CHAPITRE IV
LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
Les effets de commerce.
Changement d'attitude de l'argent. — Le veau d'or ne mange plus à sa faim. — Mise en branle des écus. — Crédit démocratisé. — Établissements privés devenus des organismes publics.
— Secret ancien des bilans. — Le serment des teneurs de livres.
— Découverts. — Dépôts à vue; liquidité obligatoire. — Le run du public. — Rôle de la banque de France. — Voulezvous 800 milliona? — Papier sain. — Valeur des signatures. — Rothschild, petit client de la Banque. — « Tirages croisés ».
— Députés protestés. —300 000 francs de perte sur 14 milliards.
Un phénomène contemporain est le changement d'attitude de l'argent vis-à-vis des autres marchandises. Les rapports entre vendeurs et acheteurs sont très différents, de nos jours, de ce qu'ils étaient dans le passé. Il semblait jadis que le < vendeur »,
c esl-a-dire celui qui reçoit de Cargent en échange (rFun objet quelconque, fiU Tobligc de 1' « acheteur », de celui qui donne de Vargent en paiement de cet otijet. Il n'en est plus de même aujourd'hui : l'argent se nivelle à son ranj,^ de marchandise. Le fait est sailhint dans les relations du patron et de l'ouvrier, dont l'un achète et l'autre vend du travail. La législation, les mœurs surtout, concédaient ici au propriétaire d'argent une prééminence qu'il a perdue. Idéalement, le veau d'or, symbole de la richesse, continue d'avoir son fuitd; prali«]uemenl, il est forcé d'en descendre, pour aller chercher sa pâture. Encore ne mange-t-il pas toujours à sa faim.
Les prêtres attachés au service de celte idole^ les banquiers, dont la profession passait pour la plus lucrative et tirait une sorte d'éclat de sa familiarité avec les métaux vénérés, sont désormais aa nombre des moins favorisés de tous les commerçants. Leurs chances de gain sont très réduites, leurs risques de perte demeurent indéfinis. Cet étal nouveau tient en partie à l'augmentation de la fortune publique — quand le cuivre devient or, l'or devient peu de chose; — il provient surtout du bon usa^^e fait de cette fortune moderne, de l'organisation du crédit qui multiplie la richesse en ensei^mant la manière de s'en servir. Avant que les Parlements se fussent préoccupés de mettre le crédit à la poricc de tout le monde, des établis-
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semenls privés étaient parvenus à en faire jouir la plupart des citoyens auxquels le crédit est nécessaire et qui sont susceptibles de l'obtenir.
Ces établissements, dont Je me propose d'étudier ici les plus notables, ont, depuis trente ans, en démocratisant le commerce de l'argent, activé, à Tenvi les uns des autres, la mise en branle des écus, jadis immobilisés dans les bas de laine. Ils ont contribué par là à accroître la [troduction et conquis ainsi des titres à la reconnaissance, puisque chacun sait, sans être grand clerc, que c'est d'une auj^mentation du nombre des paires de souliers que vient l'augmentation du nombre des g;ens chaussés.
On ne connaissait naguère que deux espèces de banques : d'un côté, la banque d'État, institution nationale et tutélaire, mais attachée au rivage par ses devoirs plus encore que par sa grandeur, emprisonnée dans des règlements que le souvenir de mésaventures historiques avait dû rendre très étroits; d'un autre côté, des banquiers privés : émetteurs, escompteurs ou « cambistes p, suivant leurs spécialités, la plupart, en province, de médiocre surface; quelques-uns, à Paris, enrichis par des opérations heureuses, mais travaillant pour leur compte personnel et ne se croyant pas investis d'une mission sociale. C'a été le caractère des sociétés de crédit — caractère qui du reste leur est commun avec les grands organismes de ce siècle — que, préoccupées seulement au début de réaliser des
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bénéfices pour leurs actionnaires, elles ont peu à
peu ^lisse^, par une pente insensible, à cette silualion d'établissements semi-publics et d'intérêt général qu'elles occupent aujourd'bui dans l'opiniaiK
Leur objectif consistait à faire en très grand de très petites affaires, à devenir le banquier de la classe rao^/enne, la plus nombreuse, qui jusqu'alors n'avait pas de banquier. A eux quatre, le Crédit lyonnais, le Comptoir d'Escompte, la Société générale et le Crédit industriel ont ensemble 300 000 comptes de cbèques. L'on voit bien la ditTérence de leur clientèle avec celle de la Banque de France par le montant relativement minime de chacun de ces comptes comparé à celui qu'ils atleig^nent à la Banque officielle : à cette dernière, le solde d'un compte particulier est en moyenne de 38000 francs; au Crédit lyonnais il n'est que 6000 francs. Seulement le nombre des comptes ouverts par le Crédit lyonnais est de 155 000» tandis que celui des clients de la Banque de France ne dépasse guère 15000, soit le dixième de l'autre. Loin de se contrarier, chacun de ces rouages a son rôle distinct. Les sociétés de crédit proclament hautement qu'elles ne pourraient subsister sans la Banque de b^rance, dont l'org-anisation, plus parfaite que celle de n'importe quelle banque d'Etal, très supérieure notamment à la Banque d'Angleterre — qui fait l'admiration de tous les gens incompétents, — sert
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de base aux transactions sur la totalité du territoire.
