CHAPITRE Il
Le MécéNAT DE LA RENAISSANCE EN ÎTALIE ET EN FRANCE
« Un prince doit encore marquer de l'estime pour les talents et honorer les plus excellents dans les arts. »
MacniAvEL. Le Prince, XXI.
Malgré le morcellement politique du pays, il existe à l’époque de la Renaissance une civilisation spécifiquement italienne, présentant certains caractèrse bien déterminés. Parmi ceux-ci figure le mécénat des princes et des papes. Les grands seigneurs et les citoyens notables se piquent également à ce Jeu. Nous essayerons de montrer à quel point se répand dans les cours italiennes cette coutume qui tend à devenir une institution ; puis, après l'avoir étudiée plus spécialement à Florence et à Rome, nous conslaterons qu'elle fut adoptée en France par François I” et les derniers Valois, soucieux de suivre l'exemple donné par les souverains de la Pénin-
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Ce sont véritablement de curieuses physionomies que celles de ces condottieri du quinzième siècle qui, las de mettre leurs bandes au service des différents Etats, finissent par imposer leur domination à une cité et à guerroyer ensuite pour leur propre compte contre les villes voisines. Ils ne luttent pas seulement contre l'étranger ; car il leur faut toujours redouter l'ennemi intérieur qui les guette inévitablement derrière leurs propres remparts. Ils savent riposter en employant avec un égal bonheur la duplicité et la violence. L’assassinat discret est considéré comme une bonne méthode politique ; et les diverses modalités du guet-apens ou de l’empoisonnement fournissent à un prince doué de quelque imagination l’occasion de révéler la distinction de son esprit. L'on tue comme aux siècles précédents, mais l’on conserve une certaine élégance. L'ancien condottiere est en effet devenu un esprit cultivé, érudit même. Au retour d'une expédition contre les cités voisines mises à sac, après avoir exilé ou massacré ses concitoyens appartenant aux factions diverses, le prince cherche un délassement auprès des poètes latins ou des philosophes grecs (1).
La plupart des petits tyrans qui régentent l’Italie se passionnent pour les lettres et les arts. Ils re-
(1) Taine. Philosophie de l’art. 1, p. 203.
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cueillent lés Grecs en fuite devant l'invasion turque, font rechercher et copier les manuscrits anciens, attirent à leur cour les architectes et les peintres.
Ceux-ci, largement pourvus de pensions, exécutent des travaux prodigieux. « Rien n’est plus curieux, dans l’histoire de l'Italie au quinzième siècle, écrivent Crowand et Cavalcaselle (2), que de voir de farouches capitaines, soldats sans foi, souillés des crimes les plus odieux, employer le fruit de leurs rapines à élever des édifices sacrés et appeler à eux pour les construire et les orner, les plus célèbres architectes du monde et les plus grands peintres contemporains. »
Citons les plus notoires de ces Mécènes-assas- Sins.
Guidantonio de Montefeltre fait venir de Gand le peintre Justus et protège également Melozzo de Forli. Il charge l’architecte Luciano de Lauranço de lui construire un palais; mais il suit de très près l'exécution des travaux et apporte même à l'artiste une modeste et intelligente collaboration. — Lionel et Nicolas d’'Este, ducs de Ferrare commandent également des tableaux à un peintre flamand, Roger van der Weyden. Ils passent pour avoir glorifié devant leurs concitoyens les beautés du paganisme renalssant. — François Gonzague, marquis de Mantoue fut le protecteur de Mante-
(2) Histoire de la peinture en Italie. II, Ch. XXII, p. 53r, épigraphe du livre d’Yriarte : Un condottiere au XV° siècle, Rimini.
