‹ Le mécanisme de la vie moderne (volume 2)Chapitre 2 sur 20 · L'HABILLEMENT FÉMININ · texte numérisé non relu

L'HABILLEMENT FÉMININ

Chapeaux de feutre et de paille.

Faut-il so vêtir ? — Illusions utiles ; les bienfaits du voile. — L'oiseau bleu n'est bleu que de loin. — Le « divertissement » du costume. — Sa transformation moderne par les moteurs à vapeur. — L'élégance d'autrefois. — Le « chapitre des cha* peaux ». — Couvre-chef de 400 francs. — Le bonnet, symbole de l'égalité. — Chapeaux de « feutre » en laine ; chapeau de « paille » en bois. — Castor et « demi-castor ». — 70 millions de lapins sur nos têtes. — La mise en œuvre du poil. — Les manufactures de « melons » et de « cloches ». — 0,30 cent, de matière première. — Paille d'Italie. — « Cornets » de « pointes » de Florence. — Le travail dans les caves. — Tresses de « pédales » d'Allemagne et Belgique. — Fibres d'arbustes et copeaux de bois. — Paille de riz. — Panamas — Yokos et choucliou.

Nourris et logés par la nature, les animaux, les plantes, sont aussi par elle confortablement vêtus,

LE UÉCANI8ME DE LA \1E UODERNE. 1

t LR MftCANlSMR OS I.A VIP. MODERNE

i^uipc's (le couvertures suffisHntes : plunifis ou laine, écorcfs ou coijuilles, t'ilt; leur a lout donna. Seul, sous le ciel, l'homme est nu; il ne trouve en venant au monde ni le vivre, ni le gîte, ni le couvert. Il a dû emprunter à de plus favorisés que lui, pour se cacher sous leurs dépouilles, le poil et le cuir, la soie et le coton.

A-t-il eu tort ? Peut-être se serait-il, à la longue, accoutumé à sa nudité ? Des peuplades sauvages, sous une latitude à peu près semblable à la nôtre, ne paraissaient point souHrîr de rai)sence des maisons de confection, lorsque nous sommes venus leur faire honte de cette indécence. Nous-mêmes gardons toujours, exposées aux intempéries, les plus délicates parties de notre corps : la bouche, les yeux, le nez et les oreilles. Il n'y a pas de longs siècles (ju'un paysan, travaillant en chemise au cœur de l'Iiiver, répondait à un bourgeois qui lui demandait comment il pouvait supporter celle misère ; " Vous, monsieur, vous avez bien la ligure découverte ! El moi, je suis tout iiguru ! i> Les gens du peuple en Orient ont, a cause de l'usage du turban, la tftte très sensible au froid; mais non les pieds, par suite do leur ignorance des chaussures.

M'est avis pourtant que la créature civilisée agit sagement, — ■ toute convenance à part, — en s'appliquant cette enveloppe artificielle, éluî flexible et mouvant, qui pour socle a des bottines et pour couvercle un cliapeau. L'eslhélique gêné-

l'babillement FËUINin 3

lie y gagne beaucoup : les tares, les dt^>formations, 'les laideurs se dissimulunt ou s'atli^nuenl ainsi ; or la race humaine ne conljonl pcut-Olrc pan un sujet tout à fait réussi contre mille plus ou moins manques.

L'halii Hument introduit donc parmi nous un peu fie beaulL-, do charme et, à tout le moins, de mystÎTe, Mystt-re non point insondable, à dire vrai, ce qui est un grand mérite. Pour des êtres placés comme nous sommes, entre ce qu'ils connaissent trop cl ce qu'ils ne peuvent du tout connaître, c'est donner de l'intérêt ^ la vie que de savoir créer des myst(!res pour les débrouiller, des boîtes à surprises pour le plaisir do les ouvrir, des joujoux compliqués pour en piînétrer les ressorts. Caclior ce qui se devine, imaginer ce qui se cache, apercevoir enGn ce qu'on imagine, sont de si sages raffinements de la sensualité visuelle qu'on n'inaugure jamais une statue sur nos places publiques sans la vêtir au préalable de quoique lustrine, dont l'enlèvement tait tout ie piquant de la cérémonie ; tellement le voile toujours justiGe son existence par l'attrait que chacun éprouve i le soulever.

S'il est vrai que l'oiseau bleu ne soit bleu que do loin, qu'il perde sa couleur lorsqu'on l'approcbe, et que ceux qui parviennent i le saisir ne tiennent li; plus souvent qu'un vulgaire pierrot, le « voile », c'est-à-dire l'habillement, n'eût-il pour lui que d'entretenir dans les rapports des deux sexes, cbez

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la femme, celte grâce exquise la pudeur, chez riiomme, ce don iiicslîmable l'illusion, qu'il mériterait pour cela seul toute notre reconnaissance. Mais il y possède d'autres titres : il représente un « besoin », comme le manger, le boire ou le dormir ; moins général, si l'on veut, et quelquefois môme factice, mais non pas moins impérieux:.

Il fait partie de celte diversion ou « diverlissement » qui, suivant le mot de Pascal, nous occupe et nous empêclie de songer à notre malheureuse destinée. On frémit en supposant l'homme sur lo globe sans faim ni soif, ni sommeil, sans soucis d'honneurs ou de volupté, en un mot sans aucun besoin à satisfaire, sans aucun désir à réaliser, sans aucune chimt;re à poursuivre, n'ayant plus ainsi d'autre distraction que do se creuser la tôle en regardant ses jours s'enfuir et la mort s'approcher. Il ne l'attendrait pas ; l'ennui le chasserait prématurément de ce monde, tandis que l'appétit de ces multiples besoins Vy relient cl l'amuse.

Or rien n'anmse plus la moitié féminine de notre cspE'ce que lo soin de sa parure ; elle y consacre, dans les classes où elle a du loisir et quelque argent, une notable portion de son temps et de ses ressources. Même elle excède parfois celles-ci : de combien de ménages le bonheur n'a-t-il pas sombré dans des Ilots de dentelles? Mais ces tentations de la verlu par la toilette sont de toutes les époques. Ce qui caractérise au contraire le costume contemporain, à commencer par le n chapitre des clia-

L HiBII-LKMENT FfclItNI

[peaux », c'est la quantité de menues satisfactions i se trouvent mises, par l'ingt^niosilé moderne, à iiortvc de la masse la moins fortunée.

