JEROME A CLARISSE
« Paris, le 6 Décembre 1859. »
« Dès que je fus monté en voiture, ma chère Cla- » risse , en n'entendant plus résonner sous les roues » de la diligence le pavé du pays, j'éprouvai un serre- » ment de cœur indéfinissable. Puis j'ai pleuré toute » la nuit en pensant à toi.
« Arrivé à Paris, j'ai chargé ma toute petite malle sur
H LE MÉDA1LLILR
» mes épaules, et je suis allé me loger bien loin du bu- » reau des diligences, dans une étroite chambre, tout-à- » fait au sommet d'une maison, dans un bien vilain » quartier qu'on m'a indiqué pour être la patrie de tous » les étudiants comme moi. Une fois installé là, j'ai ou- » vert la croisée ; me tournant du côté où devait être » le pays, j'ai chanté le dernier air que je t'ai appris, et » que tu trouvais si triste ! Le vent soufflait vers la ville » natale, t'a-t-il apporté ma chanson?
» Après m'être reposé un moment, je suis parti en » quête de l'oncle de ma mère.
» Je l'ai cherché pendant trois grands jours, de six » heures du matin à dix heures du soir. C'est hier seule- » ment que, après avoir doublé tous les caps de Paris, » j'ai pu crier terre, en découvrant son hôtel. Gela vient » de ce que mon oncle qui est riche à plusieurs millions, » a jeté au panier son nom primitif, que ma mère avait » toujours dit pourtant être un nom honorable. Au lieu » de s'appeler Canon — ce qui était assez ronflant cepen- » dant, — il se nomme présentement M. de Farner, avec » la particule s'il vous plaît.
» Cette circonstance me fit hésiter un moment à me » présenter chez lui. Cependant je pris bravement mon » parti, et me décidai à aller frapper à la porte de son » hôtel.
» Pauvre chère Clarisse, prends pitié de moi ! Tu ne n saurais t'imaginer quel trouble était le mien ! J'ai » failli m'évanouir quand la porte du salon s'ouvrit.
» Celait le soir ; il y avait un cercle de visiteurs. )> Je n'avais jamais rien vu d'aussi éblouissant que ce » salon ; celui de M. le Président du tribunal ne doit » rien être en comparaison. Je me figurai que j'allais » être noyé dans un flot de lumières. Je remis à mon » oncle la lettre de mon père. Il pâlit, me toisa, sourit » du coin de la lèvre, me présenta un peu à sa fdle qui » est belle comme les amours, et tout à fait à sa femme » qui est excellente personne ; puis il dit tout haut à » ses amis qui nous entouraient :
— » C'est un de mes petits parents qui m'arrive de » province.
» Pas plus longtemps que deux minutes après, je vou- » lais déjà m'en aller ; mais je ne savais comment m'y » prendre. C'est difficile d'entrer dans un salon, va ; mais » en sortir, c'est quelquefois un problême ! Ah ! Cla- » risse ! Si tu avais vu mon embarras, tu aurais peut-être » ri aux éclats... mais non, tu aurais eu plutôt pitié » de moi.
» Heureusement que Mlle de Farner, en me voyant si )> isolé eut la bonté de venir s'asseoir à mes cotés. Elle » causa naïvement avec moi du pays, de notre famille, » de mon passé el de mon avenir. Elle devait trop bien » sentir ce que le présent avait de gauche, de maus- » sade et d'embarrassé, pour en rien dire. Je ne » sais si mon regard l'a assez remercié de cette extrême » attention. Il ne parait pas, en tout cas, que cela ail
)> précisément plu à mon oncle, car il dit presqu'aus- » sitôt, et même assez brusquement, à sa fille :
— » Angélique, mettez vous donc au piano, et jouez » quelque chose.
— » Aimez-vous la musique? me demanda Angélique.
— » Beaucoup, Mademoiselle.
— » Mais, reprit-elie, peut-être êtes-vous musicien ?
— » Pouvez-vous adresser à ce pauvre garçon une » pareille question ! fit M. de Farner d'un ton un peu » goguenard.
— » Je vous demande pardon, Monsieur, — répondis- » je, ravi déjà de pouvoir contrarier mon oncle ; — je » chante...
— » Alors, vous allez chanter un morceau, n'est-ce » pas ? — s'écria aussitôt ma cousine.
— » Des airs de village ? murmura M. de Farner — » allons donc !
— » Je ne sais pas, Monsieur, si ce sont des airs de » village, comme vous dites; mais il en est un que j'ai » entendu hier au théâtre.
— » Dans quel opéra?
— » Dans Guillaume Tell.
— » Oh ! Oh !
» Cette double exclamation venait de mon oncle. Elle » était plus méchante au fond qu'elle n'était grosse en » apparence.
— » Voyons donc un peu cela, reprit-il.
EES CAMARADES DE LlNCE^E. )\
» Je voulus d'abord chanter de ma place ; mais on me » força d'aller devant le piano. Et la, je chantai un ma- » gnifique morceau qu'aux vacances prochaines je t'ap- » prendrai, et qui commence par ces mots : — asile hé- » rèditaire. On m'avait mis sous les yeux un cahier de » musique où je ne comprenais rien; mais j'avais l'air » dans la voix ; cela me servit à y appliquer les paroles )> que je pouvais lire.
» Je m'aperçus bien, dès les premières notes, que j'a- » vais produit un certain étonnement sur les personnes » qui m'entouraient. Ma cousine, elle, paraissait tout sim- » plement émerveillée. Peu à peu le cercle se resserra au- » tour de moi ; et quand j'eus fini, on m'applaudit comme » la veille au soir j'avais entendu applaudir au théâtre. » J'avais le sang jusqu'au bout des oreilles.
