CRÉDIT INTELLECTUEL ET CRÉDIT PERSONNEL
Avant d'examiner s’il est possible d'organiser le crédit intellectuel, nous croyons nécessaire d’indiquer à quels besoins répond cette forme de crédit professionnel. Remarquons d’ailleurs avant tout que si le crédit intellectuel doit être très nettement distingué du mécénat, ces deux formes de l'appui à apporter aux intellectuels peuvent avoir un but commun : assurer le mieux possible l'essor du travail intellectuel, menacé par les bouleversements économiques de l'heure présente.
Si une définition aussi générale peut convenir au mécénat, elle ne saurait suffire en ce qui concerne le crédit intellectuel. Nous ne sommes plus dans le domaine de la faveur personnelle ou administrative, mais dans celui des faits économiques. Il faut donc essayer de préciser le plus possible.
Le crédit intellectuel est tout d’abord indispen-
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sable parce qu'il faut assurer aux travailleurs de l’esprit\un certain « niveau de vie ». Cette expression est emplovée par certains sociologues et économistes pour déterminer en pratique ce que sont les conditions d'existence d’une classe sociale donnée. L’on établira par exemple qu’une famille d'ouvriers ou de paysans doit pouvoir dépenser chaque année un minimum de X milliers de francs pour pouvoir subsister. Le crédit intellectuel aura également pour fonction de réaliser le maintien d’un certain « niveau “de vie » en ce qui concerne les travailleurs de l’esprit. Dans la pratique, l’organisation du crédit intellectuel aura donc pour but de réaliser en cas de nécessité l'ouverture de prêts à un usage de consommation, ces prêts étant exclusivement réservés aux intellectuels dans le besoin.
Mais les soucis de l'écrivain, de l'artiste ou du savant peuvent être d’un autre ordre. Il possédera bien parfois la petite fortune nécessaire pour vivre sans luxe et sans trop de soucis ; pourtant il n’aura pas les capitaux indispensables à la réalisation ma-
térieile de son œuvre. Il lui faudra payer des frais
de papier, d'impression, de matières premières, procéder à des expériences coûteuses, etc...
Ici encore il faut donc que le crédit intellectuel
intervienne et il prendra alors la forme d’un prêt à
la production.
Qu'il s'agisse d’un prêt à la consommation ou d’un prêt à la production, l’organisation du crédit
intellectuel se heurte à des difficultés particulièrement grandes. L'existence même d’un crédit quelconque implique la confiance du prêteur qui croit être remboursé un jour ou l’autre (1). Or, cette confiance est particulièrement difficile à obtenir, lorsqu'il s'agit de crédit intellectuel. Beaucoup. de financiers sourient ou haussent les épaules à ce seul mot ; et s'ils se donnent la peine d'étudier la quesion, ils n'auront aucune peine à élever de graves objections. Quelles sont les plus sérieuses ?
S'il s'agit d’un prêt à la consommation, de deux choses l’une : ou bien l’intellectuel, afin de pouvoir rembourser le prêteur, choisira une autre profession, plus rémunératrice ; et alors le seul résultat du crédit intellectuel aura été de transformer un artiste ou un savant en industriel Ou en commerçant, ce qui n'est évidemment pas le but poursuivi. Ou bien au contraire l’intellectuel continuera à exercer sa profession ; mais comme, fort souvent, celle-ci ne lui permet même pas d'assurer le maintien de son niveau de vie, comment trouverait-il les fonds nécessaires pour rembourser l’arriéré des sommes dues au préteur P |
Il ne pourra le faire que si, au bout de quelques années son travail lui procure une rémunération assez forte pour pouvoir épargner. Certains pourront ainsi « vivre de leur plume » ; d’autres ne le pourront pas, ou tout au moins faudra-t-il les aider à réaliser matériellement leur œuvre... Et nous voici reve-
(1) Voir chapitre XIII.
nus dans le domaine du prêt à la production. Or cé prêt sera souvent refusé à des écrivains ou à des arlistes, auteurs d'œuvres dont rien ne garantit le succès auprès du public.