Les 9 000 moteurs à vapeur, d'une puissance ^g^obale de 254 000 clievaux, employés par les manufactures françaises de vêtements et de tissus, liicn qu'ils représentent, en force, plus du cinquième de toute notre macUinerie industrielle, — ■ hemins de fer non compris, — ne peuvent donher aucune idée de la transformation accomplie ^ans ce domaine par les innombrables mécaniques , multipliant la force par Vadrense, nous ont oté d'un chilfi'e inouï de « bras « artiGcîels : ""aiguilles, ciseaux ou navettes, esclaves dociles, muets et sobres, progéniture immense d'un peuple que l'on accuse de ne plus engendrer assez d'enfants.

Le même habillement, que les Français de i9û2 paient annuellement deux milliards, coûterait sans. doute le triple avec les procédés usités il y a un siÈcle; et, comme la nation serait incapable de se livrer à une dépense aussi forte, chacun devrait 1 contenter de trois fois moins de vêtements, do unge ou de chaussures qu'il n'en consomme aujourf hui .

( Du moins parmi les classes populaires et dans la tetito bourgeoisie dont le luxe relatif date d'hier; |Dr pour les riches, l'élégance n'a pas sensiblent augmenté. En fait de costume masculin elle a i&me diminué; l'uniformité démocratique do la

LE UÉCAMSIUF. UI'I LA Vlli: UODEIlI^ff

misé à déchargé les seigneurs du xx° sil'cle d'une somptuosité jadis oliligatoire.Tûul, ce qu'un « plurimiltionnaire " d'à présent peut mettre de plus cossu sur sa tôle, consiste en un cliapcau de soie de 2u francs. Au moyen âge un « chapeau de hièvrc », hrodij d'or ou de salin, valait une centaine de francs de notre monnaie, et ce n'était pas le plus onéreux de son espace : un couvre-chef garni de perles montait sous Philippe le Bel à plus de 400 francs de nos jours.

Plus tard, quand le chapeau do castor se vendait 80 francs, comme sous Louis XIII, ou mëmo 40 francs, ainsi qu'à la Dn de la monarchie, et que les cliapeaux communs, en vigogne, allaient de 20 à 30 francs, le peuple portait des bonnets de colon ou de laine, unis ou bigarrés, plats ou pointus, mais toujours de petits prix : 1 fr. 60 à 3 francs. Le cliapeàu faisait partie de certaines livrées ; pour les laquais ou les valets de ville, les bourreaux ou le^ croque-morts, ils valaient de 10 6 23 francs suivant le galon dont ils étaient ornés. Le chapeau Commença à se répandre lorsque l'industrie, pour quelques francs, put on établir de durables : les « bonnetiers », l'un dessi.\ anciens corps d'état de Paris, — dont le nom allait devenir un contresens, puisqu'ils se mirent à vendre des bas, — durent se consacrer aux extrémités inférieures de la généralité des citoyens, dont la tête leur échappait. Mais le chapeau était, en 1793, encore assez aristocratique, puisque le bonnet jacobin put

lïtre prtîscûlé au prolûlaire comme lu synil)olc> d« r^galilé.

Dans la loilelle fémiiiine, le bonncl s'esl montré plus opiniâtre, mais il ost manifestement vaincu. « Jeter son bonnet par-dessus les moulins, » ou H avoir la tête prts du bonnet, o sont des mélaphores archaïques que nos petits-neveux ne comprendront plus sans commentaires. Bonnets enrubannas des douairières, que prenaient les dames décidément mûres, le jour où elles arboraient la vieillesse, le renoncement aux prélentîons et aux conquêtes; bonnets tuyauti^s des ouvrières et des servantes, embll-rae si palpable do vertu, que la bonne « portant cbapeau » n'avait guère cbance do se placer dans les ménages bourgeois, qui llairaient sourcilleuscment chez elle l'inconduite; tous ces bonnets ont disparu des villes et la lille des champs délaisse à son tour sa fanchon d'indienne ou son hennin féodal pour le chapeau k fleurs de S fr. 50.

Ce n'est pas que nos contemporaines se soient résignées au niveau économique sous lequel se complaît le aexe fort ; celles qui se piquent de a braverie », comme disaient nos grand'mferes, se dérobent tant qu'elles peuvent à l'uniforme de ce siècle désempanaché et, faute de se tirer du commun par la forme de leurs chapeaux, elles s'en distinguent au moins par le prix de leur modiste. Mais elles n'arrivent pas à payer beaucoup plus de 15Û francs les capotes signées des meilleurs

noma; tandis qu'on i340 un chapeau do velours fin t;lail vondu 230 francs ot qu'une grande dame d'alors déboursait 2 000 francs do noire monnaie pour un cliaperon brodù d'oiseaux cl d'armoiries. La femme du menu peuple, a. moins de se contenter d'un rt^seau de lin do 60 centimes, payait en ce temps-là son chapeau de paille 2 fr. 40 et son bonnet de toile environ 4 francs.

a Feutre » et « paille u servent encore, dans l'industrie, à désigner les diverses familles de couvre-chefs ; mais les matières premières dont ils se composent, sans parler do leur mise en œuvre, ont sing'ulitremont varié : beaucoup de chapeaux do feutre sont en laine, beaucoup de chapeaux de paille sont on bois.

A mesure que le castor, trop rudement pourchassé dans les Montagnes Rocheuses, devenait rare et enchérissait sur les marchés d'Europe, on le mélangea à d'autres poils moins précieux, — d'où, lo demi-castor — ; puis on se contenta de lo poser « on dorure », sur les anciens feutres à haute forme d'un gris rosâtre, à raison de 30 grammes par chapeau. Depuis que le poil do castor vaut 180 francs le kilo, son usage est presque nul. Le rat musqué aux reflets d'argent, importé de Buenos- Ayres, et le rat gondin, sorte de loutre terrestre, que les États-Unis vendent 45 francs la livre, sont trop coûteux aussi pour Étro pratiquemment utilisés.