— » Eh bien ! s'écria Angélique, en promenant au- » tour du salon un regard radieux et triomphant, qu'en » dites-vous?
— » Savez-vous autre chose, mon ami ? me demanda » M. de Farner dont la voix était devenue tout à fait » caressante, et le ton mielleux.
— » Certainement, répondis-je.
— » Quoi? me demanda ma cousine tout en faisant » courir ses doigts sur le piano d'où elle tirait des petits » feux d'artifices de notes, qu'elle appelait des gammes » chromatiques.
— » C'est, dis-je, un air qui n'a pas de paroles, ou » du moins ne lui en sais-je pas. Il m'est venu aux lèvres
» tout d'un coup, un jour que mon père m'avait envoyé » porter des gants chez une pratique....
» A ces mots, M. de Farner devint rouge comme un r> œuf de Pâques, et toussa à intimider une grosse caisse. » Je compris que je venais évidemment d'assassiner l'or- » gueil de toute la famille. Angélique elle-même avait » baissé les yeux, ma tante avait feint de chercher » par terre une tapisserie qu'elle tenait à la main, et » j'avais vu deux ou trois dames bien charitables se » mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire.
» J'avais donc un gros crime à racheter. Cette scène » m'avait un peu intimidé, à vrai dire. Néanmoins je ra- » massai mon courage, et je commençai mon air qui fit » oublier bien vite ma balourdise. Personne ne put dire n si ce chant appartenait à quelqu'un. Un monsieur qui » se trouvait là, et que l'on m'a dit être un financier cérç lèbre, déclara ne pas le connaître, et eut la modestie de n ne pas se le laisser attribuer. Il fut décidé, en consé- » quence, que j'en pouvais bien être l'auteur. Je ne m'en » doutais pas ; mais d'après ce que je ressentis en moi » dans ce moment-là, je le crois volontiers.
— » J'achèverai votre éducation musicale, si vous le n voulez bien, me gazouilla Angélique en me donnant la n main au moment où je m'en allais.
— » Venez diner avec nous, demain, me dit ma tante t en m'embrassant presque.
— . » Adieu, cher enfant, — murmura mon oncle en se n déridant un peu.
» Je sortis, emportant je ne sais quel espoir que je )> ne soupçonnais pas en entrant dans ce salon.
» Adieu, Clarisse ; je te quitte pour écrire tout cela a » mon père qui va être dans le bonheur. Et j'espère » qu'il communiquera ma lettre à M. le Président du tri- » bunal, en attendant que je sois un avocat célèbre. Ce » sera toujours un à-compte sur les vengeances à venir » qu'il savoure. »
Huit mois se sont écoulés depuis la soirée que Jérôme a racontée dans la lettre précédente. Cette lettre résume toute sa vie pendant ce laps de temps. Huit mois durant, il avait vécu des miettes et des échos de cette soirée.
Ce que le lecteur a besoin d'en savoir de plus, je vais le lui dire :
Un matin, (toujours après les huit mois), Jérôme sortait de chez lui. Il portait les restes d'un habit noir qui avait été d'une grande élégance, et des bottes vernies qui avaient perdu leur fraicheur primitive, et oublié la moitié de leurs talons entre les pavés.
Sa physionomie ne rayonnait plus de cette joie naïve qui illuminait ses traits avant le départ de la petite ville natale. Clarisse ne l'aurait pas reconnu. 11 était fort pâle; ses yeux semblaient battus par la lièvre. Il avait
tout l'air d'un homme que le grand vent de la misère a dépouillé, comme les bises d'automne dépouillent les arbres de leurs feuilles, ne leur laissant plus que la maigreur de leurs branches.
Ce sont les douze vers suivants écrits par le poète Thibaud, l'ami intime de Jérôme, qui en me revenant à la mémoire, m'inspirent cette comparaison :
Voici déjà l'hiver! Et de leur robe grise Les coteaux tristement se sont tous recouverts. Plus de soleil, de fleurs, plus de beaux arbres verts ! Leurs longs squelettes noirs en craquant sous la bise Gémissent dans la plaine et font peur aux entants. Leurs grands bras où, l'été, les fauvettes cendrées Venaient cacher leurs nids dans les touffes ambrées Se balancent dans l'air dépouillés par les vents. Si loin que vont les yeux, comme une nappe blanche. La neige s'entassant couvre partout le sol ; L'homme attristé lui-même, au foyer se retranche. Et l'oiseau refroidi n'ose risquer son vol.
Jérôme était, par malheur, ce dont il avait l'air ; et c'était là le triste de son histoire.
Au moment où il déposa chez le concierge la clé de sa mansarde, celui-ci lui remit une lettre. — Jérôme pâlit encore davantage en jetant les yeux sur l'adresse. Il avait reconnu l'écriture de Clarisse et le timbre de J.... — Il lut rapidement la lettre. Des larmes, qui n'en savaient que trop bien le chemin, montèrent à ses pau-
LES CAMAKAUES DE LINCEUL. I ;i
pières. Il mit le billet dans sa poche, et s'adressant à Thibaud le poète qui l'accompagnait en ce moment :
— Ceci, dit-il, est une des péripéties du drame intime que je vous ai promis de vous raconter. Venez.
