‹ Le Mécénat et l'organisation du crédit intellectuelChapitre 11 sur 61 · EU = DU · texte numérisé non relu

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aurait été un esprit peu cultivé, presque un illettré.

Seule, la redoutable partialité de Saint-Simon permet en effet de soutenir® cette dernière thèse. Louis XIV fut un mauvais poète; mais cela ne l’empêcha pas de demeurer le premier honnête homme de son royaume. Les affaires de l'Etat lui laissaient le temps nécessaire pour assister à la représentation des meilleures pièces de l’époque et pour aller entendre les plus beaux sermons des prédicateurs. Le roi sut admirer sincèrèement les beautés qu'un siècle particulièrement fertile en chefs-d’œuvre offrait sans cesse à un amateur d’un goût délicat. Nous croyons avec M. Louis Bertrand qu’un souverain ayant Racine comme lecteur devait connaître des joies très pures lorsqu'il entendait l’auteur de Phèdre réciter ses propres vers; et en général, Louis XIV semble avoir apprécié la puissance ou le charme des bons écrivains auxquels il ne ménageait pas ses bienfaits.

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Les faveurs que le roi prodiguait aux gens de lettres étaient en effet si grandes que l'étiquette ellemême devait parfois subir des atteintes. C’est ainsi que les courtisans furent quelque peu scandalisés en voyant le sieur Poquelin, simple valet de chambre du roi, dîner en tête à tête avec le monarque, et cela à une époque où les grands seigneurs considéraient fort peu les écrivains; en défendant Molière contre les marquis et les précieuses le roi rendit l'existence tolérable à l’auteur des Femmes Savantes.

Nous croyons inutile de rappeler ici l'appui que Louis XIV donna au poète au moment de la représentation de Tartuffe. |

Racine et Boileau comptèrent également parmi les favoris du grand Roi qui observa toujours visà-vis d'eux, une attitude d'une majestueuse dignité n’excluant pas la délicatesse. Cette politesse à l'égard des gens de lettres donnait aux courtisans un exempie nécessaire. |

Il ne faudrait pourtant pas croire que le Roi traitât de même tous les grands écrivains. Nisard qui consacre un chapitre de son « Histoire de la littérature française » à chanter les louanges de Louis XIV est bien obligé de reconnaître que le roi a ignoré La Bruyère, dédaigné La Fontaine, écarté La Rochefoucauld. Bien plus, 1l apparaît qu'il manifesta son antipathie pour Malebranche, Fénelon, Arnauld et Bayle. Ce dernier passage est à citer en entier (2). | «Louis XIV ne goûta pas non plus Malebranche ni Fénelon. Il n’aimait pas les pures spéculations de l'esprit, et dans la métaphysique comme dans la religion il ne souffrait que ce que peut en comprendre le bon sens d’un homme éclairé. Malebranche avait d'ailleurs le tort de susciter des disputes. Pour Fénelon, rien ne devait être plus antipathique à Louis XIV que ce mélange de subtilité et d’inquiétude dans un esprit porté aux chimères et avide de domination. Au reste, la même aversion pour tous

(2) Nisard. Histoire de la ltitérature française. Tome Il,

les excès de l'esprit le rendit aussi ennemi, en ma: tière de religion, des raffinés que les libres-penseurs. Le même exil vit le grand Arnaud et Bayle emportant avec eux, l’un, la doctrine de la grâce, l’autre, le doute raisonné, qui allait devenir l'incrédulité du dix-huitième siècle. »

Notons aussi que M. Louis Bertrand ajoute à cette liste d'écrivains disgraciés un autre grand nom; pour justifier l'attitude du souverain à l'égard de Corneille il prétend — sans nous convaincre — que Louis XIV dut se séparer de l’auteur du Cid ainsi que de La Fontaine « tous deux incapables de dire un mot » (3)!

Mais les écrivains plus bavards n'avaient pas à se plaindre. Sans parler des pensions dont nous aurons à étudier l'organisation, le Roi les faisait bénéficier de gratifications exceptionnelles en capital. Elles étaient parfois importantes. C’est ainsi que Racine reçut un jour vingt-quatre mille livres. L'on reconnait là l'emploi de la méthode de Richelieu qui savait manifester sa satisfaction par l'octroi de libéralités extraordinaires.

Mais il est un autre exemple de Richelieu que Louis X[V ne manqua pas non plus de suivre. Le duc de Saint-Aiïignan apprit un jour au roi que le Cardinal avait pourvu de gratifications ou de pen-

(3) Louis Bertrand. Louis XIV. Revue des Deux Mondes du 1° septembre 1923.

sions quelques savants et artistes étrangers, cé qui lui avait valu une grande renommée au delà des frontières. Louis XIV s’appropria cette idée de Richelieu; et Voltaire nous conte l’étonnement de certains ‘étrangers distingués dans la littérature ou dans les sciences qui — sans avoir rien demandé — reçurent un jour une lettre conçue en termes fort élogieux par laquelle Colbert leur annonçait que le Roi de France, pour leur prouver l'intérêt qu'il portait à leurs travaux, leur accordait une pension (4). Parmi ces favorisés l’on peut citer Allacci, bibliothécaire du Vatican, Viviani, mathématicien du grand duc de Toscane, le mathématicien hollandais Huygens, l’astronome italien Cassini. Le nombre des étrangers pensionnés était relativement important, par rapport à celui des Français, comme le montre le ta-

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