gna ; et l'on assure même qu'il sut prendre son parti de l'humeur triste et hautaine qui nous est révélée par les âpres tableaux de ce peintre. — Les Sforza, chefs de bande devenus ducs de Milan, appellent à leur cour Léonard de Vinci et demandent beaucoup à l’universel génie de ce créateur. — Don Ferrante, roi de Naples, fut un bienfaiteur particulièrement généreux pour les lettrés ; il fonda une académie et entretint en permanence quarante copistes chargés de répandre les manuscrits grecs el latins (3). |
Mais ce sont surtout les Malatesta, maîtres de Cesena et de Rimini qui, à une solide réputation de duplicité et de violence, joignent celle de protecteurs des arts (4). La première académie d'Italie fut fondée à Fimini en 1406. Un peu plus tard. Domenico Malatesta Novello, seigneur de Cesena, se consola facilement de l'inaction, à laquelle ses blessures l'avaient réduit, en entretenant une correspondance régulière avec de nombreux humanistes. Il fonda l’admirable Bibliothèque Malatestine dont la collection de manuscrits fit bientôt accourir les savants. — Son frère, Sigismond Malatesta, régna sur Rimini ; lorsqu'il mourut en 1468, ii fut pleuré par les letirés de toute l'Italie dont beaucoup avaient vécu à sa cour el apprécié sa générosité. Poète luimême, il utilisait les loisirs que lui laissaient ses campagnes pour donner des fêtes somptueuses où
(3) André Lebey. Essai sur Laurent de Médicis, p. 194 et suivantes, (4) Taine, ouvrage cité, I, p. 199.
ie l’on récitait des vers à l'ombre du donjon. Le temple dit des Malatesta fut consiruit sur son initiative. ll protégea plusieurs artistes et l’on possède une de ses lettres où il demande à Laurent de Médicis de lui adresser le peintre Piero della Francesca qu'il se déclare prêt à pensionner pendant toute sa vie (5).
Les Médicis ne faisaient donc que suivre la rè. ole commune lorsqu'ils pratiquaient le Mécénat. Leur domination sur Florence s'établit en 1434, date à laquelle Cosme de Médicis, sans apporter de grandes modifications aux institutions républicaines, s'assure la première place dans l'Etat. Aux nombreuses conjurations fomentées par leurs ennemis vaincus les Médicis répondirent par des proscriptions et des massacres, selon l'usage de l’époque. Mais ils disposaient en outre d’un moyen de pression qui après bien des vicissitudes, devait contribuer à leur attribuer la victoire définitive ; car iis n'étaient pas seulement les premiers citoyens de Florence, mais aussi ses premiers banquiers. Cosme de Médicis en particulier s’assurait une popularité facile en ouvrant ses coffres à ses compatriotes. « Il ne se trouva pas un citoyen de quelque importance auquel Cosme n'eut prêté de grosses sommes d’argent ; il le faisait souvent sans en être prié. A l’insiant quil apprenait qu'un citoyen distingué était dans le besoin, il venait à son secours. Sa magnifi:
(0) Yriarte. Ouvrage cité, p. 300-338 et appendice,
qe en,
cence éclata dans le grand nombre d'églises construiles à ses frais » (6).
Parmi ces « citoyens distingués » dont parle Machiavel, il faut évidemment compter les lettrés et les artistes. Ce n'était pas que Cosme fût lui-même très érudit. « Pas plus que Sforza, Cosme n'était un grand clerc », nous apprend Perrens (7). Pourtant, le banquier peu cultivé encouragea les efforts par lesquels des architectes et des sculpteurs comme Brunelleschi, Ghiberti et Donatello, des peintres comme Massaccio ou Paolo Ucello essayaient de projeter dans leurs chefs-d'œuvre l'inquiétude de cette âme florentine qui trouvait parfois son apaisement dans les fresques radieuses de Fra Angelico.
Mais ce sont surtout les écrivains qui furent favorisés par Cosme de Médicis. Celui-ci avait pour ami intime Ficino, humaniste notoire qui ressuscita les œuvres de Platon et conseilla au prince de rétablir à Florence une académie plalonicienne où revivrait l'esprit du Maitre. Cosme n'oublia pas non plus de récompenser son ami, qui ne se contenta pas comme Horace d'une seule maison de campaone; Ficino en reçui deux.
: Cosme de Médicis n'usait pas de la même affabilité à l'égard de tous ses protégés. Le peintre #ilippo Lippi, qu'il avait chargé de décorer un de ses palais, était soigneusement enfermé jusqu’à
(6) Machiavel. Histoire de Florence, livre VII. Œuvres, édition Guiraudet, tome 4, p. 225. Voir aussi même ouvrage, ivre NID 390:
(7) Perrens. La civilisation florentine, p. 139.
