‹ Le mécanisme de la vie moderne (volume 2)Chapitre 3 sur 20 · I.R IIKCÂHÏSUE DE LA VIE MODEnNE · texte numérisé non relu

I.R IIKCÂHÏSUE DE LA VIE MODEnNE

fabrique à merveille des petits volatiles jadis iraporlôs du Japon, el les m aigretles », à 20 francs la pitce, lors(|u'ell(.'B proviennent réellement des oiseaux de ce nom, sont le plus souvent remplacées par d'estimables contrefaçons à fr. 50.

Depuis un tiers de siècle cette industrie a subi une transformation complète : non seulement elle travaille les sortes les plus communes, tirées de nos basses-cours, de façon à simuler les plumes exotiques de n'importe quelle contrée; non seulomont elle perpétue, par d'habiles postiches, des familles ornilhologiqucs fort en vogue bien qu'à peu près disparues, comme celle de I' « argus »; mais elle arrive, par des mélanges compliqués, par des assemblages, découpures et rccollagea, h créer des types que la nature ne connaît pas, des plumages factices et imaginaires.

La recliercUe des idées, consistant à utiliser, combiner et déguiser de mille façons les maateaux de la gent ailée est chez nous si active ; Paris est si bien, pour les idées, le premier marché du monde, comme Londres est le premier pour les matières premières, que les plumes d'autruche, dont le commerce à l'étal brut est centralisé en Angleterre, passent et repassent le détroit pour se faire teindre, friser et préparer on France en vue de la vente.

Si les ailes d' alouette ou de pie, gouachéea à la main afin de singer celles des papillons ; si la plume des dindes ou des canards, convenablement ira-

vesLieornenujouril'Iiui les chîipcauxlea plus soignés; si l'on y voit ligurcr la dépouille du gibier le plm vulgaire, faisan ou perdrix, des oiseaux do mer c d'eau douce les plus répandus, tels que goéland) ou marlins-pôcheurs, lea espèces exoliques jouent" néanmoins nn rôle beaucoup plus grand que jadis. La lislo est innombrable do celles qui sont importées chaque saison ; leur énumération ressemblerait à un catalogue d'Iiistoiro naturelle. Du condor au bengali, du colibri d'Amérique aulopliophorc d'Hintlouslan, il est mis couramment en œuvre aujourd'hui mille plumages rares ou inconnus de nos pères, ceux de ces oiseaux aux couleurs élincelanlea qui peuplent les forêts du continent africain.

Tout ce contingent, étranger ou indigène, cependant, en terme de plumassier, que do la « fan- 1 taisie ». C'est ainsi que l'on dénomme tout article autre que la plume d'autruche ; et en elTet celle-ci représente, à elle seule, un traflc plus important <[uo toutes les autres ensemble. Venu d'Orient au moyen âge, ce luxe n'avait fait que croître jusqu'à la dévolution ; les panaches qui, durant la guerre de Cent ans, illustraient le heaume des ehevaliers et le chanfrein ciselé de leurs chevaux, étaient passés, au temps de Marie-Antoinette, dans les cheveux des femmes do qualité.

Les plumes dont on faisait usage en Europe, au XV!' sibcle, provenaient presque toutes des États barbaresquos ; l'autruche était alors commune dans le nord de l'Afrique et du Saliara. Les indigènes de

liE MÉCAISISHE DR

l'intérieur la chassaient avec acharnement et vendaient sa dî'pouille, par rintermédialre des caravanes, aux navires provençaux ou génois qui touchaient sur le littoral. Au siiicle suivant, comme la consommation augmentait, les habitants d'autres pays, oîi l'autruche vivait en troupes nombreuses, entreprirent ce commerce de plus en plus lucratif. Oq vit entrer dans la circulation les plumes d'à Egypte », qui venaient du haut Nil et de Nubie; celles du " Yemen », exportées de la péninsule Arabique; celles de « Syrie », originaires de la Mésopotamie et du plateau de l'Iran, Enfin, dans ïes dernières années du xvm' sifccle, apparurent les « plumes du Cap » et celles du Sénégal, qu'on se procurait principalement aux environs du Cap Bojador.

