé m'étre cassé la jambe que d'avoir eu à donner cette si^-naturedà. » Plus lard, par une singulièrci ironie des événements, quelques orateurs transformèrent en usure adroitement exécutée ce prêt que l'on n'avait pu arracher aux intéressés qu'en faisant appel à leur patriotisme 1
Si les établissements de crédit redoutent à un tel point les immobilisations de capitaux, « accrochés » dans une afiaire non pas toujours mauvaise, mais pur laquelle leurs ressources disponibles se trouvent paralysées durant de longues années, c'est que tous, suns exception, ont éprouvé de ce chef de grandes pertes. L'expérience qu'ils ont acquise leur a coulé flier; la première période de leur existence est semée de cuisants souvenirs.
L'examen de ce passé montre combien est faux cet axiome qui roule parmi le vulgaire que « l'argent va toujours à l'argent », et qu'il suflit d'en avoir beau-
MéCANlSiMl OE LA TIE MODERNE "j
coup pour en gaf!:neT ônormoinent. Si la vie privé n'était pas murée, la mise à nu lies péripéties aux- <]uclles sont sujettes les spéculations des capitalislea serait instructive. L'on y verrait combien de fois les entreprises les plus sages, celles même dont lo public profite, ont donné de mécomptes à leora auteurs, quelque riches qu'ils (missent être. Lq nombre est plus p:rfinil qu'on ne croit des a affaires où tels g-rands banquiers, qui pensaient faire merveille en y participaiif, ont englouti d*assez beaux deniers, bien que plusieurs industries aient gfigné, en fin do comiite, à leurs hardies tentatives. L'uo d*eux a ainsi perdu successivement de fortes sommes dans l'élain, le cuivre, l'argent et le nickel.
Les exemples qu'il serait indiscret de demander aux fortunes particulières, l'histoire des établissements publics de crédit nous les fournit.
Leur doyen est le Comptoir d'Escompte. Lorsqu'éclata la rëvoltilion de 1848, ce fut, parmi leâ banquiers de Paris, un désarroi général, la suppression absolue de tout crédit. Les simples recouvrements devenaient eux-mi'ïmes impossibles. Les j pétitions affluaient à l'Hôtel do Yille, siège du gou- ■ vernetneiit [irovisoire, lui demandant de retnédicr " à cette panique. Une intervention du même genre, en 1830, avait coûté à l'État près de 30 miliions : I c'était un précédent peu encourageant. Un décret ' fut pourtant rendu, autorisant la création, dans les
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT 243
principales villes, de comptoirs d'escompte dont le capital serait formé : un tiers en argent par les associés souscripteurs; un tiers en obligations par les villes; un tiers en bons du Trésor par l'État, Ces deux derniers tiers no représentaient qu'une caution éventuelle, les ressources liquides devant être fournies par l'initiative privée. Le premier comptoir fut ainsi fondé à Paris, au capital de 20 millions tle francs, dont 13 333 000 consistaient en une promesse de la Ville et de TÉlat de payer un jour cette somme, au cas où les 6 B6G 000 francs, elTectivement versés par les actionnaires, viendraient à disparaître.
Aux heures diflîciles du début il n'était d'ailleurs pas question de savoir si l'on perdrait ces GGGfiOOO francs, mais d'afjord si on les trouverait. Dans celte capitale où l'on remue des milliards, il fut impossible, en cette période troublée, de mettre la main sur six pauvres millions indispensables pour {i^alvaniser le crédit en défaillance. El nunc erudimini! M. Pinard, futur directeur de l'instilution, frappait à toutes les portes, courant Paris <]ans un Jiacre, tout en avalant force laudanum pour pacifier une mécliantc indisposition d'entrailles qui l'aurait justement engagé à rester chez lui. On ne parvint pas à réunir plus de i 587 000 francs; encore avait-il fallu, pour atteindre celte somme, le concours de la chambre des notaires et de plusieurs sociétés de bienfaisance,
344 T.K MbIGANISMR DE LA VIE MODERNE
qui sans doule pensaient ne jamais revoir la sous
criplion qu'elles avaient auniônée.
Devant riusuflisance cJe co fon<ls de roulement, l'Etal, qui venait de constituer pour l'ensemble de la France une ilolation de 68 raillions, dite « du petit commerce », avança un million en espèces, et les opérations commencèrent- En douze jours, 30 000 effets à deux signatures, d'une valeur de 13 millions et demi, présentés par plus de 5 000 personnes, furent a<lmis à Fescompto. Pour accroître leur capital social, les administrateurs du Comptoir levèrent des actionnaires comme le gouvernement levait des soldats. Par une sorte de conscription financière à laquelle leurs clients durent se soumettre, une retenue de 5 pour 100 sur le montant de leurs eiïets était imposée aux négociants. Le produit de celte retenue leur était restitué sous forme d'actions.
Telle fut rimmblc et laborieuse origine de ces inslitulions de crédit, si embarrassées à l'heure présente par l'emploi de leurs riclicsscs. On ne les roc^ardait au début que comme des rouages temporaires, destinés à disparaître quand le paya aurait recouvré son aplomb. Le décret qui servait d'acte de naissance au Comptoir ne lui accordait que trois ans de vie. Son existence, en 1850, fut prorogée de six ans, sur la demande des actionnaires, libres dès lors et affranchis de l'enrôlement obligaloirej qui n'avait pas tardé à être supprimé.
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
Les acUons pourltint nôluioril [las ciicoro inlégralemcnt souscrites; le dividende demeurait peu a|»p<j:tissant. Mais le gouvernement avait augmenté ses avances, et les dépôts à vue, auxquels on bonifiait un intérêt de 4 pour 100, se chilTraient déjà par une dizaine de millions de francs.
La situation s'améliora peu à peu : dans les premiers mois qui suivirent la fondai ion, plus du tiers du capital s'était trouvé compromis par le non-paiement d'effets en souffrance; tandis qu'à la fin do 18521e total des effets impayés depuis 4848 ne s'élevait plus qu'à 4S0 000 francs, quoique le montant annuel du portefeuille fut passé de 100 à 300 millions. L'année suivante (1853) le Camptoir se dégageait de la tutelle de l'État et triplait aisément son capital. Depuis le jour où, émigrant de l'appartement du Falais-Royal qui lui avait servi de berceau, il alla s'installer, rue Bergère, dans cet hôtel Rougemont qu'il rebâtit et transforma par la suite, jusqu'à l'heure néfaste où il paya de sa vie un instant d'aberration de ses chefs, l'ancien Comptoir fournit une brillanlc carrière. Ni le succès d'établissements plus jeunes, ni la gravité de la faute commise, ne peuvent faire oublier à l'impartiale histoire les services rendus pendant quarante ans par cette maison, à. qui la liquidation amiable a d'ailleurs permis de recouvrer la |tresque intégralité de son avoir.