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ee PAU OR l'achèvement du travail fixé. Taine qui nous conte cette anecdote (8) ajoute que l'artiste en fut réduit à s'échapper par la fenêtre et que Cosme, pris de remords, finit par lui laisser les portes ouvertes.
En protégeant les gens de leitres et les artistes, le chef des Médicis servait également ses propres intérêts. Citons à ce sujet l'opinion de deux historiens qui ont plus spécialement consacré leurs études à Florence : Verhaeghe de Nayer écrit avec son impartialité habituelle. |
« Florence ne tarda pas à voir renaître dans son sein l'étude des lettres et l'imitation des grandes œuvres que l’art gréco-romain avait laissées sur différents points de la Péninsule. Cosine encourageait de tout son pouvoir une tendance à laquelle il cédait lui-même. Quand il vit sa puissance affermie il aima à s'entourer des hommes remarquables auxquels loutes les villes italiennes donnaient alors un asile : c'était un lustre nouveau pour ce gouvernement, dont la loi était de faire oublier au peuple, à force d'éclat la liberté près de disparaître. » (g).
Et Perrens ajoute :
« Il (Cosme) a oblenu sa récompense avec usure. Par intérêt les lettrés lui ont dispensé la gloire après avoir habilement exploité les aspirations qu'il avait provoquées. Il y a là une sorte d'action réflexe des homines sur les choses et des choses sur les
(8) Taine. Philosophie de l’art. I, p. 180. (9) Verhaeghe de Nayer. Florence. Etude politique, pa-
ge 195.
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homumes, des lettrés sur Cosme et de Cosme sur les lettrés. » (ro).
Ainsi, Cosme de Médicis paraît avoir mis sa puissance au service des écrivains et des artistes de la Renaissance ; mais son exemple montre une fois de plus que le Mécénat des princes se distingue parfois mal d’une institution politique ayant pour but plus ou moins secret la glorification du souverain.
La vie de Laurent le Magnifique, petit-fils de Cosme de Médicis est celle d’un lettré et d’un poète, toujours à la recherche des joies de l'esprit. À quinze ans, il écrit ses premières poésies. Lorsqu'il sent venir la mort il dit aux humanistes accourus à son lit d’agonie qu'il regrette de ne pouvoir compléter leurs bibliothèques. Il ne vécut que quarante-quatre ans, mais il mit à profit cette courte carrière pour cultiver sa fine intelligence. Dès que les affaires de l'Etat lui laissaient quelque répit, il lisait, composait des poèmes, poursuivait des entretiens philosophiques, avec des amis tous dignes d’un tel honneur. Îl était platonicien et il prit l'initiative de rétablir l'antique usage selon lequel le jour natal de Plaion devait être célébré chaque année dans un banquet de philosophes où les Idées pures descendaient sur la Terre en frôlant de leurs ailes le front grave des convives.
(10) Perrens. Ouvrage cité, p. 139 et suivantes,
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Si Laurent de Médicis goûtail les vieux auteurs grecs et latins, il n’ignorait pas non plus ce que la langue vulgaire de son siècle pouvait contenir de beautés. I fut un des premiers à écrire en toscan et ses poésies — peuli-être un peu maniérées — étaient fort goûtées de son vivant. Deux siècles plus tard Muratori les compare à l’or de la mine auquel se mêle parfois un peu de terre grossière ; et il ajoute : « C’est toujours de l'or ». (1)
Le Magnifique s’adonnait également à la contemplation des œuvres d'art. Sa collection de pierres précieuses ouvragées et de camées antiques était bien connue des Italiens. Il fut un amateur difficile en inatière d'architecture. Ses conseils furent suivis par de nombreupx sculpteurs auxquels il recommandait de retrouver l'inspiration des anciens « vrai force du Beau », disait-il. Il eut l’idée de rassembler les meilleurs élèves des peintres dans ses jardins de San Marco où ils apprenaient à dessiner en copiant les sculptures antiques que l’on y avait exposées. Vasari rend hommage à sa perspicacité et il affirme que tous ceux que Laurent avait jugé dignes de se livrer à cet exercice devinrent plus tard des « artistes supérieurs ». — Laurent de Médicis ne dédaigna pas non plus les sciences ; il chargea même son ami Pic de la Mirandole d'écrire un livre où serait démontrée l’imposture des astrologues.