Chacune de ces variétés avait ses caract!;res propres ; les animaux qui les fournissaient appartenaient à des familles différentes. Les plumea de Syrie passaient pour les plus belles: très longues, fines, soyeuses, d'une parfaite élégance de forme. Celles d'Egypte et do Barbarie, remarquables par leur souplesse et l'éclat de leurs couleurs, tenaicntle second rang. Beaucoup moins prisées étaient ^les plumes du Cap, au duvet grêle et maigre ; quant à celles du Yémen, courtes, peu fournies, mal construites, on les considérait comme do mince valeur.

On n'estimait guère alors que les plumes blanches et noires ; les blanches surtout, qui se trouvent seulement sur l'oiseau mâle, dont elles ornent les ailes

l'habillement rÉUINlN

^^B la queue. Fort rares par conséquent, cellRs-là se ^Benduient extrt'memenl clicr. Les plumes grises, au contraire, qui garnissent les autres parties du corps cliez le mâle et le corps entier de la femelle, «étaient si peu appri^ciécs que souvent les chasseurs ne se donnaient pas la peine de les recueillir. Des foires d'Alep, des comptoirs du Caire, de Tunis ou de Tanger, ces niarclmndîses étaient dirigées, sur Vienne et Livourne. Plus lard un troisième niarcliô s'établit cL Londres pour la plume du Cap. Bien que la France ne reçut directement que les envois insîgniûants du Sénégal, c'était pourtant chez elle, en derniiïre analyse que venaient se déverser tons les autres arrivages, parce que ses ouvriers savaient, seuls, manipuler la plume brute.

Brute ou travaillée, les négociants européens avaient commencé, vers )830, à ne plus pouvoir l'acquérir avec la même facilité qu'autrefois. Elle se raréfiait d'année en année : les belles plumes valaient une cinquantaine de francs, on en offrait dans les corbeilles de mariage. Le renchérissement fut tel quo ces produits semblaient destinés à ne trouver bientôt plus que peu d'acheteurs. Les chasses, depuis trois ou quatre siècles, avaien t détruit tant d'animaux que l'autruche, redescendue d'abord du nord de l'Afrique au Soudan, émigrée ensuite au sud, y était très difficile à capturer dans les immenses plaines de la région du Cap. En Arabie et dans l'Iran, les mêmes causes avaient produit les mêmes effets. Malgré la prodigieuse féconditiS

*B l1 «ICJÛÛSHE »S LA VIE MODERNE ^^^H

dc^ l'cininiiil, on pouvait craiiidri' qu'il devta^^^| jour introuvalile. ^^H

Nul n'ignorait que les anciens étaient parvenus à domcsLi(]uer l'autruche ; que, de nos jours, les tribus de Nubie et surtout les Bocrs du Transvaal et de l'Orange, au lieu de tuer les animaux qu'ils avaient forcés, les gardaient captifs dans de vastes enclos, pour les plumer à intervalles périodiques. Mais l'élevage et la production méthodique de cet oiseau étaient regardés comme une ciiimiro. La Société Française d'Âcclintatation mit la question au concours de 1836, et le prix fondé par elle fut remporté, après diverses expériences, en 1862, par M. Hardy, directeur de la pépinière du gouvernement général de l'Algérie, qui avait obtenu de plusieurs couvées un nombre respectable de petits autruchons, les avait élevés et fait reproduire à leur tour. Stimulés par l'heureuse issue de cette tentative, les colouE anglais et hollandais organisèrent de grands parcs à autruches. On ne comptait dans l'Afrique du Sud que 80 de ces animaux à l'état domestique lorsqu'ils commencèrent leurs opérations en 18G5. Dix ans plus tard le nombre avait passé à 22 000 et atteignait BO 000 en 1880, d'après un recensement officiel. L'exportation des plumes suivait im développement parallèle : de 1 500 kilos an début, elle s'éleva progressivement à 30 000, 60000 et 30 000 kilos, représentant une valeur de 23 millions de francs et devenant, après les diamants et la btine, le principal tralic de la colonie, .^^

t HABILLEMENT FÉMININ

Grâce à des appareils perfectionnés d'incubalion J la réusaile des couvi^es est toujours assurée ; 3 ans l'autruche est parvenue à. l'âge adulte, et sa période de productivité dure une quinzaine d'annt^es. L'entretien annuel coûte euviron 90 francs par tète et la tonte, reprt^sentée par i'^jSOO de plumes, rapporte au minimum 250 francs et a parfois dépassé 1000 francs; l'élevage est donc trî-s rémunérateur.

