DE LA VIE MODERNR
premier ou le dernier mol de l'ameublemenL ; luxe nouveau pour les peuples à qui rien ne manque, nécessité immtîmorialc pour les peuples qui manquent de tout. Chez les pasteurs de l'Orienl, il remonte au déluge ; chez les ouvriers de l'Occident il remonteàl'expositionde 1878, Là-bas, sous latente, il joue le rôle de lit et do siiîge ; ici, dans la chaumière ou la cbambrette, il joue le rôle d'ornement.
Au contraire du tapis qui, par son bon marclii: d'hier, est devenu le superflu des petits, la tapisserie est devenue la prédilection des g;rands depuis son enchérissement contemporain. Elle aussi avait été une commodité pour le moyen âge, avant d'être promue au rang de somptuosité parles temps modernes. Elle frayait, dans les demeures féodales, avec les coITres portatifs, les lourdes chaires, les bancs do bois et les carreaux d'étoffes et, tendue autour du lit de son maître, elle le garantissait du froid. Plus tard, clouée au mur, elle réchauffa seulement les yeux.
A notre époque d'art mécanique et d'imitation de tout pour tous, elle grandit dans sa Rhre solitude d'unique tissu indompté par l'industrie, parce qu'elle demeure inaccessible aux trames aveugles ' I l'usine.
Issue, aujourd'hui comme jadis, de la seule main humaine, lorsque le travail humain est, entre toutes les marchandises, celle qui, de nos jours, a le plus augmenté de prix, la tapisserie — la tapisserie neuve du moins — devait voir croître sa valpi|ï
TAPIS ET TAPISSEBIES S
vénale en proportion de la hausse des salain Mais elle a ce privilège de vivre autant que les chênes ou les patriarches, de rester jeune pendant deux siècles, d'embellir encore en vieillissant et do résister ai bien au temps, qui tout efface, qu'en se fanant même elle se revêt d'attraits nouveaux ; Ses fautes de dessin, si elle en avait, se corrigent avec l'âge, ses nuances s'estompent et s'harmonisent; elle garde, en s'éteignant, un charme, une dignité incomparables.
Ainsi douée par le destin, la tapisserie est d'autant plus appréciée qu'elle a jeté déjà ses premiers feux et traversé, avant de venir jusqu'à nous, quelques générations d'iiommes. Aux yeux des connaisseurs sa durée ajoute à son mérite, et son mérite, aux yeux des riches payeurs pour qui la cherté est un aimant irrésistible, est beaucoup multiplié par les enchères qui l'attestent. Deux et trois cent mille Francs sont, depuis quelques temps, les taux ordinaires d'une tenture authentique des Gobelins, bien conservée et de belle dimension, remontant au xvni' siècle. Tel châtelain de* Normandie a refusé récemment l'olire de deux millions, pour une suite de cinq pièces d'après Boucher, garnissant les murs de sa salle à manger. lien voulait un peu davantage.
Lorsque l'usurier, dans l'Avare de Molière, prétend compter pour 3 01)0 livres à l'amoureux Cléantbe la tapisserie représentant « les Amours de Gombaud et de Macée », avec a le lit à bande!
271 LE MÉCAJ^ISHE DE LA. VIE MODEHNE
do point de Hongrie, appliquées fort propremeot 8ur un drap de couleur olive », la n grande table ilû boia de noyer qui se tire par les deux bouts n, les « trois gros mousquets avec les fourchettes assorliasanles », et autres ustensiles jusqucs et y compris « la peau d'un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre », il nous semble vraiment que cet honnCte ancêtre de Gobseck y perd, qu'il fait un mauvais marché; la tapisserie seule pouvant bien valoir les 3 000 livres — aoil 10 000 francs actuels.
Au temps de Mohere, Louis XIV payait aux Gobelins les pièces del' « Histoire du Roi » sur le pied de 400 livres l'aune, ce qui correspond à 910 francs le mètre carré. Mais c'était un prix exceptionnel; les « Batailles d'Alexandre » ou les « Éléments » ne valaient que 210 à 230 livres et la suite des « Actes des Apôtres » ne coûtait que 20U livres l'aune — 403 de nos francs pour kmJitre carré. Ce dernier sujet était fort prisi^ et souvent reproduit. Mazarin, quelques années auparavant, avait fait mettre ses armes sur trois pièces d'une tenture des h Apôtres », dont il fit présent à don Louis de Haro à l'occasion du mariage royal.
Si le Roi-Soleil, qui ût faire en trente ans aux Gobelins (1667-lti97), 101 tentures comprenant 824 tapisseries, avait dû les payer un prix approchant de celui auquel nos marchands d'aoUquitca
EtIS ET TAPISSEBleS
les cèdent aux Américains d'aujourd'hui, ou de celui qu'elles alteig'nent à l'hôtel Drouot dans les ventes bien entraînées, ne pauvre prince eût été fort embarrassé. Heureusement elles ne lui revenaient, l'une dans l'autre, en monnaie de 1905, qu'à environ 14 000 francs la pièce. Encore les ] Irouvait-il trop chères, et restreignit-il ses commandes pendant la guerre do la ligue d'Âugsbourg.
Cent vingt ans plus tôt (iS49), Charles-Quint payait un moindre prix, pour la tenture de la « Conquête de Tunis », exécutée pour lui i Bruxelles par le maître Guillaume de Pannemaker, conservée depuis lors à Madrid, et dont on a pu admirer quelques spécimens à Paris, au Pavillon Espagnol, lors delà dernière Exposition universelle en i9ÛO. Celte tapisserie, k 12 florins de Flandres l'aune carrée de Bruxelles, coûtait à l'empereur — d'après le pouvoir relatif de l'argent, ainsi que tous les prix contenus dans ce chapitre ' — quatre cents francs le mètre carré, en monnaie de nos jours. Cliacune des douze pièces de cette tenture, ayant environ (104 aunes de 0,490 d. c.)31 raîîlres, revenait ainsi à 20 800 francs actuels. Les tapisseries des Gobelins, sous Louis XIV, n'avaient en ■ moyenne que 24 mètres carrés; elles étaient donc beaucoup plus chères.
' Pour les monnaies de Flandces an ïvi' siècle, voyoï lo tome l", p. *8Ï, do mon Histoire économique de la Propriété, Jei Salaires, des Denrées, etc.
^^H Ce moL de « tapisserie u, que nous employons ^^B encore indistinclemeut pour désigner la tapisserie ^^m a au point u, ouvrage de dame fait sur un cane- ^^B vas, et l'œuvre de haute et basse-lice, avait soo- ^^B vent pour nos pères un sens plus vaste. Ils s'en ^^B servaient pour désigner toute étoffe servant à tendre ^^Ê les murs. Telles étaient les a bergames », qua- ^^m liOécs au xvu" siècle de « tapisseries de la rue ^^B Saint-Denis ». La tapisserie proprement dite ^^K n'éveillait pas, comme aujourd'hui, l'idée d'un ^^m tissu exceptionnel et hors de pair dans l'ameuble- ^H ment.
^^F Tous les tissus étaient chers, parce que tous
étaient longs à fabriquer. La matière dont ils se composaient — soie ou laine — inlluait sur leur valeur, autant que le travail qu'ils représentaient:
Ïun damas broché, un velours ciselé, un satin riehemcut brodé, étaient plus précieux, il y a trois ou quatre cents ans, qu'une tapisserie commune en laine. De ces dernières il s'en faisait un peu partout. Elles étaient de vente courante, chaudes, solides à l'usage et abordables pour la bourgeoisie. C'était un cadeau raisonnable, et non pas une folie que l'achat suggéré par M. Guillaume à Sganarelle d'une «belle tapisserie de verdure ou à personnages, pour mettre à la chambre de sa fille afin de lui réjouir l'esprit et la vue ». U est vrai
Lque M. Guillaume était marchand de tenturesj comme M. Josse était orfèvre; maïs, avant l'inventioa du papier peint, i! n'était point d'autre
TAPIB ET TAPISSERIES 875
habilkmeiit que la tapisserie, pour cacher la nuilU<5 des murs.
Avec le progrès moderne du tissage, l'abîme alla se creusant de jour en jour entre les étoffes artistiques, naguère les plus compliquées de façon ou de la plus riche substance, offertes à des prix sans cesse décroissants, et la chaîne de la tapisserie, immuable dans ses procédés, qui se recouvrait de trames savantes aussi lentement que jadis, mais de plus en plus cttJ:rement, par suite de la hausse de la main-d'œuvre. Suivant la difficulté du dessin et la finesse du point, l'ouvrier tapissier avance plus ou moins vile, mais il n'avance pas en un an autant que la machine en un jour.
En fait do tapisserie, l'exemple mémorable de Pénélope fournit un type de fraude, capable de retarder i'acbijvement de l'ouvrage; mais d'artifice susceptible do le hâter, nul jusqu'ici n'en a découvert. Aux temps prospères de celte industrie, lorsque les Flandres sous Philippe II se livraient à une production intense, pour fournira tout le continent des échantillons de valeur graduée ; lorsque, dans les seuls environs d'Oudenarde, 12àt4 000 ouvriers vivaient de la tapisserie, on essayait bien de tricher un peu sur les problbmes du modelé, en nuançant les ligures des personnages au moyen de substances liquides. Un édit de 1525 avait interdit cette pratique aux fabricants de Bruxelles ; et ces fallacieux « repeints a devaient être de tout temps assez usités, car nous voyons la même prohibition renou
velée, dî>s le moyen âge, en différents pays. De même il «.-si souvent spécifié, dans les commandes dos tapissiers, que ceux-ci ne devront pas « employer de peinture pour les carnations et les vi- &ag;es ».
On faisait alors aux Pays-Bas des verdures tt étoffées d'animaux » pour trenle-huit francs de noire monnaie le mfetre carré — 18 sous 2 gros l'aune d'Engliien (1B24). AParis, on on livra plus lard à 4 écus d'or l'auno frani^aise — c'est-à-dire à 35 francs do nos jours le m'elre carré — pour la décoration do la salle des États de Bretagne, et le cardinal de Bourbon obtenait encore à meilleur marclié — -110 sous tournois l'aune, soit 40 frauos actuels — des tapisseries qu'il destinait à l'abbayo de Saint-Denis.