L'on comprend aisément que Laurent le Maonifique, esprit universel, philosophe, poète, artis-
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(11) André Lebey, ouvrage cité, p. 297.
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te, savant, ait éprouvé une joie toute particulière à mettre sa puissance politique et ses richesses à la disposition de tous ceux que brûlaient la même fièvre intellectuelle. Son meilleur ami fut l'humaniste Politien. Le poète Pulci, le philosophe Ficino qu'avait déjà protégé Cosme de Médicis, l’encyclopédiste Alberti, bien d’autres encore, reçurent de Laurent les preuves d’une affable générosité ; et celle-ci n’empêchait pas le protecteur de rester l’ami de ses obligés. Les savants accouraient auprès de lui venant de toutes les Universités d'Europe ; ils savaient qu'ils trouveraient une aide efficace chez celui qui dépensait 30.000 ducats par an pour acheter des livres rares et faire copier des manuscrits anciens. Pic de la Mirandole, « homme presque divin », s’il faut en croire Machiavel, vécut de longues années à la cour du Magnifique. Lorenzo Valla quitta Na- ples pour venir à Florence. L'université de Pise et la bibliothèque Laurentiana fondées par le Mécène florentin attiraient de nombreux étudiants. Laurent de Médicis ne sut pas retenir à Florence Léonard de Vinci mais 1l vint en aide à plusieurs artistes parmi lesquels Ghirlandajo et Botticelli.
D'ailleurs, le poète qui régnait sur Florence était aussi un fin diplomate ; il n'oubliait pas que le peuple aimait les spectacles artistiques. Renouvelant l’exemple d'Auguste, Laurent de Médicis ne ménagea pas les fêtes. Celles-ci étaient particulièrement fastueuses. Des fonctionnaires spéciaux étaient chargés de les préparer ; et le Magnifique ne dédaignait pas de figurer lui-même dans les
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Triomphes carnavalesques. Il ne paraît pas qu'il ait agi par pur souci esthétique. « Il donnait des fêtes pour garder son ascendant sur le peuple », affirme catégoriquement Taine (12).
Il n'est pas certain que les libéralités consenties aux lettrés par Laurent de Médicis aient été exemptes de tout calcul. Nous, ne prétendons pas que l'ami de Politien ait obligé ses protégés à servir les intérêts ou les rancunes des Médicis. Mais l’exemple de Mécène nous a déjà montré qu’une influence politique peut s'exercer discrètement et puissamment. Laurent le Magnifique était trop bon psychologue pour agir d'une autre façon; il finissait par persuader aux écrivains et aux artistes qu'ils avaient songé d'eux-mêmes à défendre leur bienfaiteur et sa maison (13).
Recueillons à nouveau l'opinion de Perrens à Ce Sue:
« Lorenzo n'est plus seulement un Mécène, mais aussi un lettré, un écrivain. Il fait par goût en même temps que par calcul ce que son aïeul faisait uniquement par calcul. En amusant et corrompant Florence il y affermissait son empire. » (14)
De toutes manières il faut noter que le caractère politique du Mécènat n'apparaît que d’une manière assez obscure chez Laurent de Médicis. Il n’y
(12) Taine. Philosophie de l’art. I., p. 237.
(13) Politien a écrit une histoire acerbe de la conjuration des Pazzi, les pires ennemis des Médicis ; Botticelli aurait également caricaturé un certain nombre de partisans de ces mêmes Pazzi.
(14) Perrens. Ouvrage cité, p. 145.
a là rien qui puisse nous étonner ; car nous avons essayé de montrer que le Magnifique fut lui-même un lettré et un artiste exceptionnellement doué.
