CHAPITRE XXII
Les anciennes vaisselles.
Les Français d'aujourd'hui mangent tous dans la môme assiette.
— Anciens types nettement tranchés : argent, étain, terre et bois.
— De i 700 francs, pour le <c bassin » d'argent à. fr. 15 pour Técuelle de « fût ». — Le luxe de plus en plus conventionnel.
— Pourquoi les riches ont renoncé à la vaisselle d'argent. — La preuve que nos pères ne changeaient pas d'assiettes. — Nos professeurs de porcelaines. — Les Japonais à Sèvres. — « SiO* » ; une conversation en formules chimiques. —Nous avions emprunté la pratique ; nous remboursons la théorie. — Anciennes faïences plus chères que l' étain. — Il y en a peu dans les inventaires. — Prix de l'étain : au moyen âge, sous François !•', sous Louis XV. — Prix du Nevers et du Rouen sous l'ancien régime.
— La pâte à. porcelaine : de 5 francs à. fr. 12. — La baisse de prix des porcelaines et faïences depuis cinquante ans. — Le « cartel » des faïenceries. — Concurrences anglaise et allemande.
Les Français d'aujourd'hui mangent tous dans la même assiette, je veux dire dans des assiettes à
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232 LE MÊCAniSHE DE LA VIE MODERNE
peu prl'S pareilles. La science cl l'industrie ont assez renouvelé le domaine de la vaisselle et en ont assez démocratisé le luxe pour que, de l'archi-millionnaire au paysan, les assiettes qui paraissent sur nos tables, depuis les plus chères jusqu'à celles qui coûtent le meilleurmarché,semblentde matière et d'aspect peu différents les unes des autres.
Il n'en allait pas ainsi autrefois; chaque classe usait de types nettement tranciiés : les riches, de l'assiette d'argent; les bourgeois, de l'assiette d'étain ; le peuple, des assiettes de terre ou de bois, La domesticité n'en avait pas d'autres chez les princes. A la réception de Pbilippe de Valois par le duc de Bourgogne, il est acheté 20 000 écuellea de bois « pour la suite ». Ces quatre sortes de vaisselles ont été universellement abandonnées. Et, comme toutes les bonnes révolutions dues à la science et à l'industrie, celle-ci s'est faite sans violence ni contrainte, sans lois somptuaires ni préoccupations de nivellement. Elle s'est faite spontanément, parce que chacun, grand ou polit, y trouvait avantage. Certes il subsiste encore, quant à la valeur vénale et au mérite artistique, autant de distance, et peut-être davantage, dans notre république, entre la pâte tendre de vieux Sèvres et le biscuit blanc d'une faïencerie actuelle, qu'il pouvait y en avoir au xiv' siècle entre le « bassin » — plat creux — d'argent doré, appartenant à une princesse, et l'écuelle de bois — de « fût », disait-on — appartenant à un villain. Le premier se vendait jusqu'à
1 700 francs de notre monnaie présente; la seconde se payait fr. 15.
Il csl ainsi de qos jours des porcelaines si rares cl si chères, lorsqu'elles sont aulhentiques, que ceux-là mêmes qui les possùdent, quelque opulents qu'ils puissent fitre, n'oseraient s'en servir pour boire ou pour manger. Ce sont des objets de vitrine, dont le rôle actif est terminé, La céramique dont se servent journellement les ouvriers du xx." siècle ne leur coûte pas plus que la vaisselle de bois ne coûtait au moyen âge et que la poterie de terre brune no coûtait aux prolétaires à la fin de l'ancien régime. Comme elle est bien plus propre et plus attrayante à l'œil, elle leur procure une jouissance positive de confortable; tandis que les privilégiés de Targcnt n'ont plus à cet égard, par-dessus le populaire, qu'un agrément assez artificiel de vanité.
Et l'on apercevra, pour peu qu'on y réfléchisse, que c'est là le caractère du très grand luxe contemporain d'Ctre condamné à devenir, en beaucoup de ses manifestations, assez conventionnel et comme imaginaire, parce que le progrès le chasse du domaine eCTectif des réalités, en donnant chaque jour à la masse un peu de bien-être absolu.
Si les riches ont renoncé à se servir d'assiettes d'argent, dans l'ordinaire de la vie ; s'ils les réservent désormais, lorsqu'ils en possèdent, aux dîners de cérémonie, ce n'est pas qu'ils soient moins fas-
tueux que les seigneurs de jadis. C'est au contraire qu'ils sont plus délicats, cl que l'émail de la porcelaine oITro à leurs yeux et à leur goût un charme supérieur au métal de la vaisselle plate.
Dans ces longs repas, où les mets et les convives étaient si nombreux, nos përes changeaient très rarement d'assiettes. Nous en trouvons la preuve dans ce fait qu'ils avaient assez peu d'argenterie pour des gens qui mangeaient exclusivement dans de l'argent. Aussi bien y tiennent-ils fort, à cet argent, et le traitent-ils avec respect : le roi Charles VI voyageait en Languedoc lorsqu'un jour on égara sa salière d'argent. Aussitôt la Cour s'arrête à Béziers et l'on envoie des courriers à Narbonne et à Valence, « pour faire crier la salière du roi qui était perdue »,
Un état de la vaisselle d'argent de l'archiduc Philippe le Beau, roi d'Espagne, en 1501, monte à cent kilogrammes environ; l'inventaire du comte d'Angouléme, père de François I", en 1497, accuse un poids de HS kilogrammes d'argenterie. M"" de LaTrémoïlle.dont le mari est un des plus riches personnages de France, fait réparer en 1396 sa vieille vaisselle qui pbse seulement 38 kilogrammes ; quand il faisait réparer la sienne, le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, ne dédaignait pas de manger dans des plats d'étain ; sans doute parce qu'il n'avait pas grande abondance d'orfèvrerie. Comme l'assiette de moyenne taille pèse plus d'une livre, cent kilogrammes d'argenterie, — dont il faut déduire les
aiguiëres, bassins, sauciers, tasses et coupes, — ne représentent pas beaucoup d' « écuelles ».
Voisin et voisine mangeaient à deux dans la même, « à ia mode de Franco », et on ne !a changeait gutre au long du festin, DansTinlcrvallo des repas, quoique les châtelains cossus eussent des argentiers, ceux-ci n'avaient pas le loisir de so livrer à cet entretien minutieux, faute duquel l'as-? sietle d'argent, livide et mal débarbouillée, rayée en tous sens et balafrée par les traces du couteau, devient une somptuosité assez malpropre.
L'ennui d'un travail constant, assez parfait et assez bien dissimulé pour que les ingrédients et les outils qu'il exige ne communiquent aucun mauvais goût au métal, a détrôné l'argent au profit de la porcelaine, chez les riches, et, pour les mêmes motifs, i'étain a été abandonné par la classe moyenne, devenue plus raffinée. Quant à la masse de la nation, quelle' que fût sa délicatesse sur ce chapitre, elle eût bien été forcée de s'en tenir à sa vaisselle de bois, aux graillons tenaces, à ses grossiers et fragiles vases de terre, si la baisse des prix n'eût mis à sa portée les produits de la céramique moderne. Celle-ci, quelque nom qu'elle porte, est d'hier ou d'avant-hier. Transparente ou opaque, elle se fabrique avec des substances inconnues ou inusitées dans le passé. Ce que nous nommons aujourd'hui Il faïence fine » est de composition et caractère plus voisins de la porcelaine que anciennes faïences. Quant à la « porcelaine m.
qu'on appelait ainsi jusqu'à l'introduction en Europe, à la Gn du moyen âge, des produits de la Chine, c'était la nacre ; et elle n'était pas à bon marché : telle coupe, en « coquille de perle », se paie bOOO francs de notre monnaie, au xiv" siècle.
Quoique l'argile, cette terre molle qui prend soua l'effort do la main et conserve les forinus les plus variées, soit répandue on masses énormes sur la surface du globe, négligemment foulée au pied du passant, et quoique toutes les poteries, depuis le fétiche aFricaîn jusqu'à la figurine de Saxe, soient à base d'argile, — si bien que l'art du potier semble de tous le plus universel autant que le plus antique, : — c'est pourtant la vaisselle d'argile, faïence cl porcelaine, qui de toutes est chez nous la plus récente. C'est la deruiferc du moins dont on a découvert et discerné les mérites, et que l'on a su fabriquer assez parfaitement pour lui permettre d'entrer d'abord en concurrence avec les vaisscllBs métalliques ou ligneuses ot de les supplanter.
Celte industrie, où les Chinois débutaient cent ans avant l'ëro chrétienne, où ils excellaient au \\° sifecle, était chez eux si développée, il y a deux cents ans, qu'une seule ville — King-té-Tctiin — comptait 3 000 fours à porcelaine, au moment môme où se fondait chez nous la manufacture do Sèvres, La Corée, le Japon, partageaient alors avec la Chine la suprématie céramique dans le monde; pour la pureté de la matière et l'éclat des « couvertes », ils n'avaient pas de rivaux. Fils des
PDBCBLA^tNES ET FATbMCBS
empires du a Milieu », liu a Matin Calme » ci du « Soleil Levant » sont aujourd'hui rejoints par nos concitoyens de l'Occident. Sous le rapport scientifique, ils seraient même di^passés, n'était l'ardeur que inellent les Japonais à s'approvisionner en nos usines dos appareils mécaniques les plus perfectionnés et à se tenir au courant des applications do la chimie actuelle.
