Le médaillier
En 1839, il avait quitté sa province pour venir s'abattre sur Paris où il était entré par la porte que prennent tous ceux qui lèvent le pied de la maison paternelle, en jurant de consacrer à l'étude assidue de la Médecine ou du Droit, au moins dix-huit heures sur les vingt-quatre dont le bon Dieu a composé les journées de notre vie, —
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les faisant ainsi trop longues pour beaucoup d'entre nous — trop courtes pour quelques autres.
Jérôme, lui, avait pris l'engagement solennel, — sans trop comprendre quelle lourde lettre de change il endossait là, — de gagner son diplôme d'avocat et de s'en revenir ensuite en sa ville natale, — pour se livrer à la défense de la veuve et de l'orphelin, — à tant l'heure d'éloquence.
Ce Jérôme était le fils d'un pauvre mercier de la petite ville de J.... — Son père, fort honnête homme d'ailleurs, avait eu la tête enivrée par quelques couronnes que ce pauvre garçon avait rapportées du collège voisin un jour de distribution des prix. Il était resté persuadé qu'un jeune homme de pareille trempe et d'une telle instruction ne pouvait pas, en bonne conscience, être condamné à vendre des gants de fil aux bourgeois et des pelottes de coton aux commères d'une villasse de quelques mille âmes.
Si M. Billaurel, (ainsi se nommait le père de Jérôme), n'avait pas encore pris un parti décisif à cet égard, c'est qu'il était retenu par les sages recommandations que lui avait faites sa femme — au lit de mort.
Une circonstance bien simple en soi — petites causes, grands effets — coupa court à tous les scrupules de M. Billaurel.
Un dimanche, le père et le fils étaient, selon la coutume, assis sur le seuil de l'humble boutique. Ils regardaient, par manière de distraction, circuler les fidèles
et les infidèles qui sortaient de l'église. C'était l'heure après les vêpres.
M. Billaurel était fort pensif, comme il l'était depuis le jour de la fameuse distribution des prix qui avait valu tant de gloire à son fils. Jérôme se contentait de suivre d'un œil un peu hardi pour un si jeune lauréat, les belles dames et demoiselles qui traversaient la rue, et avaient l'imprudence coquette de relever le bas de leur robe, en sautillant d'un pavé à l'autre. Il avait plu, à la vérité, mais très légèrement, pendant le service divin. Et Jérôme se disait à part soi — tout en en profitant — que c'était là un prétexte bien futile pour montrer tant de chevilles, attendu que la rue avait eu grandement le temps de sécher. Mais il ignorait encore que les femmes prennent prétexte de tout.
Vint à passer, donnant le bras à l'une de ses filles, M. le Président du tribunal de première instance.
L'honnête mercier se leva avec déférence pour le saluer. M. le Président, par inadvertance sans doute, car c'était un homme fort poli que ce magistrat, ne lui rendit pas son salut.
Billaurel se sentit ou se fit indigné. Il ne se rassit pas; et frappant sur l'épaule de Jérôme, qui échangeait en ce moment-là, un rapide mais significatif regard avec Mlle Clarisse, la fille d'un revendeur de l'endroit :
— Jérôme, dit le bonhomme, suis-moi; j'ai à causer avec toi.
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Ils entrèrent dans une petite pièce qui formait l'arrière boutique.
— Je veux, dit M. Billaurel en s'asseyant majestueusement et sans prendre aucune précaution oratoire, je veux que l'éducation que je t'ai donnée te profite, ainsi qu'à moi. Tu ne peux pas devenir un obscur marchand.
— Que comptez- vous donc faire de moi? demanda le jeune homme en ouvrant de grands yeux.
— Quelque chose, reprit le père en se dressant fièrement, qui me serve à humilier, un jour, tous ces beaux messieurs. Ils daignent à peine m'honorer d'un regard aujourd'hui ; plus tard, ils nous salueront jusqu'à terre, si tu le veux bien.
— Prétendez-vous que je devienne un maréchal de France? demanda naïvement le jeune homme.
