‹ Le mécanisme de la vie moderne (volume 4)Chapitre 2 sur 29 · LE PROGRÈS · texte numérisé non relu

LE PROGRÈS

En partant pour ce voyage d'exploration à travers les organes compliqués de l'existence actuelle, je n'ai emporté dans mes bagages aucune provision d'optimisme, nul parti pris d'entonner l'hosanna du siècle qui s'écoule, ou d'écrire une ode au Progrès. Ce pauvre Progrès, oserait-on bien en parler encore? On l'a tant vanté naguère ; il est maintenant de mode d'en médire. Où donc est la vérité?

Quoi de plus facile à ce sujet que de plaider le pour et le contre, puisqu'en effet il y a l'un et l'autre, ici, comme en toutes les choses humaines, si relatives! Le progrès industriel

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la grande et facile prodiiclion,

crée la granae ei lacuc proaiicuon, mais crée aussi l'excessive concurrence et la surproduction ruineuse. Par lui certaines besognes ouvrières — surveillance des riîichines — sont devenues moins pénibles; mais certaines autres — travail au fond des mines — le sont devenues davantage. Le progrès médical empêche beaucoup d/enfants de mourir; mais il fait vivre bien des êtres défectueux, dont la vie n'est qu'une douleur prolongé. Le progrès inlelkchtel ouvre, développe et affine l'âme des masses. Grâce à lui le peuple lit, comprend, désire, pense et sent davantage, et par là il jouit; mais par là il soufre aussi. Car c'est tantôt jouissance et tantôt sou irrance de sentir, penser et désirer. Qui prétendrait qu'un artiste fût, par profession, plus heureux qu'un labou- Teur etqu^il soit plus dur de remuer des moellons que des idées? Le progrès politique a fait lever d'innombrables créatures qui autrefois naissaient à genoux; mais les plus hauts d'alors étaient aussi un peu à genoux, et le respect féodalj immeuble par destination, avait toute la banalité d'une attitude séculaire. Le régime nouveau a cela de bon que, remplaçant un

rand sceptre par dix millions de petits, il pousse les ambitieux à s'occuper des aiïiiires de [ ces petits, par intérêt sinon par goût; mais le ^■louvcau régime a ceci de mauvais que les ^ketits devenus rois, ont acquis des Oatleurs, ^qui se moquent d'eux et les nourrissent de chimères, à peine mclccs d'un grain de bon sens. ^ Cependant ce régime a cela de bon qu'au plein

Njour de la discussion les ctiimères ont cbance ■e s'évanouir et que le grain de bon sens a cbance de germer.

1 Ainsi, pour mesurer et comparer deux états I matériels ou moraux d'un peuple, il ftiudrait cliiiïrer le pour et le contre, soustraire des gains obtenus les pertes éprouvées; la différence, si une pareille arithmétique était praticable, représenterait un résultat positif. Ce 1 résultat paraîtrait mince toujours, au gré des contemporains trop exigeants. Il paraîtrait pré- Lcieux aux yeux des anciens, s'ils revenaient en ^fc monde. Et — me sera-l-il permis de le ' dire? — l'on peut assimiler à ces anciens tout bomme de notre temps qui a impartialement interrogé l'histoire : la connaissance du passé i apprend à aimer le présent.

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Elle lui enseigne aussi à ne pas rêver de rêves : tant qu'on n'aiira pas supprimé la mort, on n'aura vraiment pas réalisé le souhait |irincipal de l'unanimilé des êtres, à l'exception des suicidés. Du moins faudrait-il allonger la vie, dans sa durée réelle ou dans sa durée utile en réduisant les non-valeurs qui Fencombrent : enfance tardive, vieillesse précoce, sommeil inerte, infirmités et maladies; toutes périodes au cours desquelles ce qu'on nomme « vie )> ne consiste guère qu'à n'être pas dans le tombeau.

II conviendrait aussi de perfectionner notre corps. Quelle misère et que de fois on l'a déplorée 1 Ces « princes de la création » qui n'ont ni la force, ni l'adresse, ni les sens aiguisés de cent espèces d'animaux grouillant dans ce modeste univers I Quelle honte d'avoir de si mauvais yeux, de si piètres oreilles, un odorat si grossier; de ne pouvoir se promener librement ni dans les airs, ni sous les eaux, d'être plus faciles à ég;arer qu'un pigeon, plus sujets à estropier qu'un chat, et de n'égaler pas même, dans la prime jeunesse, les exploits amoureux du coql

nous dominer la nature que par ce seul côté, de Rouelle amélioration urgente notre intelligence ^Ke ressent-elle pas le besolD I C'est pitié de ne ^Bavoir rien sans l'apprendre, et d'apprendre ^K^vec tant de peine, si lentement, et par eonsé- ^^uent si peu, que ceux parmi nous auxquels nous donnons les titres de savants ou d'habiles ne sont que des ignorants épouvantables, qui ont seulement quelque notion d'une certaine petite chose, comme résoudre un problème, peindre un tableau, lire une vieille inscription, prononcer un discours. Mais, parmi celte élite, pas un peut-être ne sait faire tout cela, pas un certainement ne saurait en outre jouer du Tiolou, bâtir une armoire, diriger un bateau et empêcher un poêle de Tumer.