Les deux amis, aussi tristes et aussi délabrés l'un que l'autre, mais de ce délabrement que certaines épaules et certaines figures portent encore fièrement, s'acheminèrent vers un café, où ils s'enfermèrent dans un cabinet isolé. Une fois les portes closes, Jérôme commença ainsi :
— Je ne vous dirai pas les motifs qui avaient déterminé mon père à m'envoyer à Paris pour y étudier les moyens de devenir l'avocat le plus célèbre de ma petite ville, de concurrence avec le fils de M. le Président du tribunal de l'endroit. Vous savez si jamais j'y ai songé. Je reprends mon récit de plus près.
J'avais accepté, vous le pensez bien, avec une reconnaissance enthousiaste l'offre que m'avait faite ma cousine Angélique de continuer mon éducation musicale, sous sa direction. Tout ce que j'éprouvai de joie, de délices et de vertige, le jour où je pris ma première leçon , non, je ne pourrais pas le dire !...
— Alors chantez-le — interrompit Thibaud en trempant ses lèvres dans une grande choppe de bierre. — Chacun sa spécialité.
Jérôme qui savait l'humeur de son ami, ne se fâcha point, et reprit :
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— Angélique était si charmante ! Elle ne se doutait pas, la pauvre enfant, du danger qu'il devait y avoir pour mon cœur, et peut-être pour le sien, à passer des heures entières avec un écolier de dix-neuf ans.
— Evidemment, interrompit de nouveau Thibaud le poète, elle ne savait pas le poëme d'Héloïse etd'Abeilard que vous vous étiez mis à feuilleter, en renversant les rôles! — Et que disait de cela Fulbert-Farner?
— Ce qui rassurait sans doute M. et M"* de Farner, reprit JérôPje , c'est la pensée que j'étais un rustre , à peine élevé, et peu séduisant sous mes habits de gros drap.
— Bon ! — s'écria Thibaud — ils sont tous les mêmes ! Voulez -vous me permettre une courte digression ? — demanda-t-il.
— A votre aise.
— Eh bien ! — reprit le poète, — la quiétude de M. de Farner était dans l'ordre naturel et diabolique des choses. C'est le fait de tout oncle qui a une fille et un neveu de paraître tranquille ainsi sur les malheurs que cousin et cousine se préparent l'un à l'autre par cette douce intimité de la parenté.
— Je ne vous comprends pas parfaitement.
— Vous allez me comprendre, reprit Thibaud, si vous voulez bien m'autoriser à vous donner une définition que j'ai là en poche, du cousin et du rôle qu'il joue dans la famille.
Il faut vous dire que Thibaud ne manquait jamais l'occasion de placer sa définition. Celait la seule vengeance
et la seule consolation qu'il tirât de ce titre de cousin qui lui avait valu toutes sortes d'infortunes dans sa vie.
— Voyons la définition, — dit Jérôme fort placidement.
— Dans la langue des naturalistes, — reprit Thibaud avec beaucoup de sang-froid,— on nomme cousin, un petit insecte diptère (c'est-à-dire n'ayant que deux aîles) qui voltige dans l'air, bourdonne aux oreilles, et fait aux épidermes délicats une guerre sanglante, à l'aide d'une lance aiguë dont il est armé.
— Je sais cela, — répliqua Jérôme, — ensuite...
— Dans le langage ordinaire, continua Thibaud, ce substantif masculin nous représente le fils de notre oncle....
— Ou le fils du fils de notre oncle, interrompit Jérôme.
— Ou même,— - reprit Thibaud,— le fils du fils du fils de notre oncle. Et ainsi de suite. Trente couches de parents nous séparent de ce produit de la parenté, que nous disons encore en parlant de lui : c'est mon cousin !
— D'où il résulte que nous sommes tous le cousin de quelqu'un.
— Moi tout le premier ! — soupira Thibaud, qui continua ainsi : Le cousin offre quelquefois des avantages, et souvent beaucoup de désavantages. Les romanciers, faiseurs de drames, ont une source féconde et inépuisable dans les cousins, pour alimenter les intrigues dont ils ont l'entreprise spéciale. Ils en ont béni plus d'une
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fois l'invention. Que de choses eussent été impossibles sans l'existence du cousin ! Ses caractères les plus marquants sont ceux-ci : Le cousin possède toujours une cousine avec laquelle il a été élevé, et dont il est très amoureux.
— C'est vrai ! — murmura Jérôme.
— Mais il l'épouse très rarement, — reprit Thibaud. — Et au moment du mariage de la cousine avec un autre, le cousin, qui jusque-là n'avait été pour l'oncle qu'une chose insignifiante, devient à ses yeux un véritable épouvantail. On le chasse plus ou moins de la maison, selon le degré de parenté.
— Ah ! que vous connaissez bien à fond l'article cousin ! — s'écria Jérôme, en pressant avec effusion et admiration les mains de Thibaud.
— Une fois la cousine mariée, — continua le poète, — le cousin devient un objet de tourment pour le mari ; car toujours sous prétexte qu'il a été élevé avec sa cousine, qu'ils se sont barbouillé mutuellement le nez de résiné à six ans, et qu'ils se sont blottis ensemble pendant des journées entières dans de tout petits coins, en jouant à cache-cache, ledit cousin continue la plaisanterie, quelque fois très sérieuse , hélas ! de vouloir faire la cour à sa cousine, — Le mari sort-il ? Le cousin entre. — Le mari ne peut-il aller au spectacle ? Le cousin est toujours tout prêt à y conduire sa cousine. — Il danse dix fois de suite avec elle au bal, lui baise la main en présence du mari, etc., soutenant que les liens de famille autorisent
cela , ce qui fait que le mari n'a pas le droit de se plaindre sans paraître ridicule. L'effet produit par ce genre de relations se trouve énergiquement exprimé dans cet axiome :
« Le jour où l'on a inventé les maris, on aurait dû » proclamer l'abolition des cousins ! »
Jérôme considéra Thibaud attentivement et devina bien vite la source et la cause de toutes les souffrances dont son ami lui avait vaguement parlé plusieurs fois.
