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LE MÉCÉNAT POLITIQUE DE RICHELIEU

« Et certes, Monseigneur, ce changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être à Votre Eminence, qu'est-ce autre chose qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs? Et à quoi peut-.

on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais qu'aux peintures grossières que je reprends quand je demeur e abandonné à prends quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse ? »

Pierre CORNEILLE.

Epître dédicatoire d’ « Horace »

au Cardinal Richelieu.

S'il suffisait qu'une œuvre littéraire fut solidement charpentée pour être celle d’un artiste, sans doute faudrait-il compter le cardinal de Richelieu parmi les meilleurs écrivains du Grand Siècle. En feuilletant ses discours aux Etats Généraux de 1614, ses Mémoires et surtout son admirable Testament

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politique, l’on reconnaît aisément, dans la suite logique des développements et dans la cohésion du style, cet amour passionné de l'ordre et cette indomptable fermeté que révèle la politique de l'homme d'Etat.

Pourtant, si l'inspiration fait défaut, l'écrivain le plus méthodique ne produira jamais que des œuvres sans relief et sans vie. Nous ne connaissons pas l’unique comédie que Richelieu aurait écrite en entier; mais si nous en croyons M. Roca (1), il fallut les efforts de Mme d’Aiguillon, nièce du Cardinal ainsi que ceux de Boisrobert et Chapelaïin, ses amis intimes, pour empêcher le ministre de devenir la risée de la Cour et de la Ville, en faisant représenter celte pièce.

Richelieu ne se découragea pas; il conçut encore des sujets de comédie. Mais il se montra pius prudent en se contentant d'imaginer le dévelappeinent de l'intrigue et d'établir le plan des acles et des scènes. L’exécution de l’œuvre élait confiée à cinq écrivains dont l’on connaît les noms: c’étaient Colletet, Boisrobert, l'Estoile, Rotrou et Pierre Corneille. Le Cardinal ne manquait pas de juger admirables les pièces des cinq auteurs; l’on voit qu'il avait pour cela ses raisons. Et il témoigna toujours d'une incroyable vanité lilléraire. Rien ne le flattait davantage que d'être pris comme arbitre par l’Académie ou par un autre cénacle dès qu'il s'agissait de trancher une discussion savante entre beaux

(1) Roca, Le grand siècle intime; le règne de Richelieu,

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esprits. Son goût était parfois partial; des considérations personnelles lui firent par exemple préférer au Cid des pièces telles que La Grande Pastorale ou Europe. L'histoire de la querelle du Cid est trop connue pour que nous rappelions ici les manifestations de cette rancune vigilante de Richelieu que Tallemant des Réaux qualifie de « jalousie enragée ». k

Mais à la vanité du Cardinal se joignait un amour sincère des lettres: et l’auteur médiocre se révéla un amateur érudit. L'intérêt qu’il portait aux œuvres de l'esprit lui fit prendre les écrivains en estime. Ce premier ministre qui traitait avec morgue les princes du sang, affectait de se montrer bienveillant envers les gens de lettres. Il demanda à Desmarets de l'appeler Monsieur et non pas Monseigneur; et il ne souffrait pas que ce poète lui parlàt debout ni découvert.

Un petit détail d'ordre matériel montre bien que Richelieu savait distinguer les écrivains des nombreux protégés qui fréquentaient chez lui. Le Cardinal octroyait à plusieurs hommes de lettres des pensions dont le montant variait de quatre cents à quinze cents livres par an. Pierre Corneille, pour sa part, recevait cinq cents écus. Mais le relevé de ces sommes ne figure pas au compte général des dépenses de la maison; ce n'était pas le trésorier qui les distribuait, mais Destournais,

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le valet de chambre du Cardinal. Celui-ci semble avoir tenu à ce que ses libéralilés fussent faites discrètement. Cela est si vrai que l’état spécial des pensions restait entre les mains de la duchesse d’Aiouillon, nièce de Richelieu, au lieu d’être contrôlé par l’abbé Le Masle, qui examinait toutes les autres pièces comptables (2).

De nombreux écrivains bénéficièrent de cette délicate générosité. La plupart passaient pour écrire honnêtement. Benserade, Boisrobert, Chapelain, Mézeray comptent parmi les plus connus.

