ILHIC ET HK3RI
Aussitôt j'essayai l'archet. Il fit des prodiges ; ma voix, elle me charma moi-même. Le bonheur me rendit triste et sauvage pour les autres, car je venais ici toutes les nuits et tous les jours jouer et chanter.
C'est alors que ma famille épouvantée de cette sombre mélancolie qui s'était emparée de moi, et l'attribuant à l'influence de notre Allemagne m'avait envoyé en France. Car j'avais tenu secrète ma découverte ; et dans la famille on avait traité de rêve d'enfant et comme une ironie de plus à l'adresse de ma fatale passion, le récit que Noéraie avait naïvement fait de sa nocturne vision. Je partis donc, tu sais le reste. Quand je prêtai mon instrument à Léonard, j'avais voulu tenter l'âme et m'assurer si tout cela n'était pas un jeu. Hélas ! tu as vu ce que me coûta l'expérience. Maintenant l'âme est revenue, sais-tu pourquoi ?
A ce moment Noémie avait brusquement relevé la tête, et sans quitter son prie-dieu avait tourné vers nous son visage pâle et décomposé. Ses yeux étaient cloués sur moi.
— Eh bien ! dis-je à Ulric, pourquoi l'âme est-elle revenue ?
M)Q LE MÉDAILL1ER.
— Parce que, répondit-il d'une voix sombre et déchirante — parce que Noémie t'aime et que tu l'aimes ! — Le malheur prédit menace l'un de vous.
— Oh ! si cet ange m'aime ! — m'écriai-je avec transport— nargue le malheur !
A ces mots, Noémie poussa un cri et s' avançant vers moi, elle me saisit les mains et elle dit avec exaltation :
— Si le malheur frappe l'un de nous, il nous frappera tous deux ensemble.
— Mais ta mère ? reprit Ulric avec terreur.
Un frisson me courut par tout le corps ; je me dégageai de l'étreinte de Noémie, qui recula avec épouvante.
— Ma mère! répétai-je. Non pas elle....
— Oh ! il l'aime mieux que moi ! s'écria la jeune fille. Et elle alla retomber à genoux sur le prie-dieu, la têle
ensevelie dans ses deux mains, et pleurant à grands sanglots. Au bout d'un instant, elle se releva, calme en apparence, rêveuse et réfléchie. Ulric me faisait pitié avoir. Il était pâle comme un mort, et ses yeux, tournant dans leur orbite, jetaient comme des flammes. Noémie se rapprocha de moi et me dit :
— Henri ! je vous aime plus que ma vie. Jurez-moi que vous m'aimez aussi.
— Le ciel m'en est témoin ! répondis-je. Son visage devint écarlate.
— Eh bien ! reprit-elle, donnez-moi un baiser sur le front.
ILR1C ET HENRI. 4ïM
J'obéis ; et quand mes lèvres eurent touché son front, l'ivresse me fit perdre les sens. Je voulus la prendre par la main, elle s'échappa, et écartant brusquement les rideaux de la fenêtre, avant que nous ayons eu le temps de la retenir, elle se précipita en dehors en me jetant ces mots :
— Henri, ta mère ne mourra pas ! Je t'aime plus que ma vie, tu vois !
Ulric poussa un cri et tomba raide sur le tapis ; mort ou seulement évanoui ? je l'ignore, car je sortis brusquement et à moitié fou de la maison. Deux heures après, je me mettais en route pour Paris. J'arrivai à temps pour rappeler à la vie ma pauvre mère atteinte d'une violente maladie que mon absence attisait encore.
— C'est aujourd'hui, mes amis, — reprit Henri, en se recouchant sur ses coussins, — l'anniversaire de cette sombre et fatale journée. Et je n'ai plus jamais entendu parler d'Ulric de Guslemberg.
Cette histoire qu'Henri nous raconta était-elle une sombre improvisation en harmonie avec le deuil de nos cœurs et l'ivresse de nos esprits, ou bien était-elle vraie? Henri nous laissa croire alors tout ce qu'il nous plut de croire à ce sujet.
Moi, j'y avais vu l'évocation d'un souvenir douloureux,
H'.)2 LE MEDAILL1ER.
un de ces récits poignants où l'imagination sert de voile et de pseudonyme ; où plus le narrateur s'écarte de la vraisemblance pour donner le change, plus il met à découvert ses plaies personnelles.
Ceux qui ont souffert ou qui souffrent par l'amour ne sont discrets ou indiscrets qu'à moitié. Ils trouvent plaisir à faire saigner leurs blessures, même à propos de contes imaginaires, d'histoires invraisemblables.
Henri devant qui j'émettais cette théorie— longtemps après la soirée qui nous avait réunis au sortir de l'enterrement de notre vieux professeur — me serra la main avec tendresse, et essuya furtivement une larme.
J'avais donc deviné !
Un de mes amis reçut, un jour, d'un jeune homme qu'il aimait tendrement, une lettre dont voici la substance :
« Dans deux mois, j'entrerai dans le monde, à la » tête d'une belle fortune, — avec un nom sonore, — » avec un visage que, dans mon enfance, de jeunes et » fraîches mains caressaient volontiers,— avec de l'es- » prit, s'il faut en croire les flatteurs, — en tout cas, » avec une éducation complète. Mon porte-manteau » ainsi garni, que faut-il que je fasse dans le monde? — » Quelle route do;:s-je suivre, quelle carrière embrasser? » Que faut-il que je devienne ? »
\ 94 LE MÉDAIL.L1ER.
Mon ami est un de ces philosophes échappés à tous les naufrages de la vie. Après avoir frappé aux portes de toutes les ambitions au seuil desquelles il a laissé, sans profit, un lambeau de sa fortune, et une poignée de ses illusions, il s'est blotti tout à coup dans un fromage de cinq cents hectares, — entre une femme charmante, deux enfants adorés et un chien caressant, — loin de toute vanité, de tout souci, de touf désir, de toute sotte espérance.
Voici sa réponse à la lettre qui précède :
Vous m'écrivez du fond de voire candeur, mon cher enfant, et vous me faites à brûle-cœur une question fort embarrassante.
D'abord, je vous dirai qu'il ne faut pas rester à la tête de votre fortune, mais bien vous mettre à sa remorque.
Peut-être conduiriez-vous très mal cette fortune ; tandis qu'elle vous pilotera, au contraire, très bien. La fortune est une excellente protectrice. Laissez-vous protéger par elle, et gardez-vous de la vouloir protéger.
Vous allez avoir vingt-et-un ans, et vous vous en glorifiez î Vous avez tort ; vous le sentez vous-même, puis-
que vous voilà inquiet de cette majorité qui vous fait votre maître, et vous donne déjà des soucis.
Cet âge de vingt-et-un ans est, en effet, à la minorité, ce que l'âge de raison est à la plus tendre enfance, — c'est-à-dire la source d'une foule de tracasseries, de tribulations et de malheurs.
Du moment que l'homme a la conscience ou la responsabilité de ses actes, il est perdu.
L'homme avait été créé pour rester enfant ou mineur, toute sa vie.
Ce que je vais vous dire de l'âge de raison est parfaitement applicable à la majorité.
Cette locution : Y âge de raison, sert à marquer sur l'horloge de la vie, l'heure où sonne la septième année de l'homme, — l'heure où l'on admet qu'il doit devenir raisonnable. — Profonde erreur ! Cette locution cache une définition fausse et un sens perfide. Ce qu'on appelle Y âge de raison, n'est autre chose que Y âge de déraison ; puisque minute pour minute, à ce septième anniversaire de sa naissance, l'homme perd sa candeur primitive.
L'enfance n'est pas moins féconde que la jeunesse et l'âge mûr, en malices, méchancetés et sottises. Jusqu'à sept ans, on appelle cela espiègleries, gentillesses, traits d'esprit. L'enfant est supposé faire le mal et le malheur des autres, naturellement, sans qu'il en ait ni la conscience ni la responsabilité; — comme les dents lui poussent, comme les fleurs éclosent sur les arbres.
-190 LE MEDA ILLIER.
Tout ce qu'il accomplit du jour de sa naissance à l'âge de sept ans, il est censé le faire par déraison. £h bien ! je soutiens le contraire puisque, dès ce moment-là, il est convenu qu'il agit avec réflexion et avec discernement.
Avec l'âge de raison, ce qui n'était que malice devient méchanceté ; ce qui n'était que naïveté, calcul. Les espiègleries de l'enfant ne causent de tort à personne ; les méchancetés de l'homme fait nuisent à tous ceux qu'elles atteignent. C'est à partir de ce qu'on appelle l'âge de raison, que l'homme commence à faire le plus de sottises : qu'il aime ou qu'il hait les gens à tous propos et à propos de rien ; qu'il fait des dettes, joue au lansquenet et au whist ; qu'il commence à écrire des vaudevilles, des drames, des romans ; à dire : oui — quand il pense : non, — et réciproquement. En un mot, c'est à l'âge de raison que l'homme commence à être mauvais, c'està-dire à faire les choses les plus contraires à ce qui est raisonnable.
Voyez le rapprochement entre cette date fatale de sept ans, et celle de vingt-et-un ans !
Aujourd'hui, quelqu'un gère pour vous votre fortune et la fait prospérer; aujourd'hui, vous avez encore le droit de contracter autant de dettes que vous rencontrerez de gens disposés à vous faire crédit, sans que vous soyez tenu de les payer, aux yeux de la loi du moins. Dans deux mois, vous pourrez gérer votre fortune vous-même; et je ne sais pas, vous ne savez pas non plus,
si vous serez capable de la maintenir en bon état. Dans deux mois vous n'aurez pas le droit d'emprunter un centime sans être contraint, devant la loi et devant la morale, de le rembourser.
Ne vous glorifiez donc pas de vos vingt-et-un ans ! A sept ans et un jour on punit l'enfant pour un délit qui eût fait sourire la veille ; — le lendemain de votre majorité, on ne vous pardonnera aucune de vos folies, aucune de vos plus simples escapades.
A vrai dire on ne peut pas plus s'empêcher d'avoir vingt-et-un ans que sept ans, et la plus belle philosophie du monde y perdrait sa logique.
Naïf enfant!... j'ai été comme vous. Pendant cinq ans, de ma dix-neuvième à ma vingt-cinquième année, j'ai vécu d'une vie simple, riche, oisive, heureuse ; ne faisant de mal à personne, ne demandant rien à personne, nourrissant mon cœur, mon intelligence... et mon estomac de tout ce qui pouvait leur plaire. — Il ne m'était pas même venu à l'idée qu'il pût y avoir dans l'existence d'autre absinthe que celle que je buvais au café, tous les jours, une heure avant mon dîner.
On me représenta un jour que je devais être quelque chose. — Mot étrange et magique à la fois ! — J'essayai alors de tout : de la politique, de la diplomatie, de la littérature, de la philosophie, de la guerre, de l'administration ! A chaque pas, à chaque essai, je sentais une ride à mon front, et je jetais un regard de tristesse sur mon passé de paix et de bonheur ! — Après avoir
fait le tour da cadran de l'ambition, je me retrouvai au point de départ, avec une provision de soucis, de colères, de déceptions ; et j'en conclus que la plus belle carrière à suivre pour un homme qui a cent mille francs de rente, est de vivre de son revenu.
Ne devenez rien, tâchez de rester riche, et laissez la place libre aux pauvres qui n'ont que de l'esprit.
Mais les sermons ne sont rien sans les faits et les exemples à l'appui. Je vous envoie tout simplement le récit de ma vie. — Vous en tirerez les conséquences que vous voudrez :
Comme vous donc j'étais riche, comme vous j'avais un nom. On me persuada que c'était plus qu'il n'en fallait pour entrer dans la diplomatie. Je laissai solliciter pour moi ; et j'obtins ce que je n'avais pas demandé.
Or, savez-vous bien -ce que c'est que la diplomatie, telle qu'on la pratique à l'égard de ces jeunes gens que l'on fait entrer là, comme moi, — quand on ne sait plus où les faire entrer.
Un de mes parents, sceptique et ricaneur s'il en fut jamais, m'en donna un jour la définition que voici ;
— On prétend queladiplomalieest une science. Quel-
ques-uns affirment que cette science est innée et ne s'acquiert pas. Tout semble prouver le contraire. Un illustre diplomate, mort à la fleur de la vieillesse, prétendait que toute cette science se résume à recevoir un coup de pied au derrière, sans que le visage s'en altère le moins du monde. Que cela fasse partie de l'éducation d'un diplomate, je n'en disconviens pas ; mais il faut avouer que les gens à épiderme trop sensible doivent éprouver de la peine à arriver à ce degré de flegme britannique ; et ce n'est sans doute qu'à la suite d'une application continue, et au moyen d'exercices très nombreux dans ce genre d'étude, qu'ils peuvent parvenir à une certaine force.
Le ministère des Affaires Etrangères est ordinairement la pépinière où Ton cultive les diplomates. J'ignore si, en leur délivrant une commission, le ministre ou quelque directeur spécial de l'endroit leur fait subir un examen sur le point en question. Mais j'ai toujours vu que les seules garanties qu'on exigeât des élèves diplomates en général, au physique comme au moral, se bornaient à la justification d'un grand nom, de quelque chose comme quarante à cinquante mille livres de rente, d'un joli visage, d'une tournure élégante, de pas mal de dettes, de quelques mois de Clichy, d'un ou deux enlèvements de danseuses ou autres conquêtes faciles, d'un brevet de quelques années de salle d'armes, d'un diplôme de danse, d'équitation el de musique, instrumentale ou vocale.
Un aspirant diplomate qui ne saurait pas la moindre polka, qui ne jouerait pas au moins du flageolet, qui ne
2U0 LE MËDAILL1KR.
se serait pas ruiné quelquefois, qui porterait mal le gant beurre frais ou gauchement l'habit noir, n'aurait aucune chance de parvenir. Les jeunes gens que l'on est censé placer dans les bureaux du ministère pour y étudier les affaires étrangères, consacrent fout leur temps à l'étude des choses que je viens de dire ; et ce n'est que quand ils se senlent bien ferrés là-dessus qu'ils sollicitent un poste diplomatique, qu'on s'empresse toujours de leur donner.
La diplomatie est donc une science qui s'apprend en même temps que les armes, la danse, la musique, l'équitation, l'art de se bien habiller et de bien poser son chapeau. Les diplomates nous répondent avec un admirable sang-froid que tout cela leur est nécessaire, vu l'obligation dans laquelle ils se trouvent souvent de porter des bottes à la diplomatie étrangère, ou de les parer, de savoir se maintenir en équilibre, et de séduire les femmes... des garçons de bureau ou des concierges des chancelleries !
Ainsi avait parlé mon sceptique parent.
En vérité cela n'était pas bien tentant ! Et j'avoue que l'épreuve faite je ne vis pas trop ce que j'y gagnai de sérieux et de grave dans le monde. Je me dégoûtai donc bien vite de la diplomatie et je revins à mes plaisirs de franche jeunesse.
LA PHILOSOPHIE fi'l'S RKXTIER. 2<>i
On commença de nouveau à jeter des pierres dans mon salon, — car je n'avais pas de jardin, exprès pour dérouter le proverbe. On me persuada alors que je devais prendre rang dans la politique, aspirer à quelque haute position, et puis... devenir — qui pouvait répondre de rien ! — un homme d'Etat.
Diplomate échaudé craint l'eau froide. Je demandai le temps de la réflexion ; et je promis de suivre pendant quelque temps les évolutions de la politique (nous étions en 1838), afin de savoir bien exactement ce que c'est qu'un homme d'Etat. Ah ! j'avoue que je me donnai corps et âme à cette étude. Ce que j'en retirai, je vais vous le le dire franchement.
Le jour où le vaisseau des Argonautes mit à la voile pour aller à la recherche d3 la Toison-d'Or, ceux qui s'embarquèrent à bord avaient entrepris, à coup sûr, une navigation assez problématique, et l'histoire nous a conservé le récit de leurs infortunes; — les alchimistes, qui ont dépensé tant de verve, de temps, de science à découvrir la pierre philosophale, s'étaient certainement chargés d'une lourde besogne ; — les moralistes qui depuis tant de siècles tournent et retournent en tous sens le cœur de la femme pour tâcher d'y voir un peu clair,
202 LE MBDAILL1EB.
courent après l'impossible, on ne peut le nier ; — ces curieux à tout prix, qui ont la démangeaison de tout savoir et qui se rendent fous à vouloir deviner les mystères impénétrables de la religion, ont une rude tâche à accomplir, on ne saurait en douter. — Eh bien, rien de tout cela ne se peut comparer aux difficultés pyramidales, aux embarras extrêmes, aux souffrances indicibles qu'éprouverait un lexicographe consciencieux qui se mettrait en tête de définir exactement ce que c'est qu'un homme d'Etat.
A quels défauts, à quelles qualités particulières, en effet, reconnaît-on l'homme d'Etat ?
Vole-t-il dans l'air? Marche-t-il dans la rue comme un simple mortel? Vit-il dans les profondeurs de l'Océan, ou sur les sommets aérés des montagnes ?
C'est ce que personne n'a jamais su me dire.
L'homme d'Etat, affirme l'un, est celui qui a un caractère ferme, intraitable, qui meurt et ne se rend pas.
Au contraire, répond un autre : n'est digne de ce nom d'homme d'Etat que celui qui a le caractère doux et souple, et qui sait reculer au bout du monde s'il le faut.
L'homme d'Etat, murmure un troisième, est celui qui a des convictions bien arrêtées et irrévocables.
Que non ! que non ! s'écrie un quatrième : c'est celui qui n'a pas de convictions du tout qui est véritablement un homme d'Etat.
Autant de personnes que vous consulterez, autant d'opinions différentes vous aurez sur ce qui constitue l'homme d'Etat.
LA PHILOSOPHIE d\t\ RENTIER. 205
Les plus raisonnables, vous disent :
Tant qu'un homme se maintient au pouvoir, il passe pour un homme d'Etat de première force ; — le jour où il en tombe, sa réputation en fait autant ; et il ne vaut plus les quatre semelles d'un chien.
Aussi, après bien des recherches, bien des études plus ou moins consciencieuses, j'en fus réduit, pour mon compte, à trancher la question en définissant I'homme d'Etat : Une chose indéfinissable , un problême insoluble, un objet introuvable et invisible à l'œil nu, — un mythe.
Il ne me sembla pas que ce fût là non plus une position bien enviable que celle de passer sa vie à ne pouvoir être défini par personne, pas même par soi.
Après ces deux épreuves infructueuses dans ce qu'on est convenu d'appeler des carrières graves et solides, je revins à mes chères brebis, bien résolu cette fois à ne les plus abandonner, d'autant plus qu'à chacune de mes absences le loup en avait toujours croqué quelques-unes.
Je rencontrais souvent à cette époque dans le monde, dans les lieux de plaisirs, dans les salons de l'aristocratie aussi bien que dans les boudoirs galants, un homme d'âge moyen, fort décoré, bien cravaté, l'air grave et
onctueux , solennel sous les plafonds du faubourg St-Germain, généreux sous les tentures de soie du quartier Bréda. 11 se nommait M. Bernard tout court. Ce n'était pas son nom qui avait, comme bien vous pensez, forcé devant lui les serrures les plus aristocratiques. Quelle position occupait-il donc ce Monsieur ? Il était ce qu'on appelle un philanthrope.
Comme je le questionnais à brûle pourpoint sur ce que c'est réellement qu'un philanthrope.
— Voulez-vous, me demanda- t-il, exercer cette noble et sainte mission ?
— Cela ne paraît pas devoir m'obliger, à renoncer à la vie que j'ai l'habitude de mener? lui dis-je.
— Oh ! pas le moins du monde, vous voyez !
— Je vois bien ! lui répondis -je.
Nous étions à ce moment-là mollement étendus l'un et l'autre sur un sofa rose, dans le boudoir d'une actrice.
— Eh bien ! repris-je — cette pratique de la philanthropie a-t-elle donc de si grands avantages?
— D'abord, me répondit mon philanthrope , rien ne classe plus solidement un homme. Cela lui donne un air grave, de l'aplomb, une autorité incontestable. Pour vous par exemple qui êtes riche, et qui n'avez pas besoin de place ni de fonctions publiques, — mais à qui il est nécessaire de se poser dans le monde, rien ne saurait mieux convenir.
Je me laissai aller encore une fois à ce courant facile,
bien plus par curiosité peut-être qu'avec le dessein de donner satisfaction à ce préjugé contre lequel je me heurtais à tous les coins et qui m'avait fait essayer déjà de la diplomatie et de la politique. Je me mis donc à la remorque du Monsieur si décoré et, pendant quinze jours, je pratiquai la philanthropie sur une grande échelle. Je ne tardai pas à m'apercevoir que cette nouvelle avait produit un effet merveilleux dans mon monde ; les hommes les plus chauves et à cravates blanches daignaient causer avec moi sur un ton assez amical, et me proposaient même volontiers de faire un quatrième au whist. Mais, vous le dirai-je ? après quinze jours d'exercice, je tournai le dos à la philanthropie, — non point par inconstance—mais par dégoût.
Ah ! jeune homme, si jamais vous rencontrez par le monde des Messieurs très décorés qui, sous prétexte de vous ménager un certain air et une position dans les salons, vous offrent d'entrer dans la philanthropie, mettezvous dans les oreilles deux fois plus de cire que n'en mirent les compagnons d'Ulysse, de peur de vous laisser prendre aux cajoleries du philanthrope. L'opinion vulgaire est que ce mot représente un homme qui est l'ami des hommes, qui les aime et les sert avec désintéressement et par pure bonté de cœur. C'est du moins ce que disent la plupart des dictionnaires.
Sachez que ce sont les premiers prix de version grecque au grand concours et tous les Burnoufs de la Sorbonne qui ont contribué à répandre ce bruit. L'habile
tude qu'on leur suppose du dialecte ionien a laissé longtemps croire qu'ils avaient raison ; mais définitivement il n'en est rien. Tant qu'on est au collège, on se persuade cela ; du jour où l'on cesse de se nourrir des racines des mots pour goûter un peu aux fruits qu'ils portent, on se trouve complètement désillusionné.
C'est ainsi qu'aujourd'hui, après expérience faite, je voudrais pouvoir persuader à la langue française que le vrai sens du mot philanthrope est au contraire celui-ci : — un homme qui n'aime pas ses semblables.
Le philanthrope, en effet, est généralement un être peu sociable; ou s'il le paraît ce n'est que par calcul, comme celui qui m'avait débauché.
Questionnez la femme du philanthrope, elle vous répondra, à coup sûr, qu'il est bourru, mais peu bienfaisant. A quoi le philanthrope, qui est à cheval sur les racines des mots, prétend que son titre ne l'oblige point à être gracieux pour les femmes. — Ses enfants se louent peu de son aménité ; il les fustige volontiers à l'occasion, et même sans que l'occasion se présente, les fourre au cachot et les met au pain sec et à l'eau claire sans pitié. Le philanthrope dit à cela que les enfants ne sont pas encore des hommes ; que, quand ils en seront là, ce sera différent. Cette diable de langue grecque, comme les enfants ont bien raison de ne pas l'aimer !
Le philanthrope bat ordinairement ses domestiques ou ses ouvriers, et les jette à la porte impitoyablement, sachant bien quelquefois qu'ils seront sans pain. A quoi le
philanthrope répond d'un ton fort benoît, car il répond toujours : — Je ne les bats qu'avec la main ou le pied ; qu'est-ce cela, en comparaison des malheureux esclaves que les maîtres coupent en morceaux à coups de fouet ? Us sont sans pain ! qu'ils aillent trouver quelqu'un de mes confrères en philanthropie ; moi, je n'ai pas le temps de m'occuper du sort des domestiques et des ouvriers, quandil y a, à deux mille lieues d'ici, de pauvres noirs qui gémissent dans les fers, et auxquels il faut que je songe toute la journée. Le nègre est ma spécialité à moi, chacun la sienne.
Mon philanthrope donnait dans le nègre ; il s'était copié dans le miroir de ce bon M. Ghaumier, dans la Geneviève d'Alphonse Karr.
Le pauvre domestique ou ouvrier s'en va trouver le confrère en question. Mais celui-là sa spécialité porte sur les chevaux ; il s'est donné la mission de veiller à ce qu'on ne les frappe point trop fort, le fouet, dit-il, n'ayant été inventé que pour le nègre. Tant qu'on n'est pas cheval, il ne peut rien pour vous. Le domestique ou l'ouvrier s'en va chez un autre confrère. Celui-ci, c'est différent ; sa spécialité est de s'occuper exclusivement du sort des galériens, des voleurs et des pauvres assassins, en faveur desquels il demande, depuis bientôt vingt ans, l'abolition de la peine de mort, du bagne et des prisons. Il a bien le temps, pardieu! de songer aux honnêtes gens qui peuvent toujours se tirer d'affaire ! —Tandis que mes pauvres galériens, mes malheureux assassins, mes
20?. VR MKD A ILLIER.
infortunés voleurs, qui s'apitoiera donc sur leur compte, hi ! hi ! hi î si je les abandonne pour d'autres ? hi ! hi ! hi ! — Et le philanthrope de se baigner de larmes en congédiant l'ouvrier sans pain, le père de famille sans emploi. Les semblables du philanthrope sont toujours ceux que ses affections ne peuvent atteindre. Il n'aime point son prochain, comme le commandent les Ecritures; il préfère toujours son lointain. C'est une recette d'économie domestique, qui l'autorise à ne rien donner à ceux qui viennent lui demander, sous prétexte qu'il réserve tout pour ceux qui ne peuvent pas lui demander. C'est ainsi que, guidé par un sentiment de profonde générosité, il consacre une heure par semaine à essayer comment on pourrait arriver à faire.de la soupe pour les pauvres avec des cailloux, et du sable en guise de sel. Ce problème, auquel il consacre ses veilles, lui paraît insoluble comme les matières qu'il emploie ; cela fait la désolation de ses jours et le désespoir de ses nuits. Il n'en perd pas cependant une cuillerée de potage à dîner. En attendant, et à cause de tout cela, le philanthrope trouve moyen de jouir d'une grande considération, de s'enrichir, d'accaparer des honneurs en veux-tu en voilà ! Il porte assez habituellement la croix d'honneur à la boutonnière, des lunettes vertes sur le nez, et s'! abille régulièrement de noir. Il ne s'est constitué philanthrope que dans ce but. — Deux philanthropes ayant été surpris riant en se regardant, ils se sont dit : nous sommes démasqués, nous sommes usés jusqu'à la corde, inventons un autre
mot pour nous déguiser ! Ils ont trouvé le mot humanitaire, qui est assez sonnant comme cela, et plus nouveau.
Je dois vous avouer franchement que je préfère le misanthrope au philanthrope. Celui-là, au moins, a l'avantage de ne pas s'aimer plus qu'il n'aime les autres, et de perdre au contraire par sa franchise tout ce que le dernier gagne avec son hypocrisie.
Le misanthrope a, en outre, été la cause d'un chefd'œuvre; et pour cela, je lui ai voué une certaine estime.
Croyez bien que j'ai trouvé, après ma rupture avec la philanthropie, grand nombre de bonnes âmes qui m'ont reproché mon abjuration. Une vieille tante à moi, fort pieuse personne, m'en gourmandait très sérieusement.
— Comment — me disait-elle — as-tu pu renoncer à ce beau titre de l'ami de l'homme ?
-- D'abord, ma chère tante, lui répondis-je, ce titre appartient au chien bien avant que d'avoir appartenu au philanthrope. Et le chien le mérite bien mieux. Si vous tenez autant à donner votre estime à quelqu'un qui aime véritablement les hommes — en dehors du chien — mais qui les aime là bien véritablement, bien passionnément, déversez toute cette estime sur l'anthropophage.
UiO LE MEDAILLIER.
— Quelle horreur ! s'écria ma lante.
— Gomment quelle horreur ! — lui dis-je. Nierez-vous que l'anthropophage aime l'homme bien autrement que ne le fait le philanthrope ? — Ah ! ma tante ! l'anthropophage, lui, place ses semblables bien au-dessus de n'importe quel gibier, de quelqu'animal que ce soit. Il a trop le respect de la dignité de l'homme pour le ravaler au-dessous du cheval. S'il le ravale, c'est autrement. Il ne fait pas, lui, de distinction de castes, de métiers, de professions, de couleurs. Ses affections sont larges et s'étendent à tous les hommes, noirs ou blancs ; il les aime tous également. Il n'est pas si bête de préférer le lointain ; il suit au contraire à la lettre les préceptes des Ecritures et s'attache au prochain. L'antropophage se garde bien de s'aimer, et il pousse le désintéressement au point de ne vouloir pas être aimé de ses semblables. C'est un avantage qu'il récuse, et il se débat comme un beau diable quand il se sent pressé de quelque tendresse de ce genre.
Croyez-vous que ce fut fini avec mes tribulations, pour paraître dans le monde autre chose qu'un garçon riche, heureux, et content de son sort? — Hélas non!
En vérité, il est peu de pauvres diables n'ayant ni sou
ni maille qui se soient donné autant de mal que moi. Et sans le vouloir j'ai parodié ainsi cet infortuné Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, alors que la mienne était toute faite, et qu'en réalité je n'étais qu'à la recherche d'une position grave et sérieuse.
Dégoûté de la diplomatie, dégoûté de la politique, dégoûté de la philanthropie bien au-dessus de laquelle je mettais l'antropophagie qui ne m'inspirait aucun attrait, je résolus de m'en tenir là de mes expériences.
Mais, vous le dirai-je ! J'avais mis la lèvre à la coupe ; il fallait, bon gré mal gré, la vider. Et je m'étais tellement habitué, peu à peu, à cette idée qu'il m'était absolument indispensable de conquérir dans le monde une position, que je me pris à réfléchir sur le moyen d'y parvenir.
Je me décidai, un beau matin, et de mon propre mouvement, à braconner sur les terres de la gloire. Une fusée d'ambition m'avait traversé l'esprit. Je me sondai un peu de tous les côtés, et je pris parti pour la poésie. J'avais la mémoire assez bien meublée des œuvres de Messieurs les erotiques anciens et modernes. — Rimer deux vers me parut chose facile, — aimer, chose plus aisée encore. — Il ne s'agissait plus que de trouver une Lesbie, une Elvire, une Eléonore, une Camille à illustrer. — Je ne doutai pas qu'il n'y eût qu'à tendre la main avec un sonnet au bout pour hameçonner telle femme un peu romanesque et sensible que je rencontrerais sur ma route.
Après donc quelques jours de méditation et de rêverie, je jetai sur le papier ce premier vers d'un sonnet qui devait «n'ouvrir les portes d'ivoire de la félicité, et servir de piédestal à mon volume d'élégies, de soupirs, de madrigaux.
Ce premier vers, le voici :
« Laissez-vous donc aimer, et répondez. Madame. »
Comme c'est toujours fatiguant d'aller à cloche pied tout le long d'un alexandrin, je m'arrêtai tout essoufflé à la dernière syllabe de celui-là — et ce ne fut que le lendemain que je trouvai le premier hémistiche du second vers. Il était trop naturellement indiqué, pour ne pas venir assez promptement au bout de la plume. En demandant à cette femme de mes rêves et de ma fantaisie de se laisser aimer il était tout simple que je la priasse d'y consentir. Au vers
■ Laissez-vous donc aimer, et repondez. Madame. »
Vous auriez tout comme moi , ajouté, l'hémistiche suivant :
« Que vous le voulez bien. —
C'est ce que je fis.
Mais un jour que je pâlissais devant mon papier chargé de ratures et mon dictionnaire de rimes fatigué de l'exercice auquel je le condamnais sans avancer d'une syllabe — il me prit une défaillance d'esprit, et je
sentis mon cœur submergé sous une lame de découragement.
— Au fair, m'écriai-je, en brisant ma plume contre la table — à qui adresser ce sonnet? Le ciel ne prodigue pas sa sainte flamme en vain. La graine ne germe que dans le sillon creusé pour l'y semer. Ayons donc, d'abord, une maîtresse, et certes le premier baiser qui se posera sur mes lèvres sera comme l'étincelle qui fera jaillir dans mon àme un incendie de poésie.
Ce raisonnement ne manquait pas d'une certaine justesse. Je songeai donc à me mettre en quête, non pas d'une femme libre, au contraire, — mais d'un cœur disponible. Les obstacles, pensai-je, en attisant ma flamme sensuelle, attiseront aussi ma flamme poétique. Je me pris a rêver une femme capable de tenir tête à l'allure des sentiments qui bouillonnaient en moi, depuis près d'un mois que je vivais en anachorète , moins les racines que j'avais jugé prudent de remplacer par des côtelettes et des perdreaux. — Ces sentiments étaient terribles. — Il n'y avait pas pour cette femme demandée de cheveux assez noirs, assez lisses, assez tordus, pas d'yeux assez allumés d'éclairs et d'amoureuses langueurs î
Pourtant, je me laissai aller à croire que le ciel faisaU éclore sur la terre certaines femmes exprès pour les poètes, comme il a donné de préférence le parfum et la fraîcheur à certaines fleurs privilégiées. Or je n'avais pas fait mes preuves encore. Un vers et demi d'un
sonnet, ajoutés à la meilleure volonté du monde, n'étaient pas un diplôme de poésie. Il s'agissait donc d'achever mon œuvre si péniblement commencée. Echauffé par l'alcool de mes rêves, je sentis que mon imagination était disposée à prendre ie mors aux dents. Je m'installai en toute hâte devant mon bureau, et sans désemparer j'achevai le premier quatrain de mon sonnet. Au vers et demi, déjà écrits, j'ajoutai ces deux autres, plus une moitié.
« Un seul mot — à l'amour, « A la joie, au bonheur, vous ouvrirez mon âme. « Puis... vous aussi, Madame, aimez à votre tour...
J'achevais à peine ma dernière rime lorsqu'un de mes camarades de plaisirs entra chez moi. Il faut vous dire que mes rêvasseries continuelles, ce dictionnaire qui n'avait pas quitté ma table, et ma vie si laborieuse en apparence, m'avaient donné, parmi mes amis, un relief d'importance. Je passais pour rien moins qu'un poète d'avenir, une des gloires futures de la France ; et c'était à qui me pressait de mettre au jour des ouvrages que tout le monde attendait avec la plus vive impatience.
Je me trouvais ainsi avoir atteint le but que se propo-
saient ceux qui avaient voulu faire de moi, tour à tour, un diplomate, un homme d'Etat, un philanthrope. — Je pouvais donc m'arrêter. — Mais un autre sentiment s'était emparé de moi, — l'orgueil d'être un jour ce que je paraissais être alors.
Gomme vous voyez la conscience et la vanité s'en mêlaient.
— Encore et toujours des vers? — s'écria mon visiteur. — Voyons, Pindare, Anacréon ou Virgile, le choix du nom te regarde, descends un peu de ton Parnasse, et consens à traîner tes pas sur le pavé de nos rues. Il s'agit, aujourd'hui, d'écarter de tes lèvres la coupe d'ambroisie pour sabler avec nous du Champagne, ce nectar des lorettes.
La proposition me souriait d'autant plus que j'étais comme brisé de cet enfantement, subit et sans perdre haleine, de deux vers et demi. Il devait y avoir des femmes à ce souper. — Cela seul m'eût décidé : — Lydie, Lesbie et presque toutes les divinités des grands poètes ont été des catins. J'avais donc chance de trouver sous la nappe du festin et au fond d'un verre d'Aï, la muse inspiratrice.
Je partis, et trouvai attablés déjà quatre autres de nos camarades, entourés de bon nombre de bouteilles entamées, et de six charmantes sylphides de l'opéra qui laissaient donner tort aux absents avec une bonne grâce parfaite. — Il y eut un hourra général à mon entrée. On me présenta à ces dames comme étant le premier poète de France — rien que cela ! — Je fus
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même particulièrement recommandé à l'une d'elles nommée Fanny, blonde et charmante fille, qui était un sourire et un bon mot perpétuels. J'avais tant rêvé femme brune depuis quelque temps, que Fanny me sembla une apparition. — Je crus eu vérité avoir posé le pied sur la terre promise.
C'était le plus gracieux petit rat que j'eusse encore vue.
Seriez -vous assez de votre province, mon cher mineur, pour trouver étrange cet accord féminin ? Et ignorez-vous comment le nouveau dictionnaire de la langue parisienne me justifie? Lisez alors la définition que ce dictionnaire donne du mot rat. — Vous verrez, si vous y venez, qu'à Paris, on ne parle pas du tout le même français qu'en France.
En effet, en français simple, ce mot rat est un substantif du genre masculin; — en parisien, il est essentiellement féminin.
Les naturalistes les plus anciens et les plus célèbres ont donné le nom de rat à une espèce de petit quadrupède rongeur, assez laid et peu gracieux, à poils gris, à très courtes pattes et à très longue queue, vivant habituellement sous les planches, grignotant impitoyablement et à belles dents tout ce qu'il rencontre sur son passage d'assez peu agréable à manger, tel que papier, linge, bois, etc., devenant égoïste comme un parvenu quand il arrive, par un bon coup de fortune, à se bàtir au fond de quelque fromage de Hollande un appartement
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moelleux dont il ferme la porte au nez des mendiants (selon ce qu'en raconte La Fontaine\ et finissant tristement ses jours dans quelque coin hideux et sale, quand, par hasard, il ne sert pas de souper aux chats, pour l'occupation desquels il semble avoir été créé. — Le chat fait de ce rat un droit au travail.
Voilà ce qu'est le rat masculin — celui de la langue française et des savants.
Le rat dont la langue parisienne fait un substantif féminin est bipède, et de taille variée. L'espèce en est généralement assez gentille, et se distingue surtout par des membres presque toujours trop grêles ; elle a les cheveux longs, blonds, quand ils ne sont pas noirs, et à moins qu'ils ne soient châtaies. Elle a généralement la peau fine, blanche et douce ; son costume, qui se rapproche beaucoup du costume national des sauvages, se compose de tissus excessivement légers, très courts et fort transparents, qui cachent aux yeux très peu des choses que là nature n'a pas toujours prodiguées avec abondance aux individus de cette espèce qui a toutes les apparences de la femme.
