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CRÉDIT PROFESSIONNEL ET CRÉDIT COLLECTIF

Le gouvernement provisoire fait pour la Banque comme pour le travail. L'argent manque, il fonde des caisses pour le recevoir, des bureaux pour le compter.

C’est ce qu’il appelle organiser le crédit !

Proupxon (1848).

Avant d'examiner s’il est possible d'organiser le crédit intellectuel, il est nécessaire de rappeler très sommairement quelques notions théoriques et pratiques concernant le crédit en général. Il faudra se demander notamment dans quelle mesure le crédit est accessible à la masse des petits et moyens producteurs. L'on comprendra mieux ensuite à quelles difficultés se heurtent l'institution et le développement du crédit intellectuel; et l’on constatera aussi que certains espoirs semblent raisonnablement per-

mis.

Qu'est-ce que le crédit ? Cette question a fort tourmenté les économistes ; mais l’étymologie leur est venue en aide. Crédit dérive, on le sait, du latin credilum ; c'est ce qui est cru. Faire crédit à un homme, à une idée, à une méthode, c’est accomplir un acte de foi. Une croyance n'est d’ailleurs pas toujours l'équivalent d’une certitude scientifique.

L'on peut croire profondément, tout en se rendant compte qu'il est impossible de prouver avec le seul secours de la raison que l’objet de la croyance corresponde à une réalité objective. Quelquefois même l’on se contente de croire provisoirement en une vérité jusqu'à ce que l'opinion contraire ait pu être établie. |

Ces principes de psychologie générale s’appliquent en matière de crédit. Dire qu’une banque fait crédit à un commerçant, c’est dire qu'elle croit en la solvabilité de celui-ci. L'événement lui donnera parfois tort, mais en général les financiers — sans négliger le présent — essaient de prévoir l'avenir ; et dans l’ensemble, ils se trompent rarement. Leur croyance n’est pas une certitude, car il subsiste un risque. Mais le calcul des probabilités leur permet de s'assurer les plus grandes chances d'un remboursement futur, | |

C’est cette interrogation continuelle de l’avenir qui constitue le fondement même du crédit, aux yeux de certains économistes. Lampertico, par exem-

ple, considère le crédit comme « une assignation sur des biens futurs ». Paul Leroy-Beaulieu estime cette définition insuffisante. Il reconnaît bien que le crédit est l'échange d’une chose actuelle et présente contre une autre chose qu'on s’oblige à fournir dans un temps déterminé ; mais il affirme aussi que le prêteur ne songe pas seulement à l’ayenir et qu’il vit également dans le présent, comme le prouve l'existence du crédit réel, garanti par un bien remis par l’emprunteur au moment même où le crédit est ouvert. (hypothèque, gage, warrant.) Leroy-Beaulieu estime donc que la définition de Lampertico ne saurait s'appliquer qu’au crédit personnel, «la plus délicate et la moins développée des deux grandes formes de crédit » (x). Gauwès, lui, explique le crédit par l'attente d’une éventualité espérée ; et il ajoute que dans tous les cas la confiance laïsse place à un risque (2). M. Charles Gide définit le crédit « l'échange d’une richesse présente contre une richesse future » (3). Mais M. Ansiaux prétend réfuter partiellement cette idée en disant qu'en matière de prêts à la consommation l’emprunteur possède déjà son Capital au moment où il emprunte (par exemple le paysan qui hypothèque son champ) ; d'après M. Ansiaux, le seul élément futur en pareil cas, c’est la date où sera exécutée la promesse de remboursement (4).

(1) Paul Leroy-Beaulieu. Traité d'Economie politique, Tome IIT, p. 35r et suivantes. ù

(2) Cauwès. Cours d'Economie politiqué, Tome IT, p. 256.

(3) Charles Gide. Cours. d'Economie politique, p. 418. (4) Ansiaux, Traité d'Economie politique, p. 318 et suivantes, 1

En résumé, les économistes s'accordent bien pour dire que la confiance du prêteur est l’élément essentiel du crédit ; mais ils ne s'entendent plus lorsqu'il s'agit de préciser si le prêteur examine la solvabilité de l’emprunteur dans le présent ou dans l'avenir pour accorder ou refuser sa confiance. Nous sommes en général assez éloignés d'admettre les théories de Leroy-Beaulieu. Mais il semble bien que cet économiste soit ici dans le vrai lorsqu'il distingue entre le crédit personnel et le crédit réel. Il est psychologiquement exact qu’en matière de crédit personnel, le prêteur considère seulement l’honnéteté et la capacité dont l’emprunteur fera preuve dans l'avenir ; au contraire, lorsqu'il s’agit de crédit réel, le prêteur ne consent une avance que s’il a enire les mains une garantie matérielle et tangible, et cela au moment même où il prête. D'ailleurs Leroy- Beaulieu concède qu'il y a en certains cas (vente à crédit, escompte) un crédit mixte, en même temps personnel et réel. Deux mobiles déterminent alors la décision du prêteur : la solvabilité future de l’emprunteur et la garantie présente que lui offrent des marchandises consignées ou la signature de celui qui accepte, endosse ou avalise une traite pour rendre négociable le papier de l’emprunteur.