Chacun sait ce que fut cette lamentable atTaire
246 LE MÉCANISMli: DE LA VIE MODEHNE
des cuivres. L'escompte était, à la fin de 1887, en diminulion sensible. D'importants articles de inarchaadises tombés à des prix très bas ne provoquaient pas de demandes, tandis que les caisses de la rue Bergère contenaient, pour Paris seulement, près de 200 millions de (iépôis et de fomptes créditeurs dont il failail tirer parti. A ce moment, la Société des métaux, en vue de se procurer une grosse quantité d'étains et de cuiatcs, dont les cours étaient avilis par une production exagérée, demanda Tappui financier du Comptoir et en obtint des avances sur les cuivres qu elle achetait. L'opération, d'abord commerciale, ne tarda pas à dégénérer en pure spéculation. Pour consolider et accroître la hausse que ses premiers achats avaient déterminée, la Société dos métaux imagina de régler la production des cuivres dans le monde entier, en traitant à cet etîet avec les principales mines. Le directeur du Comptoir eut la folie de garantir Pexécution de ces contrats gigantesques.
Une fois pris dans l'engrenage où ce fatal enga-. gement l'avait jeté, l'établissement fut, jom* par jour, envahi par un afflux inouï de cuivre, à mesure que ses espèces monnayées l'abanilonnaient. Informé de cette périlleuse transmutation de métal, Jc conseil d'administration, qui Tavait d'abord ignorée, n'osa pas courir le risque des pertes qu'eût entraînées une vente forcée des
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
marchandises dont il était déjù. détenteur. Pendant toute Tannée 1888 les mines de cuivre, bénéficiant des marchés qu'elles avaient passés, aug'mcntèrent sans cesse leur production tandis que la consommation, refusant de payer les prix excessifs demandés pour ce métal, se réduisait au minimum- Plusieurs combinaisons destinées à faciliter la résiliation des traités échouèrent. Les demandes d'argent de la Société des métaux au Comptoir devinrent plus pressantes, ses moyens d'y satisfaire moins aisés. Déjà de puissants clients mis en éveil — le gouvernement russe, entre autres, qui avait 20 millions de dépôts — redemandaient leurs fonds. Ce fut alors que M. Denfert-Rochereau, écrasé sous le poids des responsabilités qu'il avait assumées, se donna la mort.
Ce malheureux homme était directeur du Comptoir depuis sept ans, et y comptait vingt-six ans de services. Entré comme petit employé, mis en évidence par un hasard favorable — un rapport difficile, demandé à Timprovistc dans les bureaux, et que seul il sut rédiger avec rapidité, — il était monté, de poste en poste, jusqu'à ce gouvernail qu'il n'avait pas su tenir. Longtemps en effet avant sa chute, l'ancien Comptoir s'enlizait dans l'inaction, au point de vue des transactions professionnelles. Au lieu de compenser la baisse du taux de l'intérêt commercial par un mouvement plus rapide de ses capitaux, il demandait la plus
UB
large part de ses bénéfices aux opérations financières.
C'él.'iit l'ancienne école, l'ancien jeu : prêts liicralifs à dos Ktats obérés, à dos sociétés momenlanémont gênées; participations à des afl'aircs nouvelles dont on contribue à former le capital ; émissions de titres que l'on prend « fermes » à un certain prix, et que l'on classe dans sa clientèle, à ses risques ot périls, avec une majoration de cours... si possible. L'ensemble des spéculations absorbait une notable part de l'activité des sociétés de crédit.. Leur rôle dinlermédiaire eut sa raison d'être dans un moment où l'épargne était sollicitée, au fur et à mesure de sa formation, par cent entreprises diverses : chemins de fer, travaux d'édilité, gaz, mines ou forges, tant en France qu'à l'étrangor. Ces créations n'étaient pas toutes du meilleur aloi; il serait injuste pourtant d'accuser les établissements tic crédit d'avoir développé la fièvre de spéculation qui sévissait au commencement de l'Empire. En 1856, avant qu'ils fussent entrés en scène, le gouvernement, eflrayé du nombre et de l'importance des émissions nouvelles, s'appliquait aies restreindre. Mais la transformation do l'oulillag^c industriel commençait à peine, et les traités libre-échangistes de 1860 allaient donner au commerce français une extension inouïe. Il passa en cinq ans de 3 à 6 milliards.
De cette époque (1863) tiato la fondation presque simultanée de la Sotiété générale à Paris, du Crédit lyonnais à Lyon, et d'antres moins nolablcs dont plusieurs ont disparu. Ces cadets ne Orent aucun tort à leurs aînés : le Comptoir d'Escompte distribua, en 1866, 63 francs de dividende — plus de 12 pour 100 du cajiilal, — « Les difficultés, disait, dans son rapport d'ouverture, le Conseil de la Société générale, résideront beaucoup plus dans la multiplicité que dans Tinsuffisanco des afîaires proposées, pour le développement du commerce et de l'industrie. » Le contraire aujourd'hui serait vrai, puisque, de 4 milliards en 1889, le chiffre des émissions est tombé à 2 milliards en 1891 et à 300 millions en 1893. Les établissements de crédit sont- ils responsables de cette stagnation?
Ils ont été accusés par les uns d'avoir, pour toucher de gros courtages, patronné des entreprises peu viables et contribué ainsi à développer la méfiance de l'épargne. D'aulres les blâment au contraire d'oublier leur rôle d'éclaireurs de larmée financière en montrant une timidité exagérée visà-vis des alTaires qui n'ont pas fait leurs preuves. Cependant avec les emprunteurs considérés, devant qui toutes les bourses sont prêtes à s'ouvrir, les intermédiaires se trouvent travailler pour la gloire. A peine si on les gratifie d'un pourboire misérable, sous le nom de a commission de guichet » . La Aille de Paris, lors de son émission récente, leur allouait
LE MECANISilB DE LA VJE MODI£RNE
2 francs par obligation qu'ils ont eux-mêmes rétrocéilés presque entièrement à leurs correspondants (le province, poussés par le souci qui les force, pour ne pas déchoir, à présenter un gros chiffre de souscription.
Une loi inéluctable associant le danger au bénéfice, les sociétés de crédit, lorsqu'elles fournissent de leur poche le capital d'une entreprise, diminuent Faléa en se cédant les unes aux autres une portion de leur mise. Par ce système de placements à deux et trois degrés s'effectuait, en faveur des pro|>riétaires d'une seule action des nouvelles banques collectives, une démocratisation des tentatives vastes, lourdes et largement rémunératrices, parfois, qui demeuraient précédemment le monopole des financiers. Evolution identique à celle qu'a voulu favoriser la loi de 1893 sur les sociétés anonymes; d'où il résulte que, moyennant 25 francs prélevés sur leurs économies, un journalier ou une servante de ferme peuvent s'intéresser directement à des exploitations industrielles dans lesquelles lelalieurd'autres journaliers a pour but de leur produire des dividendes. Cette pulvérisation du capital n'enrichira pas, à vrai dire, tous ces actionnaires minuscules; mais n'y a-t-il pas avantage social à ce que le plus de gens possible, en s'ingéniant à grossir leur avoir, apprennent combien il est aisé de le perdre et diflicile même de le conserver?