Nous avons montré, au cours du chapitre pré-
cédent, combien les industriels et les commerçants
se trouvaient parfois embarrassés lorsqu'il leur fallait obtenir du crédit malgré l'hostilité systématique des petits porteurs et des banques. Et pourtant il s’agit d’un prêt à la production, entouré de quelques garanties réelles ou personnelles. Un homme d’affaires que le prèêteur aura jugé honnête, actif et intelligent doit normalement aboutir à un résultat heureux.
Non seulement il pourra rembourser le prêteur ; mais encore il réalisera des bénéfices. C’est en tout cas le but de son activité. S'il travaille, c'est unique. ment pour gagner ; et en principe, son échec et le non-remboursement qui en serait la conséquence, sont des événements qu'il est toujours sage de prévoir, mais qui normalement ne doivent pas se produire.
Au contraire, l’intellectuel exerce une activité partiellement désintéressée. Ainsi que nous l'avons écrit au début de ce livre, l’intellectuel ne produira pas uniquement dans le but de vendre ses œuvres, comme l'industriel ou le commerçant fabriquent et vendent pour réaliser un bénéfice. En travaillant il essaiera de connaître certaines satisfactions purement intellectuelles qu'il voudra faire partager aux autres hommes. [ n'y parviendra pas toujours ; et
souvent ses œuvres ne seront appréciées qu'après sa mort, si elles le sont jamais. Dans certains cas méme, il est presque certain que le chef-d'œuvre le plus incontesté ne sera pas une source de profits; l’auteur de traités de métaphysique ou de livres consacrés à l'archéologie fera bien rarement faire fortune à son éditeur. Le remboursement d’un prêt consenti à la production intellectuelle est donc beaucoup moins assuré que celui d’une avance faite à une entreprise industrielle ou commerciale. :
D'ailleurs la production intellectuelle est d'une nature toute particulière. Elle se heurte à des difficultés que ne connaissent pas ceux qui se bornent à une activité d'ordre industriel ou commercial. L'on n'écrit pas un livre comme l’on dirige une usine ou un magasin ; et l'inspiration ne se soumet pas au régime des heures de bureau.
Bien plus, s’il s'agit d'une œuvre scientifique, il sera peut-être nécessaire de procéder à de coûteuses expériences de laboratoire avant de parvenir à la découverte d’une loi nouvelle, susceptible de marquer un progrès dans le domaine de la science pure et désintéressée ; si bien que dans ce cas, le crédit ouvert à l'intellectuel ne sera pas un prêt à la production, mais un prêt à la découverte. Le remboursement du prêteur n'en sera évidemment que plus aléatoire.
Les objections financières élevées contre l'idée
mème du crédit intellectuel sont, on le voit. assez graves ; et les intellectuels eux-mêmes en reconnaissent la valeur. C'est ce qu'établit très nettement l'intéressante enquête sur le Crédit Intellectuel faite par M Henri Clouard et M. Darquet en 1921 (2). Cette enquête constitue, à notre connaissance, le premier effort sériuex qui ait été tenté pour la réalisation d'un idéal commun à tous les travailleurs de l'esprit. Elle a permis de poser nettement le problème et d’entrevoir certaines solutions que M. Clouard a synthétisées dans deux remarquables rapports approuvés par les Compagnons de l’Intelligence et par la Confédération des Travailleurs [ntellectuels en 1922 et 1929 (3). :
La plupart des économistes, écrivains, ou arlistes consultés au cours de cette enquête S'accordent pour reconnaître qu'il est impossible d'établir le crédit intellectuel en tant que crédit personnel. « Le «rendement » commercial futur d’un chercheur,
d’un artiste ou d’un savant, écrit M. Bernard Laver:
one, professeur à la Faculté de Droit de Nancy, ne se peut pas chiffrer. Son incertitude demeure extrème. C'est plutôt à la philanthropie qu'au crédit que l’on aboutit, ou du moins, sur les fonds mis à la disposition des artistes et des savants pendant la période de leurs premières recherches, une faible partie seulement pourrait être remboursée par eux plus tard, le succès ne couronnant que les efforts
(2) Le Producteur, Aoùt-Septembre 1921.
