NOUVELLES CONCLUSIONS
rique et le cerveau comme capable de percevoir normalement dans ces cas d'anesthésie suggérée. En réalité, c'est rinverse qui est vrai ; c'est le cerveau seul qui est anesthésié, ou, pour parler plus exactement, atteint d'inhibition, laquelle se traduit à la périphérie par de l'anesthésie, qui se répartit, soit sur la peau et les membres, soit sur les organes internes, suivant les régions du cerveau qui en ont été frappées. Si le sujet n'éprouve pas d'émotion dans le cas d'anesthésie organique, viscérale, c'est que l'écorce cérébrale a perdu son excitabilité dans les régions qui commandent les viscères et la vaso-motricité. Les tracés nous montrent qu'il ne se produit pas de réactions organiques, et cela simplement parce qu'elles sont la conséquence des modifications du cerveau.
L'expérience dans laquelle M... a conservé une certaine sensibilité cérébrale, alors que toute autre est abolie et oii elle éprouve un certain- choc, un certain effet émotionnel dans la tête montre bien que l'émotion tient essentiellement à la Xionscience de la cénesthésie cérébrale, d'autant que, lorsque cette dernière est abolie, M... n'éprouve plus rien, malgré la persistance aussi nette de la perception visuelle de l'objet capable de provoquer l'émotion.
Les conclusions de ces expériences, en ce qui concerne le rôle de la sensibilité périphérique et viscérale dans la constitution de l'émotion, n'en persistent pas moins, mais doivent s'exprimer autrement.
11 est, en (effet, bien certain, et l'expérimentation s'accorde sur ce point avec la pathologie, que les objets Capables de provoquer des réactions viscérales sont les plus aptes à produire l'émotion, alors que ceux qui ne peuvent provoquer que des réactions périphériques [membres, peau) y sont très peu aptes. Elles démontrent,
ISS SENSIBILITÉ ET ÉMOTIOX
en outre, que tous les phénomènes réactionnels sont consécutifs à rt'branlfmcnt cérébral, — que, si celui-ci Ile se produit pas, elles ne peuvent avoir lieu, — et qu'une (lerception ne suffît pas k les amener pour qu'ensuite le cerveau, en les percevant, soit (Sbranli^. u L'rou », pour que IVmotion en résulte. 11 faut, au contraire, que la perception provoque l'ébranlement dans le cerveau pour que les phénomènes périphériques, viscéraux, moteurs, vaso-moteurs, etc., se produisent. Et s'il reste assez d'activité cérébrale pour que certains changements surviennent dans l'éeorce, sans qu'ils soient capables cependant d'amener des réactions périphériques, l'émotion peut se montrer malgré l'absence de ces réactions. Elle ne peut donc tenir dans ce cas qu'à la conscience qu'a le sujet de l'ébranlement du cerveau , et c'est bien lui seul qui suffit, par conséquent, pour produire le phénomène moral appelé émotion.
Il faut donc formuler mes conclusions d'il y a dix ans de la façon suivante : L'émotion est presque exclusivement constituée par la sensation consciente que nous avons des phénomènes qui se produisent dans le cerveau dans les régions tenant sous leur dépendance les viscères et la vaso-raolricité ; le« phénomènes qui se produisent dans l'éeorce cérébrale préposée h la sensibilité générale, cutanée, musculaire, et aux mouvements, n'y prennent qu'une part minime.
Je ferai remarquer la façon identique dont les sujets s'expriment et que j'ai déjà notée, £i propos des sensations de choc dans l'estomac, dans la tète, qui surviennent à l'occasion d'une chose qui les surprend. Ce choc est tout physique et ne prend aucune part à la formation de l'état émotionnel, de l'état moral de l'émotion. C'est une sensation brute, élémentaire, à laquelle n'est liée
auLMine représentation. Aussi bien les malades que les sujets eu expérieuee qui le présentent sont incapables Je dire s'il est douloureux ou non; c'est un choc et voilà tout, absolument dépourvu de ton all'ectif. Ce choc existe aussi dans les émotions qui suivent leur évolution normale, et ceci nous prouve que s'il n'y a pas propagation, diffusion, il ne saurait y avoir émotion. Dans nos expériences comme chez les malades, en effet, l'anesthésie n'est jamais absolue, car ce serait l'arrêt de toute fonction et par conséquent la mort. Il est naturel qu'une perception, agissant sur un cerveau profondément mais non absolument inhibé, produise encore une certaine réaction, en utilisant le peu d'excitabilité qui lui reste. Mais, si cette excitation n'est pas capable de diffuser dans le cerveau, elle ne produit ni sentiment atfectit', ni émotion, mais un simple phénomène réactionnel d'ordre essentiellement physique. C'est ce que nous monlrenl des tracés l'omme celui de la figure 2, où, sous l'influence d'une excitation qui. devrait donner une émolion pénible, il se produit un brusque crochet, sans que le sujet éprouve aucun sentiment adéquat, aucune émotion en réalité. La loi de diffusion de l'énergie pour la production de i 'émotion se trouve donc encore confirmée.)
Troisième question. — L'émotion est-elle abolie parce '/iir les phénomènes corpon'ls koiU supprimés û h parce '/ti'ih ne sonl pas perfus par la conscience? End'autres ternies, l'émotion est-elle du ressort de la motricité oude la sensibilité'.'