La plupart des notables citoyens suivirent l'exemple des princes italiens. Le mécénat était considéré comme une marque de bonne éducation. Les cardinaux et les dignitaires laïques qui entouraient le pape ne manquèrent pas non plus de prendre les écrivains et les artistes sous leur protection. Leur générosité devait être très grande s’ils suivaient tous l'exemple du cardinal Madrucci que l’Arétin — pamphlétaire souvent plein de fiel — qualifie de « terreur de l’avarice et splendeur de la magnificence ». En général, les cardinaux faisaient preuve d'un goût particulièrement éclairé et savaient dé- couvrir les jeunes artistes au talent encore méconnu. C'est ainsi que le cardinal Trivulzio assura la célébrité de Daniello de Volterra, le cardinal Carafa celle de Bramante. Benvenuto Cellini reçut de nombreuses commandes émanant des princes de l’église (15). L’Arioste fut l'ami intime du cardinal d’Este, fidèle aux traditions de sa maison. Le cardinal Pucci confia des travaux à Michel Ange qui n'eut pas à s’en plaindre.
: Au contraire, les rapports que cet artiste
(19) L'on trouvera une énumération plus complète dans le livre de Rodacanachi. La première Renaissance, pp. 111,
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entretint avec le pape Jules IT ne furent guère cordiaux. Entre deux campagnes, le pape guerrier fit venir Michel Ange à Rome. Il entendait être obéi du sculpteur comme de ses généraux. Après avoir promis à l'artiste dix mille ducats pour l'exécution de son tombeau, il ne lui en paya que mille. Michel Ange qui avait dû avancer les sommes nécessaires pour l'achat du marbre, s’irrila et quitta brusquement Rome. Il ne devait se réconcilier avec Jules II que quelques années plus tard, par l'intermédiaire du cardinal Alidosi. Le pape le chargea alors de peindre les fresques de la Chapelle Sixtine; mais les paiements continuèrent à n'être effectués que très irrégulièrement (16). Jules IT entretint de meilleures relations avec Bramante et Raphaël qu'il combla de richesses; mais d'une manière générale, ce pape semble avoir témoigné de plus d'amour pour l'art que de déférence pour les artistes.
Jean de Médicis devenu pape en 1513 sous le nom de Léon X se montra d’une humeur plus affable. Fils de Laurent le Magnifique il disait avoir été élevé dans une bibliothèque. Politien lui donna ses leçons et fit de lui un amateur de poésies. Depuis la chute de l'empire d'Occident, jamais Rome n'avait connu une splendeur comparable à celle du siècle de Léon X. Comme l'écrit à Erasme le cardinal Fiario :
« De toutes part les lettrés viennent à la Ville Eternelle qui leur est une patrie universelle, une
(16) Rodacanachi. Ouvrage cité. Gobineau dans la Re-
naissance, p. 283 et suivantes décrit d'une manière remarquable le choc de ces deux volontés.
mère et une nourrice. » Léon X aimait à s’entourer de poètes. Les poètes qui n'étaient pas pourvus de charges officielles avaient cependant à toute heure accès auprès du pape qui les invitait souvent à sa table et faisait preuve d’une véritable prodigalité en leur faveur. Dons d’argent, pensions, bénéfices ecclésiastiques, la manne tombait sans cesse sur les poètes accourus de tous les pays d'Europe. Colocci reçut un jour quatre cents ducats pour ‘une seule pièce de vers que le pape avait trouvé bonne. Giovio fut oratifié d’une pension à laquelle le pape ajouta l'évêché de Nocera. Antonio Tebaldeo se trouva pourvu d’une sinécure particulièrement enviée, la surintendance d’un pont sur la Sorgue; ce qui ne l’empêcha pas de recevoir un autre jour cinq cents ducats destinés à récompenser une épigramme composée à la louange du pape. Nous ignorons si une gratification semblable fut allouée au poète Zénobio Acciaoli qui ne craignit pas de comparer ci SOUvVEerain Pontife à Apollon (x7).
Mais Léon X prétendait reconnaître également les poètes médiocres et il se réservait de les châtier. Giovanni Gazoldo et Geronimo Britonio avaient “écrit de mauvais vers: ils reçurent des coups de bâton. D’autres connurent une existence agitée à la cour pontificale. Le poète Camillo Querno était gratifié de vingt-sept ducats par trimestre; de plus il mangeait à la table du pape. Mais, nous dit M. Rodacanachi, il devait payer chaque portion et chaque
(17) Rodacanachi, Ouvrage cité.