L'Allemagne nous envoie, avec ses propres

Hdai

BAnlLLEMENT FEMIKIN

iJ^vreB, ceux d'Autriche, dps Balkans et d'Asie, lU'ellc centralise dans ses foires. L'Angleterre p(5die les « garennes » d'Ecosse et d'Australie; s c'est surtout avec la dépouille di> nos lapins lationaux ([ue les manufactures françaises confectionnent le « melon » pour les chapeliers et ia « cloche 1) pour les modistes. Sur 80 millions de jicaux de lapin ou de lièvre, annuellement rasées ,ns notre pays, 70 millions environ viennent des amples clapiers indigi-nes. Le lièvre a la spécialité de fournir les sortes ii longs poils; le garenne est recommandé pour les qualités mates ; mais, suivant la préparation et le foulage qu'il leur fait suhir, lo fabricant obtient avec les humbles lapins de chou, tantôt le feutre « poncé » ou « taupe u, imitation de velours, tantôt le « posé " ou le « 11aland » (juijoue la loutre.

Pour qui s'intéresse au détail et aux dessous des lioses, je dirai que notre chapeau rond ordinaire isorbe à peu près 100 grammes de poil, dont le irix est d'environ 1 fr, lîO. Il représente ainsi la mturededeux lapins domestiques ; il en faut quatre |u'on emploie le garenne, parce que l'animal, l'état sauvage, a le poil moitié moins abondant. Des humbles mains du « chineur », qui s'approisionne chez les ménagères, les gargotiers ou Implement dans les boîtes d'ordures, les peaux de [aplus arrivent, par l'intermédiaire {le marchands petits et gros, à l'usine du préparateur. Elles y Bubiasent l'opération préliminaire de 1" « éjarrage

ICANISMR DE th VIE I

en passant sous une lame de couteau qui les purge do loulo la bourre folle ou duvet ; on les (I secrète », pour favoriser le feutrage, en les plongeant dans une eau additionnée de mercure et (l'acide nitrique; enfin on les rase. Ce travail naguère fait à la main, puis au moyen do la roue, qu'un homme actionnait en marchant comme l'écureuil dans sa cage, est mainlenant exécuté par une macliino d'invention américaine. La plupart des mécanismes dont se sert la cliapellerie actuelle ont été imaginés aux Ëtats-Unis.

Les tondeuses font 3 000 tours à la minute ; chacune, desservie par un ouvrier, découpe par jour 1 100 peaux, dont le cuir déchiqueté, comme une poignée de crin ou de ficelle, tomhe à terre tandis que le poil apparaît proprement rangé sur un plateau. Le premier se transformera en colle de peau; le second, vendu par hottes d'à peu près 40 toisons, est destiné à couvrir nos têtes, A l'Exposition universelle de 1867, le puhhc s'arrêtait émerveillé devant un appareil, où des lapins, introduits vivants d'un côté, ressortaient de l'autre à l'état de chapeau. On abusait un peu de la crédulité des visiteurs. Le chapeau, ainsi obtenu, ne provenait pas du lapin qui semblait destiné à le fournir, mais d'un de ses frères; c'est-à-dire de poil préparé et mis en place à l'avance pour une manifestation ostensible, La métamorphose complète aurait exigé beaucoup trop de temps, par les soins préalables qu'elle comporte.

t. HABIULEUENT FËJIIMN

Tout le poil recueilli sur le corps d'une mf-ine bôle n'a pas, au reste, la mômo valeur : avant (l'ëlreliNTé au comineroe il est soumis ù un lri< délicat. La pelure du litvre, par exemple, trois nuances distinctes : d'un jaune ^ris à '. pointe, noire au milieu el blanche contre la cliair; celle-ci, dite « émoucJiée », so paie le double du la précédente. Dans la peau de lapin lo dos fournît une marchandise appréciée cinq fois plus cher que le ventre; pour le castor, c'était exactement lo contraire.

Convertir en un tissu compact el solide ces poils, qu'aucun lien n'unit plus entre eux hien que, serrés côte à côte, ils ofirent encore l'apparence d'une brosse trës douce, est ce qu'on nomme le « feutrage, » On commence par les secouer, les souffler » en terme technique, pour les épurer entiërement. Puis vient 1' o arçonnagc a : l'ouvrier promenait, sur les brios alors brouillés et agglomérés en légers flocons, une corde à violon dont la vibration les crêpait, les fouettait comme une crî'me, les étalait enfin en nappe régulière. Le duvet commence déjà à s'entrelacer et à prendre corps. Le u bastissage » lui donne une forme conique, celle d'une cloche où d'un filtre k liqueur de grande dimension. Le « marcliago » et le « couchage » complètent la besogne, en pliant, serrant et aplatissant ces cornets, en réglant leurs dimensions sur celle d'un patron de papier.

Après un « mouillage » indispensable pour lui

donner de la consislnnce, rt^toffe est portée à la te foule ». Plongés en de vastes baquets de fonte, dont l'eaii, maintenue îi la température invariable do 100 degrés, contient une dose légère d'acide sulfurique, les prestigieux bonnets pointus de tout à l'heure, faits, semhiait-il, pour des pierrots géants, s'étriquent et se rétrécissent à vue d'œil, pendant qu'ils sont brassés, tordus, roulés et tripotés en tous sons. Ils se réduisent enfin au quart de leur développement primitif; tandis que leur substance gagne en épaisseur et en force ce qu'elle perd en étendue. Au sortir de ce bain où souvent elle reçoit par la teinture sa couleur définitive, la « cloche » est amenée au point où les fabricants de « formes » féminines en prennent livraison.

Le rôle du manufacturier est achevé, celui do l'artiste commence. En effet, s'il subsiste encore dans les faubourgs, quelques ateliers presque familiaux, rappelant, par leurs procédés manuels, l'ancienne organisation du métier, le temps où chaque ouvrier confectionnait lui-même ses chapeaux du commencement à la fin, — il n'en produisait en moyenne que deux par jour, — l'ensemble de la main-d'œuvre est devenu presque partout purement mécanique. Depuis « la souffleuse » et la " bastisseuse à injecteur u, jusqu'à la « fouleuse » à marteaux ou à rouleaux, la transmutation du poil en feutre se fait automatiquement, y compris le « dressage » des chapeaux d'hommes sur des modèles de bois, qu'épouse la « cloche » humide

l'hABILLEKEKT FâMININ

icore au sortir de la foule ; lout jus(]u'à 1' « ap- -êt n où passent les coilïcs masculines que l'on :ul rigides et jusqu'au ponçage k la pierre et au tpier d'émeri. Cette oxteusioa du machinisme a réduit peu à peu le prix de façon du chapeau, au huitième de ce qu'il coûtait naguère. 11 est descendu de 4 francs à 1 fr. 30 et enfin à fr. GO.