Elle vit sur les planches de l'Opéra. Dieu lui a donné deux mains et deux pieds, ces derniers lui étant d'un usage plus familier et d'une utilité bien plus grande que les mains. Cette espèce de rat est essentiellement rongeuse. Sa dent s'attaque plus particulièrement aux bijoux et à tous les métaux précieux ; elle grignote trèsbien aussi le papier, mais il faut qu'il soit d'une qualité
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particulière, raillé en carré et orné de certains hiéroglyphes qui lui donnent une valeur métallique. Plus la valeur est grande, plus elle en est friande. Elle absorbe très bien aussi l'or et l'argent m on noyés, les cachemires, la dentelle, la soie et le velours, sans dédaigner le Champagne, le homard, la truffe. Il est peu de produits de l'industrie française où elle ne donne pas de coups de dents.
En cela, son utilité, pour la société est incontestable ; elle rend en effet d'éminents services à certaines branches du commerce, notamment aux usuriers qui , par son entremise, ruinent par année une dizaine de jeunes gens de famille. Quand il lui arrive quelque bon coup de fortune, elle se blottit dans un hôtel situé ailleurs qu'au fond d'un fromage de Hollande, dont elle se contente de manger ; et elle en ferme rarement la porte au nez de ceux qui y viennent frapper.
Voilà donc l'espèce de femme qui, je l'espérais, devait me servir de muse inspiratrice. Lydie et Lesbie, je vous le répèle, n'étaient pas autre chose que des rats de Rome et d'Athènes; par conséquent je ne croyais pas déroger. Après tout, comme je vous l'ai dit, Fanny était une gracieuse fille; je voyais éclore d'innombrables vers au feu de ses regards et au pétillement de son esprit. Je comptais déjà mes sonnets par fil de ses cheveux, mes chansons par baiser. Hélas ! je passai bien des mois à me dire cela, m'occupant fort de la petite, et peu de la poésie. C'est le train dont vont les choses sur le terrain de l'amour.
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Que vous dirai-je de plus, sinon que je me trouvais au Paradis, et que j'eusse été bien fou de m'occuper des choses de la terre. — N'allez pas me prendre pour un athée et un païen , parce que je mêle le Paradis en cette affaire ; mais nous ne causons pas théologie en ce moment, n'est-ce pas? — C'était, en tout cas, me croire en paradis, à bon marché, m'objecterez-vous. — Mais hors du séjour que Dieu réserve aux vertus et aux innocences de ce monde, pourriez-vous me définir exactement ce que c'est que le paradis — mot si prodigué dans le langage vulgaire ?
Supposez que l'on s'adresse à n'importe quel Anglais un peu lettré, en lui demandant ce que c'est que le Paradis. — J'en connais deux, vous répondra le blond fils d'Albion ; l'un qui est le Paradis perdu, l'autre le Paradis reconquis, tous deux écrits par un poète de mon pays assez connu et qui se nomme Milton. Si donc vous voulez savoir cela, allez y voir !
Si je rencontre un Cuvier ou un Rossew-St-Hilaire quelconque sur mon chemin, et que je lui dise : — « Pardon de vous arrêter, savant illustre; mais qu'est-ce que le Paradis ? » Le susdit savant, qui est en train de classer dans sa tête une foule d'oiseaux, me répond distraitement et en humant une prise de tabac : « C'est un
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bel oiseau, dont les marchandes de modes connaissent très bien la queue, avec laquelle elles la font aux dames qui ont de quoi payer très chéries plumes de n'importe quel volatile, pour orner leurs chapeaux. » Et comme un savant n'a jamais de temps à perdre, il me tourne les talons.
Un directeur de théâtre vient à passer; et pour peu que vous lui posiez un peu poliment la même question, il tirera aussitôt de sa poche un petit carré de papier vert, jaune ou blanc, et vous dira : « S'il vous est agréable d'y aller, voici un billet d'entrée. »
Le premier docteur en Sorbonne venu, tout imprégné de ses auteurs grecs et latins, vous affirme majestueusement que le Paradis n'est autre chose que les Champs- Elysées où se retiraient les ombres des grands hommes. Le mahométan vous soutiendra que c'est un lieu habité par des femmes ravissantes, où Ton boit de l'excellent vin et où l'on mange tout ce qu'il y a de mieux en petits pois. Le banquier à qui vous parlez du paradis vous ouvre sa caisse et vous répond : « Quand elle est pleine je suis dans le Paradis. » L'amant vous montre la fenêtre d'une femme adorée, et soupire ces mots : a Le Paradis pour moi, c'est de voir seulement à travers ses persiennes le ruban du bonnet de nuit de l'ange qui habite là-haut. »
Et ainsi de suite ; autant d'hommes, autant de sentiments, autant d'impressions, — autant de paradis.
Pourquoi ne voudriez-vous donc pas que j'eusse trouvé le mien où je l'avais placé momentanément?
N'allez pas croire cependant que l'idée de mon sonnet m'eût complètement abandonné. J'y songeais dans les mi eûtes de loisir que me laissaient l'amour, les bals, les spectacles et les soupers, — poëme fou que Fanny composait sérieusement dans le délire de sa jeunesse.
Moi, j'en étais toujours aux quatre premiers vers de mon sonnet. Depuis deux mois que Fanny était ma maîtresse, je n'avais pas ajouté une syllabe à cette pièce.
Lorsque par hasard je m'enfermais avec résolution dans la solitude de mon cabinet, j'accusais l'absence de ma maîtresse de jeter le trouble clans mes esprits, et ma pensée était sans cesse attirée vers elle. Alors il me semblait que sa vue devait hâter la solution de ce grand problême. Je volais aussitôt à ses côtés ou l'appelais à moi. Mais... quel sonnet au monde, quels vers pouvaient valoir le sourire charmant de ses lèvres mignonnes! Or, vous comprenez comment je ne trouvais pas plus ce que je cherchais à ses côtés que loin d'elle.
Mais voici un grand événement : une nuit, je crus que le miracle du roman de la Rose se renouvelait et que j'allais rêver mon sonnet! J'avais en effet écrit quatre vers dans mon sommeil. Je vous les donne pour faire suite :
« Vous accordez l'aumône au pauvre qui réclame t> La parcelle de pain — sans regret quelque jour » Ne me paierez-vous pas pour le mal qui m'enflamme » D'un serrement de main... d'un baiser, d'un retour? »
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Je récitais mes vers à haute voix pendant mon sommeil, comme on cause en somnambulisme ou sous l'impression d'un cauchemar : mais comme Fanny attendait, dans la pièce voisine, mon réveil pour aller déjeûner, elle s'impatienta d'attendre et me réveilla au moment où je tenais le premier hémistiche de mon neuvième vers. Furieux, je l'apostrophai durement. 11 s'ensuivit une scène de jalousie de son côté, de dépit du mien ; elle tourna le talon, partit et je ne la revis plus.
Je vous ai dit quelle réputation mes amis m'avaient faite dans le monde ; il y en avait parmi eux qui poussaient l'amour-propre de l'intimité jusqu'à prétendre que les quelques pièces que je leur avais communiquées dans le tête à tête du coin du feu, étaient évidemment destinées à enfoncer, devant mon volume, les portes de l'Académie.
Dans un certain cercle je passais donc pour un prodige et une merveille, à ce point qu'une dame de haute volée, élégante et sensible, fort éprise des natures rêveuses et poétiques, se laissa aller à une telle admiration pour mon beau talent, que cette admiration se changea bientôt en un amour passionné. C'était toujours mon beau talent qui me valait cela. En fait de talent , la marquise ,
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possédait des cheveux d'un noir admirable, des yeux humides et veloutés, des mains ravissantes et le pïed on ne peut plus coquet ; en un mot mille amorces d'amour. Je mordis gloutonnement à l'hameçon. La marquise devint à mes yeux la femme rêvée ; dans tous les cas c'était une femme ! J'espérais de nouveau que mon sonnet allait s'achever. Mais ce fut un phénomène singulier chez moi que l'amour ne s'accorda jamais avec la poésie ; l'un vivait aux dépens de l'autre. La marquise était belle et m'aimait réellement ou du moins aimait mon talent jusqu'à l'extravagance.
Je passais mes journées à ses pieds, amoureux et non poète.
Fanny m'avait aimé parce que j'étais jeune et riche ; je ne soupçonne pas qu'elle ait été le moins du monde fière de cette couronne qu'on m'avait placée sur la tête et qui me faisait ressembler à mes propres yeux à un bourgeois vêtu de pourpre et monté sur un trône. Mon rôle était facile avec elle. Mais la marquise s'était attachée à moi, éblouie par mes talents, frappée du prestige de ma gloire, par ambition, enfin, comme vous le verrez. Ici j'étais sur mes gardes. Quel affront si le masque tombait i La position était des plus délicates. A voir ses grands yeux continuellement attachés sur moi, son attention sans cesse éveillée à mes moindres paroles, on devinait qu'elle s'attendait, chaque fois que j'ouvrais la bouche, à entendre des flots de poésie, couler de mes lèvres ; et elle demeurait comme étonnée que je n'eusse
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que des phrases en prose à ma disposition, des mots a portée de tout le monde pour lui dire que je l'aimais.
Pauvre marquise ! elle prétendait lire sur mon front toutes les pensées poétiques qui germaient dans ma tête.
Il y avait quatre mois que nous nous aimions, sans qu'il eût été question de mon sonnet, lorsqu'un jour me pressant les mains tendrement pendant que j'étais à ses genoux, elle me dit avec une cajolerie caressante :
— Cher Edmond ! combien doivent être nombreuses les fleurs de poésie qui sont écloses sous les rayons de notre amour ! mais vous ne me les avez jamais offertes. . . .
Le rouge de la honte me monta au visage. — La marquise attribua mon embarras à un tout autre motif.
— La modestie sied bien aux grands poètes, me ditelle....
— Je vous jure, répondis-je en balbutiant.
— Oh ! ne craignez rien, reprit-elle, je n'ai même pas besoin de vous parler d'indulgence ; ces vers doivent être charmants, sortis d'un tel amour que le notre.
Je rougissais toujours et protestais à demi-mots. — L'impatience s'en mêla. — La marquise me donna l'ordre de lui montrer sur-le-champ les vers que j'avais composés pour elle depuis quatre mois, et m'enjoignit de les publier au plus vite, afin qu'elle pût s'enorgueillir devant toute la France (ce sont ses expressions), de la gloire de son amant. Ma position était des plus critiques, vous le sentez ; mais elle servit à me faire comprendre
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que l'amour de la marquise n'était qu'un voile qui recouvrait deux sentiments, la coquetterie et l'ambition.
Je n'avais plus devant moi qu'une femme vaniteuse, et qui voulait se servir de moi pour satisfaire une gloriole, un amour-propre furieux. C'était un solide argument en ma faveur, et l'occasion se présentait belle de me tirer de ma position avec tous les honneurs de la guerre ; mais incontestablement je me brouillais avec la marquise : or, je ne redoutais rien tant qu'une rupture, car je l'aimais, et la passion triompha du dépit et de la colère que je ressentais. J'eus donc recours à un autre moyen.
— Oh ! ange de ma vie, m'écriai-je avec exaltation ; pouvais-je songer à autre chose qu'au bonheur de vous aimer ! Aimer, c'était là toute ma poésie, elle emplit mon cœur ; vous qui savez y lire, voyez ! — Ma pensée était à vous à toute heure du jour et de la nuit. — Ce bonheur était la seule et unique pensée de ma vie ; et le langage de la terre n'a pas d'expression pour le peindre.
Le coup fit effet. — Je fus sauvé.
La marquise sourit.
— Je pardonne tout en faveur de cet amour, me ditelle.
— Vous même, lui répondis-je, que de reproches n'aurais-je pas à vous faire ? Cette belle et mélancolique voix qui me ravissait , depuis combien de temps me l'avez-vous fait entendre? Vous me la cachez; et c'est dans l'ombre, loin de moi, que vous chantez ces notes suaves et harmonieuses qui font taire les oiseaux. J'au-
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rais droit d'être jaloux aussi et de vous gronder, madame, qu'en pensez- vous ?
Je m'assurai, de cette manière, une victoire éclatante, car la marquise savait bien que j'avais lieu de me plaindre. Elle s'était fait entendre peu de jours auparavant dans un salon où je ne me trouvais pas. De tout temps, les amants ont eu le droit d'être les gens du monde les plus exigeants. Je pouvais donc lui adresser tous les reproches qu'il me convenait sur cette incartade. Chanter sans que je fusse là pour l'entendre, c'était chose bien innocente, sans doute ; mais il était de mon intérêt de crier haut. Je relevais le front ainsi, nous étions quittes pour le moment ; mais la marquise me donna dix jours pour lui offrir au moins un sonnet, et en échange me promit de chanter devant moi. Jusque-là nous ne devions pas nous revoir.
Je repris donc avec ardeur la suite de mon malheureux sonnet ; mais comme mon esprit était troublé ! Maintenant que je connaissais bien la marquise, je ne doutais pas que si je faisais défaut à ses ordres, il y auraitt évidemment rupture entre nous. Les dix jours étaient expirés, et je les avais passés à méditer sur le malheur qui me menaçait, sans parvenir à avancer mon sonnet de plus de trois vers que voici :
« Relevez, d'un regard, ma tête appesantie. « 11 faut pour qu'au matin la fleur épanouir « Embaume, —la rosée, un soleil opportun.
LA PHILOSOPHIE D'i'S RENTIER. 227
Ce mal de trois vers m'avait duré dix jours ; et il n'est pas de bissepsqui eût pu extraire de ma plume un alexandrin de plus. On m'eût demandé au bout de ce tempsîà une rime ou la vie, que sans hésitation j'eusse tendu mon col au bourreau. Mais ce bourreau n'était pas loin; il m'avait donné rendez-vous.
La marquise fut exacte en effet ; le dixième jour elle arriva chez moi. — Je tombai à ses genoux, en protestant de mon amour, de mes tourments. — Elle me réclama ma dette avec la cruauté d'un huissier. Hélas ! je demeurai muet. Elle comprit, me toisa avec dédain du haut de son orgueil froissé, et sortit. Une heure après, je recevais mon congé en bonne forme.
Je conclus nécessairement de tout ce qui m'était arrivé jusqu'alors, que ce n'était pas aux genoux d'une femme qu'on pouvait faire des vers; que MM. Parny, Bertin et autres étaient d'effrontés menteurs, qu'ils avaient inventé leurs maîtresses, qu'il avaient chanté à froid.
J'essayai donc de mettre mon esprit en mouvement pendant que le cœur était au repos. Mais le souvenir de la marquise me préoccupait trop vivement; il m'était impossible de le chasser.
228 LE MÉDAILL1ER
Je partis pour l'Italie. Je me dis que peut-être les distractions, le mouvement viendraient à mon aide et effaceraient de mon cœur l'image de la marquise qui l'avait envahi. Je traversai Rome, Naples, Venise, m' arrêtant devant les chefs-d'œuvre que je contemplais, sans les voir même, me jetant tête basse dans tous les plaisirs d'où je sortais profondément ennuyé, et m'étourdissant de tous les bruits. Je rencontrais au fond de chaque chose le souvenir de la marquise. Je vous dispense de tous les détails de cette singulière préoccupation; je revins à Paris. Le hasard me fit rencontrer chez un de mes parents une femme dont je ne vous ferai pas le portrait : vous la connaissez.
Mon voyage en Italie avait eu, aux yeux de mes amis, un tout autre prétexte que celui dont je vous ai parlé. On m'accusa d'avoir été chercher sur la terre des arts de grandes et antiques inspirations. — On me salua avec acclamation ; on me carressa comme un poète rapportant d'Italie un rayon de la poésie de Virgile ! La jeune dame, veuve à dix-neuf ans, avait comme toutes les femmes, un faible pour les poètes dans la famille desquels on m'introduisait toujours malgré moi. — Je n'eus pas la force de résister ; et je me laissai encore cette fois porter sur
le pavois. — La jeune dame me plaisait fort, et je m'aperçus bientôt qu'elle me faisait vite oublier la marquise. J'ajoutai donc en son honneur deux vers à mon éternel sonnet :
« A moi, poète, il faut le feu de vos prunelles,
h Vos beaux yeux pleins d'amour aux flammes éternelles »
Puis, pas plus que par le passé, ne trouvant pas mon dernier vers, l'idée heureuse me vint de m'enchaîner à la jeune veuve par des liens indissolubles, à cause de mon sonnet, que je pourrais achever, certain que la femme ne m'échapperait pas et que j'aurais du temps devant moi.
Il parait que la destinée de ce sonnet était de trouver sa fin dans le mariage, comme c'est d'habitude pour les folies de jeunesse ; car aussitôt que nous fûmes sortis de l'église, et en prenant le bras de ma femme, je trouvai le dernier vers comme si elle me l'eut apporté dans les plis de sa robe et dans le sourire de bonheur qu'elle laissa éclore sur ses lèvres en me regardant.
Ce dernier vers, mon triomphe, le voici :
« Sans amour le poète est la fleur sans parfum ! »
Croiriez-vous que j'eus l'audace de dire à ma femme que dans le parcours de i'église à notre hôtel j'avais eu le temps de lui composer un sonnet, et je lui récitai gaillardement cette œuvre impie de mes rêves.
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Mais je fus puni par où j'avais péché. Savez-vous ceque me répondit ma femme ?
— On voit bien, — dit-elle, en faisant une petitemoue charmante — que ce sonnet a été vite écrit.
Je n'eus pas le courage de lui répliquer que le temps ne fait rien à l'affaire.
Depuis lors je n'écrivis plus un seul vers, je confessai tout à ma femme qui en a ri beaucoup — et nous n'en sommes pas moins heureux l'un et l'autre parce que je ne suis ni diplomate, ni homme d'Etat, ni philanthrope, ni anthropophage, ni poète. — Peut-être même est-ce à cause que je ne suis rien de tout cela, mais un homme simplement riche , que nous sommes si parfaitement heureux.
Tenez donc pour certain, mon cher mineur, que mieux vaut ne pas chercher à être autre chose que ce que l'on est, — c'est une économie de soucis. J'ai perdu deux ans au moins de bonheur et de plaisirs à m'incliner devant un sot préjugé. — Gardez-vous de tomber dans le même piège !
Ce qu'on va lire n'est pas à proprement dire une his«* toire. C'est plutôt une confession qu'un ami me raconta, ou me fit — je n'ose pas encore décider — il y a quelques années, alors que j'étais aux colonies.
La ville du Fort-Royal (aujourd'hui Fort-de-France) dans l'île de la Martinique, possède sur le bord de la mer, une vaste promenade en quadrilatère, connue sous le nom de Savanne du Fort-Royal, et qui fait l'admiration de tous les voyageurs. Cette savanne est encadrée de quatre allées de magnifiques tamariniers séculaires.
\ droite de cette promenade, quand on regarde la nier,
se développe la ville du Fort-Royal, ville triste et chamarrée d'uniformes officiels. C'est le siège du gouverneur de l'île et de toutes les administrations. On y respire à peine ; on y travaille, mange et s'endort en attendant le lendemain. On ne vit réellement au Fort-Royal que sur la Savanne devant laquelle s'ouvre une vaste baie où les navires se laissent porter nonchalamment sur le dos des vagues ; puis plus loin, au-delà des regards, l'immensité de l'horizon.
A gauche, le vieux fort St-Louis aux murailles noircies, sentinelle de pierres qui monte aux portes de la ville une éternelle garde, le corps à moitié plongé dans les flots. Vers le milieu de la baie YUet à Ramiers, véritable nid de soldats bâti en pleine mer sur la pointe d'un rocher gigantesque ; — au large, et comme se perdant déjà dans la brume, la pointe du Diamant.
A droite en contournant la ville pour gagner la mer, se dressent les roches noires et aiguisées de la pointe des Nègres, qui ferme la baie de ce côté. Les vagues les plus paisibles, tourmentées et hachées en tous sens par les dents des récifs, viennent se briser en hurlant comme le tonnerre, et font jaillir leur écume qui scintille comme des paillettes d'argent sur le crêpe des rochers.
Derrière la ville, menaçante épée de Damoclès, se dressent les Pitons, cratères endormis dont les laves éteintes ont permis à la plus splendide végétation de faire aux montagnes environnantes une ceinture et une
couronne de verdure que les nuages, rouges de l'incendie du soleil, voilent souvent aux yeux.
Pendant le jour ce spectacle est splendide. — Pendant la nuit il prend un caractère de grandeur et de poésie qui saisit l'àme, et l'emporte vers le ciel dont le dôme profond est diamanté d'étoiles.
Ah î que d'heures j'ai passées ainsi, le regard perdu dans l'immensité de l'horizon, suivant le sillon illuminé que les rayons de la lune traçaient sur les flots, comme une voie qui conduit à l'infini !
Ce fut un soir, pendant que je rêvais ainsi, écoutant le murmure lent et doux des vagues qui confient leurs soupirs au rivage, que l'ami dont j'ai parié vint à moi, et me récita cette simple élégie :
Stéphen, me dit-il, était né dans ce pays où nous sommes.
Il possédait à un suprême degré cette ardeur d'imagination qui, réchauffée par le soleil de nos tropiques, fait que chez ces enfants lointains, les vices ou les vertus n'éclosent jamais à moitié.
Le meilleur de ces lots lui était échu.
Il avait une de ces âmes pleine de foi et de simplicité, trempée de résignation et de courage.
Il portait dans ses yeux bleus un peu caves, et toujours pensifs — signe distinctif de notre race — dans son visage blond et légèrement amaigri, dans la franchise de son regard, dans la sérénité de son front, dans la mélodie de sa voix, et dans le sourire de ses lèvres, quelque chose de divin qui laisse croire que la Providence a parmi nous, ses favoris et ses élus.
Il possédait tant d'affabilité, de grâce et de bienveillance que je n'ai connu personne qui ne l'aimât du premier abord.
Les émotions de l'enfance avaient laissé dans son cœur des traces profondes. Bientôt ce qui n'était qu'impression devint jugement ; et l'expérience, qui n'est qu'une longue usure de la vie, sembla chez lui un instinct.
Je ne prétends point faire de cet enfant un être à part; et je veux justifier cette haute et précoce raison.
11 n'avait pas dix ans, lorsque sa famille, Tune des plus riches de cette île, avait été ruinée et réduite à la misère la plus honorable. Dix-huit mois après, il perdit, presque à la fois, un frère et une sœur, deux jumeaux. À quelque temps de là, son père mourut, et bientôt la dernière sœur qui lui restait.
Tout ce bouquet de bonheur que Dieu avait déposé au chevet de son berceau, s'était effeuillé dans ses mains, fleur par fleur. '
De pareils coups avaient promptement mûri son cœur, car chacun d'eux l'avait vieilli de dix ans.
Ce n'était point — n'allez pas le croire — un de ces philosophes précoces , esprit rachytique , cœur fané avant l'âge, raisonneur blasé comme on en voit tant et qui se fût glorifié d'un cheveu blanchi avant le temps ! — Sa maturité était sereine et sérieuse. Stéphen n'avait, pour cela, rien perdu de sa jeunesse extérieure, rien des grâces de son intelligence, rien de la poésie de son cœur. Il avait regardé le malheur avec étonnement, la première fois, qu'il était venu à lui ; puis le voyant franchir si souvent son seuil, il s'était résigné en disant :
— Il paraît que c'est un hôte de la maison !
Peu à peu il s'était habitué à le recevoir, ce visiteur terrible qui ne repassait jamais la porte sans emporter quelque lambeau de ses joies les plus chères.
La mort en fauchant ainsi tant de têtes aimées autour de Stéphen, lui avait laissé sa mère, une pieuse femme ; et à travers ses mauvais jours, comme une gracieuse apparition, avait resplendi la beauté d'une jeune fdle.
Stéphen et Marguerite étaient du même âge. Leur amour prit naissance au milieu des jeux de leur enfance, et de leurs caresses d'amitié. Cette affection nouvelle se révéla tout à coup à Stéphen, chaste et radieuse, et sous la forme d'une poétique extase. Il eut comme une vision
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intérieure, où l'image de Marguerite lui apparut mêlée à la sienne, mains et lèvres confondues. Il ne confia rien à la jeune fille, qui, de ce jour, devint pour lui l'objet d'un culte plus tendre et d'un respect plus profond.
Quiconque a aimé dans les solitudes de son âme, d'une passion refoulée et impossible à épancher, comprendra ce qu'il y avait de grâces, de charmes et d'angoisses dans cet amour; avec quelle anxiété Stéphen suivait les pas de celte enfant — et les rêves merveilleux que faisaient éclore en lui les paroles tombées de ses lèvres adorées, — et la tristesse des heures de l'absence ! — C'était toute la naïveté, tout le désordre tumultueux d'un amour doublé de poésie chevaleresque.
Ces deux enfants allaient donc croissant et s'enivrant d'un même bonheur qu'ils nommaient différemment. Stéphen avait cette inquiétude de l'amour qui se connaît ; Marguerite était libre, joyeuse, ignorant le sentiment qui déjà la dominait à son insu.
Voici comment la connaissance lui en vint :
C'était à la campagne : Marguerite fatiguée d'une promenade un peu longue s'était étendue sur un lit de repos et dormait. Elle était charmante ainsi. Sa tête portait en entier sur un coussin que son épaisse chevelure dénouée noyait sous ses tresses blondes. Sa pose était chaste, ses deux mains croisées sur sa poitrine comme un ange en prière ; de sa lèvre entr'ouverte s'exhalait un souffle pur et léger, et sous sa paupière close son œil se devinait c mme la lumière sous un globe de cristal.
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Marguerite n'était point un type de beauté ; mais sur tout son visage était répandue une candeur angélique qui fait croire à la beauté de l'âme. Ses yeux d'une couleur flottant entre le bleu de mer et Je gris avaient quelque chose de lent qui dénotait le calme intime. Elle ne frappait pas au premier abord par la régularité et l'harmonie des lignes ; car la beauté de Marguerite n'était point dans les traits extérieurs ; cette beauté était tout interne. C'était comme une eau qu'il fallait remuer pour en amener le fond à la surface. Sa taille était des plus gracieuses, souple, cambrée, pleine sans exhubérance ; son port imposait. Des mouvements souples et bien ordonnés attestaient une richesse et une saineté de complexion que confirmait son teint d'une admirable blancheur.
Marguerite dormait donc lorsque Stéphen entra. En la voyant si belle et si simple dans son attitude, il demeura longtemps debout à la porte, l'admirant; puis il s'approcha doucement d'elle, et se mit à genoux. Les mains de Marguerite s'étaient déjointes, et l'une d'elles pendait le long du lit. Stéphen n'osa pas toucher cette main de peur d'éveiller la jeune fille ; mais il saisit un des pans de sa robe et y colla ses lèvres. Marguerite, après un moment, ouvrit les yeux et le voyant dans cette posture.
— Frère, — dit-elle en se dressant sur le lit — que fais-tu?
— Marguerite! — s'écria Stéphen d'une voix suf-
23S LE MEDA1LLIE&.
foquée, et il laissa tomber sa tête sur les genoux, de la jeune fille.
La pauvre enfant demeura stupéfaite, une charmante rougeur couvrant son front. Stéphen lui saisit alors les deux mains :
— Marguerite, — lui dit-il — ma sœur, m'aimes-tu?
— Comme toujours....
— Comme toujours ! — repéta Stéphen, — Ce n'est pas cela ! Moi je ne t'aime plus comme par le passé.
Puis il se leva et sortit brusquement.
Marguerite devint toute rêveuse; et sans qu'elle en cherchât ou en connût la source, deux larmes lui montèrent aux yeux. Quelques heures après, en revoyant Stéphen, elle n'osa plus le regarder. Mais lui, s'approchant d'elle :
— Marguerite, — dit-il, — je vous ai fâchée?
— Pourquoi ? — demanda la jeune fille — Vous m'avez dit que vous m'aimez, j'espère que vous m'aimerez toujours.
De ce moment ils ne se tutoyèrent plus.
Le lendemain au jardin ils se promenaient ensemble. Stéphen s'approcha d'une fleur, en attira la tige à lui, l'enveloppa pour ainsi dire dans ses bras, la respira, puis la baisa. Marguerite cueillit la fleur. Pâle, tremblante, l'œil humide, elle l'offrit à Stéphen en lui disant :
— Je crois aussi que je ne vous aime plus comme auparavant !...
Elle s'enfuit, alors, laissant ce gage entre les mains de
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celui qu'instinctivement elle n'avait plus appelé « mon frère ».
Stéphen la suivit des yeux, jusqu'à ce que l'ombre flottante de sa robe blanche eut disparu derrière les arbres. Il porta, alors, la main à son front et à son cœur, puis tomba à genoux en s'écriant :
— Merci ! mon Dieu ! elle m'aime, merci !
Il lui parut, à ce moment, que le ciel était plus bleu, le soleil plus splendide ; que les fleurs exhalaient des parfums plus doux de leurs encensoirs roses. — Il lui sembla que la nature s'était mise en fête pour célébrer les joies de son cœur.
Qu'espérez-vous que je vous puisse détailler d'un amour si simple qui se manifeste au dehors par deux larmes et se noue sur une fleur ? — Rien que de chaste comme une idylle.
Avez-vous quelquefois suivi du regard dans une plaine, deux ruisseaux partis d'une même source; limpides à laisser compter les grains de sable au fond, si calmes que l'onde semble un ruban de dentelles moirées étendu sur le gazon. Tous deux descendent la même pente, côte à côte, à travers les arbustes parfumés, cachés sous l'ombrage timide des hauts peupliers, et ne portant sur leurs ondes que des fleurs qui s'épanouissent encore à leur fraîcheur. — Puis, peu à peu, la distance qui les sépare so rapproche; ils semblent alors hâter leur course, jusqu'à ce qu'enfin ils se réunissent, et marient
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leur limpidité, comme s'ils s'enlaçaient dans un humide baiser.
Ainsi Stéphen et Marguerite suivaient le courant de leur amour, où tout était fraîcheur, candeur, innocence. Les douces et chastes heures de leur joie s'écoulaient mystérieuses entre eux. Nul n'avait deviné leur bonheur, nul ne songeait à y regarder, à le troubler. Leurs jours marchaient comme jadis ; seulement ils avaient changé de rives.
Mme de Stréno, la mère de Marguerite, ignorait ellemême les nouveaux sentiments qui avaient remplacé ceux de l'ancienne et étroite amitié entre ces deux enfants ; tant ils mettaient de franchise et de liberté dans leurs jeux, dans leurs actions, dans leurs paroles.
La jalousie, ce trouble bonheur, ce ver de tous les amours, ne s'était pas glissé dans cette fête des deux jeunes cœurs de Stéphen et de Marguerite.
0 miracle !
Deux années s'étaient écoulées de ce bonheur. Cette douce et chaste passion n'avait encore porté que des fleurs.
Ces pauvres enfants s'étaient mollement endormis sous un ciel resplendissant d'étoiles et d'azur. Ni l'un ni l'autre
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n'avait songé à plonger les yeux au-delà de l'horizon, dans l'avenir.
S'inquiétaient-ils seulement que l'heure du réveil dût venir, et que le rêve qui les berçait pût s'envoler ! 0 imprévoyance des jeunes années et des jeunes amours! Vous êtes le bonheur vrai, mais vous êtes aussi l'usurier des douleurs !
Stéphen avait terminé alors ses études de droit. Une lettre de sa mère vint lui rappeler l'accomplissement de devoirs qu'il oubliait. La première goutte d'absinthe lui fut versée par celle-là même de qui il ne devait attendre que joie et félicité. Mais la pauvre et sainte femme qui eût donné le restant de ses jours pour épargner une larme à son fils, réclamait de lui le fruit des sacrifices auxquels elle s'était condamnée, jusqu'aux limites de la misère. C'était au tour de l'enfant à faire vivre du pain gagné par le travail, cette mère qui l'avait nourri et élevé du sang de son cœur.
Une immense douleur obscurcit le ciel des félicités de Stéphen, et il se repentit presque d'avoir aimé Marguerite. La voix du devoir paria haut en lui. Après une lutte cruelle il partit, emportant l'espérance de réaliser, un jour, le rêve le plus radieux de sa vie.
A l'heure suprême et solennelle de la séparation, Stéphen et Marguerite en s'embrassant, se jurèrent tout bas de s'aimer toujours.
Pauvres enfants ! ils n'avaient pas mesuré la profondeur de ce mot qui est l'éternité de la terre.
Serment sincère souvent, auquel, cependant, l'une des deux bouches qui le prononce, doit infailliblement manquer le lendemain.
Ce que l'Océan transporta, pendant trois ans, de lettres échangées entre Stéphen et Marguerite ne se pourrait pas compter. Vers la fin de la troisième année, les lettres de Marguerite devinrent plus rares. Une seule de ces lettres nous épargnera bien des explications :
— «Vous êtes bon et indulgent, cher Stéphen, vous ne m'en voudrez donc pas d'avoir interrompu pour si longtemps, notre correspondance. J'ai été si cruellement malade, tout cet hiver, que je n'ai pu répondre à toutes vos lettres qui m'ont fait si fort battre le cœur que peutêtre l'avez-vous entendu de là-bas ? Mais ce qui me console, mon ami, c'est que vous n'avez pas dû douter que ma pensée fût toujours avec vous.
» Il y a tant de choses ici qui me parlent sans cesse de vous ! car je suis à Stréno, où nous passions de si beaux jours.
» Vous souvenez-vous, à droite du château, de ce gros buisson de rosiers où vous avez si souvent déchiré vos mains pour me cueillir des bouquets de roses ? Eh bien ! j'ai fait pratiquer au milieu un charmant bosquet où je viens lire, travailler, rêver et penser à vous. J'ai fait transporter là ce banc que nous avions baptisé du nom de confesseur, parce qu'il était le témoin obligé de nos confidences, et Dieu sait s'il en a reçues ! Je vous assure qu'il n'a point changé de rôle ; car je m'y assieds toujours
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à la place que vous occupiez ; et ne sachant avec qui causer de vous, je lui en parle à ce banc ; et je lui confesse toutes les choses que je dirais à mon cher Stéphen.
» Stréno et le printemps m'ont rendu la santé. Si vous saviez quelle a été ma joie en me réveillant le premier matin, au milieu des arbrisseaux en fleurs ! Pour moi toutes ces fleurs avaient poussé en une nuit ; on eût dit qu'elles étaient tombées du ciel avec la pluie et la rosée, ou plutôt que chaque goutte de rosée et de pluie s'était changée en fleur ! 0 que c'est beau les contes de fée ! Et que n'étiez-vous là?
» Oui, que n'étiez-vous là, mon ami? Vous auriez donné tout de suite tort à maman que j'ai boudée pendant trois jours, et qui m'a fait bien pleurer en me disant que vous ne reviendriez plus en France. N'est-ce pas que c'est bien méchant à elle? Mais elle a ajouté que vous seriez toujours pour moi un excellent frère, et que vous ne m'oublieriez jamais parce que vous avez le cœur parfait. Cela je le crois ; comme je crois également que vous reviendrez. N'est-ce pas que vous reviendrez ?
» J'ai eu un autre petit grief contre ma bonne mère ; c'est d'avoir troublé ma solitude, une fois, en invitant les de La Lampierre qui ont fait un héritage énorme, et vont devenir nos voisins de campagne. Les écus ont poussé pour eux comme les fleurs avaient poussé pour moi. Un matin, en ouvrant leurs croisées, le bruit métallique des pièces d'or est entré chez eux, comme le parfum des jasmins et des roses avait pénétré dans ma chambre. Ces
de La Lampierre, qui ont passé huit jours à la maison, en sont, enfin, repartis depuis hier. Je ne saurais affirmer que je leur aie fait bien bon visage.
» Je ne vous ai jamais dit, et pourrai-je jamais vous dire tout ce que contient mon cœur. Mais lorsqu'on se comprend si bien sans se parler, est-il besoin d'exprimer tout haut la pensée intime de l'âme. Si j'avais exprimé davantage peut-être eussiez-vous cru moins. C'est une douce et grande chose dans la vie, de savoir, de pressentir qu'il existe un être qui vous est plus cher que vous-même, qu'il est un cœur où l'on peut verser toutes ses peines, toutes ses joies, un être qui, — dût le reste de l'univers vous calomnier, vous haïr, — ne ressentirait jamais une pensée dure, ne prononcerait jamais un mot injuste pour vous ; qui vous suivrait dans la pauvreté et la douleur, qui vous sacrifierait tout, de même que vous donneriez tout pour lui. Comment se nomme donc ce sentiment qui élève ainsi le cœur et l'esprit ? — C'est celui que j'éprouve pour vous, mon ami !
» Vous voyez que je vous ouvre mon cœur de tous les côtés , sans mesure. Ce qui part de l'âme pour y retourner s'est-il mesuré jamais? »
Le sens réel et triste de cette lettre qui avait échappé à Marguerite ou qu'elle avait voulu dissimuler sous tant de fleurs, de sourires et de gracieux épanchements , fut le seul au contraire qui frappa Sléphen. Il devina, il pressentit qu'un malheur le menaçait du côté de Marguerite.
— « Vous me parlez dans votre lettre des de La Lampière, — répondait-il à Marguerite; — mon cœur se serre rien qu'à tracer ce nom. Vous me rapportez quelques mots de votre mère qui me donnent le frisson à me les rappeler ! »
Il n'avait vu que cela dans la lettre de la jeune fille. Il avait , à vrai dire, l'œil si exercé à percer les horizons néfastes, qu'il avait quelque chance de ne se pas tromper.
En même temps un malheur réel et positif le frappait en plein cœur. Sa mère mourut, commeil le disait , — « d'une de ces morts qui donnent envie demourir, tant elles sont calmes et saintes. »
Rien ne retenait plus Stéphen dans ce pays que des tombes. Il eut de la peine à se séparer d'elles ; il les alla arroser de ses larmes et y verser ses prières , ces larmes des lèvres et du cœur.
Un seul rosier, un arbre véritable, comme le deviennent quelquefois les rosiers sous le climat luxurieux des Antilles, ombrageaient ces tombes rassemblées. Stéphen mettait un grand soin à le cultiver. Chaque matin , il en arrachait toutes les fleurs et les semait sur les pierres des tombeaux. Il laissait seulement sur les branches un bouquet composé de deux roses épanouies qu'il embrassait en les appelant : « mon père et ma mère » , et trois boutons à peine éclos qu'il appelait : « mon frère et mes sœurs ». Sa triste joie était de baiser ces fleurs , et il lui semblait, en les pressant contre ses lèvres sentir des lèvres de chair collées sur les siennes.
Il paya un culte de trois mois à ces tombes adorées , et partit pour la France. Sur un passé qui n'avait été rempli pour lui que de douleurs et d'épreuves , il jeta le suaire de l'oubli, comme il avait placé l'immensité des mers entre son pays natal et celui où il venait chercher l'espérance de l'avenir.
