‹ Le mécanisme du toucherChapitre 14 sur 17 · L'ÉDUCATION DE L'IMMOBILITÉ ET SON INFLUENCE · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION DE L'IMMOBILITÉ ET SON INFLUENCE

reconnaîtra- t-on (ju'on ne peut étudier les mouvements artistiques que par les sensations? Sans sensations diversifiées, pas de mouvements diversifiés. On n'a de sensations diversifiées que lorsque la sensibilité est intense; sans préparation spéciale, elle Test rarement suffisamment pour permettre de réaliser des mouvements perfectionnés. Plus les mouvements sont diversifiés, c'est-à-dire perfectionnés, plus ils évoquent de diversifications dans les représentations mentales des sons, car ce sont les mouvements qui produisent la mémoire.

Pour l'exécution musicale, il y a difi'érentes mémoires. Nous citerons la plus défectueuse et la plus perfectionnée : a. La mémoire des mouvements inconscients qui entraîne l'exécutant à reproduire des sons qu'il serait plus ou moins incapable de penser. Cette mémoire s'acquiert par une étude peu intelligente mais longtemps prolongée. Elle est non seulement peu résistante, mais on chercherait vainement à fixer par elle un grand répertoire. Elle constitue pour ainsi dire une mémoire anti-musicale et elle en conserve tous les stigmates : elle est stérile et non progressive, elle ne féconde pas la pensée et reste circonscrite dans son propre développement.

b. La mémoire musicale, dont le fonctionnement est inverse parce que l'exécution des mouvements dérive de l'audition mentale des sons; dans ce cas la mémoire des sons est si développée que, grâce à elle, l'exécutant se souvient des mouvements par lesquels il doit les transmettre. Et les sons successifs se déroulent dans sa pensée comme une trame solidement enchaînée. Selon que

l'œinre est bien présente à la pensée ou non, TexécLition (le mémoire sera plus ou moins aisée, mais les variations se produisent surtout dans la rapidité avec laquelle s'effectue le déroulement des sons. Nous avons vu des élèves, après être restés très longtemps sans jouer une œuvre, la réévoquer entièrement en la jouant très lentement comme s'il s'agissait de tourner un engrenage rouillé. Plus le fonctionnement est lent, plus il risque de s'arrêter de temps à autre; mais ces arrêts-là ressemblent à des obstacles qu'on n'avait pas la force de vaincre sur le moment : il suffit d'un nouvel élan, et ils sont surmontés. Cette mémoire peut être innée ou acquise par les représentations mentales des mouvements réalisés pendant l'étude.

Tout enseignement qui ne produit pas ce genre de mémoire est un dressage qui n'agit pas sur la pensée ou agit régressivement; car si un élève a des dispositions pour la musique, l'enseignement faux réagit contre elles et finit par les annihiler. Après une étude prolongée il jouera aussi anti-musicalement que s'il n'avait eu ni oreille, ni sentiment, ni rythme.

Nous avons eu, au sujet de l'éveil et du développement de la mémoire, des exemples divers.

Une jeune élève, dont l'immobilité remarquable nous avait frappé, mais qui avait dû renoncer même à l'étude du solfège à cause du défaut complet d'oreille, n'en avait pas moins une musicalité latente. En quelques mois de leçons de piano, elle a non seulement acquis une souorité admirable, mais appris par cœur et sans étudier plus de

l'éducatiOxN de l'immobilité et son influence 133

deux lieiires par jour, une série de morceaux relativement compliqués (des Préludes faciles de Bach et de Chopin, Chanson napolitaine de Saint-Saëns, impromptu de Schubert, etc.). Aussitôt qu'elle a commencé à étudier le piano sa mémoire musicale a fonctionné. Le résultat était si immédiat parce qu'elle possédait grâce à son immobilité des représentations mentales des fonctions tactiles qui lui ont permis de réaliser dès le début des mouvements d'une exactitude frappante.

Une autre élève, qui après dix ans d'étude de piano n'avait jamais pu acquérir la moindre mémoire, même celle des mouvements automatiques, est arrivée, dès qu'elle a développé l'immobilité, et par conséquent les représentations mentales de ses mouvements, à former sa mémoire musicale au point de jouer des Préludes et Fugues de Bach-Liszt, des sonates de Beethoven par cœur. Ayant interrompu pendant six mois l'étude de l'immobilité, tout en étudiant par des procédés de touchers diversifiés, sa mémoire, devenue incertaine, a peu à peu considérablement diminué. L'étude de l'immobilité a été reprise ensuite, et sous son influence le bon fonctionnement de la mémoire a été bientôt retrouvé.

Chez les enfants ces alternatives sont très fréquentes, car. par l'exercice de l'immobilité et des mouvements justes, la mémoire musicale se développe très rapidement et invariablement chez tous. Mais aussitôt que les mouvements sont moins corrects, parce que l'immobilité cesse d'être aussi strictement maintenue, la mémoire disparaît plus rapidement encore qu'elle ne s'est formée.

Du moment qu'on peut prouver que les représentations mentales des sons peuvent s'acquérir par le caractère de l'étude, on doit aussi admettre que la musicalité peut être acquise. Nous avons été à même d'apprécier la vérité de ce l'ait entre autres par l'exemple suivant. Chez trois jeunes filles ayant commencé simultanément leur éducation musicale par l'exercice de l'immobilité, nous avons constaté des progrès à peu près équivalents, quoique la troisième eût extraordinairement peu de dispositions, grâce à son zèle la qualité de son travail lui permettait de se maintenir à la hauteur des autres. Ces élèves ayant pendant deux ans interrompu complètement l'exercice de l'immobilité, les deux premières avaient perdu la mémoire musicale pour les œuvres ultérieurement apprises, tandis qu'elles continuaient à se souvenir de celles qu'elles avaient apprises avec l'immobilité, et, dans ces œuvres, toutes les qualités de l'exécution restaient acquises. Quant à la troisième, non seulement elle n'avait plus de mémoire, mais toutes les qualités de son exécution avaient disparu; elle n'avait plus de son, plus de style, plus de mécanisme, et avait néanmoins persévéré dans l'étude autant que les deux autres.

Donc si, par le caractère de l'étude, on arrive à faire progresser les élèves, qu'ils soient oui ou non doués pour la musique, il n'en est pas moins vrai que l'influence de l'immobilité doit être prolongée pour amener un épanouissement graduel chez ceux qui ont des aptitudes, et que, chez ceux qui en sont privés, si leur éducation n'est

Page 1