— Maintenant, — fit Thibaud, — voulez-vous reprendre votre récit où vous l'avez laissé. Si je ne me trompe, vous étiez sur le point de me dire combien était charmante votre cousine.
— Figurez-vous Angélique une jeune fdle blanche comme un cygne, avec de grands yeux bleus transparents comme l'azur du firmament, et dans lesquels on lisait, comme dans le ciel, l'espérance et la bonté infinie ; des cheveux blonds ruisselants en grappes parfumées sur ses joues, des mains fines et délicates à éblouir, et qui semblaient avoir des ailes quand elles volaient sur les touches d'ivoire du piano. — En effet, j'étais trop rustre pour tant de beauté, de grâce et de candeur! Ah ! Dieu m'a compté là des heures de divine joie que je puis payer cher aujourd'hui, sans me plaindre.
En partant de J..., j'avais promis à Clarisse de ne la point oublier au milieu de mes occupations, et du tourbillon des plaisirs de Paris. Mais hélas ! la pauvre enfant avait bien eu raison de craindre pour elle ! Elle avait
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deviné, dès la première lettre que je lui écrivis, à l'enthousiasme que je montrais pour Angélique, que son image se couvrait déjà de poussière et de brouillards dans mon cœur. Elle fut bonne, et me pardonna. Mais sa lettre était pleine des cris d'une âme qui souffre. Je fus si lâche et si cruel.... ou plutôt non, j'étais si amoureux d'Angélique , que je ne répondis même pas à Clarisse.
Mais ma passion était toute en moi, je ne l'avais pas épanchée au dehors; et si grande était la candeur d'Angélique que je n'avais pu encore m'apercevoir si ma tendresse était partagée.
Les salons de mon oncle étaient fort recherchés. Richesse et élégance y abondaient. Aussi, malgré mes succès comme musicien, j'y faisais, physiquement parlant, une assez triste mine au milieu d'un tas de beaux jeunes gens en gants blancs et en bottes vernies, et qui avaient, d'ailleurs, plus de cravate que d'esprit, ce qui me consolait un peudeschuchottements dont ma toilette avait été, maintes fois, l'objet de leur part. Je sus bien qu'Angélique avait, à l'occasion, pris ma défense. Mais je ne me dissimulais pas qu'au fond, elle n'était sans doute pas assez forte pour se mettre au-dessus de ces futilités. Et puis je me rappelais son embarras le soir où j'avais parlé des courses que j'avais faites chez les pratiques de mon père. Je lui étais donc peut-être un sujet de gêne, de fausse honte, et de froissement pour son amour-propre.
Pour ne voir que des sourires sur ses lèvres et des
regards de bonheur dans ses yeux, j'eusse volontiers donné ma vie. Heureusement, je pouvais, à moins de frais, satisfaire sa vanité. Il ne m'en coûta que d'empiéter sur la modique pension que me comptait mon père. Je commençai par abandonner mon affreux quartier latin, et je vins m'établir rue de Provence. Puis, un soir, j'apparus dans les salons de M. de Farner aussi richement et aussi élégamment vêtu que pas un de ces messieurs.
Tout cela me coûtait une année ronde de ma pension. Angélique rougit légèrement en me voyant entrer ainsi transformé— preuve qu'elle avait dû souffrir auparavant. — J'en ressentis bien quelque dépit ; mais jero'approchai d'elle, et lui dis à voix basse :
— C'est pour vous seule, Angélique, que j'ai pris ces beaux habits.
Je trouvai un remerciment dans le regard et dans le signe de tête qu'elle m'adressa.
J'écrivis, cependant, immédiatement à mon père pour lui avouer ma colossale dépense, employant, pour le convaincre, tout ce qu'il me restait d'éloquence de mon ancien second prix de discours français en rhétorique. Je compris au fond de la réponse de mon père qui consentait, d'ailleurs, pour cette fois-là à solder ce budget supplémentaire, qu'il accomplissait un sacrifice audessus de ses ressources.
De ce moment-là, M. de Farner s'était montré plus affable à mon égard, et je crus remarquer que dans le monde Angélique était plus familière avec moi. J'éprou-
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vai bien un peu de désabusement au fond de l'âme, en songeant que mon enveloppe d'un drap un peu plus fin, qu'une paire de gants blancs et des bottes vçrnies m'avaient seuls peut-être fait ouvrir un cœur aux portes duquel je frappais depuis longtemps. Il n'importe, je l'aimais !
Mais sous ma bourse s'était creusé un abîme qu'il fallait combler. En moins de quatre mois j'avais dévoré, et au-delà, ma pension supplémentaire.
J'attendais, en le reculant toujours, le moment de me déclarer à Angélique. L'occasion m'entraîna. Pour le jour anniversaire de la naissance de ma cousine, on avait préparé une grande fête à l'hôtel de mon oncle. Entr'autres plaisirs on devait jouer, sur un théâtre dressé à grands frais, Lucie de Lammermoor. Le rôle d'Edgard me revenait de droit, celui de Lucie à Angélique.