Cette espérance et cet avenir reposaient sur une chose fragile, l'amour d'une jeune fille !
A peine arrivé à Paris , Stéphen repartit pour Stréno. Il descendit de voiture à peu près à un quart de lieue du château , qu'il gagna à pied.
C'était le soir. A l'entrée de la grille, avant de franchir cette porte qu'il avait franchie tant de fois avec joie , il s'arrêta et s'appuya sur un pan de mur attendant que la fièvre de son cœur se calmât.
L'émotion doublait à mesure qu'il avançait le long de l'allée conduisant au château. Il arriva à la porte du salon , l'ouvrit si doucement que personne ne l'entendit, et entra. Un homme était assis à l'une des extrémités de ce vaste salon , et paraissait absorbé dans la lecture d'un journal. A l'autre extrémité, une jeune femme, conduisait lentement à travers les dédales d'une fine broderie, son aiguille, plus pensive qu'agile en ce moment-là. Les deux lumières et la lampe encapuchonnée d'un abat-jour qui éclairaient les deux personnes que j'ai désignées , ne répandaient qu'une lumière très faible et très douce dans l'appartement , en tout cas circonscrite. En sorte que Steplien qui avail pu pénétrer jnsqu'an
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seuil de ce salon sans être entendu, y put demeurer un instant sans être vu. — En ces deux minutes qu'il resta debout immobile, la main sur le bouton de la serrure, il vécut un siècle. Un monde de pensées traversa son esprit, et il sentit finir sa vie.
C'est alors que faisant un mouvement pour se retirer, le bruit de son pas arriva jusqu'à la jeune femme, plus rapprochée de lui. Elle leva la tête, et poussa un cri en se dressant subitement.
— Stéphen ! — murmura-t-elle — une main appuyée sur le bord du sopha où elle était assise tout à l'heure, et l'autre pressant son cœur qu'elle sentait se briser dans sa poitrine.
Stéphen s'élança vers Marguerite qu'il reçut dans ses bras ; et la pauvre femme laissant tomber sa tête sur l'épaule du jeune homme :
— Ayez pitié de moi, dit-elle d'une voix déchirée par un sanglot.
Puis rappelant toutes ses forces, elle ajouta :
— Je vous présente M. de La Lampière, mon mari. — C'est l'ami de mon enfance, ce frère de mes jeunes années dont nous vous avons si souvent parlé, ma mère et moi, continua-t-elle en désignant Stéphen à son mari.
Un salut froid et digne fut échangé entre les deux hommes. Mme de Stréno étant présente, M. de La Lampière se retira après quelques paroles banales.
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Marguerite, sa mère et Stéphen s'assirent côte à côte, leurs mains se pressant , et causèrent longuement de cette absence qu'avaient remplie de si douluureux événements. Stéphen eut assez de grandeur d'âme et de délicat courage pour ne pas prononcer un mot sur le nouveau malheur qui venait de le frapper comme un coup de foudre. Il s'efforça à ne retrouver dans cette intimité que le temps où Marguerite était sa sœur et n'aimait que lui.
Mais quand il se retrouva seul, en face de ses pensées, quand il repassa toutes les angoisses de celte scène du soir, il sentit son cœur s'abîmer. Il ouvrit sa croisée aux pieds de laquelle s'étendait une vaste prairie semée de gros bouquets d'arbres au sommet desquels se posaient mollement les rayons de la lune, et qui prolongeaient au loin de grandes ombres fantastiques. Stéphen contempla ce spectacle dont la tranquille solennité arracha des larmes à ses yeux ; puis il éleva ses regards au ciel et contempla longtemps les étoiles auxquelles il demanda un peu de leur clarté pour éclairer son âme où il faisait noir comme dans les ombres des grands arbres qu'il avait sous ses pieds.
Stéphen passa la nuit dans celte attitude ; puis quand
l'aube commença de blanchir l'horizon, il écrivit sur un papierce seul mot « Adieu », le laissa sur la cheminée à l'adresse de Marguerite, se fit ouvrir les portes par le premier domestique éveillé et partit.
.11 marcha jusqu'à ce qu'il ne vît plus rien de Stréno. Alors il s'assit sur un pan de terre, aux bords d'un précipice, les deux pieds pendant au-dessus du gouffre. ïl plongea les yeux sur l'abîme dont le fond lui était caché par des broussailles et des morceaux de rochers. Il voulut écarter ces obstacles ; mais il s'arrêta de peur que la profondeur du précipice ne tentât ses esprits en désordre. Il cacha son front dans ses deux mains et se prit à pleurer et à réfléchir. Il mesura de la pensée et du cœur l'immensité du désert qui se déroulait devant sa vie. Une sorte d'épouvante ou d'arnère tristesse, solennelle comme celle du Christ au moment suprême, l'enveloppa, quand il sentit le froid manteau de la solitude tomber sur son âme.
— Désormais, seul au monde ! s'écria-t-il, — et pour toujours autour de moi, le vide, le vide affreux ! Ma jeunesse va s'écouler dans l'abandon, ma vieillesse sera veuve d'affections.... Faut-il me confier à toi, Hasard ? Fatalité, es-tu la seule puissance de ce monde ? Allons, que je devienne ce qu'il vous plaira!...
C'est à peine si le pan de terre sur lequel Stéphen s'était assis pouvait le soutenir ; séparé du sommet du précipice par une large fissure, il s'en détacha tout à coup et entraîna dans l'abîme le pauvre désespéré qui, réveillé
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de ses rêves sacrilèges, poussa un cri de détresse en s'accrochant à une branche, échappa à la mort qu'il demandait, et reconquit la vie dont il ne voulait plus.
Pendant quatre ans, Stéphen ne revit plus Mai guérite ; il ne lui écrivit même pas. Il n'était point resté en France. Il avait parcouru l'Europe tout entière, ^'imaginant que certains chagrins se guérissent comme la coqueluche, par le changement d'air. Il s'efforça d'oublier Marguerite ; c'est ainsi qu'il demandait au ciel de lui arracher du cœur l'image de cette femme qui le poursuivait sans relâche, de lui ôter de la mémoire jusqu'au souvenir de son nom que ses lèvres murmuraient sans cesse. — Ses sens, son cœur, sa pensée, son intelligence étaient morts à tous autres sentiments. Il y a des émotions qui se gravent en l'homme et ne s'effacent jamais ; comme les blessures qui se referment, mais laissent toujours des cicatrices attestant leur existence.
Cependant Stéphen cherchait l'oubli ; il le chercha dans uu autre amour et ne l'y trouva point. L'ancienne blessure se rouvrait et saignait toujours.
On eût dit de sa part un parti pris de sortir triomphant des plus séduisantes épreuves. — Il arrivait d'Italie et était à Marseille depuis deux jours. Un dimanche
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matin , il se promenait sur un des points les plus déserts du port. Il avait pour compagnon de promenade, une femme marchant à quelques pas devant lui. Cette femme avait semblé à Sléphen jeune et d'une rare élégance, sous ses vêtemens de deuil. Il allait atteindre la solitaire promeneuse, lorsque vinrent à passer deux matelots ivres qui, dans leur marche équivoque, heurtèrent la jeune femme si rudement qu'elle glissa et tomba dans l'eau. Sléphen était le seul témoin de cet événement, les deux matelots s'étaient enfuis en riant. Stéphen se jeta aussitôt à la mer et ramena sur le quai la jeune femme évanouie.
Il poussa un cri de surprise en reconnaissant en elle la vicomtesse de G..., une amie d'enfance, créole comme lui, et que le veuvage ramenait des Antilles. Lorsqu'elle eut repris ses sens, et voyant debout devant elle Stéphen, les habits encore mouillés, MmedeG... lui saisit les mains avec force :
— Encore vous, Stéphen ! — s'écria-t-elle — encore vous qui me sauvez !
MQ,e de G..., en effet, avait été arrachée de la mort par Stéphen, un jour que renversée de cheval, elle était trainée par le furieux animal le pied emprisonné dans Tétrier.
Stéphen sortit de chez Mme de G... en sentant les premiers germes sinon d'un amour déjà, du moins d'un attendrissement naissant. Il lui sembla que c'était une volonté de Dieu qui deux fois le faisait le sauveur de cette
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femme. Il ne lutta point contre cet entraînement; si bien que quelques jours après, un mariage était convenu entre lai et M- de G...
La veille du jour où ils durent repartir tous deux pour Paris, Stéphen ouvrit une petite boite où se trouvaient enfermées, comme un trésor, les lettres de Marguerite. Il voulait brûler ces lettres ; mais d'abord il en lut. une, puis toutes et n'en brûla aucune. Quand il eut fini la dernière, il avait les yeux pleins de larmes. Il avait remonté page à page tout le courant de sa vie, et arrivé à la source de ses années les plus belles et les plus fleuries, il avait vu tout-à-coup reparaître devant lui sa Marguerite des temps passés !
Il sortit de ce nouveau combat, mortellement blessé et le cœur submergé.
Le soir même, Stéphen partit seul pour Paris.
Loin donc de s'affaiblir par l'absence et par le secours des passions, l'amour de Stéphen pour Marguerite n'avait fait que s'accroître dans les solitudes où son cœur se repliait.
Après cette dernière épreuve que je viens de raconter et qui parut décisive à Stéphen, il fut épouvanté de l'abîme qui s'était creusé autour de lui. Il avait sondé
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la plaie et l'avait trouvée incurable, alors surtout que la force du devoir et la honte de l'adultère le condamnaient à une éternelle séparation d'avec Marguerite.
De cette sorte, il s'isolait dans cet amour comme dans un mysticisme religieux, et se faisait une glorieuse jouissance de conserver l'image de Marguerite pure, heureuse, peut-être calme. Quand, à ses heures de contemplation sereine, il appelait cette âme aimée, il la voyait venir à lui belle et blanche comme une colombe.
Cet amour mystique mena Stéphen degré par degré jusqu'à l'ascétisme, et un jour il se dit :
— Ou je mourrai, ou je deviendrai fou sous le poids de cet amour. Et, puisque je n'en puis faire le sacrifice à aucun être humain, que ce soit Dieu qui m'offre un refuge où j'oublierai, devant l'austérité d'une sainte mission, cette passion terrestre.
Mais avant que de prononcer le vœu qui devait l'éloigner de la vie commune, Stéphen résolut de revoir Marguerite pour lui presser la main ainsi qu'on la presse à un ami, à l'heure d'un lointain voyage. Cette fois, il ne redoutait point de se trouver en présence de Marguerite ; il pouvait, à l'abri de son énergique résolution qui lui
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donnait presque déjà un caractère sacré, affronter ce dangereux bonheur.
Quelques mots annoncèrent son arrivée prochaine, et il partit.
Depuis la nuit que Stéphen lui avait adressé son fatal adieu, Marguerite avait compris qu'elle était malheureuse. Elle avait compris aussi que Stéphen devait souffrir, car elle mesurait sa douleur à la sienne, et la trouvait immense.
Ce n'était pas son mari qui pouvait la consoler et lui rien faire oublier du passé.
M. de La Lampière était un gentilhomme campagnard débauché. — Si nous voulions écrire un roman où les contrastes dussent excuser la passion , nous pourrions charger son portrait de toutes les laideurs possibles , morales et physiques. Nous n'avons aucun intérêt à le faire, aucun besoin; il nous suffit de constater l'absence, chez If. de La Lampière, de toutes les qualités que Marguerite n'avait point trouvées en lui et qui eussent pu la consoler.
La pauvre enfant ne murmura jamais une plainte.
Mais pendant les longues journées qu'elle passa seule, sans même apercevoir son mari que ses plaisirs entraînaient loin du château , la malheureuse versa bien des larmes. Le ciel lui avait même refusé un entant. Elle consumait son existence dans la prière , les pleurs , et les souvenirs d'un passé dont les suaves regrets l'écrasaient.
Nulle mauvaise pensée n'avait eu accès dans son cœur.
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Elle avait su gré à Stéphen de s'être éloigné d'elle ; mais elle n'avait sacrifié son amour qu'à la rigidité des devoirs ; elle avait, comme Stéphen le sien , conservé cet amour endormi et intact au fond de l'âme.
Le jour où la lettre de Stéphen arriva, Marguerite était couchée , atteinte d'une fièvre ardente. Son œil cave , sa voix qui n'était plus qu'un souffle épuisé, l'effrayante maigreur de son corps , tout annonçait une dissolution prochaine.
Elle poussa un cri de joie inexpliquée en recevant la lettre de Stéphen et remercia Dieu , en lui demandant , pour la première fois , depuis cinq ans , de la laisser vivre assez de temps pour revoir Stéphen.
Lorsque Stéphen arriva à Stréno, M. de La Lampière en était absent depuis plus de trois semaines, et la mère de Marguerite à Paris où des affaires importantes l'avaient appelée pour quelques jours. Il n'y avait, auprès de la pauvre jeune femme qu'une vieille garde, sa nourrice.
Quand le vide se fait autour de nous, dans la vie, il est impitoyable.
Au bruit des pas de Stéphen, Marguerite poussa un faible cri et s'évanouit. Stéphen en entrant dans la chambre demeura stupéfait. Hélas! de toutes ses beautés,
Marguerite n'avail conservé que l'épaisse forêt de ses cheveux blonds et ses magnifiques dents blanches. — Une pensée de rage s'éveilla dans le cœur de Stéphen ; il ne put contempler sans frémir, un spectacle aussi navrant.
Il était tombé à genoux au bord du lit, en saisissant une main froide qu'il colla à ses lèvres. Il resta ainsi agenouillé jusqu'à ce qu'il sentît cette main presser légèrement la sienne. La vie était revenue.
Quel contraste dans les temps! Stéphen abîmé, en ce moment, dans la douleur, reporta naturellement un rapide regard sur le passé, où il revit fleurir les charmants souvenirs de sa fraîche et heureuse jeunesse. Il se rappela le jour où, sans témoins, dans une chambre mystérieuse et à demi obscure, agenouillé comme il venait de l'être aux pieds du lit de Marguerite, il avait pris une de ses mains dans les siennes, et avait avoué pour la première fois, à la jeune fille effrayée, cet amour qui, après tant de promesses, de joies et de fleurs, aboutissait à des larmes et à la mort prochaine.
0 tristes envers des feuilles de la vie! Vous êtes les fantômes des belles années de la jeunesse, des rêves, des illusions ! Si l'on savait ce que demain nous ménage d'amers regrets et d'amers retours, on ne sourirait même pas au soleil d'aujourd'hui !
Stéphen ne put se défendre, au spectacle même de cette navrante réalité, d'éprouver une joie surhumaine. Pressant contre son cœur la tête de la jeune femme :
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— Marguerite! — s'écria-t-il — Marguerite ! toutes les angoisses dont j'ai été abreuvé pendant quatre années, ont disparu devant ce moment de douloureuse félicité que je viens d'éprouver! Je vous ai revue... tout est oublié!...
— J'allais mourir, mon ami, — murmura Marguerite en tournant son pâle visage vers Sléphen — votre présence que je n'osais plus espérer, m'a rendue la vie!... Oh ! je suis bien malheureuse, allez ! — Approchez-vous donc plus près de moi.... Votre venue a été comme un soleil qui a ranimé mon cœur éteint. Je retrouve la force de parler, écoutez-moi : je ne dis cela qu'à vous seul , Stéphen, je suis bien à plaindre!... Je me tais devant ma mère, devant mes amis... On me croit bien malade, en voyant dépérir ce pauvre corps.... Personne ne sait où est le véritable mal que je cache,.. Il est là — fit-elle en portant la main à son cœur. — C'est mon amour pour vous, cet amour que vous avez surpris un jour et qui ne m'a point quittée, c'est mon amour qui me tue!... Loin de vous, il a duré comme si vous étiez toujours resté à mes côtés.... Vous avez l'âme noble, grande et courageuse, Stéphen, vous avez fui... merci !...
La pauvre femme s'arrêta faute de souffle, et laissa retomber sur l'oreiller sa tête pâle; ses lèvres entrouvertes étaient immobiles; ses yeux se fermèrent, mais pas assez pour ne point laisser passer deux larmes qui glissèrent le long de «es joues décharnées. Les larmes ne trouventelles pas toujours passage?
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Stéphen la contempla sans prononcer une parole, sans faire un mouvement pendant tout le temps que dura cet assoupissement. Marguerite en rouvrant les yeux, lui dit, comme si elle continuait une conversation :
— Voilà trois ans, mon ami, que je suis ainsi. Stéphen s'était comme recueilli pendant le silence que
venaient d'interrompre ces dernières paroles de Marguerite. Il fit un effort, rassembla toute son énergie, et d'une voix qu'il rendit aussi ferme que possible :
— Nous n'avons plus que quelques heures à nous appartenir, Marguerite, écoutez mes dernières volontés : quand je serai parti, oubliez-moi ; car ma pensée ne vous appartient plus... Et le moment de cette séparation entre nous va venir ; à l'approche de la nuit je partirai... Vous êtes brisée aux douleurs de la vie, un effort de plus, un peu de courage, de la volonté surtout. Oubliez-moi, mon amie, il le faut; qui sait! peut-être un jour serez-vous heureuse. Moi, je suis las de lutter contre la tempête. Vous avez un port où vous réfugier, qui peut se faire hospitalier à votre cœur ; moi, je n'en avais pas ! — Merci ! Marguerite d'avoir été si grande dans cet amour. Vous m'avez aimé comme je vous ai aimée... Le passé de ma vie a donc été plein à déborder... Dans l'avenir il n'y aurait pour nous que honte, remords et larmes, il faut nous séparer.
Cette fois encore Stéphen s'enfuit de Slréno, et il ne s'arrêta qu'après avoir perdu de vue le château. Il passa devant ce fatal précipice où il avait failli trouver la mort
STÉPHEX ET MARGUERITE. 259
qu'il avait demandée. Un sourire grave et austère courut sur ses lèvres. Il leva les yeux au ciel, puis les tourna dans la direction de Stréno. Deux grosses larmes sillonnèrent ses joues, son pied se détacha lentement du sol, et enfin il prit le chemin de Paris sans plus détourner la tête....
Un ami m'a dit avoir rencontré dans un bien pauvre village des Alpes, un prêtre respecté, adoré de son troupeau. C'était un homme jeune encore, mais brisé par les fatigues, et par les privations.
— Figurez-vous, lui dit un paysan, que souvent notre curé n'a pas une chemise à se mettre sur le corps. Et il faut, en vérité, que ce soit un inspiré du ciel, car dans notre village on n'avait jamais pu souffrir de robe noire. Il y a dix ans qu'à cette même place où je vous parle, un prêtre fut lapidé. Celui-là a conquis toutes les âmes, et quand il nous parle de Dieu, c'est à croire qu'il l'a vu et qu'il a été envoyé ici par lui.
Le paysan mena mon ami visiter le curé qui le reçut avec une exquise cordialité. En le quittant, il comprit comment son troupeau s'était attaché à lui.
Le bon prêlre du pauvre village, s'échappa une fois ou
260 LE MÉDA ILLIER.
deux pour aller revoir les habitants de Stréoo. Tout était changé sous ce toit désolé. M. de La Lampière était rentré, un jour, blessé par une balle que la maladresse d'un chasseur lui avait logée dans la cuisse. Contraint de garder la maison par suite d'une amputation, ayant sous les yeux le spectacle des vertus admirables de Marguerite, il se laissa charmer; et son cœur enfin converti, rendit un hommage tardif et sincère à cette âme digne de tant d'amour.
Quand le bon prêtre vint visiter Slréno. Marguerite avait présenté fièrement et en souriant, à ses baisers les têtes blondes de deux charmants enfants.
Voici, en vérité, une histoire bien triste !
Quelques-uns de mes amis, à qui celte aventure était connue, en ont tiré toutes sortes de conjectures morales et physiques. — xMoi, j'en ai accepté cette conclusion :
De même que la trop grande lumière, en frappant une vue délicate, éblouit et aveugle les yeux, de même je crois qu'une subite et trop vive émotion, en frappant l'âme, l'éblouit également.
J'ai pour moi l'opinion de Montaigne : « De vray, ditî) il, l'effort d'un desplaisir, pour estre extrême, doibt
202 LE MÉDAILL1ER.
>) estonner toute l'àuie et lui erupescher la liberté de ses » actions. » Selon son procédé habituel, Montaigne cite à l'appui foule d'exemples, et notamment celui de ce seigneur allemand qui reconnaît dans un héros de champ de bataille son fils tué en faisant a excessivement bien de » sa personne. » Pendant que tous les assistants se livraient à la douleur, « luy seul (le père) sans rien dire, » sans ciller les yeux se teint debout, contemplant fixe- » ment le corps de son fils ; iusques à ce que la vehe- » mence de la tristesse ayant accablé ses esprits vitaux, » le porta roide mort par terre. »
« Toutes passions qui se laissent gouster et digérer, » ajoute plus loin Montaigne, ne sont que médiocres. »
Mon ami Lucien, le héros de cette histoire, eût pu servir d'argument aux démonstrations de Montaigne.
Et d'abord, laissez-moi, s'il vous plaît, vous présenter Lucien.
Il est de très bonne compagnie, spirituel, élégant de manières et de mise, fort instruit, très galant, un peu original, naïf, plein d'illusions, grave, rêveur et romanesque, à la manière des chevaliers d'autrefois.
Un des côtés les plus singuliers de son caractère est celui-ci : qu'il n'a jamais gardé une maîtresse, — si charmante qu'elle fût, — durant plus de quinze jours. Quand il arrivait cà trois semaines de fidélité, il disait partout qu'il commençait à se noyer, et demandait à grands cris la perche. Or la perche, pour lui, c'était les deux bras blancs d'une femme.
Ce n'était point précisément légèreté d'humeur chez Lucien. Il prétendait qu'un homme doit conserver son cœur et sa constance pour la réalité de ses rêves (quand il la rencontre) — une manière de virginité que la femme définitivement aimée est en droit de réclamer. — Avaitil raison de penser ainsi ? — Passons.
En conséquence de quoi il soutenait qu'en s'attachant pendant un mois à une maîtresse, on risquait de lui laisser prendre logement dans un coin de ce cœur à garder intact, — qu'au bout de trois mois, une bonne moitié était habitée, — et qu'enfin, après une année, il n'y avait plus place pour y abriter personne.
Lucien avait essayé des maîtresses sur tous les degrés de l'échelle sociale ; il était franc jusqu'à ne promettre jamais à aucune d'elles plus qu'il ne devait et ne voulait tenir. Lucien était doec, malgré son expérience en cette matière, ce qu'on appelle un cœur neuf.
Il a des yeux bleus superbes, illuminés d'un regard plein de douceur, et de beaux cheveux noirs. Il n'avait dans sa vie, par une bénédiction du ciel, éprouvé aucun chagrin sérieux (il avait perdu sa mère en venant au monde) en sorte que sur son front on ne trouvera pas de sillon précoce. 11 a vingt-huit ans au moment où je vous le présente.
Je vous ai dit tout-à-1'heure que Lucien a de l'esprit. Cher lecteur, permettez-moi une digression à laquelle vous m'entraînez vous-même...
De l'esprit ! qu'entend-on par là ?
Peut-être seriez-vous tout aussi embarrassé que moi s'il fallait répondre nettement. Et pourtant, il vous est arrivé, ce n'est pas douteux, de vous écrier que tel ou tel a bien de l'esprit, sans que vous ayez été capable de définir pourquoi il a de l'esprit, et ce que c'est que cette chose qui séduit tant de monde !
Vous me direz bien : — Voyons , alors , comment vous nous prouverez que votre ami Lucien a de l'esprit.
J'avoue mon embarras, car en fin de compte, l'esprit est la chose dont on parle le plus, en en ayant le moins, tout en croyant en avoir prodigieusement. — Où est-il, en effet? — Où le trouver définitivement?
On a tant prétendu qu'en France l'esprit courait les rues, qu'il en est résulté que l'esprit, ayant pris la chose au mot, a fui les salons où on ne le rencontre que par occasion. Il en est résulté encore, qu'à force de courir les rues il a fini par en garder toutes les habitudes ; et ayant un peu trop vécu dans les ruisseaux, il se trouve crotté jusqu'à l'échiné, et sent parfois trop les mauvais iieux
qu'il fréquente. Voilà ce que c'est que de l'avoir mis à la porte !
— Mais qu'est-ce donc que l'esprit ? me demanderezvous encore une fois.
Je vais vous répondre par des faits.
Quand je vois un homme prendre la parole, ne la point quitter pendant deux heures d'horloge, et débiter une foule de mots sonores sans suite, j'entends dire autour de moi : — C'est vraiment un garçon d'esprit ! — L'esprit, est-ce donc le bavardage ?
Peut-être.
Un homme entre dans un salon, débitant un volume de méchancetés sur vos meilleurs amis ; on rit à gorge déployée, on applaudit, et tout le monde de dire : — Qu'il a donc de l'esprit, ce garçon ! — L'esprit, est-ce donc la méchanceté, la haine, la calomnie, la jalousie, la bave?
Souvent.
Voici M. X, un homme grave, qui rit rarement. Il est modeste et ne parle que quand il y est forcé, et lorsque les occasions sont bonnes. Mais toutes les fois qu'il ouvre la bouche, les paroles qui en tombent sont douces, bonnes, affables, et font sourire agréablement les personnes qui l'entourent. — L'esprit, demanderez-vous, est-ce donc aussi la bienveillance et la douceur?
Pourquoi pas?
Voici un autre M. X qui lit beaucoup, écoute très-bien quand les autres parlent, mais n'écoute que ceux qui parlent bien. Puis, à un moment favorable et selon son
monde, il récite avec un certain aplomb ce qu'il a lu, répète avec beaucoup d'adresse ce qu'il a entendu, et chacun s'écrie : — Que voilà un homme qui raconte avec esprit ! — L'esprit, est-ce donc aussi la mémoire ?
Quelquefois.
Ainsi de suite. Vous pouvez prendre l'une après l'autre toutes les qualités, l'un après l'autre tous les vices qui se confondent dans le cœur de l'homme, et le font ressembler à la chaudière des sorcières de Macbeth, et tout ce que qualité ou vice produit peut être de l'esprit, ou du moins en peut on tirer de l'esprit.
L'esprit est donc, en résumé, une chose qui peut être en tout et partout, qui peut venir de tout et aller à tout. Le tout est d'en avoir, et de ne pas chercher à en montrer quand on n'en a pas, ce qui est peut-être encore une manière d'en avoir beaucoup.
Quel était, au milieu de tout cela, l'esprit de votre ami Lucien? — me demanderez-vous.
Il en avait de toutes les sortes, et aurait pu, comme tant d'autres, en tenir boutique.
Quelqu'un de nous le lui conseilla même, un jour.
— Oh ! que non pas ! répondit Lucien ; si je me mets à faire commerce d'esprit, je me sais si dépensier, prodigue, et généreux, que je mangerai infailliblement mon fonds. Pour vivre ensuite, il me faudra demander remboursement à ceux qui puisaient, sans compter, à ma caisse ; alors on fera courir le bruit qup je suis ruine, pi on me déclarera on faillite. Ou bim je serai obligé de
recourir aux emprunts, et les usuriers de l'esprit escomptent trop cher; et puis ces dettes-là ressemblent aux dettes criardes , elles sont tous les matins pendues à la sonnette de votre appartement ou à la cloche d'un feuilleton. On croit vivre de ces emprunts là, on en meurt, et bêtement, à petit feu.
Un soir, nous sortions ensemble de l'Opéra. Appuyé sur mon bras, Lucien regardait nonchalamment onduler un flot d'épaules blanches, de diamants, de toilettes exhalant un parfum et un éclat à donner le vertige. Le regard de Lucien ne trahissait pas la moindre émotion en face de ce spectacle étourdissant. Les plus ravissantes femmes l'effleuraient sans qu'il laissât échapper un seul geste de surprise ou d'admiration ; et le plus souvent, il les poursuivait avec d'inplacables sarcasmes. Si je ne l'avais connu moqueur avant tout, je l'eusse accusé de mauvais goût.
Tout à coup, je me sentis presser le bras avec force ; je me penchai vers Lucien pour répondre à son appel : il étak pâle, ses lèvres tremblaient ; et en suivant la direction de son regard, je le vis ardemment attaché sur une jeune femme froidement posée devant lui, immobile
268 LE MÉbAILLlEH.
à ce moment-là, calme, et insoucieuse des longs bravos qui murmuraient autour de sa beauté.
Lucien s'approcha si près d'elle, que son front toucha presque les épaules de la jeune femme. Même insouciance de la part de celle-ci, même calme... Au moment de franchir le vestibule du théâtre, un petit souvenir glissa de ses mains. Par un geste rapide, Lucien le ramassa et disparut comme un voleur qui eût trouvé un paquet de billets de banque.
— Allons ! dis-je en me trouvant seul, voilà une aventure qui se noue ; j'en saurai le commencement demain.
Le bijou, en effet, ne me semblait pas être tombé par mégarde; cela m'avait tout l'air d'un rendez-vous.
Le lendemain, j'allai de grand matin chez Lucien. Il était dans la même toilette que la veille. A la pâleur et à la fatigue de ses traits, je jugeai qu'il avait passé la nuit blanche. Au moment où j'entrai, il était appuyé sur une table, la tête entre les deux mains comme en rêverie. Le souvenir reposait sur la table.
— Eh ! bien, Lucien, lui dis-je, je viens savoir le premier chapitre de votre roman ?
— J'ai passé, me répondit-il, la nuit dans l'attitude où vous me voyez.
— A quoi faire ?
— A bâtir mille conjectures.
— Sur qui ? et sur quoi ?
— Sur ce bijou-là. C'est un mystère dont il s'agit de
LE SIXIÈME FEUILLET D*0H SOUVENIR. 2t>9
trouver le mot, dit-il en me présentant le petit souvenir ; il est charmant, vous voyez....
— Que renferme-t-il ?
— Examinez-en d'abord l'extérieur.
La nacre était d'une blancheur et d'une pureté irréprochables ; elle était enrichie d'un fermoir ciselé d'un travail exquis. Et sur une des faces, resplendissait un beau cygne en or, aux ailes déployées, un chef-d'œuvre de FromenMIeurice.
— Ouvrez maintenant, me dit Lucien, et feuilletez; arrêtez-vous au sixième feuillet.
J'y lus ceci :
« L'amour n'est qu'un mot inventé par les hommes, » un masque qui recouvre leur débauche et leurs maud vaises passions. J'ai vingt-quatre ans, et j'ai déjà vu, » le nombre bien compté, deux cent vingt-trois hommes » à mes pieds, tous aussi menteurs et aussi sots les uns )) que les autres ; mon cœur ne s'est point ému sous le » regard d'un seul d'entr'eux. Si l'amour est une vérité, » il faudra bien qu'un jour elle luise dans mon àme î » Heureux, alors, celui sur lequel un pareil jour se lè- » vera ! Rencontrerai-je un homme à qui faire cette joie » incomparable ? — J'en doute, mais qu'il vienne , je le » bénirai î »
— Après ? demandai-je à Lucien. N'avez-vous trouvé rien de plus, une carte ?...
— Rien.
— Je vous croyais en meilleure fortune.
270 LE MÉDA1LLIER.
— Je l'avais craint ; mais, Dieu merci ! cela n'est pas.
— Qu'allez-vous faire ?
Lucien ne répondit pas. Il se leva brusquement, sonna un domestique, et lui parla à voix basse ; puis, il ajouta plus haut :
— Vous répondrez que je suis parti pour Londres, depuis hier ; enfin vous ne laisserez point entrer. — Pardonnez-moi, mon cher, reprit-il en se retournant vers moi.
— Qu'allez-vous faire ? lui demandai-je de nouveau.
— Ma réponse est dans les ordres que je viens de donner a ce domestique... Vous avez peut-être compris.
— Parfaitement ; c'est-à-dire que vous êtes amoureux.
— Il faut que cela soit, en vérité ; car aucune des femmes que je rencontrais, depuis quinze jours, ne m'avait fait oublier un seul instant...
— Celle que vous venez de congédier?
— Précisément. Et il se trouve qu'en ce moment, j'ai l'esprit fort préoccupé, et le cœur aussi je crois, à en juger par certaines émotions que je n'avais jamais éprouvées et que je redoutais. Avez-vous remarqué qui l'accompagnait ? reprit-il tout à coup.
— Un jeune homme de bonne mine. Ils sont montés ensemble en voiture.
— Merci, moi je n'ai vu qu'elle ; ses beaux et longs cheveux blonds, ses blanches épaules, ses grands jeux bleus pleins de lumière.
Lucien relut alors la page écrite du souvenir, qu'il
LE SIXIÈME FEUILLET l>U\ SOUVENIR. 27 1
referma et glissa sur son cœur. Puis me tendant la main.
— Adieu, cher ami ; revenez me prendre demain soir, nous irons à l'Opéra. Personne n'entrera ici que vous. Et si vous la rencontrez, ne la suivez pas, ne la regardez pas; vous en pourriez devenir amoureux aussi. Adieu!
Il n'y avait pas à en douter, Lucien parlait sérieusement. J'avoue que ce diable de petit bijou et son contenu, m'occupèrent bien singulièrement; je ne savais m'expliquer pourquoi.
Il faut vous dire que j'aimais Lucien comme un frère ; et avec un intérêt tout fraternel, je calculais les chances d'une aventure, légère en apparence, mais qui menaçait de devenir sérieuse. Enfin le soir arriva ; je me présentai en tremblant chez Lucien. Il était prêt.
— Partons, me dit-il; il est de bonne heure, raison de plus; je pourrai voir arriver le monde et l'apercevoir plus facilement ainsi. Vous ne savez rien, vous ne l'avez pas rencontrée?
— Non.
— Tant mieux ! je souhaiterais de toute mon âme qu'elle fût restée invisible au reste de l'univers. J'en suis déjà jaloux ; et si je désire la voir ce soir, c'est afin de lui défendre de se montrer en public.
— Vous devenez fou, mon ami.
— C'est en vérité très possible, je m'en crois capable. Lucien demeurait à dix pas de l'Opéra ; pendant le
court trajet que nous fîmes de chez !:;; nu théâtre, il ne
272 LE M Éb A ILLIER.
prononça pas une parole. A peine fûmes-nous arrivés dans la salle qu'il tourna aussitôt les yeux vers une loge dont la porte semblait prête à livrer passage à quelqu'un. Julien poussa un cri et s'appuya sur mon bras pour ne point tomber. La belle inconnue venait d'entrer.
— Qui l'accompagne ? me demanda-t-il.
— Un demi- vieillard, lui dis-je; et avant-hier c'était un jeune homme.
J'accentuai beaucoup ma phrase, espérant que mon observation produirait sur l'esprit de Lucien l'impression que je voulais.
— Tant mieux! répondit-il.
— Et voici, lui dis-je bas à l'oreille en lui désignant un personnage qui venait de s'asseoir à nos côtés, son cavalier de l'autre soir.
Je ne réussis pas davantage. Lucien pour toute réponse me serra la main sans détacher son regard de la loge. Pendant ce temps, j'examinai la contenance de mon nouveau voisin. Elle était à ne s'y pas tromper, celle d'un amoureux dépité et congédié. Il promena sur l'inconnue un œil de colère qui essayait d'être dédaigneux, affecta de lorgner les femmes, puis disparut tout à coup.
— Mon ami, dis-je à Lucien, elle est seule, le demivieillard est parti.
— C'est bien ; je vais la retrouver, ne me quittez pas. 11 sortit, je le suivis.
Un moment après, Lucien apparaissait sur le seuil de la loge. Tremblant, pâle, immobile, il se tint quelques
minutes devant la dame étonnée. Il voulut essayer de parler, mais la voix lui manqua. Sa poitrine se gonfla, deux larmes imbibèrent ses paupières ; il porta la main à son front et tomba évanoui,
— Madame, dis-je rapidement à l'inconnue qui se leva très effrayée, trouvez-vous ici après demain, de grâce ; je vous expliquerai ce mystère.
J'emportai dans mes bras Lucien sans connaissance. A deux pas de la loge, je rencontrai notre voisin de l'amphithéâtre, tîn indicible sourire effleura ses lèvres. Il me glissa en passant sa carte, que je pris machinalement et sans trop m'expliquer pourquoi. J'y lus le nom du vicomte de B***.
L'évanouissement de Lucien dura une grande heure. Je ne saurais vous dire quelle tristesse flottait sur son visage, quand il se vit dans son appartement. A l'égarement de ses yeux , on comprenait qu'il cherchait à se rendre compte s'il ne sortait pas d'un rêve. Il promena un lent regard autour de la chambre ; puis se tournant vers moi :
— Au moins, avez-vous sauvé le souvenir? me demanda-t-il.
2/4 LE Mi 1) VIII, IKK
Je le lui présentai; il le pressa avec frénésie sur sou cœur et sur ses lèvres.
— C'est du poison, me dit-il, je le sens ; il n'importe. El dussé-je en mourir, je veux m'enivrer jusqu'au bout !
Peu à peu cette surexcitation d'enthousiasme se calma ; un abattement général y succéda, et Lucien s'endormit d'un sommeil assez tranquille. La fièvre ne le tenait point encore, ce qui m'inquiéta. Je profitai de ce moment de répit pour récapituler les événements de la soirée, et j'avoue que je n'eus pas le temps de m'étonner de la singulière nature des émotions de Lucien. Elles éveillèrent dans mon cœur une tendre pitié; et à les considérer de plus près, avec le microscope de ma profession, je me pris à trembler pour cette organisation que je savais faible d'ailleurs. Je craignis qu'une seconde secousse ne vînt à l'ébranler complètement. Que faire? contraindre Lucien à ne point tenter de revoir cette femme était une chose impossible. Les rapprocher l'un de l'autre, me paraissait d'une égale impossibilité.
S'il vous en souvient, j'avais donné un rendez-vous à l'Opéra à l'inconnue. Je ne doutais pas qu'elle n'y vînt. Il y avait dans toute cette affaire quelque chose de mystérieux qui devait piquer sa curiosité, peut-être bien sa vanité de femme ; ces deux causes étaient plus que suffisantes pour la décider.
Mais une fois là, que lui dire? Gomment lui expliquer cette folle passion de mon ami ? Quel accueil me fera-
t-elle ? Et puis il me faudrait au moins ce souvenir ! Lucien n'était pas homme à me le confier, surtout sachant l'usage que j'en devrais faire. Enfin, pour comble d'embarras, en portant la main à mon gousset, j'y trouvai cette carte du vicomte de B*** que j'avais totalement oubliée. Que signifiait cela ? Un duel ? Au diable ! J'avais bien assez d'affaires comme cela !
