IIJ
!\ouveaux personnages.
Deuxjours auparavant les incidents contenus dans notre dernier cliapitre, et par une froide et neigeuse nuit, un jeune et beau cavalier de vingt-quatre ans au plus et ayant noms Antonin de Courvale, était
venu frapper, sur le minuit, à la porte de l'auberge du Soleil-Levani, située rue Saint- Jacques , et demander un gîte , bon feu et bonne chaire, car il se mourait de fatigue, de froid et de faim. Ce même jeune homme, de qui la bonne mine prévenait en sa faveur, bien accueilli par l'aubergiste, fut aussitôt installé dans la plus belle chambre de l'auberge et servi selon ses désirs et ses volontés malgré l'heure avancée, et que la plupart des serviteurs de la maison fussent livrés au sommeil. Antonin deCourvale, à ce qu'il apprit tout de suite à son hôte, arrivait en droite ligne de la ville d'Auxerres, sa patrie^ et ne faisait que précéder de quelques jours madame la baronne veuve de Courvale, sa mère, qu'un procès interminable et à terminer, qu'elle soutenait depuis dix ans contre la famille de feu son
époux, amenait à Paris. Jjà-dessus, l'aubergisle qui, le bonnet à la main, venait respectueusement d'écouter parler le jeune homme, s'empressa d'assurer ce dernier que, si madame la baronne, sa mère, daignait se fixer dans son auberge le temps qu'elle devait passer à Paris, on aurait pour elle et pour monsieur son fils tous les égards dûs à des gens d'aussi noble el haute condition.
— C'est ce dont décidera ma mère, de qui la volonté est ma loi suprême, mais en attendant sa décision, apprenez-moi, cher hôte, ce qu'il y a de curieux à voir dans cette grande ville que je visite pour la première lois, répondit el demanda Anlonin de Courvaie.
— ' Ce qu'il y a de curieux à voir, monseigneur ? Une foule de choses admirables, telles que l'Opéra, la Comédie-Française, spectacles enchanteurs et tous peuplés de jolies femmes, dont nos grands seigneurs font leurs délices, et chez lesquelles votre bonne mine vous promet entrée, succès et plaisirs; il y a encore grand nombre de curiosités et d'académies, de lieux bons et d'autres mal famés où notre noblesse se donne rendez-vous et y prend ses ébats ; mais ce qu'il y a présentement à redouter le plus dans cette ville, ce sont les assassins de la Cité, brigands invisibles qui portent l'effroi dans tout Paris, lesquels après être tombés à l'improviste sur les imprudents attardés, les poignardent sans miséricorde; ceci est pour vous donner avis , monseigneur, d'agir pi udemnicnl r[ de ne pas cheminer
seul, la nuit, de par les rues de ce quartier Qiaudil.
— Grâce à ma bonne épée qui me quitte rarement, je brave les attaques de ces misérables, dont la réputation formidable est venue jusqu'à notre province.
— Oh! n'importe! eussiez-vous le courage et la force du lion, que vous ne pourriez encore vous méfier trop , parce que ces assassins sont, dit-on, fort nombreux et très agiles. Croyez-moi, monseigneur, gardez-vous de rentrer dans la nuit à des heures trop avancées et surtout évitez de traverser la Cité.
— Merci, merci de l'inlorè! «pie vous
me témoignez, mon brave, et comptez sur
J ma prudence.
Le lendemain de cet entretien et de son arrivée à Paris, Antonin deCourvale, après avoir soigné sa toilette, quitta son auberge pour s'élancer fringant et fier par la ville, et porter ses pas au hasard , désireux d'attendre l'arrivée de sa mère avant d'entamer l'affaire importante qui les amenaient à Paris, notre jeune homme ne s'occupa donc ce jour qu'à parcourir la ville et à en visiter les monuments et les curiosités. Le lendemain , même sortie , même distraction, et comme sur les quatre heures de l'après-midi, Antonin traversait le jardin des Tuileries, un jeune mousquetaire l'arrêta au passage pour tomber ensuite dans ses bras et l'embrasser.
— Comment, tu es à Paris, mon cher de Courvale, mon compatriote, mon ami (l'enfance, et je n'en savais rien , disait le mousquetaire joyeux , en pressant amicaiement la main du jeune provincial.
— Oui, depuis deux jours à Paris, d'où je te croyais absent, mon cher Montigny, d'après la dernière lettre que j'ai reçue de toi à Auxerres , et dans laquelle tu m'annonçais que tu devais quitter sous un mois le service et la capitale, pour aller le marier à Marseilles et y vivre dans la famille de ta femme.
— Oui , telles étaient mes intentions si le sort, jaloux du bonheur que je me promettais dans cette union , n'avait permis qu un rival audacieux enlevât
ma future, qui^ d'accord avec lui, est allée de l'autre côté du détroit lui donner sa main, après lui avoir, d'avance et depuis longtemps, donné son cœur, dit gaiement Monligny, jeune et beau mousquetaire de vingt-six ans.
— Cette aventure, qui a dû le contrarier fort, t'a, sans doute, décidé à demeurer garçon?
— Au contraire, mon cher, elle n'a fait qu'augmenter en moi la volonté de prendre femme, femme belle et riche, tant il est vrai que l'obstacle augmente le désir.
— En cette circonstance, et avec le mérite que je te reconnais, je pense que lu n'as qu'à vouloir pour pouvoir.
— Du tout ! Ne t'y trompes pas, de Courvale, car voici le cinquième mariage qui m'échappe en dépit de ma volonté et du prétendu mérite dont ta généreuse amitié veut bien me gratifier. Mais laissons-là mes tribulations matrimoniales et dis-moi combien de temps tu passeras à Paris , où tu loges et ce que tu fais.
Antonin s'empressa de satisfaire la curiosité de son ami , lequel , en apprenant qu'il habitait une auberge, l'engagea fort à abandonner cette demeure pitoyable, et l'ignoble quartier dans lequel elle était située, pour venir habiter et partager le petit appartement qu'il occupait à ia Place- Royale , quartier fort à la mode en ce lenq)s-là.
Merci de ton otïre obligeante, mon bon Montigny, mais tu me permettras d'attendre l'arrivée de ma mère avant de changer de domicile^ l'excellente femme devant me rejoindre sous peu et m'ayant ellemême indiqué comme point de rendezvous l'auberge que j'habite.
— Alors, permets que je devienne ton inséparable, ton cicérone dans cette ville, et que je t'en lasse partager les délices ; enfin, que je te consacre tout le temps que me laisse mon service, lequel de quinzejours ne me rappellera à Versailles que j'ai quil té ce matin.
— Je me livre à toi, Montigny ; heureux cent (ois d'avoir pour guide et pour société
dans cette Babylonne^ un aussi joyeux compagnon que toi.
— Lequel veut débuter par t'offrir à dîner dans un des plus renommés cabarets que nous ayons ici , pour ensuite te mener passer la plus délicieuse des soirées chez d'aimables et joyeuses danseuses d'un de nos petits théâtres.
