CLR1C ET HENRI. MO
— C'est ma sœur, me dit Ulric — c'est Henri, mon meilleur ami, fit— iî, en me désignant à la jeune fille qui me tendit une main que je ne pressai qu'avec timidité. Plus tard je me souvins combien cette main me parut froide alors. On eût dit la main d'une morte.
Quelques instants après Ulric et sa sœur montaient en chaise de poste.
— Voilà, mes amis, reprit Henri, l'homme que j'allais retrouver en Allemagne.
En prononçant ces derniers mots, il se mit à suivre de nouveau, le visage contracté par un amer et triste sourire, la petite langue de feu, rouge comme du sang cette fois, et qui avait abandonné le visage du démon de la tapisserie pour danser une sarabande capricieuse autour des pieds du fauteuil.
Henri demeura muet plus d'un quart d'heure absorbé dans cette contemplation. Puis la petite langue de feu disparut tout à fait dans une colonnette de fumée au sommet de laquelle, elle fit encore une ou deux pirouettes, après avoir essayé mais vainement de se replonger dans le brasier. Il n'en fut plus question. — Où alla-l-elle en s'engouffrant dans le prosaïque tuyau de la cheminée? Qui le peut savoir!
Henri essuya alors une larme qui perla au coin de ses yeux, et il continua ainsi :
— Après m'être arrêté dans plusieurs villes de l'Allemagne, j'arrivai à Munster. — Je me fis aussitôt indiquer la maison d'Ulric de Guslemberg.
Il y avait huit ans que nous ne nous étions vus. D'enfants nous étions devenus des hommes. On m'introduisit dans une pièce à peine, éclairée, même en plein jour, par une lampe suspendue? D'amples et épais rideaux, exactement clos, tombaient du haut de la fenêtre jusqu'au sol, et des figures bizarres qui en formaient les dessins se reflétaient sur toutes les faces de l'appartement en ombres fantastiques et blafardes. Un tapis, composé de diverses peaux d'animaux et d'oiseaux, depuis le tigre jusqu'au chat-huant, accouplées de la façon la plus étrange, étouffait le bruit des pas. Au plafond, les corniches et la rosace à laquelle était appendue la lampe de forme funéraire , représentaient des oiseaux de nuit dont les ailes étendues et peintes en noir tranchaient, d'une manière lugubre, sur la blancheur du plâtre.
Pendant qu'Henri décrivait ainsi, morceau par morceau l'appartement d'Ulric, nos regards suivaient avec curiosité toutes les parties de la chambre où nous nous trouvions. Elle était la reproduction exacte de celle d'Ulric.
— Pour m'introduire dans cette pièce complètement isolée du reste de la maison, continua Henri, le valet qui
VLR1C ET HENRI. ^Sl
m'accompagnait souleva une lourde portière, et sans proférer une seule parole, me fit signe d'entrer. Le rayon de jour inaccoutumé qui pénétra dans l'appartement, alla frapper droit sur un fauteuil d'où se souleva lentement un homme enveloppé dans une robe de chambre dont l'étoffe molle et flasque, accusait la maigreur et le décharnement du corps qu'elle recouvrait. Ses cheveux très épais, d'un blond doré, retombaient sur ses épaules, séparés au milieu du crâne comme ceux du Christ. Sa barbe rousse, fine, fournie et bien plantée s'allongeait en pointe et amaigrissait ses joues déjà naturellement creuses. Sa moustache épaisse et ondulant à la manière de celle des Albanais, voilait un sourire doux et des dents d'une admirable blancheur. Ses yeux ardents et larges, agrandis encore par l'aplatissement des chairs, brillaient comme deux flambeaux. Je demeurai immobile au seuil de la chambre, à la vue de ce personnage qui m'était tout à fait inconnu. Lui, resta à sa place, une main appuyée au dossier de son fauteuil et me regarda avec une sorte d'inquiétude. En l'examinant plus attentivement, je découvris, pendu à la ceinture de sa robe, un archet. Mes doutes se dissipèrent alors.
— N'es-tu pas Ulric de Guslemberg? — lui demandai-je.
— Oui ; mais-ioi qui es-tu ?
— Henri, Henri ton vieil ami.
Ses bras s'ouvrirent, et je m'y précipitai. Après un échange de cordiales effusions, Ulric reprit
sa place sur son fauteuil. D'abord, je fus tout entier à l'accueil amical et aux tendres paroles qu'il me prodigua. Bientôt ma pensée prit un autre cours, et un frisson me serra le cœur. Je voulus ouvrir la bouche pour prononcer un nom... et je m'arrêtai. Pourquoi ? je l'ignorais. Etaitce timidité? Celte timidité qui pèse sur le cœur et paralyse la langue, symptôme de tout amour violent et contenu ?