Il y a quatre ans, deux Japonais, aulorisés à suivre une cuisson de porcelaines à Sèvres, essayaient, durant la nuit passée auprîîs du four, de communiquer leurs idées sur la fabricatïoxi à M. Vogt, le savant directeur des travaux techniques. Mais les rudiments de frani;ais qu'ils possédaient étaient insuffisants pour arriver à se faire comprendre. Parmi les mois qu'ils répétaient avec insistance, — sili, silik, — plus ou moins bien articulés pour nos oreilles européennes, « je crus reconnaître, raconte M. Vog't, le mot silice. J'écrivis, à tout hasard, la formule SiO^ et la leur présentai. A cette vue, le visage des Japonais devint souriant; ils comprenaient. Nous pûmes, à partir do ce moment, nous entretenir des pâles et des « couvertes » en écrivant des formules chimiques. Le temps est loin, au Japon, où d'audacieux Portugais exportaient les potiches au péril de leur vie.
Nous remboursons aux Orientaux la théorie c ce dont nous leur avions emprunté la pratique. Car nous avons cherché à faire de la porcelaine, avec 4es formules, bien longtemps avant do savoir en
228 l,E MÉCANISME DE LA VIE MODERNE ^^^
faire avec du kaolin, qui nous manquait. Alchîmisles italiens et français y travaillèrent avec patience ; nos plua illustres farenciers, à commencer par Bernard Palissy, géologue et chimiste autant qu'émailleur, furent des savants, et le nom d' a arcaniste v désignait encore, dans les ateliers d'il y a cent ans, le technicien précieux qui connaissait le « secret » du métier, ignoré des profanes. Ignoré de ces « arcanistes » eux-mêmes, le plus utile a secret u, le plus profitable, eût consisté k abaisser le prix des porcelaines et des faïences pour les faire pénétrer dans la consommation courante. Si l'on rencontre, dans les inventaires bour- ■ geois des xvii* et xvui" sîbdes, peu de services en faïence proportionnellement aux services en étain; si nous constatons que la faïence, bien que fabriquée industriellement depuis plus de cent cinquante ans, n'avait pu parvenir à se faire préférer au métal, c'est que ses qualités, à l'usage, ne compensaient pas ses défauts. Fragiles, promptes à casser ou à s'écorner, aisément déplaisantes à la vue lorsque leur émail éraillé laissait apparaître la terre jaune ou rouge dont elles étaient faites, ces cliarmanlesfaïencesjdontles collectionneurs se disputent à prix d'or les rares exemplaires demeurés intacts. revenaient beaucoup plus cher que la vaisselle d'étain, inusable et perpétuelle.
Des temps féodaux aux temps nionarcliiques.
l'étain avait baissé de prix; de sorte que les classes moyennes avaient une première fois changé Ibujb
PORCELAINES ET FAÏENCES assiettes : tel qui eût ht^sité à se payer des assiettes d'étain sous Louis XI, ou même sous François I", lorsqu'elles coûtaient 4 et 5 francs de notre r. naie, et qui se contentait de les louer 5 centimes la pitce, pour un grand dîner, se décida à en acheter sous Louis XV, lorsqu'elles ne se vendaient plus que 2 francs ou 2 fr. 50 ; et même moitié de ce prix sij au lieu d'étain fin ou n tonnant », on employait un alliage commun. D'ailleurs l'étain pur, à 7 fr. 50 le kilogramme au xv° sitcle, tombé au xviii" à 4 francs, se refondait indéfiniment en vaisselle neuve, moyennant une dépense assez modeste de façon .
Peu différent était le prix d'une assiette de Nevers, — 2 fi'. 50 sous Henri IV. — Sous Louis XV l'assiette de Rouen, décorée, valait encore 5 francs, el l'assiette blanche 2 francs. Moins solide que l'étain, elle était par là môme plus coûteuse. Quant à la porcelaine, c'était, en ce temps-là, un luxe plus onéreux que l'argenterie : six tasses avec leurs soucoupes se payaient 120 francs sous la Régence, et un service à thé en pâte do Sainl-Cloud était vendu 1 400 francs par le fabricant.
Ces chiUres élevés ne tenaient pas seulement au prixde lamatibre première, quoique au xvui° siècle la pâte tendre de Sèvres coûtât 5 francs le kilogramme tandis que la pâte actuelle de l'industrie vaut 12 centimes. Or le poids d'une assiette varie de 420 grammes, en type bourgeois, à 730 grammes i.pur le modèle épais, dit " limonade », destiné aux
p our 1
330 i.F. MËCINISUR DR LA. VIE HODETINR
cafûs et restaurants qui redoutent laçasse. C'étaient surtout les décopiions et les liasards de la mise en œuvre, qiiirencliLVissaieiit leproduitprêtàûtre livré au public. Le maoufuclurier aujourd'hui, à Limogea, établit ainsi son prix de revient pour cent assiettes creuses : 2 fr. 52 de pâte, 2 fr. 90 de façon, 11 fr. 38 de cuisson et de frais généraux. Elles lui coûtent ainsi 17 centimes l'une. Et quoiqu'il enfourne du môme coup 7 000 assiettes en 90 files juxtaposées, la cuisson et ses accessoires absorbent 70 p. 100 de la dépense. A l'ancien Sfevrcs, commandité par le roi et par M"' de Pompadour, qui espérait surtout faire une bonne alfairc, les fours avaient une contenance de 12 mètres cubes, — au lieu de cent de nos jours ; — la cuisson durait quatre fois plus longtemps, — jusqu'à 112 heures; — elle exigeait en moyenne 17 000 kilos de bois et, à la sortie du four, on brisait les trois quarts ou les deux tiers des pièces. Un quart, un tiers au plus, n'étaient pas endommagiios.
Nos usiniers modernes, en elassantieurs produits aprtsla cuisson, ont un lot inévitable de «rebuts » ; mais ce dernier est de peu d'importance, comparé au II premier eboix» susceptible d'être livré en blanc, comble de la perfection en porcelaine, et à l' d inférieur M, dont la décoration suffit à masquer les défauts. D'ailleurs, le polissage au « boucbeton » où Ktournette » parvient à corriger les aspérités, à effacer les grains causés par des bulles d'air, par des corps durs ou du sable resté dans la pâte.
PO ne Et AINES F.T FAÏENCES
SouB l'influenco dea progrès multiples réalisés dans la fabrication, les prix se sont partout abaissés : l'assiette de Sèvres, dorée et chiffrée, se vend ' a. la manufacture de 5 fr. 50 à 5 francs, suivant . qu'elle est creuse ou plate. A Limoges le i service de douze couverts, en porcelaine fine décorée do fleurs, qui valait 300 francs en 1870, el i20 francs il y a quinze ans, coûte aujourd'hui • 60 francs. En faïence, où la solulion du problème complexe de faire beau, utile et bon marclié, semblait plus difficile parce qu'il y avait moins de marge à la baisse, on est parvenu à établir do jolis services à 2S francs, et la douzaine d'assiettes blanclies communes, que l'on cotait 3 francs es gros, il y a un tiers de siècle, est maintenant cédée pour 1 fr. 2S.
Cependant, cette « faïence fine », qui de l'ancienne n'a rien conservé, ni la substance ni la «couverte», est d'une tout autre solidité. Malgré leurs elTorts, malgré l'exportation qui a'éltve annuellement à 63 millions de francs, pour les poteries et leâ criataux, la concurrence internationale oblige nos 1 industriels à a'ingénier sans cesse pour conserver J le terrain conquis. Encore est-ce à grand' peine : jusqu'à 1870, nous fournissions l'Allemagne, jusqu'à 1885, la Russie, jusqu'à 1893, l'Amérique. Nos clients se font producteurs à leur tour et quelques-uns rivaux. Vainement un « carlel » s'est noué entre les six grandes faïenceries : Sarreguemines, Luuéville, Longwy, Choisy-le-Roi, Gien et
S3S [.r; mécanisme de la vie moderne
Montereau, qui représentent enaemble les deux tiers de la production française, en vue de maintenir quelque peu les cours.
L'Angleterre fabrique deux fois plus de faïences que nous ; en Allemagne poussent des sociétés géantes comme colle de Villeroy et Boch, la plus puissante du monde, qui occupe 7 000 ouvriers en divers établissements. Ces deux pays luttent avec nous, au dehors et jusque sur notre propre marché, avec des armes qui nous manquent : l'un a le charbon moins cher, l'autre la main-d'œuvre à meilleur marché. II ne nous suffirait pas de multiplier les machines et de perfectionner l'outillage, pour réduire les frais de façon, si nous ne conservions encore la supériorité sur le terrain artistique, pour la forme et la décoration. Grâce à elle, la céramique, avec les 23000 ouvriers qu'elle occupe, réalise en France un chiffre de plus de 80 millions de francs, répratis à peu pri;s par moitié entre la faïence et la porcelaine,
Les Porcelaines.
