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Le médecin de la cité

Le 25 août 1 755, les cloches de la Notre- Dame de Paris , dans la Cité , sonnaient à toutes volées en faveur de la saint Louis et de la fête du roi Louis XV, de si piètre mémoire, régnant alors. Ce jour encore, les ha- I. I

bitants de ce lugubre et infecte quartier, bourgeois et artisans , tous en habit du dimanche, se hâtaient d'abandonner leurs tristes et insalubres demeures, pour aller respirer un air pur, renouveler connaissance avec le soleil et contempler un peu de verdure de l'autre côté des ponts. Une chose non moins importante engageait encore les habitans de la Cité à passer le fleuve en masse, c'est que, ce jour, il devait y avoir spectacle gratis à la foire Saint-Germain et à celle Saint-Laurent, puis de brillantes illuminations le soir par la ville, sans oublier un magnifique feu d'artifice disposé sur la rive du Gros-Caillou, en face le Cours-la-Reine : cela toujours en l'honneur de la fête du roi.

Une jeune fille, dont une chevelure noire etbrillante encadrait le beau visage ovale ,

contemplait tristement ce qui se passait ce jour^dansla rue, accoudée sur une petite fenêtre ornée de fleurs et encadrée de feuillage, dont l'aspect frais et coquet égayait un peu la noireet lézardée muraille de Thorrible masure dans laquelle cette fenêtre était percée.

C'était donc d'une des fenêtres de cette vieille masure,située rue des Chanoinesses, rue étroite , sale et tortueuse de la Cité, que ladite jeune fille, assise et penchée sur un appui en bois, jetait ses regards de tous les côtés en laissant échapper de temps à autre un mouvement d'impatience.

— Mon Dieu ! il ne reviendra donc pas? Comme il reste longtemps dehors , quand il sait que je l'attends, se mit à murmurer la jeune fille en soupirant, pour ensuite

quitter la fenêtre, rentrer dans l'espèce de mansarde que cette dernière éclairait, pauvre réduit à peine garni des meubles les plus indispensables où notre fillette fut s'asseoir, triste et pensive , pour reprendre un ouvrage de broderie qu'elle avait quitté un instant auparavant, et se mettre à travailler de nouveau et avec ardeur.

Notre brodeuse avait à peine terminé une petite fleur, l'affaire de quelques minutes, qu'un bruit de pas se fit entendre et qu'elle courut, joyeuse, empressée, ouvrir la porte à un homme d'une quarantaine d'années, petit, trapu , au visage sombre , aux traits fortement prononcés , lequel étant entré fut se jeter lourdement sur une chaise, d'un air découragé, de

mauvaise humeur, et sans avoir prononcé une seule parole.

— Eh bien , mon père, avez-vous été accepté? s'en vint avec timidité s'informer la jeune fille, après avoir refermé la porte.

— Non , Denise ^ ils ont préféré aux miens les soins d'un autre médecin , quoi que je me fusse présenté le premier. N'étant nullement connu , et sans réputation, ils n'ont osé m'accepter ni me confier la mission d'arracher au mal qui le dévore un aussi riche et puissant malade que monsieur le premier vicaire de Notre- Dame^ enfin ils m'ont renvoyé comme un ignare, après m'avoir fait attendre deux grandes heures entières leur sotte déci-

sion , répondit notre médecin d'un ton où perçaient le dépit et la douleur.

— Hélas ! hélas ! sans cesse une amère déception , sans cesse repoussé parce que vous êtes pauvre^ parce qu'à l'exemple des médecins de cette ville, vous ne pouvez afficher le luxe et l'orgueil. Pauvre père! à quoi bon le talent, la science, si la misère doit être continuellement pour vous un injuste motif de réprobation?

— La misère ! oh ! oui, tu as raison, Denise, chère fille ! la misère est chose horrible! Malheur, malheur à celui que cette plaie afflige ; car alors pour lui point de respect ni de considération ; partout il doit s'attendre à ne rencontrer que méfiance, honte et abandon !... Et cependant

le talent m'est acquis, la science m'est familière, mille fois j'en ai donné la preuve ; et parce que je suis pauvre on me repousse, on me méprise, on doute de mes succès. Ah ! c'est infâme !

— Calmez-vous , mon père , et confiant dans la bonté du ciel , que je prie pour vous, attendons et espérons! dit Denise avec une douceur d'ange, en s'emparant de la main de son père pour la presser tendrement.

— Attendre! attendre! dis-tu, enfant?

mais je n'en ai plus la force ni le courage. Attendre! lorsque chaque jour je n'existe que du pain insuffisant que te procure un travail pénible, aride, au-dessus de les forces ! Allendre, quand usée, abîmée par

les veilles, je te vois, pauvre fleur, l'étioler, pâlir et l'affaiblir chaque jour. Oh! non , je ne puis attendre, je ne puis consentir à voir mourir ma Denise, ma fille bien-aimée, ma vie et mon unique bonheur ! Impossible ! impossible ! Il me faut des cliens, des malades, du travail et de l'or pour prix de mon zèle, de l'or pour ma Denise ! Et pourtant, depuis trois mois que nous avons quitté notre pays, que nous habitons cette ville, ce quartier, rien, rien que la misère, le désespoir et le découragement!

— Mon père ! mon bon père ! . . . s'écrie Denise.

— Ton bon père ! tu m'appelles ton bon père , chère enfant ! Mais tu ne sais donc pas que je suis indigne de ce doux nom,

que je suis un infâme ! un monstre ! que

j'étais riche et que j'ai dissipé ma fortune

dans le jeu et l'orgie ; que tu avais une tendre et vertueuse mère, que j'ai tuée à

force de chagrin? Tu ne sais donc pas encore, Denise, qu'en mourant en me pardonnant , en pardonnant à son bourreau , cette bonne et excellente femme t'avait laissé quelques biens que sa tendre sollicitude pour toi avait su soustraire à ma prodigalité, et que père infâme, dépositaire infidèle, j'ai tout dissipé , anéanti , perdu? Et tu me plains, ma Denise ! et pour moi tu travailles nuit et jour en m'appelant ton père chéri ! Pauvre folle ! lorsqu'au contraire tu devrais me maudire...

— Père, ma sainte mère vous a pardonné comme je vous pardonne aujourd'hui ;

oublions donc un funeste passé pour travailler ensemble, d'un commun accord, à un avenir plus heureux. Oui, raidissonsnous contre le malheureux sort qui nous accable en ce moment, lassons la main de fer qui pèse sur nous, et, le ciel nous aidant, le bonheur ne pourra nous échapper toujours. Maintenant, loin de perdre courage ainsi que vous le faites , réfléchissez, père, que votre art, pour être exercé avantageusement, réclame la confiance, et qu'il y a encore trop peu de temps que nous habitons ce quartier pour y être connu et mériter qu'on s'intéresse à nous. Ah ! croyez-moi, le temps ne peut être loin où, convaincu de votre talent par quelque cure merveilleuse, le public admirateur, reconnaissant, viendra en foule ici réclamer vos bons soins, ainsi que cela lui est

déjà arrivé quelquefois ; car enfin, et quoi que vous en disiez, père, plusieurs souffrants sont venus depuis peu frapper à votre porte, termine en souriant Denise.

— Des malheureux! des mendiants ayant horreur de l'hôpital et privés du moindre écu pour payer les soins que je leur ai donnés; tels sont les cliens que je puis espérer dans ce quartier maudit et misérable où je suis sottement venu m'enfouir, où la misère maintenant nous retient enchaîné sans espoir d'en sortir jamais.