— Un bon dîner, des jolies femmes, tout cela me va à merveille ! Disposes de moi, maître, car je me livre à toi.
— Dont je réponds à madame ta mère , de corps et d'âme, répliqua Montigny.
— Même en dépit des assassins de la Cité ? demanda en riant Anlonin.
— Bail! tM connais déjà ces prétendus coquins de réputation '
— Grâce à la tendre sollicitude de mon hôtelier, qui m'a conseillé de me tenir sur mes gardes.
— Sottise! terreur panique , bonne tout au plus pour effrayer cette lâche bourgeoisie, dont la frayeur grossit le danger, car ces assassins tant redoutés , ne soni autres, dit-on, qu'une bande d'ivrognes, qui, chaque nuit , s'amusent à se battre et à faire tapage dans le cloaque impur qu'on appelle la Cité ; quartier infecte , où la lie de la population a planté son camp, où jamais, homme qui se respecte, n'a mis et ne metlra le pied de sa vie.
Tout en causant ainsi , les deux amis qui avaient quitté le jardin des Tuileries pour gagner la rue des Feuillants et celle Saint-Honoré, après avoir longé cette dernière, atteignirent la demeure d'un célèbre cabaretier chez qui ils furent s'attabler.
La huitième heure du soir sonnait, lorsque, las de manger et de boire, la tète échauffée^ Antonin et Montigny se dirigèrent, bras dessus et bras dessous, en fort belle humeur , vers le boulevart du Temple, où force parades arrêtèrent leurs pas, où, après avoir laissé Antonin rire un instant des farces et gaudrioles que messieurs les Gilles et les Cassandres exécutaient en plein vent sur leurs tréteaux, Montigny l'entraîna non loin de là pour pénétrer avec lui dans une allée obscure,
grimper un étage et l'introduire dans un appartennent où deux jeunes femmes, au regard hardi, la bouche souriante, vinrent à leur rencontre.
— Mon cher Antonin, permets que je le présente, dans ces nymphes attrayantes, deux de nos plus agréables sujets du théâtre des grands danseurs du Roi, la belle Estelle, objet de mes affections, et la jolie Manette , dont ie cœur inoccupé est ouvert au plaisir et n'attend qu'un vainqueur. Avis à toi, dit Montigny, tout en entourant de son bras la taille de guêpe d'Estelle, petite blonde à la mine spirituelle et égrillarde.
— Asseyons-nous, monsieur, et faisons connaissance, dit Estelle en s'adressant à
Antonin, tout en l'entraînant vers un so pha, où le jeune homme, d'abord assez embarrassé, se plaça entre elle et Manette ; cette dernière, gentille brunette aux yeux noirs et surtout faite au tour.
— Çà, mes colombes, avons-nous pour ^ habitude de causer à sec? fit entendre Montigny, le corps penché sur Estelle,
à qui ses lèvres appliquaient de fréquents baisers , que la danseuse rendait avec usure.
— Nous attendons vos ordres . nobles seigneurs, répondit Manette.
— Alors du Champagne, du xérès ! Cette réponse faite, Estelle agita le cordon d'une sonnette, au bruit de laquelle apparut une
vieille femme, à l'air renfrogné , qui, après avoir reçu des ordres, s'en fut pour revenir presque aussitôt chargée des vins demandés, et d'un plateau de pâtisserie qu'elle déposa sur une table pour disparai- Ive ensuite.
Inutile de rendre compte de la façon dont nos deux couples employèrent les trois heures qu'ils passèrent ensemble ; de dépeindre leurs faits et gestes durant ce laps de temps ^ mais, il suffit de dire que la pendule marquait minuit lorsque les deux amis quittèrent les danseuses, dont le teint était des plus animé, que Montigny était entièrement ivre, et qu'Antonin , toul à fait apprivoisé, après avoir déposé deux baisers sur la bouche de Manette , lui murmura tendrement : à de-
main, ma toute belle; ce à quoi la jeune fille s'empressa de faire chorus de la meilleure grâce possible.
Descendus sur le boulevart, Montigny, à qui Antonin de Courvale servait d'appui, d'une voix saccadée, proposa au jeune homme d'aller achever la nuit chez lui, s'engageant à le reconduire le lendemain à son auberge , où ils déjeûneraient gaiement ensemble ; à quoi Antonin consentit volontiers : d'abord parce qu'il ne pouvait abandonner son ami dans l'état d'ivresse dans lequel il le voyait, puis, qu'il n'était rien moins sur que de retrouver son chemin à pareille heure, la nuit et les rues étant noires en diable.
Arrivés à la Place-Royale, et au coin
de la rue du Pas-de-la-Mule, Montigny fit retentir le heurtoire de la porte d'un grand hôtel, porte que vint ouvrir un suisse en jaquette et la tête ornée d'un noble bonnet de coton, lequel, après avoir reconnu son locataire, livra le passage à ce dernier ainsi qu'à son compagnon, et poussa même la complaisance jusqu à aider Antonin à monter le mousquetaire dans son appartement, situé à un petit entre-sol, séjour charmant et richement meublé, où Montigny, que le grand air avait encore plus enivré, après s'être jeté sur une chaise longue, s'endormit profondément sans vouloir écouter Antonin, qui lui conseillait de se mettre au lit. Voyant ses efîorts inutiles, de Courvale laissa donc ronfler son homme et s'en lut s'installer sur un fauteuil, dans l'espoir d'y chercher un peu de repos , n'osant
pas se permettre de disposer , de sa propre autorité, du lit de son ami.
11 y avait près d'une heure qu'Antonin essayait de perdre connaissance sans y parvenir, tant le vin qu'il avait bu dans la soirée agissait violemment sur ses nerfs, lorsque le souvenir de sa mère vint se présenter à sa pensée. — Imprudent ! si elle était arrivée, si elle attendait mon retour pour me presser dans ses bras ; que serait son inquiétude en ne me voyant pas rentrer de la nuit? Pauvre femme ! elle si tendre, si facile à s'alarmer sur son fiîs, elle serait capable d'en mourir... Oh ! non, non, je ne dois pas, je ne peux pas découcher ! 11 faut que je rentre chez moi à l'instant même ^ il le faut absolument par égard et par respeci pour le repos de
ma bonne et honorée mère. Tout en disant ainsi , Antonin remettait son épée à son côté pour ensuite prendre son chapeau et gagner l'escalier, puis la cour de l'hôtel, dont il se fit ouvrir la grande porte après avoir éveillé le suisse, par qui il se fit indiquer le chemin qu'il avait à prendre pour se rendre rue Saint- Jacques. Unécu de six livres qu'il lui plaça dans la main, récompensa le cerbère de sa peine, et Antonin, bien enseigné, s'élança dans la rue , traversa la Place-Royale, gagna la rue Saint- Antoine , puis le bord de l'eau jusqu'au pont Notre-Dame, qu'il traversa d'un pas rapide. Ce fut alors que notre jeune homme, prêt à s'enfoncer dans la rue dite de la Juiverie, rue horrible et étroite qui traverse la Cité d'un bout à l'autre. Antonin donc, malgré tout le cou-
rage dont il était pourvu, hésita un instant. D'abord, il doutait si cette ruelle infecte était bien celle que lui avait dit de prendre le suisse de Montigny ; puis , se sachant dans celte Cité tant redoutée , les conseils de son aubergiste et le danger qu'on disait y avoir à parcourir ce quartier la nuit, revenaient en foule à sa pensée. Au moins, si quelqu'un pouvait de nouveau le renseigner; mais, non! Antonin avait beau regarder autour de lui , chercher des yeux, tout était sombre , silencieux et désert comme un tombeau ; pas une âme n'apparaissait; nul bruit autre que celui du clapottement des eaux du fleuve qui coulait sous ses yeux ne se faisait entendre.