Ces derniers chiffres, rapprochés du salaire moyen des ouvriers à la mâmc époque, prouvent que les tentures auxquelles ils se rapportent devaient être des plus communes. Pour arriver à les céder à ces prix de 55 et 40 francs de tiosjovrs, qui, intrinsèquement, à l'époque, étaient trois fois moindres, tout en payant leur laine et un se réservant quelque profit, il fallait que les pati'ons y employassent des femmes et des apprentis à peine rétribués. Lorsque l'on exigeait un travail plus soigné, et de la soie dans les parties claires, le mî^t^e carré montait à 148 francs — 12 écus sols l'aune carrée — comme on le voit en 1584, pour les tapisseries destinées à l'église Sain t-M errfi
dont le contrai du fabrication existe encore au musée Carnavalet.
Il y avait des « tapissiers » à tous prix : François I" allouait 160 et 240 francs de notre monnaie, par mois, — lÛ à 15 livres — h ceux qu'il avait fait venir à Fontainebleau. L'arcliiduc-roi d'Espagne donnait aux siens, à Arras, 7 francs par jour en 1501 et, cent ans plus tard, à Bruxelles, des «réparateurs» à la journée sont payés 10 francs d'aujourd'hui. C'étaient des artistes; tandis que la vicomtesse de Roban en entretenait au xv° sîfccle qui, nourris sans doute dans son cUAteau, no lui revenaient pas à 2 francs par jour. Sous Louis XV, il s'en trouve, dans le midi de la France, qui reçoivent 3 et 4 francs. Ces a tapissiers " là saRs doulu étaient plutôt des ouvriers en ificubles, non des a bas-liciers », tels que ceux d'Àubusson et de Fellutin, où cette industrie s'était maintenue et ne rapportait plus de quoi vivre au xvui° sifccle.
Lo commerce des tapisseries, écrit en 1743, M. de Bonneval , inspecteur des manufactures, « relient les fabricants de ces localités dans une médiocrité surprenante et les ouvriers dans la plus profonde misère qui se puisse imaginer. Ils ne sont nourris à suflisancc. d'un pain de tourte où le son est joint au grain pour former plus de volume, ni logés à peu pr&s pour se garantir des injures du temps. La plupart sont couchés sur une poignée de paille et leqrs habillements excitent la compas-
LE HéCAHISHE DR L\ VIE KODERFIE
81011. Il semblera peut-ôlre que cette description csl exagérée, mais elle contient la vérité la plus oxaclc. Il n'y a point de fabrique dans le royaume où les ouvriers soient aussi misérables, quoique le métier exige presque autant de travail d'imagination que du corps H,
On n'a pas de peine à croire les assertions qui précèdent lorsque le raCme fonctionnaire nous fait connaître que les « trfes bons » ouvriers d'Aubusson gagnaient 7 à 8 sous, les « médiocres » b à 6, les (1 faibles B 4 à 5 sols... ; or le pain i/anc valait 2 sous la livre. Le bas prix des tapisseries expliquait cette situation lamentable et il est vrai que les tentures d'Aubusson, à 30 et 40 livres l'aune, — 73 francs le mfetre carré — n'étaient pas d'une exécution bien merveilleuse. Mais les Gobelins eux-mêmes avaient baissé leurs prétentions.
Le duc de la Roche-Guyon possède, dans ses arcluves,le mémoire soldépar son aïeule la duchesse d'An ville en 1765, à la manufacture royale, pour uqc suite de cinq panneaux de k l'Histoire d'Esther », d'après de ïroy, qui n'ont pas cessé, depuis lors, d'orner le grand salon de la demeure historique qui lui appartient. Le prix était de 383 livres l'aune — 680 francs le mfctre carré en monnaie actuelle — tri'S avantageux... pour le directeur des Gobelina, qui n'avait pas souvent l'occasion de traiter des aifaires pareilles. Les 2616 aunes de tapisseries, exécutées pendant les trenle-trois années de l'administration de Neilson, parmi lesquclU
iqucllcs Qgjiuea^
ces admirables tentures d'après Boucher, Coypelou Van Loo, que Tunivers se dispute à prix d'or, furent payées à ce chef d'atelier par Louis XV, son royal et presque unique client, sur le pied de 440 francs actuels le mètre carré. Louis XIV, on l'a remarqué, était plus magnifique.
Abandon et renaissance de la tapisserie
Générations mal meublées et mal habillées. — Les portraits, laine et soie, des princes régnants et de leur famille. — Des Gobelins authentiques à 25 francs le mètre carré en 1852. — De 500 francs, à 140 000 francs, et à 1 million. — Les « rentraitures ».
— Personnages qui n'ont plus de laine sur le dos ni de couleurs sur les joues. — La tenture « des Indes » du gouvernement de Malte. — Les Gobelins, Beauvais, Aubusson. ^- Regardez l'envers.
— La production n'augmente pas. — Comment se font la haute et la basse lice. — Prix des matières premières. — Laines anciennes et modernes. — Le choix des modèles. — Les « précisions » et les « effets ». — Mariage des flls. — Le « coloris de tapisserie ». — Lutte entre les tapissiers et les peintres de modèles. — 70 couleurs dans r « Histoire du Roi » au lieu de 1 000. — Le disque ; l'orangé « à trois de rabat ». — Production de l'",21 de tissu par tète et par an.
Avant de voir se lever le jour de son nouveau triomphe, la tapisserie devait, au xix® siècle, connaître les heures sombres de l'abandon, le dédain des générations mal meublées et mal habillées, qui ne surent ni aimer les beautés passées ni créer des beautés nouvelles, qui dépouillèrent Tacajou de ses bronzes, les hommes de leurs culottes et les femmes de leurs lampas à fleurs, et à qui nous devons les fauteuils « gondoles », les poufs capitonnés, les
globes (1(3 pendule, h BouUe en cire à caclieler, les satins criards, lo pantalon, l(! chapeau haut ( forme, la crinoline el les bavolets.
Durant cette éclipse, les Gobelins, conservés comme une pitce traditionnelle de la machine bureaucratî{]ue, tissèrent à saliété des portraits, laine et soie, des princes régnants et de leur famille èl reproduisirent, avec une servilité de génie, dos tableaux qui n'étaient point conçus en vue de leur art. En cette besogne do copistes, ils se jouaient de toutes les difficultés, sauf de la difficulté d'avoir des modèles. Les industriels d'Aubusson se réfugièrent dans le tapis de pied et se sauvèrent par les moquettes à la mécanique.
Quant aux anciennes tentures, tombées dans lo dernier mépris, des vandales, vivant sous le sceptre de Charles X, de Louis-Philippe et de Napoléon III, les réduisirent aux usages les plus vils, les dépecèrent sans vergogne el le traitement le plus doux qu'ils leur infligeaient fut de les laisser manger aux vers dans les greniers. Pour 620 francs la pièce — d'environ 18 mètres carrés — on put acheter en 1852, à la vente du domaine royal de Monceaux, les (1 Belles chasses de Maximilien », dont plusieurs ornent aujourd'hui la grande salle à manger de Chantilly; pour 212 francs on obtint la « Toilette de Vénus », de 3 mètres de haut sur 4 mètres de large ; pour 400 francs la pièce, mesurant 2a mètres carrés, les « Conquêtes de Louis XIV », etc.
Il fut offert aux enchères, à cette date, une cin-
a82 LE MÉCANISME DE LA VIE MODERNE ^^
quaniaioc de tapisseries des Gobelins, des xvu° et xvin' siècles, d'une aulhenticilé înconlestable et d'une parfaite conservation, et le public les paya sur le pied... de 25 francs le mfetre carré. En 1862, deux pièces de 1' « Histoire de don Quichotte » ne l^ouv^^e^t preneurs qu'à 500 francs; en 188i, cinq panneaux de la même tenture se vendirent i40 000 francs et vaudraient maintenant un million peul-ôtre. La réaction datait de la fin du second Empire où le goût commençait à renaître. Faute dt pouvoir enfanter soi-même, on allait apprendre du moins à admirer les enfants d'autrui.
On allait môme les admirer tellement et de façon si exclusive, que l'on se condamnerait à la stérilitÉ. Pour nombre d'amateurs, le plus grand tort des tapisseries modernes c'est de n'être pas d'anciennes tapisseries. Les intermédiaires que leur enseigne oblige k fournir du « vieux », n'en fùt-il plus au monde, ont activement recherché les tentures des âges précédents, encore susceptibles de faire figure. Ils en ont môme rappelé de bien malades à la vie et ont réconforté, par d'adroites restaurations, bon nombre de personnages qui n'avaient plus do laine sur le dos ni de couleurs sur les joues.
Après avoir lavé à grande eau — l'eau claire est préférable à toutes les drogues — la guenille de tenture, grise et terne, pour faire apparaître ce qui subsiste de sa vivacité première, le réparateur, suivant la dépense que veut faire son client, reconstitue le dessin point par point, ou se contente de
TA>ia ET TAPISSERIES S83
dissimuler les déchirures par des coutures invisibles, de boucher les trous par des morceaux provenant d'autres tapisseries, et de rafraîchir les tons passés au moyen de peintures à l'eau, au pastel, ou, mieux encore, aux acides tinctoriaux. Les teintes claires passent rapidement à la lumitre; en examinant de prfes les violets ou les roses qui semblent se recommander par un état extraordinaire de conservation, il y a bien des chances pour que l'effet soit obtenu à l'aide d'ingrédients habilement employés. Les teintures foncées ou noires ont, sur la laine, une action corrosive; aussi les parties ombrées sont-elles généralement les premières à s'user.
Les ateliers do remise k neuf se gardent d'appuyer sur les détails des tapisseries communes, dont les tons se sont fondus avec les années, mais dont le dessin grimaçant ne résisterait pas à l'analyse, s'il en restait davantage qu'une indication sommaire. Pour les belles pièces, la a rentraiture » exige autant de soins que le tissage primitif: telle est, par exemple, la réparation des dix pièces d'une tenture de Maurice de Nassau — dites des " Indes — poursuivie depuis plusieurs années aux Gobe- Hns, sur la demande du gouvernement de l'île Malte, à qui ce travail coûtera environ 175000 francs,
Mais, quelque parfaite qu'elle puisse Être, une réparation, pour l'œil exercé, sera toujours visible ; il y faut de toute nécessité employer des couleurs qui, bien qu'un peu plus « montées » s'assor-
de ^m
ne ^^M
^H UbsciiI nuanmoins à l'état présent du loure vuisi- ^H^ nt'H; or cos laiiu>s, nouvctlcment mises en oeuvre, ^H « baisseront » avec le temps.
