‹ Le mécanisme des émotionsChapitre 40 sur 70 · MODE D'EXPÉRIMENTATION · texte numérisé non relu

MODE D'EXPÉRIMENTATION

vérilicalioti) comporte plusieurs problèmes h. résomlp-e.

1" Il faut d'abori) démonlrei

qu en supprimant la perception des phénomènes organiques f vaso-moteurs et l tnoleiirs) accompagnant habituellement une émotion, il ^H ne se produit pas d'émotion, — 2° Les manifestations ^V Bnmaliques objectives des émotions étant de (ieuxonlres, [ ïaso-molrices et motrices, il faut rechercher quelle est I lu part qui revient aux unes et aux autres dans la con-

stitution de l'émolion. — 3" Si l'émotion ne se produit pJtts, est-ce parce que les changements corporels n'ont pas lieu, ou parce qu'ils ne sont pins perçus par la conscience; en d'antres termes, quel est l'ordre de subordination des phénomènes vaso-moteurs el des phénomènes de sensibilité consciente?

Pour résoudre expérimenlalemenl cesdilTérenls problèmes, j'ai procédé de la façon suivante. Je me suis sei-vi de deux grandes hystériques ne présentant plus d'accidents, haliiluées à être hypnotisées, et d'une *»xtrême siiggestibilité dans l'hypnosj! profonde. Je les désignerai par les initiales M. et G. J'ai pu provoquer ainsi chez elles par simple suggestion toutes les modilicalions voulues de la sensibilité et abolir simultanément ou isolément la sensibilité périphérique, ou la sensibilité viscérale d'une façon extrêmement profonde, et plus marquée encore que dans les cas pathologiques précédemment cilcs.

Dans les divers états où je plongeais mes sujets, je cherchais à provoquer chez elles une émotion, et j'enregistrais au moyen du pneumographe les réactions qu'elles pouvaient présenter. Je les interrogeais en même temps sur les phénomènes subjectifs qu'elles avalent éprouvés. Au lieu de déterminer une émotion laquelle une perception senfiorielle pûl entrer,

comme il cflt été facile de le faire au moyeu d'halluci- □ationsde la vue, agréables ou terrifianles, j'ai préféré provoquer uue émotion d'origine purement psychique. Cela m'a permis d'abolir plus complèlemeni lous les modes de la sensibilité, et de ne conserver que l'exercice du sens de l'ouïe, pour me maintenir en rapport avec mon sujet. J'ai du reste également expérimenté, en faisant intervenir le sens de la vue dans l'émotion à produire. Et de plus j'ai, après avoir aboli les diverses sensibilités, réveillé mon sujet et cherché à provoquer chez lui des émotions analogues à celles que je déterminais dans l'état d'hypnose.

Chaque expérience comprenait les points suivants: 1° provoquer chez les sujets endormis, soit l'anesthésie - périphérique, soit l'anesthésie viscérale, soit les deux à la fois ; 2° enregistrer les réactions organiques accompagnant ia suppression de la sensibilité; 3° éveiller dans l'esprit du sujet une idée capable dans son état normal d'amener chez lui une émotion agéable ou pénible ; 4" enregistrer les réactions produites dans l'organisme sous cette influence ; îi" rappeler les divers modes de sensibilité abolis; 6° provoquer à nouveau les mêmes émotions, une fois ce réveil opéré, et enregistrer les réactions de l'organisme; 7° interroger le sujet sur les impressions qu'il a eues. It va sans dire que je n'avais en aucune façon prévenu mes sujets du but et de la nature de mes expériences.

Première Question. — La suppression de (aperceplion consciente des phénomènes moteurs et vaso-moteurs qui accompagnent ordinairement l'émotion entraîne-t-elle la suppression de l'émotionl

Avant d'examiner les résultats des expériences sur ce point, il est indispensable de dire quels sont les pbé-

tionttères éprouvés par les sujets quand on abolit leur sensibilité périphérique ou viscérale, et ce qu'ils ressentent quand on la rappelle.