— Mille dieux! suis-je donc devenu une poule mouillée ? que signifie cette sotte
terreur? Allons, allons, pas de faiblesse, et malheur à celui qui osera se risquer à moi , murmura Antonin en saisissant la poignée de son épée et en s'élançant dans le gouffre , autrement dire dans l'infecte rue de la Juiverie, où à peine avaitil fait une dizaine de pas, il se sentit frapper par derrière et au côté droit de deux coups de poignard.
— Au secours ! au secours! s'écria d'une voix lamentable le jeune homme , qui se sentait défaillir , et , voulant poursuivre son assassin, qu'il voyait fuir du côté de la Seine, roula bientôt sur le pavé de la rue, sanglant et sans connaissance.
Aux cris d'allarme poussés par Antonin, quelques habitants de la rue, é\eillés en
sursaulj s'empressèrent de quitler leur lit, pour ouvrir leur fenêtre et éclairer la rue par le moyen de leurs lanternes.
— N'apercevez-vous rien, monsieur Ralfalard? U me semble avoir, tout-à l'heure, entendu crier au secours , s'informait un habitant en s'adressant à son voisin d'en face.
— Oui, monsieur Chamurret, j'ai entendu, bien entendu. Encore ces brigands qui recommencent leurs atrocités. Sans doute un malheureux qu'ils assassinent en ce moment.
— Voisin, c'est sous ma fenêtre qu'on vient de crier, dit une vieille femme en s'adressant à MM. Chamurret et Raflalard,
toute»! dirigeant sa lumière sur le pavé de la rue. En ce moment la porte d'une boutique s'ouvrit pour en laisser sortir plusieurs jeunes gens armés de bâtons et munis de lanternes, qui tous s'empressèrent de jeter leurs regards de droite et de gauche, pour apercevoir aussitôt le corps sanglant d'Antonin couché sur la terre.
— Encore une victime de ces scélérats ! Hâtons-nous de secourir ce malheureux, s'écrièrent les jeunes gens, auxquels d'autres voisins, rassurés par leur présence , vinrent se joindre à peine vêtus, et tous armés.
— Mes amis, appelons le guet !
— A quoi bon ! il est toujours où sa pré-
sence n'est pas nécessaire; empressonsnous plutôt de porter ce malheureux chez le bienfaisant docteur Minard, ainsi qu'on le fait chaque fois qu'il arrive semblable malheur dans le quartier, propose un voisin.
— Oui, chez le secourable médecin, l'excellent homme, le vertueux Minard, qui le sauvera encore comme il en a sauvé tant d'autres , dit une voisine de sa fenêtre.
— En v'ia un de médecin qui s' prépare une fameuse place dans l' Paradis, ous qu'il ira tout droit.
— Il respire encore. C'est un joune homme.
— Rt un noble, pour sûr.
— Dépêchons , car il perd tout son sang.
— Mais, voyez donc, si c' te gueuse de police montrera tant seulement son nez, et c' pendant nous faisons assez d' bruit, j'espère? observe un des boutiquiers.
— C'est une infamie de sa part, do laisser ainsi assassiner la bourgeoisie !
— La bourgeoisie ! elle s'en fiche bien ; bon, si c'étaient leurs seigneurs, leurs nobles qu'on égorge ainsi -, mais nous autres, bernique!
— Eh bien! payez donc la laille, ayez
donc un lieutenant de police pour ne pas être mieux gardé que cela !
— Cela révolte ! C'est une abomination î
— Je suis fort étonné de ne pas encore avoir vu accourir ce bon M. Minard au secours de cet infortuné.
— C'est que le brave homme qui dort
ignore ce qui vient de se passer, sans cela,
il eût été le premier près de la victime,
comme cela est chaque fois que le mal-
heur arrive et qu'il entend demander du secours.
— Enfin, comme cela lui est arrivé déjà deux fois cette semaine.
Durant tout ce colloque entre voisins et commères, chacun porteur d'une lanterne, deux habitants du quartier s'occupaient d'arrêter le sang d'Antonin en attendant l'arrivée du médecin Minard , que plusieurs d'entre eux étaient allé chercher. Minard^ qui tarda peu à paraître, qui arriva empressé^ essoufflé, lesjambes nues et le corps enveloppé seulement d'une robe-de-chambre. Minard, duquel la foule , qui s'était peu à peu grossie, salua l'apparition par des cris de joie et par cent bénédictions.
— Pauvre jeune homme, comme ils l'ont maltraité, les infâmes! s'écria le médecin, d'un ton lamentable, après avoir examiné les blessures ; puis , s'adressant ensuite aux personnes présentes : Mes amis.
dit-il (j'un doux accent , aidez-moi de grâce à porter ce malheureux chez moi , où je serai à même de mieux le secourir dans le pressant danger qu'il court. Hâtez-vous, mes amis, car la mort nous dispute vivement sa vie prête à s'échapper.
A ces mots, les plus jeunes de s'emparer du corps d'Antonin, de l'enlever de terre avec les plus grandes précautions, puis de se mettre en marche vers la demeure du médecin.
— Allez, sauvez-lui la vie, rendez ce pauvre jeune homme à sa famille et nous vous bénirons avec elle, comme depuis longtemps nous vous bénissoufs déjà, vertueux et excellent Minard, criait de loin la foule en voyant le médecin marcher à côté
du malade et veiller sur lui avec sollicitude. •
— Denise, hâtes-toi de te lever, mon enfant, afin de venir m'aider à secourir un être qui souffre, s'écria Minard, à peine le pied dans sa demeure, où il venait de précéder de quelques pas ceux qui apportaient le blessé.
Denise, qui avait entendu son père, se hâta de sauter en bas du lit, de se couvrir le mieux possible, et de descendre vite de sa chambrette pour se présenter dans la salle où on venait d'introduire Antonin, toujours privé de connaissance, et plus pâle que la mort, la salle, où, quelques heures auparavant, dans la soirée, Denise avait donné un lit à Gobinac, sur lequel lit, notre gascon, malgré tout le
bruit qui se faisait , dormait comme une marmotte en ce moment.