^H Tant que les tapisseries Turent les seuls objcls ^^ft d'art qu'il n'y eût pas d'intérêt à singer par éco- ^^■nomie, les supercheries des vendeurs consistaient ^^Keimploment h pallier assez les outrages des ans ^^M pour rendre présentables des avariées, des infirmes ^^K ou dos mutilées. Depuis que le prix des belles ^V d'untan est beaucoup plus haut que celui des I belles d'aujourd'hui, le neul' trouve profit à passer
pour vieux, et y réussit parfois grâce à rimitation aisée des marques autlientiquos, quand l'acheteur, séduit par les coloris rompus et passés de la tenture, à r « endroit », n'a pas la précaution de s'assurer que 1' « envers », protégé par l'obscurité, conserve la crudité excessive des tons que les Gobelins ou les Beauvais d'il y a deux siècles avaient sur la face. Ces jeunes tapisseries, nées avec te masque de la vieillesse, privées de tous les tons francs et durables, deviendront avant peu complMe-
»ment incolores.
Mais bien que le goût, la mode si l'on veut, de ce noble tissu semble aussi grande qu'elle ail jamais été, il ne s'en fabrique pas plus, en France, aujourd'hui qu'il y a cinquante ans et il ne s'en fait à peu près nulle part en Europe. Deux manufactures
k nationales, les Gobelinset Deauvais, entretiennent ensemble une cinquantaine d'ouvriers artistes et une vingtaine d'apprentis, travaillant uniqucmeol
pour l'Ëlat et les corps ofGciela; — trois tapisseries seulement ont été vendues depuis dix ans à des particuliers parles Gobelins.
Le département de la Creuse qui nous envoie dos maçons par milliers, conserve, à Aubusson 500, à Felietin 200 tapissiers de basse lice; exactement le même chiffre que sous Louis XV, au (lire de l'inspecteur de 1743. Seulement leur situation a sing;uli&rement changt;. Les plus capables sont des espèces d'entrepreneurs, que les grands fabricants se disputent et s'attachent par des traitas avantageux. L'un d'eux, travaillant avec son lîU pour la maison Bracqueuié, a pu gagner tout récemment 8 500 francs dans son année. L'ouvrage s'exécute en famille, bien qu'on obtienne plus d'unité, pour le meuble surtout, en groupant les métiers sous le même toit. Les marchandages laissent aux ouvriers, me dit-on, un salaire moyen de 300 francs par mois ; mais la production n'augmente pas, au contraire.
Quelle soit de « haute » ou de « basse lice », c'est-à-dire que le métier soit posé sur le aol, à plat, devant l'ouvrier, ou se dresse vertical en face de lui, toujours la tapisserie s'exécute en représentant le dessin en travers. En d'autres termes, le tapissier n'est pas libre, comme le peintre, de commencer son tableau pai' le haut oti par le bas ; il lui faut lisser en même temps le haut et le bas, les ciels et les terrains, y compris les personnages ou motifs intermédiaires, et conduire sa trame
^Jea m
LE HÉCANtSUB DE LA VIE MODERNE ^^
poinl par point, depuis ce qui sera la droite, jusqu'à ce qui sera la gauche do la tenture remise debout, apris son achèvement. Ce mode de travail, nécessaire pour que les ombres OU" hachures u s'olîi'enl horizoDlalos au regard du spectateur, complique fort lo boa rendu des figures : il est parltcidlt^rement difQcile de « mettre les yeux ensemble », de les harmoniser, même en les plagaul sur le même fil de chaîne.
Les plus belles tapisseries ayant été faites aux Gobelins sur le métier vertical, ou de haute lict, celui-ci a plus de prestige; mais il n'a sur la basse lice, seule en usage à Beauvais et à Âubussoii. aucune sorte de supériorité intrinsèque. Il est matériellement impossible de distinguer, les unes des autres, les œuvres fabriquées de l'une ou l'autre mani!;re. Il semble seulement que la basse lice soit plus économique, parce qu'elle permet une plus grande rapidité de travail.
En haute hce, le tapissier a son modfcle derrière lui ; en basse lice il le tend sous son métier et l'aperçoit à travers les interstices des fils de chaîne, sur lesquels, pour se guider, il trace au trait noir les contours du dessin qu'il doit suivre. Ces fils, en coton cordonné et retors, capables de supporter isolément lo poids d'un kilogramme et maintenus rigides sur les rouleaux, communiquent, par de petits nœuds, avec des pédales que l'ouvrier manœuvre pour donner passage àla navette. Comme il lui faut changer constamment de couleur et sans
LPIS KT TAPISSEBIEB
cesse couper sa laine, il travaille à l'envers et ne peut juger de l'effet déjà obtenu qu'en retournant de temps à autre son métier, qui bascule sur un axe pivotant.
Les clairs et les « rebauLs », dans beaucoup de tapisseries, sont en soie, dont l'emploi, depuis quelques années, a même beaucoup augmenté. La valeur de cette soie — 50 francs le kilo — est six ou sept fois plus grande que celle de la laine, cotée de 7 à 10 francs et limitée aux ombres el aux demi-teintes. Mais ici le prix de la matiîire première est de petite conséquence; sa qualité seule importe, La manufacture des Gobelins, qui ne consomme pas plus de 250 kilos de laine par an, eut, pendant soixante-quinze ans, un fournisseur qui lui b vrai t des échevcaux d'une égalité parfaite et d'une qualité supérieure, provenant de toisons cbarapcnoises. Elle essaya plus tard la laine des bergeries de Rambouillet qui ne lui donna pas satisfaction.
Les filés actuels, originaires de l'Australie et de l'Argentine, beaucoup meilleur marcbé que les anciens, sont composés d'un mélange de fibres différentes, par suite plus ou moins sensibles à la teinture et sortant du bain inégalement colorés. Au lieu d'être brillante et lumineuse comme autrefois et de conserver, aprts la teinture, son aspect soyeux, il paraît que la laine moderne du commerce est terne et d'une couleur plombée.
Mais la question dont on se préoccupe le plus
aux Gobclins, — où l'adminislrateur, cet ardste éiudil rju'esl M, Guillrej-, poursuit avec une admirable téuacilé la rcstauralion de la tecliniijue aucienne ; — la partie vitale pour la tapisserie, c'esl lo choix des modHea, Cette rauraîlli; tissée ne doit pas Être une fresque, moins encore uu tableau. Susceptible d'ôtre plissée comme rétolTe, dont elle possî'de le grain et l'iSpaisscur meublaule. elle présente, même tendue, un aspect g;on(lDlé — « grippé » — qui sied aux jeux de la lumière sur ses surfaces ouvragées. Elle n'a point pour office de créer des /jr^cisions; elle doit réaliser des effets,, traducteurs plutôt que reproducteurs du coloris des cartons. L'art de ces effets a toujours été puiss^^H malgré la sobriété des moyens. ^^Ê
Si l'on examine de prts les plus célèbres W^k tures des xvi'^ et xvii" sifecics, dans la composition desquelles se rencontre une richesse inouïe de détails, on est frappé du petit nombre de couleurs différentes auxquelles leurs auteurs ont eu recours : trois rouges à peine, des bleus et dt'S jaunes dans une gamme trf'S réduite et souvent de l'or et de l'argent. Les oftols de coloration sont produits par des mariages ingénieux de fils, disposés de façon à donner la sensation de plus de tons qu'il n'en existe franchement. Les ouvriers de ces époques avaient perfectionné, par leur seul savoir-faire, par leur initiation aux convenances de l'art qu'ils pratiquaient, les procédés de leurs ' prédécesseurs qui, comme les peintres primitife,
n'avaient que peu de couleurs à leurs dispositions, parce qu'ils les broyaient et les délayaient euxmêmes.
Sous Louis XV commença la lutte des tapissiers et des peintres de modelés ; les premiers soutenant qu'il existait un « coloris de tapisserie n, dont ils avaient le secret, et que l'emploi seul do ce coloris pouvait assurer à leurs œuvres une longue conservation. Mais comme, tout en protestant, les tapissiers copiaient les cartons de Boucher, dont ils se plaiffnaient.avecune ai merveilleuse adresse que nul aujourd'liui ne saurait l'égaler, le public admirait et se pervertissait le goût avec délices. A l'exécution franche dos anciens maîtres, qui ménageaient les demi-teintes etles transitions au moyen de hachures, mClant les tons contrastés qu'il s'agissait de fondre, ou on vint, sous Louis XVI et sous le premier. Empire, à substituer un système où les tons juxtaposés offraient l'apparence d'une mosaïque de laines.
Jadis on n'avait pas plus de 70 couleurs, — c'est avec un chiffre approchant que les Gobelins, il y a quelques années, ont reproduit unepitcede 1' «Histoire du Roi », en relevant les tons primitifs sur l'envers de l'original du temps de Louis XIV, — ■ aujourd'hui, d'après les travaux de Chevreul, il pourrait ex'iBlar li40û nuances; en fait il en existe aux Gobelins 1000 ou 1200, échantillonnées dans les tiroirs et figurées sur une sorte de disque, où les teintes varient dans le sens delà circonférence
et OÙ chacune varie d'intensité dans le sens du rayon. Les couleurs numérotées 0, alentour du cercle, sont toujours les plus franches de chaque gamme ; elles sont « rabattues » ou atténuées de zone en zone, vers le centre, jusqu'au g^is. Ainsi l'orangé « à trois ou quatre de rabat » se rencontre au troisitme ou qualrii;me compartiment des orangés, en partant du bord.