Lucien avait dormi d'un profond sommeil jusque vers le matin, où la fièvre commença de le prendre. Je m'en réjouis. Le calme apparent de ses sens m'inquiétait un peu pour la tête ; je fus bien aise que l'orage éclatât à l'extérieur. J'aurais voulu ne lui point parler de son aventure, éviter qu'il en causât ; il n'y eut pas moyen. Plusieurs fois je m'étais approché de son lit, et toujours il pressait convulsivement entre ses mains le petit souvenir. Je guettai son réveil avec anxiété ; il ouvrit enfin les yeux.
— Vous êtes là, mon cher docteur, dit-il en arrêtant son regard sur moi.
Je vous ferai observer que jamais Lucien ne me donnait ce litre de docteur que lorsqu'il se sentait malade ; aussi s'empressa-t-il d'ajouter :
— Je crois que j'ai une fièvre abominable.
— Voilà pourquoi j'exige que vous restiez couché pendant huit jours au moins.
— Huit jours ! mon Dieu, y songez-vous? mais je ne pourrai pas la voir. . . .
— Le grand mal !...
— Vous ne comprenez donc pas que je l'aime ! son image a illuminé mon sommeil toute la nuit....
— Eh bien ! alors, dormez toujours ; autant la voir comme cela qu'autrement. Il y a tant de femmes qui gagnent à être vues ainsi... et peut-être celle-là plus qu'aucune autre !
— Je me suis rêvé au ciel avec elle....
— Voyez l'avantage !... en réalité, vous rencontreriez peut-être un enfer à ses côtés; et ce n'est, à coup sûr, pas la peine de vous précipiter tête basse dans le feu...
Lucien se tut un moment ; un sourire mélancolique plissa le coin de ses lèvres. Il leva lentement les yeux sur moi, et me montra sans rien dire le petit souvenir qu'il avait toujours entre les doigts, fit un signe de tête, et s'enfonça violemment sous sa couverture. J'entendis alors des sanglots qui me brisèrent le cœur.
Je m'approchai de lui en lui adressant quelques paroles douces et amicales. Il me tendit la main.
— Vous étiez cruel tout à l'heure, me dit-il ; pour un ami, vous me parliez sur un ton....
— Allons, Lucien, faisons la paix et calmez-vous ; j'ai quelques malades à voir aujourd'hui, je vais m'acquitter de ce devoir, et je reviens bien vite près de vous. Je vous laisse à la garde de votre vieux Landry.
Nous nous serrâmes la main et je sortis.
A mon retour , Lucien dormait. Landry me rendit compte qu'en mon absence, son maître avait été fort agité, et qu'il avait eu un moment de délire où il étendait les bras dans le vide comme pour y embrasser quelque chose qu'il ne trouvait point. Alors il se prenait à pleurer, puis couvrait de baisers le petit souvenir qu'il tenait toujours à la main.
Le pauvre bonhomme me contait cela les larmes aux yeux, et avec force malédictions contre les femmes qu'il accusait, en masse, de l'état dans lequel se trouvait son maître.
Ce Landry était un ancien domestique du père de Lucien. Après avoir vu naître notre jeune ami et mourir le père, il était resté fidèlement attaché au fds.
Jusqu'au lendemain, il n'y eut rien de nouveau dans la crise de Lucien. Je songeais à mon rendez-vous à l'Opéra, me gardant bien d'en parler à mon pauvre malade, et cependant souhaitant de toute mon âme avoir le souvenir sur lequel je comptais beaucoup pour mon entrevue avec l'inconnue.
Je redoutais que Lucien ne vînt à se rappeler que c'était jour d'Opéra. — Ni conseils, ni ordre, rien n'aurait pu l'arrêter ; il ne m'en avait heureusement pas encore parlé. Etait-ce une tactique de sa part ? Il ne m'avait
278 MB MÉDAILLIKR.
plus dit un mot de la jeune dame. Redoutait-il mes sarcasmes?... Je le pense.
iMais comment faire pour m'emparer du souvenir? Lucien le tenait toujours étroitement serré entre ses doigts. Le lui demander, il n'y fallait pas songer. Le hasard me favorisa. Lucien s'endormit vers le soir. Je profitai de ce sommeil pour commettre mon larcin projeté, et je m'enfuis rapidement. Il était tard déjà quand j'arrivai à l'Opéra. L'inconnue y était , bien entendu ; seule, j'y avais compté, et dans la même loge que l'avant-veille. J'entrai, je fus bien accueilli, on m'attendait.
Jusqu'alors je n'avais fait qu'entrevoir les traits de cette femme. J'en avais saisi l'ensemble rapidement et comme à la volée. En ce moment, j'admirai en détail toutes ses beautés, et j'avoue que je n'avais nulle part rencontré encore un type plus irréprochable : quelque chose de céleste et d'idéal. Je fus comme ébloui, et je compris du premier coup le débordement du cœur de Lucien. Il y avait dans un seul des regards de cette créature plus qu'il n'en fallait pour consumer l'âme et la raison d'un homme.
Je compliquai l'embarras de ma position par l'examen extatique auquel je m'abandonnai.
J'avais complètement oublié ce que je venais faire dans cette loge; je ne voyais et n'entendais plus rien. Pendant dix minutes au moins, je demeurai dans un ravissement voisin de la stupidité, ne trouvant pas une parole à dire.
Ce qui m'étonna suprêmement, ce fut le calme et l'aisance de cette femme, qui, couvée par le regard d'un homme, paraissait se soucier si peu de l'admiration qu'elle excitait, ne faisant pas un geste, pas un mouvement qui trahît son trouble, ni montrât chez elle la moindre coquetterie. Jugeant qu'il était temps de rompre un silence qui menaçait de durer indéfiniment, elle me frappa légèrement la main de son éventail, comme on ferait à un homme endormi, et me dit, d'une voix dont la douceur chanta dans mon âme :
— Mais, monsieur, la soirée se passera sans que je sache le mot du mystère que vous vouliez m'expliquer.
Je m'éveillai pour ainsi dire à ce moment, rouge de honte ; je levai les yeux sur l'inconnue : un ineffable sourire venait d'éclore sur ses lèvres. Ce sourire était plein d'indulgence. Il m'enhardit.
— Mon Dieu ! madame, lui répondis-je, c'est que je...
— Vous me regardiez, n'est-ce pas? dit-elle en interrompant ma phrase, je m'en suis aperçue, aussi vous en ai-je laissé le temps. Cela ne m'étonne ni ne me touche, je vous assure, j'y suis habituée; ainsi, point de madrigaux, je vous prie, épargnez-les-moi. J'en ai les oreilles rebattues. Ils ne vous vaudraient pas même un remercîment de ma part. Nous sommes ici pour causer à' affaires ; vous avez la parole, je vous écoute.
280 LE MÉDAILL1UR
— L'autre soir, madame, un jeune homme s'est évanoui à la porte de votre loge.
— C'est la fin d'un commencement que vous ne dites pas, parce que sans doute vous comprenez que je le devine. Ce jeune homme est devenu amoureux de moi, et ce premier enfantillage l'a conduit à un second.
— Vous appelez cela un enfantillage, madame ?
— Il est vrai que ceci est un peu plus grave que d'habitude.
— Si grave, madame, que mon pauvre ami est, à cette heure, étendu dans son lit, et menacé d'une fièvre cérébrale.
— Vraiment ! il y a complication alors , dit-elle en baissant les yeux ; — et comprimant aussitôt un mouvement involontaire de compassion, elle reprit en souriant : — pourriez-vous m'expliquer l'origine de cette passion?...
— Il y a cinq jours, madame, lundi dernier, au sortir de l'Opéra, Lucien vous aperçut sous le péristyle du théâtre. Ses yeux, et pour la première fois de sa vie, no-, tez bien ceci, madame, pour la première fois de sa vie son cœur en même temps que ses yeux furent éblouis de votre beauté. Je le sentis chanceler à mon bras ; et à ce moment quelque chose glissa de votre main....
— Un petit souvenir en nacre....
— Qu'il ramassa précipitamment et emporta avec lui.
— Me le rendra-l-il ? demanda l'inconnue en rougissant.
— Plût à Dieu qu'il l'eût fait aussitôt, Madame ! Ce bijou renfermait... je n'oserais dire du poison, mais ce qu'il fallait pour faire perdre la tète à tout homme, jeune, ardent, enthousiaste et plein de cœur, comme l'est mon ami Lucien. Je ne fais pas son éloge en ce moment, je dessine son portrait.
— Il s'appelle Lucien, votre ami ? me demanda-t-elle d'une voix presque tremblante.
— Oui, madame, il se nomme Lucien de La Marche.
— Je l'avais remarqué tout près de moi, mais sans y prendre garde. — Il est donc bien enthousiaste, votre ami? fit-elle tout à coup et du ton d'une personne distraite et visiblement préoccupée.
— Et de plus, il en est à son premier amour — répliquai-je.
— Quel âge a-t-il donc? — demanda-t-elle en souriant.
— Vingt-huit ans.
— Bon Dieu! sommes-nous donc en un temps de miracles? ou bien M. de La Marche, est-il un héros de roman pastoral ? Oh ! mais cela devient intéressant, savezvous! Tournez la page, je vous prie, et continuons l'idyle....
Sous ce ton leste et dégagé d'une femme sans cœur
282 LE MÉDÂILL1ER.
et sans pitié, se cachait une émotion qui tenait encore trop de la curiosité pour être bien sincère. — Le serpent n'était pas sous les fleurs du proverbe, il était sous de vilaines épines dont les pointes commençaient de s'émousser cependant.
Je ne pris pas garde à ce jeu où je voulais croire que la cruauté était étrangère, et je continuai ainsi :
— Je vous disais donc, madame, que Lucien n'a plus abandonné ni jour ni nuit ce souvenir et aujourd'hui, pendant son sommeil, je le lui ai dérobé.
— Vous l'avez ? me dit vivement l'inconnue. Je retirai de mon gousset le bijou de nacre.
— Rendez-le-moi, dit-elle.
— Si je ne le rapportais à Lucien, Madame, il me tuerait. C'est un vol que j'ai commis.
— Alors, prêtez-le-moi, pour un instant seulement.
Je le lui présentai. Elle l'ouvrit nonchalemment et se mit à lire le fameux sixième feuillet.
— Je m'aperçois, dit-elle froidement, que j'ai commis une erreur dans mon addition, une erreur d'un chiffre ; et je tiens essentiellement à la corriger... Au lieu de deux cent vingt-trois il faudrait mettre deux cent vingt-quatre.
— Oui sait, Madame, s'il ne faudrait pas attendre. Elle releva brusquement la tête, referma le souvenir et
fixa sur moi un regard que j'aurais pu croire colère. 11 ne peignait que l'étonnement.
— C'est que rien que cela, ajoutai-je. pourrait le faire mourir.
Elle ne répondit pas et me rendit le petit souvenir intact. J'observai qu'elle devenait de plus en plus rêveuse. Son sourire, demi moqueur, avait disparu de ses lèvres ; l'éclat de ses yeux s'était un peu obscurci ; tout son visage portait les traces d'une préoccupation bien visible ; ses poses étaient quelquefois embarrassées ; sa voix avait même une petite vibration émue lorsqu'elle me dit :
— Cependant je souhaiterais fort ravoir ce bijou. M. de la Marche me le rendrait-il... si... je le lui... demandais ?
Elle prononça ces dernières paroles en hésitant, et j'avoue que mon embarras devenait extrême. Je commençais à m'inquiéter, en vérité, sur la nature du rôle qui semblait m'écheoir. Mais je me fortifiai en songeant que j'étais médecin, et qu'il y allait de la vie de mon ami le plus cher.
Les notables changements, les brusques gradations que j'avais surpris en si peu de moments dans le caractère, le cœur et les paroles de cette jeune femme, me poussèrent à ne vouloir point abandonner la partie sans apprendre, sinon tout, au moins ce qu'il était possible de savoir sur le compte de ce mystère enveloppé de satin et de velours. Je pris des détours d'écolier pour lui demander la chose la plus simple du monde, — c'est-à-dire son nom. Elle me répondit se nommer Césarine. — Ce n'était pas assez. Etait-elle veuve on mariée ? Je posai la question qui resta sans réponse, ou du moins un — « Que vous imporle? » éteignit ma curiosité.
2S4 LE MEDAILL1ER.
— Il est un point, cependant, madame, lui dis-je, sur lequel j'ai besoin absolument d'être éclairé.
— Qu'est-ce encore ? fit-elle.
— Auriez-vous l'obligeance extrême de m'expliquer pourquoi le vicomte de B... qui vous accompagnait, lundi dernier, m'a remis, pour moi ou pour mon ami, sa carte que voici , au moment où j'emportais Lucien évanoui.
— Je ne lui ai jamais donné ce droit, vous pouvez m'en croire, répondit-elle en portant la main à son cœur.
Dans le cours de la conversation, j'avais eu occasion de dire à Césarine combien j'aimais Lucien , et le double titre d'ami et de médecin auquel je lui étais attaché. Aussi, après un moment de silence qu'elle employa à rêver, elle me dit :
— Monsieur, je vous rends votre liberté ; retournez auprès de votre malade ; tachez de le guérir, et amenezle moi quand il voudra bien me rendre mon souvenir. Mais venez me donner de ses nouvelles.
— Ici?
— Ou ailleurs... dit-elle en tremblant. Prêtez-moi votre bras ; j'ai besoin de rentrer chez moi : je me sens triste et fatiguée.
LE S 151 II ML FEUILLET ÎM'X SUIVENIR. 2K.">
Nous nous levions pour sortir, lorsque la porte de la loge, légèrement entrebaillée, ce dont nous ne nous étions pas aperçus, s'ouvrit brusquement, et Lucien apparut, pâle, haletant, essoufflé. Césarine retomba sur son siège, la tête appuyée sur son beau bras.
— Sortons d'ici, dit-elle, car j'étouffe.
— Voici votre souvenir, dis-jeà Lucien. Je vous quitte et je vais vous attendre chez vous.
Un moment Lucien resta fori embarrassé devant Césarine. Enfin il vainquit son émotion, mais il ne trouva point autre chose à dire que ceci :
— Vous alliez sortir, madame, me ferez-vous l'honneur d'accepter mon bras comme vous vouliez prendre celui de mon ami?
— Jusqu'à ma voiture, répondit-elle, j'y consens. Lucien n'était pas homme à perdre son temps ; aussitôt
il monta dans son coupé, et de toutes les jambes de son cheval, il suivit la voiture de Césarine. On arriva au haut de l'avenue des Champs-Elysées. La voiture s'arrêta devant une élégante maison encadrée dans quelques arbres. Une dernière fois avant de descendre, Césarine passa sa tête par la portière, manœuvre dont elle s'était assez souvent acquittée tout le long du chemin, bien qu'elle
280 LE MÉDAILL1ER.
ignorât cependant qu'elle fût suivie. Aussitôt que le marchepied fut abaissé, Lucien écarta violemment le laquais et tendit la main à la jeune femme qui laissa involontairement échapper cette phrase qu'elle n'avait eu certes que l'intention de penser :
— Je m'en doutais ! — Puis : merci, Monsieur, ajoutât-elle avec une grâce parfaite.
— A demain, répondit Lucien en lui baisant la main, à demain, madame, ici chez vous à huit heures.
Et il s'éloigna rapidement.
Césarine le suivit un moment du regard ; mais elle frissonna en voyant glisser dans l'ombre, tout près d'eux, assez près pour avoir entendu ce rendez-vous, une sombre figure qu'elle reconnut pour être celle du vicomte.
En arrivant chez lui où je l'attendais, Lucien se jeta comme en délire dans mes bras, et me couvrit de caresses. Je n'avais pas droit de m'attendre à ces témoignages de tendresse ; je redoutais au contraire cette entrevue. Lucien, je devais le croire, ne me pardonnerait pas d'avoir profité de son sommeil pour lui dérober son souvenir, et de m'être rendu secrètement à l'Opéra
Qui sait même s'il ne me supposerait pas de perfides
LE SIXIÈME FEUILLET DLJX SOITVEXTR. 287
intentions ! Au lieu donc d'un orage de colère, j'essuyai en ce moment un déluge d'amitié. Quand cette tempête fut un peu calmée, Lucien se laissa tomber dans un fauteuil, recueillit sa respiration et s'écria :
— J'avais tout entendu, mon ami : l'oreille appliquée contre la porte de la loge, j'ai espionné vos paroles ; elle m'aime, cette femme !
— Je crois, repondis-je, avoir saisi les premiers symptômes de quelque chose d'équivalent.
— Tenez, reprit Lucien en tirant de sa poche un pistolet, j'étais allé là pour vous tuer. Cela vous étonne ? Que diable aussi vous avisez-vous de me soustraire sournoisement ce bijou qui m'est si cher ? J'ai cru que vous m'aviez trahi ! Pardonnez-moi, ami. — 11 me tendit la main. — Quand je me suis éveillé, continua-t-il j'étais furieux ; j'ai battu Landry, mon pauvre Landry, s'il ne dormait, j'irais l'embrasser.
Le vieux serviteur passa la tête par la porte...
— Vous voilà revenu, M. Lucien, et content ? dit-il — je vous pardonne ; dam ! vous étiez si fort en colère !.. .
Lucien tint parole, et donna une accolade à son bon Landry.
— Tenez, demandez-lui ce que j'ai fait ensuite ? J'ai tout brisé ici, pendule, porcelaines ; et si je vous avais tenu sous ma main en ce moment-là, vous auriez, mon cher, passé un mauvais quart-d'heure.
— J'en sais quelque chose, grommela Landry en se frottant les épaules.
288 LE MKDVII.I.IKR
— Elle m'aime donc! s'écria Lucien en faisant mille sauts d'enfant dans la chambre. Mais je ne m'explique pas cependant comment ce sentiment a pu lui naître tout à coup ; car enfin elle ne m'a vu qu'évanoui, et certes je devais être ridicule à ce moment-là!
0 profonds mystères, mystères effrayants du cœur de la femme ! qui vous sondera jamais? — 0 labyrinthe ! où est le fil conducteur? — Dans ce perpétuel problême de l'amour, qui peut dire s'il aura raison ou tort ? S'il va droit son chemin ou s'égare au milieu des ténèbres ? — Le sait-on ? — C'est affaire de hasard d'arriver au but ou de le manquer, sans cause apparente. Personne n'est capable d'assurer son sort à cette partie ; s'il gagnera ou perdra ? Je ne parierais pas plus du côté d'un honnête homme que du côté d'un coquin, ni pour un homme d'esprit contre un sot. Le roi tourne et les atouts vont aux mains que l'on soupçonnerait le moins quelquefois. C'est tout au plus s'il reste la suprême ressource de faire sauter la coupe. — Et encore ! — Les cartes ont trompé plus d'amoureux qu'elles n'en ont favorisé !
Lucien de la Marche était donc bien naïf de s'étonner qu'une femme sans cœur peut-être, à coup sûr sans passion jusque-là, l'eût aimé tout à coup, pour ne l'avoir vu qu'insolent une première fois, évanoui à la seconde rencontre, et à moitié fou à la troisième.
Pendant plus d'un quart-d'heure, Lucien se promena à grands pas dan? la chambre sans prononcer une paroK
Puis il vint s'asseoir contre la cheminée, ses dents claquaient, le frisson courait par tout son corps.
— Vous avez la fièvre, lui dis-je.
— Je le crois, docteur.
— Alors couchez-vous, afin de pouvoir aller à l'Opéra lundi.
— Lundi ! s'écria-t-il, en faisant un bond au bout de la chambre. Lundi ! mais demain donc ?
— Demain ? qu'est-ce que cela veut dire ?
— Cela veut dire qu'elle m'a donné un rendez-vous, ou me l'a laissé prendre, ce qui revient au même.
Et Lucien me raconta la scène de la voiture. J'avoue que je fus pris d'un serrement de cœur, et je ne sais quelle vague inquiétude me traversa l'esprit. Le vicomte de B*** me revint en mémoire. A cet homme j'attachais une idée fatale. Il me faisait peur au milieu des pages de ce roman ébauché ; je le voyais malgré moi apparaître lugubrement, comme un traitre de mélodrame, et pour en assombrir le dénouement.
— Vous irez à ce rendez-vous ? demandai-je avec inquiétude à Lucien.
— Si j'irai ! — s'écria-t-il — Si j'irai ! Ah ! ça ! mais me prenez-vous pour un enfant?
Je ne tins pas compte de cette fiévreuse exaltation ; et je posai tout froidement à Lucien cette question :
— Lorsque vous êtes sorti de l'Opéra, vous n'avez pas remarqué que personne se soit approché de Césarine ?
— Et qui donc, moi lui donnant le bras, eût osé la regarder seulement ? — répliqua-t-il avec fierté.
— Lorsque vous lui avez présenté la main à la porte, continuai-je, vous n'avez-pas pris garde, si dans l'ombre, à quelques pas de vous, tout près peut- être, un homme ne vous observait pas ?...
— Je ne sais, pour Dieu, pas pourquoi vous prenez à tâche de me contrarier dans cet amour, s'écria Lucien avec une véritable colère. Voilà que maintenant, par de perfides insinuations, vous voulez me rendre jaloux ! Cordieu ! M. le docteur, je n'entends pas qu'on insulte cette femme devant moi.
— Je n'insulte personne, mon bon ami, mais je veille sur vous. Répondez-moi seulement si vous n'avez aperçu personne ?
— Personne, répliqua-t-il; et si quelqu'un d'ailleurs eût fait mine de rôder autour nous, j'avais sur moi l'arme que je vous ai montrée tout à l'heure.
— Peste ! vous êtes un amoureux dangereux !...
— D'ailleurs, j'étais tellement ébloui par l'éclat de cette main blanche et fine qu'elle me donna à baiser, que j'étais incapable de rien voir.
— Joignez à cela l'obscurité.
— Ses deux yeux éclairaient l'ombre comme deux soleils.... J'aurais vu, je irai rien vu....
— C'est bien ! Néanmoins, repris-je, en lui montrant le pistolet, vous me parliez tout à l'heure de cette arme.
LE SIXIEME FEUILLET t)Vx SOUVENIR. 201
n'oubliez-pas de vous en munir demain ; je ne vous laisserai pas partir sans vous avoir revu.
À cinq heures, le lendemain, j'étais chez Lucien. Je le trouvai (pauvre garçon) dans un état d'agitation extrême. Landry que j'avais rencontré dans l'antichambre, m'apprit qne son maître avait passé la nuit à se promener de long en large, et qu'il avait souvent prononcé mon nom en y accolant des épithètes peu flatteuses. — Que lui avez-vous donc fait, me disait le pauvre bonhomme ? Cependant il a manifesté deux ou trois fois dans la journée le désir de vous voir.
Aussitôt que j'entrai, Lucien me sauta au cou. Le pauvre garçon tremblait de tous ses membres ; une sueur froide inondait son front. On voyait nager dans ses yeux au milieu des larmes qui les inondaient, une joie indicible.
— Aujourd'hui, dans trois heures, je vais la voir, s'écria-t-il : la voir ! comprenez-vous cela ? Et chez elle ! seuls, en tête-à-tête. C'est à peine si mes jambes peuvent me soutenir ; on dirait qu'elles fléchissent sous ie poids de ce bonheur! Sentez-vous bien cela, mon ami? Se trouver là tout d'un coup transporté aux pieds d'une femme qu'on aime; aspirer la flamme de ses yeux, la voir sourire, l'entendre vous dire qu'elle vous aime, mais c'est à se croire au ciel, mon cher ami, c'est à en perdre la raison, c'est à se tuer après ! Comprenez-vous bien tout cela ?
Et Lucien sautait, m'embrassait, se jetait sur son lit,
292 LE MÉDA1LLIER.
comme eût fait un enfant qui court à un plaisir, pour la première fois de sa vie.
— Et si vous saviez, reprit -il, tous les beaux projets qui ont germé dans ma tête ! Quel avenir j'ai caressé ! Quels rêves dorés et tout parfumés de fleurs mon âme a entrevus!... Mais vous restez calme et froid à m'écouter, comme si mon bonheur vous attristait !
Tant de joie me faisait mal en effet. Mes inquiétudes de la veille avaient doublé, je cherchais un détour adroit pour les faire partager à Lucien. Il coupa court à mes réflexions, en s' écriant tout à coup :
— Gardez-vous de vos allusions injurieuses d'hier, car vous me feriez bondir comme un lion dans cette chambre.
Le moment du départ approchait ; Lucien s'oublia dans une sorte de recueillement, et ne m'adressa plus une parole.
Sept heures sonnèrent ; il se leva.
— C'est étonnant, me dit-il en s'appuyant contre la cheminée, je me sens presque défaillir.
Les libertins, les blasés, les débauchés ne connaissent pas et semblent ne comprendre point ces émotions, ces craintes, ces évanouissements du corps et de toutes les
facultés à l'approche d'un rendez-vous, en présence d'une femme aimée et désirée. Ils vont à l'amour, ou l'attendent en esprits forts, et en sceptiques, le chapeau sur la tête, le cigare à la bouche, la plaisanterie aux lèvres, et en reviennent comme on sort de table ; — ainsi que des athées qui entrent dans une église, se moquant du respect de ceux qui s'inclinent, en passant, devant l'autel, du tremblement des doigts qui effleurent le goupillon d'eau bénite, de l'onctueux recueillement des dévots se dirigeant vers la sainte table. — L'amour est une religion, ses pratiques sincères imposent, intimident, et ont leur solennité qui frappe d'une espèce de terreur les vrais dévots, c'est-à-dire les vrais amoureux. Je comprenais la faiblesse de Lucien à ce moment.
— Allez, lui dis-je, que le dieu de l'amour et le dieu du ciel, qui vaut mieux, vous protègent! Je vous attends
— Il partit. — Je me jetai dans un large fauteuil, et je m'endormis, souhaitant ne faire point de mauvais rêves.
Transportez-vous aux Champs-Elisées. Depuis une heure Césarine, en dépit du grand froid et du vent qui soufflait, était à sa fenêtre, épiant chaque son, chaque
pas, chaque bruit. Huit heures venaient enfin de sonner à la pendule, lorsque la voiture de Lucien s'arrêta à la porte.
A ce moment, on eût pu voir un homme se glisser dans l'ombre de la nuit avec précaution, puis saisissant l'instant où Lucien traversait la chaussée, se jeter traîtreusement sur lui. Le malheureux chancela et tomba percé d'un coup de poignard, sans qu'il ait eu le temps de se défendre, ni même de pousser un cri. L'assassin en même temps courut vers une chaise de poste à cinquante pas de là, le postillon fouetta ses chevaux, qui partirent au grand galop.
Vingt minutes après, Landry m'éveilla en déposant sur le lit le corps ensanglanté de son maître, et il s'écria, en se cachant le visage de ses deux mains :
— Bonté divine ! Monsieur, ils me l'ont tué. J'effectuai le premier pansement. Lucien revint à lui...
mais en proie à un délire affreux.
— Savez-vous, demandai-je à Landry, comment cela s'est passé ?
Il me raconta ce que vous venez de lire.
— Et vous n'avez pas pu arrêter l'assassin ?
— Il s'est sauvé à toutes jambes ; et j'étais d'ailleurs occupé à relever ce pauvre enfant. Je songeai à crier à l'assassin qu'il n'était plus temps ; la chaise de poste avait filé comme le vent. Il eût été peut-être prudent de transporter Lucien dans la maison de cette dame, je ne sais pourquoi je n'ai pas osé... je me méfiais.
— Le coupé est il encore attelé?
LE SIXIÈME FEUILLET dYx SOUTENIR. 295
— Oui, monsieur.
— Restez avec Lucien, voici tout ce qu'il faut lui faire prendre; je vais sortir, je serai de retour bientôt.
Je me rendis à l'adresse du vicomte de B..., sur le compte duquel tous mes pressentiments se changèrent en certitude, lorsqu'on m'eut apprit qu'il était parti le malin pour l'Italie. Je me rendis bien vite chez Gésarine.
— Serait-il plus malade? me demanda-t-elle aussitôt — que ce soit vous qui veniez au lieu de lui ?
— Mais il a été assassiné... madame.
— Assassiné ? mort ?
— Non pas, mais dangereusement blessé ?
— Où?
— Sous vos fenêtres ; il y a une heure ...
— Par qui ?
Elle n'eut pas le temps d'entendre seulement le nom de l'assassin soupçonné; elle était évanouie. J'assistai, alors, au triste spectacle d'un de ces désespoirs immenses, comme les femmes seules sont susceptibles d'en avoir. Et à travers les sanglots arrivaient jusqu'à mon cœur les protestations d'un violent amour. En ce moment une femme de chambre lui apporta une lettre qui renfermait l'horrible révélation que voici :
« Madame, deux heures après mon départ de Paris, » que je quitte pour toujours, vous recevrez ce billet. » Probablement, alors, on sera en quête de l'assassin de » M. Lucien de La Marche. Cet assassin, c'est moi. Je » me suis réservé le plaisir de vous l'apprendre de ma
29f> LE MÉDA1LLIER.
» propre main ; c'est la plus sûre vengeance que j'aie pu » tirer des tortures que vous m'avez infligées, et de l'a- » mour que vous avez accordé à cet homme, en même » temps que vous faisiez de moi un martyr. J'avais sur- » pris le rendez-vous que vous lui aviez donné pour ce » soir ; et j'avais juré que ce rendez-vous n'aurait pas » lieu. Personne ne sait la route que j'ai suivie, et le » nom nouveau sous lequel se cache le vicomte de B***. »
— Je veux voir Lucien, s'écria Césarine en se relevant.
— Gardez-vôus-en, madame; votre vue produirait sur lui une émotion qui le tuerait peut-être.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle en joignant les mains et en tombant à genoux. Mon amour lui a été fatal ! Dieu m'a frappée et c'est justice. Lucien, pauvre victime de mon fol orgueil ! Ah ! il fallait du sang pour arroser la première fleur éclose dans mon âme !
Césarine me raconta sa vie. Mariée tout enfant à un fat qu'elle méprisait, et qui mourut dans une orgie, elle devint veuve à vingt ans. Les hommages ne lui avaient pas manqué, mais elle avait reconnu que nul homme sur la terre n'était digne de son amour, et que le ciel semblait avoir entassé au fond de son cœur un trésor d'af-
LE SIXIÈME FEUILLET d'un SOUVENIR. 207
fections qu'elle allait offrir à Lucien, le seul homme qui eût touché son âme,
J'eus peine à retenir mes larmes devant ce désespoir. Césarine me pressant les mains :
— Vous pleurez aussi, Monsieur, s'écria-t-elle ; vous pleurez , oh ! vous comprenez donc ma douleur, vous sentez donc tout ce que je souffre ! Dites-moi alors , dites-moi si je puis vivre sans lui, si je puis demeurer ici pendant qu'il se meurt peut-être là-bas : faites-le-moi donc voir, mon Lucien ; faites-le-moi voir une fois, une seule, et puis j'attendrai que vous me le permettiez encore. Emmenez-moi avec vous, je me cacherai dans une chambre voisine, et puisque vous craignez que ma présence ne lui fasse mal....
— Vous le tueriez, interrompis-je....
— Eh bien ! continua-t-elle, je profiterai d'un moment où il sommeillera, je le verrai au moins ; il ne saura pas que je suis là.... Au nom du ciel, emmenez-moi, prenez pitié de ma douleur....
Ebranlé partant de larmes, j'allais céder à ses prières; elle m'entraînait déjà, lorque la porte de la chambre s'ouvrit : Lucien vint tomber devant Césarine.
— Que je meure à ses pieds ! mes yeux sur ses yeux, murmura-t-il ; et de ses deux bras il enlaça les genoux de la jeune femme....
Césarine couvrait de baisers la belle tête pâle de Lucien, appuyé sans mouvement et presque sans vie sur ses genoux^ Ses yeux à peine entrouverts, ternes, sans
298 LE M ED A ILLIER.
éclat, semblaient lutter contre la mort. Le dernier rayon qui y flottait s'éteignit tout à coup, il roula sur le parquet, immobile et tenant entre ses dents un des pans de la robe de Césarine.
Sa blessure venait de se rouvrir et le sang coulait en abondance. Landry et moi, nous parvînmes à placer Lucien sur un lit. Sa blessure, je vous l'ai dit, n'était point mortelle ; nous étancbâmes le sang, et le pansement une fois effectué le malade revint à lui.
La pauvre Césarine, agenouillée au pied du lit, priait et pleurait, que c'était à fendre le coeur. Un peu de lumière illumina les yeux de Lucien. Quant il vit Césarine à son chevet, il baisa tendrement sa main en la pressant sur son cœur. Ce fut la dernière lueur de raison qui brilla en lui. Le corps guérit, mais l'âme point, hélas !
Jusqu'au dernier moment, Césarine fut sublime de dévouement, de tendresse et d'affection.
Aujourd'hui Lucien est dans une maison de fous.
Jamais le petit souvenir ne l'abandonne; et il le tient sans cesse entre ses mains. Toujours le nom de Césarine est sur ses lèvres ; il ne le prononce pas sans qu'un frémissement ne lui courre partout le corps. Il ne recon
naît personne, pas même moi. Une fois Césarine le visita ; j'avais compté sur cette entrevue, ce fut un vain espoir : il ne la reconnut pas non plus.
Il est un coin du jardin de la maison de santé où Lucien croit rencontrer sa bien-aimée ; il y passe des heures agenouillé devant une image qu'il ne voit point, qu'il enlace de ses bras, et ses baisers se perdent dans le vide.
Une après-midi de l'année 1720, deux hommes à cheval, — l'un se tenant à distance respectueuse de l'autre, — gravissaient lentement le versant d'une colline séparée par une gorge profonde, de la chaîne la plus escarpée du Jura.
Celui des deux cavaliers qui marchait en tête, semblait endormi dans ses réflexions. A peine se donnait-il le soin de diriger sa monture, dont le poitrail écumeux attestait que la pauvre bête avait dans les jambes une longue route. Aussi allait-elle d'un pas mesuré et en prenait-elle
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tout à son aise. De temps en temps son sabot, gris de poussière, rencontrant un caillou, ses jarrets hésitaient. Alors seulement le cavalier se réveillait de sa torpeur, ramassait machinalement les brides, et enfonçait ses éperons dans les flancs du cheval qui, habitué à ce manège depuis trois jours, se contentait d'éventer sa croupe avec les lrangesde sa queue, sans rien changer pour cela à son allure nonchalante.
Disons quelques mots de ce voyageur mélancolique.
C'était un jeune homme de trente-cinq ans environ ; d'une beauté mâle et d'une élégance exceptionnelle, même sous ses habits souillés par la route. Il avait la minefière, mais d'une fierté tempérée en tout temps par une douceur charmante, et que les dispositions d'esprit où il se trouvait rendaient, comme on dit, intéressante. Il avait l'œil bien ouvert, le regard humide et tendre ; sa lèvre supérieure cachée par une moustache fine et bien taillée d'habitude , se contractait souvent sous la corrosité d'un sourire amer et dédaigneux. Toute cette beauté, qui avait fait grand bruit à Versailles, était voilée en ce moment par une tristesse étendue à la fois sur le visage et le cœur du jeune gentilhomme.
Il s'appelait le comte Philippe de Sabran. et était colonel de dragons. Il avait conquis ses éperons d'honneur dans la campagne d'Espagne, sous les ordres de M. le maréchal de Vendôme. On saura tout a L'heure par quelle suite de circonstances, il avait depuis huit jours, fui tout à coup Paris et Versailles, où il tenait le rang qu'on ao
corde toujours à un gentilhomme de bonne naissance, de bravoure éprouvée, et que les femmes avaient mis en évidence.
Le second voyageur, celui qui suivait Philippe, était un valet, ou pour mieux dire, un demi-valet, une sorte de confident intime, que la guerre avait rapproché du jeune comte, et que les aventures de garnison avaient dressé on ne peut plus convenablement. Bouteselle (ainsi il se nommait) était quelque peu cousin de Sganarelle.
Il n'avait point pris aussi philosophiquement que son maître le parti de la retraite. Les regards hébétés et peu satisfaits qu'il promenait autour de lui, indiquaient assez que la solitude et le silence qui l'enveloppaient ne paraissaient pas fort de son goût. De temps à autre, il haussait les épaules en poussant de longs soupirs très significatifs ; puis il éprouvait des accès de colère se traduisant en grands coups d'éperons dont il ensanglantait les flancs de son cheval. Souvent même il se retournait comme pour envoyer un regret à Versailles et à Paris, qui étaient, hélas î bien loin derrière lui.
La nuit arrivait; de grands voiles de deuil commençaient à couvrir l'horizon. Le sommet des montagnes n'était plus guère accessible à l'œil de nos deux voyageurs, et la plaine qui serpentait à leurs pieds était comme noyée clans l'obscurité. Cette grande mélancolie dont tous les cœurs un peu endoloris se sentent saisis aux heures où la nature s'éteint, amena deux larmes sur
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les paupières de Philippe, et un juron sur les lèvres de Bouieselle.
Les deux cavaliers étaient parvenus à un point où la route se bifurquait. Philippe s'arrêta très indécis et regarda tout autour de lui avec inquiétude. Il appela Bouteselle.
— Te souviens-tu bien de l'itinéraire qu'on nous a tracé? dematda-t-il à son valet.
— Pas le moins du monde, M. le comte.
— Tues un sot, répliqua le maître.
Bouteselle courba la tête.
— Voyons, reprit Philippe avec un peu d'humeur, faut-il tourner à droite ou bien à gauche ?
— M'est avis que nous ferions mieux de donner en arrière, et de nous en revenir sur nos pas.
— Si tu me parles encore de cela, je te jette au fond du premier précipice que je rencontrerai. Tiens-toi pour averti.
Bouteselle ne souffla plus mot.
Philippe s'impatientait déjà, lorsqu'il avisa un jeune enfant de la campagne s'en revenant de la cueillée, une poignée d'herbes sous le bras et un fagot de branches sèches sur l'épaule. Philippe l'appela. Le jeune gars s'approcha si près du cheval, que celui-ci se mit à brouter le paquet d'herbes, pendant que M. de Sabran, à demipenché sur ses arçons, questionnait l'enfant.
— Dis-moi. petit, v a-t-il loin encore d'ici au manoir de Vireraolle?
— Cela dépend , monseigneur ; il n'y a pas loin pour celui qui connaît bien la route ; mais pour quiconque ne sait pas les secrets de tous les sentiers, il y a de quoi se promener pendant trois jours au galop d'un bon cheval. C'est comme pour trouver le chemin du château de Montvert.