— De l'eau tiède , du linge ! Dépèchetoi, ma mignonne, reprit le médecin, en voyant venir la jeune fille, qui, pour obéir, se dirigea vers une autre pièce; absence dont on profita pour, d'après l'ordre de Minard, enlever Gobinac du lit et le déposer tout endormi sur le parquet de la salle, puis mettre le malade à sa place.
— Cadédis ! qu'est-ce que c'est que cela ? je tremble lé froid ! murmura alors le gascon réveillé en sursaut, en promenant sur ceux qui l'entouraient un regard étonné. Sandis' encore ces gueusards qui ont fait des leurs, reprit Gobinac instruit, en se
levant précipitamment . la frayeur au '■ 9
cœur et peinte dans les traits, pour courir à ses habits et se revêtir à la hâte.
— Pauvre jeune homme , il se meurt.
Oh! mon père, rendez-lui la vie. Pitié pour lui , mon Dieu ■ s'écria Denise , revenue auprès d'Antonin, après avoir jeté un regard sur cet infortuné.
Où mène la pitié.
Quinze jours plus tard, un homme, élégamment vêtu et portant l'épée^ un homme à la tête haute , au regard protecteur et dédaigneux, après être descendu d'un riche carrosse, traversait la cour d'un
grand hôtel, situé rue Culture-Sainte-Catherine ; puis, parvenu sous un péristyle, où se tenaient grand nombre de laquais en riche livrée.
— Conduisez et introduisez-moi auprès de Son Excellence, qui m'attend, fit-il entendre d'un ton suprême, devant lequel la valetaille qui l'écoutait s'inclina.
Sur cet ordre , notre important personnage fut aussitôt introduit, d'abord dans une vaste antichambre, où un grand nombre de solliciteurs, gens d'épée, de robe, de finance , commerçants , abbés et bourgeois attendaient qu'il plut au maître du séant de leur donner audience, et dans laquelle le valet qui l'introduisait laissa le nouveau venu pour aller l'annoncer.
Saluer les uns d'un Ion protecteur, sourir aux autres, presse»; la main de plusieurs en répondant à leurs avances, telle lut la conduite de notre personnage.
— Oui, mon cher vicomte, je parlerai de vous à Son Excellence ce matin même, et comme elle n'a rien à me retuser, vous pouvez tout espérer. Or, tenez donc à ma disposition ie petit pot de vin dont nous sommes convenus... Ah ! ah ! Vous ici l'abbc ^ que venez-vous y iaire?
— Solliciter le ministre pour mon Irére, à qui on vient de retirer sa pension après trente années de service.
— Vraiment? Mais cela est .ine horrible injustice dont je veux toucher quelques
mots à son excellence, avec qui je suis au mieux...
— Que de bonté ! mon clier monsieur Brizard , croyez que notre reconnaissance sera sans bornes. ^v,^.
— Je vous crois , l'abbé , mais faites qu'une centaine de louis me donnent la preuve de votre sincérité ; ajoutez à cela une autre centaine de bouteilles de cet excellent vin de Saint-Émilien et de Château- Margaux , que vous me fîtes goûter dernièrement chez vous, et votre affaire est sûre...
— Monsieur le marq uis, je suis bien votre humble serviteur.
— Bonjour, Brizard... Dites-moi, savezvous si Son Excellence le ministre s'est enfin décidée à signer la commission que je lui ai soumise il y a de çà quinze jours?
— Non, monsieur le marquis, car Son Excellence réserve cette faveur à un de mes amis que je lui ai recommandé.
— Vous !
— Oui , moi ; mais comme cet ami éprouve en ce moment un extrême besoin d'argent , je pense que si vous lui offriez une petite compensation d'un millier d'écus, qu'il renoncerait volontiers, en votre faveur, à ses pi*étentions sur la susdite commission.
— A cela ne tienne, mon cher Brizard^ soyez donc assez obligeant pour traiter cette affaire avec monsieur votre ami , et croire à ma reconnaissance.
— Très-bien, marquis, j'en toucherai quelques mois... Que me voulez-vous, brave homme ? voici une heure que vous tournez autour de moi, ce qui m'impatiente et est des plus impertinent.
— Hélas! monsieur, c'est que j'ai une prière à vous adresser.
— Voyons, qu'est-ce? hâtez-vous, le ministre m'attend.
— Je suis pauvre, monsieur, et chargé de famille
— Après?...
— On m'a retiré le faible emploi dont le salaire faisait subsister ma femme et mes enfants, et...
— Vous voudriez que je vous le fisse rendre ; eh bien, mon cher, impossible !
— Cependant, monsieur, on dit que votre crédit auprès de Son Excellence...
— Est immense , c'est la vérité : mais en conscience, ce serait en abuser que de l'employer pour de semblables bagatelles. Avez-vous quelqu'argent ?
— Hélas! non.
— Alors, (jésoié de ne pouvoir vous être utile.
Cela dit, Brizard Laridon tourna le dos au pauvre solliciteur, pour se rendre à la voix de l'huissier qui l'appelait pour l'introduire dans le cabinet du ministre, devant lequel il parut avec autant d'audace que d'aplomb.
— Ah ! ah ! te voici , mauvais garnement? que faisais-tu là dedans, au milieu de cette foule avide et importune? demanda le ministre en souriant à notre homme.
— Mon métier de favori , monseigneur.
— Je comprends, lu faisais trafic de mes largesses , pendard?
— Quelque peu, monseigneur, répondit effrontément Laridon.
— Ce qui vaudrait, à tout autre que toi, mille coups d'étrivière, et la Bastille pour demeure, si je n'avais pitié de ta folie... Çà, voyons, maraud, que viens-tu m'apprendre?
— De fâcheuses nouvelles , monseigneur; enfin, que notre imbécile de médecin, qui s'est fait subitement homme à scrupules , tient bon et refuse , pour sa fille, les effets de votre généreuse Excellence.
— C'est-à-dire que cet homme ne veut pas que sa fille ait un amant, superbe désiiiiéressoment (pii, a Ih>u droil, in'élcmne.
d'après ce que la m'as dit de son passé.
— Moi encore plus que vous, monseigneur, et à vous parler franchement, j'ai peine à croire à la conversion sincère d'un homme qui, jadis, pour de l'or, aurait livré le Père Éternel pieds et poings liés au diable.
— Alors, renonçons à cette petite Denise ^ c'est dommage, car d'après le portrait que tu m'as fait de ses charmes, j'en étais presque devenu amoureux.
— \ renoncer! non pas, monseigneur; oh ! je n'abandonne pas aussi facilement la partie, et pour vous engager à la continuer avec honneur et courage, je veux vous faire connaître cette chère Denise,
vous rendre fou d'amour, et, s'il le faut, l'enlever à son père pour la placer dans vos bras.