Lorsqu'on supprime la sensibilité périphérique, les sujets ressentent une impression d'engourdissement, de froid. « Ça me fait comme froid partout à la fois, médit C, comme quand on a les doigts gelés, qu'ils sont morts, qu'on ne les sent plus. »

En même temps, on constate que la suppression de la sensibilité périphi^rique entraîne l'abolition complète (les mouvements, {Ceci nous montre que l'exptïrience fondamentale, cruciale comme l'appelle M. Ribot, de W. James, et qui suppose l'anesthésie totale avec la conservation de la motilité, est impossible à réaliser.} M., réveillée dans cet état d'anesthésie absolue, ne bouge pas, et reste dans la position où elle était, sans même tourner les yeux ni la tète. Je lui demande pourquoi: i< Je ne peux pas, répond-elle. — Pourquoi? — Je ne sais pas. o Elle ne sait st elle est assise ou debout. « Je dois être assise, dit-elle, puisque je l'étais quand vous m'avez endormie. Où donc sont mes membres? je voudrais bien les voir, " Cet étal d'anesthésie périphérique, qu'on peut produire d'une façon pour ainsi dire absolue, entraine donc l'abolition complète des mouvements, un état cataleptique parfait, aussi bien au réveil que pendant l'hypnose. On constate en môme temps que les membres se refroidissent et deviennent même quelquefois bleuâtres.

II est donc à prévoir que les phénomènes moteurs et vaso-moleurs, qui se produisent du côté des membres sous l'influence d'une émotion, ne se montrent pas, et, si la théorie de Lange est vraie, l'émotion devra être ^indrie.

Iflfl SEXSIDILITK KT OOTION

Les ptiL-nomènes qui ont lieu dans la suppr (le la sensibilité viscérale sont beaucoup plus curieux^ et éclairent la question d'un jour spécial. » Que senti vous, dis-je à C..., quand je vous enlève la sensibili viscérale? (Je lui ai expliqué, bien entendu, ce qu'il faut entendre par là.) — Elle n'est pas tout à fait partie dans la tôte, me répond-elle, puisque je vous entends encore et que je peux parler. Qa. s'en va, comme si jej m'endormais sur un bateau, comme si j'avais mal au cu'ur. Et puis après, tout m'est égal. Je ne pense plus beaucoup, du reste. — Est-ce que cela vous attriste quand elle disparail? — Ça. m'est égal, dit-elle. Seulement 011 ne peut pas ôlre heureux ni malheureux. On n'est rien du tout. On est une plante. « Chez elle, l'auestbésie organique est poussée aussi loin que possible. Les tracés de la respiration sont là pour le prouver, et montrent la diminution extrême du fonctionnement vital. On ne peut pas la. pousser aussi loin chez M.... Aussi, les résultats que nous avons obtenus chez elle, tout en étant très probants, ne sont pas aussi schématiques, aussi catégoriques que ceux obtenus avec C... Mais cetle différence même dans l'intensité de la disparition de la sensibilité et son parallélisme avec l'tSmolivité montrent encore mieux le rapport qui existe entre les deux.

M.. ., aussi anesthésiée que possible de ses viscères et de sa sensibilité périphérique, n'est pas moins explicite : i< Ça fait comme quand on se trouve mal; il semble qu'on devient froid ; on ne sent plus rien. Je ne sentais m^me presque plus ma langue et j'avais de la peine à vous répondre. Je ne sentais plus ma télé. Ce que vous me disiez frappait mes oreilles, mais n'entrait pas dans ma tète. C'est comme si ça avait été un pho-

nographf!; lus sons s'y imprimaieul, mais ga passait et j? n'y pensais plus. Quand vous ne parliez pas, je ne sentais plus rien, et je ne pensais pas. Je ne me sentais plus vivre. » Une autre Ibis elk' me dit: o Je ne sais plus si je respire, je ne le sens pas. C'est comme si j'étais morte. Je ne suis pourtant pas morte, puisque je vous entends; mais le reste de mon corps est peutêtre mort. 11

(iNous voyons là le tableau de ce qu'éprouvent les malades atteints de di^personnalisation, avec cette diffiSrence que ceux-ci conservent leur sensibilité giïnérale

FiG. i. — C. flesiiiralioti à l'^Wt norimil. — A. Hypnose, pieseion de la sensibilité péripbériqiiu. — D. Siippreasîu: sibilité viscérale.

périphérique. Cela montre que c'est à la sensibilité visct^rale qu'est dû surtout le sentiment de noire personnalité, et nous permet de prévoir que, les impi'essions capables de faire réagir les viscères ne pouvant plus amener ce résultat, la personnalité ne sera pas troublée, et l'émotion ne se produira pas.) Certaines de ces réponses sont identiques à celles de notre hystérique de Bicètre (et à celles de notre malade atteint de dépersonnalisation). On constate, en outre, que le Inicé respiratoire (fig. 1 ) présente beaucoup moins d'amplitudii que celui obtenu après la suppression de la senstbililé périphérique, qui en montrait déjà une diminution marquée. La vie est réduite à son minimum après la suppression des deux ordres de sensibilité. Il va sans dire