J'avais, en effet, i'àme toute pleine de l'image de cette jeune sœur d'Ulric, que j'avais vue pendant deux heures à peine, et huit ans auparavant. Depuis le jour où je l'avais contemplée au chevet du lit de son frère, sa beauté ne m'avait pas quittée ; et me trouvant ou me croyant si près d'elle, ce souvenir se réveillait tout vivant en moi. Cependant il me semblait si extraordinaire de ne point rencontrer la jeune fille aux côtés d'Ulric, et surtout que celui-ci ne m'en parlât pas, qu'une vague terreur s'était emparée de moi.
L'appareil lugubre qui l'entourait, la tristesse qui l'enveloppait comme une longue chlamide de crêpe, tout cela me paraissait si surprenant que je tombai tout à coup dans un étrange abattement. Ulric, voyant mes regards étonnés et mon inquiétude mal dissimulée, me dit :
— Tu souffres de mon mal, n'est-ce pas? L'émotion de sa voix était si grande, une douleur si
vraie se peignait sur ses traits que je ne pus retenir deux larmes qui brûlèrent mes yeux.
— Oh ! je reconnais bien là ta vieille et ardenle ami-
ULUIC ET HEiVRI. \$&
tié, continua-t-il. Oui, oui, Henri, je suis malheureux et bien malheureux, car j'ai perdu ce que j'avais de plus cher ici-bas; et depuis ce jour-là ma vie est déserte. C'est une voie sur laquelle se sont éteintes toutes les lumières qui m'en marquaient les fossés profonds, les ornières et les abîmes. Vois-tu, Henri, depuis que nous nous sommes séparés, ma mère et mon père sont morts, et mon cœur a ployé sous un fardeau d'épreuves;. Le départ pour le ciel de ceux que j'ai aimés, m'a tué, m'a tué, m'a tué, Henri..,
Il jeta sa tête sur mon épaule ; je sentis ses larmes traverser mes vêtements. Je rassemblai mes forces pour lui prêcher d'une voix tremblante et émue un peu d'un courage qui me manquait à moi-même. Sa douleur me semblait si légitime, que je m'y associais de toute âme, et avec d'autant plus de ferveur qu'elle me touchait dans un de mes rêves les plus enchantés.
— Et dire qu'il ne me reste plus que cela! reprit-il, en montrant son archet.
— Eh bien ! Ulric, lui dis-je après un moment, puisque la musique est ta seule consolation ; puisqu'en elle tu retrouves une voix qui parle à ta douleur, la berce et l'endort, arme-toi de cet archet et tire de ton violon
|g4 II MÉDAILL1BK.
quelques sons ; ils parleront à ma douleur, qui est égale au moins à la tienne.
Je n'eus pas le temps d'achever ma phrase. Dès mes premières paroles Ulric avait pâli; et quand je prononçai ce mot de violon, il se dressa subitement, et, poussant un grand cri, retomba sans connaissance dans son fauteuil en portant la main à son cœur. Je me penchai aussitôt sur le visage d'Ulric pour m'assurer qu'il était réellement évanoui, et en relevant la tète pour aller à la porte appeler du secours, j'aperçus en face de moi, debout et immobile, souriant, pâle et belle mille fois plus encore que jadis, la sœur d'Ulric !... A cette vue, je crus à une véritable apparition; un tremblement s'empara de tous mes membres, mes genoux fléchirent, et je tombai, la face contre terre dans un demi éblouissement. Peu à peu cette espèce de chaos se dissipa, et jusqu'à moi arrivèrent les notes d'une voix divine. Un rassainissement complet se manifesta dans tout mon être ; je relevai la tête et je vis la sœur d'Ulric agenouillée aux pieds de son frère. C'était elle qui chantait. Elle sourit en me regardant, et son sourire et son regard jetèrent un trouble charmant dans mon cœur. Je joignis les mains et restai prosterné devant elle.
Enfin, Ulric poussa un soupir, et se remit sur son séant. La jeune fille cessa son chant, et simultanément, elle et moi, primes chacun une des mains d'Ulric, qui serra cordialement la mienne ; puis baisant sa sœur au front :
ULRIC ET HEXR1. -f#5
— Noémie, lui dit-il, Noémie! c'est encore loi qui me sauves !
Un moment de silence succéda à cette scène.
— Tu voulais donc me faire mourir, reprit Ulric en s'adressant à moi.
C'est à peine si je l'entendis, car tous mes yeux et toute mon âme étaient reposés sur Noémie. Ulric sourit en me regardant, et son sourire avait plus de Iristesse que de douceur.
— Pardonne-lui, mon frère, dit Noémie.
Ulric, alors, promena ses yeux de sa sœur à moi, et se cachant la tête dans les deux mains, il s'écria :
— C'en est fait d'eux ! les insensés ! — Puis, après un moment, il murmura : — Si cela n'était pas, cependant. Je n'ose douter ! Mais le doute est si affreux, que je vais le chasser et je lui dirai tout alors. — En me prenant les deux mains : — Mon pauvre ami ! ajouta-t-il, que n'es-tu resté auprès de ta mère !