Unir la puissance des capitaux et des relations (l'une banque d'Étal à la souplesse, à lespril commercial d'une banque privée; varier le traitement de la clientèle suivant les circonstances; fuir le machinisme inflexible sans se départir des règ;lcs qu'impose la prudence dans un colossal maniement de fonds, tel était le programme. Les financiers qui lui sont restés fidèles, ou qui, l'ayant passagèrement perdu de vue, ont su revenir bien vite à son exécution, sont ceux qui dirigent à jtrésent le» maisons les plus prospères.
Une innovation de ces banques collectives, c'est la publicité de leurs bilans et de leurs entreprises. La pénétration du grand jour, le contact avec l'opinion, signalent les conceptions actuelles, aussi bien dans l'industrie privée que dans le domaine polifique. Les idées anciennes sur la pudeur des chifl'res, .sur ce que les liommes d'ancien régime nommaient le a secret des finances », ne s'accommodaient pas d'une pareille audace. C'était un système, pour les banques d'autrefois, de s'envelopper de mystère. Par ce procédé, qui donnait libre cours à des appréciations exagérées, leurs encaisses apparaissaient au public comme des puits sans fond. On suppose, écrivait en 1721 un négociant estimé, que le numéraire de la Banque d'Amsterdam « est de 3000 tonnes d'or, qui, évaluées à
1 00 000 llorins la tonne, feraient un produit presque
infroyahle... » Lorsque les armées fi'ançaises, au temps de la Révolution, envahirent la Hollande, il ne se trouva pas à Amsterdam la ving^tième partie de ce que représentait celle somme. A Hambourg", les teneurs de livres faisaient serment de ne point révéler le total des dépôts entrant ou sortant, et, grâce à leur silence inviolable, la situation de la banque demeurait ignorée. Fidèles h ces errements, les maisons privées s'appliquent encore à maintenir dans l'ombre leurs divers mouvements de capitaux, pour ne point exciter l'envie en cas de gain, et ne point provoquer de panique en cas de perte. Lors du vote par les Chambres de l'impôt sur les opérations, de bourse, le plus riche banquier privé de Paris cessa immédiatement de recevoir les ordres de bourse, parce qu'il ne lui convenait pas de soumettre ses livres à la vérification du fisc.
Cette publicité, h. laquelle ils sont voué.s par leur constitulion, n'est pas sans porter parfois préjudice aux établissemeuls de crédit : ils en tirent pourtant grande force en ce que, manoeuvrant sous les yeux de leurs aclionnairea, de leurs clients et de leurs rivaux, ils ont dû resserrer leur gestion et leur comptabilité, afin de ne pas donner prise aux cpîr tiques. A mesure qu'ils grandissent en effet, grossit le mécontentement des intermédiaires qu'ils suppriment, et les intérêts menacés par leur marche se coalisent pour leur barrer la route.