— Jamais ! ah ! que ce mot est long et désespérant ! Heureusement , bon père , que plus confiante je ne désespère pas ainsi que vous. Avez-vous donc oublié que, grâce à l'estime dont m'honore l'épouse du

marguillier, notre voisin, l'entretien du linge de la paroisse Saint-Pierre-aux-Bœufs m'est promis, et qu'avec l'argent que me procurera ce travail nous pourrons nous meubler un peu mieux et changer de maison sinon de quartier?... Maintenant, laissons de côté tous nos soucis, père, et comme ma tâche de broderie est achevée, hâtons-nous de faire honneur au petit repas que j'ai préparé pendant votre absence avec l'argent que m'a apporté, ce matin, la cabaretière du coin, pour la façon du mantelet que je lui ai fait la semaine dernière.

Cela dit, et sur un sourire de son père qu'elle prit pour une adhésion , Denise, vive et légère, s'empressa de dresser une petite table pour la couvrir ensuite d'un potage aux légumes et d'une épaule

de mouton cuite au four, le tout accompagné d'une demi-peinte de vin et d'un pain blanc de six livres.

— Quelle profusion, chère enfant! et tout cela par ton travail, fit entendre le médecin, en venant s'asseoir au petit couvert bien propre dressé par les plus jolies mains possibles.

— Ce n'est pas tout encore, père, j'ai eu le soin de préparer votre linge blanc, afin qu'il nous soit permis d'aller faire ensemble un tour à cette fête magnifique où chacun s'empresse de se rendre, ainsi que l'annonce cette multitude de monde que nous entendons bourdonner dans la rue.

— Encore une bonne intention de ta part, dans 1 espoir de calmer un instant mes

ennuis. Ah ! que le ciel, juste une fois, te rende, chère Denise, tout le bien que tu fais à ton père, dit le médecin avec attendrissement, pour ensuite porter à ses lèvres la main de sa bienfaisante fille.

— Que vous me bénissiez, mon père, et je serai bien récompensée, fit pour réponse Denise, en rendant caresse pour caresse.

C'était une bonne et bien charmante créature, cette Denise, avec ses seize printemps, ses grands beaux yeux noirs bien fendus, si doux et si brillants quand elle les levait, si chastes lorsqu'elle les cachait sous ses longs cils soyeux, et puis avec sa bouche vermeille, ses dents petites et blanches, ses joues légèrement rosées comme un blanc lys aux reflets de l'aurore. Aussi

chacun dans le quartier l'admirait-il et Testimait-il à l'envi, tout à rencontre du médecin Minard, son père, dont l'air dur et sévère inspirait plus de crainte que d'intérêt et envers qui tout le monde s'accordait pour lui trouver quelque chose de faux et de sinistre dans le regard et la physionomie. Fâcheuse présomption, injuste peut-être, mais qui n'en avait pas moins été fort nuisible jusqu'alors aux intérêts du docteur Minard, en le privant de la confiance des gens du quartier, puisque dans ce temps, comme à présent, on préférait une figure riante et ouverte à un air renfroigné et maussade. Mais depuis trois mois qu'elle habitait Paris et la rue des Chanoinesses, dans la Cité, la jolie Denise n'avait-elle encore fait quelque conquête? Certes oui , car tous les jeunes gens du

quartier la trouvaient admirable, belle audelà de tout ; mais hélas ! par trop sauvage et tropfière, ce qui paralysait en eux le désir de lui faire la cour. D'ailleurs le moyen de s'y prendre : Denise ne sortait qu'un instant le matin pour reporter son ouvrage et faire les pro\isions, tout cela au pas de course, afin de remonter le plus vite possible se remettre au travail la journée tout entière. Quant à se faufiler chez elle, impossible, on risquait d'y rencontrer à chaque instant un père; dont la figure rébarbative inspirait, comme nous l'avons dit plus haut, plus de crainte que de confiance. Or, messieurs les commis et les courtauds de boutique ne pouvant et n'osant faire mieux, s'en tenaient donc au simple rôle d'admirateurs^ d'admirateurs silencieux et respectueux; moins un cependant, ayant

îiom Gobinac, petit gascon bavard, tant soit peu entreprenant, laid à faire peur, orné d'une chevelure couleur paille, le corps taillé en fuseau et exerçant la libre profession de rentier à douze cents livres, lequel Gobinac, occupant une petite chambre dans la maison située en face celle de Denise, jouissaitdu matin au soir de l'avantage d'admirer Ja jolie fille dont la croisée se trouvait située vis-à-vis la sienne. Heureuse circonstance qui avait procuré à notre gascon l'avantage de se faire remarquer de Denise, laquelle ne pouvait lever les yeux de dessus son ouvrage ni jeter un regard hors de sa

fenêtre sdkis rencontrer celui de l'amoureux Gobinac, louchant d'une manière atroce

dans l'intention de se rendre moins laid et

de plaire à la jeune fille. Malheureusement

pour le petit gascon, ces mines et ces gentil-

lesses avaient produit tout l'effet contraire de ce qu'il attendait, car Denise, impatientée de voir sans cesse une aussi vilaine face lui grimacer au nez, avait pris, depuis longtemps, le parti de ne plus travailler à sa fenêtre et de ne plus s'y placer lorsqu'elle apercevrait Gobinac à la sienne. Le père et la fille venaient de terminer leur modeste repas, et Denise s'empressait de couvrir ses blanches épaules de son mantelet d'indienne, lorsqu'un petit coup frappé sur la porte de la chambre, fit ouvrir la jeune fille, qui recula de surprise en reconnaissant Gobinac dans le visiteur.

— Mille pardon, mademoiselle, si je mé permets dé venir vous déranger, mais ayant appris dans lé quartier que vous êtes une admirable brodeuse, adroite comme une

fée, je venais, sans plus dé façon, vous prier dé mé broder cette cravate dé mousseline dont je compte mé parer à la noce dé mon cousin, dit Gobinac un peu dérouté par la présence du père de Denise , qu'il croyait absent du logis, et en présentant à cette

dernière un petit rouleau de papier avec accompagnement de grimaces et de révérences.

— Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur, afin de m'expliquer quel est le dessin qu'il vous plaît d'avoir sur cette cravate, répondit Denise, rouge et embarrassée en se rangeant pour faire passage au gascon , vêtu ce jour avec élégance, paré d'un petit tricorne à gance d'acier, d'un frac en soie marron à bouton diamanté, d'une culotte bleu de ciel et d'une

paire de bas blancs accompagnés d'escarpins surmontés de boucles d'argent.

— Non, je né choisirai pas, mademoiselle , je m'en rapporte trop à votre bon goût pour vous faire cette insulte... Mais, cadédis, j'y pense ! Monsieur est médecin? reprend Gobinac, en s'ad ressaut à Minard.

— Oui. monsieur, répond sèchement ce dernier, en toisant l'interlocuteur do la tête aux pieds.

— Eh bien ! ça se trouve à ravir, ayant un besoin absolu dé vous consulter sur l'état dé ma santé, laquelle, quoique étant fort bonne, m'inquiète on né peut plus. Figurez-vous, respectable Esculape, que j'éprouve depuis quelque temps d'affreuses

insomnies, que je né dors plus, que je né mange ni né boit plus, et que mon petit cœur, si tendre et si malheureux^ né cesse dé battre et dé soupirer, termine Gobinac en tournant un œil amoureux vers Denise.

— Donnez-moi votre pouls... En effet, il y a agitation, dérangement, engorgement; il faut vous faire saigner, vous purger et pour boisson prendre des calmants.

— Vous croyez, docteur ? et moi je pense que l'ennui, la solitude , lé manque dé société altèrent seuls ma santé, qu'il mé (au drait quelques bons amis dans lé voisinage chez lesquels je puisse passer quelques gais instants ; par exemple auprès de

vous , docteur, et de votre jolie demoiselle.

— Qui êtes- vous? s'informe Minard sèchement et pour toute réponse.

— Télémaque Gobinac, célibataire, exemployé aux gabelles , et présentement possesseur dé douze cents livres dé rente d'une réputation inctacte, dé beaucoup d'amabilité et dé vingt-huit printemps, en plus, votre voisin.

— Eh bien ! monsieur Télémaque Gobinac, venez nous voir lorsque cela vous fera plaisir, dit Minard en grimaçant le sourire.