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verre de vin par des vers improvisés. Si ceux-ci ne valaient rien, l'assiette était enlevée ou bien l'on versait de l’eau dans le vin. L'on peut se demander si Querno était considéré par le pape comme un poète ou comme un bonffon. En tous cas c’est bien la réputation d'un bouffon de cour qu'avait Bernardo Accolti, dit l'unique Arétin (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Bacci, dit le divin Arétin dont nous avons parlé plus haut). Léon X lui prodigua ses faveurs et le fit devenir très riche. La cour pontificale semble en effet avoir fort goûté les vers builesques improvisés en société. Ce fait nous paraît important et nous aurons à le rappeler lorsque nous nous livrerons à l'examen critique du Mécénat. |
Les guerres d'Italie contribuèrent à faire connaître en France la civilisation du peuple conquis. Pour que ce mouvement intellectuel et artistique put se développer aux bords de la Seine ou de la Loire, il fallait l'intervention d'un roi lettré et généreux que l'exemple des petits souverains de la Péninsule engagerait à protéger les écrivains et les artistes. François I possédait toutes les qualités nécessaires. Ses propres poésies sont, à vrai dire, fort médiocres; mais il manifesta toujours un vif atlachement pour les œuvres de l’esprit Ernest Lavisse nous dit qu'il était « né dilettante » (18). Non pas
(18) Ernest Lavisse. Histoire de France, tome VI, pp. 187 et suivantes.
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qu'il se livrât à des discussions philosophiques comme aimait à le faire Laurent de Médicis; mais il paraît avoir sincèrement senti la grâce un peu lésère des poésies de Marot et de ses émules. Il faut d’ailleurs ajouter que François [”, « beau prince » déployait une élégance mêlée de quelque vanité. Il n'ignorait pas que les lettrés et les artistes sont « les plus grands dispensateurs de gloire » (19). I leur parlait familièrement, sans cependant déchoir. S'il ne fut pas pour eux un ami, au moins se montrat-il un maître peu exigeant et fort courtois.
François I” savait dépenser intelligemment. Les artistes italiens appelés auprès de lui devaient être les maîtres des Français; aussi le souverain les favorisait-il davantage. Alors que Clément Marot et Clouet ne furent jamais que valets de chambre du roi, un peintre italien tel que le Primatice se vit gratifié d'un bénéfice ecclésiastique aussi important que l'Abbaye de Saint-Martin à Troyes. Il recevait en outre une pension annuelle de seize cents livres tournois. Mais il n'était pas seulement chargé de décorer le château de Fontainebleau. [1 lui fallait encore donner des leçons aux artistes français qui passèrent presque tous quelques mois ou quelques années dans son atelier. Ses compatriotes Léonard de Vinci, Rosso, André del Sarto furent également vénérés à la cour de France.
François [” crut nécessaire d'organiser administrativement son mécènat en créant une charge
(19) Ernest Lavisse, Ouvrage cité.
nouvelle, « l’état et commission de surintendant des bâtiments du roi » dont nous aurons à parler plus longuement lorsque nous étudierons le mécènat de Louis XIV. Il prélevait en outre sur sa cassette personnelle les sommes destinées à l'achat des manuscrits grecs et latins que lui adressait Guillaume Pelicier, son ambassadeur à Venise. De temps à autre il envoyait aussi quelques subsides aux lecteurs royaux du Collège de France, fort irrégulièrement payés. Les finances du roi n'étaient pas toujours prospères; mais il faut reconnaître que ses prodigalités ne consistaient pas seulement en dépenses effectuées pour donner des fêtes somptueuses; les lettrés et les artistes devaient y trouver quelque bénéfice.
« Je t'étoufferai dans l'or » dit un jour le monarque à Benvenuto Cellini.
À la même époque florissait à la cour de Navarre « la Marguerite des Marguerites ». Marguerite de Valois, sœur de François I, avait épousé Henri d'Albret, roi de Navarre. Sa petite cour fut le refuge des poètes protestants.
Henri If ne se montra pas un lettré aussi raffiné que l'avait été son père. Il préférait les tournois aux Joutes poétiques; et pourtant il favorisa les poètes qui se pressaicnt nombreux autour de lui. « Bref, écrit Brantôme, ce roi encore qu'il ne fut lettré comme le roi son père, il aimait fort les lettres et