ÏIl aurait cependant été invraisemblable que le furieux appétit d'autorité que possédait le Cardinal ne s’exerçàät pas de temps à autre vis-à-vis de ses protégés, fussent-ils gens de lettres. « Sa nature violente et la violence de son gouvernement, qu'il le voulüt ou non, étouffaient la littérature. Sa manie de faire faire des pièces, dont il faisait le plan et rimait quelques scènes, était despotique, irritante’ ces pauvres rimeurs à grand peine tiraient la charrue sous l’aiguillon de ce terrible camarade » (3).

Les procédés de travail imposés aux cinq auteurs révèlent en effet chez le maître un assez grand dédain pour ses collaborateurs. Richelieu prétendait diriger l'exécution de la pièce, chaque écrivain ne

{o) Maximin Deloche, La Maison du Cardinal de Riche-

lieu, pp. 176, 180.

(3) Michelet. Histoire de France au xvn° siècle, Riche.

lieu et la Fronde, ch. X,

faisant qu'accomplir selon ses ordres un travail presque malériel que l’on a pu comparer à celui des artisans dont chacun reproduit servilement un fragment de meuble (4). Si d'aventure l'un des poètes — s'appelât-il Corneille — se permettait de suivre une inspiration personnelle, c'était la disgrâce immédiate. Richelieu cessa « d'employer » Corneille qui avait cru bon de remanier quelque peu un acte des Tuileries, comédie fabriquée par les cinq auteurs. Le Cardinal lui reprocha à ce sujet de n’avoir pas « l'esprit de suite ». L'on s’est demandé comment il fallait entendre celte expression. N’avait-elle qu’une signification littéraire? Ou bien Richelieu a-t-il voulu dire que Corneille n’était pas assez obéissant? En tous cas l’auteur d'Horace, essayant de rentrer en grâce auprès du Cardinal semble faire allusion à cet incident, comme l'indique un passage de l’épitre dédicatoire que nous avons choisi comme épigraphe de ce chapitre. Nous aurons à en reparler lorsque nous procéderons à l'examen critique du Mécénat.

Richelieu ne se contentait pas d'imposer son autorité lorsqu'il s'agissait d'écrire les pièces dont il avait conçu le sujet. Comme l'écrit savoureusement-Pellisson (5). « Il ordonnait à Desmarets d’inventer des sujets de comédie. » Scipion et les Visionnaires furent des pièces écrites conformément à cet ordre. Le Cardinal donna également à Rotrou des

(4) Société de l'Histoire de France. Rapports et notices sur l'édition des Mémoires du Cardinal de Richelieu. — Etude

de M. Delavaud, p. 71.

(5) Pellisson. Histoire de l’Académie française cité par

Delavaud. — Ouvrage cité.

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« Mémoires à écrire en vers et quelques pensées pour exercer sa. verve ». C'est dire que Richelieu considérait parfois l’homme de lettres comme un artisan auquel l’on commande un travail; et si celui-ci est bien fait, la récompense ne tarde pas: « Outre la pension ordinaire il faisait quelques libéralités considérables quand les artistes réussissaient à son

gré » (6).

L'autoritarisme avec lequel Richelieu gouvernait également la République des Lettres devait surtout se manifester lors de la constitution de l’Académie française. L'on sait comment le petit groupe de lettrés qui se réunissait une fois par semaine chez Conrart, fut un jour invité par le Cardinal à « faire un corps et s’assembler régulièrement sous une autorité publique » et comment malgré la résistance du Parlement, furent enregistrées les lettres patentes du ro février 1635, faisant de Richelieu le « chef et protecteur » des Académiciens. Comme nous l’apprend Chapelain, un des premiers Immortels, « il ne voulait souffrir dans lassemblée que des gens qu'il connut ses serviteurs ». Et voici de quelle manière le pamphlétaire Mathieu de Morgues juge l’Académie naissante : (7)

« Là s’assemblent un grand nombre de pauvres ardents qui apprennent à composer du fard pour

(6) Pellisson. Ouvrage cité, p. 187.

(7) Mathieu de Morgues Jugement sur la Prélace, cité

par Delavaud. Ouvrage cité,

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