— Çà mé flattera infiniment, mon cher

docteur, et je m'empreîsserai d'user dé la permission,

— Et cependant, monsieur, ce n'est guère chez de simples gens comme nous que vous pouvez rencontrer cette distraction tant nécessaire, dites-vous, à votre santé, dit Denise assez contrariée de la permission si légèrement accordée par son

père.

— Cadédis! que dites-vous là, mademoiselle? sachez qu'ici, sous les yeux dé mon docteur, et en contemplant les vôtres si beaux, que je mé porterai comme quatre. . .

— Après que vous vous serez fait saigner, par exemple, dit Minardcn souriant.

— Si vous y tenez absolument, docteur, nous causerons dé cela un autre jour, mé réservant aujourd'hui lé plaisir.d'allervoir la fête que la bonne ville dé Paris donne à l'occasion de ce tant bien aimé^ souverain lé roi dé France.

— A laquelle il est temps de nous rendre aussi, mon enfant, car voici le jour qui commence à baisser.

— Je suis prête à vous suivre , mon père.

— Sandis! quelle heureuse circonstance et combien je serai flatté dé vous accompagner! s'écrie Gobinac, toujours en fixant Denise d'un regard oblique et des plus

bêtes» à force de vouloir le rendre expressif,

— Volontiers, si Denise y consent, monsieur Télémaque... Qu'en dis-tu , fille?...

— Du moment que tel est votre désir, mon père..., répond Denise timidement et en ayant peine à comprendre la facilité de son père et sa complaisance aux désirs du gascon.

Gobinac, ne se sentant plus de joie, s'em^ presse de tirer de sa poche une belle paire de gants de coton blanc chiné , et ensuite de présenter galamment une de ses mains gantée à Denise, qui y plaça la sienne, après avoir interrogé son père du regard et reçu son assentiment.

Us partent , atteignent la rue où Gobinac, possesseur du bras de Denise, se carre, fait le conquérant, sans oublier de jeter un regard triomphant sur !es garçons du quartier, en ce moment placés sur leurs portes, et qu'il savait être amoureux de Denise ^ lesquels, condamnés ce jour à garder leurs boutiques, voyaient d'unj œil jaloux le triomphe de notre gascon et Denise à son bras.

Tout en causant, Denise marchant entre son père et Gobinac, nos trois personnages, après avoir passé les ponts et suivi longtemps la rive droite de la Seine, atteignirent , escortés d'une foule nombreuse , la fameuse promenade du Cours-la-Reine, rendez-vous en semaine de la bonne société, et ce jour cédée par elle à la canaille,

ou, pour mieux dire, au peuple qu'attirait la fête dans ces parages ; promenade en ce temps-là flanquée de deux fossés, fermée par deux grilles placées aux extrémités et voisine du grand cours, alors nouvellement planté, qui plus tard devait recevoir la dénomination de Champs-Elysées.

— Sandis ! mais on étouffe ici, je sens qu'on mé met les pieds en capilotade ! [se mit à crier Gobinac, après avoir imprudemment entraîné le père et la fille au milieu de la foule compacte qui, dans l'attente du feu d'artifice qu'on devait tirer sur la rive opposée , encombrait le Coursla-Reine.

Sortons d'ici, mon père ; j'élonfle, je

me sens mal à l'aise, fit à son tour entendre Denise, pâle comme une morte.

— Sandis, cadédis! nous y sommes entré, mais pour en sortir, impossible.

— Hé ! monsieur, il ne fallait pas nous y amener, répond Denise avec un peu d'humeur, tout en suivant son père qui l'entraînait doucement, grâce à la pro tection de deux gardes françaises qui devant eux fendaient la foule, et avec lesquels ils parvinrent, suivis du gascon, à atteindre le parapet d'un des fossés d'enceinte, contre lequel ils s'appuyèrent de façon à n'être foulé que par-devant.

11 y avait une demi-heure, au plus, qu'ils

étaient dans cette position; Denise, fatiguée par les propos galants que ne cessait de lui débiter Gobinac; Minard, la mine soucieuse , et promenant son regard sur la foule, lorsqu'une main, en se posant lourdement sur l'épaule du médecin, lui fit tourner la tête et apercevoir un homme d'une taille moyenne et d'une quarantaine d'années, mal coiffé et mal vêtu, qui, en le regardant, lui souriait d'un sourire de démon.

— Quoi! Minard, ne me reconnais-tu pas? se mit à dire cet homme, en s'emparant de la main du docteur, pour la presser fortement dans la sienne.

— Maintenant, oui ; vous êtes, S' je ne

me trompe, le nommé Brizard dit Laridon que j'ai connu autrefois en Belgique.

— C'est cela même, père Minard^ un bon enfant, un fameux avec lequel tu as fait plus d'une farce et plus d'une débauche, reprend Laridon.

— Parlez plus [bas , Brizard ^ s'il vous plaît de vous entretenir de notre temps passé et de nos folies , car cette jeune fille que vous voyez à mes côtés est la mienne -, dit toutbas Minard, que la rencontre de cet ami prétendu ne semblait pas flatter infiniment.

— Comment, ce beau brin de fille si avenantest cette petite Denise, cette marmaille que j'ai connue enfant? Fichtre ! je lui en

fais mon compliment sincère; la gaillarde a tenu ce qu'elle promettait dans le temps, c'est-à-dire, d'être un jour ce qu'elle est, belle comme un astre... Oh ! ne rougissez pas de m'entendre parler ainsi, ma toute gracieuse , je ne dis que la vérité, foi de Brizard dit Laridon, ancien camarade de votre père ; vous me semblez belle comme les amours, quoiqu'en ce moment il ne me soit permis de vous contempler qu'à la lueur des lampions du Roi , fit entendre Brizard, en s'adressant à Denise, pour reprendre ensuite et à voix basse : Dis-moi, Minard, quel est cet olibrius qui parle à ta fille?

^ — Un de nos voisins qui a désiré nous

accompagner à cette fête, d'où je voudrais être déjà loin.

— Cette fête que je bénis, moi, parce qu'elle vient de me procurer la rencontre heureuse et inattendue d'un ancien et bon camarade. Oh ! tu n'es pas prêt à rentrer chez toi de sitôt, Minard, car auparavant, nous avons diablement à causer ensemble et à nous raconter; c'est pourquoi nous ferons bien, je pense, de souper ce soir, ensemble, au premier cabaret présentable.

— • Impossible, il me faut accompagner ma fille.

— C'est ce que nous ferons, afin d'être plus libres de causer, mais après le souper.

Minard se disposait à répondre, lorsqu'une détonation, annonçant le feu d'artifice, vint subitement l'en empêcher et oc-

casionner un grand mouvement dans la foule empressée. Tandis que fusées, pétards s'élançaient bruyamment et que chaque regard les suivait dans les airs, Minardj s'occupant des choses d'en bas, proflta de ce moment pour jeter un coupd'œil scrutateur sur la mise de Brizard qu'il reconnut pour être beaucoup plus misérable qu'elle ne le lui avait parut d'abord Cet homme portait une large lévite en drap brun, rapiécée de toutes parts et montrant la corde, mais dontla coupe élégante indiquait qu'elle sortait d'une bonne fabrique, et devait avoir appartenu à un personnage de bon goût ; un large haulde-chausse en camelot vert, datant, pour le moins, du règne de Louis XIV, lui descendait jusqu'aux genoux, et laissait à découvert deux jambes passablement tournées 1. 3

que recouvraient des bas de laine verte, ondes de taches, dont les mailles échappées laissaient entrevoir la chair ^ enfin, le tout se terminait par de gros souliers éculés dont les semelles feuilletées devaient, depuis longtemps, largement boire à tous les ruisseaux. Quant à la figure dudit Brizard, par où nous eussions dû commencer, c'était une de ces faces osseuses, colorées^ au front large, élevé, avec des yeux petits, renfoncés et empreints d'une expression de ruse et de malice diaboliques que venait renforcer encore une bouche garnie de dents belles et blanches, sur lèvres de laquelle errait sans cesse un regard moqueur.

