ROLE DE CONSEILLER TECHNIQUE ET DE CHEF DE SERVICE SOCIAL
Rôle de Conseiller technique
Collaborateur direct de la Direction, le Médecin d'usine sera le Conseiller technique de nombreux comités et ses connaissances médicales complèteront heureusement celles exclusivement techniques des Ingénieurs.
Examinons ce rôle dans les différents services.
1° Service de Sécurité.
Dans le chapitre : prévention des accidents, nous avons étudié l’action du Médecin d’usine en cas d’accident. Il lui appartiendra, après enquête personnelle, de communiquer ses conclusions au Comité de sécurité et d'envisager, en collaboration avec lui, les mesures destinées à éviter le retour de ces accidents.
S’il doit s’assurer de l’existence des moyens de protection, il a surtout le devoir d’en contrôler l’usage et il s’élèvera avec force contre la fâcheuse habitude
qu'ont certains ouvriers de supprimer tout ce qui les entrave dans leur travail, sans souci de leur propre sécurité.
A ses connaissances générales sur la prévention rationnelle des accidents qui fit l’objet de cours magistraux du Docteur SALMONT, Professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, s’ajouteront les connaïissances des machines et des qualités requises pour leur fonctionnement; notions sommaires, sans doute, mais cependant suffisantes pour lui permettre de discuter avec autorité près des ingénieurs et faire valoir le point de vue médical.
C’est également lui qui déterminera la part attribuable au facteur humain.
Il sera mis au courant des projets nouveaux d’installation sur lesquels il donnera son avis.
Cette collaboration du Médecin et du service d’exploitation assurera le maximum de sécurité; son action s’exerçant à la fois sur le matériel, l'aménagement et le personnel.
Après sa mission en Russie, août 1935, le Docteur CAROZZI rapporte au sujet des instituts soviétiques du travail et des centres d’enseignement de la médecine et des recherches expérimentales : « À côté des divers enseignements relatifs à la médecine du travail proprement dit, nous trouvons deux sections spéciales :
Physiologie. Biomécanique. Contrôle des machinesoutils avant leur mise dans le commerce.
Hygiène — examen du plan des usines, visite après construction avant mise en marche. Mesures de protection personnelle. »
Se,
2° Service d'Hygiène.
Hygiéniste industriel, le Médecin d’usine contrôlera l’équipement sanitaire de l’usine et son fonctionnement; son rôle restera uniquement celui de conseiller.
Il apportera aux Ingénieurs le concours de ses connaissances de l’homme et de la toxicologie pour indiquer les écueils à éviter; la réalisation des moyens de défense demeurant l’œuvre du technicien.
Il s’intéressera particulièrement à l'entretien général de l’usine (ordre, propreté), à l'installation d’eau potable, à la ventilation, la température, le degré hygrométrique de l'air, aux dispositifs pour l’élimination des poussières et des vapeurs nocives, à l’éclairage naturel et artificiel, aux toilettes, vestiaires, lavabos, crachoirs, etc...
Il s’efforcera de donner aux ateliers un air de clarté et de netteté dont l'influence psychique sera appréciable. C’est ce qui a été réalisé à Zlin (Tchécoslovaquie), où une heureuse disposition des machines, des couleurs claires donnent aux ateliers un aspect gai et avenant, et, on conçoit aisément que, dans un tel milieu, l’ouvrier travaille avec plus de goût et que sécurité et rendement soient sérieusement accrus.
Il aura ainsi créé à l’usine des habitudes d’ordre et d'hygiène qui auront leur répercussion au sein des familles et que des conférences achèveront d’entretenir
et de développer.
Il sera également le conseiller technique de l’Ingénieur pour la défense passive. Il vérifiera avec lui l'étanchéité et la ventilation des abris, contrôlera l'adaptation et l’efficacité des masques et dirigera le passage en « chambre à gaz ».
Le Médecin chef de Service social
C’est à lui que revient de droit la direction de ce service qui existe dans beaucoup d’usines qui ne possèdent pas de médecin, et qu’assume, avec tant de dévouement, une surintendante ou une assistante sociale.
Ce service ne sera pas l’exclusivité de l’usine et devra s’étendre aux familles.
Le Professeur Giovanni LORIGA s’exprime ainsi à ce sujet : « Disons tout de suite que nous jugeons indispensable d’étendre à la famille les bénéfices d’ordre sanitaire qui ont été concédés aux travailleurs, non seulement parce que beaucoup de maladies dont souffre la famille se rattachent étroitement aux conditions hygiéniques et économiques créées par l’industrie, mais encore, parce que le péril de la contagion, aussi bien que les souffrances matérielles et morales de la famille, se répercutent sur la santé et la capacité productrice de leur Chef. »
Mme VIALATTE, Directrice de l'Ecole des Surintendantes, lors d’une conférence à la Maison de Chimie,
le 26 novembre 1936, donnait comme définition du rôle social : « la recherche du bonheur individuel et familial dans la collectivité ».
Beaucoup de tact et de souplesse, une grande bonté d'âme seront exigés du Médecin pour cette action sociale et morale.
Il lui faudra, en effet, pénétrer et comprendre l’âme de ses ouvriers, deviner leurs souffrances morales, leurs soucis personnels ou familiaux et conquérir leur affection.
Tel, le vieux médecin de famille d'autrefois qui était l’ami et le confident de ses clients et guérissait l’esprit autant que le corps, le Médecin d’usine sera l’ami et le conseiller à qui on expose ses peines, ses joies et que l’on n’hésite pas à consulter dans les circonstances graves de la vie.
