‹ Le méchantChapitre 38 sur 46 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

CLÉON, LISETTE

CLÉON

IIeureusement, nous voilà fans témoins : Achevé de m'inftruire, & ne fais aucun doute...

LISETTE

Laiffez-moi voir d'abord fi perfonne n'écoute Par hazard à la porte, ou dans ce cabinet : Quelqu'un des gens pourroit entendre mon fecret.

cléon, seul.

La petite Chloé, comme me dit Lifette, Pourroit vouloir de moi ! l'avanture eft parfaite : Feignons : c'efl à Valere affurer fon refus, Et tourmenter Florife eft un plaifir de plus.

lisette, à part en revenant.

Tout va bien.

CLÉON

Tu me vois dans la plus douce yvreffe. Je l'aimois, fans ofer lui dire ma tendreffe, Sonde encor fes delîrs : s'ils répondent aux miens, Dis-lui que dès long-tems j'ai prévenu les fiens.

LISETTE

Je crains pourtant toujours.

CLÉON

Quoi?

LISETTE

Ce goût pour Madame.

CLÉON

Si tu n'as pour raifon que cette belle flammé... Je te l'ai déjà dit, non je ne l'aime pas.

LISETTE

Ma foi ni moi non plus. Je fuis dans l'embarras, Je veux fortir d'ici, je ne fçaurois m'y plaire : Ce n'eft pas pour Monfieur; j'aime fon caractère, Il eft aflez bon maître, & le même en tout tems, Bon-homme...

Oui, les bavards font toujours bonnes-gens.

LISETTE

Tour Madame!... Oh d'honneur... Mais je crains ma

franchife :

Si vous redeveniez amoureux de Florife... Car vous l'avez été sûrement, & je croi...

CLÉON

Moi, Lifette, amoureux ? tu te moques de moi. Je ne me le fuis crû qu'une fois dans ma vie : J'eus Araminte un mois; elle étoit très-jolie, Mais coquette à l'excès : cela m'ennuyoit fort, Elle mourut, je fus enchanté de fa mort. Il faut pour m'attacher, une ame fimple & pure Comme Chloé, qui fort des mains de la nature, Faite pour allier les vertus aux plaifirs, Et mériter l'eftime en donnant des defirs; Mais Madame Florife!...

LISETTE

Elle eft infuportable :

Rien n'eft bien ; autrefois je la croyois aimable,

COMÉDIE. i45

Je ne la trouvois pas difficile à fervir : Aujourd'hui, franchement, on n'y peut plus tenir, Et pour refter ici, j'y fuis trop malheureufe; Comment la trouvez-vous?

CLÉON

Ridicule, odieufe...

L'air commun, qu'elle croit avoir noble pourtant, Ne pouvant fe guérir de fe croire un enfant : Tant de prétentions, tant de petites grâces Que je mets, vu leur date, au nombre des grimaces, Tout cela, dans le fond, m'ennuye horriblement ; Une femme qui fuit le monde, en enrageant, Parce qu'on n'en veut plus, & fe croit philolbphe : Qui veut être méchante, & n'en a pas l'étoffe : Courant après l'efprit, ou plutôt fe parant De l'efprit repété qu'elle attrape en courant : Jouant le fentiment : il faudroit, pour lui plaire, Tous les menus propos de la vieille Cythére, Ou fans ceffe effuyer des fcénes de dépit, Des fureurs fans amour, de l'humeur fans efprit : Un amour propre affreux, quoique rien nefoulienne...

LISETTE

Au fond, je ne vois pas ce qui la rend fi vaine.

CLÉON

Quoiqu'elle garde encor des airs fur la vertu, De grands mots fur le cœur? Qui n'a-t'elle pas eu? Elle a perdu les noms, elle a peu de mémoire. Mais tout Paris pourroit en retrouver l'hifloire, Et je n'afpire point à l'honneur Singulier D'être le fucceffeur de l'univers entier.

lisette, allant vers le cabinet.

Paix, j'entends là dedans.. Jecrains quelque avanture.

cléon, seul.

Lifette eft difficile, ou la voilà bien fùre Que je n'ai point l'amour qu'elle me foupçonnoit, Et & comme elle aufli Chloé l'imaginoit, Elle ne craindra plus...

lisette, à part, en revenant.

Elle eft ma roi partie, De rage apparemment, ou bien par modeftie.

Eh bien?

LISETTE

On me cherchoit. Mais vous n'y penfez pas, Monfieur, fouvenez-vous qu'on vous attend là-bas. Gardons bien le fecret, vous fentez l'importance...

CLÉON

Compte fur les effets de ma reconnoi (lance, Si tu peux réunir à faire mon bonheur.

LISETTE

Je ne demande rien, j'oblige pour l'honneur.

(.4 part, en sortant.) Ma foi, nous le tenons.

cléon, seul.

Pour couronner l'afïaire.

Achevons de brouiller & de noyer Valere.

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