Le moment de la représentation arriva. L'éclat de l'orchestre, le bruit des chœurs, la beauté de la musique, tout cela m'avait littéralement enivré. Jamais je ne chantai si bien. Jamais, non plus, Angélique ne m'avait paru si belle. Je m'identifiai en mon personnage, je m'inspirai de toute sa passion. Il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans mes gestes tant de vérité , que je sentis enfin la main d'Angélique trembler dans la mienne, au moment où je lui passai l'anneau au doigt ; et tombant à ses genoux, je trouvai, entre deux mesures de l'orchestre, le temps de lui dire que je l'aimais, et que cet anneau était le gage sacré d'une vive tendresse.
Je devinai au sourire indulgent qui s'épanouit sur ses lèvres, au regard qu'elle laissa descendre sur moi, que ma passion était partagée.
En moins de cinq minutes je parcourus le vaste champ des espérances et des rêves de bonheur, emporté sur les ailes de l'amour.
Pendant deux jours, la joie me faillit rendre fou. Mais ce n'était qu'un éclair qui m'avait ébloui et qui devait s'éteindre aussitôt. Je délibérai si je devais m' adresser de vive voix à M. de Farner, ou lui écrire. J'optai pour ce dernier moyen. J'écrivis donc une lettre que je fis remettre à mon oncle, en prévenant que le lendemain je viendrais chercher la réponse.
Je fus exact. A l'heure dite, je me présentai. M. de Farner me reçut avec un certain sourire dont je n'augurai rien de bon.
— La meilleure réponse que je puisse faire à votre lettre, me dit-il, c'est de vous annoncer que ma fille est partie ce matin même pour un de mes châteaux, à trente lieues d'ici. Je n'aurais jamais soupçonné une pareille audace de votre part. Quant à Angélique, c'est une petite folle. Voilà ma réponse. Veuillez vous retirer, et ne me faites pas repentir d'avoir daigné reconnaître une parenté à laquelle je ne songeais pas.
J'étais écrasé, anéanti, stupide ! à tel point que c'est à peine si j'eus la force de me soulever de mon siège pour gagner la porte. Ce ne fut que rentré chez moi que je sentis tout le poids de l'humiliation que je venais d'es-
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suyer ; et je ne sais pas, encore aujourd'hui, comment j'ai pu supporter un pareil affront.
Je vous ferai grâce de toutes mes tentatives vaines pour revoir Angélique. Si vous avez aimé d'un amour impossible...
— Je n'ai jamais aimé que dans cette condition-là, — interrompit Thibaud.
— Eh bien , alors, reprit Jérôme, vous devinez tout ce que je ne vous dis pas. Dans l'intervalle mon pauvre père était mort. Tout compte fait, quand je reclamai sa succession, je restai débiteur envers les hommes de loi de 13 francs 66 centimes. Pour comble de malheur, voilà qu'en ce moment Clarisse est bien malade. C'est ce que m'apprend cette lettre qui m'a été remise tout à l'heure.
— Allons ! — fit Thibaud — ce sera pour vous que j'aurai composé, ce matin, les seize vers que voici. Voulez-vous que je vous les dise ?
— Si cela vous plait.
Thibaud reprit :
Adieu bonheur ! de ton palais Les portes d'azur et d'ivoire Pour moi se ferment désormais !
La source où mon coeur venait boire.
Avec l'oubli des mauvais jours, Les illusions et la joie S'est séchée hélas! pour toujours.
Comme un hôte que l'on renvoie.
J<> fuis ton seuil et tes abris
Et tes jardins aux fraîches ombres !
Tous mes espoirs se sont taris.
Et mes nuits, à présent bien sombres,
N'auront plus à leur front bruni
De belles parures d'étoiles.
Adieu bonheur! — C'en est fini !
Sur ce passé jetons des voiles.
— Vous avez raison — dit Jérôme à Thibaud, quand celui-ci eut achevé — c'est fini !
— Votre confidence est-elle complète ? demanda le poète.
— Oui — répondit Jérôme.
— Eh bien ! que concluez-vous ? que résolvez-vous ?
— Ce que je veux? s'écria Jérôme. Je veux mourir, voilà loul. La vie m'est à charge. Abandonné d'Angélique, sans espoir de revoir Clarisse, et d'obtenir d'elle un pardon que je ne mérite point, sans un sou dans ma poche, sans crédit, ayant sur le dos mon dernier habit, et aux pieds ma dernière paire de bottes, que diable voulez-vous donc que je fasse, sinon mourir ? Mais j'ai des scrupules à l'endroit du suicide, des scrupules de chrétien, bien entendu. Je voudrais donc trouver un moyen d'être débarrassé de la vie, autre-
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ment que par ma propre main. Si, par exemple, je rencontrais quelqu'un qui consentît à me tuer...
— Ce sera assez difficile à trouver — objecta Thibaud.
— Vous ? — demanda Jérôme.
— Moi !... allons donc !
— En duel, je suppose...,
— Qui , moi?... du meurtre d'un ami je souillerais tnes mains ! déclama Thibaud... Jamais !... J'ai un moyen infiniment meilleur, reprit-il d'un ton plus calme.
— Parlez.
— Vous êtes musicien ; vous composez des choses charmantes, en un mot vous avez du talent.
— Où voulez-vous en venir ? demanda Jérôme.
— Ecoutez toujours. Vous en ferez après à votre guise.
— J'écoute.
— Comme vous, mon cher Jérôme, j'ai éprouvé toutes sortes de malheurs. Comme vous j'ai eu la fantaisie de me tuer. Comme vous aussi j'ai horreur du suicide. Nos scrupules sont les mêmes d'ailleurs.
Le poète et le musicien trinquèrent en signe de sympathie.