La Société générale, après une période de pros-
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
périté, durant laquelle sa coUalioralion au nouveau Paris de M. Haussman, au cabolag-e à vapeur sur kscôles françaises, aux mines de fer de l'Algério, aux chemins de fer créés dans l'ancien et le nouveau monde, lui avait procuré un revenu moyen de H pour iOO, se vit, par l'insuccés de deux affaires seulement, privée de la majeure partie de ses ressources. Or ces afTaires exotiques, qui ont mérité la réprobation universelle parce qu'elles ont mal tourné, étaient habilement eng'ag;ées. Participante, en 1870, de la Société des guanos, dans un achat fait à l'Etat péruvien de deux millions de tonnes do cette marcliandise ; peu après, concessionnaire d'un port au Callao, la Société générale semblait alors effectuer des opérations assez bonnes pour que d'autres nations, jalouses de l'influence que la France allait prendre au Pérou, lui aient disputé la jilace. Lucratives au début, ces entreprises ne tardèrent pas à se gâter. Le tort de l'établissement fut, comme il arrive souvent, de s'y enfoncer davantage. Erreur banale t on ne peut s'empêcher d'envoyer un second railliou à la recherche du premier, et, si l'on apprend qu'ils sont tous deux malades, on laisse partir un troisième million pour sauver les deux autres. C'est ainsi, par succession d'effurts, que des affaires mauvaises se relèvent et trioinpbeut. C'est de la même façon du reste qu'elles empirent et s'elîondrent.
La persévérance est une chose admirable, h moins que ce ne soit une sotte chose; l'événement acîul en décide. Ceux qui se sont déroulés depuis vingt ans sur les bords do l'océan Pacifique n'ont été rien moins que favorables aux combinaisons pécuniaires qui s'y étaient fourvoyées. Ils n'ont pas été beaucoup plus heureux sur les bords de la Seine, oîi se jeta du haut d'un pont, près de Saint-Germain, après avoir avalé une fiole de poison, l'un des principaux banquiers intéressés dans le guano, tombé en faillite à la suite de la guerre franco-allemande. La Société f:;'énéi*ale dut se chara;er ainsi des parts de plusieurs défaillants. Vinrent alors, dans l'Amérique du Sud, les prétentions exorbitantes du g-OQvernement, qu'elle ne put satisfaire, la brouille qui s'ensuivit, la vente à d'autres acheteurs par ce g-ouvernement d'un nouveau stock de guano, égal au précédent, qui vint lui faire concurrence sur les marchés; puis la faillite du Pérou, qui cessa de payer les intérêts do sa dette, l'émission du papier-monnaie et son cours forcé, qui porta le change à des hauteurs vertigineuses; enfin, et pour dernier coup, les révolutions éclatant à Lima et la République péruvienne en proie à une guerre civile entre les divers candidats à la présidence.
Crédit lyonnais.
Un palais ^e trente millions. — Henri Germain, incarnation de la banque moderne. — Bazar à métaux précieux. — Déboires passagers. — Banque de Paris et des Pays-Bas. — Brassage des àiïaires sur le marché parisien. — Quatre millions de lettres par an. — L'or frappé d'ostracisme. — Anciennes foires d'argent. — Chèques; fraudes dont ils sont l'objet. — Un voleur volé. — Absorbé par le journal. — Lettres de crédit circulaires. — Honnêteté d'appoint. — Valeurs contrefaites. — Chèques crosses. — Obstacles aux travestissements. — Un gendre héroïque.
Cependant et tapdis que les mouyements de la Société générale étaient paralysés par l'émigration de ses capitaux, une nouvelle société surgissait, au centre de la vie parisienne, débordante ellemême d'activité. Elle se bâtissait sur le boulevard des Italiens un palais qui a coûté 30 millions quoiqu'il soit trop étroit encore et qu'il lui faille découper en tranches les maisons voisines. Conduit par un homme en qui s'incarnait le génie de la banque nouvelle, M. Henri Germain, son fondateur,
254 l'E MÉCANISME DE LA VIE BfODEBNE
son présidtMit et, pour tout dire, son âme, le Crédit lyonnais s'emparait peu à peu du premier rang'. Les anibitions de M. Germain sont-elles satisfaites? Qui pourrait le croire? Jeune d'esprit et de corps, marcheur infaltgrabic, quoiqu'il ait soixante-dix ans révolus il com|(le aussi peu les kilomt^tres à la chasse que les heures de travail dans son cabinet, pour l'examen de celle énorme comptabilité des 150 agences du Lyonnais, dont la situation, arrêtée chaque samedi soir, est mise sous ses yeux chaque mardi matin. Quoiqu'il gémisse sur le présent et sur l'avenir de la banque en général, « moins' rétribuée, dil-il, que la moyenne des industries, sujelle, â trop de périls, et susceptible de trop peu de bénéfices », M. H. Germain, qui du reste est en partie l'auteur de cette révolution, est forcé de l'accentuer, tout au moins de la maintenir, puisque son rêve est de voir Paris se substituer à Londres dans le commerce d'argent du monde : or c'est sculeniciU par l'appùt de traitements meilleurs que le papier d'une place se peut attirer sur un autre.
Depuis le jour pourtant où le président du Crédit lyonnais, frappé, d'une part, de la morg-ue des grandes banques, de l'autre des diflicultés de toucher ses coupons et de placer son argent en dépôt, concevait l'idée d'un nouveau type : le bazar à métaux précieux, avec politesse dans les rapports et amplitude dans les proportions, jusqu'à la réalisation complète de ce plan dans ces bureaux
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT 255
actuels, où subsislont le moins de cloisons possible — « les cloisons servant uniquement aux employés pour lire leur journal », dît M. Germain, — où tout le monde est sous la vue de tout le monde et sous l'œil du public, le Crédit lyonnais a connu de nombreuses vicissitudes.
Créé à Lyon au capital de 20 millions en 1863, porté à 60 millions en 1872, à 100 jn illions en d879, à 200 millions en 1881, ses affaires et ses bénéOccs avaient suivi une marche constamment ascendante, dont un seul chiffre donne Fidée : en 1872, son mouvement général de caisse était un peu inférieur à 6 milliards par an; en 1880, il fut de 18 milliards et demi. Après le doublement de son capital, il possédait 80 millions de réserves. De ces 80 millions, qui fig-uraient au bilan de 1882, 40 millions ont été absorbés par une dépense de 1 0 millions pour les frais de création des af^enccs et pour les immeubles, et par une perte d'environ 30 millions subie, entre 1882 et 1888, sur des entreprises diverses d'assurances, d'eaux, de gaz, de canaux, d'achats de terrains et de constructions urbaines, toutes solides et sérieusement étudiées, dans les- ([uelles le Crédit lyonnais s'était intéressé et qui n'avaient pas répondu à son attente.