— Jérôme, reprit M. Billaurel, j'entends que tu sois avocat. J'ai ouï dire que le fils de M. le Président, qui est à Paris pour étudier cette carrière, n'y fait rien de rien, sinon de vieux souliers avec ses bottes neuves. Il te sera donc facile, en travaillant, de lui damer le pion. Il faut que tu reviennes ici avec cent fois plus de talent que lui. Je n'ai pas beaucoup d'argent à le donner, mais je me saignerai à blanc pour te faire une pension de 800 francs par an.
— Et quand partirai-je? demanda l'enfant qui voyait le Pérou — la Californie n'existait pas encore à cette époque-là — dans une pareille somme.
— Dès demain, répondit le marchand. Je te donnerai
une lettre de recommandation pour un oncle de ta mère, qui habite Paris. On le dit riche, mais cela n'y fait. S'il se souvient encore de nous , il te prêtera son appui.
L'ambitieux Billaurel tomba, alors, dans une rêverie si profonde, qu'il ne s'aperçut pas quand Jérôme quitta la boutique.
Ivre de la détermination que venait de prendre son père, le pauvre garçon s'en était allé, tout rayonnant , conter cette grande et inattendue nouvelle à MUe Clarisse qui, au lieu de se réjouir, fondit en larmes.
— Vous partez, Jérôme, dit-elle ; et vous en êtes bien content ! Oh î je ne sais pas pourquoi, mais j'ai peur de ce Paris où vous allez ; non pas tant pour moi que pour vous....
— Je ne vous y oublierai pas , Clarisse , je vous le jure!...
— ■ Vous vous trompez vous-même quand vous dites cela, reprit la jeune fille en secouant tristement la tête. Moi, je pourrai me résigner à tous les malheurs qui me frapperont, jamais je ne me consolerai de ceux qui vous menacent.
— Des malheurs ! s'écria Jérôme ; — êtes-vous folle ? Mais je reviendrai de là-bas, au contraire, avec une fortune dans chaque main, et au bout de la langue.
— Vous croyez cela, mon pauvre ami ! murmura l'incrédule jeune fille.
— J'en suis assuré ; c'est mon père qui me l'a dit !
— Eh bien , quand cela serait ! reprit Clarisse à bout
d'arguments ; quand cela serait !... Tant mieux pour vous ! Tant pis pour moi!
— Pourquoi donc cela ? fit Jérôme.
— Parce que c'est alors que vous m'oublierez, pauvre fille que je suis !
En disant cela Clarisse éclata en sanglots. Elle ne prononça plus un mot, et se contentait de regarder à travers ses larmes, le visage rayonnant de Jérôme, en lui pressant les mains avec tendresse.
Le jour baissait alors. Jérôme pensa que son père devait l'attendre pour le diner. Il se leva et prit congé de Clarisse, Deux lourdes larmes montèrent subitement à ses yeux, et coulèrent le long de ses joues. Il se sentait enfin ému !
— Adieu, Jérôme ! murmura la jeune fille d'une voix suffoquée. Il me semble que c'est pour la dernière fois que nous nous embrassons.... Adieu!
Elle s'enfuit de la chambre, le cœur gros à l'étouffer.
Trois jours après, Jérôme arrivait à Paris.
Disons encore quelques mots sur notre héros tel qu'il était au moment où son départ avait été résolu.
Jérôme, malgré les nombreux prix qu'il avait remportés, n'était pas — on n'aura pas de peine à le croire — un savant. Mais il avait reçu du ciel de grandes qualités
morales et physiques qui s'étaient développées naturellement, sans le secours de personne. Ainsi, il avait de l'esprit, une certaine grâce dans les manières , beaucoup de finesse dans le regard, une beauté de visage toute mélancolique, et un front hospitalier à l'intelligence. De plus, il possédait un instinct musical parfait. Jérôme chantait merveilleusement, et les airs qu'il avait entendus et d'autres encore qui lui poussaient dans la voix comme les fruits poussent sur les arbres sauvages. Mais il s'ignorait, si je puis parler ainsi, et ne se doutait pas que ces mélodies charmantes que son gosier improvisait, fussent des fleurs naturelles écloses dans son âme.