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Un avantage encore de ces vastes usines, où l'argent, manipulé sans cesse, entre et sort sans se reposer janiais, est de recueillir les parcelles de capitaux sans emploi pour les mettre à bas prix au service de ceux qui les font valoir. Par là leur action a été immense sur le loyer des fonds de roulement du commerce. Elles ne jouent pas d'autre part un moindre rôle dans ce que l'on peut nommer la colonisation pécuniaire. Leurs agences, qui se ramifient chaque jour, sont les postes avancés de l'argent français et par là même de l'inQuence française.
Les ressources sont de deux sortes : le capital souscrit par les actionnaires, les dépôts de fonds à vue ou à échéance fixe. Du premier, les directeurs peuvent disposer à leur g^uise, en spéculations multiples, seules susceptibles de procurer de gros bénéfices, mais capables aussi de causer de forts mécomptes, La plupart se bornent à consentir à leur clientèle, sur ces fonds sans emploi, des prêts qui s'élèvent, dans les quatre principales sociétés, à 450 millions environ. Ces sommes, aux yeux de la banque, ne sont pas immobilisées : elles permettent aux industriels de payer des marchandises qu'ils emmagasinent, à certaines époques de l'année, pour les écouler ensuite après les avoir plus ou moins transformées.
Nul compte ne doit rester perpétuellement débiteur; autrement la société de crédit deviendrait le
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rommantlitaire do sps clients, et c'est ce qu'elle retloule par-dessus tout. (les « découverts », suivant le terme en usage, la maison de banque les accorde comme une récompense à ceux qui lui remettent une bonne quantité d'effets à l'escompte, parce qu'elle se conlente souvent, sur des avances de plusieurs centaines de mille francs, d'un interdît très modique : 4 et demi ou 4 pour 100. Il y aurait folie pour l'établissement à mettre ces sommes, qui lui sont ducs, on balance de celles qu'il doit luimôme au public; il ne pourrait jamais recouvrer les premières avec la môme rapidité qu'il devrait payer les secondes. Il ne saurait sonjSfer davantage à immobiliser les déptMs k vue et les comptes créditeurs dans une entreprise de longue haleine, voire la plus avantageuse, puisqu'il n'est pas aisé de réaliser les sommes ainsi engagées, que rétabli.sseraenl est tenu de rembourser lui-même à première réquisition.
De même les valeurs mobilières, fussent-elles des meilleures, de celles qu'on e.st convenu d'appeler « de tout repos *, subiraient, en cas de grave perturbation, ,une baisse énorme au moment précis oîi rétablissement aurait besoin de les vendre. C'est l'éventualité dont les Chambres se sont maintes fois préoccupées pour les caisses d'épargne. Mais les déposants de ces caisses, créanciers de l'Etat, se doutent bien qu'ils ne pourraient, en pareil cas, Être remboursés à bureau ouvert, et
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qu'il leur i'au<Irail nccejtler los échéances que leur débiteur fixerait par une loi. Les établissements privés ne sont pas en même posture : si leurs clients se contentent d'un demi ou 1 pour 100 d'intérêt, c'est afin d'étro sûrn do loucher à leur g-ré le montant de leur avoir. A la première alerte, ils accourent; ta simple déconfiture d'une société importante suffit pour attirer à toutes les autres un run aux dépôts. Ce fut ce qui arriva lors de la chute de rancien Comptoir. La déclaration de i^uerre de i870 enleva en quelques jours au Crédit lyonnais TO pour iOO de ce chapitre, à la Société générale 8S pour 100. On estime que la panique légère amène 25 pour 400 de retraits, la grave 30 à GO pour 100, la très grave 75 à 90 pour 100. II faut toujours être prêt à ces catastrophes.
Les seules destinations rémunératrices de ces 1600 millions auxquels s'élèvent, dans les grandes banques de dépôt, le.s sommes remboursables à vue, sont Tescompto des effets de commerce et les emplois passagers que la Bourse oflVe habituellement aux capitaux sous forme de report. Pour que les sociétés do crédit soient en mesure de tenir leurs promesses, il faut que l'encaisse, le portefeuille des traites bancables et l'argent placé en reports, égalent les dettes exigibles à toute heure. Tandis qu'alTolé par quelque krach, par la crainte d'un bouleversement social ou d'une complication extérieure, le bourgeois se présenterait aux guichets,
rétablissement tairait, en quelques heures, réescom|ilé k la Banque de France de volumineuses brochettes d'effets et en aurait rapporté des liasses de billets bleus et des sacs d'espaces sonnantes.