— Comment pense- tu t'y prendre pour me faire voir cette belle ?
— D'une façon aussi simple que naturelle, en vous introduisant chez elle après que j'en aurais éloigné le papa sous un prétexte quelconque.
— Fais donc, Brizard.
— Votre Excellence consentirait-elle à m'accompagner tantôt en qualité de consultant chez le docteur Minard? s'informe Laridon.
— Volontiers , répond l'Excellence.
— Alors, monseigneur, tenez-vous prêt, car à cinq heures précises, votre très humble serviteur aura l'honneur de venir vous prendre ici.
— Non, pas ici, mais chez le comte de Prague, où je t'attendrai.
— Amen . Monseigneur ; à tantôt aussi les différentes petites faveurs dont je désire présenter la supplique à votre Excellence, si elle est satisfaite de mon zèle.
Encore quelques paroles, et notre chevalier d'industrie quitta le cabinet du ministre, puis quelques instants après l'hôtel, pour s'élancer dans sa voiture et ordon-
ner à son cocher de brûler le pavé.
Ce fut vers la rue des Trois-Pavillons, où était située la demeure de Laridon , que les chevaux se dirigèrent , et au coin de cette même rue que ces fringants bucéphales renversèrent sous leurs pieds un petit homme qui traversait la rue en ce moment. Ce fut alors que Laridon, voyant le peuple crier haro sur lui , ordonna à son valet d'enlever le personnage renversé, et de le jeter dans le carrosse, ce qu'exécuta lestement ce même valet, et la chose étant faite, les chevaux, excités par le fouet, s'ouvrirent rapidement un passage à travers la fouie.
— Comment, c'est vous, mon brave, que mes coursiers viennent de tutoyer
ainsi, dit Laridon après avoir reconnu Gobinac dans îe personnage pâle et tremblant qu'il venait de recueillir, et encore tout stupéfait par l'accident qui venait de lui arriver, demeurait sans voix et sans mouvement, blotti dans le coin du carrosse où on venait de le déposer. — Parbleu ! mon cher, ne faites donc pas ainsi la carpe pâmée , car enfin , je n'aperçois nulle blessure sur votre carcasse qui vous donne le droit de tomber ainsi en syncope, et loin de vous plaindre de ce petit accident, remerciez, au contraire, le hasard qui vous met en présence d'un ami.'
Comme Laridon terminait ces mots, son carrosse, que ia pupidace avait longtemps poursuivi, entra dans la cour d'un hôtel d'assez belle apparence, pour aller s'ar-
rêter au pied d'un élégant perron où , après avoir ouvert la portière, deux valets, et d'après l'ordre de Laridon leur maître, sortirent Gobinac de la voiture et l'emportèrent dans les appartements, où ils le déposèrent sur un sopha, à peu près inanimé et les yeux encore fermés.
— Çà, mon cher garçon, assez de momeries, ouvrez les yeux et causons un peu,
dit Brizard, en frappant de la main sur l'épaule de Gobinac, lequel demeura insensible à cette façon d'agir.
— Allons, décidément cet homme est
plus gravement indisposé que je ne l'avais
pensé d'abord ; or, en avant les grands
moyens pour le rappeler à la raison,
dit Laridon en s'emparant d'une cra- 1. 10
vache pour en appliquer plusieurs coups sur les épaules de Gobinac, lequel ouvrit subitement les yeux en poussant un cri et en faisant un bond qui le remit sur ses jambes.
— Sandis! après m'avoir écrasé, prétendez-vous mé couper par morceaux? s'écria notre gascon.
— Excusez, mon cher, cette façon d'agir qui. selon moi, est le remède souverain contre beaucoup d'indispositions qu'il dissipe subitement, la «preuve est que vous voici guéri et tout disposé à recevoir les politesses dont un ami, que vous négligez depuis longtemps, se propose de vous combler chez lui, où vous vous trouvez en ce moment.
— Cadédis ! quel remède ! il est pis que lé mal ^ j'ai les épaules hachées , tudieu !
— Bagatelle ! démangeaison qu'un verre d'excellent madère dissipera aussitôt. Servez! cria Laridon à un valet qui était présent, lequel s'empressa d'apporter un plateau couvert de bouteilles, de pâtisseries et de verres, pour se retirer aussitôt après sur un signe de son maître. — A votre santé, mon cher aini, dit Laridon en présentant un verre à Gobinac.
— Du tout , je né boirai pas , et comme je vous rétrouve calé, je préfère compter avec vous et que vous nié rendiez l'argent que vous m'avez escobardé dans votre temps dé débine; une douzaine dé cents
îivres dont la privation m'a fort arriéré dans mes petites affaires.
— Douze cents livres ! bagatelle que je consens de grand cœur à vous restituer sur le» premiers fonds que m'apporteront mes fermiers. .,ûJp'
— Né pourriez-vous mé donner aujourd'hui un tout petit à-compte ?
— Buvons et nous parlerons de tout cela après.
— .lé n'ai pas soif.
-- Tonnerre ! auras-tu bientôt fini tes laçons, paltoquet? s'écrie Laridon en colère et en frappant du pied ; invitation à
laquelle Gobinac ne se sentit pas la force de résister davantage, ce qui fit qu'il vida deux verres coup sur coup de l'excellent vin dont il ressentit aussitôt le bienfaisant eftfet.
— Maintenant, asseyons-nous et causons...
— ' Dé mes douze cents francs ?
— Non ; du médecin Minard et surtout de sa jolie fille.
— Dé la belle Denise, ma future.
— C'est-à-dire de celle dont vous désiriez simplement faire votre maîtresse, vu sa pauvreté.
— Dans lé temps, j'en conviens, mafis je
suis revenu à des intentions plus honnêtes en faveur dé la vertu incorruptible dé la belle.
• t — Dites plutôt en faveur des écus que possède maintenant son père , n'est-ii pas vrai ?
— Sandis ! non ; personne n'étant moins intéressé que moi.
— Ah çà, Minard vous a donc offert sa fille?
— Eh non, cadédis î c'est moi qui la lui ai demandée.
— Et il vous l'a accordée?...
— Certes! comme étant un oxcollenl parti pour olle.
— Fort bien ! Mais Denise est-elle consentente à celte union?...
— Je lé crois bien , elle m'adore ! Or , vous devez concevoir que, prêt dé mé marier, je dois avoir un très grand besoin d'argent , et que lé douze cent livres que vous mé devez mé sont indispensables.
— Ne vous occupez donc pas de bêtises, mon cher, et parlons sérieusement.
— Sandis ! je parle sérieusement, j'exige même qu'en sus . vous m'indemnisiez sur lé dégât que vos chevaux ont fait dans ma toilette.
— Gobinac, pensez-vous que ce soit se-
rieusement que Minard consente à vous donner Denise pour femme?
— Je lé crois bien, sandis ! très série usement.