Thibaud reprit :
— J'avais donc un besoin et un désir également insurmontables de mourir. Mais je refusais formellement de me suicider. Heureusement j'avais entendu dire autour de moi que j'avais quelque talent comme poète ; que je tournais assez bien le vers, et pas trop mal
la prose ; et qu'au bout du compte je pouvais prétendre à un certain rang dans les lettres ; que j'avais de l'avenir , et que sais-je encore ! J'appelais la mort de tous mes vœux, au point d'être allé un jour d'émeute m'asseoir, un cigare aux lèvres, sur une borne au coin d'une rue entre les fusillades des insurgés et celles des troupes. Il me siffla un grand nombre de balles autour des oreilles, pas une ne m'atteignit ; celle qui m'approcha le plus, s'était contentée de m'enlever le cigare de la bouche. Décidément la mort ne voulait pas de moi. Comme je méditais un jour sur mon inébranlable résolution d'en finir, cependant, avec la vie, je me rappelai tout ce qu'on avait dit de mon talent comme poète. Parbleu ! m'écriai~je , voilà mon affaire ! — J'avais une petite place qui ne me permettait pas de mourir de faim, je l'abandonnai aussitôt , et je me fis homme de lettres. Je confiai à ma plume le soin de me nourrir. De cette manière, pensai-je, je suis assuré de mourir, non pas de ma main, mais de la main de tout le monde.
— Bravo ! s'écria Jérôme, bravo !
— Et je vous garantis, — reprit Thibaud, que le moyen est excellent ; car, depuis tantôt deux ans que je l'emploie, je commence à en sentir de merveilleux effets. Je suis donc sur le chemin ; si je n'ai pas encore touché le but, c'est que pour n'avoir rien à me reprocher, et pour faire consciencieusement les choses, j'épuise toutes les ressources dont use la misère afin de surnager sur l'abîme. Ainsi d'une part, je travaille assez assidûment ; et
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à toute porte où je peux me présenter, un manuscrit dans la poche, je vais frapper. Mais c'est là que j'ai pu faire l'expérience de l'efficacité de mon procédé. Ce que mon travail me peut produire par exception, je l'accepte. Mais comme cela ne me suffirait pas ; j'ai recours à tous les moyens qu'emploient ceux qui veulent réellement vivre à tout prix. Je mets en réquisition la bourse de tous mes amis et de mes connaissances. Tant que dans leur cercle je trouverai du crédit, j'en userai. Or le cercle nécessairement se rétrécit chaque jour, attendu que ceux à qui je ne rends pas ne me prêtent plus. Aujourd'hui donc, j'ai à peine devant moi un horizon de quatre ou cinq bourses où puiser. Quand ce sera fini, je commencerai l'agonie de ma misère ; car j'en serai réduit aux seules ressources de mon travail, et mon estomac sait ce que j'en peux tirer!...
— Eh bien ! après ? demanda Jérôme qui s'était accoudé sur la table et écoutait Thibaud avec un sang-froid stoïque.
— Je reviens à vous — reprit le poète. — Vous avez donc du talent, ainsi que je vous le disais, tout à l'heure ; et si vous persistez à vouloir mourir d'autre chose que de la petite vérole....
— Je suis vacciné.
— Ou du choléra, ou de la coqueluche...
— Je veux mourir plus que jamais ! murmura Jérôme d'une voix sépulchrale.
— Eh bien ! alors, — continua Le poète, do même que
je me suis fait homme de lettres, faites vous compositeur ; vous arriverez au même résultat que moi. Je regrette seulement, dans votre intérêt, que vous ne soyez pas un grand prix de Rome, cela irait probablement plus vite encore.
— Me voilà compositeur î — s'écria Jérôme. Je m'en donne le brevet.
— Or, — reprit Thibaud — comme tout compositeur a besoin d'un poète, choississez-moi. Unissons nos deux destinées. Chargeons sur nos épaules le même fardeau, et nous nous en irons ainsi dans l'autre monde.... le même jour, je l'espère !
— C'est dit ! fit Jérôme en trinquant de nouveau avec Thibaud qui avait débité tout ce récit moitié sérieusement, moitié souriant.
— Nous voilà donc sur le chemin de la mort ! Rentrons chez vous ; — je dis chez vous, car je n'ai presque plus de chez moi — je vous communiquerai les premiers vers d'un grand opéra que j'ai commencé. Vous en écrirez la partition au fur et à mesure ; quand la mort viendra nous surprendre — et elle n'y manquera pas — nos deux noms, comme nos deux corps, s'en iront dans le même linceul.
— Allons chez moi ! — répondit Jérôme, ils sortirent du café,
50 US MÉDAILL1ER.
Dès le lendemain la résolution des deux jeunes gens avait été mise à exécution. Tout en travaillant à sa partition avec la conscience d'un homme désireux d'un succès, et avec une ardeur qui révélait chez lui des espérances qu'il ne s'avouait pas, mais qui fleurissaient dans les plis de son âme, à son insu même, Jérôme, très fort de son talent, éparpillait à tous les vents de charmantes mélodies qui couraient sur toutes les lèvres, dans tous les salons , sans que l'on sût de quel cœur ulcéré sortaient ces doux chants. Aussi quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'un jour en parcourant une page de musique sans nom d'auteur, étalée à la montre d'un éditeur, il reconnut une de ses romances ! — Il entra dans le magasin.... ô malheureux bonheur ! on lui paya son œuvre.... la dixième partie à peu près de ce qu'elle valait ; mais qu'importe, on la lui paya.
On a beau dire, le cœur ne résiste pas au premier mouvement d'orgueil que donne le plus pâle reflet d'un nom qui se lève sur l'horizon de la renommée et de la gloire !