Le feu d'artifice allait son train et s'élevait magnifique; aussi Gobinac, voyant De-

nise protégée par son père/ s'était-il empressé, pour mieux voir, de grimper sur le parapet; mais ne voilà-t-il pas qu'au moment du bouquet, notre gascon, poussé par une forte secousse imprimée par la foule ondulante, disparaît tout à coup poiir rouler dans le fossé, après avoir arraché et emporté dans sa chute le mantelet de Denise, en voulant se retenir après elle, et du sein de laquelle un cri d'effroi s'échappa à la vue de ce malheur.

— Ah! Bestiale de Greluchon, se mita murmurer Brizard en se penchant au-dessus du fossé pour apercevoir Gobinac, le derrière à terre et en train de se frotter les

membrescontusionnés, quoiqu'il fut tombé sur un épais gazon. "*

Le teu terminé et la loule s'écoulant joyeuse, bruyante et satisiaitc , Minard et Laridon s'empressent, à grand'peine, de retirer le malencontreux gascon du fossé, lequel, avantagé d'une forte entorse, se mit à grimacar et à gémir au point d'exciter l'intérêt de Denise qui, le prenant en compassion , l'engagea à s'appuyer sur elle pour marcher ; douce faveur que Gobinac accepta avec empressement , heureux de sentir sous le sien s'agiter le bras de la jolie fille. Tous deux, bras dessus bras dessous , se mirent donc en marche pour suivre INIinard et Laridon, qui venaient d'entamer, à voix basse, une longue conversation.

— Comme je viens de te le dire, Laridon, depuis celte perte au jeu, qui m'enleva

le peu de Toi tune que je possédais; depuis que, criblé de dettes, il m'a l'alln quitter Bruxelles afin d'échapper aux poursuites des avides créanciers qui me torturaient et menaçaient ma liberté, le malheur n'a pas cessé de me poursuivre et de m'écraser do sa main de 1er, disait Minard à son compagnon.

— Maladresse de ta part, sottise ou pusillanimité; car cnlin, avec l'état heureux et la science que tu possèdes, tu pouvais te retirer du guignon on ne peut plus facile^ ment. Regarde, moi, sans état, ennemi du travail, n'aimant que le jeu, les femmes et le bon vin ; E!j bien ! j'ai toujours su me sortir d'embarras et me procurer aises et plaisirs , en appelant à mon aide 1 intrigue el l'audace. H est vrai qu'en ce

moment, les habits que je porte et ma bourse, tant soit peu légère, viennent peu à l'appui de ce que j'avance ; mais je t'apprendrai encore que certain démêlé avec dame justice m'ont contraint, il y a six jours, de quitter furtivement et vivement certaine ville de la frontière, où j'exerçais assez avantageusement l'honorable et périlleux métier de contrebandier, pour venir me perdre dans Paris, où je suis arrivé hier, à peu près dénué d'argent et de ressources. Mais, loin de m'abattre, de m'effrayer de la piètre condition dans laquelle je me trouve, animé du plus doux espoir, je brave le destin et compte fermement le forcer à me restituer sous peu ce qu'il m'a ravi... A propos, et la femme?...

— Elle n'existe plus, répond Irislement Minard.

— Ah ! bah ! la brave dame est morte !

— Morte de douleur, de chagrin et presque de misère, en me pardonnant toutes les tribulations que je lui ai causées , en me laissant une fille chérie, ma Denise , mon bonheur, mon unique consolation et mon soutien.

— Ton soutien ! Quoi , cette chère petite te nourrit du fruit de son travail ?

— Depuis deux mois que le sort ma jeté dans cette ville, où vainement je fais tous mes efforts pour me former une clientelle qui me fuil.

— Mille Dieux! tu joues de malheur.

Voyons, comment t'y prends -tu pour amorcer la pratique ?

— Je répands mon adresse, et sur la porte de la maison que j'habite, j'ai placé une large enseigne.

— Après?...

— J'attends , répond avec découragement Minard.

— Quel quartier habites-tu?...

— La Cité et la rue des Chanoinesses.

— Fi ! je ne m'étonne plus de ta misère. Où diable un médecin, un homme à talent, va-t-il se nicher dans un sembla-

ble bouge, dans un repaire de mendiants et de fîioux? Mais, malheureux, c'était aux riches qu'il fallait t'adresser tout de suite, et, pour cela, aller planter ton camp au milieu de leur foyer , et là , afficher le luxe, te lancer dans le charlatanisme, forcer enfin le malade ébloui à te donner sa confiance, et plutôt que d'en manquer, assommer la nuit les gens bien portant pour les guérir le jour.

— Quelle plaisanterie! fait Minard en souriant amèrement.

— Allons, allons, je vois que j'arrive fort à propos pour t'aider à sortir de l'ornière où tu es empêtré , et ressusciter en toi ce génie , celte audace , cette énergie que je t'ai connus jadis au bon temps de

nos fredaines, lorsque ensemble nous courions le monde en menant joyeuse vie.

— Oui, en m'aidant à dissiper mon patrimoine, en m'empruntant mon argent pour ne me le rendre jamais. Laridon! Laridon! tu fus un être bien fatal pour moi.

— Molus sur le passé , docteur ; et lorsque je vous offre mon intelligence pour auxiliaire et pour vous remettre en voie de fortune, il est mal à vous de m'adresser des reproches...

— Il me semble, avant de penser à faire la fortune des autres, que tu devrais, Laridon, commencer par faire la tienne.

— J'y pense; aussi est-ce dans celle in-

lentiou que je suis venu nie fixer de préférence à Paris où , à ton exemple , je me garderai fort d'attendre que dame fortune vienne me chercher, me proposant d'aller au devant et de la saisir aux cheveux.

— Mais encore, quel moyen comptes-tu employer? s'informe Minard avec impatience et curiosité.

— Tous ceux qui me paraîtront les meilleurs pour me conduire au but que je me propose, et en prenant pour aides Içs femmes et le jeu. Mais, comme pour atteindre cet heureux but il s'agit de ne pas me laisser mourir de faim , et qu'en ce moment mon estomac bat la chamade et me crie miséricorde, je m'empresse donc de le réitérer l'invilation de souper ensemble.

avant de rentrer à ton colombier, dans quelque cabaret voisin, termine Brizard.

— Laridon, je viens de te faire part de ma misère , ne sois donc pas surpris si je refuse ton offre.

— Compris ! pas de quibus pour le quart d'heure^ c'est tout comme moi ; cependant les toiles de ma poche ne se touchent pas au point que je n'y trouve encore deux ou trois ccus pour payer l'écot que je te prie d'accepter ainsi que ta jolie filic, friand morceau qui regaillardit rien qu'en la voyant. Puis se tournant vers Denise, qui avec Gobinac marchait toujours derrière eux, Laridon de reprendre ainsi : N'est-ce pas. jeune fille, que cela ne vous ferait pas de peine de vous reposer un petit brin ?

. — Comme il plaira à mon père, monsieur, répond Denise.

— Quanta moi, j'accepterai volontiers la proposition, vu que je souffre du pied ni plus ni moins qu'un damné sur un réchaud dé l'enfer.

— Mais ne remarquez-vous pas que nous voici arrivés au Grand-Chàtelet et à deux pas de notre demeure, fait observer Minard.

— Où il me tarde d'être rentrée, mon père, car le temps s'assombrit, et je crois qu'il ne tardera pas à pleuvoir.

— Alors, au revoir, Minard, ce qui ne sera pas long, puisque demain je compte

te faire une visite, et pour le quart d'heure, prenant en pitié le mal qu'endure ce jeune homme, je consens à m'arrêter quelques instanls et à faire connaissance avec lui le verre à la main, honneur qu'il ne me refusera pas , sans doute? dit Laridon en s'adressant à Gobinac , qui , ne se sentant pas le courage d'aller plus avant, et chez qui la souffrance l'emportait en ce moment sur l'amour, s'empressa d'accepter la proposition.