Cette richesse de palette est un luxe dangereux. Elle ruinerait l'art qu'elle prétend servir et qui désormais s'interdit d'en user. A raffiner et subtiliser, à tenter l'impossible dans la recherche des tonalités fugitives du pinceau, la tapisserie aboutit miter chîjrement une peinture sur toile ; elle perd l'ampleur et la magnificence qui lui sont propres. Sauf quelques chefs-d'œuvre de virtuosité, parades d'Exposition, d'ailleurs froidement accueilUs du public compétent, l'industrie privée, les Bracquenié, les Hamot, sont entrés dans la voie, tracée par
Iles manufactures nationales, des oppositions vigoureuses et de la simphfication des modèles. Aussi bien dans les chairs que dans les draperies, on a reconnu que les points de soie trop fine devenaient « plats » en imitant le pastel. Suivant la grosseur du point, l'ouvrage, on le conçoit, est plus ou moins long à exécuter : l'ouvrierd'Aubusson, en qualité commune, fera 20 mètres par an et 6 ou 8 mètres seulement en tapisserie fine. Aux GobeUns, l'artiste qui a produit le plus a fait, depuis dix ans, ;J2 mètres; celuiquiaprodullle
moins en a fait 10. De 1893 à 1904, la moyenne de surface tissée est de un mètre vingt et un centimètres par tête et par an.
Il semble que les tapissiers du xvii® siècle, dont quelques-uns se sont succédé de père en fils devant le métier : les Vavoque de 1638 à 1829, les Simone t de 1680 à 1831, travaillaient plus rapidement. Les 250 ouvriers de Louis XIV fournirent quelque 650 mètres chaque année, soit2°*,66 par an, tandis qu'au XVI® siècle, les 84 tapissiers de Charles-Quint, auteurs des douze pièces de cette « Conquête de Tunis », dont j'ai parlé plus haut, fabriquèrent chacun trois aunes de Bruxelles par an, soit un mètre cinquante centimètres carrés actuels. Mais il est possible que les maîtres ouvriers fussent assistés, dans leur besogne, par des aides ou des apprentis dont la présence n'était pas toujours mentionnée dans les comptes de jadis *.
(l) Voyez à ce sujet mon Histoire économique de la Propriété^ des Salaires, des Denrées et de tous les prix de 4200 à 1800, t. III p. 113 et 152.
La teinture. — Les tapis d'Orient.
LeBliasQS « mauvais toiol b d'il y a troiaaiècteB. — Leso hanotl et loyales u teintures. — La cochonille en lutte aveclagarSinee.'- Le ru9(«t et la ganJe, — Jaunes vâgdtaai n'ont jamaia éii Ml bons. — L'oliiariDO, — L'indigo aynthâlique. — La cnltan i» VlQiligo dimtDui! d&ns l'Iailo. — Les bois, racines, baies de lAiJitnrc des orientaux. — Le n rat des champs n a sa deacente de lit. — Tapia d'berbes odorirërantea. — Les lapiK ras d'Aubusson. — Lu lapis a k points noviSa ». ^ La Savonnerie et ses imitations enrnpéonnoa. — Ce que coûterait nn lapis iiu de 10 points au centimùtre l'ait en Angleterre. — Tapis de Smjrne ; Onschak. — l'tcr codiïs de fabrication. — La dot autour du cou. — Le patron éponse ses ouvrières pour qu'elles ne le quittent pas. — llesslns n vieui turcssllan,Japracot SoCra. — Tapis persana : lOODUO pointa an mûtre carre. — Tapis en poil de cbameau, en Kurk. — Les Persans aCTecLionnent les tapia de moquette. — Liïs outils. — M. Dalaème. — Les cachemires de l'Inde. — L'introduction en France du tapis d'Orient.
Pour les tapisseries, comme pour lea tapis de toute sorte, la teinture des laines est une opération préliminaire qui a suscité, de nos jours, de nombreuses et délicates controverses. Les couleurs minérales, tirées de la liouille, doivent-elles être irrémédiableraent condamnées ? Sont-elles au contraire susceptibles de progrès, et n'ont-elles pas en effet sensiblement progressé depuis leur décou-
TAPIS m TAPI88SBÏËS Wi
verte, il y aundemi-siiîcle? Loreprocho, fait de nos jours aux tissus, (le n'être pas « bon teint » ne date pas d'hier. Je remarque dans des édîts royaux vieux de deux siècles et demi — ils remontent à Louis XJII
— des doléances trts amères sur les couleurs dégénérées des teinturiers, que le gouvernement d'alors accusait de détériorer les textiles par leurs « méchantes drogues ». Pour mettre fin à ce dévergondage, l'État donnait la liste des « bonnes et loyales
' teintures» et des « fausses et défendues ». Parmi les premières, le « pastel » était une des plus recommandées ; l'indigo au contraire était honni, proscrit et, comme les proliibitions légales ne surflsaicnl pas, semble-t-il, à arrêter l'essor de cet o anil » ou « bois d'Inde ». des pénalités draconiennes furent organisées contre les introducteurs ou « receleurs», N'empôclie que l'indigo détrôna cet antique pastel dont la France avait longtemps pourvu l'Europe, dont le trafic était un des plus notables du Midi,
— un marchand de pastel avait, sur la demande de Charles-Quint, cautionné la rançon de François I" — et à qui l'on réservait toujours, en temps de guerre, un traitement de faveur. Sous Napoléon 1", grâce au blocus continental, le pastel revit quelques beaux jours, puis disparut à nouveau.
En attendant que les nouveaux colorants aient tail leurs preuves, les chimistes des Gobdins, qui fournissent aussi les ateliers de Beauvais, [pploicnt que quatre substances
Iplc
LE HeCAltieNB DE hk 1
animales ; les rouges de garance ou de cochenille, le jaune de gaude et lo bleu d'indigo, isolés ou mélangés, y sont les bases exclusives dï toutes les nuances. L'emploi de ces matières n'a rien d'immuable ni de sacramentel. Les luttes que je viens de rappeler, entre le pastel et l'indigo, ne sont pas les seules qu'il y ait eu dans le passé : la cochenille, cet insecte exotique, ne fut admise à concurrencer la racine de garance qu'aprës des polémiques passionnées ; quant au fustet et à la gaude, ces bois du Brésil et de Cuba dont on tire le jaune, ils sont d'une introduction assez moderne. Il ne faut pas avoir la superstition des couleurs végétales et rien ne prouve qu'à celles d'aujourd'bui des matières minérales ne se substitueront pas un jour. L'alizarine est aussi solide que la garance, et de grandes maisons de tapisseries usent avec succès pour lo jaune « mandarin » des dérivés de la houille, parce que les jaunes végétaux, même aux Gobelins, n'ont jamais été très bons.
Les découvertes de la chimie ont, depuis vingt ans, transformé l'industrie tinctoriale, L'Allemagne possède des usines, dont une au capital de 26 millions de francs, la Badische Anilin und Soda fabrik fondée en i863 avec 30 ouvriers, occupe aujourd'hui 7 000 personnes. Elle produit, par syutli[;se — et elle n'est pas seule à le produire — un indigo artiflciel à base de naphtaline; un ponceau dont le premier kilogramme revint à iSO francs et coûte maintenant 1 fr. 85 ; une » rhodauiue » qui valu!
d'abord 45 francs et se vend aujourd'hui 4 fr. 50. Ces nouveaux colorants n'ont rien de commun avec les fuchsines ou anilines, obtenues à l'origine et désormais condamnées. Ils sont, au dire de plusieurs savants, d'une durée non seulement égale mais supérieure même aux teintures végétales ; et leur mérite , est si évident que dans l'Inde, sa patrie, la culture ' de l'indigo diminue et cède la place à celle du coton.
L'Orient semble ûdfelo pourtant jusqu'à ce jour à ses colorants traditionnels dans la fabrication > des tapis et, mallieureusement, lorsqu'il utilise (les substances minérales qui lui arrivent boîtes, munies d'étiquettes européennes, ce ne sont ■ pas toujours les meilleures ; parce qu'il faut être très renseigné pour distinguer, par exemple, la ' la bonne « rocceline » de la mauvaise. Ce n'est pas du reste par économie ni pour simplifier la manipulation que les Turcs supplémentent et avivent, i| avec ces teintures d'importation, leurs couleurs \ matrices. C'est pour plaire au goût de l'Occident qui demande des dessins compliqués, des nuances . brillantes, des variations de riche coloris.
Les éléments ordinaires des fabricants de Smyrne et d'Alep sont, pour le gris et le noir, les fruits du j chêne velani, ou noix de galle, D'Anatolie leur ] vient la garance, ou a lizari », mélangée depuis < 1840 à la cochenille. Quoiqu'ils emploient les mêmes mordants que nous, sulfati; de fer et alun pour les bruns, acide sulfurique pour les indigos, nitrate d'éLain pour les rouges, quelques laines
296 LE MÉCAMSUK DE LA VIE HODERNE
indiennes, mal corrodées, ne prennent pas bien lu teinture et Be mangent aux vers.
Les bois rouges ou jaunes, le campêche ou le Calécliu, — quoique ce dernier soit originaire du Levant et très prisé eo Europe, — sont inconnus des Asiatiques. Ceux-ci en revanche ont force végétaux que nous ignorons; la baie jaune de nerprum, qu'ils tirent de Kaisarijeli — Caramanie — la racine chinoise de curcuma qui, seule, pâlirait assez vite, mais est excellente dans les combinaisons. Les teinturiers persans ont, comme les nôtres, leurs secrets de métier religieuseraent gardés : tel est I l'art de faire du rouge avec la laque des Indes, le
kermfes et le tartre du vin ; ou le vert de mer avec un mélange do limaille de fer, de lait caillé, de vinaigre ou de jus de raisin amer. Ils obtiennent» de la pelure de grenade, les tons crèmes et les tons jaunes de la feuille de vigne. Leurs procédés sont tout primitifs. Il est vrai que, lorsqu'ils ne peuvent réassortir exactement une teinte qui vienl à manquer, ils continuent le tapis commencé dana une couleur approximative.
Nous avons perfectionné depuis soixante ans Ii's méthodes des Orientaux, en fait de teinture comme en fait de tissage ; mais ce sont eux qui furent nos premiers maîtres. Au temps de La Fontaine, lorsque le rat de ville invitait à dîner le rat des champs
D'uDB façon Ibrl civile...
Sur un lapis de Turquie Le couvert se trouva mis.
TAPIS ET TAPISSEBIBS
Aujourd'hui le rat des cliamps n'a pas encore son lapis turc ; mais grâce à la diïcouverle des « impressions sur chaîne », il a du moins une descente de Ul, de type moileBLn, à 1 fr. 30 ou 2 francs le mètre ; la même que, passés éducateurs à notre tour, nous exportons chez des peuples à peine policéa pour leur apprendre l'usage du tapis.