Il se leva lentement, et alla droit à une cachette d'où il tira un violon que je reconnus être celui avec lequel Léonard l'avait frappé ; il pinça une des cordes avec son doigt et le violon rendit un faible son. Ulric pâlit ; le front de Noémie se couvril d'une rougeur charmante.
486 LE .MÉDA1LLIKR.
La première fois que je l'avais vue, Noéraie avait à peine treize ans, et je vous ai dit comment je la trouvai belle, ainsi qu'une femme ne l'est pas encore à cet âge. Son image était restée gravée en mon souvenir et en mon cœur, et souvent je l'entrevoyais dans mes rêves ; mais mon imagination, quelque complaisante qu'elle fût, ne me l'avait jamais représentée aussi parfaite et aussi adorable que je venais de la retrouver. Sans doute Ulric lui avait parlé bien souvent de moi pendant notre séparation, car son maintien en ma présence ne trahissait aucune gène. On eût dit de vieux amis d'enfance qui se rencontraient. Elle s'était approchée de moi, m'avait demandé de mes nouvelles, de celles de ma mère et parlé de mon voyage, avec une aisance merveilleuse.
Ulric avait hésité quelques minutes à poser l'archet sur son violon, mais tout à coup l'instrument rendit des sons admirables. Dès l'abord les muscles de son visage se contractèrent de douleur ; puis enfin, transporté par le charme de la musique, il reprit sa physionomie extatique d'autrefois et joua durant un quart-d'heure. Pendant ce temps les traits de Noémie s'étaient animés, et ses joues semblaient en feu. Avant que la dernière note fût
L'LRIC ET HENRI. ^ 87
éteinte sur l'instrument, Noéraie tomba aux genoux de son frère, et s'attacliant à lui, elle s'écria :
— Oui, je l'aime, frère ! Oui, je l'aime plus que ma vie !
Et je m'aperçus qu'elle appuyait sur ces derniers mots.
— Oh ! maudit instrument ! reprit à son tour Ulric. Muet pendant huit ans, et ne retrouver son âme que pour m'annoncer un malheur !
— Que veux-tu dire ? lui demandai-je.
— Assieds-toi là, et écoute moi.
Je m'assis en face d'Ulric. Il avait l'air grave et magistral, Quant à Noémie, elle s'était vivement agenouillée devant un prie-dieu que je n'avais pas tout d'abord aperçu, car il se trouvait dissimulé dans un coin de la pièce. La pauvre enfant avait caché sa tête dans ses deux mains, et par moment laissait échapper des éclats de sanglots qu'elle ne pouvait pas comprimer.
J'étais profondément ému.
— Dans ma tendre enfance, reprit Ulric, et bien avant que tu me connusses, j'avais une passion prononcée pour la musique. Mais je chantais faux, et les meilleurs instruments étaient rebelles à mes doigts. Cela faisait mon désespoir, et j'en versais, chaque jour, des larmes de rage ; car plus se développait en moi cette folie, plus semblaient grandir les obstacles qui en empêchaient l'expansion et me rendaient la risée de mes petits camarades et de ma famille elle-même.
Un matin, Noémie qui avait alors à peine cinq ans, nie vint trouver Soute radieuse, et me dit : — » Frère Ulric, rejouis-toi, j'ai fait cette nuit un beau » rêve » — Lequel ? « Voici me dit l'enfant : Figure-toi » que, îout-à-coup, ma petite chambre me parut comme » illuminée ; et du pied de ma couche sortit un homme » qui avait la figure triste et abattue, et il me dit : a Je » sais ce que c'est que souffrir; ton frère est malheureux » et le serait toute sa vie. Sa passion pour la musique le « tue; à ton réveil, dis-lui qu'il trouvera dans un endroit » caché de la maison un archet merveilleux qui le lais- » sera sans rivaux dans le monde , sur le violon et » dans le chant. Et à toi, enfant, je te fais don de la voix. )> — « Qui êtes-vous, lui demandai-je, le bon Dieu? » » — « Non, répondit-il, je suis Hoffmann, le génie le » plus artiste qui ait paru sur la terre, et celui qui y a le » plus souffert. » — Cela dit, la vision disparut.
— Voilà, continua Ulric, le rêve que me raconta Noémie.
Ce jour-là même je fouillai toute la maison, jusqu'à ce que j'arrivasse à cette chambre inhabitée et abandonnée. Aussitôt que j'y entrai, j'allai droit à la cachette d'où tu as vu que je retirai le violon tout-à-1'heure. J'y trouvai cet archet et un parchemin sur lequel je lus ces mots : » Ne te dessaisis jamais de moi, ou mon âme s'en ira loin » de toi ; et elle ne reviendra que pour le malheur de » quelqu'un.Ta sœur est liée à ton sort; c'est par elle que » le malheur viendrait » — Tu juges quelle fut ma joie !