Si je rappelle ici le souvenir de ces déboires depuis longtemps liquidés, c'est pour montrer combien a été éprouvé, par des fluctuations impossibles à prévoir, celui même de tous les établisse-
nuMifs dont le succès rclciitissant provoqu»^ le plus Je jalousifis. Où M. Germain s'est montré vraiment novateur, c'est en rompant le premier avec les tnulitions ancieimos, non seulement <Ies banquiers privés, mais aussi des sociétés de crédit, y compris la sienne, en matière de placements de capitaux immobiles. 11 faut que ce'miUiard dont il dispose, allég-reinent manié, passe et repasse sans cesse par menues (larcelles; qu'il circule depuis le tronc central jusqu'aux branches les plus récemment poussées, comme la sève dans l'arbre, ou le sang dans le système artériel. Grâce à cotte fluidité des espèces, la maison pourrait, si elle voulait, liquider complètement en l'espace de trois mois au plus. Tel est si bien l'idéal de la lianquede dépôts, que les établissements vivants s'eflbrcent tous aujourd'hui de l'atteindre, et que, pour s'en être écartés, beaucoup ont péri, les uns empêtrés dans de louches spéculations, comme les Dépôts et Comptes courants, les autres ég"or{^és par des adversaires auxquels ils avaient imprudemment donné prise, comme l'Union générale de M. Bon toux.
Le public a d'ailleurs intérêt à ce qu'aucune société ne domine isolément le marché, à ce qu'entre les banques, comme entre les mag^asins ou les usines, il subsiste une concurrence. 11 est bon que la Société générale s'applique à défendre son ancien rang, et que le nouveau Comptoir d'Escompte, auquel est échue la bonne fortune
d'avoir maintenant pour dirccleiii* un homme d'un rare mérite, M. Alexis Rostang, lutte avec le Crédit lyonnais sur le terrain pacifique des eflets de commerce.
Le patronage des valeurs nouvelles, la participation à des entreprises de longue haleine, ne deviendront pas pour cela même le monopole de la banque individuelle. Il s'est aussi fondé, depuis trente ans, des associations de capitalistes qui, ne recevant point de dépôts des particuliers, se livrent en commun à ce genre d'opérations.
Le type le plus parfait en ce genre est la Banque de Paris et des Pays-Bas. Elle se constitua en iHT2 par la fusion de deux maisons, l'une parisienne, l'autre hollandaise. La première, dirigée sous l'Empire par MM. Cernuschi, Delahante et Joubert, sans guichets ni correspondants, ressemblait, par le chiffre élevé des actions émises à 25 000 francs, par le petit nombre de mains qui les détenaient, à une aristocratie de grosses fortunes plutôt qu'à un peuple de petits porteurs. Son influence dans les sphères gouvernementales lui permit d'obtenir du Crédit foncier, moyennant un intérêt de 2 pour 100, les sommes que cet établissement recevait ei>. dépôt et dont elle-même tirait aisément 8 pour 100 en ce temps-là. Quant à la Banque des Pays-Bas, originaire d'Amsterdam où était son siège social, française par la nature de ses opérations, elle avait pour chef un financier
MiCASISME DE tA TIE MODEHNB. 'I
accompli, M. H. Bamberger, qui avait su créer, grâce à ses succursales, dos relations étendues en Belgique et en Suisse. La nouvelle Banque de Paris et des Pays-Bas, disposant de 62 millions versés, divisés en 125 000 actions, a peu à peu, par l'union autour de sa taMe de conseil et dans son cénacle le plus intime de seigneurs d'un nombre respectable de gros lingots^ distancé les maisons isolées de la haute banque, dont l'inQuence et la spbèro d'action se sont amoindries.
Sur ce marché de Paris — où viennent, comma à un rondez-vous convenu, se faire brasser les affaires du globe; où l'on soupèse la recette kilométrique de voies ferrées dans l'Argentine, la tonne d'affrètement d'une ligne de steamers dans l'océan Indien, le rendement d'une raine dans l'Afrique australe; où l'on sonde les plaies métalliques des Etats rongés par le cancer du papier-monnaie, ot où l'on médicaniente avec des toniques les crédits anémiés, — sur ce marché si vaste, la loi qui pousse les forces modernes au groupement agit avec une évidente autorité. Si l'on excepte la maison Rothschild, qui conserve son autonomie, la plupart des banques privées subissent plus ou moins l'ascendant de quelques centres d'attraction comme la Banque de Paris. Le lien des participations unit de plus en plus ceux qui se livrent au commerce de l'argent; de sorte qu'il se forme une espèce d'Omnium des valeurs nouvelles, voisines ou éloi-
LES ETABLISSEMENTS DE CRÉDIT
gnées, qui atléouera à la fois les gains ot les portes. Ce sera Tun des résultats de la tendance contemporaine de rassocialion, que cette banque a, pour sa part, contribué à développer et qui rend son histoire attachante.
L'agitation du capital dans les établissements de crédit est, comme on vient de le voir, incessante : le mouvement des caisses réunies du Crédit lyonnais, du Comptoir d'Escompte, de la Société générale et du Crédit industriel dépasse 55 railhards par an. Les relations avec la clîenh'de sont en rapport avec une [lareillc activité. A lui seul, le Crédit lyonnais expédie 4 millions de lettres par an, soit une moyenne de 43 000 correspondances pjir jour ouvrable.
Cette masse de paiements et d'encaissements ne correspond toutefois qu'à un assez petit déplacement de billets de |bani]ue et surtout d'espèces d'or et d'argent. A la Banque de France, où les entrées et les sorties atteignent 54 milliards, dans les bureaux de Paris seulement, les billets bleus ne figurent dans le chiffre que pour 15 milliards et le métal jaune et blanc que pour un milliard. Cette proportion de 2 pour 100 est à peu près la môme dans les sociétés privées- On se rappelle avec quelle niauvaise humeur l'or fut accueilli par le [mblic lorsqu'en 1893 la Banque, ayant atteint la limite légale d'émission de ses billets, dut cflectuer les paiements eu cette monnaie qui parut lourde et
iCO
LE MtCANlSMfc: DE LA VIE MODERNE
cticornbranle. Les caves Je la rue de La Vrillière s'étaient volo niai rement vidées, en douze jours, de 115 millions en pièces de 20 francs. Ces pièces, aussitôt qu'une loi eut permis aux billets do sortir en plus grand nombre, revinrent d'elles-mêmes en quelques semaines reprendre leur place dans les coffres.
Nos pères, qui ne connaissaient pas les billets et qui n'avaient Bouvent que des monnaies défectueuses, dont le transport était onéreux et plein de hasards, prisaient fort les avantages de ces compensations de dettes et de créances que nous pratiquons si couramment aujourd'hui. Ils avaient des foires d'argent temporaires, où les négociants venaient acheter et vendre du papier de commerce. Tels étaient, tous les trimestres, les c paiements Je Lyon ». t II s'y échange, dit un document officiel de la première moitié du xvu' siècle, 12 ou 18 millions de livres » — c'était quelque chose alors, — « sans qu'il s'en voie plus de 6 ou 8000 en argent comptant. » L'or voyage encore de par le monde et les établissements Je crédit en reçoivent ou en expédient dos colis appréciables; témoin les 50 barils envoyés à l'un d'eux, ce printemps, de New- York, contenant ensemble 12 500000 francs dont quarante-neuf seulement arrivèrent d'abord à destination, le cinquantième ayant été dérobé en route et caché sous un tas de charbon. Mais le plus souvent les sommes portées aux écritures
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
sont représentées par des effets ou par des chèques.