— Qu'est-ce que le château de Montvert? demanda Philippe avec une sorte d'inquiétude.
— Le pendant de Viremolle, mon gentilhomme ; c'està-dire un fantôme de pierres que personne n'a jamais habité et dont personne n'ose approcher, tant on en a peur. Est-ce que monseigneur y va?
— A Viremolle, oui. Et peux-tu m'enseigner exactement la roule ?
L'enfant, toujours pendant que le cheval de Philippe lui dévorait ses herbes, entra dans des explications tellement embrouillées sur le nombre de sentiers à prendre à droite, sur ceux qu'il fallait suivre à gauche, le tout s'enchevêtrant pêle-mêle, que Philippe, pas plus que Bouteselle, n'y comprit rien.
— Je défierais, marmotta Bouteselle , le diable luimême de ne pas s'égarer dans un pareil écheveau de fil. Tenez, monsieur le comte, je persiste à dire que nous aurions plus court à retourner sur nos pas.
Philippe feignit de n'avoir pas entendu, et s'adressant de nouveau au jeune paysan :
— Veux-tu gagner deux écus, mon gars ?
L'enfant , étourdi de la question , ouvrit des yeux
énormes qu'éblouissait la vue des deux pièces d'argent. L'émotion lui avait coupé la parole. Il se contenta de répondre par un signe de tête.
— Eh bien ! reprit Sabran, tu vas nous servir de guide jusqu'à Viremolle.
— Bien volontiers, monseigueur ; je marche en avant.
— Ah ! fit le comte, dis-moi, rencontrerons-nous sur la route quelque précipice?
Bouteselle se dressa subitement sur ses étriers, et frissonna de la tète aux pieds.
— Oh! oui, répliqua l'enfant, deux ou trois, très profonds même.
— C'est bien, et en route. Toi, Bouteselle, passe devant moi, pour que l'idée ne te vienne pas de retourner sur tes pas... •
Bouteselle comprit toute la portée de ces mots. Il savait par expérience que Philippe était homme à tenir ce qu'il promettait ; il l'avait éprouvé plus d'une fois. Il se confia à la Providence, tout en basant beaucoup d'espérance sur la disposition morale dans laquelle se trouvait son maître.
Le jeune paysan ouvrait donc la marche, Bouteselle le suivait immédiatement, et Philippe fermait le cortège. Ils s'enfoncèrent tous trois dans une série de sentiers plus ou moins frayés. Il n'y avait pas cinq minutes qu'ils cheminaient ainsi, que Philippe était retombé dans sa mélancolie, en abandonnant à son cheval le soin de ie conduire. La vie extérieure avait de nouveau disparu de lui. Quant
LK PONT IXVISIUKK. 507
à Bouteselle, il épiait d'un œil inquiet tous les accidents de la route; il était évidemment poursuivi par le cauchemar du précipice. Tout à coup, apercevant à quelques pas en avant un entonnoir de verdure et des cimes d'arbres à ras du sol, indice certain d'un gouffre dont il ne se souciait pas de connaître la profondeur, — il se pencha vers le jeune paysan qui se tenait à la tête de son cheval, et lui dit tout bas à l'oreille :
— C'est un précipice, n'est-ce pas, que nous avons là devant nous ?
— Et un fameux encore, répliqua l'enfant. On raconte que le dernier seigneur de Viremolle y jeta dans la même journée, deux paysans qu'il avait surpris braconnant sur ses terres.
— Jésus-Maria î pensa Bouteselle en s'essuyant le front, le dernier seigneur de Viremolle était le grandpère du comte Philippe. C'est une monomanie dans cette famille de tuer les gens par les précipices. . .
Puis une idée sublime parut lui venir ; et, se penchant de nouveau vers le jeune paysan :
— Veux-tu gagner un écu en sus de ceux que mon maître t'a promis?
— Ce n'est pas de refus, murmura l'enfant, qui se familiarisait à ce genre de bénéfices.
— Eh bien, arrête-toi, dis au comte que tu es fatigué, je proposerai de te prendre en croupe, et tu accepteras.
— Et vous me donnerez un écu pour cela?
— Comme je te le dis.
508 LE MËDA1LLIER.
— C'est trop de mon goût pour que je refuse.
Ce qui fut dit fut fait. Et une fois que Bouteselie eut rais l'enfant en croupe :
— Comme cela, pensa-t-il, si le comte persiste dans sa monomanie de me jeter au fond du précipice, il reculera devant l'idée d'y enterrer ce pauvre enfant avec moi.
Mais Philippe ne songeait plus ni à Bouteselie ni aux précipices. Après une demi-heure de marche, ils s'arrêtèrent, Le jeune paysan descendit de cheval, montra du doigt au comte les tourelles noircies du manoir de Viremolle se dessinant sur un fond de ciel sombre et plein d'orages, reçut d'une main reconnaissante les trois écus qui lui avaient été promis, et redescendit en courant les sentiers qu'il venait de gravir.
Maître Trivelet, le régisseur de Viremolle, entendant des pas de chevaux sur le pavé sonore de la cour, arriva en toute hâte armé d'un flambeau. Philippe mit pied à terre, jeta la bride de son cheval à Bouteselie, et prenant familièrement le bras du régisseur, il entra dans la grande salle du manoir.
— Eh bien! maître Trivelet, cela vous étonne, n'estce-pas, de me voir ici?
— J'avoue, monsieur le comte, qu'il y a lieu. Je ne m'attendais pas à ce qu'un jeune homme de trente-cinq ans, beau, brave, riche, fût jamais venu s'enterrer dans un château délabré, inhabité depuis deux générations.
— Enterrer ^st le mot, répondit Philippe en promenant ses regards sur les murs froids et dépouillés de la
LE POXT INVISIBLE. 509
la pièce où il se trouvait ; — car ce château m'a tout l'air d'un tombeau ; mais c'est pour cela que je l'ai choisi. Je voulais un abri où je fusse assuré d'être seul.
— Oh ! bien seul, monsieur le comte, répondit maître Trivelet; pas un voisin à plus de cinq lieues à la ronde.
— Et quel est ce voisin le plus rapproché?
— Le château de Montvert.
— Inhabité à ce qu'on m'a dit.
— Moins habité encore que celui-ci , monsieur le comte ; il n'y réside que des corbeaux, des chouettes, des rats, et peut-être bien des loups.
— J'aime autant cela.
La conversation finit là. Maître Trivelet ayant essayé de la ranimer par quelques mots auxquels Philippe ne répondit même pas, comprit qu'il fallait se retirer. Il salua jusqu'à terre et sortit.
Le nouvel hôte de Vireraolle recommença l'inspection de l'appartement ; tout lui parut si triste, si froid, si navrant, qu'il poussa un soupir où il y avait peut-être un peu de regret de sa résolution accomplie, mais à coup sûr un reproche amer contre la cause de cette résolution.
— Ah ! Sylvie ! Sylvie ! s'écria-t-il, vous mériteriez bien de mourir pour le mal que vous m'avez fait !
En disant cela, il se laissa tomber sur le pied de son lit, en se cachant le visage dans ses deux mains. Il resta bien cinq minutes dans cette posture, dont l'arracha l'entrée soudaine de Bouteselle qui alla se placer dans une atti-
.7)0 LE MEDAILLEE*.
tude assez familière devant son maître. . . En le voyant, le comte se leva, alla à lui et lui serrant la main :
— Ah ! mon pauvre Bouteselle, quel mal elle m'a fait !
— Vous devez être content, murmura le soldat en indiquant des yeux et de la main les murs, le plancher et les poutres supérieures de l'appartement.
Philippe ne répondit pas et se prit à se promener.
— Je viens de parcourir tout le château. — continua Bouteselle ; — de la cave au grenier, c'est hideux, mon colonel. Nos chevaux ne sont guère mieux logés que vous, et moi je ne suis pas mieux que nos chevaux.
— C'est ce que je voulais, répondit Philippe, une solitude où personne ne viendra me chercher.
— Heureusement que cela ne durera pas, riposta Bouteselle.
— Plus longtemps que tu ne crois ; . . . toujours !
— J'en doute, parce qu'enfin un homme comme vous ne renonce pas aux plaisirs, aux fêtes, à l'amour. . .
Philippe bondit comme s'il eût marché sur une vipère.
— Ne prononce jamais ce mot là devant moi, entendstu, où je t'étrangle comme un chien.
— Ah ! je sais, reprit très froidement Bouteselle, qu'il vous blesse les oreilles en ce moment-ci ; mais vous ne serez pas huit jours, Dieu merci ! sans vous fatiguer de ne plus l'entendre. Allez, monsieur le comte, c'est un fruit qu'on aime à goûter encore, alors même qu'il nous a brûlé les lèvres. Eh ! n'est-ce pas en vérité, un grand malheur, parce qu'une femme vous a trompé! Est-ce là
une raison suffisante pour rompre avec le monde, jurer de ne jamais plus aimer, et venir s'ensevelir tout vi- M.nt ici?
— Ah ! tu ne sais pas ce que j'ai perdu...
— Je sais que c'est une femme, au bout du compte ; rien de plus. Il y en a à la cour cent qui la valent. Et croyez-vous que parce que vous avez résolu de fermer votre porte à toutes les femmes, parce que vous vous êtes réfugié dans ce château, vous n'en rencontrerez pas une capabie de vous faire oublier la traîtresse qui vous a mis en cet état ?... Ce serait à souhaiter, d'ailleurs. . .
— Sois tranquille, va mon bon Bouteselle ; la solitude et la position de ce château me sont une garantie positive.
— Belle raison ! murmura le soldat. — Vous oubliez donc que les femmes s'insinuent partout? Il s'en est bien rencontré, et des plus belles pour tenter Saint-Antoine au fond du désert ! Il en sortirait à la minute vingt de dessous le plancher, voyez-vous que je n'en serais pas surpris.
— Tu ne sais ce que tu dis ; en tous cas, retiens bien ce que je vais te dire.
— J'écoute, mon colonel.
— Je veux que tu fermes impitoyablement la porte du château à tout visage de femme , noble , bourgeoise ou paysanne, quel que soit son âge, à quelque heure que ce soit, par quelque temps qu'il fasse, dût-elle geler dans la cour et y mourir de faim. Va-t'en donner ces ordres de
ma part à maître Trivelet ; je suis harassé et veux me coucher. Bonsoir.
— Vous rêverez femme, mon colonel, c'est moi qui vous le prédis.
— Je rêverai chasse, car je veux en faire une dès demain. Tiens-toi prêt.
Philippe n'avait pas achevé ces mots que maître Trivelet entrait dans la chambre. Le jeune comte tressaillit ; car au moment où la porte s'entr' ouvrait, il avait cru entendre dans une des pièces voisines un frôlement de robe. Les yeux de Bouteselle jetèrent un éclair de joie et d'orgueil: Il avait été prophète, — et ce rôle plaît toujours.
— Qu'y a-t-il? demanda Philippe d'une voix brève et émue.
— C'est, répondit maître Trivelet, une dame... Philippe pâlit et s'appuya sur le bras d'un fauteuil.
— Continuez. . . , continuez. . . , murmura-t-il.
— C'est, reprit Trivelet, une dame qui demande l'hospitalité pour cette nuit, l'heure avancée ne lui permettant pas de continuer sa route.
— Je vais la mettre dehors, n'est-ce pas, monsieur le comte? fit Bouteselle, en souriant malicieusement, et d'un air faussement empressé.
— Insolent! s'écria Philippe. . .
Mais, continua Trivelet, elle persiste à ne vouloir pas entrer dans le salon, que vous n'ayez pris la résolution formelle de ne pas chercher à la voir.
— Oh! pour cela! affirma Philippe. . . Puis d'un ton timide :
— Est-elle jeune, M. Trivelet? demanda-t-il.
— Elle paraît dix-huit ou vingt ans tout au plus.
— Bouteselle, va la recevoir, fit de Sabran.
— Elle a promis, continua Trivelet, de repartir demain de bon matin.
— Est-elle jolie? hasarda le comte, après un peu d'hésitation.
— Une grande cape noire couvre tout son visage.
— Faites-lui les honneurs de ce triste château, Monsieur Trivelet. Et s'il n'est pas de chambre plus convenable que celle que j'occupe, je la céderai immédiatement.
Quand Trivelet et Bouteselle furent sortis, Philippe laissa tomber sa tête dans ses deux mains, et se prit à pleurer comme un enfant. La vie qu'il avaittenté d'étouffer dans son cœur jeune et passionné se réveillait tout à coup.
La jeune dame qui venait d'entrer dans le salon ne fut que médiocrement satisfaite de voir venir au devant-d'elle Trivelet et Bouteselle. Malgré le désir formel qu'elle avait exprimé de ne vouloir point se rencontrer avec le maître
~| » LE MÉDA ILLIER.
du château, elle ne pouvait encore se faire à cette idée, qu'un homme eût si peu de goût et de galanterie, qu'il ne désobéît pas à un pareil ordre. La femme est toujours femme.
— Vous pouvez, madame, vous asseoir en toute sécurité auprès de ce foyer, lui dit Bouteselle ; mon maître ne viendra pas vous importuner.
— Ah ! fit la jeune dame en mordillant les dentelles de son mouchoir.
— Oui, continua le soldat ; et bien vous a pris, ma foi, de ne pas arriver cinq minutes plus tard, car j'allais transmettre à monsieur Trivelet que voici, intendant de monsieur le comte. . . des ordres sévères. . .
— Votre maître se nomme ? demanda la voyageuse.
— Le comte Philippe de Sabran.
Elle réfléchit un instant, puis parut se souvenir, et fit un petit mouvement de tête qui semblait dire : « En effet, ce nom ne m'est pas inconnu. »
— Et quels ordres monsieur le comte de Sabran vous avait-il chargé de transmettre à monsieur Trivelet?
— De fermer impitoyablement la porte du château à tout visage de femme, noble, bourgeoise ou paysanne, quel que fût son âge, à quelque heure que ce fût, par quel temps qu'il fît, dût-elle geler dans la cour et y mourir de faim. Je vous transmets mot pour mot les instructions que j'avais mission d'apporter à M. Trivelet.
— Mais c'est un congé en règles, et je n'ai plus qu'à sortir. . .
La jeune femme fit mine alors de vouloir se lever. Trivelet et Bouteselle s'empressèrent par leurs gestes de la rassurer. En même temps, un léger bruit se fit entendre derrière une des portes entrebaillées du salon. Celui qui s'y trouvait caché était à l'abri des regards, protégé par l'obscurité, tandis qu'il distinguait à peu près ce qui se passait dans la pièce. Celui-là n'était autre que Philippe : il avait fait un mouvement comme pour entrer, au moment où l'inconnue menaçait de prendre congé. Mais, en la voyant se rasseoir, il avait contenu son élan.
— C'est donc un original que le comte votre maître? demanda la voyageuse en s'allongeant dans le fauteuil où elle était à moitié couchée.
— Original, en effet, répondit Bouteselle, car il a pris, sauf le respect que je dois à madame, le beau sexe en haine. . .
La jeune dame fit un mouvement singulier et échangea un rapide regard avec sa suivante.
— Pendant plus de deux minutes, il ne se prononça pas une parole. Ce que voyant, Bouteselle adressa cette question :
— Madame n'a plus rien à me demander?
— Rien, répondit celle-ci avec une certaine sécheresse.
. rivelet et Bouteselle saluèrent profondément. Quand ils furent à la porte, la jeune femme rappela le soldat et lui dit :
— Si votre maître se. ravisait et qu'il eût l'intention
5^6 LE MÉDAILL1ER.
de descendre en ce salon, vous m'avertiriez, car je chercherais alors un autre abri.
— Vous pouvez passer la nuit ici en toute sécurité, répondit Bouteselle, qui salua de nouveau et sortit.
— Comprenez-vous une idée pareille? dit Trivelet à son compagnon quand ils furent hors du salon. Malgré toutes mes insistances, cette dame n'a jamais voulu accepter une chambre. Elle a persisté à passer la nuit dans ce salon, assise dans ce fauteuil délabré avec une lampe allumée, et a sollicité des verrous, ce que je n'ai pu lui accorder, attendu que depuis nombre d'années il n'y a plus même de serrures aux portes d'ici.
— Et connaissez-vous cette dame, monsieur Trivelet ? demanda Bouteselle.
— Pas le moins du monde. Je sais seulement que par une coïncidence singulière, elle arrive pour s'installer dans le château de Montvert, inhabité depuis juste autant de temps que Viremolle.
— Et comment se nomme-lelle ?
— Ma foi ! je l'ignore. Depuis que je suis ici, ce château de Montvert a déjà traversé trois ou quatre successions, et il était tout récemment;en litige enlrecinq héritiers ; personne n'en voulait. Il faut qu'il ait été acheté par cette dame.
— Et combien y a-t-il d'ici au château de Montvert ?
— Cinq heures, ne vous l'avais-je pas dit?
— C'est possible.
— Et que vous fait cela?
LE POXT INVISIBLE. 517
— Celait pour savoir combien de fois par jour on peut faire la route, d'ici à Montvert, sans vite tuer un cheval.
Trivelet regarda Bouteselle sans trop comprendre , puis tout à coup :
— Ah ! ça, dit-il, quelle lubie a donc passé par la tète de M. le comte de Sabran, de ne vouloir plus voir seulement la dentelle de la coiffe d'une femme? Ce n'est pas une plaisanterie que vous m'avez faite là au moins !
— Je ne plaisante jamais avec mon maître, répliqua Bouteselle, surtout quand je sais qu'il y a tout autour de moi des fossés ou des précipices.
En devisant ainsi, Trivelet et Bouteselle étaient arrivés devant une petite porte basse que l'intendant poussa légèrement avec son genou. Puis il battit le briquet et alluma un paquet de mèches enduites de cire.
— Où allons-nous donc? demanda Bouteselle.
— A la cave, pour y prendre deux ou trois bouteilles de vin. En les vidant, vous me direz par suite de quelles circonstances M. le comte s'est décidé à venir s'enterrer à Vimerolle?
— Confidence pour confidence, alors ?
— Pariez.
— Le vin que nous allons boire est-il à vous ou à M. le comte ?
— Que vous fait cela pourvu qu'il soit bon ?
— Ah ? dam ! c'est que j'ai des scrupules.
— Qu'est-ce que c'est que cela des scrupules ? demanda maître Trivelet.
548 LE MÉDAILLIEK.
— Tiens ! c'est vrai, riposta Bouteselle, j'oubliais que vous êtes intendant. . .
Cinq minutes après, nos deux hommes étaient installés devant une table dans une salle basse, et leurs verres s'étaient entrechoqués. Maître Trivelet dégusta le sien, posa ses deux coudes sur la table et dit à Bouteselle :
— Maintenant, parlez, je vous écoute. . .
Nous reviendrons tout à l'heure aux confidences de Bouteselle.
Après le départ des deux hommes, la jeune voyageuse, se trouvant seule avec sa suivante, se prit à réfléchir profondément, tandis que celle-ci, tournant autour de la pièce, examinait avec la plus minutieuse attention les localités, qui ne paraissaient guère de son goût, à en juger par la moue qu'elle faisait et par les mouvemens signifificatifs de sa tète. On pourrait hardiment conclure de l'attitude de la soubrette, que le voyage entrepris par sa maîtresse ne lui plaisait pas plus que la résolution du comte ne souriait à Bouteselle. . .
Quant à la jeune femme, elle regardait pétiller le feu. Elle leva enfin les yeux en sentant sa soubrette s'appuyer sur le bord du fauteuil.
— Que dis-tu Mariette? demanda-t-elle d'un ton qui signifiait : u Je voudrais bien causer un peu. »
— Moi ! madame la duchesse, je ne dis rien ; seulement s'il plaît à madame que je parle, je lui dirai. . .
— Quoi ?
— Que c'est une rencontre bizarre, au moins ' LTn homim
ne voulant pas voir mine de femme, et qui se retire, à cet effet, dans un vieux château délabré, et une jeune femme s'en allant en exil dans une maison inhabitée, et qui fuit aussi le monde afin de ne plus rencontrer visage d'homme.
— Vous ne savez pas ce que vous dites, Mariette ; vos réflexions sont fort impertinentes, et vous feriez mieux de vous taire.
Mariette se tut, haussa les épaules, puis après un moment de silence :
— Madame la duchesse désire-t-elle se débarrasser de son manteau? demanda-t-elle à sa maîtresse.
— Volontiers.
— Et de sa cape ?
— Mais suis-je assez en sûreté ici ? Si l'on venait me surprendre ?
— Qui ? le vieux régisseur ?
— Non ; le maître de ce château.
— Ah ! s'il tient à ses vœux autant que madame la duchesse aux siens, il se gardera bien de se montrer.
— Sais-tu son nom, Mariette ?
— Madame le sait également ; on nous l'a dit tout à l'heure : le comte de Sabran.
— Ah ! c'est vrai.
— C'est d'ailleurs la troisième chose dont je me suis informée en venant ici. . .
— Et quelle est la première chose que vous vous soyez permis de demander, mademoiselle ?
— S'il est jeune.
520 LE M^DAILLIER.
— El. . . on t'a répondu ?
— On m'a répondu qu'il a trente-cinq ans.
— Et quel est la seconde question que tu as adressée au régisseur.
— J'ai demandé si monsieur le comte est beau.
— A quoi l'on t'a répondu ?
— Qu'il est charmant.
— Ces questions étaient fort inutiles.
— Pas tout à fait, puisqu'elles me mettent à même de répondre à madame la duchesse.
— Tenez, Mariette, je suis fàchéede vous avoir amenée avec moi ; vous me ferez quelque sottise, — murmura la duchesse en minaudant un peu et en écartant légèrement les dentelles de sa coiffe.
— Madame veut-elle que je lui retire sa cape à présent? — demanda Mariette, qui avait deviné le désir de sa maîtresse, au mouvement en apparence fort simple qu'elle venait de faire.
La duchesse remit sa cape à la jeune soubrette dont un sourire intelligent illuminait les lèvres. Elle connaissait le cœur des femmes, la fine mouche !
— Eh bien ! fit-elle en posant la cape sur un siège, si le mystérieux maître de céans venait nous surprendre en pleine nuit , ne verrait-il pas la plus jolie femme de France? Et m'est avis que cela lui ferait changer d'idée.
Cette fois la duchesse ne répondit rien à Mariette. Elle se contenta de jeter un coup d'œil de satisfaction dans le miroir qui se trouvait devant elle. Traduisons la pensée
du miroir et disons, comme lui, que la duchesse de Pontlubis était délicieusement belle. Grande, svelte, la taille d'une élégance toute poétique, le pied mignon, une main sans rivale, la plus ravissante tête brune qu'il fût possible de rêver, avec des yeux noirs pleins d'un éclat à faire envie aux étoiles du ciel.
La duchesse se prit de nouveau à tracasser le feu ; Mariette continua d'étudier le salon lambeau par lambeau, examen évidemment peu favorable au manoir de Viremolle, puis poussa tout à coup un de ces soupirs qui provoque la conversation.
— Qu'as-tu donc, Mariette? demanda la duchesse d'un ton tout à fait radouci, je ne veux pas que tu t'endormes, au moins. . . car j'aurais peur ici. . .
— Je n'ai point sommeil, madame, répondit la soubrette ; au contraire, je tiens mes yeux grands ouverts pour examiner ce salon.
— Eh bien ! qu'y trouves-tu?
— Rien de beau ; et cela me donne une triste idée de ce que nous allons rencontrer en arrivant à Montvert qui, n'étant qu'à cinq lieues d'ici doit, par conséquent, se ressentir du voisinage de ce ehàteau.
— Qui sait ! fit la duchesse avec une fausse résignation ; peut-être même ne trouverai-je pas aussi bien. J'ai acheté ce château sur tout le mal qu'on m'en disait.
— Hélas! madame, je frémis rien que d'y songer.
— Il faudra pourtant bien nous y faire.
— Oh ! j'ai bon espoir que vous ne vous y ferez pas.
522 LE MÉDAILLIKK.
— Qu'est-ce à dire ?
— Je compte bien qu'avant peu vous regretterez votre riche hôtel de la* rue des Tournelles.
— Oh ! non, non, bien certainement.
— C'est ce que nous verrons, madame ; mais plus j'y réfléchis et plus je tiens pour'bizarre votre résolution de vouloir vous enterrer là-bas parce que vous avez eu des déceptions de cœur.
— Ah ! Mariette, on voit bien que tu ne sais pas ce que c'est !
— Vous m'avez raconté que, mariée à quinze ans à un homme jaloux et méchant, II. le duc de Pontlubis, vous êtes restée enfermée sous clé durant les dix mois de mariage qu'il vécut.
— Rien que cela, vois-tu reprit la duchesse, suffit...
— Pour faire haïr un homme, j'en conviens ; mais le ciel vous en débarrassa. Qu'avez- vous à vous plaindre? Vous en prîtes texte pour abominer les hommes. . . Mais cela ne dura pas, puisque le marquis de Locrévous plut, et vous alliez naïvement l'épouser, quand vous le vîtes en loge à l'Opéra avec une danseuse...
— Oh ! cela est abominable !
— Cela est assez pour faire haïr eucore un homme ; mais le ciel l'en a puni, puisque deux jours après il recevait un beau et bon coup d'épée. . . Est-ce là une raison pour vouer à l'exécration toute la moitié du genre humain, et pour vous retirer dans une espèce de couvent situé à plusieurs centaines de pieds au-dessus du niveau de
LE PONT INVISIBLE. 52p
l'eau? M. de Pontlubis et M. de Locré ne sont pas les deux seuls hommes qu'il y ait au monde.
La duchesse ne répondit rien ; mais ses beaux yeux s'emplirent de larmes. Mariette n'osa plus prononcer un seul mot. Elle se prit à chiffonner de ses doigts la dentelle qui bordait la cape de sa maîtresse, en murmurant tout bas je ne sais quelles paroles qui n'arrivaient même pas jusqu'aux oreilles de madame de Pontlubis. Peu à peu la duchesse passa des larmes à la rêverie, et de la rêverie au sommeil. Quant à Mariette, elle fit semblant de veiller un moment par scrupule de conscience. Mais jetant tout à coup son remords au feu, elle se disposait à fermer aussi les yeux, lorsque des pas légers se firent entendre derrière la porte du salon. Le cœur de Mariette bondit d'abord avec force. — 8i c'était un voleur, pensa-t-elle. Puis cette réflexion lui vint rapidement que les voleurs ne s'introduisent pas dans une maison où il y a trois hommes. Elle sourit au contraire de son plus fin sourire ; et au moment où elle entendit la porte grincer sur ses gonds, elle ouvrit légèrement la paupière pour laisser passer un filet de lumière, et regarda attentivement au milieu de la demi-obscurité qui enveloppait la pièce.
Elle vit alors un homme s'avancer lentement sur la pointe du pied, avec toute sorte de précautions, s' arrêtant de pas en pas et tendant l'oreille pour s'assurer qu'il n'entendait aucun bruit.
Cet homme lui parut jeune, beau; elle reconnut Philippe. C'était en effet lui. Il s'avança jusque devant lad u-
chesse qui dormait la tête renversée sur le fauteuil. Le comte essaya de la contempler un instant ; mais la lueur de la lampe était si faible que c'est à peine s'il pouvait distinguer ses traits. Il voulut s'approcher plus près ; Mariette ne se rendit pas bien compte de ce mouvement, et crut qu'il abaissait ses lèvres sur le front de la duchesse. Craignant que celle-ci ne s'éveillât peut-être et n'accusât sa vigilance, elle fit un léger soubresaut. Philippe, effrayé de son action téméraire, tourna les talons, se blottit un instant derrière un meuble, puis se dirigea avec non moins de précaution vers la porte par laquelle il était entré, la referma et regagna sa chambre.
Voyant la porte close, Mariette poussa un grand éclat de rire qui réveilla la duchesse en sursaut.
— Mon Dieu ! qu'y a-t-il ? demanda celle-ci tout effrayée.
— Rien, madame, rien, répondit la soubrette, je rêvais. . .
— A quoi donc?
— Je rêvais que le maître de ce château était amoureux de vous.
— Folle !
— Et je le voyais dans mon rêve se glisser en tapinois dans cette pièce comme un maraudeur, venir jusqu'auprès de vous et déposer un baiser sur votre front.
— Mariette. . ., demain, je vous renverrai à Paris, je vous le jure! — murmura la duchesse sur un ton grondeur, — puis elle tourna le dosa la lampe et essaya de se
LE PONT INVISIBLE. D2d
rendormir. Mais le sommeil qu'avait effrayé l'éclat de rire de Mariette s'obstina à ne point revenir ; et, pour punir la soubrette de sa maladresse, madame de Pontlubis la con traignit à lui donner les détails les plus circonstanciés sur son prétendu rêve. Mariette, qui avait de l'imagination à en céder à un romancier, ne fut pas en peine de broder le plus joli petit conte du monde, à tenir sa maîtresse éveillée jusqu'au point du jour.
Les deux femmes firent, alors, leurs préparatifs de départ. Mariette alla à la rencontre de maître Trivelet, qui, fidèle à ses instructions, avait fait atteler la voiture de la duchesse, dont les chevaux piaffaient et hennissaient dans la cour.
— Vous remercierez M. le comte de Sabran de sa bonne hospitalité, dit madame de Pontlubis à Trivelet et à Bouteselle , au moment où elle se trouva devant le marche-pied abaissé.
Malgré les tentations qu'elle en éprouvait, elle n'osa lever les yeux, de peur d'apercevoir quelque croisée indiscrètement ouverte. Mariette, au contraire, promena ses regards curieux du haut en bas de la maison, et derrière une fenêtre légèrement entrebaillée, elle vit un jeune homme qui lui parut avoir une parfaite ressemblance avec le visiteur nocturne. Elle ne put contenir un nouvel et bruyant éclat de rire.
— Vous êtes bien gaie, Mariette, — murmura la duchesse en s'asseyant au fond de la voiture.
— Je pense à mon rêve, madame ; il est si singulier !
— Tu ne m'as donc pas tout conté?
— Non pas. . .
— Alors tu me diras ce que tu avais oublié dans ton récit. . . Cela aidera à abréger le chemin. . .
— Volontiers.
Sur l'ordre donné, la voiture partit ; et Mariette mettant la tête à la portière, aperçut le jeune homme de la croisée, le corps mi-penciié dehors et suivant des yeux les rapides évolutions des roues du carrosse.
Cinq minutes après, Philippe entrait tout pensif dans le salon, où la lampe jetait encore quelques lueurs blafardes, pâlissant devant les rayons du jour. Il s'appuya sur le dossier du fauteuil dans lequel la duchesse avait passé la nuit, et se prit à rêver.
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Le lecteur sera peut-être bien autorisé à nous demander — comme maître Trivelet à Bouteselle — d'où venait que Philippe de Sabran en était arrivé à cette extrémité de chercher un refuge contre les femmes dans ce vilain château en ruines. — Pour leur répondre, nous résumerons la conversation qui avait eu lieu entre Bouteselle et Trivelet, attablés devant un vin bavard.
— Voyez-vous , avait commencé par dire le soldat en s'essuyant les lèvres, après avoir dégusté son vingtième verre, il n'est rien de tel que la vie de garnison et les
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campagnes en Espagne, surtout avec le maréchal de Vendôme, pour faire l'éducation d'un homme à l'endroit du cœur des jeunes filles et du bon vin.
— Et comment trouvez-vous le mien? demanda Trivelet.
— Il est donc décidément à vous?
— Parbleu !
— Je le trouve comme le minois de la suivante de cette jeune dame, qui est venue ce soir se jeter, si heureusement, dans la gueule du loup.
— Vous dites ?. . .
— Dans la gueule du loup. . et je m'entends.
Lancé à toute langue, le récit de Bouteselle avait pris des proportions et des détours où je n'entraînerai pas le lecteur. Je m'en tiendrai aux faits principaux.
Pendant la campagne d'Espagne , Philippe, dans les chaleureux entraînemens de son cœur de vingt ans, avait oublié qu'en pays conquis et ennemi, il faut parfois se défier des plus séduisantes aventures. Ce fut même par miracle qu'il échappa, à deux reprises, à des pièges charmans qui lui réservaient ni plus ni moins que la mort. Il dut d'être sauvé à l'intervention d'une main qu'il ne vit jamais agir. Il avait vainement cherché l'origine , la cause et le but de ce secours entouré de mystères. Une fois ce fut un avis anonyme qui avait engagé le jeune officier à se munir d'armes pour sa défense ; la seconde fois , un rendez-vous substitué à un autre l'avait préservé d'un assassinat en bonnes règles.
Ô28 LE MÉDA ILLIER.
Boutesolle, de son côté, avait eu beau déployer la plus stricte vigilance, il n'était point parvenu à découvrir la personne qui jouait, auprès de son maître, ce rôle de la Providence. Il est vrai de dire qu'il avait surtout cherché à dix lieues de la vérité ; sans quoi il eût découvert cette fée protectrice sous les modestes habits d'une belle jeune fille du peuple, nommée Inès. Éprise de Philippe avec l'exaltation du sang espagnol , elle veillait sur lui . du haut d'une petite croisée ouverte sur l'appartement de l'officier, et d'où elle le contemplait, en s'enivrant jusqu'à la folie, d'un amour qu'elle s'avouait être insensé et jugeait devoir être dédaigné.
Inès, en effet, avait concentré sinon combattu, cette ardente passion; et ce ne fut qu'au départ de Philippe pour la France qu'elle osa remettre à Bouteselle un billet où se trouvaient racontés son dévoûment et ses souffrances.
Philippe avait quitté l'Espagne à regret. S'il ignorait l'amour d'Inès, il avait le cœur plein d'une passion qu'y avaient allumé les deux plus beaux yeux de l'Andalousie, — passion dans laquelle il avait à peine mordu. Les ordres du roi l'avaient contraint à abandonner un délicieux roman aux premiers feuillets de son étourdissant prolologue. Il avait emporté avec lui le souvenir corrosif et l'image toute palpitante de la duchesse de San-Chrisloval; et son cœur et son imagination s'en repaissaient jusqu'à lui arracher des larmes.
Les dispositions d'esprit de Philippe changèrent toutefois, lorsque Bouteselle lui eut confié le contenu de la
lettre d'Inès. Il se sentit vivement ému de ce dévouement obscur, de cette passion ardente qui avait su maîtriser tant d'ardeurs; il lui sembla que s'occuper de cette inconnue, serait un moyen pour lui d'oublier la duchesse, et. de calmer peut-être les troubles qui l'agitaient.
La raison ne l'emportait pas toujours sur les écarts de l'imagination. Il arrivait souvent que le souvenir d'Inès disparaissait de la mémoire même de Philippe, pour faire place à l'image plus matérialisée de la duchesse.
Bouteselle qui aimait passionnément son maître et qui avait conservé une profonde gratitude à la jeune fille du peuple de lui avoir sauvé deux fois la vie, Bouteselle, dis-je, souffrait des douleurs morales de son maître ; comme remède efficace, il s'était donné la mission de lui chanter perpétuellement les louanges d'Inès, et de rappeler ses éminens services.
Il poussait la conscience de son rôle jusqu'à en importuner Philippe qui, parfois, lui tournait brutalement le dos. Le dragon avait la patience d'un ange; mais il se sentait de véritables accès de rage, lorsque son maître, par trop impatienté, déclarait nettement ignorer qui était cette Inès dont on lui rebattait les oreilles. Alors Bouteselle recommençait son antienne avec plus d'acharnement.
Un jour, cependant Philippe, crut avoir triomphé de ce qu'il appelait les persécutions de la duchesse de San- Christoval ; et il écouta avec une bienveillance attentive les odes de Bouteselle à l'adresse d'Inès.
— Vous voilà donc enfin raisonnable , monsieur le
comte, s'écria le dragon dans la joie de son âme ; et je ne vous demande qu'une seule chose maintenant, c'est que vous ne soyez plus jamais ingrat à tant de dévouement et d'abnégation.
— Je te le promets, avait répondu Philippe.
— Alors, reprit Bouteselle, quand je prononcerai son nom devant vous, vous ne m'interromprez plus pour me demander avec des yeux étonnés : Qui est-ce ?
— Je m'y engage.
— Vous vous rappellerez qu'elle s'appelle Inès, la pauvre petite.
— Parfaitement.
— Et si voulez me le permettre, je vais vous dire toutes les circonstances où s'est manifesté son dévouement. C'est elle qui. . .
— Je sais, je sais Bouteselle, et je ne l'oublierai jamais. .
— A la bonne heure ! murmura le dragon, les larmes aux yeux ; cela me rafraîchit le cœur. . .
C'était un brave garçon que ce Bouteselle ; un peu raisonneur, mais très sensible à la reconnaissance que montraient les autres, parce qu'il en avait beaucoup luimême. Il poussait ce sentiment si loin qu'il l'avait reporté jusqu'à son cheval, parce qu'un jour de bataille, la bonne bête, malgré mors et éperons, n'avait jamais voulu rester en un endroit où Bouteselle avait été placé en vedette. Après avoir vainement lutté pendant quelques instans, le cheval avait pris le parti de faire un bond tel, que notre
LE POXT INVISIBLE.
dragon avait été renversé; et cela, au moment même où une balle de mousquet venait se loger dans le tronc d'un arbre devant lequel Bouteselle était posté. Depuis ce jour, il avait voué une adoration véritable à son cheval.
Philippe avait senti, peu à peu, le souvenir d'Inès envahir sa pensée comme la mer, en montant, envahit la grève. Ce n'était ni la beauté, ni le sourire, ni le timbre de voix de cette jeune fille qui le captivaient ainsi. Il n'avait jamais vu ses traits, il ne l'avait jamais entendue parler. Mais tout ce que Bouteselle lui avait dit du dévouement, de l'amour, de l'abnégation de cette pauvre enfant avait profondément ému Philippe. Il s'était laissé aller à exalter intérieurement le grand courage de la jeune fille, cet amour qui se craignait et se cachait, ce dévouement sublime. Et sur cette pente, il se trouva que dans les méditations contemplatives de Philippe, l'idéal d'Inès avait éclipsé l'image matérielle de la duchesse, que la chimère l'avait emporté sur la réalité.
