Le Mécénat et l'organisation du crédit intellectuel
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périodes où s’interrompt le règne de Pesprit ? L’Europe du vingtième siècle doit-elle mourir, comme
sont mortes Memphis, Babylone, Athènes et Rome ?
Et la dernière guerre mondiale aura-t-elle été le coup mortel porté à des peuples trop soucieux de vivre et de lutter pour avoir la possibilité de penser ? = Les esprits les plus pondérés se sont posé ces angoissantes questions. « La guerre a détruit tant de commodités, d’épargnes et de richesses, écrit M. Demangeon, que le travail matériel s'élève à des prix qu'il n'avait pas atteints depuis longtemps. Ce sera au détriment du travail non producteur d'objets matériels. Il y aura là pour un temps indéterminé une régression de l'esprit. » (1). Et dans son rapport à la commission de coopération intellectuelle de la Société des Nations, M. Luchaire constate « la misère spirituelle, l’abaissement de sa dignité d'espèce pensante où l'humanité en certains points du monde civilisé a été conduite par la guerre » (2). L'enquête faite en 1922 et 1923 dans tous les pays civilisés par M. Luchaire et par ses collègues de la commission établit que les intellectuels ont particulièrement souffert des perturbations économiques qui ont suivi le rétablissement théorique de la paix.
M. Luchaire affirme qu'en France « Les conditions économiques actuelles diminuent rapidement le nombre de ceux qui se consacrent à la science ».
(1) Demangeon. Le déclin de l'Europe. P, rr.
(2) Société des Nations, Commission de coopération intellectuelle, Enquête sur les conditions du travail intellectuel, Questions générales, p. 12.
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Îl est en cela parfaitement G'accord avec M. Léon B rard, minisire de l'Insiruction publique et des Beaux- Arts, qui, le 24 juin 1923, à la tribune de la Chambre des Députés, faisait allusion « à l’état de confusion biblique » dans lequel le monde est actuellement plongé du fait de la guerre ; et le ministre poursuivait en ces termes : « Les circonstances économiques actuelles, nous en serons tous d'accord, constituent par elles-mêmes une menace pour les travaux désintéressés, pour les éludes supérieures, pour la vie intellectuelle. » (3) :
Ainsi, l’industrialisme menace de mettre fin au progrès intellectuel. L'on néglige de plus en plus la science pure ; et l’on risque d’ailleurs de compromettre le développement de l'industrie elle-même, puisque la découverte désintéressée d'aujourd'hui peut devenir l'application industrielle de demain. Chaque fois que croule un laboratoire, ce sont peutêtre des centaines d'usines qui se trouvent condamnées à tomber un jour en ruines ; et pour l'instant, l'on compte parfois sur la charité des boxeurs pour éviter ce double désastre.
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Pourtant, des efforts plus sérieux ont déjà été tentés, qui permetlront peut-être de sauver l’Intelligence en péril, Mais pour que ces efforts ne de-
4 (3) Il faut lire également à ce sujet les belles études de M. Fernand Vanderem sur « Les lettres et la vie », Revue de France, 19 août et 1° novembre 19238.
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meurent pas infructueux, encore faut-il qu'ils soient accomplis avec méthode. Avant de venir en aide aux travailleurs de l’esprit, il est nécessaire de savoir distinguer ceux-ci des autres producteurs.
Qu'est-ce donc qu’un intellectuel ?
« Le travailleur intellectuel, dit M. Sageret, « est celui qui, n’étant pas manuel et ne disposant pas de la force des capitaux, doit, dans l'exercice de sa profession, faire souvent effort de création, d’invention. » (4). Cette définition nous semble assez exacte, tout en exigeant de légères modifications. Il ne suffit pas de dire que le travailleur intellectuel ne dispose pas de la force des capitaux ; il faut ajouter, croyons-nous, que l'intellectuel, tout en essayant d'échanger les produits de son travail contre une certaine somme d'argent, se préoccupe surtout de la perfection qui doit être apportée à ce travail. Pour quelques artistes, pour un certain nombre de savants, l'œuvre produite est à elle-même sa propre fin ; te en tous cas l'intellectuel ne produira pas uniquement dans le but de vendre ses œuvres, comme l'industriel et le commerçant fabriquent et vendent pour réaliser un bénéfice. L'artiste et le savant, essaieront en même temps de connaître certaines satisfactions purement intellectuelles qu'ils voudront faire partager aux autres hommes. L'homme d’affaires renoncera le plus souvent à exercer son métier, une fois fortune faite ; au contraire, l’homme de pensée, même comblé d’honneurs et de richesses,
(4) Sageret, Le syndicalisme intellectuel, p. 3.