L'usage de ces derniers, importé d'Angleterre, se répandant de phis en plus, la grande banque arrive à remplir, pour de très modestes citoyens, le rôle d'un intendant vis-à-vis de son maître. C'est un serviteur collectif. Elle gère des milliers de fortunes mobilières. Moyennant une rétribution minime, elle garde les valeurs, encaisse les coupons, paie les dépenses de chacun. Le nombre est de plus en plus grand des personnes qui, ne gardant chez elles que peu ou point d'argent, n'ont pas à redouter les larcins.
Quant aux sociétés de crédit, devenues le point de mire de fraudes innombrables, elles se tiennent sur leurs gardes, ce qui ne les empêche pas d'être parfois victimes d'habiles chevaliers d'industrie. L'un d'eux va demander un chèque de peu d'importance sur telle ou telle ville, en verse le montant et, une fois en possession du « document », lave au moyen d'agents chimiques la somme portée en lettres et en chiffres, qu'il remplace par une autre, très supérieure. Comme les petits chèques, afin de faciliter la rapidité des relations, ne sont généralement pas avisés, le banquier sur lequel celuidà a été fourni n'en a pas été informé ; mais, se voyant en face de signatures authentiques, il n'hésite pas à en elTectuer le paiement, surtout si le porteur a de l'audace et ne se laisse pas démonter. Un novice
sei
LIMEGÂNIBME: DË la VIK IIODËRNK
dii métier, ayant pris et payé à G^nes un clièque do 1800 francs sur iin« lianque de Marseille, le présente à celte dernière, après avoir très adroitement changé les 4800 franrs en 18 000. Tandis qu'immobile devant le guichet il attend son argent, le contrôleur, d'ailleurs sans méfiance, demande à haute voix une explication au caissier. Le faussaire, se croyant découvert, tourne les talons, ouvre la porte et [HM^nd la fuite. Ce fut un voleur volé : il perdit les 1800 francs qu'il avait déposés à Génea, car il ne Tï'parut jamais.
Dans les sociétés de crédit, les chèques, avant d'être payés, sont soumis à un contrôleur qui vérifie les avis, les Rig;nalures et la provision. Ayant remarqué que le chèque, dûment visé, était après ces constatations rendu au bénéficiaire, certains escrocs, après l'avoir mis en poche, allaient chez eux en majorer la valeur par les procédés indiqués plus haut, puis revenaient le toucher à la caisse. Le Crédit industriel et commercial fut ainsi dépouillé do plusieurs centaines de mille francs par l'adresse d'un seul tîlou. Une fraude du même genre fut commise à Londres pour un chèque de 48 livres sterling, délivré par la Société générale et payable à la banque Glyn, Mills and G". Ce chèque fut transformé en 4800 livres (120 000 francs) avec un savoir-faire exceptionnel : le chitlre originel de 48 livres, non seulemeot indiqué à l'encre, mais aussi découpé à jour dans le papier par un procédé
Les établissements de crédit
de perforation bien connu, avait disparu. Les faussaires, ayant enlevé le coin perforé du chèque, l'avaient remplacé par un morceau de papier adapté avec une telle perfection qu'il était impossible de le distinguer à Tœil nu.
Pour prévenir les majorations après visa on délivre maintenant un numéro ou un ticket, contre le dépôt au contrôle du chèque, qui est transmis directement à la caisse par l'employé chargé d'y apposer sa griffe. Dans les maisons où ces divers services sont assez éloignés les uns des autres, de petits chemins de fer ou tubes à air transportent les chèques des mains du contrôleur dans celles du payeur.
La formalité récente du ticket a pour but d'empôcher une autre friponnerie d'une audace extraordinaire. Lorsque le caissier appelait nQg:uére par leurs noms les bénéficiaires des chèques, et se contentait, avant de leur en verser le montant, de leur faire énoncer à haute voix le chiffre auquel ils avaient droit, Certains malandrins, rôdant autour des guichets, parvenaient à lire le nom et la somme inscrite sur le chèque, généralement déplié au moment de sa présentation par le titulaire. Si ce dernier se laissait aller, en attendant son tour, à quelque distraction, s'il causait avec un voisin ou s'absorbait dans la lecture d'un journal, le filou, qui le guettait, s'avançait tranquillement à sa place, faisait connaître le chiffre qui
lui était dû et louchait l'argent à sa barbe. Plus lard, quand, impatienté de lalongueur de Tattentp, le propriétaire dw chèque en rédamait le paiement au caissier, le voleur était déjà loin. Pour éviter ces escroqueries, et bien d'autres, les établissements de crédit entretiennent une police secrète, recrutée souvent parmi les agents supérieurs de la sûreté, et chargée spécialement de surveiller les allures des personnes qui séjournent dans les halls.
Les « lettres de crédit circulaires » sont aussi un sujet où s'exerce l'imagination des coquins. En possession d'une lettre de ce genre d'un montant déterminé, l'un d'eux remarqua que les banquiers chez lesquels il était accrédité, au lieu de porter le chiffre des acomptes payés sur le dos de la lettre, l'avaient inscrit sur la double feuille demeurée blanche. Après avoir épuisé son crédit, il déchira la page ainsi annotée et se présenta dans une autre banque avec Tunique page restante, dont le verso était \ierge. La somme, très importante, fut payée et donna lieu à un procès demeuré célèbre dans la jurisprudence flnancière.
D'autres professionnels d'outre -Manche ont poussé plus loin le raffinement : ils ont envoyé, sur du papier à lettres aullienlique de banques anglaises, qu'ils s'étaient procuré, avis à des maisons continentales de la délivrance de lettres de crédit à leur nom. Vingt-quatre heures après, juste à temps pour que le banquier visé n'ait pu recevoir
(le réponse d'Angleterre, le faussaire lui rendait visite, et, pour mieux capter sa confiance, ne touchait qu'une partie de la somme à laquelle il semblait avoir droit.
Cette discrétion dans le vol n'est pas très rare. Une banque avait envoyé de Paris à Odessa des billets russes. A Tarrivéc du pli chargé, le destinataire télégraphia que le chiffre indiqué ne s'y trouvait pas, mais que, en revanche, il renfermait des coupures autrichiennes et roumaines. Très intrigué, l'expéditeur se fit retourner renvcioppe et son contenu pour l'examiner. Il reconnut qu'après avoir coupé le cachet à la cire, le voleur s'était approprié une partie des roubles et les avait remplacés par une menue monnaie fiduciaire d'autres pays. Honnêteté d'appoint, billon de scrupules... Je ne parle ni des traites fausses, ni des valeurs contrefaites, encore assez fréquentes : on découvrit il y a peu de temps l'existence de nombreux titres imités de la dette extérieure espagnole sur lesquels certains établissements avaient consenti des prêts ou elîectué des négociations.
En attendant que l'on ait organisé, pour les fortes sommes, l'usage des chèques « crosses », dont l'encaissement ne peut être fait que par des banquiers, les soins nouveaux apportés au papier, à la gravure confiée à des ateliers spéciaux, ont pour but de rendre les travestissements des chèques très difficiles. La teinte jaune, rose ou bleue qui
les recouvre, n'est autre clioac que le nom do la société de crédit dont il» émanent, répété à l'infini en lettres minuscule» et imprimé si légèrement que Teucre de la plume dissout la couleur. Un l:ivage ou un gratlage devient ainsi presque impossible. De plus, la place où la somme doit être insrrile en chilTrcs est disposée de telle sorte que le moindre agent cliimique la détériore d'une manière très visible. Enfin les banques usent d'un gaufrage ou d'un piquetage qui rend fort malaisées les modifications frauduleuses. Pour les lettres de crédit l'on a adopté, soit dans la pâte du papier, soit dans la partie imprimée, certains signes conven- Lioumds que le faussaire no peut découvrir.