Les grandes marques. — 93 p. 100 do ra.iii S^vreg. — Lee (ruquagiis signés. — Plus da venta de « blanc a depuis iSSQ. ' L' n Àngustus Re\ u de Suxe. — Pour reconnaîtra la pâte tendre, il faut la casser. — Meissen se contrefait lui-m^iue. — Le gânial Chicoineau. — Le o secret u du roi et la mine soi-disant s épuisée u.
— La nouvelle plte tendra de MM. Vogt et Lauth. — Bcettgoc au « BaatÎQu de la Jeune tille g . — Permques poudrées au kaolin.
— La manufacture de Saxe volâe par Vienne; Vienne volée par ilœchst ; Htoclist volée par Berlin. — M»» Damet, de Saint- Yriei*. — Terre a lessive.
Nos marques sont partout recherchées, mais la plus illustre, celle de Sfevres, est l'objet de falsi- [ications si nombreuses et si adroites, qu'il ne reste vraiment aux amateurs prudents d'autre ressource, pour se défendre des tromperies, que d'exiger du marchand l'insertion sur sa facture do ce libellé : « L'achat de toute pièce, déclarée fausse à la manufacture, sera résilié. » Il est d'ailleurs probable que peu de magasins accéderaient à celle clause redoutable ; car, à l'estime des techniciens compétenls, parmi les Sfevres mis en vente, il s'en voit environ 95 p. 100 de faux, aussi bien en pâle tendre qu'en pâte moderne.
^H cei ^^K en
■234 l,E Ht'^CANISMR DR LA VIE UODEItNE
Losperûdies du truquage, révélées en (les ouvrages spéciaux, sont jeux d'enfants pour les imitateurs, qui apposent les marques de toutes les époques et savent vieillir artificiellement leurs œuvres, sans recourir au craquelage à la suie ou au mijolage dans le jus de fumier. II est tels artistes parisiens, aussi loyaux qu'habiles, qui poinçonnent leurs reproductions d'une signature convenue pour éviter toute méprise. Mais leurs clients ne sont pas si scrupuleux et les enchérisseurs naïfs, qui poussent aux grandes ventes de l'hôtel Drouot dos objets pré- Bumésauthontiques, seraient fort déconcertés, après le coup de marteau du commissaire-priseur, d'apprendre que ce petit S ou cet humble B, dissimulé dans quelque coin de leur vase du Barry, est l'initiale d'un porcclainier contemporain domicilié dans le voisinage des grands boulevards.
■ A côté de ces copies rares et si parfaites qu'elles no sont pas indignes des originaux, cxécutéee comme elles sont par des peintres employés parfois . h Sèvres mCrae, il se fait de grosslbres décorations Bur des pièces sorties naguère en blanc de la manufacture nationale. Pour y obvier, Sëvreg ne vend plus de blanc depuis 1880; mais l'Assistance publique détient encore des milliers d'assiettes hlanches, provenant des rebuts de Sèvres, qui lui avaient été données par l'État et qui coulent doucement dans le commerce. Les rebuts sont frappés, au sortir du four, par un trait de roue qui coupe en travers la marque usagère; le faussaire comble
iELA1NI!S KT faïences 335
ce Irait infamant avec un peu d'émail qu'il passe au feu.
Siivres, dédaigneux do poursuivra, rt'pugne à pratiquer des saiitios cIjczIos marchanda. La manufacture royale da Saxiî, plus rommcrcialo, est moins délionnaire ; elle a gagné plusieurs procès contre ses contrefacteurs. Mais ceux-ci lui ont reproché, non sans fondement, de se contrefaire olIe-mCmc, lorsqu'elle fait revivre et appose ses anciennes inargues, — telle que I' a Âuguslus Rex n vénérée des collectionneurs, — sur des pastiches du xvm" siècle récemment livrés par elle au public.
La seule pénalité appliquée jusqu'ici aux simulateurs de vieux Sèvres, de vieux Saxe, de vieux Berlin et de vieux Chine, a été l'exclusion de toute récompense aux dernières Expositions universelles II fut assez piquant de voir des objets porteurs do fausses marques, ostensiblement présentés nombre assez important par leurs auteurs, qui sot- ' lieitaient une médaille à titre d'encouragement d leur supercherie avouée. Ces industriels aflirmaient ] que leur clientèle cxif^eait cette tromperie par un pur sentiment de vanité. Le jury, tout en louant le mérite de ces pàtea tendres, n'a pu se résoudre îl sanctionner l'incorrection do leur certilicat d'origine.
Seulement, c'est de leur certlDcat d'origine que ces porcelaines tirent tout leur prix, aux yeux du plus grand nombre des acheteurs, incapables de distinguer la pâle tendre de la p&te dure. Et com-
a36 LE MéCANISMB DE LA VIE MODERNE ^^
ment d'ailleurs le pourraient-ils? La première se Bignale à l'œil exercé du céramiste par certaines qualités d'éclat et de coloris ; c'est un verre incomplet qui, par sa nature, se laisse décorer exclusivement avec des émaux alcalins, riches de tons, limpides et lumineux. Mais, une fois habillée au sortir du four et incorporée à sa «couverte» cristalline, elle ressemble tellement à la pâte dure que, pour connaître sûrement sa composition, il faut... la casser. On s'aperçoit alors qu'elle est plus grenue ot moins résistante que la porcelaine Je kaolin.
Pour le riche bourgeois du xx" siècle, la pâte tendre est le symbole d'une aristocratie abolie, dont il entrevoit à travers les tableaux et les Mémoires l'existence galante et dorée, et dont il a conscience de tenir le rang, puisqu'il boit, ou pourrait boire, dans les mêmes lasses qu'elle. Pour le gros public, la pâte tendre est quelque chose de légendaire et de mystérieux, qui ne se fait plus, même à Sèvres, parce que «les procédés ont été perdus à la Révolution D, OU, disent d'aucuns, a parce que la mine est épuisée ». Pour lo savant ou le manufacturier français du svni° siècle, la pâte tendre fut le résultat d'efforts compliqués en vue d'imiter la pâte de Chine, dont le principal élément, le kaolin, nous était inconnu.
Plus tard on a donné le nom de « porcelaine artificielle » aux mélanges laborieusement cuisinés du génial Chicoineau, inventeur de la pâte tendre. Mais ce fondateur de la manufacture de Saiat-
P0BCELAIISE8 ET PAÏ8KCE8
Cloud, vers la flo du rtgne de Louis XIV, ainsi que sea conlinuateura, dépositaires de sou « secret », k Vincenoes, puis à Sîsvies, enteudaiect bien fabriquer la véritable porcelaine, et même la seule digne de ce nom. Le chimiste Hellot, membre de TAcadémie des sciences, écrivait en 17S3 : « Le Saxe n'est pas une porcelaine, si ce n'est à l'extérieur; lorsqu'on le casse, on reconnaît que ce n'est qu'un émail blanc semblable à celui des peintres, mais plus dur. » Au fait, peut-on soutenir qu'il existe une porcelaine plus « naturelle » que les autres, puisque toutes sont des combinaisons d'argile et de sables à doses variées?
Mais ce qu'on peut affirmer c'est que, parmi tous les composés qualîCés aujourd'hui de h porcelaines », il n'en est pas dont la préparation exige autant d'ingrédients que la « pite tendre ». Un manuscrit officiel, conservé à la liibliotliëque de Sîîvres, nous donne par le menu la recette des procédés et des matières mises en œuvre pour sa confection, « décrits pour le Roi, Sa Majesté s'en étant réservé le secret ». Il y entrait du n sel gris de gabelle » — c'est-à-dire commun, — de l'alun de roche, de la soude d'Alicante, du gypse de Montmartre et du cristal minéral. Le tout, mêlé avec du sable pilé, cuit et calciné, constituait la « fritte », la partie vitrifiée qui fournissait la transparence; tandis que le « corps », la plasticité, était représenté par du blanc d'Espagne et de la terre [iiie, ou grosse marne, tirée de la carrière d'Argen-
^L part( ^B son ^B en
LE MicA.MR»li DE I.K VIE: MODEHNE
louil. On l'additionnait de ce qu'on nommait « la chimie u, dissolution gommeuae de collo de parchemin et do savon noir, chargée de procurer la ténacité et d'empOcher la gerçure.
Tel fut le « biscuit a ou porcelaine mate aprts cuisson. Une fois (?maiUée, la pAte tendre, par sa substance autant que par sa « couverte >j, se laissait, autrement et mieux que la pite dure, pénétrer par la décoration. Les couleurs et l'or moulu se fixaient, s'incorporaient à son émail cristallin avec un glacé incomparable. Seulement cette pâte tendre était, au premier clief, anti-industrielle; peu plastique et trîîs pénible à façonner, à cuire, dangereuse mâme pour la santé des ouvriers, beaucoup plus coûteuse que la pâte dure, qui rivalisait avec elle depuis 1769 et finit par la supplanter en 1804.