— Fort bien ! Épousez donc, mon cher, et, pour cadeau de noce, je vous fais obtenir un riche emploi près le comte d'Argenson, et un appartement dans son hôtel.
— Plaisantez-vous, sandis? interroge le gascon, tout palpitant de surprise et de joie.
— Je parle très sérieusement.
— Quoi , votre pouvoir s'étendrait jusqu64à, cadédis ?
— Ignorez-vous que je suis le favori de ce ministre?...
— Alors, plus dé doute, et j'accepte l'emploi, mon cher monsieur Brizard.
— Mariez -vous donc et comptez sur moi... A propos, quelles sont les heures où vous allez chaque jour faire votre cour à Denise?
— Dé trois heures dé l'après-midi jusqu'à la brune, où je rentre chez moi avant la nuit, cela par prudence.
— Je comprends, afin d'éviter la rencontre des assassins de la Cité, dit Brizard en riant.
— Sandis ! né riez pas, la chose est grave. Ignorez-vous qu'il y a quinze jours, ces misérables ont dé nouveau blessé un beau jeune homme, à qui, et séion sa coutume, lé cher et bienfaisant docteur Minard a prodigué ses soins? lequel jeune homme est encore aujourd'hui chez lui , gravement malade, ce qui mé prive, la plupart du temps , dé la présence dé ma Denise, laquelle s'est instituée la garde du jeune malade , quelle né quitte ni jour ni nuit à mon grand mécontentement.
— Sait-on qui est ce jeune homme?
s'informa Laridon.
— Un flls dé bonne famille tout fraîchement débarqué dé sa province et portant lé nom dé Antonin de Courvaie.
— Je ne connais pas cette famille. Mais que vient faire cet homme à Paris?
— On a, sandis! oublié dé mé l'appren-
dre.
— Mon cher Gobinac, revenons à votre affaire... j'ai presque envie de vous présenter dès aujourd'hui à Son Excellence le ministre comte d'Argenson ^ qu'en ditesvous?
— Que l'idée est heureuse.
— Eh bien ! rendez-vous tantôt sur le& quatre heures à l'hôtel du ministre, où le premier arrivé attendra l'autre, où je vais donner des ordres pour qu'on vous introduise dans le salon d'attente.
— Faites, mon cher, faites, et je vous serai on né peut plus réconnaissant, d'honneur ! répondit le gascon , ivre de joie , et que Laridon congédia le plus poliment du monde , après s'être entretenu quelques instants encore avec lui. Comme il n'était encore qu'une heure de l'après-midi, et que Laridon ne idevait rejoindre^ l'Excellence qu'à trois, notre chevalier d'industrie s'en futdansun|célèbrejeude paume où jouaient en ce moment grand nombre de seigneurs, à l'un desquels Laridon, en une partie, gagna adroitement une cinquantaine de louis d'or pour se retirer ensuite et se faire conduire grand train à la demeure du comte de Prague , chez lequel le ministre amoureux lui avait donné rendez-vous.
Sachons mainlenanl ce qui se passa il
dans la maison du médecin Minard, tandis que l'intrigant Laridon se disposait à y introduire un riche et puissant séducteur, après en avoir éloigné le maître avec adresse.
La demie après trois heures venait de tinter à l'horloge, lorsque Minard, paré ce jour de ses plus beaux habits , embrassait Denise, dont il allait se séparer, afin de se rendre chez une duchesse qui, sur le bruit de sa haute réputation , le faisait appeler pour une consultation.
— Denise, comme madame la duchesse demeure au village d'Auteuil, situé à deux lieues d'ici , sois donc sans inquiétude , mon enfant , si je reste dehors plus tard qu'à l'ordinaire . et surtout veille bien sur
notre cher malade, de qui l'état satisfaisant permet que je m'éloigne sans qu'il y ait le moindre danger pour lui à courir.
— Oh ! soyez sans inquiétude, mon père, j'en aurai grand soin, et je vous promets de lui tenir compagnie pendant votre absence, afin qu'il ne s'ennuie pas trop.
— C'est ce que tu pourras faire de mieux et ce qui sera le plus agréable à ce cher malade , si bon , si reconnaissant pour les soins que nous lui prodiguons... A propos , fille , as-tu remarqué , lorsqu'il te regarde, combien ses yeux s'animent de plaisir et de bonheur?
— Non, mon père, répondit Denise, un peu embarrassée et devenant rouge jusqu'aux oreilles.
— Il serait plaisant, si ce jeune homme, étant tombé amoureux de toi. allait devenir mon gendre, dit Minard, souriant.
— Y pensez-vous„ mon père, pour prendre l'expression, de la reconnaissance, de Tamitié, peut-être, pour de l'amour ; puis, oubliez-vous que M. Antonin de Courvale est de noble et riche origine, et que nous ne sommes que de pauvres gens sans titre ni fortune?
— Qu'est-ce que cela fait? l'amour sait mieux que tout autre rapprocher les distances. Enfin, attendons el nous verrons.
Ces dernières paroles dites, Mini^rd embrassa sa fille une seconde fois et quitta sa demeure.
Denise , qui venait de reconduire son père, demeura quelques instants seule et pensive dans la salle du rez-de-chaussée , qu'elle quitta ensuite pour monter un étage et pénétrer dans la chambre , où , sur un lit, était étendu Antonin , amaigri , pâle et encore souffrant, lequel, en voyant entrer la jolie fille , se mit à lui sourire en l'engageant de venir s'asseoir auprès de lui.
— Volontiers, monsieur, car mon père, qui vient de me quitter, m'a bien recommandé de veiller sur vous, et de vous distraire le mieux qu'il me sera possible
Voyons, que préférez-vous, parler ensemble de votre bonne mère, qu'une indisposition subite empêche de se rendre à Paris, ainsi qu'elle vous l'avait promis, ou si vous
voulez que je vous fasse une lecture comme de coutume ? Choisissez.
— Ma mère, oh ! je vous ai tout dit sur elle, en vous entretenant souvent de sa bonté , de son amour pour moi , et de ses excellentes qualités; quant à la lecture, malgré tout le charme que j'éprouve à vous entendre lire, je m'en priverai aujourd'hui, si vous voulez 'bien le permettre.
— Alors, monsieur, que faire?...
— Parler, causer ensemble, de vous, Denise, dit Antonin avec âme , et en saisissant dans les siennes la jolie main que Denise, par raégarde, sans doute, venait de poser sur le lit.
— Causer! mais vous savez bien, mon
' Il
sieur, que cela vous est défendu de par ordonnance du médecin.
— Oh , n'importe ! vous daignerez m 'entendre , n'est-ce pas ?
— Parlez donc,* mais pas longtemps.
— Eh bien ! Denise, mon ange tutélaire, mon sauveur, je vous aime.
— Et moi aussi, monsieur, parce que vous êtes aimable, bon^ et surtout très obéissant lorsqu'il s'agit, pour votre santé, de prendre de la tisanne.