Cet usage, nos pferes l'ignoraient encore au XIV* siècle, même lorsqu'il existait depuis longtemps à Paris une confrérie de tapissiers « sarrasinoîs w, élfeves, nous dit la légende, des liordcs anéanties naguère par Cliarles-Martel et, plus probablement, initiés à l'industrie du « point noué » par les marchands vénitiens ou les Maurtîs d'Espagne. Fouler aux pieds ces riches tissus de hault; laine eût semblé profanation au moyen iige ; on les suspendait aux murs, on en couvrait les bancs ou les tables, mais on n'avait pas idée de marcher dessus.
Chez les châtelains on étendait sur les dalles, en guiao de tapis, de la paille ou des herbus fraîches et odoriférantes ; sorte de litière faîte pour les hommes, comme celle de l'écurie pour les chevaux, mais plus soignée. On recouvrait aussi le carrelage d'un sable fin, où les dames excellaient à faire des dessins à l'aide d'une brosse, luxe réservé chez les modernes aux terrasses des cafés. En Angleterre, ce pays du confort, l'usage des lapis sur les parquets ne commença que sous le règne d'Llisabeth. Les Français et les Espagnols, après avoir d'abord inveuté pour leurs demeures des car-
pelles eu bandes de cuir entrelacées, osèreui, par i un luxe inouï jusque-là, joncher le sol de tapisse- I ries pareilles en tout à des tentures murales, mais [ d'une ctiaine et d'un point beaucoup plus gros. Ce fut l'origine des tapis ras d'Aubusson, qui florirent jusqu'à nos jours, dont il se fait encore quelques exemplaires sur commande, mais qui, industriellement, sont à peu prfes abandonnés. Us Be vendaient 50 francs le mbtre carré en i870; la matière première revenait à 10 francs, la façon à 23 francs, — un ouvrier faisait son raJftre en six ou huit jours. Aujourd'Imi la matifere première coûterait le môme prix, mais la façon a plus que doublé et le tapis ras, à dessin géométrique, apprécié sous Louis-Philippe, solide mais sec au marcher, a cédé le pas aux tapis importés d'Orient, plus moelleux et moins chers.
C'est pour imiter ces tapis du Levant qu'en 1621 deux n artisans » de la galerie du Louvre, Dupont et Lourdct, s'étaient établis à Chaillot avec privilège royal dans un hospice dît de la « Savonnerie 1), fondé par Marie de Médicis. La manufacture de ce nom, réunie en i824 aux Gobelias, ne consiste plus qu'en un atelier, dans lequel une dizaine de tapissiers fabriquent chacun en moyenne 1",30 de tapis par an, D'octobre 1894 à 1904, ils oal ensemble lissé {'60 mfetres. Si l'État mettait en vente ces rares et précieux spécimens, dont il orne les palais nationaux, il ne pourrait les céder sans l perte à moins de 4 000 francs lo mètre. Non que la
matière en soit onéreuse : un mètre de Savonnerie représente l'emploi de 10 kilos de laine, dont la moitié tombe sous le ciseau de l'ouvrier. Mais, outre la main-d'œuvre, il faut compter les frais généraux, répartis sur 13 m'etres par an et le paiement des modèles, plus rares en tapis qu'en tapisserie.
Dans l'industrie privée, où le genre « savonnerie u est exclusivement conlié à des femmes, les lapis peu élevés en laine, les seuls dont le point est assez nourri, assez serré, pour se laisser tondre de près sans « montrer la corde », reviennent à un prix très supérieur à ceux de leurs rivaux de l'Orient ot, il faut bien le dire, ne les surpassent pas en charme ni en qualité. Les grandes maisons anglaises, émules des nôtres danscette production, ne peuvent davantage rivaliser avec les tissus d'Ouschak, de Téhéran et de Sullanabad, parce que chez elles un tapis fln, de 10 points au centiuièlre carré, monte à 105 francs le mètre. Seule la fa^on mécanique enlèverait leur monopole aux ouvrières d'Asie, le jour oii elle parviendrait à imiter leur ouvrage.
Qu'il s'exécute à Paris, dans l'atelier national de la Savonnerie, ou à Aubusson, ou dans les villages perdus de l'Afghanistan, de Boukhara et du Caucase, la structure du lapis à la main est identique. Il consiste en une suite de nœuds coulants, faits d'une double mèche de laine sur les fils de la chaîne ver- ^Ucale du métier. Il y a peu d'années encore, le
MO LK IIÈC&I(I8HE DE LA VIB UODEHNB '
(Iroil lie se livrer à celle fabrication en Asit.- Mineure n'élail concédé qu'à la population musulmane. Les Grecs et les Arméniens ne l'obtinrent qu'en 1K63, 8(ir^s de grands combats avec les teinturiers turcs qui fournissaient la matière première.
Ouscbak, l'un des centres où 8 à 9 000 ouvrières sont occupées à la confection du tapis lourd, dit « de Smyrno B, tire sa laine des liants plateaux, déserts et pauvres, de Plirygie. L'élevage du bétail y est la base du revenu et de l'alimentation des Kurdes, qui envoient chaque printemps vendre lu tonte de leurs brebis au marché central de Sîwrihassar, au pied du Gunecli-Dagh. Cette laioc, comme toutes celles de l'Orient, rude et dure, moins fine que les nôtres, a aussi le mérite de no point se tasser, se feutrer sous le pied. Celle qui ne sert pas au tapis va en Amérique se transformer en draps et en couvertures. L'autre est soumise, dans les eaux chaudes provenant des montagnes volcaniques des environs de Koula, à un lavage soigné où elle perd environ moitié de son poids. Cardée ensuite et tilée par les métbodes les plus rudimentaires — le gouvernement, devant les protestations des indigènes, a refusé de consentir à l'établissement de filatures mécaniques — elle est livrée aux négociants qui la fournissent aux tisseuses.
Celies-ei fichent en terre deux pieux, distants l'un de l'autre de la longueur du futur tapis, tendent sur eux leur fils de chaîne qu'cliea lîxent à chaque bout sur un cordon qui maintient l'écfUl
, l'écarte^
ment, trempent lea deux extrémités, qui représenteront plus tard les franges, ilaas du rouge ou dans du vert et étalent la chaîne, ainsi ourdie, sur lea rouleaux — les m eosouples » — du métier charpenté en bois brut. Gliaque fois que l'on a noué deux lignes de points, on frappe avec le peigne — poigne de bois en Turquie, de fer en Perse — pour unir la nouvelle rangée de nœuds à la précédente ; on égalise la surface avec des ciseaux ; puis on passe en travers de la chaîne, deux à trois Il duites a dans les tapis do belle qualité, et dans les tapis communs, jusqu'à six « duiles u ; c'esl-àdire des fils de trame qui soutiennent le point et forment un fond invisible à l'endroit.
Lea filles commencent l'apprentissage à six ou ■ sept ans; assises dfes le lever du soleil à côté i leurs mfcres, elles apprennent à nouer et à frapper du peigne les rangées de points. Au bout de deux ans elles sont salariées et, d'année en année, achètent des piEices d'or perforées, qu'elles portent alignées en chapelets, soit au bras, soit en collier, soit au bord de la coifl"e, témoignage de leur capacité et représentation de leur dot.
Ces ouvrières, dont les mœurs sont pures et les besoins restreints, sont lea privilégiées de l'Orient, puisqu'elles gagnent par semaine iS piastres — environ i francs — tandis que leurs semblables, en Perse, ne sont payées que 2o centimes par jour — un demi-kran. — Les meilleures ne sont pas payées du tout, ou du moins le sont d'une autre manière.
î sûr I nliauassez I
: 303 LB MÉCAKI&HE DK LA TTE HODEftSE
parce que le patron les épouse pour être 1 qu'elles ne le «juilleront pas. Ce système d'emli ' cliage offre à dos yeux européens des aperçus leufs sur les rapports du capital et du travail, el sur le moyen de les concilier. Il n'est toutefois praticable qu'en pays de polygamie... et d'esclavage. Ces mariages en effet sont plutôt des achats. Chez les Turcomans une toute jeune fille coûte 100 tomans (630 à 700 francs) à son premier mari, 200 à son second, si elle perd le premier, 300 au troisième, avec 1 00 tomansd'augmentation à chaque i jusqu'au dixième. On suppose qu'en vieillissant son habileté de tisseuse a grandi. De là cette surenchère, dont la mariée ne profite pas d'ailleurs : le prix est payé à son père et, à défaut de père, i son plus proche parent mâle.
Si l'ouvrifere de Perse n'était pas beaucoup I moins payée que celle de Turquie, les tapis persans, I -qui coulent le double des tapis turcs, coûteraient [cinq ou six fois plus cher. Le jour oii la femme I persane serait émancipée, échangerait son obscur I réduit musulman contre une condition sociale plus I relevée, les tapis d'Irak ou de Merv deviendraient [ une chose des temps passés ; il ne s'en ferait plus [ parce qu'ils ne trouveraient plus guère d'ache- \ leurs.
En Asie Mineure, les dessins « vieux turcs », ' désignés sous les noms d'IIan, Japrac et Sofra, j sont si connus des ouvrières, par tradition, qu'elles I les reproduisent de mémoire, sans modîjle. Ce sont
Tés n barchanas n à trois couleurs, que les magasios de nouveautés ont popularisé en France. Mais qu'il s'agisse do sortes à bon marché ou de « fantaisie », ces (lerniferea plus difficiles et mieux rétribuées, le travail est beaucoup plus rapide en Turquie qu'en Perse — sauf pour quelques lapis en poil de chèvre, lustrés et soyeux — parce que le point est beaucoup plus gros. Il comporte en moyenne deux nouements au centimiître, de 16 000 à 24 000 nœuds de laine par mètre carré.
Dans le tapis persan, bien plus serré, même en qualité ordinaire, il se trouve 100 000 points au mîitre carré et il faut 300 heures pour nouer ces 100 000 points. Pour les u tapis de prière u, en poil de chameau, pour les très rares surtout, plus souples que la soie, faits en « kurk •>, toison d'hiver et fln duvet qui se trouve au ras de la peau des brebis, la subtilité du travail devient incroyable. Certains d'entre eux ont jusqu'à 100 nœuds au centimètre. Le plus curieux est qu'en Perse, dans les demeures aisées, se trouvent bon nombre de tapis européens, do qualité, de dessin très inférieurs, et fort peu de produits du pays.