Préposé à la conduite d'une armée de millions qu'il doit sans cesse tenir en haleine, et à laquelle il faut faire suer un dividende, le directeur d'un étîiblissement de crédit, obligé d'éventer chaque jour les ruses nouvelles dont ses capitaux pourraient être victimes, est porté, semble-t-il, à voir l'espèce humaine par ses pires côtés. C'est du moins l'opinion que j'exprimais à l'un d'entre eux, après avoir égrené la litanie des choses vilaines et douloureuses qui lui passaient sous les yeu.x : politiciens battant monnaie avec leur signature, négociants lançant des traites fictives, importateurs produisant de faux connaissements, warrants à double et triple exemplaire, servant à escroquer des prêts à trois ou quatre maisons.
Les éTABliîSSEMENTS DE CRÉDIT
• Il est vrai, me réponilit-il; copeiiflant j'ai v <lans mon métier des actes fl'une délicatesse bien touchante. Laissez-moi vous citer le suivant : Un officier de marine, qui avait donné sa démission pour fonder une entreprise commerciale, fut forcé, au bout de quelques années, de suspendre ses paiements. Il demeurait redevable à notre maison d'une somme assez ronde et, quoiqu'il se refusât à rembourser môme un lég-er acompte, je ne pus me résoudre à faire prononcer la faillite de cet homme dont le passé était irréprochable. J'en étais là, quand j'appris que mon débiteur, après avoir définitivement abandonné les affaires, venait d'être appelé à un poste officiel et suffisamment lucratif. Je lui demandai alors de prélever sur son traitement, pour l'extinction de notre créance, une somme modeste qui témoignât de sa bonne volonté. Il m'écrivit, sur un ton furieux, que je voulais le
k déshonorer, que, si j'insistais^ il jetterait à la rivière sa croix de la LéjE^ion d'honneur etsyjelteraitaprès elle. Indisposé par une réplique si disproportionnée avec ma modération, je me disposais à faire procéder à une saisie de ses appointements, lorsque je reçus la visite d'un petit liomme à la physionomie triste, malingre et décidée, qui me dit se présenter pour Taffaire de M. X... (c'était le nom du personnage récalcitrant). « Je viens, dil-il, vous offrir de payer la somme, je vous demande seulement un peu de temps. — Mais à quel titre intervenez-vous?
•268 LK MÈCANrSME DE LA VIE MODERNE
lui dis-je, subitement impressionné par son attitude. — Je suis le gendre de M. X..» — Alors c'est par afTection pour lui que vous assumez cette charge? — Non, monsieur, je n'ai jamais eu qu'à ino plaindre de M. X... — Ahl je comprends, c'est pour votre femme et vos enfants? Et mon intérêt {grandissait, devant ce visage contracté par une sorte d'anxiété pudique. — Non, nio fut-il répondu très doucement, je n'ai pas d'enfants et ma femme est morte. — Mais quel mobile vous fait donc agir? — Oh 1 monsieur, c*est 1res simple : j'ai aimé la fiHc de M. X... pendant dix ans. J'étais alors un pauvre pharmacien, et M. X... considérait ma demande comme inconvenante, eu égard à sa position personnelle. Quand il a été ruiné, j'ai pensé que je pourrais obtenir celle que j'aimais. Je l'ai eue en effet, pendant un an, et elle est morte. (î'est pour elle et en son unique souvenir que je veux payer les deUes de son père. " Il y avait tant de grandeur dans le naturel avec lequel tout cela fut dit, que j'en fus ému profondément. Inutile d'ajouter que j'acceptai les conditions offertes par mon interlocuteur, qui furent ponctuellement exécutées, *
Le financier dont je tiens ce récit m'a conté d'autres épisodes de dévouement remarquable, que le cadre de cette élude ne me permet pas d'y rapporter, et qui montrent que l'argent ne dessèche pas toujours le cœur.
Uoîtc
Sous le pJanciiertle verre. — Deux mille modèles d'imprimés. -^ Rivière de la Grange-Batelière. — Un lac au qualrième élage. ^ CoiTres-forls en tocation. — ■ Serre " des titres. — Délacliement des coupons. — Service des renseignements Bnancierâ. — Dossiers confidentiels. — Agences des départemenlB. — Type de directeur. — Disparition des pelita banquiers deproTince; ses causes. — Le Lyonnais en Europe. — Le Comptoir d'Escompte en Chine. — Poursuite sur mer, — Les débiteurs de Madagascar. — Traites documentées d'Australie. — Appointements des employés des deux sexes» — Influence de la situalion sociale. ^ Frais et bénéflces des grandes banques.
Toutes les pertes des établissements de crédit no sont pas le résultat de fraudes coupables. Dans un pareil mouvement de papier, il se produit forcément quelques erreurs : un nom est pris pour un autre, un ordre de bourse est mal interprété, un titre peut être délivré par mégarde à un client auquel il n'appartient pas. Pour se rendre compte de la diversité des services qui gîtent côte à côte en ces temples de la richesse mobilière, il suffit do
parcourir le plus récemment é<lifié, celui du Crédit lyoïiiiaÎH.
Sous le plancher de verre de ces halls où la fouliî, k certaines heures, entre et sort à Ilots si pressés qu'ils semblent un prolongement du trotloir, dorment deux étages de sous-sols silencieux et vides; point inutiles cependant. Là se trouve riinprinierie de la société, où les 2000 modèles de pa[ûer à lettres, cartes, enveloppes, fiches, bordereaux, chemises, tableaux et prospectus nécessaires au fonctionnement quotidien des bureaux de Paris et de province sont confectionnés par une vingtaine d'ouvriers. Plus loin une machine de 160 chevaux produit Téleclricité, et actionne les pompes qui fournissent chaque jour : d'abord les iOO mètres cubes d'eau dont la maison a besoin pour se débarbouiller, puis 100 autres mètres cube^ pour faire mouvoir les ascenseurs et les monte-charges. Cetlft eau, tirée d'un puits de llû mètres de profondeur, qu'alimente la rivière souterraine de la Grangelîaltilière, ne viendra-l-olle pas à manquer un jour? Sollicité par les pojupes voisines de l'Opéra, du Grand-IIAlel, des secteurs éleciriipie» du Palais- Royal et de Montmartre, par d'autres encore, le cours d'eau menace de tarir. Son niveau, depuis dix ans, a baissé de 8 mètres. Sa présence a, dit-on, gêné nos pères pour bâtir; son absence ne serait pas moins gênante pour nos neveux.
