J.-N. Forkel, Vie, talents et travaux de J.-S. Bach
LES MOUVEMExNTS NON ADAPTÉS 127
phalaugette, d'où résultera une espèce de mouvement circulaire de rextrémité de la pulpe.
Si Ton agrandit graduellement par l'exercice ce genre de soulèvement du doigt, on crée des procédés d'attaques très différents de ceux habituellement appliqués; car on utilise les muscles interosseux qui développent les mouvements latéraux des doigts et que les mouvements de va-et-vient des attaques mettent peu en activité. Selon Ducbenue (de Boulogne) la suppression de l'action des muscles interosseux rendrait le fonctionnement de la main si incomplet qu'elle serait plutôt encombrante qu'utile. L'adresse artistique de la main, comment pourrait-elle mieux s'établir que par l'exercice de ces muscles spéciaux qui sont la cause réelle de la dextérité et de la légèreté des mouvements des doigts?
Quant à l'immobilité de la main que l'exercice des muscles iuterosseux permet d'acquérir, Duclienne a expérimentalement prouvé que si l'extension do la main est abolie, la flexion des doigts est extrêmement affaiblie, parce que c'est l'extension de la main qui sert d'appui à l'énergie des mouvements de flexion des doigts.
La très grande importance de cette contraction dans le mécanisme des doigts, nous est révélée par le caractère des empreintes des contacts, car elle n'est réalisable que lorsque l'évolution de la pose du pouce et de l'index définie par les empreintes, figure 26 et (igure 27, est entièrement acquise.
Nous voyons donc que l'immobilité de la main et la correspondance des empreintes du pouce et de l'index sont
les éléments d'un même problème : par conséquent, le phénomène musculaire de l'articulation de l'attaque et le phénomène tactile de l'enchaînement des contacts constituent un même perfectionnement. L'existence de ces rapports prouve que tout système d'étude par lequel les deux facteurs principaux du mécanisme, l'immobilité et le mouvement, ne sont pas parallèlement développés doit être forcément stérile.
Donc si tous les phénomènes de l'exécution sont résolus par la correspondance des contacts, nous voyons que cette correspondance elle-même est dépendante du développement des mouvements latéraux des doigts et de l'immobilité de la main. Du reste le développement des mouvements latéraux est aussi indispensable à la localisation des contacts que l'évolution de la pose du pouce et de l'index est indispensable à l'immobilité de la main; on peut même admettre que la localisation des contacts, telle que nous l'avons établie par la première pose acoustique, est irréalisable sans le développement des mouvements latéraux.
Ces mouvements peuvent être exercés avec ou sans adaptation au clavier. C'est là un grand avantage, car, en somme, le clavier n'est pas inventé pour dissocier les doigts, mais pour transmettre des mouvements dissociés, ce qui est très différent.
Pourquoi distingue-t-on un grand artiste aux premières notes qu'il joue? Plus un artiste est génial, plus il diffère des autres et mieux on le reconnaît à la moindre manifestation. Si les empreintes de ses contacts font recon-
L'ÉDUCATION DE L'iM.MOBILlTÉ ET SON INFLUENCE 129
naître crime façon non moins immédiate sa personnalité, c'est parce qu'elles sont la manifestation d'un phénomène complexe qui a pour cause immédiate Fimmobilité et la
dissociation des doigts.
l'éducation DE l'immobilité et son influence
Toutes les mains qui ont une puissance d'immobilité innée possèdent une force artistique latente qu'on utilise rarement parce que ces mains ont généralement une tendance à réaliser des localisations peu acoustiques, ce qui les fait déclarer impropres à toute éducation musicale.
Initiées aux poses et aux mouvements acoustiques, ces mains révèlent aussitôt leur puissance artistique par la merveilleuse sonorité évoquée, et par l'influence qu'elles exercent sur l'ouïe et sur la mémoire musicale de l'élève.
Le fait qui frappe dans ces éducations-là, c'est que, dès le début de l'étude, les mouvements acquièrent une perfection surprenante. Ces élèves possèdent un si grand nombre de sensations tactiles que les moindres différences survenues dans la pose des doigts ou dans l'exécution des mouvements leur deviennent appréciables. En raison de cette richesse de leurs sensations tactiles, ils fournissent un travail extrêmement conscient dès le début de l'étude, ce qui explique la rapidité avec laquelle leur oreille et leur mémoire se développent.
Le perfectionnement de l'activité fonctionnelle consiste à mettre, pour l'exécution du moindre mouvement, un
grand nombre de mnscles en jeu; c'est ce phénomène qu'il fiuil lâcher de provoquer chez tous ceux que leur manque d'immobilité rend impropres à la précision, à l'exactilude des mouvements. La bonne volonté ne suffit pas pour arriver à exécuter des mouvements acoustiques, car ils se règlent par les représentations mentales des sensations corrélatives. Par conséquent ceux qui ont peu de sensations tactiles se les représentent mal, et ne transmettent que des mouvements relativement inconscients, c'est-à-dire imperfectibles. Ace point de vue l'immobilité est la base de la conscience artistique, puisque le perfectionnement consiste dans raffinement des diversifications dont la réalisation est inimaginable sans la fixité qui détermine leur caractère artistique. En raison de ces faits on pourrait admettre que ceux qui ne peuvent pas immobiliser à volonté les poses ditTérentes de leurs doigts ne peuvent pas progresser.
Dans le mécanisme artistique, il s'agit de créer une quantité d'associations difficiles et de supprimer une quantité d'associations aisées. On ne peut donc acquérir les premières que proportionnellement à la suppression des secondes. L'exécutant doit donc par rapport aux fonctions musculaires résoudre un double problème. Il doit communiquer aux sensations de ses mouvements l'intensité désirable avant de pouvoir faire des efforts utiles. Sans cette mise à point de l'appareil sensible les progrès sont extrêmement entravés. C'est parce qu'on la néglige que l'abus de l'étude, ce mal envahissant, se propage de plus en plus et produit des résultats si néfastes. Quand donc