Qu'ils proviennent des campements de tisserands nomades, comme les Afschars et les Shahsevans, ou des sédentaires du Kourdîstan et de Méched qui tissent dans leurs maisons en hiver, dans leurs cours en été, le tapis, exécuté sur commande et soigné, ou commun et fait d'avance — fennaïshi ou maoudjoudi — n'exige d'autres outils qu'un peigne,
LE MÉCANISME DE LA MB MODEHNE
mteau. 1
ieu, les 1
i eue
1q shaneh, une paire do ciseaux et un couteau. Quatre femmes en ligne, les jeunes au milieu,! plus expérimentées aux deux bouts, sont assises devant le métier sur une échelle que Ton élève au fur et à mesure de l'avancement de l'ouvrage. Quand le lissage approche du plafond on descend l'éclieile, on déroule une seconde hauteur de chaîne et l'on continue. La province d'Irak, où sont éparpillés 5 000 métiers, produit annuellement 4 000 tapis pour l'Europe; en France, la principale manufacture de moquettes fabrique à elle seule BOOO mîjlres de lapis par jour.
Les ouvrières nomades du Kourdistao inventenl et varient le dessin d'année en année, selon leur plaisir. En général, le modMe est reproduit sur un papier à carreaux, dont chaque carré représonle un nœud, puis découpé en petits morceaux et distribué aux tisseuses ; à moins que celles-ci ne soient placées sous la surveillance d'un « kalifeh » homme, liseur du dessin, appelant : un rouge, trois bleus, deux blancs, comme pour nos anciens métiers à la tire. II ne manquait pas de tisserands, dépensiers ou de mauvaise foi, qui vendaient les modèles on réduction — les « Vagireh »> — à eux conGés au moment de la signaluro de leurs contrats ; depuis quelque temps le gouvernement persan est intervenu pour protéger la propriété des dessins du marchand européen.
L'Europe est en effet devenue le principal débouclié des tapis d'Orient que, non contente d'iropoc-
TAPIS ET TAPISSIiRIES
ter, elle inspire el commando aux indigènes. Il en est expédié pour la France un million et demi de kilos chaque année, et cinq fois davantage pour l'Angleterre, pays d'entrepôt universel. Et malgré les droits de douanes, qui varient chez nous suivant la finesse de 80 à 240 francs les cent kilos, malgré le coût et la lenteur des communications par caravanes jusqu'au golfe Pcrsique ou à la mer Caspienne — la balle de tapis met deux mois et demi à venir de Téhéran à Paris et sa valeur originelle est accrue de 30 p. 100 par le transport — le chiffre de ce commerce s'accroît sans cesse.
Son origine est moderne. Il y a quarante ans, le seul tissu oriental d'une demande suivie était un objet de toilette et non d'ameublement, dont la vogue avait commencé avec le premier Empire et finit au milieu du second : le châle ou sliawl, ainsi nommé peut-être d'une ville du Beloukistan, quoique fabriqué dans la capitale du royaume de Kaclimir. Avoir dans sa corbeille, puis sur ses épaules un « cachemire de l'Inde «, pièce d'étoffe multicolore pliée en diagonale de manière à se terminer uniformément en pointe, à la hauteur des jarrets, fut l'apanage distinctif de la haute bourgeoisie sous le rtgne de Louis-Philippe. Les personnes aisées avaient un châle « carré ", les riches en avaient un u long u, li!3 trJîs riches en avaient la fois des longs et des carrés ; vêtements lourds sans être chauds et d'un porter difficile.
Les héroïnes de Balzac ne souffraient que des
306 LE MÉGAMISUE DE LA VIE HODCHNB ^^
cachemires authentiques ; celles de Murger aspiraieal modes lenient aux cachemires français, car l'imitation des châles de l'Inde était une industrie florissante et faisait vivre des dizaines de milliers d'ouvriers à Paris, à Nimes kI à Lyon. L'introduction des produits indous était ainsi fort lucrative et ce ne fut pas sans inquiétude que M. Dalsème, l'un des négociants qui s'y livraient avec le plus de succès, vit les dames, vors 1865, lasses du biais consacré par un demi-siècle, draper leurs cfiàles en plis nouveaux, puis tes coudre en « confections i> ajustées à la taille, enQn s'en dégoûter sur leurs personnes et en couvrir les tables et les pianos, d'où ils ne tardèrent même pas à disparaître, relégués définitivement dans les armoires.
Dans l'intervalle, le débit de cet article avait •tout à fait cessé. La maison que nous venons de citer, dont il avait fait la fortune, eut beaucoup de mal à solder vers 1892, pour le prix uniforme de 40 francs, 200 châles qui lui restaient ii un marchand américain. Celui-ci parvînt à force do réclame, à écouler avec un léger profit, parmi les négresses elles cuisinières du nouveau monde, ces précieux cachemires recherchés par les grandes dames du vieux continent, alors qu'ils coûtaient mille francs et davantage.
M. Dalsfeme, utilisant les relations que sa clientèle étendue lui avait valu à l'étranger, eut l'idée de faire venir des tapis d'Orient, pondant que son ancienne rivale dans le trafic des châles — la
^V TAPIS ET TAPtSSGHIES 307
« Compagnie des Indus n — se rejetail sur les denlelles. 11 débuta par les spécimens rouges, bleua ot verla de Smyrne, rechercha ensuite les vieux lapis que lui fourniront ou lui prôli?rent gracieuse* ment des voyageurs, collectionna des niodMes dans. les livres et, muni de ces documents, imagina de ressusciter, parmi les types oubliés, ceux qui se prêtaient à la reproduction en qualité marchande. Tous les dessins, en eUet, ue sont pus pratiquement susceptibles de copie. Tel chef-d'œuvre, comme celui de la mosquée d'Ardébil, payé G2S00 francs par le musée de Kensington.
Londres, ou comme ceux que possJidcnt notre musée des Arts décoratifs ou notre manufacture des Gobclins, exécutés en points gros comme des têtes d'épingles, ne se font plus ; parce qu'imités en points gros comme des lentilles ils ressembleraient à des caricatures.
Le succès de celte tentative fut très rapide. Elle provoqua de nombreuses et actives concurrences] dont le résultat fut d' « industrialiser » terriblement une lâche presque artistique naguère. Le baboo, marchand indien, passa des contrats avec les habitants d'Hyderabad, dans le Nizam, et de Mazulîpalani, dans la présidence de Madras, pour' des sortes grossières mais bon marché. Le gouvernement anglais imagina d'employer les condamnés, dans les prisons de l'Hindoustan, à la réédition des merveilles qui jadis s'étaient créées dans les palais sous la surveillance des rajahs. Essai'.
fructueux au point de vue économique, désastreux comme résultat esthétique. Les pauvres tisserands libres, incapables de soutenir la lutte, se dégoûtèrent.
La Perse aussi, pour répondre à la demande énorme de tapis, s'attache uniquement à ce qui, dans les divers pays, est de vente courante. Qui prétend à la ûnesse doit, non seulement payer cher, mais attendre avec patience que les gros consommateurs soient servis.
Les dessins. — Les Tapis de moquette.
D'où viennent les génies, les dragons et les phénix ? — Tatouage, le plus vieux dessin pour costume. — Déformations hiéroglyphiques. — La prière à la fleur. — Les décorations européennes divisées en sujets « dominants » et « remplissants ». — L' « art moderne » dans Tameublement. — Emprunts à l'antiquité. — La manufacture Laine, à Beauvais. — 500 modèles par an. — Quinze cent mille mètres de tapis. — Le canevas ou « âme » : le velours ou « moquette ». — Les chaînes « travaillante » et « volante ». — La moquette « bouclée » ou « veloutée ». — La moquette Jacquard. — Application aux tapis de la machine à vapeur par les Anglais en 1865. — Les tapis américains et le tarif Mac-Kinley. — Les Jacquard tissés à cinq « grils » seulement. — Tapis « chenille » ou « à palette libre ». — 200 chapelets de points préparés à. la mécanique. — L'impression sur chaîne. — 1000 tapis à la fois. — Les fils du dos d'un tigre de Bengale. — Le bénéfice passe de 20 p. 100 à 4 p. 100. — Huit fois plus de marchandises , prix réduits des trois quarts.
« Tout périt en ce monde, dit un proverbe persan, excepté le visage céleste. » Cependant les formes orientales semblent immortelles et, si notre ingérence européenne tend à détériorer la substance des tapis, elle en respecte les dessins et les réveille même pieusement de leur sommeil. Où sont nés ces animaux fantastiques, ces génies, ces dragons ou ces phénix, cet « arbre de la vie » et
LR HÉCAHISME DE LA VIE MODERNE
ces noyaux de fleurs cal ici forme s, encadrés d'une couronne do feuilles flamboyanles, encadrantes ou cnchevôtréoa y D'où nous viennent co.s symboles figuratifs, ces bordures aux ondulations de vagues et de nuages, ces rivières serpentines et ces chevrons muraux, que nous retrouvons émaillés sur les briques de Suse, sculptés sur les marbres de Ninive, que connaissaient Homère etIesHoméridcs, et qui se transmettent sur les tapis tissés de générations en générations î
Sont-ils issus de l'imaginaLion dos Aryens ou des Sémiles, d'Iran ou de Touran î Se rattacbenl-ila à une source commune, au tatouage rituel et mytbologique des premiers hommes? — Car le tatouage est le plus vieux dessin pour costume, — Qu'ontils signifié k l'origine et quel sens ont-ils pris au cours de leur développement î Sonl-ce là des déformations liîéroglypliiqucs, exagérées encore par la rudesse du tracé? Les types que nous possédons dans les musées sont trop peu nombreux et surtout trop récents pour le dire.
Les Orientaux ont mis leur âme dans leur art; ils ne voient pas les choses des mêmes yeux que nous. Ils ont d'autres goûts; mieux que nous, ils savent aimer les fleurs. L'Hindou les prise en guise de tabac pour aspirer plus violemment leur parfum ; le Persan s'asseoit sur son lapis déplié devant la fleur de son rûve, lui ofTro sa prière, chante une ode de Ilaflz, puis, au coucher I du soleil, roule son tapia sous son bras cl r rntra
heureux en silence. Il yrevienlle lendemain jusqu'à ce que la fleur se fane et meure.