Bien qu'il ait été maintes fois question de la ressusciter, aucun des projets formés en ce sens ne s'est jusqu'ici réalisé. Ils ont nitime perdu beaucoup do leur intérêt depuis la création, par MM. Vogt et Laulh, d'une nouvelle porcelaine à émail tendre, analogue à celui de la Chine et, comme lui, plus accueillant à la couleur.
Tandis que la France, vers i700, venait d'imaginej" cette « porcelaine de verre », œuvre exquise, mais produit d'élite, voué par son prix à ne jamais franchir le seuil des foyers modestes; tandis que, partout en Europe, chacun avait, ou croyait avoir son secret, témoin ce Hollandais qui annonçait en 1724 dans le Mercure de France « une porcc
POSCELAINES ET FAÏENCES
laine de papier pour raccommoder la véritable n un mailrc de forges saxon, chevauchant un jour aux environs de l'Aue, s'aperçut quo sa monture s'emp&trait dans une terre piteuse et blanchiitre. En l'examinant, il reconnut que cette substance, onctueuse au toucher, se réduisait facik-meut en une poussière impalpable, susceptible de remplacer avec avantage la farine d'amidon, alors utilisée pour le poudrage des perruques. II mit son idée en pratique, et le nouveau produit, d'un ton neige immaculé, ofTort à bas prix, no tarda pas à se répandre dans les principales villes de l'Allemagne du Nord.
Au même temps, un « faiseur d'or », ancien élî;ve en pharmacie de Berlin, nommé Bœtlger, accueilli en Saxe par l'Éicc tour-roi do Pologne, travaillait dans un bdtiment des remparts de Dresde, nommé le « bastion de la Jeune Fille », h la transmutation des métaux. D'une moralité douteuse, ce jeune homme de vingt-cinq ans, qui passait pour initié au Grand Art et avait eu celui de duper le roi do Prusse Frédéric-Guillaume, n'apportait peut-être pas grande conviction dans ses recherches son nouveau maître n'entendait pas raillerie et, ne voyant rien venir, s'impatientait. De sorte que Bœttger courait grand risque, si lo prince poussait la chose au tragique, d'être pendu à la potence dorée, supplice réservé aux alchimistes fallacieux. La légende, — car peut-ôlre n'est-ce qu'une légende, — veut qu'un matin Bœtlger, en se coif-
LE HÉCAMSUe DE LA. VIC UODERNE
Tant, trouvai sa perruque plus lourde que de coutume. Son valet de chambre, inUrrogé, suggéra qu'elle devait ce supplément de poids à la poudre nouvelle, la terre d'Aue, près de Sclineeberg. Frappé de ce mot, le chimiste se fait apporter une provision de cette substance et, après plusieurs expériences, reconnaît dans cette argile le fameux kaolin des Chinois,
En Chine, l'invention avait, paratt-il, coulé la vie à son auteur, le « dieu de la porcelaine », qui, pour réussir une cuisson, se jeta dans le four. En Europe, elle sauva l'inventeur. Quoiqu'il ne se porte plus de perruques poudrées, le kaolin n'en a pas moins conservé son rôle dans la toilette : nos parfumeurs en font aujourd'hui de la poudre de riz, Les papetiers l'introduisaient aussi dans leurs papiers ordinaires pour en diminuer le prix de revient, jusqu'à l'apparition de la pâle de bois, dont l'usage procure des résultais meilleurs.
Auguste II, sur le rapport d'une commission favorable, s'empressa d'acquérir le monopole d'exploitation du kaolin, enfermé, au fur et à mesure de son extraction, dans des tonneaux scellés du sceau de l'État que surveillaient des agents assermentés, Quoique nul, en dehors de la citadelle de Meissen convertie en fabrique, ne pût utiliser la précieuse argile n sous peine de mort n, moins de dix ans aprî^s, les secrets s'étaient envolés, vcudus par Bœtigcr iuL-mêmo, disent les uns, en tous cas successivement dérobés d'une ville à l'autre dorAUft*
PORCELAINES ET FAÏENCES 24i
magoe : lo Hollandais Dupasquier séduit un n arcanisto » do Meîssen et fonde, grâco à lui, la manufacture de Vienne (1818). Il est à son tour volé par Ringicr qui crée les ateliers de Hœchst (niûj. Ringler enfin, habile chimiste mais un peu ivrogne, est volé par Caspar Vegely qui le grise, profite de son ivresse pour prendra copie des recettes qu'il portait toujours sur lui et établit la fabrique de Berlin. Le Grand Frédéric lui fournit des ouvriers, enlevés en Saxe à la baïonnette.
En France, les recherches continuaient aana profit, Nos potiers blanchissaient l'argile avec du soufre, de l'arsenic, du nitre, du mercure précipité, du tartre et du sel marin. Tantôt la transparence était trop grande, tantôt la couleur trop biso. Réaumur, aprîîs analyse des céramiques cliinoises, avait nettement établi quelle sorte de terre infusible convenait' à la porcelaine; seulement, celte lorre, on ne la trouvait pas, jusqu'à ce qu'une dame Darnet, femme d'un chirurgien de Saint-Yricix, eût ramassé, au cours d'une promenade, quelques poignées d'une matière savonneuse, qui lui parut pouvoir Être économiquement employée pour la lessive. Son mari fil part de la découverte à un pharmacien de Bordeaux", qui eut l'idée do soumettre l'échantillon à la manufacture de Sèvres. C'était le kaolin, connu d'abord sous le nom de « terre lavée de Saint-Yrieix ».
Les Faïences.
Le kaolin, senl, n'est pas la porcelaine. — La faïence moderne en contienL beaucoup. — Transparence, vitrilîcalion, blancbenr.
— Pile àare de porcelaine : i'i p. 100 de kaolin. — Le feldspath et son râle. — La ci'aie de Bougîvol et le sable de PonLainebleau.
— L'acier du couteau ne raye pas la pite dure. — Elle se diScore mal. — Les faieucier^ modernes. — Lu faïence I3ne ou a ironstonB». — Décadence de Bouen et do Dell en iBOO. — La miuiBfacture de Lunéïille; lï dynastie des Keller de 1731 jusqu'à nos Jours. — La pDrci;laine anglaise. — Le façonnage. — La n barbotineo et lan marcheuse u, — Trois sortes de procédés: le tournage. vieux de douze cents ans. — Comment s'ubtiennsnt les gorges et les Slets. — Moulai/es •• à la balte n ; n à la croûte u. — La main du potier disparaît. — Les macbïnes t assiettes. — Le coulagt.
— Le pUlre boit l'eau des piltes liquides. — Pièces de « petit
creux 11. — Le coulage pneumatique. — Trois hommes poiu
BOupiËra. — La tasse à café classique dite s quarrée n biscuit n mëconnu. — Le a dégouriÙ o et les n gazettes
Le kaolin, à lui seul, n'est pas la porcelaine,
puisque la faïence moderne ea contient beaucoup et que l'ancienne pâte tendre n'en contenait pas, A lui seul, il ne saurait donner à la porcelaine deux de ses caractères distinctifs : la transparence et la vitrification. Mais il est indispensable pour la blancheur. De toutes ces terres grasses que le vulgaire nommo n argiles » et le chimiste « silicates d'alu-
POBCELAINES ET FAÏENCES
mine, » le kaolin seul est pur. Dans ce laboratoire qu'est la nature constamment en travail, les roclici de « feldspath a, composées de silice, d'alumine et de potasse, se diïsagrfegent. La potasse se dissout elle est remplacée dans une combinaison nouvelle par de l'eau, qui ne s'évaporera qu'à 750 degrés de chaleur.
Tel qu'il se recuoîllo en des gisements assez nombreux aujourd'hui en France, dans l'Allier, en Bretagne, dans les Pyrénées, surtout en Limousin, le kaolin est plus ou moins mélangé au feldspath dont il est issu. On les si^pare soigneusement l'un de l'autre par des lavages, au sortir de la carrière. Ce ne sera pas pour longtemps, car le porcelaînier ne peut pas plus se passer de feldspath que de kaolin. Celui-ci est l'élément onctueux et infusibic, ([ui permet le façonnage en donnant la 'plasticité. Celui-là, fusible à haute température, donne la transparence à la pâle, comme l'huile à du papier. Un troisième élémoul, le quartz, ou sable siliceux, est indispensable ; il n'est ni plastique, n' fusible, mais permet de varier la composition et 1; rend solide. Avec trop de feldspath, les pièces se déforment à la cuisson et tombent ; tandis qu'elles ont une teîute jaunâtre et manquent de translucidité avec trop de kaolin.
Les industriels de Limoges en mettent pratiquement de 40 à 50 p. 100 ; à Sèvres, jusqu'à 1880, la pâte dure en contenait 83 p. 100; la nouvelle aujourd'hui n'en contient plus que moitié, mêlée
244 LE HiCANISMB DE LA VIE MODEM
îi la craie de Bougival et au sable dt; Fontainebleau. L'ancienne, excellente pour le service de table, résiste à toutes les variations de température el l'acier du couteau ne parvient pas à la rayer ; mais elle se décore mal. La nouvelle pâte est plus tendre, mais fusionne mieux avec la couleur.