Disons-le, le cœur de Jérôme avait bondi dans sa poitrine. Ce ne fut que lorsqu'il rencontra le front sévère et stoïque de son camarade de linceul, comme il appelait le poète Thibaud, que Jérôme comprit l'embarras qu'allait leur causer cette fortune inattendue.
— Ne penses-tu pas, lui dit-il, que c'est là un vraiment grand malheur dans notre système?
— Pourquoi ? demanda Thibaud.
— Parce que si nous trouvons un débouché à nos œuvres, nous voilà dans l'impossibité de mourir de faim. C'est désespérant! — Car, enfin, voilà cent cinquante francs, dont il faut absolument nous servir.
Thibaud regarda Jérôme en souriant, et lui dit :
— Pauvre ami , va ! Tu crois avoir accroché une branche qui va te ramener sur le rivage de la vie, n'est-ce pas ?
— Je le crains !
— Eh bien ! fais-moi le plaisir de retourner chez cet éditeur-Mécène, et offre lui d'acheter cette jolie romance, la plus charmante mélodie certes qui te soit encore sortie de la tête.... et de plus, fais-lui remarquer que les paroles en sont délicieuses....
— Non, pardieu pas! — s'écria Jérôme — je ne ferai pas une pareille chose. Tout à l'heure je me suis bien gardé de proposer une seule note à ce protecteur malgré moi, et je ne veux pas le tenter.
— Le tenter ! pauvre fou que tu es ! — s'écria Thibaud en éclatant de rire. Non, fais-moi le plaisir d'aller chez cet homme. Ce te sera une excellente occasion d'acquérir un peu plus d'expérience avant que tu disparaisses de ce monde — Tiens, allons-y ensemble.
Les deux amis, bras dessus bras dessous, se rendirent chez l'éditeur de musique, et lui offrirent en chœur la
02 LE MÉDAII.L1ER.
romance en question. Thibaud qui avait goûté, depuis longtemps déjà, à ces afiriolements des éditeurs et des journaux, savait bien à quoi s'en tenir sur ces sortes d'illusions.
Il s'assit donc majestueusement et avec le plus grand sang-froid sur une chaise en rotins.
L'éditeur pour toute réponse se gratta le haut de la tête avec son index de la main gauche.
— Je dois vous prévenir, — fit observer Jérôme avec aplomb, — que les paroles de cette romance sont tout simplement délicieuses.
L'éditeur retroussa le côté droit d'une superbe moustache blonde.
Sans se lever, mais en se contentant de décroiser les jambes, Thibaud prit la parole en ces termes :
— Pour vous, Monsieur, dit-il à l'éditeur, l'affaire principale est la musique. Or il est démon devoir de vous déclarer que cette mélodie n'est rien moins qu'un chef-d'œuvre.
L'éditeur retroussa le côté gauche de sa moustache, et ne répondit rien à ce jeu de raquette d'éloges. Il réfléchit un moment. Thibaud qui paraissait sûr de son fait le regardait en souriant malicieusement, et attendait la phrase dorée dans laquelle ce juge allait envelopper son refus. L'éditeur se gratta de nouveau le haut du crâne, puis relevant la tète, il dit à Jérôme :
— Pouvez-vous vous mettre au piano ei me faire entendre cette romance?
Thibaud bondit sur sa chaise, et se dressa pale comme un homme à qui on vient d'arracher une croyance et une illusion.
— Jérôme aurait-il raison? Et aurions-nous retrouvé la vie? — murmura-t-il.
Jérôme ne put se défendre d'un mouvement d'orgueil bien naturel ; il répondit en tremblant :
— Mais j'essaierai, Monsieur.
— Nous sommes perdus! pensa Thibaud.
Le piano fut ouvert ; Jérôme s'assit en tremblant. Chacun des accords préparatoires qu'il frappa sur l'instrument amenait une sueur froide au front du poète. L'éditeur ne manifesta aucun signe approbateur ou improbateur, et demeura, tout le temps que dura la romance, le front penché dans sa main, le coude appuyé sur ses genoux.
— C'est. sa manière d'écouter, pensa Jérôme; cela donne toujours l'air grave et connaisseur.
— Il me fait l'effet de dormir, — se dit le poète, — tant mieux !
Quand la romance fut achevée, l'éditeur sortit de sa méditation, et parut rentrer dans ce monde. Les deux amis attendaient, les yeux baissés, l'oreille tendue.
— C'est charmant... charmant... charmant!., murmura l'éditeur.
Thibaud était décomposé. — Jérôme le regarda endessous, ayant l'air de lui dire :
— - Eh bien ! l'avais-je trompé ?
T)ï LE MÉDAILLiEK.
— Il y a surtout,— reprit l'éditeur, — cette phrase ci — et il se mit à fredonner faux une ou deux mesures — qui est vraiment une perle musicale.
Les deux amis instinctivement se resserrèrent l'un contre l'autre. L'éditeur retroussa les deux crocs de sa moustache à la fois, et laissa tomber lentement ce seul mot, fatal à tant de pauvres jeunes gens...
— Mais...
Jérôme et Thibaud relevèrent la tête.
— Mais je ne peux pas prendre cette romance— continua-t-il. — J'en éprouve le plus vif regret, croyez-le bien. D'abord votre nom est inconnu.
— Cependant, objecta Jérôme, ce morceau que vous m'avez trop généreusement payé, n'est signé d'aucun nom ; le mien, si neuf qu'il soit, vaut bien l'anonyme.