Ceci ne suffirait pas à expliquer comment le lapeau mou ordinaire arrive à pouvoir se veudre franc seulement au commerce d'exporlation, si l'on ne savait qu'une invention moderne a remplace le <i feutre n, — c'est-à-dire le poil de lapin — par toison dûs agneaux, ou même pai' les déchets du ignage des laines. Ces derniers, hien qu'ils nons jenncnt de loin, — la France ne produit pas de ine assez fine pour cet emploi et lire ses approlionnements d'Australie, du Cap ou de la Uépulîquc Argentine, — ne reviennent pas, tout préai-és, à plus de 2 fr. 50 le kilo. Il en faut 100 à 130 grammes pour faire un chapeau, dont la matière no représente guère, jiar consécjuent, plus do fr. 30.

C'est, jusqu'ici, le dernier mot du bon marché, le vendeur de ces chapeaux de laine à un franc, les cliapeaux de feutre les plus communs ne rût pas au-dessous de 2 fr. 63, — ne parvient k retirer un bénéfice que par lenormité de sa duclion. Nous avons, en France, des usines qui Tcnt quotidiennement 1 000 chapeaux ; il en sle une à Bruxelles qui fabrique 2 000 chapeaux,

H LR MACANfSNK UE LA VIE MODERNE

cl la plus imporlanle du globe, à Buenos-Ayrcs, aLteiiit 3 000 par jour.

Dans ces vasles élablissemcnls la laine n'est pas aeultîmenl ic ouverte », cardée, bâtie en cône comme le feutre et dressée ; le cambrage, le tournurage des bords, l'appropriage au fer qui donne le brillant final, tout cola se fait à la vapeur, au moyen d'appareils perfectionnés sans cesse par les industriels des deux liémîsphères, sous le coup de fouet d'une concurrence acharnée. Tel est l'article de grosse consommation, variant à peine, un peu plus haut, un peu plus bas, un peu plus plat, un peu plus rond, mais uniforme chaque année, et tiré à des centaines de millions d'exemplaires pour les têtes quelconques de la plèbe masculine.

Pour les femmes au contraire, le prix du feutre n'a guère d'importance ; brute, la plus chère des et cloches n ne dépasse pas i francs, tandis qu'elle vaudra 130 francs peut-être au sortir de chez la modiste en renom. Une différence analogue existe, entre les deux sexes, pour ces coiffures d'été que l'on continue à qualifier « chapeaux de paille », bien que la tige des diverses céréales n'y ait le plus souvent aucune part. Ici pourtant la matière même peut atteindre, par le travail dont elle est l'objet, un cbilTre trts élevé. Telle est en ce genre la classique « paille d'Italie. » La plus fine provient des ( pointes » du seigle, récolté avant sa maturité, dans quelques districts de Toscane. Les « pointes, » en langage de métier, ce sont les sommités de

> L HABILLEUENT FEUIMN

chaque tube, une longueur d'environ 25 cenlimèlres auprès de l'iîpi. Le resle porle le nom de « pédalo a s'emploie fcnilu, est moins ferme et a moins do valeur.

Avec ces « pointes » de Florence les paysannes [ti cru confectionnent les capelines ou « cornets a ''d'Italie, sortes de sacs pointus, si souples et si moelleux au touelier qu'on dirait une t^tolTe. Les plus beaux peuvent valoir jusqu'à 200 et 300 francs : chaque tresse est faite de i3 bouts de paille et le cornet se compose de 220 rangées de tresses « remmaillées » ensemble. La paille devant rester humilie, pour ne point casser, l'ouvrage s'exécute dans des caves; aussi demande-t-il de longs mois, parce qu'une ouvritTe, sous peine do perdre ses yeux, ne peut s'y adonner plus de quatre heures par jour. De pareils chefs-d'œuvre ont du reste étiS trîîs rares de tout temps, et Paria tout entier n'en possJïde pas plus de quelques douzaines.

Mais rilalic du Nord et la Suisse nous fournissent, à des conditions assez modestes, des tresses issues de la « pédale » du froment. Achetées par les négociants parisiens, elles sont envoyées dans l'est et le midi de la France, où nos villageoises trouvent leur gagne-pain de l'iiiver à les coudre et à les façonner en' chapeaux. Quant aux pailles d'origine française, elles sont trop grossières pour cet usage : riafere et le Tarn-ct-Garonne cultivent exceptionnellement quelques graminées destinées ■AUX sortes les plus communes; tandis qu'il nous

16 I.R HliCANISMB DR LA VIR HODBRNE

vionl (le la tresse eslimi^e d'Allemagno ou d'Angleterre. Est-ce prédisposition de certains sols? Seule, par exemple, la province de Liège est capable de fournir la « corde «, ou paille à picot, supérieure par l'éclat à celle môme de Florence, Tout un coin de Belgique vit de cette industrie; l'enfant y commence à tresser dès le jeune i\ge, plus tard il apprend à coudre et, ouvrier adulte, vient tous les ans, eu décembre, a Paris, repasser et h bloquer » des chapeaux sur les moules jusqu'en juin, oi!i il retourne travailler à la terre dans son pays.

La lutte est ouverte, d'ailleurs, pour cette marcliandise comme pour toutes autres, entre les produits du monde entier : ainsi les « paillassons anglais, un moment en faveur, ont été « tués par les tresses de Chine et du Japon ; ainsi encore la paille, dans son ensemble, a peine à se défendre contre les copeaux de bois, les feuillages, les Hbres d'arbustes ou de légumes, dont l'ingéniosité coutemporaine tire sans cesse de nouveaux éléments de chapeaux. Vers 1840 naissait îi Strasbourg^ dans la Lorraine allemande le chapeau de latant^' ou palmier « yarey «, dont la matière première venait de Cuba. Plus tard apparut le « panama originaire de la république de l'Equateur, où il était fabriqué avec la feuille du bombo-naxa.

Léger, d'un porter agréable et d'une apparonctf bien plus belle qu'aucun de ses similaires de l'égoi que, il agrafa la vogue aussitôt. Ce premier coni de la bourgeoisie française avec le nom de l'isthme

qui devait plus lard lui couler si clier, fut i! de peu do durée.