Lors du dernier emprunt d'un milliard, le Crédit lyonnais souscrivit personnellement au Trésor une son>nie de 300 millions de francs, qu'il venait de se procurer à la Banque par Tescompte de tous ses effets d'une échéance de quarante-cinq jours au plus. Le léger hénéfice que celte maison, après la répartition définitive, retira de sa souscription compensa à peine les frais, la perte d'intérêt de sommes improductives pendant plusieurs semaines; mnis son unique but était de manifester, par une fierté légitime, la solidité de son portefeuille.
Ainsi, quoiqu'elles lui fassent une redoutable concurrence, les banques de dépôt s'appuient sur la Banque de France, au point que toute l'économie do leur système dépend de l'existence de celle-ci, Chose curieuse, la Banque de France, en aïeule indulf,'enle, préoccupée avant tout de l'intérêt public, voit ses jeunes rivaux d'un bon œil, et s'applique plutôt à faciliter leur œuvre qu'à l'entraver. On n*a pas à craindre que les bureaux de la rue de la Vrillière manquent de billets en cas de panique : ils sont toujours à cet égard abondamment nantis. Une loi, qu'une après-midi suffirait à voter si les circonstances l'exigeaient, leur permettrait de livrer au public un milliard et davantage. Au moment de
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la conversion récente de la renie 4 1/2 pour 100» bien qu'il semblât probable qu'aucun remboursement ne dût être demandé par les rentiers, le ministre des Finances voulut néanmoins prendre ses précautions. II prévint le gouverneur de la Banque du besoin éventuel que pourrait avoir l'État de quelques centaines de millions. M. Burdeau parlait de 500 : M. Masmin lui conseilla d'en demander 800, et, quelques jours après, les 800 millions de billets étaient tirés et signés, prêts à sortir des caisses au premier appel. Ils y sont rcslés sans emploi, ou, s'ils ont pris leur vol, ça été pour les nécessités périodiques de la circulation, qui exige chaque année le renouvellement du tiers en moyenne des billets de banque. Mais ce petit fait montre que les établissements de crédit n'auraient aucune peine à convertir en espèces leur portefeuille d'effets.
A une condition cependant : c'est que ces efTets de commerce seraient eux-mêmes de bonne marchandise. Les législateurs naïfs qui songèrent à faire régler par les pouvoirs publics Femploi des dépôts, et qui permettaient de les affecter à l'escompte du papier, n'avaient oublié qu'un point dans les minutieuses prescriptions projetées : c'est qu'il y a des traites de 10 000 francs qui valent 10 000 francs et d'autres qui ne valent pas deux sous. Rien, dans leur tournure extérieure, ne distingue celles-ci de celles-là* Elles ont même pby-
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sioiiomio, in*''nic allure; la seule dillùrence réside dttns la quaJilé des signataires i?t dans le motif du lirngc de la leltrc de change. C'est là ce qui fait que les unes sont « saines », comme on dit, et que les autres ne le saut j)as.
Sur le marché, le crédit d'une signature n'est nullement [U'oportionné au ehiiïre de la fortune ou même au aijjîtal de la maison qui a émis ou accepté relTel. II y entre une grande part d'appréciation morale. Des traites au bas desquelles se trouvent les noms de Mallet ou d'Hotting-uer sont bien plus haut cotées dans ropinion que du papier émis par des banquiers beaucoup plus riches peutêtre, mais moins anciens. Ces si^^nalures de premier ordre n'abondent pas d'ailleurs sur la place : elles sont toujours plus demandées qu'olTerles. Ainsi MM. de Holhsctiild fn^rcs sont de très petits clients pour la Banque de France; ils ne lui donnent que fort pou d'effets à rescompte, et, si Ton ne trouve guère leur papier dans la circulation, c'est qu'ils le nichètent souvent eux-mêmes. Bien des grands finiuiciers ou des sociétés importantes agissent de façon semblable, suivant leurs disponibilités.
En revanche, il est des noms tellement « mauvais », que leur présence sur une traite, comme tireurs ou comme endosseurs, suflît à la faire écarter de Tescomfdc par la Banque, lors même que, par une hypollièse invraisemblable, celte