La question de Peau ou, pour mieux dire, la
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT 271
question du l'eu, les précautions contre l'incendie, sont de tout premier ordre pour une boîte à milliards comme celle-ci, bien que ses constructeurs se soient appliqués à la rendre presque incombustible, et qu'il y soit exercé une surveillance diurne et nocturne. Ici l'eau est accumulée partout en grandes masses, prête à jaillir à la première alerte des 53 cuves du sous-sol, ou à se précipiter en torrents, du haut des combles dans lesquels sont rang-és en enûlade des récipients, toujours pleins, d'une contenance de 400 000 litres i un lac au quatrième étage. Aux angles du plafond, dans les salles basses où s'alignent les coffres-forts loués au public, par fraj^ments grands ou petits, l'on aperçoit de larges trous béants par où l'inondation d'en haut viendrait noyer ces caves. Elle garantirait les richesses inconnues que renferment les compartiments privés, les espèces, valeurs, bijoux, papiers de famille, contrats ou titres de propriété, tout ce que cachait et enfouissait l'homme d'autrefois : — le châtelain dans son donjon; le bourgeois à même le mur, derrière son lit; le paysan dans la terre, au pied d'un arbre de la forêt, — tout ce dont l'homme d' aujourd'hui trouve plus commode et plus sfir de confier la garde à un organisme spécial et collectif. L'institution des colîres-forts est une de celles qui ont réussi le plus vite : le Comptoir d'Escompte, quoiqu'il agrandisse chaque année les lucaux qui leur sont consacrés, suffit avec peine
aux demandes; le Crédit lyonnais, qui n'avait il y a dix ans que 400 locataires, en a présentement
Dans le même sous-sol, mais séparés par une succession de grilles qui ne s'entr'ouvrent que pour un petit nombre d'employés, sont les serres de la conservation des titres. Au lieu de loger leurs valeurs dans un des coffres dont ils ont la clef, beaucoup de gens se débarrassent de tous soucis en remettant ces valeurs elle-mêmes à rétablissement, qui tlélache et encaisse les coupons. Gnlce à ce procédé, le propriétaire d'un portefeuille, prudemment morcelé, n'est plus tenu de consacrer des heures nombreuses àtouctier des sommes minimes, devant des guichets multiples, à des échéances variées. Cette besogne de classement et de manipulation des titres est remplie presque exclusivement par des femmes. Elles s'en tirent de manière à confondre les détracteurs du travail de leur sexe, puisque les titres en dépôt, dont la valeur est de 2 milliards et demi environ, sont au nombre de 7 millions, et qu'ils se composent de 3000 sortes de fonds d'Etat , actions , parts ou obligatioas diverses, appartenant à plus de 85 000 clients.
Au rez-de-chaussée, au premier étage, sont installés des bureaux connus du public. Ce qui l'est moins, c'est une succession de vastes pièces, sises en haut du grand escalier de pierre, et affectées aux archives; non pas aux archives de l'établisse-
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
ment — celles-là sont installées à Montrouge, dans un immeuble bâti lout exprès, où se concentrent la correspondance et la comptahilité des dix dernières années, — mais aux archives, ou mieux, aux « études », comme on les nommCj financières, industrielles et commerciales du monde entier- Dans ces bureaux, création originale de M. Germain, toute association de capitaux a son dossier comme, à la préfecture de police, tout particulier notable a le sien. Les employé» sont répartis en quatre sections : l'industrie est du ressort de la première. Elle doit collectionner tous les documents, recueillir tous les rapports, et se procurer autant que possible des renseignements conlidontiels sur les origines et l'élat présent de toutes les compagnies de mines, de gaz, d'électricité, de navigation ou de tramways, en France et à l'étranger. La seconde section fait de même pour les banques : la connaissance de leur situation exacte est des plus utiles à une société de crédit. La Imisicme s'occupe des chemins de fer ; la quatrième, des fonds nationaux et municipaux des divers pays. Une bibliothèque de périodiques spéciaux, méticuleusement ordonnée, complète cette organisation, grâce à laquelle de jour à jour, presque d'heure à heure, le conseil est éclairé sur la conduite à tenir. Pour contrôler les milliers de renseignements lentement accumulé» ainsi depuis un quart de siècle, rétablissement de crédit se sert de ses
MÊCAKISMK ne LA VIE MODEItHR.
ajïences, rouages précieux d'où viciil une granJo part de sa force. A eux trois, le Crédit lyonnais, le Comptoir d'Escompte et la Société générale possèdent 70 bureaux de quartier dans Paris ou la hanlieue, 260 «gences en France et 30 succursales à l'étranger. Les banques du nouveau type ont compris que le moyen le plus efficace, pour réussir et se répandre, était d'aller cliercher le client et, par les facilités offertes, de forcer dans leurs ilcrniers retranchements l'insouciance et la routine. A la Générale revient l'honneur de cette inittalive, quo ses rivaux ont suivie ou perfectionnée. Ces créations ont été très onéreuses, parce qu'il faut plusieurs années pour que les recettes dépassent les frais d'exploitation. Encore est-il des agences qui ne rapportent presque rien ou qui même travaillent à perle, si Ton ne tient pas compte de leur recouvrement gratuit des effets dont elles sont chargées par la métropole. Celles-là remplissent un peu le rôle des second et troisième réseaux de nos chemins de fer, qui font gagner de l'argent aux grandes lignes en leur amenant du trafic, et qui, considérés isolément, ressortent en déficit.
Le capital nécessaire à une agence de province en marche normale est peu important : 6 à 7 pour 100 du montant des dépôts à vue et des comptes créditeurs lui suffi sent. La difficulté c'est d'avoir un bon directeur; tout le succès dépend do lui. îl doit ôtre prudent et sévère pour l'escompte du
papier, actif et
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
insinuai
pour la formation de la
clientèle. SU n'a que les premières qualités, il ne fait pas d'affaires ; s'il n'a que les secondes, il en fait, mais il perd de l'argent. Plusieurs fois, depuis trente ans, il a été question de Tunion des banquiers des dcpartementSj en une agence centrale fondée à Paris à ienr usage. C'est l'évolution inverse qui s'opère : loin d'envahir la capitale, la province est envaliie par elle.
Une gravure humoristique de l'époque du Directoire représente le dé|>art du député remplacé, gros et gras ; l'arrivée du remplaçant sec et maigre. Bataille des maigres et des gras, mollesse et quiétude des satisfaits, énergie et labeur des ambitieux, n'est-ce pas la loi constante du progrès, de la vie du monde? L'agent du Crédit lyonnais, fraîchement débarqué, et rêvant la fortune, a fait le tour de la ville pendant que l'ancien financier local demeure immobile en ses bureaux. De façon ou d'autre, soit qu'ils vendent leur maison au Comptoir d'Escompte, qui en a acquis plusieurs, soit que simplement ils liquident, les banquiers de chefslieux sont en train de disparaître.