(3) Le Producteur. Mars 1922. Semaine professionnelle des Travailleurs Intellectuels (janvier 1923).
de la nuinorité. » M. Henri Mazel est encore plus affirmatif : « Le crédit intellectuel est une des formes du crédit personnel qui ne sera jamais qu'exceptionnel : on prête sur gage on ne prête pas sur parole, en principe. En outre on peut prêter au futur médecin, avocat ou ingénieur, lequel pourra rembourser plus tard ; (Ainsi font certains restaurateurs aux étudiants pendant leurs années de Faculté) ; mais qui prêtera à l'amant désintéressé de la pensée et de la science, lequel ne tirera jamais un maravédis de cet amour ? » :
M. Charles Gide, dans sa réponse, distingue bien le danger que peut comporter la confusion du crédit intellectuel avec le mécénat. « On ne voit pas très bien, dit-il, une banque ayant pour objet le crédit aux travailleurs intellectuels. Elle ne pourrait trouver les capitaux nécessaires que chez quelques mécènes. 1] est vrai que les mécènes philanthropes qui font des largesses aux intellectuels sous forme de fondations, feraient mieux de les confier à une banque de ce genre plutôt qu'aux Académies du Pont des Arts, ou Goncourt ou autres. Mais ils ne le feront pas parce qu'ils veulent se réserver le mérite individuel de leur donation. »
M. Léonard Rosenthal écrit « Une affaire, pour exister, doit être viable et rapporter des bénéfices. Or, le crédit intellectuel ne peut subsister qu'avec des fonds de mécènes ou de philanthropes. »
M. Georges Guy Grand reconnaît également que le crédit intellectuel est particulièrement difficile à établir lorsqu'il s’agit de science désintéressée et il
conclut : « Il faut dépasser l’économie, s'élever jusqu'au sentiment ».
M. Maxime Leroy écrit catégoriquement « Miser sur le talent d'un jeune écrivain, d’un jeune musicien, d'un jeune savant c'est miser à fonds perdus... Une affaire doit rendre. Mais est-ce que l’art et la science pour rester des formes d'invention et de haute joie intellectuelle ne doivent pas être soigneusement éloignés d'un tel adage, d'un tel mercantilisme, d'une telle philosophie de comptoir ? »
M. Francis Delaisi écrit : « Mais quel gage matériel présente l'intelligence ? Combien de chances ai-je qu'il produira l'invention ou le chef-d'œuvre espéré qui assurera le profit de l'amortissement du capital engagé ? Une sur mille peut-être ? À ce compte la roulette ou les courses apparaissent comme des placements de pères de famille. Pour alimenter votre caisse, il faudrait un capital placé à fonds perdus et qui se renouvellerait continuellement, mais cela n’est plus du crédit, c’est du mécénisme ».
Nous pourrions citer encore d'autres réponses à l'enquête de M. Henri Clouard. Elles ne feraient que confirmer ce principe malheureusement trop évident : le crédit intellectuel ne saurait être conçu comme une des formes du crédit personnel, car la confiance du prêteur, élément essentiel de tout crédit, fera toujours défaut à l'intellectuel isolé. Les qualités professionnelles et l'effort quotidien de
UN) te
l'écrivain, de l'artiste ou du savant ne suffironi pas pour amener les détenteurs de capitaux à chercher la réalisation d’une affaire dans une opération de crédit intellectuel. Le prêteur français est, nous l'avons dit, particulièrement méfiant. I accorde rarement sa confiance aux industriels et aux commerçants ; il ne la donnera pas au travailleur de l'esprit, si celui-ci s'adresse à lui sans lui offrir de garantie.
Parfois pourtant des considérations morales interviendront ; et pour reprendre l'expression de M. Guy Grand, le capitaliste dépassera l'économie pour s'élever jusqu'au sentiment. Il prêtera, avec l’arrière-pgmsée que ses capitaux ne lui seront jamais remboursés. Alors il ne sera plus un prêteur, mais un donateur, un mécène.
Et nous voici revenus au mécénat. Il ne s'agit plus de crédit intellectuel, mais de subventions plus ou moins déguisées qu'octroieront au gré de leur fantaisie ou de leurs préférences politiques et philosophiques quelques hauts personnages. L'intellectuel ne sera pas pour eux un contractant, mais un obligé. Et comme nous vivons à une époque où la réalisation du mécénat-service public est malheureusement impossible, il faudrait se contenter de recourir au mécénat actuel, c'est-à-dire au favoritisme anarchique. Examinons pourtant s'il ne reste pas encore un espoir d'asseoir sur des bases solides une organisation rationnelle du crédit intellectuel,