Sauf ces différences dans les proportions, les porcelainiers emploient les mêmes maliorea premières qu'il y a cent ans, lorsque Limoges, à ses débuts, ne comptait qu'une fabrique, vendue, le 13 vendémiaire an V, à deux ouvriers qui ne réussirent pas. Les faïenciers d'alors, au contraire, avaient, depuis deux siècles, lentement édifié leur industrie; ils avaient produit dos chefs-d'œuvre. l'iusieurs s'étaient enricliis, anoblis mûme, témoin la permission donnée par la ducbesse de Nevers,
Ien 1638, à « noble A. de Conrade, faïencier, de tirer de la terre propre à faire de la vaisselle dans toutes les places communes des environs ». AMoûtiers, le dernier de la dynastie des Clérissy, maîtres potiers do père en fils depuis 1632, devint baron un nSO, puis comte de Trévans et portait d'argent à trois pinceaux de sable.
Pourtant celte industrie de la faïence a presque totalement disparu au six* siècle, remplacée par une industrie nouvelle qui n'a de commun avec elle que lo nom. C'avait été un grand progrès, sur la terre cuite primitive, que d'envelopper les poreuses argiles, rouges ou grisâtres, d'un émail imperméable et opaque à base d'oxyde d'étain, i
i'étain, oui
Ji
PORCELAINlilS ET FAIKNOKS
acquérait après fusion la blancheur et le poli. Les peintures « sur cru », auxquelles il se prêtait, cuisaient aveu l'émail. Les traits risquaient de pcrilro un peu de leur finesse, de s'élargir ou môme de se déplacer, lorsque la couche de farine mélaIli(|Uo qui revêtait la pièce se transformait, par fusion, en un enduit glace. Mais ces inconvénients étaient bien compensés par le flou prt^'cieux du décor et la douce harmonie des tons. La matière, toutefois, restait lourde, fragile et relativement coûteuse.
Pendant que sur le continent on s'occupait de la porcelaine, en Angleterre on perfectionnait l'ancienne « terre de pipe n. L'introduction du silex broyé rendait la pâle plus blanche cl plus dure ; le vernis, grâce aux travaux de Wegdwood, devenait moins plombeux et plus résistant. Le traité de commerce de 1783 permit l'introduction en Franco de la II terre d'Angleterre ». La tradition veut que deux Anglais, les frères Leîgh, vicliraos de la persécution religieuse dans leur paya, aient importé à Douai, vers cette époque, la fabrication de la faïence fine et que de chez eux soient sortis, un à un, les coniremaîfres qui, à leur tour, créèrentles manufactures actuelles. Car presque toutes celles qui sont florissantes aujourd'hui sont modernes : celle de Gien a été fondée en 1820, celle do Choisy-Ic-Boi en 1804 ; tandis qnedans les anciens centres renommés de Nevers, Strasbourg, Rouen ou Marseille, les DatroQS, fidèles à des méthodes vieillies qu'ils se
DatroQS, L
refusaient à changer, durenl fermer peu à peu leî fabriques.
A Rouen, on comptait 18 faïenciers en 1786; à la fin du premier Empire, il n'en restait plus. A la belle époque (1650), il se trouvait à Deift 43 manufactures occupant lOOÛO ouvriers ; en 1764, il yen avait encore 29; en 1794, il n'en subsistait plus que 10. Il n'y en a qu'une aujourd'hui, elle est récente et l'on y fait... de la « faïence fine », C'est aussi à cet « ironstone », ou pierre de fer, à ce H granitpearl », comme on l'appela d'abord, que s'est consacrée la seule des célèbres marques françaises de jadis qui ait survécu à l'ancien régime : celle de Luuiîville, fondée en 1731, qui, depuis cent vingt ans, continue d'être dirigée de pfere en fils par les descendants de Sébastien Keller, son proprié-
I taire d'avant la Révolution. Ici les générations nouvelles, immuablcmentattachées àla cité lorraine, à l'administration de laquelle elles président de par le vœu populaire, ont assez élargi les ateliers ancestraux pour faire aujourd'hui trois millions d'affaires el occuper 1 200 ouvriers ; mais c'a été au prix de transformations radicales que la maison Keller et Guérin s'est maintenue et développée à Lunéville. Blanche comme la porcelaine, comme elle composée de kaolin, de sable et de feldspatli, et vitrifiée parfois comme elle, la « faïence fine », la seule à peu près qui se fabrique de nos jours, ne conserve son caracti're que par la proportion d'argile étrangère ou champenoise qu'elle contient et
qui s'oppose à la transparence. Pour en faire une vraie « porcelaine n, i[ suffirait, sans rîea retrancher de ses autres éléments, d'y ajouter du phosphate do chaux, sous forme d'os de mouton, dégraissés, calcinés et broyés. Ce serait alors de la « porcelaine anglaise », suivant le type que créèrent chez nos voisins Spode ou Thomas Minton, qui n pas varié depuis un sifecle. C'est en grande partie avec les squelettes des ruminants du nouveau monde que se fait la pâte des tasses où les Anglais boivent leur tiié. Les os viennent en général d'Amérique; leur qualité a grande iniluence sur la beauté de la porcelaine, dans laquelle ils entrent pour près de moitié. On a tenté de substituer aux os de mouton un minéral contenant du phosphate de chaux, mais jusqu'ici sans succès ; d'autant que déjà le bon I marché des produits ainsi obtenus est extraordi- 1 naire.
Porcelaine ou faïence, le travail de façonnage est I le même et exige les mêmes outils. La matière une fois dosée, la poussière sèche du quartz une fois mélangée, au sortir des moulins à galets, k la poudre collante du kaolin, et le tout délayé de fa^on ■ à former une crème blanche, cette « barboline » raffermit au filtre-presse et va s'horaogénéiGer s< la a marcheuse m. Ainsi nomme-t-on le malaxeur, composé de lourds cylindres cannelés, tournant autour d'un axe, qui imitent le manî'ge ancien de l'ouvrier. Une fois « marchéo h, la pâte se repose < pourrissoir », non pas cent ans, comme on
3iS LE MÉCAHISKE DE 1.A VIE JUODERNE
croyait naguère que faisaient les Chinois afin de mieux assurer sa ferme uLali on, mais quelques mois. Elle est prête alors à devenir assiette ou pot à u, staluclle ou saladier. Elle le devient par des voies diverses ; tantôt tournée, tantôt moulée, tantôt coulée, suivant le procédé le plus pratique. Le tour primitif, vieux de douze cents ans avant l'ire clirétieane, dont la tôle ou « girelle » repose Bur un axe vertical, traversé par le disque de bois qu'actionnait le pied de l'ouvrier, est depuis longtemps remplacé par des tours mécaniques. Le potier ébauche son couvre en jouant avec la poignée de pâte qu'il caresse, allonge en boudin ou aplatit en crôpe, tandis qu'elle tourne sur la plate-forme devant lui.
11 faut que sa main soit sûre et qu'il serre très également; surtout il faut qu'il maintienne un accord parfait entre la vitesse de rotation de son tour et la vitesse d'ascension de ses mains pour éviter le « vissage », ces sillons plusou moins apparents, dus à des pressions inégales, qui s'élèvent en spirales à partir de la base comme le pas d'une vis. Après une dessiccation appropriée, qui permetti'a de la raboter sans la réduire en poussière, l'ébauche passe au « tournaasage ». Vixée sur le « mandrin » de bois qui la supporte, elle est dégrossie, laillée, découpée au calibre par ces « tournassins » d'acier qui l'égralignent au passage, la pèlent ou même lui tranchent doucement de longs copeaux de chair. C'est ainsi que s'obtiennent, sur la pâte à demi
ÎCELAINES ET FAÏENCES
molle, les gorges, les fileta ou les moulures saillantes, avec une iiGlteté supérieure à tout autre procédé.
Seulement ce procédé-là est cher et, de plus en plus, la main du potier disparaît devantle moule. Avec un modifie on faisait un moule autrefois en fait cent aujourd'hui et de ces cent moules on tire des milliers d'exemplaires du même objet, tous pareils, suivant l'objcetif visé par nos contemporains de la multiplication indéGnie des choses. Les pièces que l'on ne pouvait tourner parce qu'elles n'étaient pas rondes, et qu'il fallait pétrir à la main, sont maintenant moulées à la machine. On est parvenu à vaincre une difficulté considérée longtemps comme insurmontable : la fabrication mécanique des pièces ovales ou elliptiques, ayant deux axes inégaux.
Moulages « à la balle u, « à la croûte » ou a housse », c'est-à-dire par l'introduction de la pâte à l'intérieur ou par son application à l'extérieur du gabarit, dont elle doit épouser les contours, se feront un jour sans doute à la presse, dans des moules métalliques qui aboliront alors le tournage. Dès à présent, avec les machines à assiettes, inventées par M. Faure, l'ouvrier n'a plus qu'à poser sur le tour la quantité de pâte nécessaire à la pièce et tout le façonnage 80 fait mécaniquement, sans intervention de l'homme.