Après avoir quitté le père et la fille, Laridon s'empressa d'offrir son bras au gascon, en lui conseillant de s'appuyer dessus pour le traîner clopin clopan jusqu'à la porte d'un cabaret situé sur le quai de la Ferraille, où ils s'introduisirent et furent s'asseoir dans une grande salle, où, en ce

moment, mangeaient et l)uvaient force gens de toutes conditions, et parmi le nombre plusieurs sergents recruteurs, qui tous, à son entrée, s'étaient empressés de toiser Gobinac de la tête aux pieds.

— Çà, mon jeune ami, qu'allons-nous manger? dit Laridon en s'adressant au gascon assis en face de lui.

— Sandis î très peu dé chose , car lors que je dîne je né soupe pas.

— Et vous avez dîné?...

— Comme un ogre, ce qui fait que je né mé sens aucun appétit.

— Fort bien! alors laissez-moi dresser

le menu... Garçon! une gibelotte, un dindonneau, une salade, du dessert, et pour commencer, quatre bouteilles de bourgogne première qualité , crie Laridon.

— Cadédis! sommes-nous une douzaine, pour dévorer tout cela ? s'informe Gobinac effrayé.

— Tudieu ! croyez-vous, mon jeune ami, que je vis de l'air du temps... A votre santé et causons , dit Brizard Laridon en versant rasade à Gobinac. Dabord, comment va cette patte?...

— Quelle patte? demande ingénuement le gascon.

— Parbleu ! votre pied , votre entorse.

— Mieux, beaucoup mieux depuis que je suis assis.

— Superbe, alors!... Ah çà, qui êtesvous? quel est votre état? où demeurezvous? Tout cela, pour mieux faire et faire plus vite entière connaissance.

— Je mé nomme Télémaque Gobinac, je suis rentier dé par la grâce dé mon père, qui, en mourant, il y a deux ans, m'a laissé un revenu dé douze cents livres. Quant à ma démeure, ruedesChanoinesses, dans la Cité, la maison en face celle qu'occupe ce bon M. Minard.

— Fichtre ! vous êtes un homme aisé , mon jeune ami... A votre santé !

— Merci... Maintenant, pourrais-je savoir, à mon tour, à la santé dé qui jai l'honneur dé boire en ce moment.

— Avec Bernardin Brizard dit Laridon, bon enfant et pas fier.

— Ah! ah! Votre état?...

— Celui d'un homme universel qui sait tout, fait tout, entreprend tout.

— Cadédis ! quelle source dé fortune.

Mais, en ce moment, à quoi se livre votre vaste génie ?

— A réunir une somme importante et nécessaire à la formation d'une maison de commerce d'un nouveau genre; maison

d'agrément où se trouveront réunis tous les plaisirs indispensables à une existence mondaine , tels que le jeu , la table et l'amour, laquelle j'intitulerai Paphos ! Mais, laissons cela et jasons un peu sur le compte des amis qui viennent de nous quitter... Savez-vous que cette petite Denise est adorable ?

— Sandis ! je lé crois bien.

— Je vous soupçonne amoureux d'elle. . .

— Hélas ! j'en suis idolâtre.

— Et vos intentions sur elle sont...

— Dé m'en faire adorer et dé l'épouser.

— Des vues honnêtes, très-bien, mon jeune ami... Mangez donc ce pilon...

— Merci, je n'ai plus faim.

— Buvez, alors... Ainsi, vous dites donc que vous voulez prendre pour femme la fille de l'ami Minard, et cela, sans dot ni espérance , vu que les bonnes gens sont pauvres comme Job ?

— Comme vous lé dites.

— Ce serait généreux de votre part; mais moi qui sais lire dans le cœur le plus dissimulé, je gagerais cent louis d'or que vous êtes un séducteur et non un épouseur... Allons! soyez sincère... Vous souriez; j'ai deviné!

55 — — Mais non, mais non; je veux la pé-

lile pour...

— Maîtresse, n'est-ce pas? Eli bien ! vous l'aurez, vous réussirez, et au diable le sot et maussade hyménée ! Un beau el spirituel garçon de votre espèce est l'ait pour voltiger et non pour se fixer. . . Oh ! ne craignez rien, votre secret sera bien gardé, et même, si, pour réussir auprès de Denise, je puis vous être de quelque utilité, disposez de moi, mon cher Gobinac, termina Laridon en serrant affectueusement la main du

gascon.

— Alors, je né vous cacherai plus rien, puisqu'il en est ainsi. Oui, mon cherLaridon, je désire faire ma maîtresse dé la belle Denise, en attendant que je trouve pour

femme une fille calée dont la dot réponde à ma fortune.

— Rien de plus sage, et je suis ravi de vous voir dans d'aussi bonnes dispositions, je me charge de vous trouver la légitime aux écuSj tout en protégeant vos amours avec la fille du médecin.

— Sandis ! que dé bonté, mon cher monsieur Laridon, vous m'en voyez tout confusionné. A votre tour, disposez dé moi...

— De votre bourse? interroge Laridon.

— Non , dé moi , dé mon crédit et dé mon courage.

— Ce n'est certes pas de refus , mon jeune ami ; buvons !...

— Assez, assez, sandis ! ce vin corn mence à nié monter à la tête.

— Dites-moi, maintenant, mon tendre et cher ami , d'où provient la misère où je trouve ce pauvre diable de Minard, et comment il se fait qu'un homme que j'ai connu jadis vif, adroit, entreprenant et des mieux enclienté, se trouve aujourd'hui livré au malheur et au découragement?

— Je né sais pas, m'étant contenté, jusqu'alors, d'adorer la belle Denise, sa fille.

— Au moins, que pense-t-on de lui cl de son talent dans votre quartier^

— Qu'il est un brave et honnête homme, mais trop pauvre pour avoir du talent, ce qui fait que personne né l'emploie.

— Oh ! je reconnais, à ce trait, l'imbécille espèce, dont la confiance ne s'acquiert que par les yeux, pour qui le charlatanisme doré est tout , le talent modeste rien. A votre santé, et causons de la belle Denise.

— Sandis ! oui , et causons-en longtemps , répondit le gascon en se frottant lesjnains d'aise.

— Garçon, du Champagne! crie Laridon.

— Merci , car cela serait pour m'a-

chéver. Déjà la tète mé tourne, sandis.

Malgré le refus du gascon, la bouteille demandée est apportée, débouchée, et bientôt sa mousse déborde le verre.

— Tonnerre! quel joli vin! l'ait entendre un des recruteurs placés à une table voisine.

— A votre service, camarades, répond Laridon.

Et sans se le faire répéter deux fois, les recruteurs d'arriver, pour prendre place près de Gobinac et de son compagnon.

Les verres s'emplissent, on trinque.

on boit, et la conversation devient {générale.

— Mille Dieux ! le bel état que Tétat de soldat, et que vous seriez beau et fler sous les armes, jeune homme, dit un des sergents recruteurs à Gobinac, tandis que ses camarades causaient avec Laridon.

— J'en conviens, sandis! mais, je n'ai jamais eu dé vocation pour ledit état.

— Comment, tonnerre ! jamais la pairie, l'honneur, la gloire n'ont parlé à votre cœur ?

— Bêtise et viande creuse que tout cela, mon cher.

— Mille bombes ' ne seriez-vous pas français ?

— Très français , né natif des bords dé la Garonne, et, dé plus, fort peu soucieux d'aller mé faire casser un bras ou une jambe au profit dé la patrie, fort peu réconnaissante, quoi qu'on en dise.

