NA AE
Ainsi le marché est bien net : le poète offre sa marchandise ; il glorifie son bienfaiteur qui, grâce à lui, sera considéré par ses concitoyens et dont le nom vivra dans la mémoire des hommes. D'autre part le protecteur doit payer. Toute l’œuvre de Martial abonde en flatteries adressées à des Mécènes qui sont souvent de basse extraction : affranchis ayant fait fortune, histrions célèbres (10). Le souvenir:
de Mécène sera souvent évoqué dans ses vers.
« Donnez-nous des Mécènes et il naîtra des Virgiles » (20) .
Stace, poète plus grave, n'use pas de l’épigramme. Mais il n'hésite pas non plus à chanter sur le mode tragique des événements tels que la mort du perroquet de son protecteur.
« Psilacce, dux volucrum, domini facunda voluptas... »
Et tout un long poème où l’on trouve d'ailleurs quelques fort beaux vers est consacré à pleurer cette mort. (21)
Malgré de telle flagorneries, il devient de plus en plus difficile aux poètes de trouver des bienfaiteurs. Les Mécènes disparaissent un à un. Pison, l'un des plus généreux, est mis à mort par Néron. Les grands personnages épargnés par le despotisme impérial craignent d’être inquiétés s'ils montrent trop leur puissance en augmentant le nombre de leurs clients.
(19) Martial. Epigrammes IV, 97 —- V, 6 — VI, 64, etc... (20) Ibidem, VII, 56.
(21) Stace Silves II, 4.
\ D'autre part, les méthodes d’Auguste avaient été appliquées et même développées par ses successeurs. Beaucoup d’empereurs étaient eux-mêmes poètes. L'on cite parmi eux Claude, Titus, Domitien, Nerva, Hadrien ; et l’on sait quel rôle ont joué les prétentions artistiques dans la folie sanguinaire de Néron. Les empereurs qui n’écrivaient pas se plaisaient également à encourager les lettrés. Vespasien donna 5oo.ooo sesterces au poète Saléjus Bassus (22). C'était pour le prince, en même temps qu'une affectation de culture, une tactique de gouvernement. Car, de même que les grands, il exigeait en échange de la part du poète un loyalisme absolu qui se manifestait par la glorification du souveraim. Cela est si vrai que Stace éprouve le besoin d’excuser le choix du sujet de « La Thébaïde » en disant que sa plume n'est pas encore assez sûre pour chanter les louanges de César (23). Les gens de lettres ne connaissent plus d’autres protecteurs que le prince. C'est ce qu indique très nettement Juvénal, tout en décrivant la grande misère des écrivains et des rhéteurs et en invoquant l'exemple de Mécène, lorsqu'il CCE TOUR) « Et spes et ratio studiorum in Caesare tantum » Ainsi, un siècle après la mort du conseiller d'Auguste, le mécénat ne subsiste plus que comme une attribution et un instrument du césarisme.
(22) Suétone, Vespasien, Ch. XVII et suivants.
(23) Stace Thébaïde, I, 17 - 33. Voir aussi Gaston Boifier. L'opposition sous les Césars, p. 277.
(24) Juvénal, Satires VII.