— Singulière chose! murmura de Sabran, que la destinée de l'homme! J'avais là sous la main, tous les jours, devant ma porte, guettant ma sortie, épiant mon retour, cherchant un de mes regards qui ne s'arrêtaient même pas sur elle, le sein haletant, le cœur oppressé, les yeux remplis de larmes, et veillant sur ma vie comme on veille sur celle d'un amant véritable ; — j'avais là, dis-je, une jeune fille ainsi faite que d'un sourire, d'un mot, d'un geste je la rendais heureuse pour l'éternité, et je ne lui ai coûté que des larmes, en échange d'un amour qui m'a deux fois
sauvé la vie ! Et cela pour de faciles caprices. C'est étrange, vraiment !
Ce canevas étant donné , Philippe y avait brodé les plus jolies guirlandes de fleurs amoureuses qu'une imagination exaltée pouvait concevoir. Ah ! le beau poëme qu'il écrivit sur les feuillets de son cœur ! d'autant plus beau que l'héroïne était un idéal, et qu'il ne l'entrevoyait qu'à travers le prisme de qualités auxquelles il ne pouvait comparer aucun défaut. Mais vient une heure où tout finit, même les poëmes d'amour. En effet, Philippe tourna tout à coup le dernier feuillet du sien, car il se leva brusquement en s'écriant ;
— Morbleu ! voilà maintenant que je me prends à aimer follement une ombre !
L'ombre, c'est-à-dire Inès, avait, en effet, pris la place du souvenir vivant, c'est-à-dire de la duchesse. C'est un des phénomènes les plus vrais du cœur humain, que l'idéal a toujours raison de la réalité, — la poésie de la vie matérielle !
La duchesse de San-Christoval n'apparaissait plus à de Sabran que comme un désir vulgaire inassouvi et à satisfaire, et l'humble fille ignorée, comme un rêve chaste à réaliser, au prix de la moitié d'une existence.
Philippe, en pensant ainsi, ne s'amusait point à philosopher et à faire quereller dans sa conscience, la grande dame et la fille du peuple, pour donner raison à celle-ci, — élément dramatique si usé aujourd'hui. — Non pas ! il subissait tout simplement la force des choses.
LE PONT INVISIBLE. ùùo
Le hasard eût interverti le rôle des deux femmes qu'il en eût été de même. La duchesse, — ombre et poésie, — eût fait oublier Inès, — réalité ; — comme celle-ci avait au contraire, effacé, celle-là dans le cœur de M. de Sabran.
Mais bientôt, Inès et la duchesse, la grande dame et la fille du peuple n'existèrent plus. Philippe s'était jeté, la tète la première, dans les galanteries de son siècle et de son âge, — pour mieux oublier, disait-il, et pour se fortifier davantage contre les atteintes de l'amour.
Trois ans s'étaient écoulés, au bout desquels il eût fallu entreprendre une fouille formidable pour retrouver, au fond du cœur du brillant officier, les ruines du souvenir des deux Espagnoles.
Philippe, un jour qu'il changeait de garnison, avait retrouvé, rêvant le front dans ses mains, sur la terrasse d'un château de Picardie, au pied duquel il passait, une jeune femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait aimée jeune fille, et qui fit de nouveau tourner à tous vents la girouette de son âme. En deux bonds l'officier avait escaladé la muraille qui séparait la terrasse du chemin ; et, à genoux devant la belle rêveuse, il lui rappelait tous les sermens passés. Mais Sylvie (ainsi elle se nommait) n'y prêta qu'une oreille ; l'autre était aux écoutes, guettant si le marquis de Sézanne ne viendrait pas avec une brutalité, qui lui était assez habituelle paraissait-il, interrompre ce rendez-vous en plein air, et on ne peut plus innocent encore,
554 LE MÉDA ILLIER.
Philippe était parti sous promesse qu'on se reverrait à Paris, pendant l'hiver qui était à la veille de venir, c'està-dire dans un mois, c'est-à-dire dans un siècle !
La marquise de Sézanne était une fort charmante femme, que les équipées de son mari avait élevée au haut du trône de la mode. Le marquis, lui, se peut peindre en peu de mots : c'était une sorte de fou ; plus original que fou, plus libertin qu'original, plus jaloux que libertin. Pour lui, sa femme était un objet de prix à surveiller et à conserver; et il tirait facilement l'épée du fourreau pour peu qu'il soupçonnât quelque curieux d'en approcher de trop près. Il avait, de cette façon, donné ou reçu déjà un nombre assez considérable de coups de pointe.
La vertu de madame de Sézanne avait gagné un certain relief à cette étrange conduite de son mari. Ses coquetteries, d'ailleurs, n'avaient franchi aucune des limites qui eussent pu autoriser personne à formuler contre elle une accusation sérieuse. Il n'était pas, en tous cas, un seul homme parmi ceux qui avaient croisé le fer avec M. de Sézanne, qui eût le droit de se vanter d'avoir terni la réputation immaculée de la marquise.
Tant de dangers à courir ne pouvait point arrêter Philippe ; tant de vertu devait naturellement doubler la sympathie qu'il ressentait pour Sylvie. Celle-ci, par orgueil de sa réputation plutôt que par force réelle, avait résisté héroïquement aux pièges que lui tendait la passion de M. de Sabran. Elle était parvenue, cependant, par une admirable diplomatie, à le retenir dans les filets
que ses beaux yeux bruns et son sourire rose avaient tendus autour de lui. Cette conduite, mélange de résistance et de faiblesse, indiquait de la part de la marquise, un amour véritable pour le jeune comte et un sacrifice à sa propre réputation. — En agissant ainsi, elle calculait surtout l'avenir. — Philippe, poussé enfin à bout, brisa de colère et de dépit, un matin, les mailles du filet ; la marquise les renoua aussitôt en lui permettant de l'accompagner, ce soir là, au bal masqué de l'Opéra.
L'un et l'autre jouaient évidemment un va- tout à ce jeu compromettant.
Les voilà donc, tous deux masqués et déguisés, se rendant à l'Opéra. A la hauteur de la porte Saint-Honoré, un embarras de piétons et de voitures força le carrosse du comte à s'arrêter. Tout à coup un grand tumulte se fit à quelques pas de là. Philippe mit, nous ne dirons pas le visage, mais le masque à la portière, et aperçut une jeune fille se débattant, en criant au secours, contre trois hommes masqués qui. la serraient de près.
A la lueur des flambeaux que les laquais et les coureurs promenaient par les rues, et qui stationnaient en ce moment autour du groupe, Philippe put voir la jeune fille. Il la trouva superbe de sa colère, de ses larmes et de l'éclat naturel de sa beauté,
356 LE MÉDA1LLIEK.
— Holà ! cria-il à ses gens, qu'on m'ouvre!...
— Que voulez-vous faire, comte ? demanda la marquise.
— Parbleu ! arracher cette jeune fille des mains de ces audacieux.
— Une jeune fille du peuple ! murmura Sylvie, un peu piquée.
— Qu'importe ! allons, qu'on m'ouvre !
Philippe sauta à bas du carrosse en disant à la marquise :
— Ayez l'obligeance de m'attendre, ce ne sera pas long.
Et il courut vers le groupe, écartant violemment curieux et badauds qui riaient des terreurs et des cris de la pauvre enfant.
La marquise avait fait avancer la voiture jusque devant le lieu de cette scène.
Philippe s'y était si bien pris, que le cercle s'était vite agrandi ; et, comme si la jeune fille eût deviné en lui un défenseur et un sauveur, elle s'était énergiquement dégagée des bras d'un des trois hommes masqués pour se jeter au-devant de Philippe, en lui criant :
— Sauvez-moi et défendez-moi î
— Je viens pour cela, répondit Philippe en mettant l'épée à la main.
Les trois hommes masqués en firent autant.
— Seulement un à un, dit Philippe les regardant fixement à travers les trous de son masque. C'est bien de se mettre à trois pour violenter et insulter une femme ;
LE PONT 1WISIKII
mais pour croiser l'épée avec un gentilhomme, cela ressemblerait à de la lâcheté. Voyons, qui de vous commen-
cera
— Moi ! s'épria l'un des trois.
— Vous, soit ! répondit Philippe.
Celui qui se présentait était un homme de grande taille, bien fait et portant hardiment la tête ; ses membres finement découpés indiquaient chez lui la jeunesse et la force.
En se mettant en garde, il arracha son masque et le le jetant au loin :
— A visage découvert ! dit-il.
— Le marquis de Sézanne ! s'écria Philippe en reculant. Il assujettit son masque qu'il allait retirer également.
— Oui, moi, répliqua le marquis. Et en quoi cela vous étonne-t-il ?
— Oh ! parbleu, en rien ! répondit le comte. A l'œuvre on reconnaît le marquis.
— Insolent !
— Quand on a une épée entre les mains, répliqua Philippe, on laisse reposer sa langue, marquis.
— Otez au moins votre masque, que je sache à qui j'ai affaire.
— Que vous^importe qui je suis, puisque je vous connais, moi.
— A bas le masque !
— Je le garde, marquis, parce que d'abord je vais au bal masqué ; secondement parce que je suis avec une
dame dans ce carrosse ; troisièmement parce qu'il ne me plaît pas de me faire connaître quand je rends un service. En garde !
— Etes-vous au moins gentilhomme?
— Vous le jugerez à la façon dont je me sers de mon épée. En garde !
Les deux épées se croisèrent. Il en jaillit trois ou quatre éclairs; puis le marquis reçut en pleine poitrine une violente pointe qui le renversa entre les bras de ses deux amis.
— L'affaire ne vaut pas que nous allions plus loin, leur dit Philippe.
Le groupe se dispersa pour suivre Sézanne qu'on transporta dans une maison voisine ; en sorte que Philippe se trouva, en un clin-d'œil, complètement isolé, et ne vit plus à ses côtés que la jeune fille pâle, tremblante, émue, et prête à défaillir. Il la soutint dans ses bras et lui dit :
— Allez-vous vous évanouir pour si peu, mon enfant ?
— Pourvu qu'il me reste au moins la force de vous remercier, monsieur, c'est tout ce que je demande à Dieu. Et maintenant, laissez-moi regagner ma demeure.
— Seule ? oh ! non ! oh ! non !
Le comte s'avança vers son carrosse qui stationnait à deux pas, pour demander à la marquise de lui laisser compléter sa bonne action en reconduisant sa protégée jusque chez elle. Mais Philippe ne se rappelait plus une chose importante, c'est que le marquis de Sézanne s'était démasqué , avait jeté hautement son nom en pleine rue.
LE i>Oi\T INVISIBLE. 339
que la marquise avait entendu ce nom, avait assisté au combat, et en avait vu l'issue.
Il trouva bien son carrosse à la même place, mais vide. En voyant tomber son mari entre les bras de ses deux amis, la marquise avait pensé qu'on le rapporterait sans aucun doute a son hôtel. Elle avait en outre réfléchi à une chose, à laquelle Philippe n'avait pas songé lui, c'est que le marquis de Sézanne se rappellerait, pour en tirer une conclusion, l'obstination de Philippe à garder son masque, par la raison qu'il avait une dame avec lui dans son carrosse. La conclusion qui, dansl'imagination de madame de Sézanne, devait résulter de ce fait, c'est que la dame qui accompagnait le comte était évidemment madame de Sézanne.
Ce raisonnement était fort simple et dénotait, chez la marquise, une présence d'esprit que l'émotion de ce duel en pleine rue, à la lueur des flambeaux, et le coup d'épée dont avait été victime son mari, n'avaient pas pu troubler. Les conséquences de cette découverte, bien facile de la part du marquis, elle les connaissait à l'avance. Et, à part sa propre réputation qu'elle voyait un peu engagée dans cette affaire, la marquise mettait un prix réel à ne pas exposer Philippe aux vengeances habituelles de son mari.
Sylvie avait donc sauté en bas du carrosse du comte, et avisant une voiture de place qui passait en ce moment , elle y monta en criant au cocher :
— Deux louis si tu me reconduis chez moi en dix minutes.
La voiture était partie au ventre à terre des chevaux, dépassant toutes celles qu'elle rencontrait en chemin; et la marquise, avec la rapidité de l'éclair, s'était déshabillée et couchée, attendant les événements.
Donc, Philippe trouvant le carrosse, mais non plus la marquise, resta un moment stupéfait. Lorsque son valet lui eut raconté ce qui venait de se passer, Philippe haussa les épaules et tendant la main à la jeune fille :
— La place est vide, ma belle enfant , prenez-la.
— Non pas, monseigneur, répondit celle-ci en reculant de deux pas ; je préfère m'en retourner seule à pied. Je demeure tout proche d'ici.
— A pied, si vous le préférez, soit î répondit Philippe ; mais seule, je ne le souffrirai pas. Conduisez-moi donc, continua-t-il en prenant familièrement son bras, ma voiture me suivra.
La jeune fille, tout émue, sentit battre le cœur de son vaillant défenseur, et si fort, qu'elle tourna involontairement les yeux pour le regarder , en maudissant le masque qui lui dérobait ses traits. Elle devina cependant que l'homme qui venait ainsi de la protéger, était jeune , et elle s'imagina volontiers qu'il était beau. Un nuage passa devant ses yeux. Elle n'avait pas fait vingt pas, que s'arrètant tout à coup, et retirant tout doucement son bras de dessous celui de Philippe :
— Mais, monsieur, dit-elle, vous êtes un grand seigneur, à ce que je vois à la livrée de vos gens et à votre air, et il peut vous être désagréable de donner le bras au
milieu de la rue à une jeune fille aussi humble que moi....
— Ne sommes-nous pas en plein soir ? répondit Philippe, et d'ailleurs ne suis-je pas masqué?
Cette réponse que Philippe avait faite tout naturellement, écorcha à vif la pauvre enfant qui soupira et répondit :
— C'est vrai, monseigneur ; on ne vous reconnaîtrait pas si Ton nous rencontrait.
Elle se laissa reprendre le bras et continua de marcher. Chemin faisant, ils causèrent. Philippe questionna la jeune fille sur ce qu'elle faisait ; il apprit qu'elle était une simple ouvrière, vivant du produit de son travail. Elle venait d'apporter à une dame un costume pour le bal, au moment où, arrêtée dans la foule, elle fut insultée par les trois hommes masqués.
— Ouvrière, avec d'aussi jolies mains! s'écria Philippe en portant à ses lèvres les doigts blancs et effilés de la jeune fille.
— Pardon, monseigneur, fit celle-ci en retirant vivement sa main, n'oubliez pas pourquoi vous venez de me défendre.
— Pardieu ! dit Philippe, vous avez raison de me le rappeler. — Mais vous n'êtes pas Française ? lui demanda-t-il ?
— Non, monseigneur, je suis Espagnole.
— Bravo ! Et moi qui ai fait la guerre en Espagne! Nous voilà en pays de connaissance.
— Vraiment! fit la jeune fille en affectant un sourire et
une feinte joie que démentirent le frisson qui lui courut sur le corps et la pâleur qui voila son front,
A l'exclamation de contentement échappée d'abord à Philippe, succéda un morne silence. Ses traits se contractèrent violemment sous son masque. Il venait de s'éveiller en lui un double souvenir qui avait tout à coup torturé son cœur.
Philippe et sa jeune compagne n'échangèrent plus une seule parole, jusqu'à ce que, arrivée devant une humble porte d'une des maisons de la rue de l'Arcade, la jeune fille dit au comte en quittant son bras et en le saluant :
— C'est ici, monseigneur; merci encore une fois. — Et elle frappa le marteau.
— Ici! — répondit Philippe en levant la tête et en examinant la maison comme pour la reconnaître.
Cet examen, dont la jeune fille comprit toute la signification, lui donna un rapide frisson. La porte venait de s'ouvrir, elle allait se précipiter dans l'allée delà maison. Philippe l'arrêta par la main et lui dit :
— Je n'ai oublié qu'une chose mon enfant, c'est de vous demander votre nom.
La jeune fille avait employé le silence observé depuis un moment entre elle et son compagnon, à réfléchir. Elle avait donc prévu le cas tout naturel où son généreux défenseur lui demanderait son nom, et elle lui répondit :
— Monseigneur, je me nomme Isabelle.
Elle* salua de nouveau, et disparut lestement dans l'allée après avoir fermé la porte.
LE POXT INVISIBLE. 543
— Isabelle ! murmura Philippe en se tenant debout, sombre et silencieux devant le marche-pied de son carrosse qui l'avait rejoint.
Au bout de cinq minutes, le valet qui était à la portière lui demanda :
— Où faut -il conduire monsieur le comte? — A l'Opéra?
— Non, répondit Philippe comme réveille en sursaut, — rentrez à l'hôtel, et emportez ceci.
Il se dépouilla, alors, de son masque et de l'ample domino qui recouvrait son costume de ville.
— Et moi, murmura-t-il, je vais à l'hôtel de Sézanne, retrouver la marquise. — Chères ombres ! continua-t-il en poussant un soupir, mon bonheur est de vous oublier !
La jeune fille que nous venons de quitter sur le seuil de sa porte, monta dans une petite chambre située presque au sommet de la maison. Elle se jeta à genoux aux pieds de son lit, et sanglota à chaudes larmes.
— Allons ! dit-elle en se levant au bout d'un moment, il faut en prendre mon parti. Non, je ne le reverrai pas, cet homme généreux ; non, dussé-je à ses yeux passer pour une ingrate, je ne le reverrai pas. La religion du cœur et du souvenir l'emportera sur la religion de la reconnaissance.
Elle resta un moment pensive et reprit :
— Son action chevaleresque, sa voix si douce et si bienveillante, sa noblesse extérieure ont déjà touché mon
ô'tA LE MÉDA1LL1ER.
cœur. . . et je ne sais, peut-être finirais-je par l'aimer !... Oh! jamais ! jamais! J'ai bien fait d'abord de ne pas lui dire mon nom véritable. . . mais ce n'est pas assez, ce n'est pas là ce qui arrêterait un grand seigneur. Il sait que je demeure ici, s'il veut me revoir il y parviendra toujours. C'est décidé, demain, au jour, je quitterai cette maison, j'irai demeurer ailleurs. Ah ! Philippe! Philippe ! que ma vie tout entière soit à toi !
Inès (est-il besoin de la nommer ?) avait fermement arrêté qu'elle s'enfuirait dès le lendemain au matin. Ses apprêts n'étaient pas longs à faire, la pauvrette ; car tout son mobilier s'en pouvait aller où elle voudrait l'envoyer, sur l'épaule du premier porteur à qui elle donnerait un p etit écu.
Elle passa la nuit à rêver. Cette chambre qu'elle occupait depuis deux mois qu'elle était arrivée à Paris, était pleine du seul souvenir qu'elle y eût introduit avec elle. Il n'était pas une des fleurs de la tapisserie des murs à qui elle n'eût raconté ses joies et ses douleurs, ses souvenirs et ses espérances. Elle pleura beaucoup. Les larmes qui amollissent tout, ne produisirent aucune influence sur sa ferme et inébranlable résolution.
Le lendemain, à peine le jour paru, Inès partit de la maison.
Mais voyons ce qu'il advint de Philippe après qu'il se fut dirigé, à pied, comme nous l'avons dit, vers l'hôtel de Sézanne. En arrivant, devant la porte, il aperçut un grand mouvement de curieux, de badauds, de causeurs.
On venait de ramener le marquis dont l'aventure avait circulé tout le long de la rue et du faubourg Saint-Honoré, Monsieur de Sézanne était déjà rentré chez lui depuis un grand quart d'heure, la porte était bien fermée et bien close, que la foule grossissait toujours, chuchottant, commentant, regardant. . . quoi ? La porte, les croisées de l'hôtel, rien de plus ; mais cela satisfaisait sa curiosité, n'entendant rien de ce qui se disait, ne sachant rien de ce qui se passait à l'intérieur ; mais inventant mille rumeurs, glosant sur tout — et cela suffissait à son imagination.
Philippe frappa trois vigoureux coups au marteau, et la porte tourna sur ses gonds. Le Suisse, qui était familiarisé à ses visites, se présenta au-devant du comte, et sur un ton lamentable :
— Ah ! monsieur le comte, s'écria-il, mon maître a été assassiné !. . .
— Assassiné ! répéta Philippe avec une intonation de voix que le Suisse ne comprit pas. — Assassiné ! et qui a dit cela?
— Monsieur le marquis lui-même, répondit le Suisse.
— Le marquis a dit cela ! s'écria de Sabran pâle d'indignation. — Cela n'est pas vrai !. . .
— Monsieur le comte sait donc alors ce qui s'est passé?
— Eh ! non, imbécile, puisque je viens pour me renseigner. Ah ! monsieur de Sézanne dit qu'on l'a assassiné, murmura Philippe.
Et sans attendre une nouvelle réplique du Suisse, il s'élança sous le vestibule de l'hôtel, monta le perron et pénétra dans la première pièce, où il y avait un grand mouvement d'allées et de venues des domestiques. En même temps que lui, entra dans la pièce qui suivait l'antichambre la marquise que l'on venait d'éveiller en hâte, et qui accourait, toute désolée, près de son mari.
— Vous ici, comte! s'écria-t-elleen feignant l'étonnement; puis elle ajouta tout bas : — Je vous croyais avec votre protégée.
— Entrons, madame, répondit Philippe ; je veux voir le marquis.
Ils pénétrèrent dans la chambre où M. de Sézanne était étendu sur un lit. On venait de terminer le p remier pansement de sa blessure.
Philippe, à la porte, était pâle de rage concentiée. En entrant, il avait le sourire sur les lèvres ; on eût dit qu'il venait de se mettre du fard sur le visage.
— Eh mon Dieu ! marquis, s'écriat-il- en s'approchant de Sézanne, que viens-je donc d'apprendre ?
— Probablement que j'ai reçu un coup d'épée, n'estce-pas ?
— Le bruit en court la ville ; et le bruit me paraît fondé. Comment vous trouvez-vous ?
— Je me trouve. . . bien touché.
— Et contre qui vous êtes-vous donc battu?
— Battu? est-ce que je me suis battu ? . — Comment ?
— Ne vous a-t-on pas dit que c'est un homme masqué qui m'a porté un coup de poignard traîtreusement?. . .
— Traîtreusement! murmura Philippe entre ses dents. Mais non, reprit-il, on m'a parlé d'un véritable duel. . .
— Vous appelez toujours ça un duel, vous! moi je vous dis que j'ai été assassiné.
— Pourtant. . .
— Qu'est-ce donc? fit le marquis en le regardant fixement.
— Ce n'est pas ce que l'on raconte dehors et sur le lieu où s'est passée la scène.
— Bah? que dit-on alors?
— On dit, marquis. . . je ne sais si c'est exact, mais on dit que vous insultiez une femme, et qu'il s'est trouvé là un gentilhomme qui a mis l'épée à la main et. . .
— Un gentilhomme ! je le nie. L'homme en question était masqué; et bien que j'eusse jeté mon masque au loin, il a persisté à garder le sien.
— Si c'était par discrétion, interrompit le comte qui s'efforçait de conserver son calme.
— Pardieu ! cher comte, vous me la donnez belle ; un pareil procédé n'est pas tout à fait gentilhomme...
— Ou plutôt trop gentilhomme, insista Philippe. En tout cas, reprit-il, cela ne dit pas que votre adversaire ne se soit pas loyalement conduit, et que le coup d'épée...
— Ne m'ait pas été donné dans les règles ; entre nous, comte, je ne dis pas le contraire. . .
A ce moment Philippe sentit que la marquise le tirait vivement par le bras ; et en même temps elle lui glissa ces mots à voix basse :
— Prenez garde, Philippe, votre manchette droite est tachée de sang.
Philippe remarqua, en effet, quelques gouttes de sang sur la fine dentelle de sa manchette ; il l'arracha et la glissa dans une de ses poches.
— Eh bien! cher marquis, reprit-il si vous reconnaissez que votre adversaire s'est conduit en gentilhomme...
— En gentilhomme masqué...
— Soit ! Pourquoi prétendre alors que vous avez été lâchement assassiné?
— Pourquoi, comte? Parce que quand je me bats, j'aime à connaître avec qui je croise le fer ; et vous comprenez que, pour faire tomber ce masque inflexible, je veux crier et je charge tous mes amis, et vous êtes de ce nombre, comte, de crier par-dessus les toits que j'ai été assassiné, ou déloyalement frappé, ce qui est tout un. C'est par là que je saurai bien si ce mystérieux adversaire est ou non gentilhomme. S'il l'est, vous sentez
LE POXT IXYISIBLE. 349
bien qu'il fermera la bouche aux calomnies. — N'est-ce pas votre avis ?
— C'est tout à fait mon sentiment, marquis ; mais je puis vous mettre sur la trace.
— Vraiment !
— Voici une manchette que j'ai trouvée sur le lieu même du combat ; elle est de fine dentelle , comme vous voyez, et ne peut flotter que sur une main de bonne maison... Elle est tachée de sang... ce qui laisserait volontiers soupçonner...
— Qu'elle a appartenu à mon adversaire. C'est un indice ; voyez donc, continua le marquis en s'adressant au chirurgien qui l'avait pansé, vous qui venez d'analyser mon sang, si ces taches sont de la même couleur; mais, reprit-il, un manant pourrait très bien avoir dérobé cette manchette à un grand seigneur...
— Croyez-vous, marquis ?
— Cela s'est vu, comte.
— Quelquefois peut-être ; mais ce n'est pas le cas ici.
— Tiens... vous avez perdu une de vos manchettes, comte, s'écria de Sézanne en fixant les yeux sur les deux mains de Philippe, que celui-ci avaient mises en évidence, — et la droite encore ! — Parbleu! c'est singulier!. .. Laissez-moi donc comparer... Ah! marquise, les femmes sont plus habiles que nous en cette sorte d'examen ; dites-moi donc si ce n'est pas bien la même dentelle. . .
— La même, monsieur le marquis, dit Philippe en saluant avec une fierté superbe.
— Tant mieux, morbleu ! Eh ! messieurs, ne dites plus que j'ai été assassiné. . . Jasmin, cours prévenir le Suisse et recommande-lui de répondre à ceux qui viendront prendre de mes nouvelles, que c'est bien en duel que j'ai été blessé. . . va!. . . Ah ! cher comte, vous me pardonnerez, j'aurais dû m'en douter, c'est un vrai coup d'épée de soldat.
— Et que décidez-vous à présent? demanda Philippe froidement.
— Ce que je décide ? reprit le marquis.
Madame de Sézanne, qui était assise froide et tremblante dans un fauteuil, releva la tête avec inquiétude.
— Ce que je décide, reprit de Sèzanne, est tout simple et tout naturel mon cher comte. J'ai reçu, ou donné, dans ma vie, trente-sept coups d'épée, en comptant celui de tout à l'heure ; j'ai donc le droit de parler franc. Eh bien, je décide que voilà ma main, et que je vous prie de me tendre la vôtre. Est-ce que vous avez l'habitude de vous battre deux fois, avec la même personne, pour la même aifaire ? Vous m'avez donné un coup d'épée ; vous étiez masqué, je voulais savoir avec qui je m'étais battu : voilà toute l'histoire.
— Mais cette calomnie, marquis, elle court déjà plus de vingt salons.
— Eh bien ! après? Est-ce que la calomnie ne tombera pas d'elle-même quand on saura que c'est vous qui étiez
mon adversaire? Et d'ailleurs, cher comte, je m'en rapporte à vous pour savoir défendre votre réputation, comme je vous prie de vous en rapporter à moi si un insolent osait jamais devant moi vous calomnier. Votre main, comte ; voici la mienne. J'ai su ce que je voulais apprendre, je suis satisfait.
Après que Philippe et les autres témoins de cette scène furent sortis, Sézanne fit signe à sa femme, qui s'approcha du lit.
— Au diable ma tète! murmura-t-il, j'ai oublié de demander au comte de Sabran pourquoi il était resté masqué.
La marquise pâlit et se mordit les lèvres jusqu'au sang.
— Le savez-vous ? demanda Sézanne.
— Comment le saurais-je ? répliqua la pauvre femme en s'efforçant de rassurer sa voix.
— C'est juste ; mais voyez comme ces officiers sont peu habiles et peu délicats ! — La persistance du comte à ne vouloir pas se démasquer devant moi, équivaudrait à me faire croire que c'était vous qui étiez dans la voiture avec lui.
— Moi, monsieur! — Mais j'étais ici, couchée, quand on vous a rapporté blessé. . . et. . .
— Ah ! ça, ma chère, vous vous défendez comme si je vous accusais ! Vous puis-je soupçonner capable d'une si grande faiblesse et d'un tel scandale?. . . Ne parlons donc plus de tout cela. . . J'ensuis quitte pour un coup d'épée,
552 LE >1ÉDA!LLIER.
et de Sabran, plus heureux que moi, pour la conquête d'une fort charmante grisette.
— Vous croyez ? fit vivement et imprudemment la marquise.
— Que de Sabran ait fait la conquête de cette grisette ? reprit Sézanne. — Parbleu! si je le crois ! Est-ce qu'un homme risque de se faire transpercer pour une femme, sans qu'elle lui en sache quelque gré ? Il l'aura reconduite chez elle ou chez lui, sans aucun doute ; et à juger de l'empressement qu'il a mis à partir tout à l'heure, je gage qu'il est allé la rejoindre. . .
La marquise tomba dans une rêverie sérieuse, et un long silence suivit ce dialogue entre le mari et la femme. M. de Sézanne, dont les yeux se fermaient pesamment, s'adressa tout à coup à Sylvie, en lui disant :
— Je crois que vous feriez bien de m'envoyer le chirurgien. J'ai besoin d'un peu de repos.
Madame de Sézanne comprit, se leva et sortit sans souffler mot. La rêverie qu'elle avait commencée dans la chambre de son mari, elle alla l'achever dans son boudoir. Cette rêverie était grosse d'orages.
Le lendemain, Philippe s'était rendu à la maison de la rue de J'Arcade.et il avait, par instinct, monté jusqu'aux
mansardes. La première porte à laquelle il frappa, fut celle du voisin qui avait prêté ses épaules au déménagement d'Inès. Il s'informa, avec toutes les précautions possibles, de mademoiselle Isabelle. Le voisin lui annonça que la jeune fille avait pris sa volée, dès le matin. Mais il ne put rien apprendre sur le nouveau gîte où elle s'était réfugiée. Tout ce que Philippe parvint à faire fut de recueillir sur sa jeune protégée des renseignements à rendre jaloux un moderne lauréat du prix Montyon.
— Caprice d'un moment, murmura-t-il. — Allons ! oublions cette page de mon histoire.
Et il s'éloigna ; mais en emportant une contrariété profonde.
En rentrant chez lui, Philippe trouva un billet de la marquise de Sézanne, sec, froid ; un congé dans toutes les règles. A travers les pages d'un style déclamatoire sur les exigences de ses devoirs et sur la nécessité de sauvegarder une réputation jusque-là intacte, perçaient quelques petites pointes aiguës de jalousie et une railleuse colère sur la gratitude probable de la jeune ouvrière.
Ce billet frappa au cœur Philippe, qui sentit alors combien profondément il aimait la marquise. Il se rendit à son hôtel, où la porte lui fut impitoyablement refusée. Le comte de Sabran, en sortant de chez madame de Sézanne, aussi douloureusement blessé qu'irrité, porta encore machinalement ses pas vers la rue de l'Arcade. Il ne s'en aperçut réellement qu'au moment où il entrait dans l'allée de la maison qu'il avait vainement explorée le matin,
554 LE MÉDA1LLIER.
— Ou vais-je donc ? se demanda-t-il en s' arrêtant ; et il s'accusa intérieurement de connaître trop bien un chemin qui n'avait pas d'aboutissant.
La disposition d'esprit et de cœur dans laquelle il se trouvait, poussa Philippe à la mélancolie. Il s'assit sombre et rêveur; puis tout à coup appelant Bouteselle, il lui commanda de lui faire le portrait d'Inès, ce dont le dragon s'acquitta merveilleusement, depuis la description des cheveux noirs, soyeux et fournis comme une forêt de bruyères, jusqu'aux pieds de la jeune Espagnole, petits à tenir tous les deux très à l'aise dans une des pantoufles de Mme de Sézanne. Quand il eut fini, pour la centième fois peut-être de parler des yeux d'Inès, d'un bleu si doux et si voluptueux, de la cambrure élastique de sa taille, de ses joues pâles et un peu amaigries. . .
— C'est incroyable! s'écria Philippe ; — mais non, cela ne peut pas être. Il faisait nuit et je n'ai pas bien vu.
Pour Philippe, le portrait que lui récitait Bouteselle répondait, trait pour trait, à la prétendue Isabelle.
— Je suis fou! s'écria-t-il. C'est une confusion démon esprit. Allons ! allons ! secouons tout cela. Bouteselle, à cheval, mon garçon.
De son côté, la prétendue Isabelle pensait un peu beaucoup au jeune gentilhomme de la veille ; et quand ce n'eût été que pour donner satisfaction à sa vanité de femme, elle ne put se défendre, vers le soir, de retourner à la maison de la rue de l'Arcade, et de questionner son ancien voisin.
Lorsqu'elle eut appris qu'un jeune gentilhomme était en effet venu la demander, elle se sentit rougir de plaisir. Elle insista pour que le voisin en question lui en fît la description. Je ne saurais expliquer que par l'enthousiasme de l'amour et la préoccupation de l'idée fixe, le motif qui poussa Inès à poser elle-même les questions. Et il arriva, on le présume bien, qu'elle se fit faire le portrait de Philippe. Les questions étaient si précises et !e portrait si fidèle, que le voisin ne put s'empêcher de s'écrier :
— Mais, mademoiselle, vous l'avez donc vu ce gentilhomme que vous le décrivez si bien de la tête aux talons?
Inès demeura frappée de cette observation.
— Si c'était lui ! pensa-t-elle en se troublant. Depuis deux mois qu'Inès était venue en France, dans
le but de chercher et de retrouver Philippe, elle y avait employé tout le temps que lui laissaient ses travaux. Elle avait bien questionné, mais M. de Sabran n'était pas si fort en vogue, en un moment où certains hommes absorbaient l'attention de la cour et de la ville, comme on disait alors, que son nom fût bien populaire. Et puis Philippe n'avait pas toujours été à Paris. Militaire jusque pendant la paix, il avait suivi son régiment dans presque toutes les garnisons qu'on lui avait assignées. En un mot, Philippe était peu répandu dans le courant de la bourgeoisie et du peuple. Les recherches d'Inès avaient donc été infructueuses jusque-là. Elle aurait bien pu interroger un peu plus haut, dans une des deux ou trois grandes maisons pour lesquelles elle avait travaillé ; mais elle n'a-
556 LE MEDAILLIEK.
vait pas osé. Elle avait eu peur qu'on ne lui rît au nez ou que ses questions ne compromissent Philippe. Elle attendait tout du hasard, ou de la Providence.
En ce temps-là, on n'avait pas comme aujourd'hui, des journaux qui venaient apporter jusque dans la plus humble mansarde, moyennant quinze centimes, tous les faits Paris, tous les petits scandales, toutes les aventures galantes du monde. Les gazettes se rédigeaient manuscrites, ou les historiettes se colportaient de salons en salons; en sorte que toutes les fois qu'elles concernaient quelque gentilhomme ou quelque grande dame, elles se maintenaient longtemps dans une certaine sphère élevée avant que de descendre dans la rue, à moins que quelque pamphlet ne l'y traînât.
L'aventure de Philippe et de Sézanne n'avait pas mérité les honneurs du pamphlet ; mais elle avait beaucoup couru les salons ; et pendant plus de quinze jours, il en fut fort question. Les méchants esprits n'avaient pas manqué de deviner, comme l'avait fait le marquis, que la dame du carrosse fut madame de Sézanne ; d'autres, donnant cours à leur malignité, renversaient les rôles et soutenaient que la prétendue grisette n'était autre que la marquise, et que la femme du carrosse était une autre grande dame. L'on commençait déjà à mettre bien des noms sur ce dernier masque.
Mais après qu'elle eut défrayé les salons. l'aventure suivit son cours habituel. On l'oublia en haut lieu , et elle commença de circuler dans les boutiques, dans les
rues, dans les salons de bourgeois et de marchands. Elle s'était mise en campagne, habillée de ses deux ou trois habits ; mais au bout du compte, sous quelque défroque qu'on la présentât, il restait toujours le fait positif, a savoir : que le gentilhomme masqué qui s'était battu, le soir, devant la porte Saint-Honoré, avec M. le marquis de Sézanne, était bien M. le comte Philippe de Sabran.
C'est tout ce qu'Inès avait besoin de savoir ; et c'est tout ce qu'elle entendit et comprit, aunJlieu des interminables commentaires sous lesquels on dénaturait la vérité.
Philippe! elle le retrouvait! c'était bien lui qui avait tirél'épée pour elle, c'était bien lui qui l'avait défendue! C'était son bras qui avait supporté le sien, c'était le cœur de Philippe qu'elle avait senti battre presque contre le sien ! C'étaient les lèvres de Philippe qui s'étaient posées sur ses doigts ! Oh ! son bonheur, elle l'avait tenu sous la main, et elle l'avait laissé échapper.
D'un bond Inès courut rue de l'Arcade, pour demander à son ancien voisin si le jeune gentilhomme était revenu. — Mais le voisin avait lui-même déménagé, et personne ne savait ce qu'Inès voulait dire avec son jeune gentilhomme.
Alors elle pleura, et se repentit d'avoir fui ce sauveur pour qui son cœur battait si fort, et qu'elle avait eu si peur d'aimer, puisque ce sauveur était Philippe luimême !
Le comte de Sabran, après de nouvelles et infructueuses tentatives pour revoir madame de Sézanne, l'âme
558 l>K MEDAILL1ER.
profondément blessée, froissée, endolorie, avait juré une haine éternelle à toutes les femmes, ce qui lui semblait la seule manière convenable de porter le deuil d'un amour dont les fleurs s'étaient fanées au moment où il allait les cueillir.
Il avait alors appelé Bouteselle, son confident ordinaire, et lui avait tenu ce langage :
— Deux fois en Espagne mes amours ont failli me coûter la vie. Une jeune fille se rencontre qui m'entoure d'une affection mystérieuse, naïve, dévouée, que m'en est-il revenu? Rien que des regrets pour moi; et pour elle.. . qui sait? L'autre soir, je donne un grand coup d'épée au marquis de Sézanne pour défendre la vertu d'une jeune enfant qui ravive en moi le souvenir d'Inès. J'espère la revoir, recueillir au moins de ses lèvres, un mot de reconnaissance, elle disparait et me fuit! Enfin, et cela sans compter les caprices passagers, qu'ai-je recueilli de mon profond amour pour la marquise de Sézanne ? un congé en bonne règle.
— Que concluez-vous de tout cela ? demanda froidement Bouteselle.