— Jeune homme, revenez de cette erreur^ la pairie sait récompenser; la preuve est que si vous voulez devenir général, puis maréchal, il faut, sans plus tarder, vous enrôler dans le superbe régiment que je suis chargé de former, et que sa majesté le roi Louis XV doit placer sous les ordres de M. le marquis de la Garancière, superbe milice destinée pour la Martinique, un véritable pays de Cocagne, où

le guerrier envoyé dans cette riche contrée n'aura qu'à gratter la terre pour ramai?ser plein ses poches d'or, métal précieux qui pousse dans ce pays ni plus ni moins que le champignon sur le fumier; ce qui fait qu'en moins de quelques jours, chaque soldat sera riche et en état d'acheter un régiment pour son compte, ou bien de venir rouler carrosse à Paris, après s'être racheté lui-même. Or, si vous vous sentez séduit par ces brillants avantages, par le désir de faire une fortune rapide, hâtez- vous de signer et d'ouvrir la main pour recevoir les cinq louis d'or dont le roi gratifie ceux à qui il accorde l'honneur d'entrer à son service. Dépêchez-vous, mon jeune guerrier, car il y a foule et le vaisseau attend.

Kn terminant ces mots, le recruteur pré-

sentait un papier et une plume à Gobinac, lequel s'empressa de repousser le tout en donnant pour excuse que ses moyens pécuniaires, son amour pour une jolie fille, le forçaient à refuser les brillants avantages que lui offrait la munificence royale par la bouche dudit recruteur, lequel , sur ce refus, replia le papier, essuya la plume et resserra le tout en murmurant : un peu plus tard.... mot qu'il prononça en regardant Gobinac en dessous.

L'horlogedebois,appendueà la muraille du cabaret, venait de sonner la dernière heurede la nuit, lorsque Gobinac, resté seul depuis longtemps avec Laridon, donna avis à ce dernier qu'il était grand temps de regagner chacun leur demeure respective, à quoi Laridon se dit être tout disposé

après qu'ils auraient acquitté l'écot montant à 55 livres 6 sols 6 deniers, grâce au nombre de bouteilles que les avaient aidé à vider messieurs les sergents recruteurs.

— Payez, mon jeune ami, demain nous compterons ensemble, dit Laridon en présentant au gascon le mémoire que venait d'apporter le cabaretier.

— Je vous avouerai, monsieur Laridon, que pour mieux conserver mes amis , j'ai pris l'habitude dé né jamais rien leur prêter, ni avancer; or, voici pour ma part . 17 livres 3 sols 5 deniers; à vous d'en avancer autant, répondit Gobinac après avoir posé sur la table une bourse des mieux garnies et en avoir sorti ladite somme.

— Tudieu ! paltoquet ! esl-ce â un ami, au confident et au protecteur de tes amours, à celui qui veut te donner Denise pour maîtresse et une riche liéritière pour épouse, que tu dois faire une semblable impertinence? Paie ce soir, et demain je te régalerai à mon tour, et d'une façon splendide... Paie donc, tedis-je, s'écrie Laridon avec impatience, en arrachant la bourse des mains de Gobinac pour en sortir de quoi compléter la somme due, à la grande stupéfaction du gascon, demeuré muet de surprise, et auquel Laridon rejeta ladite bourse.

— Ah ! c'est que je raé permettrai dé vous dirCj monsieur Laridon, que je suis un garçon rangé, dont la dépense né dépasse jamais lé revenu, auquel la petite

ribolle dé celle nuit fait une terrible brèche.

— Ah! tu comptes, paltoquet; bêtise, ladrerie dont il faudra te corriger, à mon exemple ; et lorsque tu auras tout mangé, c'est moi qui se charge de l'enrichir de nouveau . en l'associant à la grande entreprise que je médite. Maintenant, en route !

Gobinac, à l'exemple de Laridon, veut se lever, mais la douleur affreuse qu'il ressent à son pied le contraint de retomber sur le banc en faisant une horrible grimace, impossible à lui de pouvoir marcher, impossible encore de trouver, à pareille heure, un carrosse public. Que faire donc? passer la nuit au cabaret et y attendre le

jour. Ce parti pris, au grand mécontentement de Gobinac, Laridon, d'une voix de tonnerre, cria au garçon cabaretier d'apporter du vin et des cartes.

L'effroi dans le quartier.

Cinq mois se sont écoulés depuis le jour où le nïédecin Minard a reçu la première visite du gascon Gobinac, depuis que lui et sa fille ont fait la rencontre de Brizard dit Laridon au Cours-la-Reine, le jour de la

St-Louis, 25 août 1755; mais dans cet espace de lem[)s les choses onl bien changé de face, car au lieu d'un pauvre médecin, logé dans une mansarde, d'une pauvre fille condamnée à un travail laborieux et pénible pour nuurrir son père, nous retrouvons le docteur Minard, liomme en grande réputation, dont chacun, dans la Cité, aime à vanter le talent et la philanthropie, à qui chacun s'empresse encore de prodiguer l'honorable dénomination d'homme secourablc et de père des pauvres; Minard, enfin, débarrassé de ses soucis, souriant et affable envers tout le monde, à qui une honnête aisance, produit d'une assez nombreuse clientelle, a donné la possibilité d'échanger sa mansarde contre une petite maison avec jardin, située rue Saint-Landry, dans laquelle

maison la jolie Denise, à qui l'aisance el le repos ont permis de reprendre toute sa fraîcheur el toute sa grâce naturelle, s'occupe des soins du ménage et de répondre aux clients en l'absence de son père. Denise, heureuse, dont le sourire gra cieux et bienveillant accueille aussi bien le riche comme le pauvre consultant ; Denise, donlle gascon Gobin-ac est devenu plus amoureux que jamais, sans pour cela avoir pu obtenir autre de la jeune fille qu'un peu d'estime et la permission de venir la distraire quelquefois par son babil original, permission dont usait largement notre gascon en plein jour, mais peu soucieux de s'exposer à la nuit noire dans les rues étroites et désertes qu'il fallait franchir pour se rendre , de sa demeure , à celle du médecin.

Pourquoi cette répugnance de la part de Gobinac, répugnance qu3 l'amour et la certitude de rencontrer tous les soirs Denise seule au logis, n'avaient pu vaincre? C'est que depuis quatre nnois à peu près, une bande de malfaiteurs nocturnes jetaient la terreur et l'effroi dans le quartier, ci-devant si paisible de la Gité, où maintenant il ne se passait guère de semaines sans que ces misérables assassins, ces rôdeurs de nuit, ne tombassent à l'improviste sur quelques malheureux retardataires qu'ils terrassaient à coups de poignards, et laissaient ensuite pour morts sur la place; funestes catastrophes trop souvent répétées, et auxquelles l'infatigable Minard était redevable de sa petite fortune et de sa réputation , comme étan! sans cesse vems au secours des vie-

limes (fu'il s'élait empressé de faire porter chez lui, afin de leur prodiguer ses bons soins , ce qui prouve qu'à quelque chose malheur est souvent bon.

Ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que la police , malgré l'activité qu'elle déployait en cette circonstance, n'avait encore pu mettre la main sur un seul de ces mal- (aiteurs invisibles qui sans cesse parvenaient à lui échapper, au dépit des efforts d'un grand nombre d agents aposlés dans les rues et de ceux des habitants du quartier qui , tous à l'envie , s'empressaient d'accourir aux cris des victimes pour les ramasser sanglantes et toujours blessées au côté droit, mais non d'une façon mortelle, et sans qu'aucune d'elles ait été dépouil!é<' de la moindre d( s choses, puisque^ revenu à la vie, chaque blessé retrouvait

sur lui, avec autant de surprise que de joie, ses effets, son argent et ses bijoux ; ce qui était infiniment délicat de la part de messieurs les assassins, au dire de Gobinac, lequel, poltron de sa nature, se serait bien gardé de sortir de chez lui après le soleil couché, à moins d'être accompagné de façon à pouvoir braver le danger.