L'on voit que le mécanisme psychologique du crédit est relativement compliqué puisque des considérations assez diverses peuvent amener le prêéteur à accorder sa confiance, tout en courant un

inévitable risque. Examinons maintenant comment

ces principes peuvent s'appliquer dans la pratique financière.

Le crédit tient une place de plus en plus grande dans le domaine des faits économiques. Quelques économistes allemands ont même proposé de diviser l'histoire économique de l'humanité en trois périodes : la Naturswirtschaft, c’est-à-dire l’époque de l’économie naturelle où l’on échange des produits contre d’autres produits, un sac de blé contre une certaine quantité de vin ; puis la Geldwirtschaft, période de l’économie monétaire pendant laquelle la monnaie tient lieu d’instrument d'échange ; et enfin la Kreditwirtschaft où de nos jours se réalise la substitution progressive des multiples formes du crédit à l’usage de la monnaie. Cette classification nous semble un peu arbitraire dans sa simplicité : d'autant plus qu'il faudrait examiner si, comme le remarque M. Gide, le développement de la Kreditwirtschaft ne nous ramène pas au troc de la Naturwirischaft, puisque le commerce des changes et la pratique des compensations s'effectuent la plupart du temps sur des marchandises qui s’échangent d'un pays ou d’une place à l’autre contre d’autres marchandises.

Il n’en est pas moins incontestable que le crédit a pris de nos jours une importance qu'il n'avait jamais eue à d’autres époques ; mais en se développant il s’est modifié. Car il tend à s'idéaliser en quelque sorte. Les rapports directs et matériels entre créancier et débiteur deviennent de plus en plus rares. Le prêteur n'exige plus de l’emprunteur une

livre de chair ; depuis la disparition de la prison pour dettes il ne menace même plus sa liberté. Bien plus, la pratique des comptes courants fait qu’un simple jeu d'écriture suffit pour créer ou éteindre une dette, là où il y a quelques siècles un double transport de métaux précieux aurait peut-être été nécessaire.

Dans la pratique la plupart des banquiers se soucient peu de ces considérations théoriques. Ils parent au plus pressé et se contentent d'accorder ou de refuser du crédit, réel ou personnel selon l’espèce. Dans certains cas ils veulent des garanties réelles et se livrent aux opérations dites documenfaires, sans se soucier de la véritable solvabilité du propriétaire des marchandises. Des procès récents ont montré le danger que pouvait comporter pour la Banque cet oubli des garanties personnelles.

Quelquefois, — trop rarement — les banquiers examinent avant tout les capacités personnelles de l’emprunteur et de ceux qui garantissent personnellement sa signature. Courcelle-Seneuil, dans un ouvrage qui fait encore autorité aujourd'hui, s’explique très nettement à ce sujet (5).

« En Banque, écrit-il, on ne connaît que le titre ou la valeur. Ce titre est bon ou mauvais, dit-on, mais sans ignorer que la qualité du titre tient à celle

(6) Courcelle. Traité des Opérations de Banque, 10° édi- HOT D TINIS4 Et" 410)

d’un homme et dépend de l'exactitude probable de celui dont il représente l'engagement... Le premier soin du banquier est de s'informer de la solvabilité et du caractère de celui auquel ïl se dispose à offrir ou à consentir un compte courant. Il examine ensuite et toujours si les effets présentés à l’escompte ou remis en recouvrement sont bons ou mauvais. »

Voilà pour le crédit personnel et'le crédit mixte. Courcelle-Seneuil donne également quelques conseils au sujet du crédit réel.

« Les crédits purement commerciaux, ceux dont l'extinction doit avoir lieu par une vente de denrées nécessaire en quelque sorte, sont ceux qui se liquident le plus facilement parce que jamais, quoiqu'il arrive, la vente des marchandises qui ont un prix coûtant et des débouchés assurés ne peut être ni fort éloignée, ni fort désastreuse. Les chances de variations par l'effet du cours des disponibles sont d'autant moindres que les marchandises se rapprochent davantage des conditions d'aptitude générale, qu'elles ont un marché plus nécessaire et plus étendu. Cette circonstance explique et justifie la facilité avec laquelle les hommes d’affaires accordent le crédit commercial et la répugnance avérée que leur inspire le crédit hypothécaire ». |

Cette constatation est fort juste, mais Courcelle-Seneuil nous semble émettre une appréciation beaucoup trop optimiste, lorsqu'il parle de la facilité avec laquelle serait accordé le crédit commercial. En réalité les banques françaises ne font que très difficilement crédit à l’industrie et au com-

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