• Chacun a son panama i

Moi j'ai beaucoup d'peine i\ m'acouLumcr au panimia,

cliaulait un personnage comique dans un vaudeville de 18Î12, Le panama a reparu, comme cliapeau, et a joué son rôle dans des scènes politiques toutes récentes et moins gaies. Mais ce n'était plus le vrai panama : le couvro-clief a nationaliste u qui lui empruntait ce nom provenait en général du bois do nos peupliers indigènes. De même les fibres découpées des saules que l'on cultive à Carpi, près de Modèue, portent, on ne sait pourquoi, le nom de II paille de riz. »

La moitié des « chapeaux de paille » d'aujourd'Iiui sont des cliapeaux de bois ou de sparte : le jonc commun de la Chine a fourni ces rustiques (1 yokos, n qui rentraient plutôt dans l'article vannerie. Mais leur aspect fruste de paniers fut justement ce qui séduisit les femmes, jusqu'au moment où les magasins de nouveautés en ayant inondé la place, lorsqu'on les vit affichés à fr. 25, ils devinrent universellement odieux. Le chapeau dit « rotin », originaire de Java, où d'ailleurs il se fabrique avec l'épiderme du bambou, eut peu aprîîs le même sort : depuis longtemps connu, son prix élevé l'empêchait do se répandre; les marchands étant parvenus à l'offrir à meilleur marché, il fil fureur; mais sitôt que chacun s'aperçut qu'il

18 LE H&CANrSHË DE LA VIB MODERNE

cessait d'Clre rare, il lomha dans le dernier mépris.

Heureux l'inventeur d'uni; nouvelle tresse, s'il réussit à tenir secrî^te, pendant quelques années, la nature du végétal qu'il a su lancer ! Le premier qui, vers 1890, reconnut dans un melon de la Réunion, appelé « chouchou, » que les naturels du pays excellent à ilécorliquer, la propriété de fournir des fibres souples, lustrées et légères, baptisa ce produit du nom de h yedda », pour dérouler les investigations de ses confrères, et, grâce au monopole dont il jouissait, vendit i23 francs le kilo les tiges découpées do ce légume qui vaut maintenant 20 francs, depuis que la source en est connue. Il en fut do môme du « yowa », que l'on fit passer pour venir des Indes, mais qui s'exportait réellement d'Haïti.

L'inédit de la matière ou la bizarrerie du dessin, — tel celui des coiffes de paille qui copiaient exactement dus sièges de chaises, — ne constituent pas seuls le luxe de celte industrie ; il se fait en Argovie des broderies de paille, imitant la dentelle, ouvrages riches et chera ; en Bohême, on mélange à la paille des lames de soie naturelle ou artificielle, du bois, du crin de cheval. Les modèles do gaufrages, godrons, reliefs et passementeries de paille, remplissent des albums entiers chez les négociants do gros. Chez la modiste, les nattes, déjà teintes en diverses nuances ou enduites de produits chimiques, sont mariées à des gazes multicolores et traitées de cent fagon:

Les u formes » et les modistes.

Lq fabricant de carcasses. — Les n coilTos u. — a Demi-ferme et n souple-souple u. — Commont s'invuntent les formes. — Enlro bond et volée. — Los chipeauï dopnis iOO ans, — Cno colloelion de gravures (la modes. — Comellca, tricornes. milrOB, bouitingolE, tarbans, casquettes, bandaux, bavotets et loigi n Mouvement de Iwfds o et a cbiBonné d'ûtolTog ». — Le d'automne chez la grande modisto. — Histoire do Caroline Boboi — L'ateliur des modistes. — GamisBeuses et « grandes ] niièrcs ». — Uélail d'un cliïpcau â 2 fr. T5. — Los ciiontes. Une note de 74 OUO francs de cliapoaut. — Modistes deprovlni

La « forme » est le domaine d'un intermédiaîra^ spécial : le fabricant de carcasses, cliez qui les feutres entrent en « cloches », los pailles en tresses ou en cornets et la sparterie on pièces, pour s'y modeler au goût du jour, et en ressortir sous des apparences qui rappellent vaguement, tantôt le l»ourrelct d'un bébé ou le sombrero d'un planteur, tantôt les antiques aumusses des chanoines ou les « bourguignotes a ogivales, empruntées aux gens de guerre du xv' sifecle. Les feutres sont d'abord K apprêtés m, c'est-à-dire trempés dans la gomme adragante, ou d^ns celle des cerisiers de la forêt

80 I.E HilCAKISUR DE LA VII! HODERItR

Noire, qui les pénî-tro et leur donne du corps, Sécliés à l'étuvo, puis rafraicliis et assouplis par un passage à la vapeur, ils sont enfln appliqués, — dressés — sur des moules de bois, dont ils prennent le galbe et la structure. Un travail à la brosse, à l'éponge et au fer chaud leur communique le brillant déEuitif.

Les types trop contournés ou renversés pour se laisser « bloquer i» d'une seule pifice sont façonnés en deux morceaux, fond et bords, que l'on assemble ensuite par la couture. Les simples coiffes de tulle, avaçit d'être corsctéea de laiton, subissent une préparation analogue sur des gabarits de cuivre brûlants. Quand à la sparterie, employée à faire les h passes », partie comprise entre la calotte et les rebords, c'est un léger tissu de bois, longtemps importé de Russie et d'Autriche, fabriqué à Paris maintenant, à qui l'amidon confère une rigidité variable depuis le « demi-fermo « jusqu'au « souple-souple ».

Les menues fournitures sont ici de peu de valeur : une carcasse de tulle de coton coûte fr. 50 et se confectionne en vingt minutes ; mais les moules coûtent 20 francs en bois et 63 francs on cuivre. C'est la grosse dépense des industriels de cette catégorie ; c'est aussi la raison d'être de leur bénéfice et le secret de leur succès. L'une des maisons notables de la capitale, qui livre aux modistes 50 000 chapeaux par an, établit chaque année environ 600 formes différenlos en bois, dont la plupart no

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irveiit à lirop qu'un lièa petit nombre d'exemplaires. Quelques-unes seulement rt^ussissenl, et doivent compenser tous les débours. Dans la ferveur de la nouveautfî, durant les premières semaines qui suivent leur apparition, celles-là se rendent jusqu'à 23 fraucs, six fois le prix de la tatière.