Les choses étaient ainsi, lorsque le 8 janvier, et sur l'après-midi, par un temps froid et neigeux, le médecin Minard, venant de visiter ses malades , rentra chez lui où sa fille, qui l'attendait pour dîner, lui avait préparé bonne chaire et bon feu. Courir au-devant de son père qui traversait la petite salle basse de la maison, et le débarrasser de son manteau, fut un plaisir pour Denise, laquelle s'empressa de faire as-

seoir Minard devant la cheminée, pour ensuite approcher de lui la petite table sur laquelle était dressé le couvert.

— Halte-là, chère enfant, et ne te presses pas ainsi, car lu sauras qu'il va nous arriver un convive que j'attends, et duquel j'ai fait ce matin la rencontre , dit Minard en souriant.

— Ah ! je devine; Gobinac, mon amoureux, sans doute, n'est-ce pas, mon père?

— Non pas, mais Laridon.

— 0 ciel ! ce vilain homme que je déteste et qui me fait si peur; je croyais pourtant , depuis trois mois qu'il n'est venu ici, qu«^ nous étions pour toujours

débarrassés de ses visites et de sa présence, et que je ne l'entendrais plus me parler du sot amour qu'il dit avoir pour ma personne.

— Ne te fâches pas, Denise, et n'aies aucune crainte, car je ne le quitterai pas

tant que ce Laridon sera ici ; mais, vois-tu, entant, je n'ai pu refuser de le recevoir en apprenant de sa bouche qu'il avait à s'entretenir secrètement avec moi d'une affaire de la plus haute importance qu'il se propose de me communiquer ce soir.

— Prenez garde, mon père, cet homme, ce mauvais sujet en veut à votre bourse, ai souhaite d'agir, avec elle, comme avec celle de ce pauvre Gobinac qu'il a vider tant de fois.

Détrompe loi, Denise, car, ainsi qu'à nous , le bonheur a souri à Laridon , dans lequel tu ne vas plus retrouver le misérable chevalier d'industrie, à peine vêtu, dont nous fîmes la rencontre, il y a cinq mois, dans une iêtc publique, mais bien un homme , enfant chéri de la fortune, que son intrigue a poussé à la cour où il vit, dit-il, dans l'intimité des plus grands seigneurs dont il a pris le ton et les allures. Ainsi donc, à tous péchés miséricorde; or, oublie pour un instant la rancune pour Laridon, et empresse-loi.de mettre son couvert.

La jeune fille ne répliqua rien à ces dernières paroles et s'empressa d'obéir pour , après avoir placé un troisième couvert, s'en aller à la cuisine surveiller

le diner, préparé par ses jolies mains.

A peine la jeune fille s'était-elle retirée, que les traits de Minard perdirent aussitôt cette expression joyeuse dont ils étaient empreints en présence de Denise ; le sourire s'effaça des lèvres du docteur, dont tout le visage s'imprima d'une tristesse profonde, de qui les yeux inquiets firent le tour de la chambre comme pour s'assurer que personne n'était là à épier ce subit changement. Alors , un profond soupir s'échappa de son sein , son regard s'éleva vers le ciel, et ses lèvres, qu'agitait un mouvement nerveux , murmurèrent ces mots :

— 0 mon Dieu! grâce! pitié pour elle

qui esl innocente, et ne punissez jamais que moi.

Cette prière fut interrompue par le brui! de la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur, auquel Denise s'empressa d'aller ouvrir la porte de la rue pour reconnaître Brizard dit Laridon, dans l'homme élégant qui saluait sa présence par le plus gracieux sourire.

— Bonjour, adorable Denise, la fleur des beautés passées, présentes et futures, dit le visiteur en prenant la main delà jeune fille pour la porter à ses lèvres. Parole d'honneur ! depuis trois mois que je suis, bien malgré moi, privé de votre présence, je vous retrouve encore embellie, et mon amour, à votre vue, ne se réVèïlIe qu'avec

plus de force, ajouta Laridon avec enjouement et du ton de l'extrême galanterie.

— Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur; mon père vous attend, répliqua Denise, les yeux baissés, en indiquant du geste le chemin au complimenteur.

— En effet, ce cher docteur m'attend pour partager son dîner; aimable invitation pour laquelle je viens de refuser celle d'un grand seigneur de mes amis, chez lequel j'aurais trouvé bombance et joie, mais non d'aussi beaux yeux que les vôtres qui, certes, méritent toute préférence.

Cela dit, el-, prenant la main de Denise, Laridon péqétra dans la maison où Mi-

nard, venu au-devant de lui, l'accueillit avec cordialité et lui offrit une place au leu, où ils se mirent à causer ensemble, tandis que Denise, retournée à la cuisine, mettait ia dernière main au dîner.

— Minard, permets, mon cher, que je te complimente sur l'heureux changement que je remarque dans la position. Ah ça , il paraîtrait que les malades se sont enfin décidés de se confier à tes bons soins, disait Laridon, paresseusement étendu dans un fauteuil, d'un air où perçait la protection, et en promenant son regard autour de la chambre.

— Non, je n'ai plus à me plaindre de mon sort ; grâce au ciel , je gagne assez d'argent pour vivre maintenant à l'aise et

honorablement; mais toi, Laridon, as-tu donc eu l'esprit de faire tortune dans l'espace des quelques mois que nous sommes restés sans nous voir?

— Fortune... pas positivement; mais je suis en bon train. .... —

— Remplirais- tu quelque poste important?

— J'en remplis vinp^t à la fois , mon cher, et si tu désires que je te fasse franchement connaître l'état de ma position, tu n'as qu'à me prêterl'oreille, et tu sauras sans plus de façon, que le jeu, dont j'ai su corriger la mauvaise chance, et qui, par ce nJoyen, m'est toujours propice, entretient ma maison, ma table et mon vestiaire;

je te dirai encore que. pour bien employer le temps, j'ai lié connaissance avec tout ce que la cour et la ville renferment de seigneurs riches et libertins, qui tous à l'envie, jeunes et vieux,, employent mes petits talents quej'ai mis tout à leur service.

— Et ces talents consistent?...

— En mille petits services. Comprendsmoi : il est des démarches, des soins, des marchés que ne peut faire, tenter ni passer un grand seigneur, sans courir le risque de se compromettre. 11 est de la dernière nécessité pour les grands de la terre d'avoir sous leur main un homme qui connaisse toutes les jolies filles de Paris, les usuriers, les fournisseurs; un homme, espèce de

bouc auxiliaire, qui ne rrculo devant nulle I. 6

entreprise, ne craigne ni Dieu, ni diable, ni la prison, ni même un coup d'épée au besoin, lequel puisse à l'occasion servir d'endosseur, de prête-nom, d'homme de paille, bon à mettre en avant et à désavouer sans qu'il en résulte le moindre petit désagrément^ eh bien! cet homme précieux, c'est moi, qui, à toutes ces rares qualités, joins encore celle d'être un tyran dont le pouvoir domine exclusivement le parterre de la Comédie-Française, ce qui fait que les acteurs et les actrices me craignent comme le feu et paient généreusement mon amitié, ou, pour mieux dire, mon silence ; moi, dont le pouvoir s'étend encore sur les académies du jeu de billard et du jeu de paume où mes arrêts sont sans appel ; enfin, moi, l'homme utile, indispensable, dont chacun se sert en coopérant à sa for-

lune. Tu sais tout, maintenant, termine Laridon.

— En effet , avec une telle industrie , autant de dévouement , tu ne peux manquer d'occupation et d'aller loin, fort loin, peut-être même plus que tu ne voudrais , dit Minard en souriant ; puis, reprenant : Mais, jusqu'alors, tu n'as pas encore abordé la grande affaire qui t'amène ici, dit-il.

— Je te la garde pour la bonne bouche, car il ne s'agit rien moins que de te faire ouvrir le chemin des honneurs, des emplois, et de gagner une prompte et facile fortune.

— Explique-loi vîle, Laridon !...

— Non, pas encore, après dîner; alors, tu feras en sorte que nous soyons seuls.