La plupart des inscriptions persanes, tissée»' dans les lapis, se rapportent à des Qeura :
rosée a semé des perles dans le calice de la tulipe t, dit celle-là et celle-ci dit : ii La violette, pleurant la verdure fugitive, a revêtu la robe bleue dff deuil. » Hérétique dans l'Islam, le Persan a conservé les décorations animales, proscrites chez les Turcs, et incorpore à ses tapis des poésies qui les commentent ; « Sûus le feuillage de chaque bran-; che, dans ce jardin vert, les rossignols sont enivrés au point do ne pouvoir s'envoler. » Un autre contient ces vers :
oiseau, n'attache point ton cœur ù la compagnie de la nCar avant toi mille autres se posèrent sur cette branche, puï» ^ [s'enTolércnt.'
■■ Le charme de ces devises, contemporaines d^ shah Ismaïl I"', en l'an 905 de l'hégire — 1S27 dft notre fcre — la belle époque des tapis, ne saurait être que faiblement goûté par les clients du j Marché ou de la Place Clichj, qui ne parlent gu!;r^ le persan. Et les dessinateurs orientaux ne sauraient pas plus s'astreindre à nos principes, que nos artistes français ne parviendraient à se pénétrer des métliodes exotiques. Dans ces tissus aux teintes adoucies qui semblent refléter la lumière sur leur surface miroitante, la décoration n'obéit à aucune loi. 11 n'est fait, parmi ces Qgures étranges qui ne
soQl ni feuilles ni oiseaux, aucune distinction des [ sujets d'ornement en « dominants » et en « remplia- I sants u. En Europe, noua aimons les objets connus et définis ; notre composition se décrit aisément, — on la saisit à première vue, par la subordina- \ tion des motifs dispersés ot accessoires au squelette I caractéristique qui en forme la base.
Cependant nous sommes las de nos anciennes formes, de nos anciens styles; nous demandons à tous les échos a l'art nouveau », 1' " art moderne » de l'ameublement, quitte à l'emprunter à l'antiquité babylonienne ou égyptienne, comme fait la joaille- 1 démarquant les bijoux, vieux de quatre millu ans, de cette princesse de la xii' dynastie dont le trésor est exposé au Musée de Ghiseh.
Le public, saturé de la récapitulation, de la I reconstitution perpétuelle des modes passées, demande aux artistes de secouer la science historique qui les étrcinl et les accable, pour se livrer au seul caprice de leur imagination. Rien de génial n'a été enfanté jusqu'ici par les évolutionnistes, désireux de s'affranchir des traditions et avides d'effets qui tranchent complètement avec les redites décoratives. Des compositions hybrides, sous prétexte de « stylisation de la fleur», se sont égarées dans la bizarrerie des lignes. Seuls, les fervents du genre « Liberty » peuvent savourer pleinemen t la primeur de ces aber- I rations du goût. Mais un « style » ne naît pas tout I d'un coup et en un jour et la loi de la vie est d'ambi- I tionner pour demain autre chose que la chose d'hier.
Les dessinateurs industriels doivent s'initier aux secrets de la fabrication à laquelle ils collaborent, aux ressources constitutives des cbaines et des trames, s'il s'agit du lissé, des couleurs et de leurs applications multiples, s'il s'agit de l'i m pression, enfin des dimensions, de la coutexture et de l'emploi de l'étoffe en qui, pratiquement, leur composition sera traduite.
Les grandes usines françaises de moquettes, pour satisfaire leur clientèle où tout gros marchand prétend avoir en propriété exclusive, ses dessins privilégiés, s'évertuent à en inventer sans cesse do nouveaux. M. E. Laine, à Beauvais, en crée prhs de SOO par année, que lui fournit son atelier do peintres d'esquisses et que ses « metteurs en carte » précisent et approprient au tapis Jacquard, au tapis « chenille », au tapis bouclé ou velouté et imprimé sur chaîne. Ce dernier type, inventé en Angleterre, est, par son prix modeste, le plus répandu, le plus intéressant pour la foute des petits consommateurs. En France, l'industriel remarquable dont je viens de citer le nom est seul encore à produire cet article qui, jusqu'à lui, nous venait exclusivement d'outre-Manche.
Dans la manufacture E. Laine, où travaillent l 600 ouvriers des deux sexes et d'où sortent annuellement i 500 000 mètres de lapis, les toisons exotiques, qui arrivent n lavées à dos m, c'est-à-dire après désuintage, passent d'abord au « lévîallian ». On appelle ainsi une suite de bacs d'eau chaude, addi-
tionni'o An carlionale de soudo et de savon, oîi la Inine, remuée par de grandes fourchettes, puis séclii^c entre dcsroiileaux compresseurs, replongée ensuilo dans un nouveau bassin, en sort, aprfes cette opération quatre fois répétée, propre à ôtre envoyée au séchoir. Entraînée dans le vaste tambour qui tourne lentement au milieu d'un local surchauifé, d'oii l'air humide est aspiré par un ventilateur, elle est, aussitôt aprî!s, conduite à la filature. De là, les échoveaux bifurquent ; ceux qui sont destinés aus moquettes ordinaires vont à la teinture ; elle s'exécute ici, non plus à la main comme jadis, maisdans les appareils automatiques imaginés par César Corron, qui suppriment trois hommes sur quatru. Vient le tissage; un tapis se compose de deux lartics essentielles : le canevas ou « âme d qui I forme l'envers, le velours ou « moquette » qui forme l'endroit. Lo canevas est constitué par deux ! chaînes et une trame. L'une, la chaîne travaillante, ou de liage, vient croiser les fils de trame ; l'autre, i la chaîne volante, sorte de ficelle en jute ou en phormium ttnax originaire du Gange, qui fait matelas ou épaisseur. Les tapis aux points noués I n'ont pas besoin de ce corps invisible; la hauteur
^^1 de la laine leur donne une consistance suffisante. ^^H Ici le dessin est figuré àla surface par une troisième ^^^V chaîne de laine, seule apparente, que le métier ^^f incorpore aux deux autres tout en lui laissant le ^^^ dessus de l'étolFe.
^^^ A mesure que le tissage avance, vingt et 1
t et una
TAPIB ET TAPISSEMBS
verges ou tî(,'iis d'acier, alternant avec les trameBj viennent l'une aprtis l'autre se placer en travers d( cette chaîne, la forcent à s'arrondir en boucles, pi Be retirent et vont d'elles-mêmes, au moyen d'ui aiguillage semblable à celui d'un chemin de fer, se replacer plus loin pour modeler une boucle nouvelle. C'est la moquette « bouclée » ; lorsqu'on la veut obtenir « veloutée », les tiges d'acier dont noua parlons se terminent à l'une de leurs extré^ mités par un couteau, qui coupe la boucle en BU retirant et laraétamorpliose en velours,
Avant l'invention do Jacquard, il fallait, k chaque coup de trame — pour les métiers h tapis commi pour tous les autres tissus — se préoccuper dft mettre en œuvre, pour la plus insignifiante Hci relte, suivant que h;3 couleurs du dessin le requ< raient, tels ou tels fils de la chaîne. Il fallait au lii serand trois aides pour manipuler les tiges d'acierj appeler les couleurs et tirer les lices de chaqui^^ bohine. A eux quatre ils allaient fort lentemenl« Aujourd'hui les fils sont forcés d'entrer en scène f^ de jouer leur rôle, au moment et en nombre voulus parce que les « lices n qui les portent rcçoivcnl, par un mouvement de décliquetage, l'impulsion d'autant d'aiguilles. Les pointes de ces aiguilles sont frôlées par des cartons, percés do trous, qui tournent sur un cylindre. Rencontrent-elles les trous, elles y entrent et appellent ainsi les fils au travail, Sont-elles arrêtées par une partie pleine, elh jeatent immobiles. C'est, un peu suivant le mêi
vailj eWèM lën^H
UéCANISHE DE LA VIE HODERNB
^^Bpri [ici pc que les opéras se laissent moudro pairies ^^Borgucs de Barbarie.
^^B Les cartons, pour bien commander les aiguilles, ^^Bdoivont être préparés à leur office. Du piquage pré- ^^■liminaire des trous dépend tout le tissage ; la Faute ^^Bdu « liseur >, s'il se trompait, serait irréparable. ^^■Celui-cî eiïectue ses percements, son tricotage de.s ^^ cartons, grâce à une machine composée de 1344 ficelles, armées de crochets et munies de contrepoids, qui permet d'obtenir 1 344 jeux différents ■ des fils. Comme l'exécutant d'un morceau traduit en sons les notes gravées sur une page de musique, le liseur fait mouvoir ces ficelles, touches d'un gigantesque clavier, suivant les indications mathématiques de la « mise en carte h qu'il a devant lui, c'est-à-dire du dessin reproduit sur un papier quadrillé dont chaque carré représente un fil.
Appliquée aux métiers à bras, en 1834, la Jac-
tquard enrichit les fabricants français; puis elle manqua les ruiner... lorsque, vers 186b, ajustée par les Anglais au métier à vapeur, elle permit à nos voisins d'inonder notre marché de tapis qui, par leur bas prix, défiaient toute concurrence, La façon manuelle est en effet huit fois plus chbre que la mécanique.
Incapables d'exporter, de lutter même k l'intérieur contre les produits britanniques, nos compatriotes allèrent acquérir en Angleterre des outils qu'ils surent perfectionner, et grûce auxquels ils ont reprialeura avantages ; l'importation des moquettes
1 ET TAPISSKIIIES 317
augi^res a dimiaué des deux tiers depuis douze ans. Durant cette période, nos expéditions dehors sont demeurées stationnairea. Encore est-ce avec peine que nos industriels ont pu les maintenir; le grand débouché des États-Unis leur ayant été fermé par le tarif Mac-Kinley. A l'abri d'un droit de douane de 40 p. 100 ad valorem et do 3 francs par luttre carré, les Américains ont monté de colossales usines, qui alimentent aujourd'liui le territoire de l'Union et, sans doute, ambitionneront demain une clientèle plus vaste.
Par son prix de 5 à 12 francs le mètre, en gros, — chilTre qu'il faut majorer de 27 p. 100 dans lei magasins de nouveautés, et davantage dans lei autres, pour avoir le prix de détail — la moqueti Jacquard demeure un luxe inabordable aux petite) bourses. Par sa conlexture elle donne un dessî: très Qu et délicat, mais d'un nombre de couleurs^ limité — cinq au maximum. Pour les grande»; carpettes l'on adapte au mfirae métier plusieurs mécaniques juxtaposées ; toutefois les lapis les plus riches en ce genre ne sont tissés qu'à cinq a grils a, c'est-à-dire à cinq ciiaînea, composées chacune de 250 bobines du même coloris, par chaque « lé » de TO centimètres de large.