C'est un métier que l'inventiou renouvelle sans

cosse, où les idées se bappent, comme 00 disait

jadis, « entre bond et volée ». Le hasard y joue

rôle : l'un des plus acbalandés aujourd'hui

8 cette branche de négoce me coulait que son

re, apprenti chapelier en 1848, désireux d'offrir

une griselte qui accueillait ses hommages, un de

ces petits cadeaux qui entretiennent... l'affection,

s'avisa, faute d'argent disponible, de lui fabriquer

capeline, en collant sur du carton la peluche

le soie dépiautée d'un vieux chapeau d'homme.

résultat fut jugé admirable ; le jeune ouvrier

iommen(;a et perfectionna son type, pouvant

peine suffire aux commandes. De là l'idée lui

nt de faire d'autres chapeaux en étoffes de fan-

lïsie : il créa des ateliers, étendit sa clientèle, et

lurut à la tôtc d'un des premiers comptoirs do

[a place.

Les dames ont, depuis trois ou quatre cents ans, surmontiî leur chef de tant d'appendices qu'elles ontnommé a chapeaux », ou qui ont passé pour tels, (ju'il semble difGcile do découvrir, sur ce terrain, du neuf qui ne soit pas un peu vieux. Aussi est-ce

HL cou s

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(lu passé que la plupart des inventeurs actuels tirent leurs inspirations ; la maison Liez posst^ile une collection de livres et de gravures de modes, du xvi° siècle jusqu'à nos jours, supérieure dit-on, au point de vue de la variété, à celle mt>me de la Bibliothèque nationale. Elle a figuré à l'Exposition dernière, et les amateurs l'estiment à un prix énorme. Il y a de tout dans cette galerie, qui commence par le minois folâtre d'une reine de la main gauche, en 14~0, et se termine par la silhouette pensive d'un « trottin » de 1902.

Que d'imagination, juste ciel ! et combieu les hommes ont do génie pour avoir su accommoder tour à tour, au visage féminin, des encadrements si variés et si contraires ; de ces coiffures sphériques, carrées ou pointues, tantôt élancées et sveltes, tantôt aplaties et écrasées, les unes ressemblent à des cornettes de religieuses ou à des tricorues do mousquetaires, les autres à des mitres d'évèques DU à des bousingots de marins. Il eu est qui copient le turban des bédouins ou le ii corno ii des doges do Venise ; il en est qui rappellent le bandeau des reines ou la casquette d'automobile, flanquée depuis peu des ailes de Mercure. Des « tromblons » à panaches ont été délaissés pour des ir calèches u à bavolets, et parfois les tètes sont passées brusquement d'un attirail formidable qui les enclavait jusqu'au cou à des toques qui couronnaient à peine le sommet du crâne.

On ne sait quoi admirer davantage, de la plaatî-

h HABILLEMENT FɻIPiIN

cité des faces humiiincs qui, si bizarrement enchâssées el ombordurâes, contÏDUent de plaire, ou do rincoluTOHce des goûts qui atlaclient successivement les agrémcnU el la bienséance à des choses tout opposées. Car les parures mises aujourd'hui au rang des choses passées et qui no sont plus ont, chacune en sa nouveauté, embelli celles qui les portèrent.

Au fait, n'est-ce pas naïveliS de s'étonner des révolutions delà mode dans le costume, lorsque la mode change sans cesse, au long des siècles, dans le parler et dans le style, dans le gouvernement el dans la cuisine, dans les parfums et dans les dévotions, dans l'ameublement et dans les idées, dans les divertissements et dans les études, dans les relations des sexes et dans les rapports de famille, dans les arts et dans la façon de vivre, dans la morale mCme et par exemple dans ce qu'on appelle « l'honneur », enQn dans tout ce qui nous intéresse, dans tout ou presque tout ce que nous disons, pensons, aimons, louons ou méprisons ?

La mode ayant donc beaucoup changé dans les chapeaux, c'est, semble-t-il, une tentative' très supérieure aux forces d'un simple fabricant que celle de découvrir un « mouvement de bord », un « chiffonné d'élolTe, une « pose de plumes ou de fleurs », une courbure enfin, un pli ou une disposition quelconque, que nul avant lui n'ait imaginé. Il en rôve pourtant et va par la ville, ra>il ouvert, là où le monde se réunit, il hante les musées,

^^ une

I UBCANISHE PF. I.A VIE MODÏ

întorrogc les provinces ot l'étranger, rcclierclie les accoulreraents populaires et cueille ses modelés « à la pipée ». Les tln^âtres lui sont aussi de grand secours; les actrices qu'il coifle laneent ses créations : un chapeau porté par l'Iiéroïne d'une pièce à succls donnera le style k toute une saison.

La grande modiste, qui acliî:te feutres ou pailles ainsi façonnés, les modifie encore. Souvent elle en ordonne d'avance le dessin à sa guise, ou l'exécute clle-mônie en coUahoration avec ses « premières ». On lient conseil en septembre ; chacun arrive dans le bureau do la patronne avec son sac plein do projets en papier ou en mousseline; chacun s'efforce de sculpter ses idées en tulle ou en sparteric. Le résultat obtenu est successivement essayé sur vingt-cinq lêtcsdela maison, pour en mieux apprécier la perspective dans tous les sens et en corriger les défauts. L'ouvrière qui veut arriver se laboure la cervelle sans relâche ; son imagination, pour 6trc fertile, doit demeurer perpéluelleraent en éveil. Celle dont ses compagnes disent pUisaniment « qu'elle n'attrapera pas de méningite » n'a aucune chance de parvenir. Or « la mode » réserve à ses élues des situations très lucratives.

Je ne parle pas des privilégiées qui fondent et dirigent les maisons célèbres, dont le nom fait autorité dans les boudoirs comme celui des classiques dans les écoles. Celles-là sont « nées dans une peau de bonheur », suivant l'expression de la

^%ABILT,(ÎMENT FÉMININ

légende Scandinave pour les enfants h qui loul doit réussir dans la vie : Ode, Alexandrîne ou HoRdo sous l'Empire; aujourd'hui Virot, Heboux ou Estlier Meyer, Leurs signatures, au fond des chapeaux, suffisent à en doubler la valeur ; elles atteignent ou dépassent le million comme chiffre d'affaires et réalisent une moyenne de 400 000 francs de proGt net. Ces gains distribués à des actionnaires, lorsque la raison sociale ne représente plus qu'une société de commerce quelconque, sont, chez une des grandes « faiseuses n du jour, exactement partagés entre la maîtresse et ses ouvrières. Cette moitié des bénéfices y est répartie entre 70 personnes à peu près, dont quelques-unes ont touolié de ce chef, l'an dernier, jusqu'à 16 000 et 20 000 francs de gratification.