— Mais tu veux donc me faire mourir d'impatience? Parle, parle vite, et ensuite nous n'en souperons que plus gaiement, dit Minard, curieux et impatient.

— Volontiers! écoute et réponds... Astudes préjugés?

— Dame! cela dépend, répond Minard un peu embarrassé.

— Par exemple, attaches- tu quelque importance à ce qu'on appelle l'honneur d'une femme?...

— Quelque peu.

— Sottise^ n'importe!... Ainsi, ta fiHe pourrait devenir demain la maîtresse d'un haut et puissant seigneur...

— Je refuserais , interrompt vivement Minard.

— Mais si la fortune de Denise, la tienne, devenait le prix de ton indulgence?... interroge Laridon en fixant sur le médecin un regard scrutateur.

— Je refuserais, te dis-je; l'honneur de ma fille m'étant cent fois plus cher que toutes les richesses du monde.

— Grandes phrases auxquelles je n'ajoute aucune foi. Saches donc que je veux faire de ta fille la maîtresse d'im ministre.

d'un comte! Maintenant, que deviennent tes scrupules, ami Minard? demande Laridon d'un ton triomphant.

— Fusse pour être celle du roi, que je m'y opposerais. Ainsi, Brizard, assez causé là-dessus, et si telle est la grande affaire dont tu voulais m'entretenir, je l'avouerai franchement que je me serais fort bien passé de l'entendre, ainsi que de ta visite.

— Malpeste ! docteur, quelle rigidité de mœurs, ou plutôt que de faiblesse, de scrupules maladroits ! Cependant, ne prenant pas tout à fait ton refus au sérieux, je t'accorde huit jours pour réfléchir , et si tu te décides, viens t'entendre avec moi à mon hôtel de la rue des Trois-Pavillons, où je te recevrai en qualité d'ami intime et

d'homme adroit, dit Laridon en se levant et se disposant à partir.

— N'attends ni ne compte sur une pareille bassesse de ma part, répond Minard d'un ton brusque en se disposant à reconduire Laridon qui, après quelques mots encore, prit congé du médecin avec un rire sarcastique.

— Au diable cet infâme ! ce dangereux ami!... vendre ma fille, mon bien le plus précieux, mon unique bonheur, celle pour qui je me suis fait ! . . . oh ! jamais , jamais ! Ainsi murmurait Minard en regagnant la chambre où, en rentrant, il trouva Denise en train de couvrir la table des mets qu'elle avait préparcs, et qui, d'un airsurpris, s'em-

pressa de lui demander ce qu'était devenu leur convive.

— Parti, l'infâme ! pour ne plus revenir, je l'espère, répondit Minard d'un ton colère.

— 0 ciel ! que vous a donc fait cet homme, bon père?...

— Rien , mais entendre d'odieuses paroles.

— Alors il ne soupera pas avec nous ?

Dieu m'en garde !

Ah' tant mieux! Et comme Denise

disait ainsi d'un air joyeux, la cloclie de ia porte se fit entendre.

— Qui peut donc venir à cette heure?

ditMinard.

— Sans doute un pauvre malade qui vous fait appeler, bon père ; je vais ouvrir.

— Non, il commence à faire nuit, laisses moi y aller; peut-être est-ce Laridon qui revient et que je veux recevoir moimême. Cela dit , Minard s'empressa de se rendre à la porte de la rue, dont le visiteur impatient ne cessait d'agiter la cloche et dans lequel il reconnut Gobinac.

— Comment, gaillard, c'est vous qui laites autant de bruit ?

— Cadédis ! je lé crois bien ; né savezvous pas que par le temps qui court, il n'est nullement prudent dé rester dans les rues lorsqu'il fait nuit, répond le gascon tout en s'empressant de refermer la porte derrière lui.

— Comment, vous ici à cette heure, monsieur Gobinac , vous n'avez donc pas peur ce soir des assassins de la Cité?

— Sandis ! une peur affreuse, au contraire, mademoiselle Denise; mais vous m'aviez recommandé dé faire raccommoder A'otre fuseau et dé vous lé rapporter ce

soir, ce à quoi je n'aurais voulu manquer pour tout au monde.

— Merci, M . Gobinac ^ et si par la même occasion vous voulez souper avec nous, vous nous ferez grand plaisir.

— Sandis! très volontiers, si vous m'accordez en sus la permission dé coucher ici; car, pour un million je né m'en irais pas cinq minutes plus tard, cela dans l'intérêt dé l'enfant dé ma mère.

— Vous ne coucherez pas ici, Gobinac ; mais je m'engage de vous accompagner jusque chez vous après le souper, dit Minard.

— Non, mon père, je ne veux pas que vous vous exposiez, car les assassins qui

désolent ce quartier ne vous* épargneraient pas plus qu'un autre, et M. Gobinac couchera cette nuit dans cette salle, où je lui dresserai un pliant, avec votre permiss'on.

— Comme il te plaira, mon enfant; or, à table et au diable la peur. Là-dessus, et Minard en ayant donné l'exemple, Gobinac et Denise se placèrent au petit couvert.

— M. Gobinac, savez-vous s'il est vrai qu'on soit parvenu à arrêter quelques-uns des bandits qui désolent le quartier ainsi que le bruit en a couru ce matin ? demanda Denise tout en mangeant.

— Hélas ! non, mademoiselle Denise^ ces infâmes brigands, ils se cachent si bien.

' iril est impossible dé mettre la main dessus ; mais patience ! lé lieutenant dé police va, dit-on, doubler lé service dé nuit, alors, malheur à ces misérables, que j'irai voir pendre avec un plaisir extrême, sandis!

— Et vous pensez, Gobinac. qu'ils ne pourront échapper plus longtemps aux recherches et aux traquements de la police ? s'informe Minard.

— Sandis! j'en suis certain.

— 0 bonheur ! au moins je n'aurai plus à trembler pour vous ni sur vous comme cela m'arrive, cher père, chaque fois qu'il faut, la nuit, vous rendre auprès d'un malade.

— D'où je reviens toujours bien portant et sans fâcheuse rencontre; ce qui me porte à croire qu'il n'y a point autant de danger à courir qu'on le suppose, répond Minard.

— Comment pouvez-vous douter un seul instant de l'audace de ces assassins, mon père, lorsque déjà vingt fois, depuis quatre mois, il vous a fallu courir vous-même au secours de leurs victimes et les ramasser sanglantes sur le pavé de la rue? répliqua Denise. .

^- Et dire que du premier dé ces crimes date votre réputation, fait observer Gobinac.

— Oui, le public reconnaissant m'a tenu

compte de mes efforts à secourir les malheureux frappés par ces barbares, dit Minard.

— De là aussi , monsieur Gobinac, date la certitude que j'ai acquise que vous êtes un poltron, fait entendre Denise en souriant.

— Sandis! dites un homme prudent qui

se ménage afin dé pouvoir vous adorer plus longtemps, ma belle Denise, et cela, malgré votre cruauté à l'égard d'un jeune homme sensible, du tendre Gobinac, qui né démande pas mieux que d'être votre époux et dé vous protéger toute sa vie.

— Entendez-vous, bon père , ce mon-

sieur qui, en voire présence, ose me parler de sa flamme?

— Ignores-tu. Denise, que je l'ai autorisé à te faire sa cour ? que je te verrai avec plaisir devenir la femme de ce brave garçon?

— Sandis ! et moi donc, j'en mourrais dé plaisir et dé bonheur. Allons, mademoiselle Denise, un peu dé pitié pour moi, un bon mouvement en ma faveur, dit le gascon d'une voix suppliante.

— Eh bien! attendez encore.... Peutêtre : car je vous estime, monsieur, répondit Denise embarrassée et les yeux baissés.

— C'est cela^ Gobinac, confiez au temps.

à votre amabilité, le soin de la vaincre entièrement, ce qui ne peut tarder, car de l'estime à l'amour il n'y a qu'un pas à franchir, dit Minard.

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