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continuéra parfois à exercer son activité partiellement désintéressée. |
D'autre part, le travail intellectuel n’est pas nécessairement un travail d'invention ou de création, comme l’affirme M. Sageret. Celui-ci cite à ce sujet l'exemple des rédacteurs de ministères, travailleurs intellectuels, alors que leurs subordonnés, simples expéditionnaires, sont des manuels. Le travail des rédacteurs est bien intellectuel, mais c’est un travail d'adaptation et non de création. Les qualités qu'il exige ne sont pas les mêmes que celles dont fait usage l'écrivain. « Bon commis, mais rédige mal », disait-on de Guy de Maupassant, rédacteur au Ministère de la Marine.
Enfin, l'acquisition de la connaissance est également un travail intellectuel et — sauf exception — elle ne comporte aucune création émanant de ceux qui reçoivent un enseignement.
Nous reprendrons done, légèrement modifiée, la définition de M. Sageret et nous dirons que Île travaileur intellectuel est celui qui, n'étant pas manuel, ne disposant pas de la force des capitaux et exerçant une activité partiellement désintéressée, doit dans l'exercice de ses fonctions créer, adapter ou acquérir les connaissances indispensables à son travail.
En pratique, cette définition . s’appliquerait principalement aux gens de lettres, artistes, savants, professeurs, médecins, avocats, architectes, ingénieurs ainsi qu'à un certain nombre de fonctionnaires et à tous les étudiants.
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La nature même du travail intellectuel explique très bien que l’ouvrier de l'esprit ait besoin d’un certain isolement. C’est dans le silence et la solitude du cabinet ou de l'atelier que s'effectuera sa besogne ; beaucoup d'artistes et de savants sont donc particulièrment soucieux de conserver une indépendance qui leur est si nécessaire. C’est pourquoi il est tout naturel que ces travailleurs à domicile aient été les derniers à suivre l'exemple donné par les ouvriers de la grande industrie à la fin du dix-neuvième siècle. Le syndicalisme intellectuel est loin d’avoir la puissance, que, malgré de nombreuses crises, a su conserver le syndicalisme des travailleurs manuels. Il est vrai que la fondation des Compagnons de l’Intelligence ne date que de r908, celle de la Confédération des Travailleurs Intellectuels de 1920 ; et c’est surtout sous la pression des nécessités économiques de l’après-œuerre que les intellectuels ont compris
qu'il leur fallait se grouper pour Doro défendre
efficacement leurs intérêts.
Des progrès considérables ont été réalisés dans cet ordre d'idées depuis quelques années. La liaison entre les intellectuels est même devenue internationale ; les travaux de la Confédération internationale des travailleurs intellectuels et de la Commission internationale de coopération intellectuelle organisée par la Société des Nations permettent d'espérer que l'Intelligence sera sauvée par ses propres ouvriers.
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Mais il reste encore beaucoup à faire ; et il est évident qu’à des maux suscités par une crise économique il faut opposer des remèdes appropriés. C’est donc sur le terrain des faits économiques qu'il est tout d’abord nécessaire de défendre l’Intelligence en péril. Il ne serait d’ailleurs pas suffisant de s’en tenir là. Car un problème moral se pose également. L'opinion publique doit comprendre que la puissance industrielle et commerciale n’est pas tout et que le triomphe définitif de l’impérialisme financier serait peut-être le signal de la catastrophe où s'abîmerait la civilisation européenne.
Tous les partis politiques pourraient s'unir pour encourager la propagande à entreprendre dans ce but. Mais cette campagne sera fort longue ; et il faut parer au plus pressé. A l'heure actuelle la décadence de la science et de l’art ne peut être évitée que si les intellectuels peuvent bénéficier d’un appui financier. Comment trouvera-t-on les capitaux nécessaires ? Voilà le problème brutalement posé.
L'histoire nous apprend que la générosité des princes et des simples particuliers, grands seigneurs ou riches bourgeois, s’est souvent exercée au profit des écrivains, des artistes et des savants. La plupart des sociétés civilisées ont connu les pratiques qu'il est commode de désigner sous le nom de Mécénat. les prédécesseurs de Mécène ont été nombreux au siècle de Périclès : et si l’on voulait écrire une histoire complète du Mécénat, il faudrait remonter à la