La patronne à qui ce procédé généreux mérite une mention spéciale, M"' Caroline Reboux, était la quatrième enfant d'un homme de lettres marié il une fille noble et pauvre ; il laissa les siens, on mourant, dans un état voisin de la misère. Placée à 18 ans, comme sous-maîtresse, dans un pensionnat de Fontainebleau où elle s'ennuyait ferme et ne touchait nul appointement, elle revient à Paris, en quête d'un emploi meilleur, et reçoit l'hospitalité d'une amie qui logeait dans le Iiaut de Montmartre, au troisième étage,

La « dame du dessous », qui faisait des chapeaux la fit entrer, après lui avoir vaguement enseigné son état, dans une maison d'exportation où eUe

ijlait surtout omployéc aux réassortiments et aux courses, avec la nourriture pour tout salaire. Admise ensuite, comme garnisseuse à 100 &ancB par mois, clicz une véritable modiste, son goût personnel commençait à se développer, lorsque, aprîîs son mariage, elle résolut de travailler chez elle à façon : on la payait 3 francs par chapeau et elle en confectionnait six par jour.

Cependant, sur le conseil d'un marchand de soieries et d'un fabricant de tresses de paille qui lui offraient du crédit, elle osa s'établir à son compte ; petite boutique au fond de la cour, rue de Richelieu, au loyer annuel de 700 francs, où, faute de bonne, la nouvelle a marchande de modes n frottait ellemême son parquet cl repassait ses rideaux. La clientèle «bourgeoise » était lente à venir ; souvent il fallait vendre, le cœur serré, ses modMcs inédits, troussés si gentiment et sur qui l'on fondait tant d'espérances, à des confrères de province auxquels, seuls, en reviendraill'bonneur.

Peu à pou le nom se répétait pourtant. — « Connaissez-vous, ma chère, cette petite Rebouxl n — De l'une à l'autre l'adresse se colportait; chaque jour amenait de nouveaux visages. Entre temps la modiste avait monté ses prix et s'installait dans un local plus vaste. Elle y fut vite débordée et déménagea encore. La renommée était venue, éclatante, irrésistible, se propageant, comme le feu dans la paille, dans les mémoires passionnément badaudes des mondaines qui sacrent la réputation.

URILLEHENT I

Les étapes succeasivca parcourues, dans son i cension vers le succès, par la personne pliilan^n Ihrope dont je viens do conter l'histoire, résument la diversité de besoffne et di' situation des modistes d'aujourd'hui.

Autour des longues tables de l'atelier, oîi les grands manchons verts concentrent la lumière des lampes électriques, sont assises coude à coude, ici les « petites mains » à 50 francs par mois et les premiferea apprfiteuses, là les garnisseusea ordinaires et les a créatrices » du rang supérieur, à ElOO francs de gages mensuels. Sous les doigta do celles-ci, les informes choses de luUe ou de carton, qui ressemblaient tout à l'heure à des sacs d'étoffe ou à des moules de pâtisserie, à des tambours de basque ou à des boîtes à bonbons ayant reçu des coups de poing, prennent doucement, tout doucemont, l'aspect de chapeau.

Tandis que de leurs mains sortent des objets gracieux, ces jeunes et fraîciies créatures travaillent en riant, et leur gai babil forme une musique agréable. Elles paraissent s'amuser de leur ouvrage; elles l'aiment en tout cas et sont flères quand elles voient « leurs » cliapeaux paaser, dans la rue, sur des fronts qui en soient dignes. A l'atelier, la majorité des ouvrières sont des épouses ou des vierges sages. Les vierges folles dominent parmi les demoiselles des salons de vente, dont le principal mérite est d'essayer les modèles en les faisant valoir sur des forêts de cheveux; car un chapeau sur le eham-

pignon n n'existe pas », il nt; commence « dVlre » que sur une lêle.

Il faut fixer le choix des clientes, tandis qu'affairées elles vont d'un coin à l'autre, parmi ces longues tipcs de bois où se balancent les coiQiirca fleuries, — parterre à la française planU^ de rosiers greffés, — et tandis qu'anxieuses, elles restent devant la glace, les traits crispés par le doute, se souriant à elles-mêmes avec angoisse parce qu'elles ne sont pas tout à fait sûres d'ôtre, avec ces oiseaux, ou ces fleurs, ou ces rubans, aussi jolies qu'elles peuvent être jolies. Les maîtresses vendeuses apprécient d'un coup d'œil l'cstiiétique de chaque physionomie : elles savent, par des cadres harmonieux, raccourcir les longs nez et rabattre les nez relrous- 8i)S. On ne les écoute pas toujours : l'étrangère, entichée d'un « Montespan » volcanique qui ne lui va nullement, prétend, malgré tout, qu'il lui aille ; la bourgeoise placide qui demande « le chapeau de M"" X.,,, » flambante divette du boulevard, scrail furieuse qu'on lui déconseillât trop d'en faire emplette, comme ne convenant pas à son genre de beauté.

11 est dans la « Mode » beaucoup de déclassées qui, réduites au travail manUcl, ont choisi cette profession pour son côté artistique. Le goût y est la qualité nécessaire; ce (|ui donne au personnel un caractère plus relevé, plus délicat, que celui de la coulure. Cela le rend aussi plus coquet; la modiste s'attife avec un rien ; d'un journal plié en

l'habillement fémimn deux elle se faisait une « tournure a. En un quarl d'heure, tout un atelier d'ouvrirres se transforma, un soir, par manière de jeu, en un salon de femmes décolle léea.

L'air familial d'un calme atmosphère, les visages sûrs du lendemain, que l'on rencontre en certaines maisons, et qui contrastent si fort avec les descriptions pessimistes de sociologues (!imiaents, ne sont pas, — il faut le dire, — le partage de toute la corporation. Il y a toujours des quartiers réservi^s à certaines branches de commerce : une centaine de boutiques formaient, dans le Palais-Royal de la Restauration, les galeries de bois appelées « le camp des Tartares, » trts improprement, puisqu'il ne s'y trouvait guère que des modistes. Aujourd'hui la rue de la Paix, où stationnent, le long de chaque trottoir, trois coupés de front entre 4 et 6 heures de l'après-midi, possède trente-sept modistes sur

PI parcours de 270 mètres.