Le coulage des porcelaines est fondé sur la pro- □riété, que possèdent les moules on pUtre sec
230 LK MECANISME DE LA VIE UODERNIil
boire l'eau d'une a barbotioe », ou pâte liquide! dont la par lie solide se fige d'elle-même sur les paroil internes du moule el en prend exactement la forme.l On vide ensuite l'excédent de cette crfcme de porce-T laine. Au séchage, lapâte éprouve un retrait régulier! qui permet de k démouler facilement. Sa minceur I étant proportionnelle à la faculté d'absorption, c'est-à-dire à l'épaisseur des parois en plâtre, rien de plus simple que d'obtenir ainsi des tasses à thé, à café et autres pifeces de « petits creux » extrêmement fines : ce qu'on nomme des « coquilles d'œufs ».
Avant les perfectionnements modernes, lorsqu'on entreprenait de faire un vase à collet rétréci et qu'il avait acquis la consistance voulue, à peine la barbotine inulilo étaiL-clle évacués que la pâte mal raffermie, ne pouvant se supporter elle-même, s'affaissait, et la pièce était perdue. On imagina d'abord pour soutenir la pâte encore molle, jusqu'à ce qu'elle se consolide en séchant, d'injecter de l'air comprimé dans le vase au moment où s'écoulait la solution aqueuse. Ce système, par pression interne, obligeait à tenir le moule clos et ne permettait pas de voir comment se comportait la pièce en œuvre. Maintenant on fait au contraire le vide tout autour du moule, dans un espace clos soumis à l'action d'une machine pneumatique, et la diiFérence atmosphérique qui en résulte, entre le dedans aéré et le dehors privé d'air, suffit pour maintenir la pâle adhérente aux parois du moule, quelles que
POHCELAIHBS ET FAÏENCES
soient ses courbures, jusqu'à sa complîîle dessic tïon. La Faïence se coule comme la porcelaine, depuis l'invention, par un savant tciil'que, du procédé consistant à additionner do slIicaLc de soude la bouillie blanciiâlre qui va prendre un corps.
Machines et coulages se sont tellement développés qu'il devient très difficile do trouver un ouvrier ' tourneur, capable de bien exécuter, avec le seul secours des mains, une pièce d'une certaine importance. Les derniers objets que l'on ait faits, que l'on fasse encore à la main, dans quelques ateliers, sont les pots de chambre et les soupières, A cellesci trois hommes collaborent : un « presseur » fait le fond ; un tournassour moule lo haut sur mandrin ; un garnisscur prépare les anses et colle lo pied. Le coulage comporte une fabrication intense ou du i moins active, pour payer les moules coûteux et encombrants qu'il exige : grosse dépense dans une i manufacture d'art comme Sèvres qui, depuis quel- i ques années, abandonnautles anciens profils et les reproductions do l'argent et du bronze, a étudié , plus de 140 modèles nouveaux, simples et purement ' K céramiques ». Le goût change souvent en fait de services de table, et peu de pièces jouissent d'uaa vogue aussi durable que la tasse à café cylindrique, dite « quarréo », parce que sa hauteur est égale à son diamètre. Elle passe pour être de style Empire, mais fut créée sous Louis XV, en 1745, par le dessinateur Duplessis et a depuis résisté au temps et k la critique.
Les reliefs donnés aux assîetles par 1' « estëque », ou calibre mi5canif|ue, lus « coulures » des olijeU moulés, doivent, avant la cuisson, passer au « raclievagei). C'est là que l'on rebouche les Irous produits pâte par la sortie des bulles d'air, (|ue l'on îles becs de lliéifcre ou les anses de coupe. C'est là aussi que les « répareurs » font les retouches et Bssomblent les différents morceaux, coulés ou moulas séparément, d'une même pièce. Or il est des groupes en biscuit qui exigent jusqu'à 200 moules.
Le « biscuit », ou pâte nue à l'aspect d'albâtre, dont le charme fut d'abord méconnu et que l'on no se résigna, dans le principe, à vendre ainsi inachevé, que faute de pouvoir l'émailler et le peindre aussi bien qu'on le souhaitait, est l'état définitif de la plupart des statuettes. Pour les autres porcelaines, ce n'est qu'un état transitoire, entre le ii dégourdi » elle « grand feu ».Les pièces, une fois prêtes pour la cuisson, sontplacées dans des bottes ou n gazettes » en terre réfractaire. Cet « encastage » est indispensable, parce que la porcelaine au four s'attendrit comme une paie de guimauve et, pour fabriquer des étuis qu'une chaleur de 1 800 degrés ne fût pas susceptible d'amollir, la matitTO première, que l'on tire aujourd'hui d'Auvergne où elle coûte 13 francs les mille kilogrammes, se paya longtemps
) francs en Eure-ot-Loir, à la carrière d'Abondant.
La mise au l'our. ~ Uaù tour do quinzH tnf'lres. — Lalioratoire. dame 1) et n olandiers ii. — Loa pyromàlres appréciant la chalaur josqu'ù.! SOO degrÉs. —Flammes u oxydantes » et o rijduclricea a.
— Lenra qualités et défauts. — Les gazogËnea. — Le foui- Ji tnnnal demi-circulaire. — n Tresaillure d et n écaillage e. — L«s couvertures an émail. — L'immepsion et i'aspepsion. — Comment se fait le bleu de BÈvrea «. — Décorations am grand feu » ou il la n mouflii u. — Avec quoi sont faites les couleura île porcelaine.
— L'allure du (eu crée le céladon ou le rose d'éLain. — Le a pourpre de CasBÏus u. — Le a service aux ducats d. — Procédés anciens et actuels de dorure sur porcelaine. — Les maou facture s do Limoges. — MM. Cliades et Théodore Uavtland. — Les « chambrelans » da 1B43. — Un peintre sur porcelaine danseur à l'Opéra.
— La renaissaoce céramique vers 136â. — Découverte de la cl) romolitho graphie. — La plaie dos <i bons u & Sèvres. — Lob bënélices de la manuracture de Saxe. — L'imprpsaion et l'aérographa. — 20 000 aaeiutti^s par jour dans une soulû usine. — ÂccroisaemGot de la production et baisse des prix.
Cenombreuxmalérielde" gazettes 11, de « cerceg» ou boitos sans fond et de ce rondtiaux u ou disques sur lesquels on place les piëcea à cuire, sont une des charges onéreuses do la fabrication. On les dispose de manière à utiliser le plus de place possible dans le four, et plus ou moins prfes des loyers, suivant le plus ou moins de chaleur qu'il leur faut.
LE MÉCANISME WB LA VIE MODEHNB ^^
Les piles d'assiettes par exemple en exigent peu. Les pièces cuisent sur leur pied, lorsqu'il est assez solide pour les porter sans déviation, ou sur leur plus largo ouverture. Cette installation de chaque objet dans sa a gazette », puis de chaque colonce de gazettes superposées et calées par une ouvrière spéciale, la « colombineuso », demande des précautions extrêmes. Il faut une symétrie parfaite entre ï piles verticales, sur la solo du four, pour régulariser la cuisson et permettre la libre circulation des gaz.
Le four complètement rempli, on le ferme par deux murs de briques, enduits d'argile et séparés par du sable sec et lin. Tour ronde de 15 mètres de liaul, aux murailles épaisses d'un mètre, divisée en deux étages de chacun une chambre ou « laboratoire » voûté, tel est le four moderne à porcelaines. Il est flanqué à sa base d'une dizaine de I poches extérieures, régulièrement espacées à l'entour : les a alandiers » ou foyers, bourrés de bouille, qui portent la température à 1 500 degrés dans la salle du rez-de-chaussée, à 1 000 dans la salle supérieure, le « dâmo » ou » globe ». C'est ici que séjourne la pâte crue, avant l'émaillage. Sa première cuisson, sans être trop « tendre a, ne doit pas être poussée au blanc ; elle y perdrait toute porosité et ne pourrait absorber l'enduit liquide dans lequel on la plongera.
Le chef-enfourneur a donc une lourde responsabilité. Une fournée manquée, en la supposant dfl
valeur moyenne, ce serait 12 ou 15000 francs de perdus, et il sufCrait pour cela d'un moment d'inattention. Cependant, jusqu'à une date récente, il n'exista, pour diriger la marclie du l'our, que des moyens empiriques : des « témoins » ou « montres », morceaux do porcelaine que l'on retirait de temps en temps. L'appareil de Wedgwood, fondé sur la puissance de contraction que subit l'argile aux températures de plus en plus élevées, avait flni par tomber dans l'oubli. C'est seulement il y a quinze ans que fut inventé par M. Le Cliatelier, professeur au Collège de France, suivant la théorie proposée naguère par Becquerel, un pyromètre capable de mesurer les forces électromotrices de deux soudures semblables opposées l'une à l'autre. Cet instrument, dont la précision est due à de savantes rechercbes sur la nature des métaux qu'il convient de mettre en contact, permet aux industriels d'apprécier la chaleur exacte de leurs fours jusqu'à 1 800 degrés.