— Oh! mais Denise, je vous aime plus encore, car je vous aime d'amour, < t d'amour extrême !
— Monsieur! exclama la jeune fille en rougissant et en retirant vivement sa main de celle d'Antonin.
— Ah ! je conçois qu'aussi sage et vertueuse que vous êtes belle, cette brusque déclaration puisse vous offenser, et cependant, Denise, cet amour dont je vous fais l'aveu est aussi pur que votre âme.
— De grâce ! cessez, monsieur, de me dépeindre un sentiment qui m'honore, mais que je ne puis partager , moi , pauvre fille d'obscure naissance.
— Qu'avez-vous dit^ Denise '! vos vertus, votre humanité no vous anoblissent-elles pas? Quoi de plus noble pour mon cœur reconnaissant que celle à qui je suis rede-
vable de la vie? Que la sainte fille qui s'est associée à son père pour me ravir à une mort certaine ? Oui , Denise, je vous aime, je vous adore, et si vous refusez de partager ce doux sentiment , si , en récompense de votre tendre sollicitude à mon égard . vous repoussez l'offre que je vous fais aujourd'hui de mon cœur et de ma main , eh bien ! vous ne m'aurez conservé l'existence que pour me rendre le plus malheureux des hommes !
Ces paroles, dites avec àme et avec feu, plongèrent Denise dans un trouble extrême, et elle se décidait à murmurer quelques mots en réponse, lorsque la cloche de la porte de la rue, en se faisant entendre, vint la tirer d'embarras et la faire s'échapper d'auprès d'Antonin, pour courir ouvrir.
— JN'esl-ce pas ici-iadoincuic du docteur Minard, mademoiselle? s'informa un jeune homme élégant, à qui Denise venait d'ouvrir la porte.
— Oui^ monsieur.
—Alors, veuillez annoncer à Antonin de Courvale la visite de son ami Montigny, à qui une lettre du docteur Minard, que j'ai reçue ce matin, a appris son accident et son séjour ici.
— Donnez-vous la peine d'entrer, Monsieur, voire ami , monsieur Antonin, sera heureux de vous voir.
Cela dit, Denise introduit le jeune mousquetaire dans la maison, pour le conduire
aussitôt dans la chambre du malade.
— Enfin, je te retrouve donc, mon cher de Courvale, après quinze jours de recherches et d'inquiétude , s'écria Montigny en embrassant Antonin, pour reprendre ensuite ainsi : Ah! que tu as dû souffrir! comme lu es changé ! Les scélérats ! Assassiner ainsi un homme! ! ! Mais, dis-moi, cher ami, pourquoi ne m'avoir pas écrit plus tôt? Pourquoi ne t'ètre pas fait transporter aussitôt chez moi, où tu aurais été cent fois plus commodément et en meilleur air que dans cet infecte quartier et dans cette lugubre demeure.
— Arrête ! arrête ! Montigny ! et crains d'offenser, par les discours légers, ceilo qui nous rcoulc ; sache aussi, que cett(^
maison osl l'asile de la bienfaisance el de ia vertu :, retourne-loi et admire l'ange qui l'habite, auquel je suis redevable de la vie, du bonheur de presser en ce moment la main d un ami.
— En effet, sur cet admirable visage qui m'a frappé du premier abord, se peint l'assemblage de toutes les vertus, dit Montigny en saluant Denise, qui se tenait à l'écart, confuse et les yeux baissés.
— Ah ! ne tremblez pas ainsi, ma charmante demoiselle, et après vou» avoir exprimé ladmiration où me plonge votre n ue (iélicieuse. permettez-moi de vous exprimer encore ma reconnaissance, de vous adresser mes remeiciemenls pour tout i(^ bien dont vous n\v7. daigne coiui^hr mon cher
Antonin, mon ami d'enfance, reprit Moiitigny avec douceur et noblesse , en prenant respectueusement Denise par la main pour l'amener près du lit et lui faire reprendre la place qu elle occupait avant son arrivée.
— Oui, Montigny, c'est à Mademoiselle que je suis redevable de voir encore le jour; c'est d'elle dont mon cœur s'est vivement épris, qu'il adore et à qui je viens d'offrir ma main et mon nom, n ayant rien de plus précieux a déposer à ses pieds.
— Vive Dieu! mais que ne m'est-il permis d'acquitter mes dettes à un pareil prix ! C'est le cas de dire que le billet qui l'en reviendra, vaudra mille lois mieux que ce qu'il l aura coûté.
Comme Monligny terminait cette phrase badine, la maudite cloche, en se faisant entendre de nouveau , força une seconde fois Denise de quitter la place pour aller ouvrir à deux hommes, et reconnaître Laridon dans l'un d'eux.
— Salut à la charmante Denise, la fleur des beautés passées, présentes et futures, fit entendre Laridon d'un ton familier et tout en s'introduisant, ainsi que son compagnon, dans la maison, accompagné delà jeune fille dont il s'était emparé de la main.
— Mon père est absent^ Messieurs, dit Denise en voyant les deux visiteurs s'installer et s'asseoir dans la salle-basse.
— Fâcheux contre-temps! moi qui lui
amenais un riche client en ia personne tie Monsieur, désireux de le consulter sur certain cas de sa compétence.
— N'importe l'absence du cher docteur, nous n'aurons toujouis pas perdu notre temps, puisque cette démarche nous pro cure le bonheur d'admirer, dans cette charmante demoiselle, le plus beau chefd'œuvre de la nature, dit le comte d'Argenson d'un ton galant, souriant, et en faisant geste de prendre la main de la jeune fille qui s'empressa de la soustraire à I intention de l'Excellence.
— Oh ! ne craignez rien. Mademoiselle, car ici mon désir est de vous plaire et non de vous offenser, ropril le comte d'un Um .sérieux.
— Je n'ai pas peur, Monsieur, répondit Denise, tout en se reculant du seigneur, ce qui donnait un démenti iormel à ses paroles.
— Monsieur le comte, si vous désirez attendre le retour du docteur M inard; si rien ne vous appelle aiileurs, je suis persuadé que la belle Denise ne se refusera pas à vous taire compagnie; quant à moi, de qui des affaires importantes réclament la présence, vous trouverez bon que je vous quitte aussitôt, fait entendre Laridon, en se levant du siège sur lequel il était assis.
— Je dois vous prévenir, Messieurs, que mon père rentrera fort tard, et malgré tout l'honneur que me procurerait la présence de monsieui le comte, il me serait impossible de rester avec lui, le devoir et
l'humanilé m'appelant auprès d'un malade dont l'élat exige tous mes soins, dit Denise.