— J'en conclus que pas une femme ne vaut la peine qu'on se donne pour elle.
— Après, fit le dragon, car c'est le langage que vous m'avez tenu toutes les fois qu'une rupture est survenue entre vous et quelque femme. Vous avez mille fois, en votre vie, juré une haine éternelle au beau sexe.
— Aujourd'hui, reprit Philippe, c'est sérieux. Aussi
ai-je décidé que demain au matin, nous partirions en exil du monde pour un certain nid en pierres qu'on appelle Viremolle, situé à l'autre bout de la terre; et que j'irai y vivre en reclus jusqu'à la fin de mes jours.
— Amen ! avait répondu Bouteselle.
Là-dessus les chevaux avaient été sellés, et Philippe et Bouteselle s'étaient trouvés transportés, en compagnie d'un profond ennui et d'une mélancolie incommensurable, dans ce château délabré où nous les avons vus arriver.
L'aventure avec le marquis avait quelque peu mis à la mode et popularisé le nom de Philippe dans ce vaste Paris. Aussi arriva-t-il qu'on put, sans trop de peine cette fois, indiquer son hôtel à Inès. Elle y courut joyeuse, haletante, amoureuse, le cœur agrandi et large pour y recevoir le bonheur qu'elle rêvait.
Cela se passait le lendemain de la fuite du comte ; et quand on eut annoncé à Inès que Philippe était parti de la veille, sans dire ni où il allait, ni quand il reviendrait, ni même s'il reviendrait jamais, la pauvre enfant était tombée comme frappée par la foudre.
Il est temps maintenant que nous rejoignions de Sabran en sa retraite de Viremolle.
566 LE MEflAil.MEK
On a vu, au commencement de cette histoire, comment Philippe avait été surpris, au moment même où il prononçait les plus féroces anathèmes contre la jupe et la cornette, par une toute jeune et charmante femme, et qu'il n'avait pu se défendre de la curiosité devenir la visiter pendant son sommeil.
De son côté, madame de Pontlubis, dont la haine contre les hommes avait son origine dans les deux faits rappelés par sa suivante dans le court dialogue échangé entre elles, madame de Pontlubis qui battait en retraite aussi devant l'amour, était tombée en plein piège.
Philippe et la duchesse avaient donc réfléchi, chacun à part soi, que c'était au moins une étrange rencontre et un singulier jeu du hasard.
Bien que tous les deux eussent pris la résolution bien formelle de se séquestrer dans leur château et d'éviter toute occasion de rencontre, ils ne pouvaient, cependant, manquer de se retrouver, ne demeurant qu'à cinq lieues de distance, et, au fond, mourant d'envie de se voir.
Deux jours après son arrivée, Philippe affectant devant Bouteselle une haine plus profonde que jamais contre les femmes, montait à cheval tout seul, et défendait au dragon de le suivre, voulant savourer à l'aise, disait-il, dans une solitude complète, les pensées de dégoût qui faisaient monter à ses lèvres l'amertume de son cœur.
Philippe enfonça les éperons dans !e ventre de son cheval, et partit au galop, prenant le chemin qui mène au hasard.
US POXT INVISIBLE. 56 \
La duchesse de Pontlubis, de son côté, plus irritée que jamais contre ces misérables coquins que Ton appelle les hommes, annonça son intention d'aller faire une promenade, pour trouver dans l'air pur de la campagne un apaisement à ses colères intérieures.
— Accompagnerai- je madame? demanda Mariette.
— J'aimerais être seule.
— Mais le pays n'est peut-être pas sûr.
— Crois-tu Mariette ? Il y a donc des voisins...
— Des voisins, je ne sais pas madame; mais des loups, cela est possible.
— Au fait, Mariette, loups ou voisins, je préfère que tu m'accompagnes.
— De quel côté veut aller madame ?
— Je n'en sais rien, Mariette, ne connaissant pas le pays.
— Je crois, alors, qu'il serait prudent que je m'informasse auprès de M. votre intendant.
— Non> Mariette, non; ce sera plus piquant de donner à l'aventure.
— Soit, madame la duchesse.
— Cependant, reprit celle-ci, après avoir fait quelques pas, il se pourrait qu'en donnant à l'aventure, nous prissions, sans le vouloir, la roule qui mène à Viremolle...
— Et Madame ne veut pas y aller ? demanda la soubrette avec son petit sourire fin.
— Vous êtes une impertinente, mademoiselle. Allez,
562 LE MQÉBA1LLIER.
en conséquence, demander à mon intendant quel chemin il faut prendre pour tourner le dos à Viremolle.
Mariette exécuta l'ordre de sa maîtresse ; et toutes deux, bien édifiées sur ceci : qu'il fallait prendre à droite toujours à droite, se mirent en route.
Vers le milieu de la double haie qu'elles suivaient avec persistance depuis un moment, elles rencontrèrent un sentier qui donnait à gauche, et que la duchesse proposa de prendre, sous prétexte qu'elle voyait, a quelques pas devant elle, un petit ruisseau large comme la main, et qu'il n'y avait pas de pont pour le traverser.
— Je ferai observer à madame, dit Mariette, que nous nous détournons de notre voie.
— Nous allons retrouver, bien certainement, un peu plus loin, répondit Mme de Pontlubis, quelque coude de chemin qui nous remettra sur notre route.
— Soit, riposta la soubrette.
Mais il arriva qu'il n'y avait aucune espèce de coude. Au lieu de tirer à angle droit sur la haie que les deux femmes venaient de quitter, le sentier biaisait singulièrement à gauche, avec des caprices tels qu'en fait, il détournait complètement de la route primitive ; et parvenu au bout, on se trouvait tourner le dos au chemin qu'on avait voulu prendre. La duchesse s'en était aperçue, aussi bien que sa soubrette ; mais elle n'en avait rien dit. Mariette s'était contentée de sourire, en jetant sur sa maîtresse un regard oblique.
Après avoir suivi ce sentier pendant bien une grande
demi-heure, les deux femmes se trouvèrent en ra«e campagne.
— M'est avis, dit finement Mariette, que nous devrions retourner sur nos pas, pour reprendre la route de droite, qui aboutit tout justement à l'opposé du lieu où nous sommes.
— Pourquoi? fit madame de Pontlubis; le hasard nous a conduites ici, où le coup d'œil de la campagne est superbe ; ma foi, restons-y. Peut-être n'aurions-nous pas trouvé aussi bien de l'autre côté. N'est-ce pas ton opinion, Manette?
— C'est mon opinion; ce que j'en disais était uniquement pour avertir madame la duchesse.
— Si nous montions au haut de ce petit monticule qui est là-bas, au bout de ce champ? s'écria tout à coup la duchesse.
— C'est encore assez loin ; je me permettrai de faire observer à madame que cela la fatiguera peut-être.
— Qu'importe !
— Allons! madame.
— Nous nous reposerons là-haut un instant, avant de rentrer au château.
Elles se mirent en marche, traversèrent le champ, et arrivèrent aux flancs du monticule où commençait un charmant bouquet de bois.
— Savez- vous, madame, que je m'étonne de vous voir si bien marcher, vous qui, à Paris, ne sortez qu'en voiture,
— C'est parce que je veux rompre ici avec toutes mes habitudes de Paris, et me faire une nouvelle existence.
— Madame persiste donc dans sa résolution?
— Plus que jamais, Mariette.
Le petit bois où elles venaient d'entrer était parsemé de sentiers charmants, un peu coupés par des broussailles, bien autrement difficiles à franchir que le fameux ruisseau qui n'avait pas de pont. Mariette s'étant avisée d'en faire l'observation, madame de Pontlubis lui répondit, très judicieusement, que les broussailles déchiraient les robes, mais ne mouillaient pas les pieds, comme l'eau. Gela était d'une telle exactitude que Mariette, qui n'était jamais à court, ne trouva mot à répondre.
Elles arrivèrent au haut du monticule, sur une espèce de plateforme tapissée de gazon, et dont le versant était coupé par un chemin assez large qui se tordait pour gagner une plaine, s'étendant jusqu'aux lèvres d'un ravin, très profond à en juger par les arbres dont la cime dépassait à peine le niveau du sol. Au-de là de ce ravin, recommençait une large montagne toute chargée de bois, coupés par intervalles de champs en culture. Au sommet de cette montagne, comme perdu au milieu des brouillards et delà poussière dorée du soleil, s'élevait un château dont on distinguait parfaitement les tourelles.
La duchesse et Marielte s'assirent sur le gazon et se laissèrent aller, en véritables parisiennes qu'elles étaient, à une naïve et sincère admiration de cette belle campagne dont elles ne connaissaient pas les charmes et les senti-
mentales surprises. Leurs yeux se promenèrent avec une lente complaisance sur ce vaste horizon qui s'ouvrait à leurs regards, puis s'arrêtèrent sur le point culminant de la montagne.
— Ah ! un château, madame la duchesse, s'écria Mariette.
— Bien loin ? demanda madame de Pontlubis, en feignant de chercher ce qu'elle avait vu, dès en arrivant.
— On dirait qu'un pont jeté d'ici là, nous mettrait en communication.
— Mais à qui peut être ce château ? murmura la duchesse. On m'avait dit que Montvert était isolé de plus de cinq lieues de toute habitation.
— D'abord, madame, répliqua Mariette, nous sommes bien à plus d'une lieue de Montvert, ici ; — mais tenez ! voilà Montvert derrière nous, ou plutôt au-dessus de nos têtes.
— Dieu ! que c'est haut ! fit la duchesse avec une sorte d'effroi.
— Je parlais tout, à l'heure d'un pont ; ma foi, on le pourrait jeter d'un château à l'autre.
— Mais de ma chambre on doit apercevoir ce château voisin.
— Je le croirais assez.
— Il faudra que je m'informe. . .
— A qui il appartient ? acheva Mariette.
— Oui.
566 l-K MÉDA1LL1ER.
— Si je ne craignais de contrarier madame, je lui dirais. . .
— Quoi ?
— Que ce château est celui où nous nous sommes arrêtées, il y a deux jours.
— Viremolle ?
— Je n'en savais plus le nom ; c'est madame qui me l'apprend.
La duchesse rougit un peu, et affecta de regarder dans une autre direction.
— Mais, reprit Mariette, il y a un moyen de nous renseigner.
— C'est inutile. . .
— Sans nous déranger beaucoup.
— Comment cela?
— En questionnant ce paysan qui passe.
Et avant que la duchesse ait pu dire oui ou non, Mariette avait appelé un jeune garçon qui traversait le chemin dont nous avons parlé, sur le versant du monticule.
— Quel est ce château ? demanda Mariette au jeune paysan.
— Celui que vous voyez là-bas ?
— Oui.
— C'est le château de Viremolle, où j'ai conduit avanthier un jeune gentilhomme, et même vous êtes ici sur ses terres.
— Sur ses terres? demanda la duchesse avec terreur.
— Ce mamelon leur sert de limite. Les terres de Mont-
LE POXT INVISIBLE, *><»7
vert finissent au haut du petit bois qui est de l'autre coté, et celles de Viremolle là où vous êtes assises.
Le jeune paysan salua jusqu'à terre et continua son chemin.
— Eh bien ! quand je le disais à madame ! s'écria Mariette.
— Tu avais raison ; mais alors nous avons donc pris un chemin tout opposé à celui que nous voulions ?
— C'est que dans ce pays les ruisseaux, les chemins qui biaisent, et les monticules sont perfides, répondit Mariette.
La duchesse, les yeux baissés, les joues animées et la respiration un peu émue, n'entendit pas ce que Mariette venait de dire, et qui pouvait passer très bien pour une impertinence. Pendant que Mme de Pontlubis paraissait endormie dans une profonde rêverie, la soubrette continuait à explorer du regard la campagne, avec la curiosité persistante d'un marin qui étudie l'horizon. Tout à coup, elle posa sa main à la hauteur des yeux, en manière d'abat-jour, et fixa avec la plus grande attention quelque chose d'assez volumineux qui se mouvait au loin. Ce quelque chose lui parut être un cheval ; et sur ce cheval il lui sembla voir s'agiter une autre chose qui avait tout l'air d'un cavalier. Comme c'était bien en effet un cheval et qu'il trottait à fond de train, il fut bientôt assez à portée de vue pour que Mariette s'assura également que c'était bien un cavalier qui le montait. Elle allait pousser un petit cri pour avertir sa maîtresse,
5t>8 LE MÉDAILLIEK.
mais la malicieuse s'arrêta , quand elle vit surtout que chevalet cavalier prenaient le chemin qui devait les faire passer à dix pas du lieu où elles étaient assises.
Il n'était plus temps de songer à la fuite, lorsque Mariette s'écria en feignant la plus grande surprise :
— Ah ! madame, un cavalier !. . .
— Où cela ?
— A dix pas de nous.
— Ne pouvais-tu me le dire, Mariette ?
— Madame, je ne fais que de l'apercevoir à l'instant. Mme de Pontlubis leva les yeux et regarda dans la direction que lui montrait sa soubrette.
— Ah ! mon Dieu! que n'ai-je un voile ?
— Quel malheur ce serait !
Le cavalier se voyant tout près des deux femmes, avait ralenti le pas de son cheval ; et, en passant devant la duchesse, il la salua avec une courtoisie pleine de grâce. Mme de Pontlubis fut bien obligée de rendre le salut, et par conséquent de regarder le cavalier. — Elle rougit; et celui-ci passa le plus lentement possible, détourna la tête, puis salua de nouveau.
Le cavalier avait paru, de tous les points, accompli aux yeux de la duchesse, qui de son côté, avait été trouvée charmante.
A peine le cheval était-il reparti au galop, que Mariette éclata d'un bon et franc rire de soubrette spirituelle et malicieuse.
— Qu'avez-vousdonc à rire de la sorte, mademoiselle ?
LK PONT INVISIBLE. f>6i)
demanda la duchesse, d'un ton moitié grondeur, moitié curieux.
— Madame n£ sait donc pas qui est ce jeune gentilhomme ?
— Gomment voulez-vous que je le sache, petite sotte ?
— Eh bien ! madame, c'est. . .
— C'est?...
— C'est le comte de Sabran, le seigneur de Viremolle, le maître du château que nous voyons là-bas, et sur les terres de qui nous sommes en ce moment.
— Et d'où donc le connaissez-vous?
— Madame sait bien que je l'ai vu en rêve, pendant la nuit que nous avons passée dans cette grande pièce délabrée du château de Viremolle?
— Allez-vous recommencer vos impertinences?
— Je le jure, madame, j'ai reconnu parfaitement bien ce jeune gentilhomme, tel que dans mon rêve je l'ai vu s'approcher de madame, et. . .
— Allons, taisez-vous, folle, et rentrons à Montvert. La duchesse reprit le même chemin par où elle était
venue, et le trouva bien plus long. Elle était fort rêveuse et fort silencieuse. Manette, de son côté, ne demandait pas mieux que de ne point parler. Mariette réfléchissait beaucoup, en ces moments-là.
Peu d'instans après que madame de Pontlubis eut quitté la petite plateforme tapissée de gazon , Philippe , — car c'était bien lui, — revint sur ses pas; mais il parut fort désappointé de ne plus retrouver à la place où il espérait
37 0 LE MEDA ILLIER.
la rencontrer encore, la jeune et charmante femme de tout à l'heure.
Il se consola un peu de sa mésaventure en apercevant le même jeune paysan qui l'avait conduit l'avant-veille à Viremolle.
— Holà! petit, ici.
— A votre service, monseigneur. . . Monseigneur me reconnaît-il pour lui avoir servi de guide, il y a deux jours ?
— Oui et non.
— Monseigneur est bien bon.
— Sais- tu quel est ce château là-haut perché?
— Oui, monseigneur, c'est le château de Montvert.
— Ah !
— Et il n'y a qu'un instant, que madame la duchesse était assise là, sur la plateforme?
— Qui est-ce madame la duchesse?
— La châtelaine de Montvert.
— Son nom ?
— Ah ! je l'ignore, monseigneur.
— Les terres de Viremolle s'étendent-elles jusqu'ici ?
— Oui, monseigneur; la plateforme appartient à Viremolle ; et les terres de Montvert finissent à la limite du petit bois, juste au ras de la plateforme.
— Ah! cette plateforme m'appartient?
— Comme le dit monseigneur.
- — Très bien ! merci, et voilà pour toi.
Philippe jeta une pièce d'argent au petit paysan, et, tout pensif, regagna Viremolle.
Nous avons dit que Mariette avait beaucoup refléchi dans le trajet de la plateforme au château de Montvert. On va voir quelles combinaisons étaient sorties de cette tête de soubrette.
Mariette n'avait pas été sans remarquer Bouteselle ; et, avec cette finesse qui la distinguait, elle avait compris et conclu que Bouteselle devait être à M. de Sabran ce que Mariette était à Mme de Pontlubis. Et elle tirait encore cette conclusion : que les deux termes de l'équation — Bouteselle et Mariette — étaient faits pour s'entendre.
— Un homme, se dit-elle, un dragon surtout, n'est pas capable de deviner et de prévoir tout ce que je prévois et devine. C'est donc à moi de faire les avances.
Cela dit, elle prit une plume, de l'encre, du papier, s'enferma dans sa chambre, et écrivit à Bouteselle pour l'engager à faire la moitié du chemin entre Viremolle et Montvert, le surlendemain de très grand matin ; et qu elle ferait, elle, l'autre moitié, une rencontre entre eux étant absolument indispensable, pour causer de choses de la plus haute importance.
Mariette trouva le jeune paysan que nous connaissons déjà, et lui remit le poulet à porter.
— Le domestique de M. le comte! dit le jeune paysan,
572 LE MÉUAILL1EK.
oh ! je le connais bien ! il m'a donné un écu pour me faire monter en croupe derrière lui, et je ne sais pas encore pourquoi ?
— Eh bien! tu lui remettras ce billet à lui-même, sans qu'on te voie, — et voilà un demi-écu pour ta peine.
Le jeune paysan partit et s'acquitta merveilleusement de sa mission.
— C'est bien la soubrette de Mme la duchesse qui t'a confié ce billet ? demanda Bouteselle tout gonflé de bonheur.
— Elle-même monsieur Bouteselle, et une bien jolie fille encore.
— A qui le dis-tu! exclama le dragon en frisant sa moustache.
— Et la preuve c'est qu'elle m'a donné un demi-écu pour ma peine.
— En voilà un tout entier, morbleu ! pour lui apporter ce poulet-ci.
Bouteselle, élevé à l'école de Philippe, était valet de trop galant homme pour permettre à une jolie soubrette, qui lui donnait rendez-vous, de faire la moitié du chemin. Il lui annonçait qu'il ferait, lui, la route tout entière, et se trouverait à l'heure indiquée à une portée de fusil du château.
— J'aime mieux cela, pensa Mariette en recevant le billet de Bouteselle, mais le pauvre diable aura à rabattre de ses espérances, s'il croit. . . Après tout, ne nous engageons pas trop.
Aux questions précises que lui adressa Manette sur l'identité de Bouteselle, le jeune paysan, à qui son triple métier de cicérone, de donneur de renseignements et de porteur de billets avait admirablement réussi jusqu'alors, répondit par sa phrase sacramentelle :
— La preuve que je suis sûr d'avoir eu affaire avec M. Bouteselle, c'est qu'il m'a donné un écu tout entier pour lui avoir remis votre billet.
— En voilà un aussi pour la réponse que tu me rapportes. — C'est de l'argent placé à gros intérêts, murmura la soubrette ; ne le regrettons pas.
Avant que nous fassions assister nos lecteurs au rendez-vous que s'étaient donnés Mariette et Bouteselle, et que nous révélions la petite conspiration qu'ils ourdirent ensemble, parlons un peu de ce qui se passa la veille de ce congrès de valet et de soubrette, c'est-à-dire le lendemain du jour où Philippe et la duchesse s'étaient rencontrés et regardés, par hasard, sur la petite plateforme du monticule.
Ce jour-là, de très grand matin, Philippe, toujours en protestant de sa haine contre les femmes, avait ordonné à Bouteselle d'apprêter son cheval.
— Accompagnerai-je monsieur le comte dans sa promenade?
— Non, Bouteselle, la solitude des bois n'est belle et salutaire que quand on y est seul.
Philippe ne s'apercevait pas même du pléonasme
374 LE MÈDA1LLIER.
affreux qu'il commettait, Mais, avec Boutesetle, il n \ avait pas à regarder de si près.
— Je remarque, mon colonel, objecta le dragon, que vous avez mis ce matin tout ce qu'il y a de plus beau et de plus élégant dans votre garde-robe. Vous vous habillez, pour aller au milieu des broussailles, comme s'il s'agissait d'une parade.
— Je n'ai pas besoin de vos observations, M. Bouteselle ; mais je comprends, aujourd'hui que je connais la belle nature, que quand on va l'admirer et rêver au milieu d'elle, on ne saurait être trop recherché dans sa toilette.
Voila le mot que, plus tard, Buffon devait appliquer à ses manchettes ! J'en réclame la priorité pour mon héros.
Philippe était en route cinq minutes après, et galopait à travers les champs, sous un beau soleil dont les rayons rebondissaient en éclats sur les dorures de son riche costume.
Une autre scène à peu près analogue se passait au château de Montvert. La duchesse éveillée de grand matin, et voyant ce beau soleil qui inondait la campagne, se sentit tout à coup prise d'un furieux besoin d'aller jouer au milieu de ses feux, comme y jouaient les oiseaux et les cîmes des arbres.
Sans en rien dire à Mariette, elle revêtit un costume d'amazone, le plus coquet qu'elle trouva dans sa riche garde-robe, et, une, fine cravache à la main, elle fit venir sa soubrette.
LE POXT INVISIBLE. 57S
— Madame va-t-elle en chasse? s'écria celle-ci.
— Non, mais je vais sortir.
— Accompagnerai-je madame ?
— Non, puisque je monte à cheval. Allez ordonner qu'on me selle un cheval.
— Madame, au moins, se fera accompagner par quelqu'un ?
— Nullement.
— Mais s'il arrivait quelque accident ?
— Quel accident veux-tu qu'il m'arrive, Mariette ? Ne suis-je pas une excellente cavalière?
— Mais les rencontres?
— Et quelles rencontres ai-je à craindre à cheval? Mariette alla transmettre les ordres de sa maîtresse à
qui de droit; et peu d'instans après la duchesse, s'élança au galop dans la grande avenue du château, qu'elle laissa bien loin derrière elle.
Madame de Pontlubis et Philippe, chevauchant chacun de son côté, se dirigèrent instinctivement vers le plateau où ils s'étaient rencontrés la veille. Ils comptaient l'un et l'autre sur celte rencontre ; la preuve en était dans le soin qu'ils avaient pris de faire si brillante toilette.
En apercevant Philippe, la duchesse ne put se défendre d'un mouvement de surprise, et rougit jusqu'aux yeux. Philippe mit son cheval au pas en s'approchant de M'ne de Pontlubis, et, en passant devant elle, il la salua avec un profond respect. La duchesse n'avait pas voulu et pas cru devoir ralentir l'allure de son cheval. Mais après s'être
croisés, ils se retournèrent simultanément pour se regarder encore une fois. Ce mouvement de curiosité faillit coûter cher à Mme de Pontlubis. Eblouie par le regard de Philippe dont elle sentit tout le feu, elle perdit un peu contenance ; et si bien même qu'elle laissa échapper les brides de sa main. Dans le mouvement qu'elle fit pour les rattraper, sa jambe serra de si près les flancs du cheval qu'elle lui fit sentir l'éperon. Le cheval voulut partir, mais n'étant plus tenu en main, il s'abattit de l'avant.
Philippe avait vu le danger de la duchesse et il s'était élancé vers elle, au moment où elle poussait un cri de terreur. Il avait sauté à terre, à temps pour recevoir dans ses bras la duchesse pâle et tremblante de frayeur. Il tourna la bride de son cheval autour d'une branche d'arbre et fit asseoir Mme de Pontlubis sur le versant du petit mamelon.
— N'ètes-vous point blessée, madame ?
— Nullement, monsieur; un peu d'émotion, de crainte bien naturelle. . .
— Restez assise, madame, un instant encore. . .
Mœe de Pontlubis paraissant hésiter, Philippe ajouta :
— Il serait imprudent à vous, madame, de remontera cheval, tremblante comme vous l'êtes. Vous n'avez pas la main assez sûre. . .
La duchesse se leva malgré cette observation ; elle se sentait plus forte à bien mener son cheval qu'à soutenir une conversation qu'elle redoutait de voir commencer...
— Voulez-vous me permettre, madame, de vous accompagner jusqu'à votre château?
LE POXT INVISIBLE. ùt i
— Oh ! non, monsieur, répondit-elle vivement.
— Je n'insisterai pas, madame, je me contenterai de regretter votre refus.
Philippe aida la duchesse à se remettre en selle, et la salua avec un respect profond et froid. Ils s'éloignèrent tous deux, chacun dans une direction différente.
Ils rentrèrent, l'un à Viremolle, l'autre à Montvert ; tristes, soucieux, préoccupés.
— Monsieur le comte a donc fait quelque mauvaise rencontre? demanda Bouteselle.
— Moi ! répondit Philippe , je n'ai rencontré âme qui vive.
— J'ai peur du contraire, se contenta de murmurer Bouteselle, en surveillant le pansage du cheval qu'il venait de reconduire à l'écurie.
Philippe s'enferma dans une chambre haute du château, d'où il s'était aperçu qu'on distinguait Montvert, dans un lointain de deux lieues à vol d'oiseau.
— Il est donc arrivé un accident à Mme la duchesse ? demanda Mariette à sa maîtresse.
— Quelle espèce d'accident veux-tu donc qu'il me soit arrivé. Mariette?
— Je ne sais ; mais la jupe de madame est déchirée et froissée comme si madame eut faite une chute.
— Je me serai accrochée à quelque broussaille, vraisemblablement.
— C'est comme le cheval de madame, il saigne des jambes de devant.
— Bah ?
— Oui, et le valet d'écurie prétend que cette pauvre bête est couronnée. . . Et puis, madame est un peu pâle et parait émue. . . Madame ne s'est point lait de mal?
— Vous m'ennuyez avec vos questions, Mariette ; déshabillez-moi et laissez-moi seule, s'il vous plaît.
Mariette se retira ; mais elle ne manqua pas de faire cette réflexion : Ou la duchesse avait rencontré le comte, ou elle était de mauvaise humeur de ne l'avoir pas rencontré.
Mme de Pontlubis fit comme avait fait Philippe, elle s'enferma dans sa chambre, d'où l'on apercevait Viremoile, ouvrit une croisée, s'appuya sur son coude, et ne détacha pas les yeux de dessus le château voisin.
Le pont qu'avait rêvé Mariette, d'un château a l'autre, était trouvé.
Bouteselle, exact à son rendez-vous, le lendemain, était arrivé à Montvert de grand matin. Mariette, qui le guettait, l'ayant aperçu de loin, s'échappa sournoisement du château. En arrivant devant le dragon, elle lui tendit familièrement la main, en lui disant :
— Suivez-moi, et pas un mot jusqu'à ce que nous
soyons rendus où je veux vous conduire. Puis-je avoir confiance en vous ?
— Vous le pouvez, foi de dragon !
— Alors partons.
— Partons. . .
Mariette fit quelques détours prudents, afin de n'être vue de personne du château, gagna le petit sentier qui biaisait si bien et faisait tourner à gauche quand on voulait aller à droite, traversa la plaine que nous savons, s'enfonça dans le petit bois que nous avons parcouru déjà, et atteignit la petite plateforme tapissée de gazon.
— Nous voilà arrivés, dit-elle en s'asseyant.
— Voulez-vous me permettre de m'asseoir aussi, fit Bouteselle, en attendant que vous m'expliquiez bien nettement où nous sommes arrivés?
— Dépêchez-vous de vous reposer, — murmura Mariette avec vivacité, — car nous sommes pressés.
— Est-ce que nous avons encore beaucoup à marcher? demanda Bouteselle.
— Puisque nous sommes arrivés, vous ai-je dit.
— C'est vrai. Eh bien ! me voilà reposé, reprit le dragon en se levant, et en tendant la main à Mariette pour l'aider à se remettre sur pieds.
— M. Bouteselle, je crois? dit-elle en faisant la révérence.
— Oui mademoiselle. . . ?
— Mariette.
— Mademoiselle Mariette; c'est un joli nom.
580 LE MÉDA1LLIEK.
— Je n'en dirai pas autant du vôtre.
— C'est mon nom de régiment. Il me vient de ce que j'ai débuté par être trompette.
— Quel est, alors, votre véritable nom?
— Pierre Papillon.
— Hum ! nom de mauvais augure.
— Aussi y ai-je renoncé pour ne pas effrayer le beau sexe.
— C'est très généreux, M. Bouteselle. Je vous dirai donc. . . c'est-à-dire j'allais vous dire que, à en juger à l'air de votre maître, à sa tournure, à son âge et à sa beauté...
— Pardon, vous connaissez donc mon maître?
— Oui, je l'ai vu. . . en rêve. Je vous conterai cela plus tard. A en juger donc à toutes les qualités précieuses qui distinguent M. le comte de Sabran, j'ai pensé que vous étiez de trop bonne maison, M. Bouteselle, que vous aviez mené une vie trop pleine de joie, d'amours, d'aventures et de galanteries, pour...
— Vous nous flattez, mademoiselle Mariette, fit Bouteselle en se rengorgeant et saluant jusqu'à terre.
— Pour, reprit la soubrette, ne pas regretter Paris, Versailles et leurs plaisirs.
— Mademoiselle Mariette, dit à son tour Bouteselle en clignant le coin de l'œil, de vos mains si blanches et si potelées, de votre regard si fin, de votre pied si coquet et de vos épaules si appétissantes, j'ai conclu, dès l'autre soir, que vous n'aviez déserté Paris, Versailles et leurs
LE POMT INVISIBLE. ÔSi
joies que contrainte et forcée par quelque dépit. Voilà ma profession de foi.
— Me suis-je trompée sur votre compte, M. Bouteselle ? demanda Mariette.
— Vous avez deviné, pardieu ! à la lettre. Et moi, ai-je mal auguré de vous, mademoiselle Mariette ?
— Vous avez été plein de pénétration, monsieur Bouteselle. Et j'en conclus que nous sommes faits pour nous comprendre et nous entendre.
— A merveille !
— Voici ma main, et donnez-moi la vôtre en signe d'alliance, — la main seulement, ne prenez que la main seulement, s'il vous plaît, M. Bouteselle, dit Mariette en s'éloignant du dragon de la longueur du bras. — Oh ! embrassez-la si vous le voulez, je vous le permets; mais ne perdons pas de temps en choses inutiles.
— Ce qui veut dire : parlons raison, fit Bouteselle.
— Exactement. Or, puisque nous voici bien faits pour nous comprendre, je présume que vous ne devez avoir comme moi, qu'un seul désir, celui de vous en retourner à Paris.
— C'est mon idée fixe. — Seulement j'ai voulu, tout le long de la route, la faire partager à mon maître, et il m'a menacé, si je lui en reparlais, de me jeter tout vivant dans un précipice. Cette perspective m'a glacé le sang tout net.
5S2 LIS MÉDA ILLIER.
— C'était bien pendant la route reprit Mariette ; mais depuis qu'il est ici, son humeur à cet endroit a dû se radoucir.
— Vous croyez ?
— J'en ai la certitude. Et c'est de cette plateforme où nous sommes en ce moment que nous partirons pour Paris.
— Voyons un peu cela, mademoiselle Mariette.
— Regardez là-haut, presque au-dessus de votre tête, qu'apercevez-vous?
— Un château, répondit Bouteselle.
— C'est le château de Montvert, répliqua Mariette. Et là-bas? continua-t-elle en allongeant la main.
— C'est encore un château, répondit Bouteselle. Eh ! pardieu ! c'est Viremolle.
— Eh bien ! fit la soubrette en s'asseyant de nouveau sur le gazon, vous comprenez M. Bouteselle, que quand le château de Montvert est habité par une jeune veuve de dix-huit ans, charmante, spirituelle, aimante, riche et habituée aux plaisirs de Paris et de Versailles; et que de son côté, le château de Viremolle emprisonne entre ses quatre murs délabrés, un gentilhomme comme M. le comte de Sabran, ni vous ni moi, nous ne pouvons être condamnés a vivre éternellement dans cette solitude.
— Il s'agirait alors, dans votre idée, de marier Montvert avec Viremolle.
— Vous avez deviné.
— Mais comment?
LE POXT INVISIBLE. 5$3
— A l'heure où je vous parle, M. Bouteselle, il y a, à l'une des croisées de Viremolle, deux yeux ardemment braqués sur Montvert, et à l'une des croisées de Montvert, deux prunelles qui dardent des éclairs sur Viremolle.
— Vous croyez cela ?
— J'en ai la conviction, et j'en atteste cette plate-forme où nous sommes assis.
— Pardon, mademoiselle Mariette, mais vous mettez souvent enjeu cette plateforme, je voudrais pourtant bien savoir. . .
— Rien de plus simple.
Mariette raconta alors la promenade de l'avant-veille, la rencontre devant ladite plate-forme; et elle ajouta une foule de soupçons, tout de suite partagés par Bouteselle, sur la promenade à cheval de la veille en si grande tenue. Bouteselle avait les mêmes raisons que Mariette de porter sur son maître des jugements plus ou moins téméraires; ils s'entendirent encore parfaitement sur ce point.
— Vous comprenez donc, reprit la soubrette, que dans ces regards saisis au vol, j'ai vu tout le succès du complot que j'ai médité, et dans lequel j'ai voulu vous mettre de moitié.
— Expliquez-vous vite.
— Ces deux jeunes gens ne seront plus retenus que par l'amour-propre et par la vanité de je ne sais quelle folle résolution, pour n'oser pas se voir, se rencontrer et s'avouer ce que chacun désire confier à l'autre. Eh bien !
ô84 LE MEDAILLIER.
monsieur Bouteselle, c'est à nous de forcer l'occasion à se présenter.
— Ah ! vous avez trouvé un moyen.
— Puisque je vous ai dit que j'ai réfléchi.
— C'est que ce n'est pas toujours une raison.
— Or je reviens à cette plate-forme. — Voulez-vous m'aider à me relever, s'il vous plaît ? — Merci ! Etesvous bien savant sur la géographie de votre château, monsieur Bouteselle?
— Pas énormément.
— Vous ne savez pas alors à qui, de Viremolle ou de Montvert, appartient cette plate-forme ; à qui cette prairie qui est de ce côté, et ce petit bois que nous avons traversé tout-à-1' heure ?
— Je l'ignore complètement.
— Eh bien ! moi, je le sais, et je vais vous le dire. Cette plate-forme appartient à votre maître.
— Je suis bien aise de l'apprendre.
— Mais jusqu'à la lisière du bois seulement, lequel bois est du domaine de ma maîtresse.
— Impossible de se donner la main de plus près.
— Comprenez-vous déjà ?
— J'entrevois.
— Monsieur Bouteselle, il faut que ce petit bois qui est, ou qui sera très giboyeux, cela vous regarde, devienne du goût de M. le comte de Sabran, et qu'il en prenne envie jusqu'à la passion, cela vous regarde encore ; si bien qu'il médite d'en faire l'acquisition. Cela
n'est rien, on peut charger un intendant de traiter l'affaire ; un tabellion passe par là-dessus, et tout est dit. Ainsi ce n'est pas là ce que je veux.
— Voyons donc, alors? interrompit Bouteselle très absorbé.
— Ce que je veux, reprit Mariette, c'est que, en même temps que M. de Sabran désirera ajouter à son domaine ce petit bois que vous présenterez comme plein d'agréments, ma maîtresse se prenne de rage pour cette plateforme d'où l'on a une vue superbe, et qui sera un but de promenade et de récréation, pendant les longs jours que nous devons passer ici. Mais il faut que la duchesse ait autant d'envie de la plate-forme que le comte aura de passion pour le petit bois. C'est mon affaire à moi. Comprenez-vous bien tout?
— Je comprends, fit Bouteselle avec une sorte d'hésitation, qu'il ne me paraît pas facile d'accommoder ce double désir. Si M. le comte veut du petit bois, il faudra bien qu'il garde la plate-forme qui y conduit; et si Mme la duchesse tient à la plate-forme, il sera indispensable qu'elle ne se dessaisisse pas du petit bois qui en est le chemin tout naturel.
— C'est cela ! s'écria Mariette avec enthousiasme.
— Mais alors il n'y a plus moyen pour eux de s'entendre ; et ils renonceront à leur projet, hasarda Bouteselle.
— Renoncer ! s'écria Mariette — Ah! je vous croyais plus d'esprit, monsieur Bouteselle, continua-t-elle avec
Ô8(> LE MÉDA1LLIER.
un découragement qui dénotait le peu de cas qu'elle faisait de l'intelligence du dragon. — Est-ce que vous vous imaginez que deux jeunes gens, qui brûlent du désir de se rencontrer et de causer ensemble, manqueront une si belle occasion que celle-là, sous le prétexte de trancher la difficulté?
— Bravo ! j'y suis !
— C'est heureux ! La poudre et le feu étant mis en contact....
— Il y a explosion ; c'est-à-dire qu'on résout le problême, en mariant la plate-forme avec le petit bois.
— Allons donc !
— Oh ! mademoiselle Mariette, laissez-moi me jeter à vos genoux.
— Maintenant, monsieur Bouteselle, séparons-nous ; et à l'œuvre promptement. Le fer est chaud battons-le. Rentrez; vous reviendrez d'une excursion, vous aurez découvert le bois, vous le mènerez voir, dès aujourd'hui. Moi,dès demain, je vanterai la plate-forme, et j'en ferai apprécier tous les avantages.
— C'est dit.
— Adieu, monsieur Bouteselle.
— Au revoir, mademoiselle Mariette.
Le valet et la soubrette se séparèrent.
Bouteselle n'était pas homme à perdre son temps devant la si belle occasion que lui offrait Mariette. Il retrouva son cheval qu'il avait laissé en route attaché à la porte d'une cabane de paysan, et regagna au grand galop le château de Viremolle, Quelques instants après, il abordait son maître.
— Qu'y a-t-il ? demanda le comte.
— Pardon, mon colonel, si je me permets de vous questionner ; mais je voudrais savoir de vous si vous êtes décidé à finir vos jours ici?
— Pourquoi ?
— Ce n'est pas que je cherche à vous en détourner, monsieur le comte.
— Ah ! tu as donc changé d'avis ?
— Complètement. Réflexion faite, le pays me va ; la campagne est belle.