Il est aussi Irts important, pour être guidé dans le réglage des feux, de connaître à chaque moment l'intensité du tirage, dont dépend la combustion plus ou moins parfaite du charbon. Un appareil Iriîs simple, créé dans ces dernières années d'après le principe du manomètre de Krelz, est si sensible qu'on se rend compte avec lui d'une dépression de 1 centième de millimètre. Pour mener à bien une cuisson, il faut en outre être renseigné sur la nature des gaz qui circulent dans le four : grâce h la
LE MÉCANISME DE Î.K VIR MODEPNË découverte do l'appareil Orsat, la composition cliimique de cca gaz, qui exigeait précédemment une analyse de laboratoire, est déterminée en quelques minute» dans la salie même des fours.
Or ici la n qualité », si l'on peut dire, de la flamme a tout autant d'importance que l'intensité Je la chaleur. Suivant le combustible employé et suivant qu'il circule plus ou moins d'air dans le four, la flamme peut être a oxydante » ou « réductrice n. Pourlacuisson des anciennes faïences, par exemple,
i n'a jamais pu employer la houille, parce que ea flamme est susceptible de devenir n réductrice n, de réduire, c'est-à-dire do ramener à l'état métallique, les oxydes d'étain qui constituaient leur émail. Au contraire, la flamme oxydante communique à la porcelaine une transparence brune, ce qu'on nomme a lejaune » ou « l'enfumag'e », défaut tellement grave qu'il peut perdre quelquefois des fournées entières.
La houille d'ailleurs donne à volonté une flamme « oxydante m, lorsque l'oxygfcne, l'air, largement
I introduit par le foyer, domine dans les pro<luits de la combustion; ou « réductrice », lorsque le combustible, en excî!s, forme de l'oxyde de carbone ou des carbures d'hydrogfcne. Seulement, en ce dernier cas, les gaz incapables de brûler faute d'air, ne donnent pas de calorique ; et si l'ouvrier liabile ne savait pas, d'abord faire marcher son four & l'une ou l'autre allure, ensuite obtenir l'atmosphère neutre, ni réductrice, ni oxydante, qui donne U
PORCELAINES ET FaI'ENCBS 257
maximum de tempéralure sans influer sur la pâte, il n'arriverait jamais à cuire convenablement sa porcelaine. La difficulté, en celle partie de la fabrication, ne lient pas tant, comme on le verra tout à l'heure, à la pâle elle-même qu'aux couleurs employées à sa décoration.
Les diUérents métaux qui entrent dans la composition de ces peintures, sur ou sous émail, se comportent au four cbacun à sa manière. L'on est parvenu toutefois à donner tour à tour, à cliacun d'eux, les traitements opposés qui leur conviennent ; la manufacture royale de Berlin a trouvé récemment la marche à suivre pour développer industriellement, dans la même cuisson, sitr une même pièce, le rouge sang de bœuf ou rouge de cuivre, qui exige un feu réducteur, et le jaune d'urane qui ne se produit que dans un milieu oxydant.
Ces cliangemenls d'allure de la flamme sont devenus faciles et presque instantanés, depuis l'applicalion des gazogènes à la céramique. Le four que j'ai décrit tout à l'heure, parce qu'il est encore en usage dans la plupart des manufactures, sera demain en effet un outil arriéré. Les usines nouvelles, ou soucieuses du progrès, lui ont déjà substitué le four « à circulation » ou four continu chauffé au gaz. Ce dernier, par sa construction autant que par ses combustibles, diffère complètement des anciens types, avec lesquels l'air chaud qui s'échappe par la cheminée, pendant la cuisson, et celui que dégagent les gazettes encore rongea, pendant la durée du
■ TBfr
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ifroidissement, était totalement perdu. Les poroelainiers ot faïenciers avaient depuis longtemps cherché sans succfes à en tirer parti.
II est pleinement utilisé par le nouveau four, tunnel demi-circulaire dont la sole mobile glissu sur de petites roues. A mesure qu'une section de cette piste ronde en terre réfraclaire, qui porte les pièces à cuire, s'engage dans la galerie souterraine ot se rapproche du foyer central, une autre section, portant les pièces déjà cuites et en partie refroidies, sort par l'autre extrémité du tunnel. L'air indispensable à la combustion décrit une courbe contraire; il s'échauiïe, à son entrée, sur les produits brûlanls qui viennent d'âlre cuits et, après avoir traversé le loyer, commence à cuire ou à sécher, en sortant, les produits qui attendent leur tour. De là grande économie ; d'autant plus qu'en eubslituaol la nammc du gaz au chauffage direct par le charbon, on peut utiliser des combustibles inférieurs et de bas prix, des lignites, de la tourbe, voire des pommes de pin. C'est durant la deuxiiime et dernière cuisson que doit se faire, pour les porcelaines et les faïences, l'accord entre la pâle et la a couverte ». Si la couverte se contracte sur une poterie pendant le refroidissement plus que la pâte, il y aura « tressailluro » ou craquelé, — défaut dont les Chinois ont su faire un agrément; — si elle se contracte moins, il y a « écaillage a, elle se soulève. La science a depuis peu aplani les difficultés que rencontrait, de ce chef, le faïencier, par des travaux précis BOï
POHCEI.AINKB F.T FAÏENCES
la dilatation irrégulière dusable, ou quartz, employa par lui.
La « couverte n ou émail est sans contredit la partie la plus délicate de l'art céramique; elle doit s'étendre sans « retîrements » ni n bouiilonnurea », Trop fusible, elle pénétrerait dans la pâte, et la glaçure deviendrait terne, a ressuyée»; trop dure à fondre, elle se recouvre de petits trous que l'on désigne sous le nom de coque d'œuf. L'émaîUage des grfïs communs, de ceux dont on fabrique des tuyaux et des cruchons, s'opère simplement par la volatilisation du sel maria jeté dans les fours à la fin de la cuisson. La couverte des faïences modernes est une glaçure transparente, faite d'acide borique, de fcldspalli et de plomb, en tout semblable à celle des porcelaines anglaises. A Limoges, on ajoute au feldspatb et au quartz broyé des tessons de porcelaine cuite et un peu de kaolin cru.
Partout ailleurs, en Europe aussi bien qu'en Chine, on met dans la couverte jusqu'à 16 p. iOO de cbaux ; ce qui l'expose aux rayures de l'acier, mais la rend plus accessible au décor parce qu'elle n'a besoin, pour cuire, que de 1 350 degrés de chaleur. La couverte, composée, moitié d'eau, moitié de matières solides finement broyées, ressemble au moment de son emploi à du lait fraîchement trait. Trente ou quarante secondes durant on y plonge les petites pièces; les grosses séjournent une minute ou quatre-vingt secondes dans ce bain, au sortir duquel on fait la retouche en réguli^risant l'épaisseur
LE MECANISME DE LA Vif
du dépôt. Au Hpu de l'immeraion, Jea Chinois procèdent par aspersion ; Sèvres fait de même pour les couvertes colorées qui s'y posent maintenant à l'aide d'insufflatcurs. Quant au « bleu de Sèvres », ce célèbre enduit s'étend par couche au pinceau, parce qu'il se superpose à un émail déjà cuit au four.
La peinture s'exécute aussi, tantôt sur pâte crue, — c'est la décoration au a grand feu », — tantôt sur biscuit; en ce cas, une fois l'œuvre terminée, on la revêt d'une « couverte » qui, dans la mouHe. entre en fusion et active les couleurs. Les moufles sont des fours de très petites dimensions, sortes de boîtes à étages, en terre réfractalre, posées cliacune sur un fourneau. C'est le « petit feu n, — 600 à 1 000 degrés, — qui dépasse rarement le point de fusion de l'argent, 935 degrés. Il suffît à cuire la couleur, à la fîxer et ne risque pas de la dissoudre.
Les couleurs de porcelaine sont un mélange de divers métaux avec des fondants à base de sable, de minium et de borax : le cobalt donne les bleus dont on varie le ton par l'addition d'oxyde de zinc; le nickel fournit des nuances violâtres ; le jaune de Naples vient de l'antimoine de plomb, le vert de Toxyde de chrome, pur ou combiné à l'aluminium. Avec la mousse de platine on obtient du gris et avec l'iridium du noir. De ces mixtures, amenées à un grand état de ténuité pour se laisser manier au pinceau, on exige autant que possible, avant leur emploi, le ton qu'elles prendront après la cuisBOn.
PORCELAINES ET FaTENCES 4St
Mais ce fon parfois, comme on l'a dit plus haut, dépead de l'allure du feu : le céladon, issu du fer, ne s'affirme qu'avec la llamme réductrice; tandis (|ue, seule, la flamme oxydante crée le brun de manganèse ou le rose d'éLain.