— C'est ce qui vous trompe ! — s'écria l'éditeur. — Un morceau anonyme, et qui est joli, peut êfre d'Auber, d'Halévy ou de Meyerbeer. Tandis que s'il estt signé Jérôme...
— Eh bien ! il sera de moi...
— Pas du tout.
— Bah? — fit Jérôme, — et de qui sera-t-il donc ?
— Il ne sera plus de personne.
— Ah!...
—C'est comme cela, cependant.
— Ainsi, sans nom d'auteur, un morceau peut être de tout le monde ; avec ma signature, il n'est plus de per-
sonne. C'est drôle. Comprends-tu cela, toi? demanda Jérôme à Thibaud.
Thibaud qui avait, nous le savons déjà, une grande expérience en ces sortes de matières, Thibaud remis de toutes ses terreurs, répondit froidement :
— C'est de la logique d'éditeur, mais il paraît que c'est de la logique. D'ailleurs c'est admis, et passé à l'état de loi inflexible. Dura iex, sed lex!
Jérôme s'inclina comme un homme convaincu et qui n'a plus rien à répondre.
— Eh bien ! quand je te te disais ! — fit Thibaud en sortant. — Es-tu bien assuré maintenant que cette planche que tu craignais de rencontrer pour te sauver du naufrage, n'est au contraire qu'un lourd boulet qui nous attire au fond ?
— Je n'en reviens pas ! murmura Jérôme.
— Allons, prends courage et courons travailler à notre opéra. Les cinquante écus de ce matin vont nous permettre de l'avancer beaucoup. Peut-être même auronsnous le temps de l'achever. Nous n'avons pas le droit, d'ailleurs, de disparaître avant que le dernier vers et la dernière note n'en soient écrits. A propos, as-tu pensé à ce que je disais pour le chœur des tyrans ?
— C'est arrangé.
— Très bien... Puisque nous devons mourir, vois-tu, au moins laissons derrière nous quelque chose, en guise d'épitaphe... quand ce ne serait qu'un chef-d'œuvre !...
56 LE Ml :>\I!.LIFK
Le fameux opéra était enfin terminé, et le dernier écu des cent cinquante francs venait aussi d'expirer.
C'est alors que commença pour les deux amis une série de sollicitations, d'humiliations, de démarches, de stations dans les antichambres, aux portes de tout le monde.
Un matin que Thibaud brossait son chapeau avec la manche de son habit, pour aller chez un directeur chercher une réponse, Jérôme accroupi dans un coin de leur commune chambre, dit au poète :
— Ah ça ! il me semble que nous nous donnons bien de la peine pour rien ! Ne serait-il pas plus simple que nous restassions tranquillement chez nous à attendre la mort, plutôt que d'aller nous casser la tête contre des murailles de fer ? Nous n'avons plus un sou dans aucun de nos tiroirs, je suis exténué de froid, de faim et de fièvre — et toi aussi. Notre œuvre est grandement remplie, laissons-nous donc mourir paisiblement.
— Je veux poursuivre jusqu'au bout, murmura le poète d'une voix chevrotante ; sans quoi notre but serait manqué. Faisons ce qu'ont fait avant nous, ce que feront après nous, tant de malheureux ; eux toujours guidés, toujours soutenus par le mirage des espérances, nous, avec la conscience de ce qui nous attend, — de ce que nous désirons. Nous n'avons pas voulu mourir comme
LES CAMARADES 1>E LINCEU
des gens vulgaires ; nous avons pris à lâche de nous ensevelir dans le linceul d'une gloire impossible, et que nous savions bien devoir nous manquer. Tentons donc tout ce qu'il faut pour la conquérir !
A huit jours de là, nos deux amis, le poète et le musicien, arrivaient à ce point où arrivent bien des intelligences jeunes, fortes et courageuses. Après bien des larmes et des labeurs , ils étaient au bord le plus glissant du précipice ; ils touchaient à cette limite où l'on n'a plus qu'à tomber au fond. Un matin, les portes d'un hôpital s'ouvrirent devant ces deux jeunes gens qui s'en venaient demander à la bienfaisance publique le droit d'être soignés par elle, de mourir entre ses bras et d'être enterrés à ses frais.
Un mois s'était écoulé. — Une après-midi deux jeunes femmes franchissaient ensemble le seuil de la Charité, toutes deux vêtues de noir. — L'une d'elles était pâle et se soutenait à peine en marchant ; c'était Clarisse qui arrivait de J... et qui n'avait pas voulu laisser mourir Jérôme, son infidèle Jérôme, sans le voir une fois encore. — L'autre femme était Angélique accompagnée par son père.
58 LE MKDAILLIER.
Les deux jeunes filles se regardèrent en se rencontrant à la porte de l'hôpital ; puis, instinctivement, elles se tendirent la main. La douleur a ses révélations et son langage mystérieux que devinent et que parlent ceux qui souffrent.
Elles pénétrèrent dans l'intérieur de l'hôpital, et demandèrent, d'une commune voix, celui qu'elles espéraient encore consoler...
On leur montra deux linceuls placés côte à côte, et on leur dit que les deux amis étaient là.
Clarisse et Angélique s'agenouillèrent et firent entendre un hymne de prières et de sanglots sur l'un des deux linceuls.
Hélas ! — comme l'a dit un grand poète, — que j'en ai vu mourir de jeunes gens comme ceux-là ! Si ce n'est pas toujours de la mort qui éteint le corps et emporte l'àme vers Dieu,— c'est trop souvent de celle qui les flétrit l'un et l'autre à force de souffrances et de misères !
Aussi que vont-ils faire dans cette maudite galère ?