C'est la mode du monde, du moins celle du beau monde » de tous paya. Là sont les garnissGuses que l'on s'arrache à prix d'or, les « grandes premières » rétribuées même pendant leurs vacances. Ailleurs la situation change : une « bonne main, n qui peut gagner jusqu'à 150 francs par semaine pendant la saison, se fait 40 francs avec peine durant le chômage; en descendant un à un les échelons du métier on arrive aux appréteuses à 2 fr. 50 par jour. D'ailleurs, dans le commerce ^J^portation, dans la fabrication de gros, qui

fournit la grande masse des coiffures féminines, la division du Irnvail cesse ; chaque ouvrière établit seulft son chapeau pour une somme qui varie de 3 francs jusqu'à fi". 40. C'est lîi, le dernier mot du bon marclié : il s'applique au cliapeau de deuit, en crêpe anglais, à 23 francs la douzaine. Une femme arrive à en faire quinze par jour; ils se composent d'une carcasse de fr. 25 et d'un mfetre d'étoffe à p fr. 83.

Un peu au-dessus figure le chapeau de 2 fr. 75, — prix de vente, — qui ne revient pas à plus de 1 fr. 90, Car le marchand doit gagner, brut, 30 p. 100, sur lesquels il préltve ses frais généraux. La façon est à peu prfcs la même que pour le précédent et les fournitures comportent deux mîîtrea et demi de ruban à fr. 20 le mètre, et un piquet do Heurs à fr. 23. Puis on arrive au i ' demi-bourgeois, que des industries spét offrent à prix fixe ou qui sont marqués « à l'œil », à des taux variables, suivant leur aspect plus ou moins flatteur, par les magasins de nouveautés. Pour ces derniers, au reste, la lutte est difliCLle ; ils ont beau « sacriBer a les articles chers, leurs rayons sous ce rapport demeurent ternes et les bonnes faiseuses croient déchoir en entrant à leur service.

Avec le prix augmentent et la façon et les fournitures : celles-ci reviennent plus cher qu'on ne se le figure. li semble qu'il entre si peu de marchandise dans un chapeau. Les grandes maisons ont

une ou plusieurs employées exclusivement pr^tposées à la manutention el au contrôle des matibrei mises en œuvre par l'alelier : elles établissent, sin une fiche si'part''e, le diîlail do chaque coiiïure, inscrivant, au-dcssoua du chiiïrn in variable 10 francs pour la façon, la valeur d'achat des «toEfes, fleurs et plumes, des colifichets multiples, (les riens délicieux qui en font l'ornement. En haut tle ces feuilles, constituant l'étal civil de l'objet, sont ménagés des blancs, où l'on porte le nom de la g;arnisscuse, do la vendeuse et enfin de la \ sonne qui l'achète.

Au bas figure le total des débours..., que l'oaH double pour déterminer le prix de vente. Le b6nëJ lice est donc de (JO francs sur un chapeau doJ 120 francs. Est-ce trop payer l'inspiration et J génie se peut-il marchander? Le fait est qu'il l marchande souvent et que souvent il se livre gratis. Une cliente gentille, mais peu aisée, demanJ de-t-elle un rabais ? La maison, sur sa belle mi n'hésite pas à le consentir ; il y a beaucoup de s tinient dans la mode et la réclame y est toujours utile. C'est ainsi que les actrices paient un prix t faveur ou que l'on propose même à quelques-unej de leur fournir pour rien leurs chapeaux « ville », h la condition de leur faire aussi les c peaux, de tiiéâtre, qui constituent la meilleure deï publicités.

Parmi les élégantes enragées, parmi les ( pndaines richement pourvues, qui commande!

Nanisme de la vik xodbhhe ique ann^e pour BOOO cl (iOOO francs, — un procès récent, plaide devant le tribunal Je la Seine, mit aux prises avec sa modiste, pour un solde de facture assez bénin, une dame qui avait en cinq ans, fait emplette de 74 000 francs de chapeaux, — il se trouve, d'assez nombreuses défaillances à passer aux profits et pertes... ou à peu prfcs. Une maison connue, désespérant d'obtenir de l'épouse, attrayante mais insolvable, d'un député de l'Ouest, paiement d'une note do 12 000 francs, fit opposition sur l'indemnité parlementaire du mari, non moins dénué de ressources que sa femme, et finit . par obtenir un jugement qui lui alloue, jusqu'à règlement définitif, la somme de SO francs par mois. Les accidents de ce genre sont moins fréquenta dans le commerce de gros ; mais il y faut compter avec les voyages et les avaries qui fanent les chapeaux : les modistes de province, pour ne se point charger de marchandises, demandent à Paris, de droite et de gauche, de nombreux n choix à condition » au moment des fêles, quittes à renvoyer plus tard ce qu'elles n'ont pas écoulé.

Les oiseaux. — Paradis cl couraucous ; n multiGIs n et ■ gorgw ■l'acier u & 150 fritncs. ~> La imittitianii : vraies et fausses n aigreLles ». — Les races clispames ; 1' o argus s. — Pluinagea factices ot imaginairug. — Ailes de pie, guuacliées k la main. — Espèces Biotiquea ou eommunce. — La u fantaisie ■. — Les pluraes d'autniclio dans le pass^, — Autruches de Syi'ic, d'Egypte et du Temcn. — La disette de plumes au milieu du iii> siècle. — Elevage de l'autruclie domestique au Cap. — Les plamea « H doublures o. — Les « couteaux ». — Le blanchiment et la teinture des plumes. — Les fleurs artificielles d'autrefois. — Les a chapeaux do roses ». — Tiges de caoutchouc ; moelle d'arabia. — La chair vivante des corps de fleurs. — Fabrication des feuillages. — Presses à découper et moules à ondulations. — Les quatre spécialités du fleuriste. — Division du travail. — Roses A lu francs ot à fr. SS. — Les chapeaux de soie, pour bomnies.

L'agrément lo plus coûteux t[uc comportent les chapeaux de nos contemporaines, ce sont les oiseaux. Le h paradis » blanc et noir vaut 60 francs; les « cotiroucous » do l'Inde, les n multifila » ou los « gorges d'acier » se paient 130 à 150 francs, et il en faut trois pour garnir une toque ordinaire. On les imite fort, il est vrai, et les copies ne différent pas Irop du modîsle ; le faubourg Saint-Denis

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