Telle était la d(;rnière question que je m'étais proposé de résoudre expérimentalement. 11 faudrait, disaisje, pour résoudre ce problème, supposer qu'on peut abolir les mouvements de l'organisme tout en, conservant
la sensibilité. Or, cette supposition est absurde, au moins en ce qui concerne les mouvements de la circulation et: de ta respiration, puistjue leur suspension entralnerait| la mort. Mais ce qui est impossible à réaliser pour les viscères ne l'est pas pour les membres. J'ai donc tenté l'expt'rience suivante, pour me rendre compte de la part du mouvement dans lo phénomène de l'émotion. ' J'avoue, du reste, que l'expérience n'est pas très com- ' mode, en raison de la difficulté qu'on a à faire com-^ prendre au sujet ce qu'on désire.
M... étant profondément endormiu et jouissant de toute sasensibililé, je lui ordonne de rester absolument immobile, quoique je lui annonce de pénible ou d 'agréa- ' ble. Sous l'intluence d'une idée triste elle ne bouge pas, mais sa face se contracte un peu, sa respiration ' devient plus gênée, avec grandes inspirations, le pouls | se déprime, puis s'accélère, ainsi que la respiration. Je ; lui demande alors ce qu'elle éprouve. « Ça m'étouffe, . me dit-elle, vous me faites de la peine ; came serre l'estomac et la tète. » Quand je provoque une émotion gaie, elle sourit et serre un peu les mains ; son visage se colore, le pouls bal plus vite, la respiration s'aecé- . 1ère. Elle me dit être bien contente et se sentir tout ' heureuse. J'annule alors les deux suggestions faites et je lui demande ce qu'elle a éprouvé. Elle n'a pas senti les mouvements de sa face dans les deux cas, ni ceux , des doigts dans le second, bien que je me sois assuré au moment même qu'elle avait sa sensibilité cutanée intacte. Elle trouve que l'elTet ressenti a été plus long à se produire, que l'émotion n'a pas accompagné immédiatement l'idée évoquée. Quoique peu nette, cette expérience, que je n'ai pu malheureusement faire dans d'aussi bonnes conditions que les autres, ni renouve-
mr d'autres sujets, semble prouver que tesraouvemenls entrent pour une certaine part dans la constitulion (le l'émotion et que leur abolition partielle entraîne un certain retard dans sa production.
Cela n'a d'ailleurs pas une grande importance au I point de vue du mécanisme des émotions en général. El) réalité, l'émotion esl liée non au mouvement mais à la sensibilité. Mais, (|uand je dis sensibilité, je dis — et t les expériences que je viens de rapporter conlirment ce (jue la clinique nous apprend d'autre pari — qu'il s'agit uniquement de lu sensibilité cérébrale. Que les K«xlrémités des uerfs périphériques et du sympathique, roue les cordons nerveux soient ou non capables d'être pxcités et de transmettre l'émotion aux centres corticaux, peu importe. Pour que l'émotion se produise il tet suffisant et nécessaire que le cerveau subisse un Ebranlement particulier. C'est la difTusioo de cet ébran- ■ement qui produit les phénomènes réactionnels qui practérisent objectivement les émotions. Mais c'est la pinsation consciente de cet ébranlemeni cérébral qui msLitue essentiellement le phénomène moral de l'émobn. Et celui-ci, subjectif, peut se produire d'une façon (dépendante des réactions périphériques. Ce n'est fenc pas, comme le prétendent James et Lange, la con- ■îence des variations périphériques qui nous donne Témotion, c'est la conscience des changements qui s'opèrent dans le cerveau sous l'influence d'une excitation périphérique ou d'une représentation.
, question de la cénesthésie cérébrale se trouve ffic posée, et noua allons essayer de la résoudre dans ï chapitre suivant.
CBAPITHE IV CENESTHESIE CEKEBRSI.E ET EMOTION
SuHUAMiE, — SeosibiliU propre du cerrcau en artis'it^. — Preuves lie l'euateiifc lie la t'i!aestlj^9i«i:t'rébra.le; pEycrliulu|;ïques,pliyBio]cigiques, patliologiques. — L'inhibition cériibrale. — Siège des éinolions. — Principales opinions. — Lei réaL-tions péri pli briques, organiques, soniellesnécessairespour la production de l'émotion? — Émotions d'origine périphérique et d'origine centrale. — Localisation corticale du protessns émotionnel. — NécesaiU de la conscience du siège cérébral des modïflcatioDs émotionnelles. — Faits pour el contre la théorie périphérique de l'émotion. — L'émotion est un phénomène de céueslliésie cérébrale.
La sensibilité cérébrale esl niôe par k's pliysiologistes sous prétexte que les exoitutions qu'ils portent sur l'écoree cérébrale ne sont pas perçues d'une façon consciente. Mais en quoi le fait que lécorce cérébrale ne réagit pas douloureusement ou agréablement quand on la chatouille, quand on la pique, quand on l'électrise, etc., prouve-t-il. qu'elle n'a pas une sensibilité propre? Sont-ceià les excitants normaux du cerveau, el comment pi'ul-on conclure à l'insensibilité d'un organe quelconque alors que les excitations qu'on lui applique ne iui sont pas appropriées. On ne s'étonne pas de voir l'oreille insensible aux ondes lumineuses, ou auxexcilants chimiques capables d'exciter le goût ou l'odorat. Pourquoi le cerveau serait-il sensible à des excitations tactiles contre lesquelles il est plus protégé que tout autre organe et pour lesquelles il n'a aucune spécificité? Ce n'est pas aux physiologistes à démontrer ni même à chercher l'existence de la cénesthésie céré-