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masse mouvante d'une démocratie. Seulement cette masse contemporaine supporterait plus volontiers l'égalité dans une misère stagnante que l'inégalité dans une croissante aisance. Ses réclamations proviennent, non pas de ce qu'elle manque du nécessaire, mais de ce que quelques citoyens ont acquis ou conservé du superflu.
A ces regrets, nul remède. Il n'y serait pas donné salisfaclion, lors même que l'organisme du monde futur se perfectionnerait encore cent fois plus qu'il n'a fait jusqu'ici. N'oublions pas que la richesse consiste dans la possession, non de la chose belle, mais de la chose chère c'est-à-dire de la chose rare; or M. de la Palisse eût observé qu'il est impossible qu'un objet puisse être à la fois très rare et néanmoins possédé par tout le monde. Les grands magasins fournissent un saisissant exemple de cette valeur d'opinion : ils s'appliquent sans cesse à mettre à la portée de tous des objets dont le plus grand mérite et l'attrait principal étaient d'être diflicilement accessibles par leur prix; mais, lorsque chacun a constaté que 1' « article » rare est partout, nulle part aussitôt on
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ne le veut plus avoir, et il tombe dans le mépris.
Puisqu'il ne paraît pas jusqu'ici possible à l'humanité de vivre sans rien faire, l'idéal consiste, pour atteindre un degré plus haut de bien-être matériel, à augmenter les salaires tout en diminuant le coût des marchandises; de telle sorte que la journée de labeur représente un nombre sans cesse accru de kilos de blé, de litres de vin, de mètres de drap, ou d'entrées au cufé-concert. Ce problème, en apparence insoluble, de payer la main-d'œuvre plus cher, tout en abaissant le prix des objets manufacturés, importés du dehors ou tirés du sol national, le progrès moderne l'a résolu au plus grand profit de la classe des travailleurs de tout ordre qui forment la grande masse de la nation. La différence a été trouvée, soil sur la réduction de valeur et de transport des matières premières, soit sur le perfectionnement des procédés de fabrication, grâce auquel un ouvrier, payé plus cher, revient encore à meilleur marché qu'autrefois, parce que la quantité des marchandises qu'il produit a augmenté plus que son salaire.
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Ces marchandises, une fois créées pt rinduslrie, il appartient an commerce de les faire parvenir à leur adresse, de les « écouler », comme on dit vulgairement, détaillées en petites parcelles selon les besoins minimes mais variés de chaque consommateur. 11 importe que le commerce ne fasse pas renchérir exagérément les objets, qu'il ne cherche pas à obtenir un courtage excessif pour son rôle de distributeur; autrement Téconomie réalisée par les ateliers serait mangée par les boutiques el perdue pour le public. La transformation du commerce, dans l'acception la plus vaste de ce mot — non seulement du commerce des marchandises en général, mais aussi du commerce de l'argent que l'on nomme la banque, — se liait donc intimement à la translormation de l'industrie, pour tirer la quintessence des ressources qu'offre cette planète aux plus difliciles de ses hôtes, pour obtenir la plus grande somme de jouissances en échange du moindre etfort.
Je ne crois pas, je l'avoue, à une moindre inégalité des conditions dans l'avenir, parce qu'on ne pourra jamais niveler ui la santé, ni
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intelligence, ni la volonté, ni restrf^indre ce domaine du hasard qui tient une place si grande dans la vie de chacun de nous, et que des lois plus libérales, des communications plus rapides, permettent des spéculations plus vastes, partant plus lucratives. Il y aura donc toujours de gros lots, dans la loterie humaine, comme il y en a parmi les obligations démocratiques que la ville de Paris oITre à ses prêteurs; il y aura de gros lots pour les hommes, il faut cela pour améliorer la race, comme il faut des prix pour les collégiens et pour les evaux et des timbales au sommet des mâts cocagne. Et ces gros lots continueront à provenir de toutes les mises perdues. L'on persistera d'ailleurs, parmi les porteurs de numéros non gagnants, à protester contre rhonnètcté du tirage. Toutefois les gémissements les plut; forts ne cesseront de venir de ceux qui n'ont pas pris de billets à la loterie, c'est-à-dire des paresseux et des incapables, insurgés perpétuels contre « l'inégale répartition des produits du travail! >> Ceux-là pourtant, ces « exploités », comme ils s'intitulent, ainsi que les autres de Telfort
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commuQ, de la marche du temps dans lequel ils ont la bonne fortune de \ivre. Ils recollent, tout en mcuigrcaDt, les fruits des arbres qu'ils n'ont point plantés.
L'homme se regarde beaucoup moins qu'il ne se compare. La plupart de ses privations, comme de ses jouissances, sont de comparaison. Non absolues par conséquent, mais relatives, ou, si l'on peut dire, d'une réalité factice. Il n'est au pouvoir de personne de toujours rire ni de toujours pleurer. Les plus malheureux saisissent^ pour se réjouir, de vulgaires prétextes, et, pour être absurde, leur joie sans base n'en est pas moins de la joie, l'épanouissement d'une heure. Les plus heureux trouvent à s'affliger des raisons futiles, et leur douleur, bien qu'illusoire, n'en est pas moins de la douleur.
A mesure que les individus se mêlent et que les conditions s'améliorent, le pauvre a plus de ressources, de lumières et de désirs, mais ses désirs surpassent perpétuellement ses ressources. Lors même que nous serons parvenus à doter le plus déshérité d'entre nous d'aliments abondants, de vêtements confortables,
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d'un agréable logis et beaucoup de loisirs, le tout eu échange d'un peu de travail, croyezvous donc qu'il se reconnailia heureux? Oh ! que non pas! Et qu'est-ce donc que le bonheur? Hélas! c'est précisément la satisfaction de ce que nous sommes, de ce que nous avons; c'est la résignation. Cette résignation est le contraire du progrès; et le contraire de la résignation l'ambition , l'efTort et le progrès même. Mais l'ambilion et relTort ne sont pas le bonheur, sauf pour quelques {lileltuutes de la chasse aux joies temporelles qui aiment mieux courir que tenir et préfèrent voir le gibier en plaine que dans leur assiette. Donc le bonheur n'est pas le progrès, l'ardeur au mieux, qui est profitable à la collectivité, et eo quelque façon destrucleur du bonheur de l'individu, parce qu'il le pousse à n'être jamais satisfait. A cet égard la civilisation, qui donne tant de jouissances réelles, ne donne pas le bonheur moral; peutêtre même lui est-elle contraire, parce qu'elle suscite plus d'appétits qu'elle n'en assouvit et que les tristesses imgiuaires ne sont pas les moins poignantes. S'il y avait des hommes immortels, la mort ne serait-elle pas beaucoup
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plus triste pour les autres? Si personne, comme a dit Pascal, « ne s'est jamais affligé de n'avoir pas trois yeux », c'est apparemment parce que personne ne les a jamais eus; du jour où un seul Français posséderait ce troisième œil, tous les autres Français seraient inconsolables aussitôt de ne plus en avoir que deux.
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