La plume ne s'arrache pas ; elle se coupe, Èi une petite distance de la peau, tous les liuit mois au Cap et tous les dix mois en Algérie, où cette industrie est aussi en voie de développement. Le tuyau, resté sur l'animal, se flélrit alors et tombe au bout de f[uelques semaines, tandis que pointe une plume nouvelle.

Les prônours systématiques du « bon vieux temps », — il s'en trouve parmi les plumassiers comme ailleurs, — prétendent que le duvet des autruches en liberté était, comme tout ce qui pousse ti l'état sauvage, plus fort que celui des oiseaux privés de maintenant ; que l'animal parqué se tourmente, se gratte, et qu'un coup do bec sur nue plume lui fait perdre toute sa qualité. Les partisans du progrès remontrent au contraire que les autruches du Cap, par une nourriture appropriée et des soins intelligents, donnent de très belles plumes tandis qu'elles n'en fournissaient autrefois que de médiocres. Un détail tendrait à prouver que les types actuels ont dégénéré : on ne connaissait

Ts^^^^rl HËCARISHE DE LA VIE UODEI naguère que les plumes n simples u, c'est-à-dire sa/15 doublure; tandis qu'elles sout Iri-a rares aujourd'liui, ot ce qui semble « une plume » n'est autre chose que la juxtaposition de deux ou trois cousues ensemble.

Les contempteurs du passiî objecteront ajuis doute qu'en perfectionnant la nature, par ce groupement subtil, ils utilisent des « couteaux n, — c'est le nom des spécimens communs, — dont, isolément, on no pourrait rien faire. La plume brillante, veloutée, unissant la fermeté des duvets à la souplesse de la côte, bien « coifTée n aussi, c'està-dire ayant de l'arrondi dans sa forme, n'est pas facile à rencontrer. Le touriste paie avec joie et rapporte précieusement dans ses bagages, de Matarieh, prî's du Caire, d'Algérie ou du Cap, des plumes de 40 sous qui lui out été vendues 10 francs. Mais les professionnels savent combien peu les 250 plumes, dont se compose ordinairement le kilo, peuvent fournir d'écliantillons irréprocbables.

Entre le moment où elle quitte les ailes de l'oiseau et celui où elle arrive aux ateliers de la modiste, la plume de « fantaisie » ou d'autruche passe par une série de préparations : savonnées mécaniquement dans des tonneaux d'eau chaude, séchées à la vapeur, elles sont ensuite battues à la machine, après avoir été recouvertes d'une poudre d'amidon impalpable qui favorise leur épanouissement. D'autres procédés permettiint de modifier presque à volonté la coloration primitive des pj^tuma

1 rui f tiie

cl de réunir mt^nni sur uiig siule des coloralioiis différentes.

Parmi ces inventions récentes, l'une des plus notables cousis te dans le blanciiimeul de la dépouille, grise ou uoirc, de l'aulruche. La cliimie n'obtiut un résultat parfait qu'avec de longs tàlonnemeats : elle ae servit d'abord, pour dégrader lea teintes sombres, du bichromate de potasse décomposé par l'acide sulfuvique, qui donnait un ton plombé, un blanc impur; plus lard elle usa d'Iiydrocarburea el spécialement d'essence de térébenthine. Elle eut enGn recours à l'eau oxygénée, qui transforme aujourd'hui en plumes d'une blancheur éclatante, prêtes à être livrées telles ou nuancées en clair, toutes celles dont on ne pouvait jadis tirer parti qu'en les trompant dans des bains de couleur foncée.

La mise en œuvre des plumes apprêtées, travail presque e.\clusivement féminin, comporterait, comme tout ce qui touche à la toilette, une mortesaison écrasante, si les ouvrières n'exerçaient pour la plupart les deux métiers de plumassii^re et de llcuriste, dont les chûmages se produisent périodiquement à des époques différentes,

La fleur artificielle ressemble fort peu au produit rudimeutaire qu'elle était encore il n'y a pas beau-

lup d'années : papier ou percale également gros- *Siers, qui ne rappelaient en rien la finesse et l'aspect des végétaux; liges en fer ou en laiton ayant une rigidité de choses mortes; coloris et formes sans exactitude, évoquant à peine le sou-

venir des modt;Ui3 imlliîs, tels claieiiL les spécînicns barbares dont se coiitenlaicnt nos grand'mîjres, depuis lo temps loinlaîn où la mode féodale avait disparue, qui consistait à porter cliaquo printemps di!a Oeurs naturelles sur la tôle, des » chapeaux de roses n ou des « chapeaux de violettes do mars. »

