CLÉON, ARISTE
IVI'apprendrez-vous , Monfieur, quelle odieufe
hiftoire Me brouille avec Géronte, & quelle ame affez noire...
CLÉON
Vous n'êtes pas brouillés, amis de tous les tems Vous êtes au-deffus de tous les différends : Vous verrez Amplement que c'eft quelque nuage, Cela finit toujours par s'aimer davantage. Géronte a fur le cœur nos perfécutions Sur un parti, qu'en vain vous & moi confeillons. Moi, j'aime fort Valere, & je vois avec peine Qu'il fe foit annoncé par donner une fcéne : Mais, foit dit entre nous, peut-on compter fur lui? A bien examiner ce qu'il fait aujourd'hui,
On imagineroit qu'il détruit notre ouvrage, Qu'il agit fourdement contre fon mariage : Il veut, il ne veut plus : fçait-il ce qu'il lui faut ? Il efl près de Chloé, qu'il refufoit tantôt.
ARISTE
Tout feroit expliqué fi l'on ceflbit de nuire, Si la Méchanceté ne cherchoit à détruire...
CLÉON
Oh bon, quelle folie! Etes-vous de ces gens Soupçonneux, ombrageux? croyez-vous aux Médians?
Et réalifez vous cet Etre imaginaire,
Ce petit préjugé qui ne va qu'au Vulgaire?
Pour moi, je n'y crois pas : foit dit fans intéreft,
Tout le monde eft méchant, & perfonne ne Peft :
On reçoit, & l'on rond, on eft à peu près quitte :
Parlez-vous des propos ? comme il n'eft ni mérite,
Ni goût, ni jugement qui ne foit contredit,
Que rien n'eft vrai fur rien, qu'importe ce qu'on
dit?
Tel fera mon héros & tel fera le vôtre,
L'Aigle d'une maifon n'eft qu'un fot dans une autre:
Je dis ici qu'Erafte eft un mauvais Plaifant.
Eh bien, on dit ailleurs qu'Erafte eft amufant.
Si vous parlez des faits & des tracafferies,
Je n'y vois dans le fond que des plaifanteries,
Et fi vous attachez du crime à tout cela,
Beaucoup d'honnêtes-gens font de ces fripons-là;
L'agrément couvre tout, il rend tout légitime :
Aujourd'hui dans le monde on ne connoît qu'un
crime,
C'est l'ennui : pouHe fuir tous les moyens font bons:
Ilgagneroit bien-tôt les meilleures mailons
Si l'on s'aimoit fi fort : l'amufement circule
Par les préventions, les torts, le ridicule;
Au refte, chacun parle & fait comme il l'entend.
Tout eft mal, tout eft bien, tout le monde eft content.
On n'a rien à répondre à de telles maximes : Tout eft indifférent pour les âmes fublimes, Le plaifir, dites-vous, y gagne : en vérité, Je n'ai vu que l'ennui chez la Méchanceté, Ce jargon éternel de la froide ironie, L'air de dénigrement, l'aigreur, la jaloufie, Ce ton myftérieux, ces petits mots fans fin Toujours avec un air qui voudroit être fin, Ces indifcrétions, ces rapports infidelles, Ces baffes fauffetés, ces trahifons cruelles, Tout cela n'eft-il pas, à le bien définir, L'image de la haine, & la mort du plaifir? Aufïi ne voit-on plus, où font ces caractères, L'aifance, la franchife, & les plaifirs fincéres, On eft en garde, on doute enfin fi l'on rira : L'efprit qu'on veut avoir, gâte celui qu'on a : De la joie & du cœur on perd l'heureux langage Pour l'abfurde talent d'un trifte perfifflage : Faut-il donc s'ennuyer pour être du bon air? Mais fans perdre en difcours un teins qui nous eft
cher, Venons au fait, Monfieur, connoiffez ma droiture : Si vous êtes ici, comme on le conje&ure,
L'ami de la maifon, fi vous voulez le bien, Allons trouver Géronte, & qu'il ne cache rien : . Sa défiance ici tous deux nous déshonore : Je lui révélerai des chofes qu'il ignore, Vous ferez notre Juge; allons, fecondez-moi, Et foyons tous trois sûrs de notre bonne foi.
CLÉON
Une explication? en faut-il quand on s'aime? Ma foi, laiffez tomber tout cela de foi-même; Me mêler là dedans?... ce n'eft pas mon avis : Souvent un tiers fe brouille avec les deux partis, Et je crains... Vous fortez? mais vous me faites rire. De grâce, expliquez-moi...
Je n'ai rien à vous dire.