— Eh bien ! après ?
— J'en prendrais bien plus facilement mon parti, si je savais quels sont vos projets, mon colonel.
— Mes projets? Parbleu ! mon cher Bouteselle, je puis te répondre franchement. Je persiste plus que jamais à me confiner en ces lieux.
•>SS LE MEDAILLIEK.
— Eh bien! mon colonel, j'ai un plan à vous proposer.
— Parle.
— Dans l'intérêt de notre séjour ici, je crois que vous devriez faire une petite acquisition qui vous serait fort agréable et fort utile.
— Laquelle?
— Il s'agit... mais connaissez-vous bien la limite de vos terres ?
— Très imparfaitement.
— Il s'agit, disais-je, d'un petit bois charmant, extrêmement giboyeux et qui se trouve comme enclavé dans le domaine de Viremolle. J'ignorais moi- même cette circonstance ; mais en- me promenant je l'aperçus, je questionnai un jeune villageois qui se trouvait sur les lieux, et qui me renseigna.
— Et à qui appartient ce bois ?
— Au château voisin.
— Au château voisin ?
— Oui, monsieur le comte.
— Et qu'est-ce que le château voisin?
— Montvert, une sorte de tombeau, fort délaissé à ce qu'il paraît. On m'a affirmé que Mme la duchesse de Pontlubis, à qui il appartient, ne ferait aucune difficulté de vous céder ce petit bouquet de broussailles, qui vous serait fort avantageux pour chasser.
— Et où cela est-il situé?
— Je ne saurais pas l'expliquer très bien ; mais si
LE POXT INVISIBLE. 589
monsieur le comte voulait bien monter à cheval et me permettre de raccompagner, je lui montrerais l'objet en question ; et vous chargeriez maître Trivelet de traiter l'affaire. Ça ira comme sur des roulettes.
— Eh bien ! voyons, Bouteselle.
Dix minutes après, le comte et Bouteselle élevé à la dignité d'ambassadeur, montaient à cheval et se dirigeaient vers le lieu dont nos lecteurs savent bien le chemin, maintenant, chemin que, de son côté, Philippe retrouva sans de trop grands efforts. Il éprouva un vif sentiment d'émotion en revoyant cette place où il avait deux fois rencontré la duchesse.
— Ceci, mon colonel, dit Bouteselle en montrant la plate-forme, est à vous.
— A moi?
— Bien à vous.
— Et maintenant, voici qui ne vous appartient plus, c'est ce bois charmant, plein d'ombre, de fraîcheur et de gibier. Délicieux endroit de retraite et de méditation, ravissant but de promenade, précieux coin pour chasser. Qu'en dit monsieur le comte ?
— Que ce lieu me plaît considérablement ; mais précisément à cause de tous ses attraits on ne voudra pas me le céder.
— Que monsieur le comte essaie ; maître Trivelet est fin en affaires, il viendra aisément a bout de celle-ci.
— Nous verrons, répondit Philippe qui sentait que c'était se rapprocher davantage de là duchesse, nous verrons.
~)90 LE MÉDAILL1EK.
— Monsieur le comte ne désapprouve donc pas mon plan?
— Mais non, je le trouve même très bien combiné.
— Philippe venait de s'apercevoir qu'on était là, presque à portée de la voix et du regard du château de Montvert.
— Si je pouvais me permettre de donner un conseil à monsieur le comte, fit Bouteselle en se grattant l'oreille, je l'engagerais fort à hâter la conclusion de cette affaire.
Philippe était trop lancé pour ne pas se laisser pousser par Bouteselle.
— Soit, dit-il, rentrons au château. Je vais écrire un billet à Mme de Pontlubis, et je donnerai pouvoir à Trivelet de conclure avec son intendant.
Ils tournèrent bride et reprirent le chemin du château. Bouteselle avait l'orgueil de son succès, et il ne faisait que répéter tout le long de la route :
— Quand on a dans sa propriété un bois comme celuilà, on peut dire — foin de Paris et de Versailles !
De son côté, Mariette avait tenu à la duchesse le même langage à l'endroit de la petite plate-forme. Elle n'eut pas de peine à persuader à sa maîtresse que c'était un but de promenade tout à fait charmant, trop près du château pour ne lui pas appartenir, qu'elle serait souvent exposée à empiéter sur le domaine de son voisin, et que
sais-je :
Mn,e de Pontlubis ne fit pas la moindre objection ; elle se Uussa persuader aisément, d'autant plus que Mariette lui
LE ï»OXT INVISIBLE. 5iM
fit comprendre que l'affaire se pouvait traiter parfaitement par l'entremise de son régisseur, M. Taupin, qui s'en entendrait à merveille avec M. le comte de Sabran.
Philippe, rentré au château, prit la plume et écrivit à la duchesse un billet froid et poli, un véritable billet d'affaire, qu'il remit aux mains de M. Trivelet que voilà parti pour Montvert.
En même temps la duchesse, assise devant une table, adressa au comte une lettre compassée et étudiée dans le peu de lignes qui la composaient, et la confia à M. Taupin, qui se dirigea vers Viremolle.
Les deux régisseurs se rencontrèrent en route, se saiuèrent, mais passèrent leur chemin sans échanger une seule parole sur l'objet de leur mission, — par discrétion et par habileté.
En voyant arriver Trivelet, Mariette comprit que Bouteselle avait réussi, et Bouteselle, en annonçant au comte le régisseur de Mme la duchesse, se frotta les mains à l'idée du succès que venait d'obtenir Mariette.
Si les complices étaient au haut de l'échelle de leur joie, les deux victimes de leur complot tombaient d'étonnement.
— Mariette !
— MadaRie.
— Voilà qui est singulier !
— Quoi donc ?
— Ce billet que je reçois.
— De qui madame reçoit-elle un billet ?
592 LE MËDA1LLIER.
— Du comte de Sabran.
— Grand Dieu ! et que veut monsieur le comte à madame la duchesse.
— Il veut mon petit bois.
— Pas possible !
— Tiens, lis.
— C'est abominable !
— Voilà tous mes projets dérangés !
— C'est curieux que vous ayez l'un et l'autre commis en même temps le péché de convoitise.
— Je ne sais plus que faire.
— J'aime à espérer que M. le comte est assez galant pour céder à madame,
— Galant ! galant ! je ne m'inquiète pas du tout de ce qu'il le soit.
— Si madame tient cependant à sa plaie-forme.
— S'il 'ient à son bois !
— Ce sera difficile à arranger, j'en conviens. Mais madame est-elle bien entêtée de sa plate-forme ?
— Toujours.
— Alors il faut attendre la réponse au billet que vous avez écrit au comte, — après quoi vous aviserez.
— Veille à ce que l'on ait soin de l'intendant de M. le comte de Sabran. Qu'il attende le retour de M. Taupin.
La même scène que nous venons de décrire se passait au château de Viremolle, entre Philippe et Bouteselle.
— Céderez-vous, monsieur le comte ?
— La galanterie m'en ferait un devoir.
— Mais il ne s'agit pas de la galanterie, mon colonel, il s'agit d'affaire, d'une affaire importante.
— C'est vrai.
— Et puis, monsieur le comte s'est justement retiré ici afin de n'avoir plus la tentation d'exercer sa galanterie. C'est là une excellente occasion ; et si vous parvenez à résister, cette fois, à une aussi jolie femme que madame la duchesse, ma foi...
— Eh bien ?
— Ma foi, ce sera une belle victoire !
— Je tiendrai bon, Bouteselle.
— Et puis, que risquez-vous d'attendre, mon colonel ? Votre lettre s'est croisée avec celle de madame la duchesse. En voyant votre demande, elle va vous répondre qu'elle renonce à son bois.
— Et si elle tient pour sa plate-forme !
— Alors on avisera.
— C'est dit ; avant de renvoyer son régisseur, je vais attendre sa réponse. Aie soin, Bouteselle, que le régisseur de madame la duchesse n'emporte que d'excellents souvenirs de Viremolle.
Les deux régisseurs attendirent si bien, chacun de son côté, que le soir vint sans qu'ils eussent été relevés de leur faction. Le comte et la duchesse avaient dit, l'un à Bouteselle, l'autre à Mariette :
—Si la réponse arrive, à quelque heure de la nuit que ce soit, tu m'éveilleras.
Le lendemain, ni l'une ni l'autre des réponses n'était
Ô0'< LB MÉDAILL1KR
venue ; et les deux régisseurs qui avaient pris le parti de s'endormir, dormaient de tout leur saoul, le régisseur de Montrai à Viremolle, et l'intendant de Viremolle à Montvert, lorsque la duchesse et Philippe sortirent sournoisement pour aller jeter un coup-d'œil d'espérance ou de deuil, chacun sur le coin de terre qu'il avait convoité.
Philippe était à cheval, la duchesse à pied.
Ils arrivèrent en même temps sur les limites respecpectives de leurs domaines. Ils rougirent en se trouvant en face l'un de l'autre, et se saluèrent forcément. Il n'y avait pas moyen de rompre en visière.. Philippe s'avança donc vers la duchesse, et d'une voix que l'émotion étranglait :
— Madame la duchesse, dit-il, voudra-t-elle bien me faire l'honneur de m'écouterun moment?
— Parlez, monsieur le comte.
Ces simples mots se comprirent plutôt par les gestes que par les paroles, qui ne sortirent qu'étouffées et à peine balbutiées des lèvres de la duchesse.
— Nous voilà, madame, lui dit Philippe, nous disputant l'un et l'autre un coin de terre...
— C'est que j'attache un grand prix à ma convoitise, répondit madame de Pontlubis.
— Et moi à la mienne, répliqua Philippe.
— J'attendais votre réponse, reprit la duchesse.
— Et moi la vôtre, madame.
— C'est-à-dire, fit la duchesse un peu enhardie, que ce sont nos deux ambassadeurs qui attendent.
— Et depuis hier.
Ils ne purent s'empêcher de sourire.
— Je compte, monsieur de Sabran, que vous voudrez bien accéder à ma prière.
— Cela dépend, duchesse.
— Vous mettez des conditions?
— Peut-être.
— Des conditions de prix ?
— Ah ! madame, cette plate-forme valût-elle cinquante mille écus que je me ferais un honneur insigne de vous l'offrir, si....
— Si?... Achevez.
— Si je ne tenais essentiellement à la garder, afin d'y adjoindre ce bois que voici.
— Mais que je ne puis vous céder, comte.
— A aucun prix, duchesse ?
— Vous avez tout-à-1'heure répondu pour moi : — mais, pardon, vous aviez dit : « Cela dépend. »
— Je retire le mot, madame ; malgré mon ardent désir de faire une chose qui vous soit agréable, je me vois contraint de vous résister ; et quand je vous aurai exposé mes motifs, vous comprendrez ma persistance.
— Expliquez-vous, comte.
— Eh bien ! madame, je me suis retiré dans ce château désert, abandonné, délabré, pour des causes que vous me permettrez de vous cacher. J'y compte finir mes jours, et vous comprendrez le désir que j'éprouve d'embellir ma prison et d'y ajouter tout ce qui peut plaire le
590 LE MEftAILLIER.
plus à mes goûls. Ce bois comble mes vœux ; me le refuser, madame, c'est me contraindre peut-être à renoncer à tous mes projets d'avenir.
— Comte, répliqua la duchesse, des motifs que je vous prie de tenir comme très sérieux, m'ont obligée aussi à m'exiler, et aussi pour le reste de mes jours, dans ce castel qui s'en va par lambeaux. J'éprouve le besoin de me faire à la beauté de la campagne; le point de vue, ici, est superbe. Il me faut cette plate-forme, ou j'abandonne la place. Voulez-vous me permettre, comte, de vous tirer ma révérence?
— Madame la duchesse, je suis votre plus humble serviteur.
— En rentrant au château, je vais vous renvoyer votre intendant, et je vous prie de vouloir bien rendre la liberté à mon régisseur.
La duchesse tourna le dos et s'apprêtait à reprendre le petit sentier du bois... Philippe s'avança vers elle, et lui offrit son bras pour la reconduire.
— Je vous suis bien obligée, comte; mais cela vous donnerait occasion de traverser le bois, et vous exposerait à trop de regrets. Permettez-moi de vous saluer, et de dire adieu pour toujours à cette plate-forme où je ne remettrai plus les pieds.
La duchesse s'enfonça dans le bois ; Philippe reprit la route du château.
Le régisseur de Virerolle reçut aussitôt Tordre <1<
repartir; mais on lui remit entre les mains un billet ainsi conçu :
« Monsieur le comte,
» Vous m'avez rendu impossible le séjour de ma terre; demain je repartirai pour Paris. Mais, afin que vous ne me trouviez pas une voisine trop exigeante, je vous donne le droit de jouissance pleine et entière de mon petit bois. )>
Le régisseur de Montvert s'était remis en route porteur du billet suivant :
a Madame la duchesse,
» Je renonce, par votre faute, à tous mes projets. Viremolle n'était habitable pour moi qu'à la condition d'y joindre le bois que vous me refusez. Mais, dans l'unique but de n'être pas un obstacle au plaisir que vous pourriez trouver à jouir de la belle vue qui vous a charmée, je vous abandonne, en mon absence, la pleine et entière jouissance de la plate-forme. »
Le lendemain, le comte de son côté et la duchesse du sien désertaient, s'abandonnant la place. Quant à Bouteselle et à Mariette, ils se réjouissaient intérieurement — quoique le dénouement ne fût pas encore celui qu'ils avaient rêvé — de ce résultat, qui, en définitive, les ramenait à Paris. C'était pour eux le grand point.
Au premier village où ils arrivèrent, Philippe et Bouteselle se sentant pris d'appétit, avisèrent une sorte
598 I-t MÉDAILLIEK.
d'auberge à la porte de laquelle stationnait une voiture de voyage.
Ils entrèrent. La première personne que Bouteselle aperçut fut Mariette. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; puis Mariette attirant le dragon dans un angle de la cuisine, lui dit :
— Monsieur Bouteselle, savez-vous une idée qui m'est venue?
— Vous avez tant d'esprit, mademoiselle Mariette !
— Eh bien, monsieur Bouteselle, j'ai la certitude que Mme la duchesse a le cœur blessé.
— Moi, répondit le dragon, j'ai la conviction que celui de mon maître bat la charge.
— Et si Mme de Pontlubis a quitté la place, c'est parce qu'elle soupçonnait que M. de Sabran n'y resterait pas.
— Mademoiselle Mariette, vous parlez comme un livre de science. Ce que vous avez vu au fond des pensées de votre maîtresse, le l'ai lu dans la conscience de mon maître.
— Maintenant que nous avons travaillé pour nous, monsieur Bouteselle, et avec succès, je m'en vante...
— Vantez-vous! tout l'honneur vous en revient.
— Maintenant, reprit la soubrette, il faut nous montrer généreux et grands dans notre victoire.
— Soyons donc généreux et grands dans la victoire, répéta Bouteselle.
— Travaillons, actuellement, pour nos maîtres.
LE POXT INVISIBLE. 591)
— Ceci est d'une belle âme.
— Il est certain que ces pauvres jeunes gens vont être très malheureux. Nous avons rais le feu aux poudres en les approchant si près l'un de l'autre, sauvons-les.
— Ceci est plus que d'une belle âme, c'est d'un cœur sensible, mademoiselle Mariette. Mais ils s'en veulent peut-être réciproquement, à cette heure.
— Niais que vous êtes ! s'écria Mariette, — il ne s'agit que de les faire rencontrer ici, dans cette auberge même.
— Monsieur le comte déjeune.
— Madame repose.
— Gomment faire ?
— Voici le moyen, dit Mariette en retirant de son corsage une petite boîte doublée de chagrin.
— C'est un talisman ? demanda Bouteselle.
— Peut-être ; car c'est le portrait de madame que je viens de lui dérober pendant son sommeil : voyez.
En disant cela, Mariette poussa un petit ressort qui fit ouvrir le couvercle de la boîte.
— Dieu du ciel, que c'est joli ! et entouré de diamants !
— Je ne vous ai jamais donné que de bons conseils, n'est-ce pas, monsieur Bouteselle ?
— C'est vrai.
— Rappelez-vous donc bien ceci : — Vous avez trouvé cette boîte sur la grande route, à quelques pas du village où nous sommes ; vous ignorez à qui ce portrait.
Peut-être bien est-il à une dame qui est en ce moment dans l'auberge. Demandez à votre maître s'il ne serait pas convenable de le lui rapporter. — Vous avez bien entendu ? — Allez. — Le reste me regarde.
Bouteselle fit comme lui avait dit Mariette. En voyant le portrait, Philippe poussa une exclamation de joie.
— Certainement, certainement, dit-il, il faut rendre cette boîte à cette dame... Mais, attends, ajouta-t-il, après avoir réfléchi un instant.
Philippe aussitôt enleva le portrait de la boîte, le dégarnit des diamants qui l'encadraient comme autant de soleils, remit les diamants dans la boîte, et dit à Bouteselle :
— Maintenant, va.
Bouteselle s'en fut raconter à Mariette, mot pour mot, ce qui venait de se passer.
— Venez, dit Mariette.
Et elle traîna le dragon devant la duchesse.
— Le portrait de madame est retrouvé, s'écria la soubrette en entrant toute joyeuse ; et cet homme le rapporte de la part de son maître.
La duchesse ouvrit vivement la boîte, et poussa un cri en ne retrouvant que les diamants.
— Mais, dit-elle, en regardant Bouteselle avec curiosité, il y manque quelque chose.
— Je n'ai pas touché à un seul de ces diamants, madame la dnchesse. reprit le dragon en protestant sérieusement.
— Eh ! qui vous parle des diamants ! je sais qu'ils y sont tous ; mais c'est le portrait qui manque...
— Je rapporte à Mme la duchesse ce dont mon maître m'a chargé.
— Mais qui est-il votre maître ?
— M. le comte de Sabran.
— Monsieur de Sabran ! murmura la duchesse en rougissant.
Elle réfléchit ou rêva un moment ; puis, s' adressant à Mariette :
— Faites-moi le plaisir, mademoiselle, de pénétrer jusqu'auprès du comte; et dites-lui, je vous prie, que je lui ordonne de me renvoyer mon portrait.
— Tout est perdu si la colère s'en mêle ! dit Bouteselle à Mariette une fois qu'ils furent dehors.
— Perdu ! allons donc ! Ne m'avez-vous pas dit que le cœur de votre maître était plein.
— A déborder.
— Alors tout est sauvé, si le comte est homme d'esprit ; et je crois qu'il l'est.
Mariette remplit à lettre la commission de la duchesse.
— Votre maîtresse est-elle visible ? se contenta de demander Philippe.
— Oui ; et elle part dans un quart-d'heure, monsieur le comte.
— C'est bien.
Cinq minutes après , Philippe introduit auprès de Mm* de Pontlubis , lui exprimait le désir d'avoir
U>2 LE MÉDA1LLIER.
quelques instants d'entretien secret. La duchesse, toute pâle d'émotion et de bonheur, fit signe à Mariette de sortir. Mariette obéit.
Mais elle était fille de trop d'esprit pour ne pas écouter aux portes et pour ne pas regarder à travers le trou de la serrure. Ce que Mariette vit, est très simple à dire.
Elle vit le comte de Sabran aux genoux de la duchesse, et celle-ci lui tendant sa main à baiser.
— Allons ! dit Bouteselle en se retournant vers Mariette, qui l'avait appelé pour assister à ce spectacle. — Allons ! le petit bois est à nous !
— Et la plate-forme nous appartient, répliqua Mariette. Une heure après, on était en route pour Paris, le comte
assis au fond de la voiture avec la duchesse, ayant Mariette en face d'eux, condition exigée par Mme de Pontlubis, — et Bouteselle conduisant les deux chevaux, le sien et celui de Philippe. — Seulement le dragon s'arrangeait souvent pour que ses chevaux éprouvassent le besoin impérieux de dépasser la voiture, ce qui lui donnait l'occasion de jeter un coup d'oeil à Mlle Mariette, à travers la portière.
En se relevant de l'évanouissement qu'elle avait éprouvé en, apprenant le départ de Philippe, la pauvre
Inès était restée aux trois quarts folle, indécise sur ce qui lui restait à faire, ne sachant racine plus s'il lui était permis de songer à vivre. Elle se leva tout à coup en disant :
— Oh ! je le retrouverai ! je le retrouverai !
Et elle partit rapide comme l'éclair.
Cet élan d'énergie nerveuse qu'elle avait ressenti, se calma, quand la pauvre enfant fut rentrée chez elle. Elle pleura abondamment ; et avec ses larmes s'en alla la hardie résolution qu'elle avait prise. Des montagnes de difficultés se dressèrent devant elle. On va comprendre qu'avec la réflexion elle ait reculé devant son projet.
Inès, au milieu de son grand désespoir, avait trouvé que puisque la marquise de Sézanne était la dame masquée cachée au fond du carrosse ; — pour elle cela ne faisait pas de doute, — c'est que Mme de Sézanne était, à ce moment-là, la maîtresse de Philippe. Donc, Mme de Sézanne devait savoir où il était, caché ou simplement en voyage. Oui, mais si le départ de Philippe était un mystère, MMe de Sézanne se garderait bien de le trahir. Première difficulté, et vraiment insurmontable. Il fallait donc par diplomatie, vaincre le silence de la marquise. Mais Inès ne se reconnaissait pas assez habile pour lutter avec succès, elle pauvre et simple enfant, avec une si grande dame.
Gomme tous les gens à idée fixe, Inès trouva bientôt le revers de la médaille. Il lui restait une chance.
404 IE MÉDAILL1ER.
Le départ de Philippe, après une pareille aventure, pouvait avoir deux causes : ou il fuyait devant la marquise, — et ce n'était pas admissible pour Inès ; ou il avait rompu avec la marquise, et son éloignement n'avait pas d'autre but que de consommer leur séparation.
Cette dernière supposition soulagea le cœur d'Inès, et de plus, lui donna quelque espoir de succès. S'il y a rupture, quelle vienne de l'un ou de l'autre, il doit y avoir dépit de la part de la marquise ; et du dépit à une vengeance, il n'y a pas, chez une femme, l'épaisseur d'un éventail. Donc, dans ce cas, Mme de Sézanne pourrait bien livrer le secret de Philippe, ou si elle ne le savait pas, elle était assez puissante pour s'en enquérir et pour le connaître.
Restait maintenant, pour Inès, à trouver le courage de se présenter chez la marquise. Ce fut là ce qui lui manqua, au moment où il fallut s'exécuter.
Pendant deux jours de suite, la pauvre enfant se dirigea vers l'hôtel de Sézanne, mais passa, timide et tremblante, devant la porte, sans oser même plonger un regard dans la cour. Enfin, le troisième jour, elle fit comme les plus fieffés poltrons quelquefois, elle se sentit brave et entra. Il s'agissait, après avoir franchi la porte, de franchir le Suisse. Quand on est arrivé au point où était Inès, rien ne coûte plus. A cette question du Suisse :
— Où va mademoiselle ?
Inès avait répondu avec un aplomb imperturbable :
— Je suis une ouvrière de madame la marquise : —
LE PONT INVISIBLE. Wô
elle m'attend, ce matin, pour me commander divers objets de toilette.
Le Suisse laissa passer Inès. Après avoir franchi la porte, restait à franchir une armée de domestiques et de filles de chambre. Cela devenait plus difficile. — Mais à mesure qu'elle avançait vers son but, Inès se sentait de plus en plus audacieuse. Elle doubla le cap des laquais d'antichambre sans trop de tempête ; mais ce fut une autre affaire avec les femmes : le titre d'ouvrière ne suffisait plus. Il fallait le justifier, et plus Inès insistait, plus on se montrait exigeant. La querelle devint si chaude, que Mme de Sézanne fut obligée de se montrer sur le seuil de son boudoir.
— Que veut donc mademoiselle? demanda-t-elle.
La situation changeait. Inès l'accepta donc avec toutes ses difficultés, et elle répondit bravement :
— Je désire parler à madame la marquise.
— Eh bien ! parlez ; qu'y a-t-il ?
— C'est en particulier que je voudraïs causer avec madame la marquise.
Mme de Sézanne fut comme fascinée par l'attitude résolue de la jeune fille ; aussi lui dit-elle :
— Entrez, alors, mademoiselle.
Inès entra dans ce boudoir tout parfumé, et où, croyait-elle, des rêves d'or et de bonheur se cachaient dans les plis moelleux des tentures. La marquise s'allongea dans une causeuse. Inès demeura debout.
— Parlez, mademoiselle, je vous écoute.
-506 LE MÉDADLLIKft.
— Personne ne peut nous entendre? demanda Inès.
— Personne, fit la marquise en dissimulant à peine un mouvement de crainte.
— Madame la marquise, s'écria Inès en se jetant à ses genoux , je suis une bien humble fille pour avoir tant d'audace que de venir vous demander. . . Mais, d'abord, permettez-moi d'espérer que vous ne m'accablerez pas de votre courroux, si. . .
— Mais voyons, parlez; vous m'irritez avec vos hésitations.
— Si je prononce devant vous le nom de M. le comte de Sabran .
— Et que voulez-vous que cela me fasse, à moi, que vous prononciez le nom de M. de Sabran? Je n'en ai que faire, mon enfant.
L'accent d'indifférence et de froideur avec lequel Mme de Sézanne laissa tomber ces mots de ses lèvres, fit hésiter Inès. Elle leva lentement les yeux, pour voir si le calme du visage de la marquise répondait au calme de sa parole. Le masque était, en effet, froid et contenu ; mais il ne put échapper à la jeune fille qu'il y avait au coin des lèvres un pli plein de dédain, et dans l'agitation des doigts de la marquise quelque chose de fébrile et d'irrité. Elle ne s'était donc pas trompée.
— Eh bien, après? lui demanda Mme de Sézanne avec le même calme affecté. A présent que vous avez prononcé ce nom redoutable, voulez-vous me dire ce qu'il a de commun avec vous?
LE POXT INVISIBLE. $07
— Mon Dieu ! madame la marquise, je viens vous demander si vous êtes assez bonne pour me dire où est le comte ?
— La question est plaisante ! s'écria la marquise en éclatant de rire. Suis-je la gardienne de M. de Sabran?
— Non certes, madame; mais je me suis présentée chez lui, il y a trois jours; on m'a répondu qu'il était parti sans qu'on sût où il était allé, ni quand il reviendrait.
— Et vous prétendez, mademoiselle, que lorsque les gens de M. de Sabran ignorent où il est, je le sache, moi?
— Oui ; répondit Inès avec un calme et une assurance qui arrêtèrent l'hilarité de la marquise.
Elle se prit alors à regarder fixement Inès qui se tenait immobile et digne devant elle.
— Mais attendez donc, reprit Mme de Sézanne, il nie semble que vos traits ne me sont pas inconnus.
— C'est possible, madame.
— Où vous ai-je donc vue ?
— Rappelez vos souvenirs, et vous verrez que j'ai eu raison de venir vous dire que vous pouviez savoir où est le comte de Sabran.
>— Je me souviens. . .
— Un soir de carnaval, à la porte Saint-Honoré, répliqua Inès.
— Ah! vous êtes. . ,
— La jeune fille que M. le comte de Sabran a noblement défendue contre le marquis de Sézanne, pendant que Mme la marquise était dans le carrosse. . .
408 LE MEDAILLIEft.
— Qui vous a dit ? fit Mme de Sézanne avec un ton de suprême orgueil mêlé d'effroi.
— Je l'ai deviné, répondit froidement Inès.
Il y a une chose qui échappe à nos lecteurs, et qui n'avait point échappé à Inès, et de là venait la hauteur, nous pouvons dire l'audace de ses réponses. Ce quelque chose, c'était l'espèce de joie féroce, mêlée d'ironie, de vengeance et de colère qui avait remplacé, sur le visage de la marquise, le calme dédaigneux des premiers moments. Elle se montrait comme altérée de sang, et elle se sentait sous la main un instrument, un bourreau. Inès avait deviné cela, et avait compris la supériorité de sa position.
— Ah ! reprit la marquise, M. le comte de Sabran vous a fait payer ce noble service !
Inès fit un mouvement d'indignation ; mais elle le réprima. Elle vit bien qu'elle avait prévu juste, en supposant du dépit chez la marquise ; et quand même ce serait au prix d'odieux soupçons sur son innocence, Inès préférait boire ce calice, pourvu qu'elle retrouvât Philippe.
— Et, continua Mme de Sézanne, il vous a abandonnée se cachant de vous. Cela est digne de lui! Vous. voulez le revoir ; je comprends votre désir, mademoiselle. Vous voulez porter le trouble dans le nouveau bonheur qu'il s'est fait ; je partage votre sentiment de vengeance. Eh bien ! soyez tranquille ; on a pu vous cacher la présence du comte à son hôtel ou sa retraite. . . On en ferait autant à mon égard. . . Il n'importe ! Je saurai découvrir où il est, et je vous le dirai. . .
US MMT INVISIBLE. 409
— Bien sûr, madame ?
■ — Je vous le jure.
— Oh! quaed cela? quand cela?
— Venez demain.
— Merci, madame, merci.
Inès sortit de l'hôtel, plus heureuse qu'elle n'y était entrée. Peu lui importait tout ce que la marquise avait pu croire ou s'imaginer ; le principal, l'essentiel, le positif pour elle, c'était de revoir Philippe !
Le lendemain, Inès fut exacte au rendez-vous que lui avait donné Mme de Sézanne. Mais la marquise n'avait rien pu apprendre. Philippe était réellement absent. Deux jours, trois jours s'écoulèrent , une semaine s'écoula, mémo ignorance sur le compte de Philippe, même mystère. La marquise s'habituant, peu à peu, à voir Inès, puis le tourbillon du monde l'entraînant, elle finit par se refroidir sur son âpre désir de vengeance, et Philippe bientôt fut tout-à-fait oublié ; en sorte que Mme de Sézanne ne trouva rien de plus simple que de congédier Inès en lui faisant défendre sa porte.
Mais alors un autre sentiment s'empara de la jeune fille. Elle s'imagina que la marquise avait retrouvé Philippe et qu'elle avait reconquis son cœur. Elle prit, alors, le rôle patient de guetter à la porte de l'hôtel de Sézanne tous les visiteurs et de surprendre les sorties de la marquise. Ces manœuvres n'amenèrent aucun résultat. Quant aux gens du comte, bien que Philippe fut de retour depuis
440 LE MÉDAILL1ER.
plusieurs jours, ils persistaient dans leur consigne de constater son absence.
Philippe, tout entier à la duchesse de Pontlubis, s'était séquestré du monde, attendant, avec une impatience très partagée, l'époque fixée pour son mariage.
On était à l'avant- veille de ce jour tant désiré. La duchesse, dont les caprices frivoles auraient dévoré un trésor de nabab, fit venir chez elle, un matin, une jeune ouvrière qu'on lui avait recommandée comme très habile , et à laquelle elle voulait confier le soin de broder en lettres d'or et de soie, au milieu d'un splendide carreau à écusson, deux initiales qui lui étaient chères.
On introduisit la jeune ouvrière, dont la beauté frappa la duchesse. Cette jeune ouvrière était Inès. Heureuse, comme l'est toute femme, d'étaler les richesses de sa garderobe, M'11' de Pontlubis, après avoir ébloui Inès de tout l'éclat de ses écrins, de ses robes et de ses dentelles, lui dit:
— Maintenant, mon enfant, il s'agit, dut-il vous en coûter deux nuits de veille, de broder, au milieu de cet écusson, deux initiales. Je paierai un pareil travail et le temps que vous y consacrerez, tout ce qu'ils vaudront. Voici les deux lettres : un P — et un S.
LE POXT ÎA VISIBLE. \\\
Inès pâlit comme par pressentiment.
— Qu'avez-vous ? — lui demanda Mme de Pontlubis.
— Rien, lui répondit vivement Inès, rien, madame. — Votre futur époux se nomme-t-il Philippe? demanda la pauvre enfant d'une voix inarticulée.
— Oui, mademoiselle... mais vous êtes souffrante...
— Non, madame, non. . . merci !. . . Vous dites qu'il se nomme Philippe?
— Oui.
Au même moment, un valet ouvrit la porte et annonça :
— M. le comte de Sabran.
Inès poussa un cri et tomba à la renverse. A ce cri un autre cri avait répondu :
— Isabelle !
C'était le comte qui avait prononcé ce nom. La duchesse, pâle de colère, promenait ses regards pleins de larmes et d'éclairs, de la jeune fille au comte.
— Mais, madame, s'écria tout-à-coup Philippe, cette enfant a besoin de secours.
Et prenant sur un meuble un flacon de sel, il le fit respirer à Inès. Pendant ce temps, la duchesse pleurait, le visage caché dans son mouchoir.
Quand Inès eut reprit ses sens, en reconnaissant Philippe, elle lui saisit les deux mains en les portant à ses lèvres avec transport :
— Ah! murmura-t-elle, je vous retrouve donc!... Maintenant la pauvre Inès peut mourir, elle a eu un instant de bonheur!. , .
— Inès!. .. Inès !. .. s'écria Philippe, et il s'abîma dans une profonde et solennelle méditation d'où l'arracha, tout-à-coup, ce nom jeté à travers la porte par la voix du valet :
— Madame la marquise de Sézanne.
— Oh ! je comprends ! fit Inès en se levant.
Tout le drame venait de se dérouler à l'esprit de Philippe dans ces seuls mots prononcés par Inès. Il s'approcha alors de la duchesse :
— Madame, lui dit-il, je vous demande pardon humblement, à genoux, de ce qui vient de se passer. Mme la marquise de Sézanne sera assez bonne peut-être pour vous instruire d'une partie de tout ceci ; — moi, quand je vous aurai dit le reste, je n'aurai rien perdu, je l'espère, de l'estime et de l'affection dont votre cœur m'a honoré.
La duchesse ne répondit pas et se cacha de nouveau le visage pour pleurer. Philippe salua, et s' avançant vers Inès :
— Inès, venez, que je vous reconduise. Il y a toujours place, dans le carrosse d'un gentilhomme, pour la vertu, le dévouement et la foi des souvenirs.
Philippe prit Inès par la main et sortit de l'appartement. La duchesse et la marquise le regardèrent avec étonnement.
Philippe fit monter Inès dans sa voiture, et la reconduisit à sa demeure. Le comte resta plus de deux heures attentif au long et naïf récit que lui fit la jeune fille de tous les événements qui s'étaient succédé depuis leur
LE POXT INVISIBLE. Mù
séparation. En la quittant, Philippe embrassa Inès avec une tendresse fraternelle, et lui dit en prenant ses deux mains dans les siennes :
— Pauvre enfant, pourquoi vous êtes vous cachée sous un faux nom le soir où je risquais ma vie de si bon cœur pour vous ? pourquoi avoir fui ma présence le lendemain ?
Inès creusa ces paroles et comprit tout ce qu'elles renfermaient, pour elle, de désespoir et d'amère déception.
— Ah ! qu'importe ! dit-elle, en tombant à genoux, je l'ai revu, il sait que je l'ai aimé, que je l'aime encore !. . Maintenant mon rôle dans ce monde est fini.
Inès, la tête penchée dans ses deux mains et appuyée contre le pied de son lit, s'abîma dans une ardente et sainte prière.
— Le comte avait espéré que la journée et la nuit passées sur l'étrange scène à laquelle elle avait assisté, la duchesse voudrait au moins lui permettre de s'expliquer. Il se rendit à son hôtel. Ce fut Mariette qui lui remit un pli cacheté et dans lequel Mme de Pontlubis lui annonçait une rupture décisive entre eux.
Philippe poussa un cri de désespoir qui fit pitié à Mariette, Rentré chez lui, il trouva Bouteselle l'air effaré et le visage bouleversé.
— Qu'arrive-t-il donc Bouteselle?
— Oh ! M. le comte, votre voiture est encore attelée, montez, montez vite dedans. . .
— Mais qu'y a-t-il ?
— Et faites-vous conduire chez Inès. . .
LE MBDA1LLIBR
— Chez Inès, il y a un malheur alors ?
— Oui, un malheur. . .
Philippe arriva, au grand train de ses chevaux, chez la pauvre ouvrière, qui, le voyant entrer, se dressa sur son séant par un dernier reste d'efforts, et en enlaçant dans ses bras la tête de Philippe :
— Oh ! M. le comte .. pardonnez ce premier et ce dernier baiser. . . il est d'une mourante. . . je serais un obstacle à votre bonheur. . . vous l'aimez. . . vous avez raison. . . elle est digne de vous. . . tandis que moi. . . Ah ! ce poison me brûle la poitrine. . . . donnez-moi à boire, j'ai soif. . . Philippe ! ta main. . . mon Dieu ! — pardonnez-moi !. . . par. . . don. . . nez. . . ah !.. .
Elle retomba.
— Inès ! cria Philippe. . . morte ! fit-il en prenant une des mains de la jeune fille dans les siennes. . . Puis, se penchant sur elle , il l'embrassa respectueusement au front... Et après avoir, un moment, contemplé la pauvre enfant dans une muette et sombre douleur :
— Bouteselle, dit-il en s'adressant au dragon qui se tenait dans un coin, pleurant comme un enfant, Bouteselle veille à ce que cette brave et bonne créature reçoive les derniers soins.
Puis il embrassa de nouveau Inès ; et après avoir recouvert son visage sous le drap, il sortit précipitamment comme un homme qui suffoque.
LE PONT INVISIBLE. AVd
Un mois s'était écoulé, mois de tristesse, de remords, de soucis et d'inquiétudes pour Philippe, Vainement, il avait cherché à revoir la duchesse, après lui avoir fait savoir qu'Inès était morte, la duchesse avait été inflexible.
Un matin, Bouteselle et Mariette se rencontrèrent en pleine rue.
— Tiens, M. Bouteselle, on dirait que vous voilà en costume de voyage ?
— 11 me semble que vous aussi. . .
— C'est vrai, nous partons pour Montvert.
— Bah ? et nous pour Viremolle. Ah ! mademoiselle Mariette, que de talents perdus !
— Allons donc ! Monsieur Bouteselle, si la plate-forme et le petit bois n'ont pas changé de place pour nous faire endiabler. . .
— Eh bien ?. . .
— Foi de Mariette ! avant quinze jours nous reviendrons tous les quatre à Paris.
— Tope- là, Mariette !
— C'est dit, Bouteselle.
Or, la plate-forme et le petit bois étaient restés à leur place, — et Mariette eut raison encore cette fois. La duchesse, Philippe et Mariette dans le carrosse, et Bouteselle à cheval, revinrent tous quatre à Paris.