A l'ancienne tig;c métallique a été substituée la lige flexible en caoutchouc, sur laquelle tremble la fleur factice, souple comme la véritable et prête comme elle à s'envoler; pour les calices, des tissus nouveaux simulent k s'y méprendre ceux des plantes elles-mêmes ; le papyrus ou « moelle d'arabia » procure la sensation, grasse et froide au toucher, de la chair vivante des corolles. Des apprêts spéciaux figurent les pistils et les élamines, et reproduisent ces petits organes avec toute la délicatesse de la réalité. Aux couleurs criardes et brutales a succédé la gamme des nuances infinies de l'aniline; aux types de convention des copies scrupuleusement étudiées sur la nature. Éclat changeant, délicieuse coquetterie, exiialaison fraîche des corps de ileurs, onctueux et délicats, créés pour augmenter la séduction des corps de femmes, l'industrie est parvenue à faire boire à nos yeux l'illusion do tout cela.

Et pour des familles horticoles miraculeusements différentes, fleurs communes ou » dïstin- !8, » Heurs apprivoisées ou sauvages, depuis les souveraines fainilif-res de nos festins et de nos fêtes, roses ou camélias, lilas ou jacinthes, jua-

BABILI.EUENT FEIIIMN i|u'aux bizarres et ént'i'vaiiU'S oicliîiUifS, fillot pays brûlants et malsains.

Pour la fabrication des feuillages, on a imaginé des étoffes dont le grain change suivant qu'i'lles représentent telle ou telle variété botanique. Les presses qui servent à découper les feuilles et les moules d'acier gravés en creux, au moyen desquels on leur imprime les ondulations nécessaires, ont subi une. transformation profonde. A Paris, la i gravure de ces moules produit des cbefs-d'œuvre g artistiques. On ne savait jadis faire les fruits qu'eiffj cire ou en verre : leur apparence était lourde^ disgracieuse. Grâce à l'i-mploi de préparations chimiques on obtient maintenant des fruits c mous », ai réussis que les dames peuvent, suivant les caprices de la mode, porter des cerises, des marrons, des légumes oi!i non seulement la vue mai^ le loucbcr se trompent.

Que de substances, en apparence hétéroclites^!* entrent dans la confection de ces fantômes de fleurs et de fruits ! Taffetas ou peluche, ilorence ou gaze, nansouck ou jaconas, salin de coton, meilleur que celui de soie pure, mousseline et surtout batiste, matière première des belles qualités, baleines et gutta-perclia, baudruche, colle de poisson, dextrine, verroteries travaillées à Venise, poudres « étincelle » ou diamantée, de paillon, de bronze ou de brocart, importées d'Allemagne, papier h serpente t> fourni par l'Angleterre ! Le tout mis en œuvre par lie nouveaux outillages, qui ont simplifié laproduc-

r VËCAMISHB DE L\ VIE UODEH

iioQ et abaissé le coùl des llcurs ordinaires. De sorle que la consommation, activéu par la baisse du prix, a doublé dans les trente derniijrcs années.

A Paria — c'est à Paris surtout qu'elle se pratique — la fabrication est morcelée entre des maisons distinctes, qui cliacune ont spécialisé quelque détail et s'attachent à le porter au plus haut point possible de perfection. Des quatre débouchés du ileurisle : toilette féminine, églises, cimetières et plantes d'appartement, chacun est exploité par I catégories d'artisans qui excellent dans une branche et n'en sortent pas. Une dizaine au moins se partagent la toilette : les uns no font que la fleur d'oranger pour mariée ; d'autres se confinent dans les bruyères et fougères; de chez ceux-là viennent les fleurs communes, de chez ceux-ci les fruits, etc. Encore chaque atelier s'adonne-t-il à une flore particulière : tel ne traitera que la rose ; tel autre que la pâquerette; tel autre que les boutons.

Le rosiériste mOme ne fabrique pas ses pétales, mais les achète souvent tout teints et préparés; il établit deux ou trois types chaque année et reçoit de l'étranger des commandes de milles douzaioea à la fois. L'exportation s'élève aux deux liera de la production totale.

L'ouvrière, toujours appliquée à la mCme besogne acquiert une habileté de main, une virtuosité prodigieuse. Chaque mois il surgit à Paris un produit, une méthode, une amélioration nouvelle, et il se trouve qu'au bout do l'année toutes cea petites

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