^^ression des

lOfl SENSIBILITE ET KMOTION

qu'on ne peut pousser aussi loin l'abolition de la sensîbilitfî visct^rale qiw celle de la sensibilili! péripln?rique. En elTel, l'abolilion tolale entraînerait la suppression ' des mouvenn'nls, ou provoquerait l'arrêt du cœur et <it> la respiration, si toutefois la chose était possible. ] Je n'ai, du reste, pas voulu fairt; une expérience qui aurait pu être dangereuse (j'ai eu une fois une menace 1 de syncope qui m'ôla toute volléité de poursuivre rexprrience) et j'ai eu soin de bien spécifier aux sujets, avant d'abolir la sensibilité de leurs organes : « Ils continueront à fonctionner, mais vous ne les sentirez plus. » (En réalité, je n'ai jamais pu obtenir celte intégrité de I fonctionnement en même temps que la perte de la sensibilité. La fonction diminuai! considérablement, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par les tracés. Il se passe pour les organes ce qui se passe pour les muscles, dont on ne peut supprimer la sensibilité en conservant leur molililè. C'est toujours en vertu Je cette conception, alors admise, que l'anesthésie était un phénomène purement psychologique, qu'on pouvait croire possible cette dissociation. Mais la réponse physiologique à une pareille suggestion montre que la suggestion ne peut pas tout, et que c'est le cerveau lui-môrae qui est modifié dans son fonctionnement et non a l'esprit )',)

Je ne dirai que quelques mots sur les phtînomènes de retour de la sensibilité périphérique chez ces sujets. Voici ce qu'elles éprouvent; « Ça me donne des douleurs dans tous les membres, me dit M... Pendant un moment, c'est comme si on m'avait battue ; je me sens rompue. Ça passe trts vite. J'ai aussi des fourmillements dans les pieds, moins dans les bras. Le plus désagréable, c'est dans la tête oii ça bouillonne longtemps. C'est comme si on vous éicctrisait avec une

piie. .1 H Ça fourmille partout tout d'un coup, uni; ou lieux l'ois, me dit C... On sent le sang qui réchauffe, et puis c'est fini tout de suite. » Quand la sensibilité viscérale revient: n Ça. me donne des douleurs dans le ventre et dans les côtés, me dit M...; je ressens les batlemenls de mon cœur, la respiration aussi. C'est désagréable et même pénible. En niSme temps, ga fait irès mal dans la tête. Ça fait mal partout, du reste. Ça E moins vite que pour la sensibilité des membres, n h C... a des impressions un peu différentes. Elle se sent I revenir à elle, se réveiller, et cela lui semble plutôt 1 agréable. M... a aussi cette impression de réveil: « C'est pdrôle, dit-elle, il me semble que je me réveille, et * pourtant je dors, » {On trouvera l'otplication de tous ces phénomènes, de toutes ces impressions dans la théorie physiologique que j'ai donnée de l'hystérie'.)

(Cela dit, voyons maintenant ce qui se passe au point de vue des émotions lorsque l'on supprime foute espèce de sensibilité.

M... est plongée dans un élat J'hypnose profonde et insensibilisée; et je prends son tracé respiratoire. Puis, brusquement, je lui annonce que son père vient de mourir. Les membres ne bougent pas, mais elle fait une profonde inspiration qui produit un grand crochet dans i courbe {fig. 2), laquelle reprend son aspect ordinaire, 1 moins de douze secondes. La face se contracte légèïment, comme si elle commençait à pleurer. Je lui dis s que c'est faux et je rappelle sa sensibilité périphé- ^que et viscérale.

Si l'on s'en rapporlail au tracé seul, on pourrait e que l'émotion s'est produite. Mais, dans les phé-

c de l'hyutMe, 1897. — VhyiUm et son traitement,

170 SESSltlILlTft ET ÉMOTION

nomènes subjectifs, c'csl eucore l'itilrospectioaquip le mieux renseigner. Or, voici ce qu'on apprend lorsqu'on l'interroge sur ce qu'elle a ressenti. « D. Qu'avez- V0U8 éprouvé quand je vous aï annoncé la mort de votre j

père? — U. Ça m'a donné un coup dans la Léle et dans Teslomac, surtout dans la tôle. C'est comme si on m'avait tapée, comme quand on se cogne l'estomac contre un meuble. Ça a passé très vile. — D. Une fois l'impression de ce coup disparue, avez-vous pensé à la morl de votre père 1 — H. Non, je n'y pensais plus du tout. — D. Vous savez que lorsqu'on reçoit une mauvaise nouvelle on éprouve un sentiment d'angoisse, de malaise général; qu'avez-vous ressenti? — R. Mais rien, puisque je ne sentais rien de nioi. — D. Cependant le coup que vous avez ressenti dans la tèle et danâ l'estomac, quelle douleur était-ce, pbysique ou morale? — It. Je n'ai ressenti qu'une douleur pbysique, mais