Il en est qui méritent d'être regrettés. Ils ont droit à un souvenir reconnaissant, ces préteurs héréditaires et respectables, pères des commerçants du cru, les aidant volontiers de leurs conseils, les tirant au besoin d'un mauvais pas, lançant et commanditant des jeunes cens capables et suns res-
sources. C'est une pièce de l'ancien mécanism sorifil qtii se renouvelle et se transforme en u mécanisme plus dur, plus banal et plus parfait. L vice de ces maisons patriarcales et chancelantes «Hait de majorer inconsciemment le taux de l'intérêt. Elles achetaient l'argent des dépôts jusqu'à ti pour 100 et le vendaient iO à 12 pour 100 à répicier» au marchand do tissus ou de meubles. Le crédit obtenu à ce prix soutient aujourd'hui la commerçant qui y recourt, comme la corde soutient le pendu. Les bénéfices généraux du nég-ocQ de détail ne permettent plus de payer de pareilaî taux, sans aller à la faillite par une roule semée de, fleurs. Or le plus clair des gains du petit banquier n'avait pas d'autre source. J'ai sous les yeux la résumé sincère des opérations de l'un d'eux. Soa bénéfice annuel s'élève à 19 500 francs, ainsi répartis : escompte de papier essentiellement commercial, 4000 francs; coupons, ordres de bourses et profits divers, 2000 francs; agio de papier de crédit^ 13S00 francs. Ce papier-là n'est pas autre chose qu'une série d'emprunts déguisés, à des conditions qui semblent maintenant usuraires.
Les agences établies à l'étranger par les diverses^ sociétés ne sont pas seulement une opération économique, elles ont le caractère et les résultats d'une entreprise presque nationale. Le champ étant plus vaste, la concurrence qu'elles s'y font est moins grande. Au Comptoir d'Escompte appartiennent
rABLlSSEMENTS DE CRÉDIT 277
les relations avec les pays lointains et les colonit-s françaises; au Crédit lyonnais TRurope, FEtrypte et TAlgérie, Pendant ving:t-cinq ans, la banque officielle d'Alger a niainlenii pour l'escompte le taux de ti pour lOù; à l'arrivùe du Crédit lyonnais Fintérét est tombé brusquement à 4 pour 100, En Russie, le bilan réuni des trois succursales que ce dernier établissement possède à Pétershourg, Moscou et Odessa, s'élève à 62 millions de francs. Les capitaux sont en majorité français, puisque la maison centrale est créancière de ses agences russes d'une somme de 40 raillions.
Toutes les agences nouvelles travaillent ainsi, pendant la première période de leur développement, avec l'argent de la métropole; peu à peu elles se suffisent et se conU^ntent de son appui moral. C'est le cas par exemple de l'agence de Madrid, devenue aujourd'hui la plus forte banque privée de la Péninsule, qui donne chaque année aux actionnaires du Lyonnais 3 k 400000 francs de bénéfices nets. Depuis sa fondation, il y a dix-huit ans, Jusqu'à la mise en vigueur des nouveaux tarifs de douanes, cette agence avait contribué à accroître le mouvement commercial hispano-français. Elle a développé aussi le crédit en Espagne, où il n'existe pas de marché libre de l'escompte, et où les banquiers auraient cru naguère s'amoindrir dans l'opinion en pratiquant le réescompte de leurs effets à la Banque d'Etal ; comme s'il n'était pas
aussi normal, j>our une banque, d'emprunter et Je prCter, que de respirer et d'aspirer pour le corps humain. Soutenue d'abord par les fonds parisiens, elle vole à présent de ses propres ailes, appuyée d'une part sur la Banque d'Espagne, qu'unil à elle le souvenir de services rendus par rétablissement du boulevard des Italiens, d'autre part sur des dépôts locaux d'environ 1 millions de pesetas. Elle est si sagement conduite que, sur un mouvement annuel de caisse d'enAÎron 800 millions, ses perles, par suite d'effets impayés, ne dépassent pas une douzaine de mille francs.
Dans les pays d'oulre-mer, l'action de rétablissement de crédit est d'une portée plus haute encore. Il est, dans l'ordre matériel, le propagateur de l'influence française, que le missionnaire développe dans l'ordre moral. Sur ces confins de la civilisation, en ces terres toutes neuves où nous avons tant d'intérêts à protéger, tant tle territoires à faire fruclider, l'ancien Comptoir d'Escompte avait jeté les fondements de postes avancés, que le directeur du Comptoir actuel, M. Rostang, servi par sa propre expérience, a su fortitler et accroître.
On ne connaissait jadis, dans tout l'Extrême- Orient, d'autre étalon international que la livre sterling. Le Comptoir a permis de tirer sur Paria et a diminué Vusance, le délai, des traites sur l'Europe. Seule maison française établie en Chine, il fait à Shanghaï des opérations sur les soies desti-
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
ni^es à Lyon et poss^'ilo à Han-Kau. pcinlant la saison du Ihé, la clientèle presque exclusive des grands exportateurs russes. Nos relations avec les indigènes, qui s'élencfent sans cesse par le trafic, exigent de gros capitaux, beaucoup de finesse — très avisés, les Chinois cherchent h profiter des rivalités politiques entre Occidentaux pour les induire à traiter des aflaircs à perte, — et souvent une bonne dose d'énergie. M. Vuuillemont, directeur de l'agence de Shanghaï, victime d'un vol concerté entre son caissier et son conjjilalde, deux nafifjs^ n'hésite pas à fréter un vapeur pour courir après les coupables, qui s'étaient sauvés dans une grande barque. Il les rejoint en pleine mer, et, lorsqu'il aborde leur bateau, il aperçoit, gisant au fond, à côté de son coffre, les corps des deux fugitifs, qui, désespérés, venaient de se donner la mort.
Il n'est pas mauvais, dans ces régions, Je faire ainsi sa police soi-même. A Madagascar, le seul moyen efficace pour obtenir le paiement d'un mauvais débiteur est de Fenfermer chez soi et de le priver de nourriture. L'histoire des agences du Comptoir d'Escompte à Tananarive et à Tamatave, chargées depuis 1886 d'encaisser les intérêts de l'emprunt de 15 millions fait parle gouvernement malgache, c'est l'histoire même de nos rapports avec les Hovas durant les huit dernières années. Chaque lettre des directeurs de ces agences, adressée
Wf
au siège sociul de Paris, apportait le lécit de quelque nouveau tour joué par ce premier minisire, qui ne recula devant aucune audace, y compris celle d'épouser successivement trois reines — dont les deux dernières à la fleur de Tâge, — quoiqu'il eût lui-même soixante-cinq ans. Un négociant du pays, jouissant d'une fortune considérable, jugea l'an dernier avanlngoux de faire banqueroute. Des fonctionnaires malgaches se mirent à son service et l'aidèrent à soustraire à ses créanciers la totalité de son actif; Le premier ministre, pressé par notre résident général et sur les plaintes réitérées des agents du Comptoir, consentit enfin à ordonner une enquête... et en chargea précisément les fonctionnaires complices du voleur I On apprendra sans étonnemont que l'enquête n'aboutit pas '.
De pareilles mésaventures ne sont pas à redouter là où existe un pouvoir régulier; mais les agences de Bombay et de Calcutta ont à lutter contre les fluctuations de cours du métal argent, contre le papier véreux dont les Parais excellent à se défaire. Si les créations faites par le Comptoir à Melbourne et à Sydney nous ont facilité le commerce direct des laines et des suifs avec l'Australie, si l'escompte des traites documentées à destination de nos manufactures de Roubaix et de Reims v procure d'assez bons bénéfices, les risques aussi sont considérables.