Une imitation de la Savonnerie, le tapis h chenille ou u haute laine », plus moelleux que li moquette, bien que moins solide, est aussi « à palette libre », parce qu'il permet l'emploi d'un nombre indéfini de nuances. Il y entre jusqu'à 200
3t8 LE UÉCANISHE DE LA VIE MODERNE
tons différents. Son tissago comporte tieux opËTv liuu3 successives. Voici d'abord la seconde.
L'ouvrifere que nous voyons travailler ici, au lieu do clierclier comme en Orient, à chaque point, U couleur de laine qu'il lui faut et de la nouer sur chaque fil de la chaîne, place du même coup, en travers de cette chaîne, toute une ligne de points multicolores, noués sur une Ocelle de longueur égale à la largeur du tapis. Un coup de trame du métier mécanique serre cette » chenille » de points, l'unil à la précédente et l'attache en même temps à la chaîne. L'ouvrière prend à ses côtés une autre chenille, non pas au hasard, mais celle qui, d'aprH un numérotage préalable, doit voisiner sur le tapis avec la dernière posée. La couleur des points varie souvent beaucoup d'une chenille à la suivante ; mais comme ces points ont été méthodiquement préparés le long do chacune des chenilles, dans l'ordre qu'exige le dessin, il se trouve qu'en juxtaposant ces guirlandes de nœuds, les couleurs de leurs laines se raccordent ou s'opposent brin i, brin, les unes aux autres, de manière à former exactement les ilcurs, lus ornements ou les sujets du modèle.
Si l'on ne tirait qu'un exemplaire de chaque dessin de tapis et s'il fallait, pour ce tapis unique, confectionner une à une les centaines de chenilles différentes qui le consliluerout, en dosant sur chacune les nœuds de laine savamment assortis, la besogne seraitbien plus compliquée (jue pour la Savonnerie véritable, faiteàlamain. Mais on n'établit pas moios
TAPIS ET TAPISSE Bits
de 200 tapis à la fois et, pour chacun de ces 20O tapis, on façonne sur des machines spéciales, d'abord 200 exemplaires, tous pareils, de la chenille numéro , i, puis un égal nombre de la chenille numéro S,v et ainsi de suite. I
La composition des chenilles est donc l'opératioa ■! préliminaire : attentive au dessin « encarté » qu'elle | a sous les yeux, et qu'il lui est facile de décomposer, J d'épelor en quelque sorte — chaque point remplis* I sanl un carreau do papier quadrillé, — l'ouvriÎJre, 1 assise devant le métier où s'alignent 200 fils de I chaîne, dirige le mouvement d'une pince qui va, ] comme une main humaine, chercher elle-mâme la 1 couleur de la laine demandée dans une sorte Je ] panier à ouvrage, consistant en des tubes circulai- I rement rangés. I
La pince se déroule au bout d'un ruban d'acier, 1 saisit le fil, le pose en travers de la chaîne^ un ' battement du métier croise sur lui celte chaîne, I pendant qu'une trame de jute glisse par-dessous et J complifte le liage. La pince, qui s'est enroulée, 1 a'élance du nouveau en quftte d'une autre couleur I de laine et, à mesure que le travail progresse, ce i tissu éphémère, à peine créé, est par la machine j elle-même déchiqueté dans le sens de sa longueur j et divisé en 200 chenilles, où les brins de laine 1 pendent attachés à leur fil de chaîne. Ces brins I sont d'autant plus longs que les fils de chaîne I étaient plus ou moins écartés l'un do l'autre, sur I le métier; c'est ainsi que l'on rfcgle la hauteur dej
^m large, ^B pour
330 LE HÈCA^NISHE DE LA VIE MODEEINE
laine de la future carpette. Il suffit ensuite de classer caa 200 chapelets de points et de les répartir entre 2ÛÙ tapis où ils formeront chacun une ligne.
Tout autre, et beaucoup plus simple, est le procédé d' « impression sur ctiatne ». Il offre cependant, avec celui qui précède, cette analogie ; quii l'on y prépare, par grands lots, des ûls que l'on divise aprbs entre i 000 tapis semblables. Sur dea douzaines de tambours, de 1"',S0 de diambtre, sont enroulés comme sur des bobines ces Ois de laine blanclie prêts à être teinta. Je viens de voir retirer, de dessus l'un d'eux, dea écheveaux étalés qui ressemblent à certaines étoffes algériennes, rayés, comme ils sont, de toutes les couleurs de l'arc-encicl. Ces tranches bleues, rouges ou vertes qui se suivent sont, les unes, de simples hachures, les autres de larges bandes ; et ce striage, que nous pourrions croire fantaisiste, est le résultat d'une combinaison approfondie.
Ce millier de fils — il y en a 1 000, tous pareillement bigarrés — ne sont autre chose qu'une portion infime de 1 000 féroces tigres du Bengale, accroupis dans la jungle, qui figureront sur î 000 tapie do foyer à vingt-cinq sous la pièce. Ceux que l'on enlève ici appartiennent au dos de ce fauve et portent le numéro 10a. Pour un tapis de 0"',70 de large, il faut une chaîne de 200 fils, éloignés par conséquent l'un de l'autre de 3 millimètres ; et. pour obtenir une longueur de tapis de i"',50 ea
TAPIS ET TAPISSEJUËS
moquclle boucléii, il faut lisser 4'",S0 de lil ; les deux liera de la longueur sont absorbés par les reliefs de la boucle. — C'est 1' « t'iiibuvagc ». On tient compte de celle réduction en imprimant, Bur trois cenUraèlres de long, la couleur dont on veut obtenir un cenLîinl'tre sur le tapis Lerminé, et en proportionnant le dessin, ou « raccord», au périmëlrc du tambour.
Chacun de ces tambours, du ces a grosses caisses » devrail-on dire, immobile, est suspendu comme une roue à peu de distance du sol, de manière à laisser passer cl repasser sous lui un petit cliariot, porteur de brosses colorées. Le conducteur est guidé par une estjuissc, dont le (juadriUage, nuancé ut repéré, lui commando de teindre en bleu n" 14 ou en rouge n° 20, l'endroit piécis du cylindre qui porte le n° 422.
Un mouvement transversal du chariot demandé, glissant sur des rails, imbibe les Hls ; lorsque le tambour, ayant lerminé sa révolution, est bariolé sur la totalité de son pourtour, on porte la laine ainsi teinte au ibColTre à fixer », sorte de four en dalles de verre dévitriQé, trfes duies et insensibles aux acides où la couleur est cuite pendant vingt minutes par de la vapeur sîicbe, à 100 degrés de chaleur. Après un lavage linai qui élimine l'excès du colorant, non fixé k la flbre, les écheveaux réunis bout à bout sont prêts à être tissés, prêts à faire leur partie dans celle symphonie imagée de 200 fils, où les 191) autres exécutants, qui ont chacun
LB IlicANISMe DE LA VIE HODEHNB
appi'i»leur rôle sur ua cylindre 8(5pari5, vieiidroolse ranger rôle à côlc pour former un tout harmonieus.
Grâce à l'impression sur cliainc et aux moquettes bon marché ([u'elle permet d'établir, les lapis fabriqués ici atteignent une ctienlMe qui, il y a trente ans, ignorait le tapis. Une partie de ces produits s'exportent dans l'Amérique du Sud; ils Irouvenl des acheteurs jusqu'en Kxtrôme-Orient, parmi les Cliinois et les Japonais, auxquels les colorations vives ne déplaisent pas. En France surtout, ils donnent une note de confortable et d'agrément à des intérieurs modestes, note précieuse et caractéristique du progrî-s contemporain, qui s'op&re lentement au prolît du plus grand nombre.
Une évolution, inverse de celle qui agit en faveur des consommateurs, réduit de plus en plus le prolit des producteurs. Non point des producteurs ouvriers; car dans l'usine où nous sommes, aussi bien que dans les autres, le taux des salaires n'a, depuis trente ans, cessé do croître ; la journée de travail y est plus courte, la besogne moins pénible grâce aux machines, le chômage presque inconnu, les institutions philanthropiques plus nombreuses et plus efficaces.
Mais la rémunération des producteurs capitalistes, la part des actionnaires et des patrons y subit une baisse constante. La manufacture dont je parle, la plus importante et l'une des plus prospères dans l'industriedcs tapis a vu depuis quinze ans doubler son chiffre d'alfaires, tandis que la quantité
de marcliandises fabriquées ilevenail huit fois plui grande et que, par conséquent, leur prix baissait des trois quarts. Il y a trente ans, elle rëalisail un gain de 330000 francs avec 1800 000 francs, d'affaires ; aujourd'hui le total annuel de sa vente atteint 8 millions de francs, mais son béaélice est resté identique passant de 20 p. 100 à 4 p. 100. '
Et quoique j'aie constaté le même résultat partout, dans les branches de spéculation les plus diverses, dans les magasins de nouveautés el d'alimentation commme dans les établissements de crédit, dans le papier el dans le fer comme dans l'éclairage ou les transports, je crois qu'on ne saurait trop mettre en lumière ce phénomène, parce que rien ne vaut l'ironie de certains « faits j> pour dégonfler certaines k harangues ».
En ce pays où il se dit beaucoup de choses folles, il se fait beaucoup de choses sages. Les choses folles sont dites par la France qui se voit; les choses sages sont faites par la France gui ne se voit pas. Car il y a deux Frances : la publique et la privée ; colle du Parlement et des journaux, qui parle et fait parler d'elle ; celle des laboratoires et des usines, qui semble muette et dont on parle peu. La preraibro est agitée et stérile ; la seconde est ordonnée et féconde. La première sème la discorde et fait battre les citoyens entre eux ; la seconde mène les hommes à l'assaut de la Nature et crée du bonheur à mesure qu'elle invente et applique ses inventions.
Ces deux Fraiices semblent séparées ; cependant la seconde fait tout le support de la première, et la première ne s'en doute pas. Je n'ai pu m'empêcher de noter ici cette réflexion, oiseuse peut-être et bonne tout au plus à « amuser le tapis » .