EFFETS DE L'AXESTHÉSIE TOTALE i7t

pas lie douleur morale, puisque je cous dis que je ne

me reniais pas. — D. Est ce la même chose que si vous

j aviez él^ éveillée? -~ H. Non, si j'avais appris cela ré-

t veillée, ça ne me donnerait pas un coup comme cela, 5a me ferait de la peine. — D. Et quand je vous ai dit quec'e'lait faux, qu'avez-vous éprouvé? — R. Ça ne m'a fait qu'un petit serrement de gorge, comme quand on se retient de rire. »

Après avoii- ainsi chereliiS à pi'ovoquer une lîmotion pénible, je la replonge dans son insensibilité complèle, «I je refais la m?me expérience avec une idiîe capable (le l'fîmouvoir agréablement. Je lui annonce alors qu'un billet qu'elle a vient de gagner un gros lot de 100000

^ francs. Elle a un léger spasme du larynx, comme si elle allait rire, et ébauche un sourire. Le tracé reproduit des oscillations assez grandes, mais beaucoup moins élevées et brusques que dans le cas de l'émotion pénible. Je répète l'expérience une seconde fois, en lui annonçant qu'elle vient d'èlre nommée à un emploi qu'elle désirait vivement. Rien ne se produit dans les membres; mêmes manifestations sur la face el du côté de la respiration. Ramenée aloi-s à son état de sensibilité primitif, je lui demande ce qu'elle a ressenti : « Ça m'a Jlonné envie de rire, dit-elle, comme quand on ne peut ras se satisfaire. Mais je n'ai pas eu de sentiment de ^aisir ; je n'ai rieu éprouvé d'agréable. — /). Pour- — R. Je ne pensais pas ; je ne pouvais pas savoir ^ c'était agréable ; et puis je ne sentais pas. — D. En {Dmme, qu'ave^-voua éprouvé à l'idée deschoses agréa- Mes ou pénibles que je vous ai annoncées? — R. Les choses désagréables m'ont donné un coup très passager. Les choses agréables m'ont frappé la tête, comme \ voix dans un téléphone, el l'impression a été encore

17i SENSIBILITÉ ET ÉMOTION

pIuH courte. Je ne sais comment vous expliquer cela. Quand vous me dites quelque chose de triste, ça me tape plus fort ; il mv semble qu'au lieu de faire ud petit trou dans la t6te, comme font les choses agréables, (,'a m'en fait un plus grand. — D. Est-ce à cela que vous reconnaissez les choses tristes? — R. Oui, sans cela je ne sens rien. — D. Est-ce donc une douleur pbysique' ou momie? — /?. P(i.i morale, puisque je nu sens plus. — />. Etquand c'osl quelque cliose d'agréable ? — R. Je ne le sens pas, — D. Pourquoi sentir les choses désagrt^ables et pas les agréables ? — fl. Je ne sais pas. »

On remarquera l'analogie qui existe entre certaines expressions de ce sujet cl celles d'autres malades. Par exemple cette sensation de coup dans l'eslomac, que du reste les gens du peuple expriment souvent : « Ça m'a donné un coup dans l'estomac », disenl-ils, quand ils apprennent une mauvaise nouvelle. 11 y a encore cette impression, que ce qu'on dit résonne dans l'oreille et ne pt'nètre pas dans la l^te.

J'ajouterai, au point de vue de la diflérence d'intensité des impressions éprouvées par M. . . et par C. .. , qu'à l'état normal M... est plutôld'un caractère triste, se préoccupant facilement des moindres choses et exagérant des soucis ordinaires, et que les choses pénibles la frappent beaucoup plus que les choses agréables.

. C.est un meilleur sujet que M... On peut déterminer chez elle une hypnose beaucoup plus profonde et provoquer des troubles de sensibilité bien plus intenses. Son caractère est opposé à celui de M... Elle s'attriste de peu de choses et se réjouit au contraire très facilement. Elle est incapable de se faire des soucis. La vie matérielle la préoccupe peu. Son plus grand désir serait d'avoir une petite lillc. Elle a un amant qu'elle adore.

Page 1