L'élaboration de tel alliage qui, pour nos céra- * mistes contemporains, n'est qu'un jeu, semblait fort compliquée à leurs arriî>re-grands-pferes : H pourpre de Cassius, » dissolution d'or précipité par le protochlorure d'étaîu, passait naguère pour devoir être exclusivement fabriqué avec certains ducats d'Espagne. Le « service aux ducats », dans la vieille faïence de Lunéville, tire son nom des pièces d'or remises au chimiste qui savait l'art de transmuer cette monnaie en peinture. Quant à r « or brillant u à 1 000 francs le kilo, ce fut jui qu'à nos jours le monopole d'une famille allemande, qui possédait le secret de tenir ce métal, liquéfié, en suspension dans du baume de soufre.
L'or, en eflet, pour s'appliquer sur la porcelaine, doit être absolument fluide. Mais, au lieu de l'employer battu en feuilles et broyé ensuite avec du miel, comme nos ancêtres, nous le dissolvons dans l'eau régale, — acides chlorhydrique et nitrique mêlés. Puis on le revivifie en forme de poudre brune, impalpable, sous l'action de la couperose verte, — sulfate de protoxyde de fer, — à raison de 100 grammes d'or par 10 litres de liqueur. Enfin, pour le collera l'émail pendant la cuisson, y ajoute un corps facile à fondre ; l'oxyde de
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hismulh. L'or ne prend son éclat mélaliique, au sortir de la moulle, que par le « brunJssag-c n, frottement prolongé à l'agate, k la sanguine ou autre pierre dure.
Ni l'or ni ses dérivés, tels que les roses au carmin, ni d'ailleurs la plupart des oxydes colorants, no supportent les hautes lempéralures. La palette du « grand feu » est donc triis restreinte. Mallicureusement, la porcelaine dure, après avoir subi re grand feu, est impénétrable. La décoration qu'elle reçoit ensuite garde, après cuisson à la moufle, l'aspect de pains à cacheter adhérant à la surface; souvent elle reste mate et opaque. Toutes différentes sont les peintures chinoises : jaune d'anguille ou « foie de mulet », « poil de lièvre » ou « thé en poudre », aubergine, poirier du Japon ou « bleu du ciel aprf>s la pluie h, ces couleurs aux noms conventionnels prennent, sous l'émail des Célestes, une transparence pure et vibrante. C'est que leur couverte calcaire est plus tendre et leurs fours moins chauffés. Sbvres et Berlin imitent depuis peu les Orientaux, mais l'industrie privée reste fidèle à la pâte dure.
Limoges ne peut oublier qu'elle dut à cette pâte son succès, lorsqu'un commissionnaire en marchandises à New-York, entre les mains duquel une tasse de fabrication française était tombée, reconnut la supériorité de notre émail plus résistant que celui des produits anglais. Cet Américain, dont les flis rivalisent aujourd'hui à la tête de deux de a^y
FOfiCELAINES ET FAfSNCES
plus importantes manufactures, — les maisons Charles et Théodore Haviland, — traversa l'Atlantique, — c'était un voyage en 1839, — pour s'entendre avec lesporcelainierade notre pays. Une fois à Paris, il eut quelque peine à apprendre que la tasse qu'il avait vue venait de Limoges et, une foia à Limoges, au lieu d'y trouver une organisation prête à répondre à ses demandes, il se vit en [ sence d'une dizaine de petites « fabriques » que l'on nommerait aujourd'hui des « ateliers ».
Celles-ci ne faisaient alors que le « blanc » et travaillaient exclusivement pour le compte de grands marchands parisiens, propriétaires des modules, qui les faisaient décorer sur place suivant les ordres de leurs clientEîles par des artistes en chambre. Parmi ces « chambrclans », — c'était leur nom, — se distinguaient Scliœlcher, père du futur député do la troisième République, et Boucot, qui joignait à sa profession de dessinateur et graveur H au bruni », oîi il était passé maître, celle de danseur à l'Opéra en 184S. Ils peignaient sur commando, suivant la mode de l'époque, l'apothéose d'Anacréon, l'enterrement d'Atala ou des portraits officiels au fond des assiettes à potage et, sur les saladiers ou les saucières, ils représentaient des marines exaspérées, des vues de châteaux et des chevaliers armés de pied en cap.
C'était le temps oti les faïences interprétaient les fastes de l'histoire militaire, sociale et politique ;
Fleur-de-Marie, le Ghourineur cl toiis les héros
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i Mystères de Paris, des Trois Mousquetaires et des chansons de Béranger, alternaient avec le maréchal Bugeaud et Abd-el-Kader, le tout aggravé de légendes belliqueuses ou attendries. Lorsque, parvenu à l'apogée, incapable d'aller plus loin, le mauvais goût déclina et que commença la renaissauce céramique, vers le milieu du second Empire, avec Avisseau et les frères Deck, la peinture sur porcelaine fut sérieusement atteinte par la découverte de la chromolithographie.
Des dîners du « pique-nique u chez Th. Deck, où les convives, plus tard illustres, comme Bartholdi ou Harpignies, étaient tenus, non seulement d'apporter leur plat, mais surtout de le peindre, devait sortir un renouvellement artistique ; mais de la « décalcomanie », innocente récréation tout d'abord, une révolution industrielle allait procéder.
Sî;vres, sous une impulsion nouvelle, a, depuis vingt ans, échappé à l'obsession de faire des vases de plus en plus larges, de plus en plus liants. Malgré les servitudes d'État qui pèsent sur lui et lui font payer chi;rement la subvention, sans laquelle une fabrique d'art ne peut vivre; malgré la plaie des H bons », ces concessions gratuites de porcelaines avec quoi les personnages ministériels rémunèrent divers services, et qui, négociés et revendus à vil prix par leurs donataires primitifs, — chanteurs ou danseuses, — vont échouer dans les grands bazars; malgré les dons et cadeaux aux loteries, œuvres de bienfaisance et concours de toute sorte
qui, bien que vulgaires, constituent par leur nombre une charge annuelle de plusieurs centaines de mille francs et une production commerciale dénuée d'intérêt, malgré tout cela notre grand établissement national se montre soucieux du rôle qui lui incombe d' « entraîneur » de la céramique.
Il a changé sa technique et s'efforce, dans ses recherches do décors, d'imiter la nature. Par là, il Fait de la porcelaine, non plus un accessoire sur lequel on fixe plus ou moins bien une peinture, mais une matière précieuse enrichie par des couleurs faisant corps avec elle. Sèvres, en effet, est avant tout une école. Comparé à celui d'autres manufactures d'État, son personnel ouvrier est des plus restreints; il n'a pas 30 décorateurs, tandis que Meissen, en Saxe, en a 300, parmi lesquels des femmes payées 12 centimes et demi pour l'assiette bleue unie, et qui en peignent trente par jour. Aussi Meissen rapporte-t-il un bon revenu à son royal propriétaire; les amours joufflus dans leur cadre rocaille, les marquises mignardes, à hauts talons, enguirlandées de fleurs, les bergères nourries de roses, à la chair épanouie jaillissant du corsage, auxquels ce souverain reste invariablement Gdèle, lui procurent un bénéfice moyen d'un million, le double du budget tout entier de Sèvres.
Partout ailleurs, le peintre « sur porcelaine n
BC fait de plus en plus rare. Los fleurs de quelques
faïences sont coloriées à la main, suivant un cadre
^'avance imprimé en noir ; en général le spécialiste
LE HËCANtSHE DE LA TIB HODKANE
esl remplacé par 1' « aérographe » ou par la machine à décalquer. L'aérographe, au moyen de l'air comprimé, vaporise et distribue mécaniquemont la couleur sur la pâte. C'est un procédé plus soigné mais plus coûteux que l'impression. La presse à cylindres tire facilement 200 chromos i l'heure, eu feuilles minces comme du papier à cigarettes qui, appliquées ensuite sur des assiettes, y déchargent leur dessin. Uue cuisson sommaire, à 700 degrés, suffit au dégraissage, brûle l'huile el sfeche la couleur.
Celle-ci ne peut être mise en quanlllé suffisante pour résister à la lente cuissou de la couverte dans les anciens fours. Elle se posait donc sur émail cuit et restait par là môme peu brillante ; maintenant, grâce aux fours continus, plus rapides, elle s'imprime directement sur biscuit, — du moins pour les faïences, — que l'on recouvre ensuite d'une nappe d'émail uniforme et glacée.
Chacune de ces découvertes, cliacun de ces progrès de fabrication, dus à la physique, à la chimie, k la science de l'ingénieur, qui peu à peu transformaient l'industrie cérami((ue, ont eu pour conséquence un accroissement énorme de la production depuis vingt-cinq ans. Elle a doublé de 1880 à 1890 et doublé encore de 1890 à 190o.
Cependant, évalués en argent, les chiffres accusent une hausse beaucoup moindre : c'est que chaque objet a singulièrement baissé de prix. Limoges compte aujourd'hui 40 manufactures, dont UQ^
seule fabrique chaque jour 20 000 assiettes et pièces rondes diverses. Il en résulte un supplément de bien-être pour la classe la plus nombreuse, celle qui ne connaîtra V « assiette au beurre » que par ouï-dire et n'y mettra jamais la main. Mais, puisque la loi de nature oblige Thumanité à manger son pain à la sueur de son front, c'est quelque chose de le pouvoir manger dans une assiette propre^