Il fera appel à ses connaissances générales, à ses notions de psychologie et surtout à son cœur. Grâce à l'influence qu’il exercera sur le personnel, il sera amené à arbitrer ou mieux à prévenir certains conflits entre patrons et ouvriers.
Il utilisera toutes les œuvres sociales existantes offices de placement, centres d’orientation, hôpitaux, établissements de repos, sana, etc., avec lesquelles il sera en liaison étroite; là également son action s’extériorisera de l’usine.
Nous ne pouvons, dans ce travail, établir de plan général et envisager toutes les manifestations de son activité ; aussi nous contenterons-nous de donner quelques exemples.
À L'INTÉRIEUR DE L'USINE. — Le Médecin s’occupera, dans les usines à personnel féminin, des femmes enceintes à qui il fera donner, autant que possible, un travail moins fatigant, qu’il surveillera plus spécialement, tant au point de vue médecine générale qu’au point de vue des technopathies. Là où seront créées des crèches, elles seront sous son contrôle et sous sa direction. Il conseillera fortement l’allaitement maternel et la maman pourra aisément allaiter son petit. Dans ce cas, elle aura droit, au minimum, à une demiheure toutes les trois heures et demie. Cette organisation exigera un local parfaitement entretenu, avec des blouses pour les mamans et une hygiène irréprochable. Les enfants nourris artificiellement le seront par les soins des infirmières et seront pesés régulièrement; des conseils diététiques seront donnés aux mamans en Cas de maladie, mais ils ne devront jamais se substituer à ceux des médecins traitants.
Dans les usines importantes, il s’occupera de la création et de l'installation du réfectoire.
Celui-ci, bien éclairé, d’un aspect agréable, d’une propreté méticuleuse, devra se suffire par lui-même et ne jamais grever le budget de l’usine.
L’ouvrier y trouvera une nourriture saine à bon marché qui le dispensera des fatigues d’un retour au foyer, parfois très éloigné. Ayant tout le temps de manger, il mastiquera mieux ses aliments et sera plus dispos pour la reprise du travail. En outre, il aura moins d'occasions d’entrer au cabaret.
La Health of Munition Workers Committee, cons-
Epl —
tate que 25 % des ouvriers anglais sont insuffisamment alimentés, que le nombre de journées régresse de 50 %, que le rendement s’élève notablement dès la création d’un réfectoire (R. SAND).
Ici encore, l'intérêt du travailleur et celui du patron sont étroitement solidaires.
Il développera le goût de l'hygiène :
par propagande : (tableaux, maximes, dessins, caricatures, projections, etc...) ; par enseignement : (causeries, brochures, notices); par éducation : influence du milieu du travail, bainsdouches dont l’instaliation, peu onéreuse pour l’usine, l’eau chaude pouvant être fournie facilement, sera utilisée par les familles d'ouvriers.
À L’EXTÉRIEUR DE L’USINE. — Cette action s’exercera dans les domaines les plus variés et le Médecin d’usine devra faire preuve d’un sens social très développé et d’un esprit largement compréhensif.
Tout ce qui concerne l’activité humaine sera l’objet de ses préoccupations.
Il inspectera les habitations ouvrières et, par d’adroits conseils, il contribuera à leur embellissement, ce qui retiendra plus facilement l’ouvrier à son foyer.
Les plans des nouvelles constructions lui seront soumis.
D'accord avec l’usine, il dotera les cités de jardins potagers et d’agréments, stimulera l’ardeur des travailleurs par l’organisation de concours dotés de prix
que son intelligente initiative lui fera aisément trouver sans trop de frais.
Il donnera aux parents, non seulement des conseils d'hygiène générale, mais encore d’intérêt social : (éducation, orientation des enfants, etc.).
Il organisera les départs des enfants d’ouvriers dans les colonies de vacances, compte tenu des indications médicales, s’occupera des vieux travailleurs, enverra les convalescents dans des maisons de repos, etc.
Il organisera et surveillera les sports et les loisirs de louvrier.
Il n’est pas inutile de rappeler en France tout l’intérêt de cette question, que les dirigeants d’autres pays (Angleterre, Allemagne, Italie) ont depuis longtemps résolue.
L'éducation physique constituera le stade initial; le sport, et surtout le sport de compétition, ne sera jamais considéré que comme une branche de l’éducation physique; il ne devra jamais se pratiquer sans être associé à celle-ci et il ne se substituera jamais à elle.
Un contrôle médical très sérieux classera les sujets en diverses catégories.
Les apprentis ne feront que de l’éducation physique, seuls les adultes pratiqueront les sports.
L'éducation physique permettra d’accroître la force musculaire et la résistance physique des travailleurs; elle améliorera le synchronisme neuro-musculaire. Pratiquée intelligemment, en tenant compte des déformations musculaires du travail en série, elle neutralisera les effets néfastes de ce travail sur le développement harmonieux du corps de l’ouvrier,
Ce sera donc la gymnastique correctrice qui en sera la base. Les séances auront lieu en dehors des heures de travail. Il y aurait, cependant, intérêt à adjoindre la gymnastique correctrice au cours des pauses, après la première moitié du travail (10 minutes sur les 20 minutes de pause). Celle-ci fut instituée en Allemagne, à titre d’essai pour les P.T.T. et, devant les résultats obtenus, rendue obligatoire dès 1927.
Dans les postes de Berlin, sur 13.000 employés, le nombre de maladies nerveuses qui était de 219 en 1919, tomba à 76 en 1928; celui des maladies respiratoires passa de 320 en 1919 à 78 en 1928.
Ces chiffres se passent de tout commentaire; il appartient aux Médecins d’usine d’essayer d’introduire chez nous une mesure aussi féconde en résultats et qui est expérimentée avec succès, depuis plus de dix ans, par nos voisins.