Il y a le cœur enfin, le malheureux cœur de

rhommel Combien de progrès lui seraient

cccssaircs pour qu'il nous donnât pleine satis-

ctionl En lui conservant toute son élasticité,

ute sa sensibilité du côte de la joie, le réfor-

Tnatour aurait à le paralyser tolalemcnt du côté

e la douleur. Voilà qui n'a pas encore été

ouTé! Quel charmece serait d'avoir nombre de

passions, d'ambitions, d'affections — j'entends de belles et de raisonnables — qui, satisfaites et victorieuses, donneraient le bonheur, et qui, déçues ou brisées, ne causeraient nul chagrin I

Ces hommes idéalement transformés, dont je trace l'esquisse informe, combineraient à coup sûr une <( vie moderne » assez digne d'être vécue, il y aurait ph\isir à narrer pour nos descendants les changements accomplis dans ces jours prodigieux.

Hélas! Que notre humble « mécanisme » est éloignéde laréalisation d'un pareil programme! Étroitement confinés dans Tatmosphère sèche et raréfiée du bon sens, dans le compartiment delà vie matérielle, nous verrons seulement en décrivant ses rouages, en démontant ses ressorts pour mieux saisir leur jeu, comment nos concitoyens sont désormais mieux nourris, vêtus, meul^lés, mieux logés et éclairés que leurs pères; comment ils peuvent se procurer des plaisirs que les générations précédentes ignoraient, tels que de voyager ou de lire; comment la création d'un oulillage collectif, l'emploi meilleur des ressources communes a su donner plus de

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iens en partage à l'heure présente, plus de sécurité au lendemain.

La « vie moilcrne » ainsi machinée, par une suite d'efTorts, autrement que l'ancienne, est meilleure à certains égards, plus douce; elle ne Test pas à tous les égards. Ce n'est pus une consolation pour qui perd une Temme aimée, ou pour qui devient aveugle, de se dire qu'il a la chance de vivre dans on siècle où l'on a inventé

s chemins de fer et créé le papier de bois.

Les chapitres qui suivent monlreront ce qu'a fait ce siècle pour les vendeurs de travail, ces simples soldats sans héritage, épars dans la plaine, que les uns appellent des « ouvriers », des faiseurs d'ouvrage, et les autres des « prolétaires w, des faiseurs d'enfants. Ces chapitres feront aussi apercevoir de quelle manière ont été acquis les résultats actuels, par quelle force pontanée, invincible, que, faute d'une expreson meilleure, on nomme la « force des choses ».

ux qui ont en mains ce dangereux outil, la puissance publique, et qui s'offrent de bonne foi à l'employer au profit de chères multitudes, pourront se convaincre que, marchat-il à la vitesse de cinq lois à l'heure, un Parlement

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brasserait et rebrasserail les codes de fond en* comble sans parvenir à nous donner 50 grammes de bien-être par tête, et même sans que la somme des jouissances que les citoyens ont à diviser entre eux s'accrût seulement d'un morceao de sucre ou d'une chemise. L'Élat ne peut pas plus enrichir les cûntribuiihles qu'un nourrisson ne peut nourrir sa nourrice.

Un gouvernement peut procurer des bienfaits d'un certain ordre; il ne procure pas tous les ordres de bienfaits. L'égalité, la liberté politique sont des maîtresses à aimer pour ellesmêmes; elles donnent k leurs amants vraiment épris la félicité exquise de leur possession, sans les entretenir, par-dessus le marché, dans une oisive et universelle aisance. A se tromper sur ce point on risque de commettre mille fautes, et les fautes ici se paient souvent avec des vies et toujours avec des souIÏVances.

Avant d'étudier d'ailleurs, dans ses procédés et ses résultats, l'évolution du progrès moderne, il est bon de dépouiller toute illusion : les bienfaits de la civilisation présente ont eu le sort réservé à beaucoup de bienfaits; ils n'ont engendré que l'ingratitude chez ceux qui

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les recueillent aujourdliui. Jamais ce peuple ' français que nous sommes n'a été aussi heureux qu'à Fheure actuelle, et janiais il ne s'est ' cru plus à plaindre. Ses doléances ont grandi avec son bien-être et, à mesure que sa condition devenait meilleure, il la jugeait pire. La L caractéristique de ce siècle favorisé entre tous ^Hst d'être mécontent de lui-même.

^H 11 n'y a pas lieu de s'en étonner. Les siècles ^antérieurs présentaient l'image d'une société au repos; le xix"" siècle offre le spectacle d'une société en marche. Cependant, au point de vue

N social, l'aristocratie et la démocratie ne sont bas aussi différentes en réalité qu'elles croient rêtre en principe : la première édicté la stabi- ' lilé indéfinie des situations au proOt des gens ^J'en haut; la seconde promet la mobilité per- ^Huanente des destinées au profit des gens d'en ^Kas. Mais la première n'a jamais pu faire observer absolument ses lois, et la seconde ne pourra jamais tenir complètement ses promesses. Il y a toujours eu beaucoup d'instabité même parmi les privilégiés de droit d'une aristocratie; et il existera toujours un cerlain nombre de privilégiés de fait, même parmi la

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