— Vos soins, charmante fille? Ali : que le sort de ce malade est digne d'envie, et qu'il me serait doux d'être à sa place, et soigné par une aussi adorable créature que vous, et combien encore, avec bonheur, je baiserais la main divine qui me présenterait le breuvage secourable. fit en réponse le comte, tout en se levant pour s'approcher de Denise et ia saisir à bras le corps pour essayer de lui donner un baiser, caresses que la jeune fille, honteuse et hors d'elle , s'efforçait d'éviter en se débaUcsnl et en conjurant le seigneur <le la lespecler.
Mal» ré les prières de Denise, le minisire ne conlinuail pas moins de la rudoyer, au ^rand contentement de Laridon qui, en présence de cette violence, riait à gorge déployée, lorsque Denise, révoltée d'autant d'audace, enlacée dansles bras du libertin et sentant ses forces faiblir, se mit à crier au secours d'un accent désespéré, cri que le comte s'efforçait d'étouftér en pressant de ses lèvres libertines celles si pures de la jolie fille, lorsque la porte de la salle s'ouvrit précipitamment et que Montigny fondit l'épée nue à la main sur le seigneur d'Argenson qu'il allait frapper de son arme , quand Denise détourna le fer sur lequel Laridon s'élança pour le briser entre ses deux mains.
— Monsieur d'Argenson ' s'écria alors
Montigny surpris, en reconnaissant le ministre de la guerre dans i homme qu'il voulait châtier, lequel avait lâché et laissé fuir la jeune fille à son apparition, et lui lançait un regard où se peignaient la fureur et le dépit.
— Lui-même, monsieur^ répondil le seigneur.
— Ma foi, Excellence, j en suis fâché; mais aussi, pourquoi venez-vous violenter les tilles honnêtes, lorsqu'il y en a tant de bonne voloiité et que vos caresses honoreraient, dit le jeune mousquetaire.
— Que faites-vous dans cette maison, Monsieur?
— Je suis venu voir un de mes amis qui t st malade, Excellence.
— Ainsi, ce n'est pas pour la jeune fille?
— Non, Excellence, car cVst aujourd'hui la première fois que je la vois, ce qui ne m'a pas empêché et ne m'empêchera pas de la faire respecter de tous et partout comme une fille céleste et digne d'admiration.
— Ah ! Ah ! monsieur se crée le défenseur de la beauté opprimée, à l'exemple de nos anciens chevaliers, à ce qu'il me paraît? fit entendre Laridon en ricanant.
— Veuillez me permettre d'en finir avec
Son Excellence, monsieur, puis ensuite, nous réglerons ensemble , car l'épée que vous venez de briser établit un terrible compte entre nous.
— Monsieur Moniigny, vous allez vous rendre aux arrêts et les garder jusqu'à ce qu'il me plaise de les lever.
— Monseigneur me permettra de n'en rien faire et de demeurer ici le gardien de la beauté.
— De la rébellion! du sarcasme! Oubliez-vous qui je suis, monsieur? dit l'Excpllence d'un ton sévère.
— Vous êtes monsieur le comte d'Argenson, ministre de la guerre, brave et
noble seigneur , tort ami du beau sexe , et moi, Anatole Montigny, de qui Sa Majesté a daigné hier accepter la démission^ ce qui faitj monsieur, qu'aujourd'hui, derenu maître de mes actions, de ma volonté et en dehors de votre juridiction, je ne me rendrai pas aux arrêts qu'il vous plaît de m'imposer, pour avoir pris la défense d'une jeune et honnête fille que vous insultiez dans la maison de son père.
— Monsieur Montigny, en dépit de votre démission, je saurai vous prouver que j'ai encore assez de pouvoir sur vous pour punir votre jactance à mon égard.
-^ C'est ce dont je m'informerai dès aujourd'hui auprès du roi qui, ce soir, daigne I. 12
m'accorder une audienc;\ et à qui je me promets d'exposer les faits.
Sans daig^ner répondre à ces paroles, qui cependant venaient de contracter fortement ses traits, le ministre reprit son chapeau, jeta sur Montigny un regard suprêmement dédaigneux et quitta la salle d'un pas» rapide V' mais , comme Laridon s'empressait de suivre l'Excellence, Montigny, l'arrêtant par le collet, lui demanda son nom et sa demeure.
— Le chevalier de Brizard, répondit ce dernier d'une voix ferme et en tixant effrontément le jeune homme.
Oh! oh ! connue a demain donc, monsieur le chevalier, reprit Montigny pour
ensuite lâcher notre homme et partir d'un grand éclat de rire , auquel Laridon ne répondit que par un regard furieux et menaçant.
Après que les deux visiteurs eurent quitté la maison , reconduit courtoisement par Montigny, ce dernier s'empressa de remonter à la chambre où il trouva Denise en larmes et encore toute tremblante, puis Antonin sur un siège, hors de lui, furieux, dont la jeune fille s'efforçait de calmer le courroux ^ Antonin, qu'en remontant elle avait trouvé à moitié vêtu et étendu dans la chambre, où il était tombé épuisé et sans force en voulant courir'à son secours.
— Oh! venez, venez le calmer, le se-
courir! l'imprudenf ' au risque de rouvrir ses blessures à peine cicatrisées ^ sans pitié pour sa position, s'est arraché de son lit pour voler à ma défense... Monsieur, aidez-moi à le remettre sur ce lit... Voyez, comme il est pâle, comme il souffre!
s't'cria Denise, en voyant paraître Mon-
— Les misérables ! oser faire violence à la vertu même ! Ah ! que n'ai-je pu me traîner jusqu'à eux pour les punir et venger cette ange, se mit à murmurer Antonin d'une voix faible et le courroux dans les yeux.
— Allons, allons, du calme, cher ami ; et sachante qui ils ont affaire, je doute que ces deux galantins s'avisent d'v revenir.
— Quels étaient donc ces hommes insolents et audacieux, Montigny ? s'informe de Courvaie.
— Deux paltoquets de fort peu d'importance, que les beaux yeux de mademoiselle avaient mis de belle humeur, et que j'ai mis à mon tour à la raison.
— [Mais encore, que voulaient-ils? que demandaient-ils, ces infâmes audacieux?
reprend Antonin impatient.
— Mon père, qu'ils voulaient consulter, répondit Denise, pour ensuite, d'une voix angéliquc, remercier Monti^ny du bon secours qu il lui avait porte.
— Tudicu ! mademoiselle, qui n'en fe-
rait autant à ma place , lorsqu'il s'agit de secourir une personne telle que vous , et de châtier des lâches ? Mais laissons cela et permettez-moi , belle Denise, de \ous faire part des sentiments dont m'entretenait ce cher Antonin, tandis qu'en bas vous donniez audience à ces deux messieurs. Sachez donc que, rendant justice à votre puissant mérite, plus encore qu'à votre rare beauté, l'ami Antonin, si vous daignez l'y autoriser, se propose de demander votre précieuse main à votre père, et de faire de vous sa femme chérie. Qu'en pensez-vous, charmante Denise?
A cette brusque déclaration, Denise baissa les yeux , ses joues devinrent de la couleur drs roses , et sa bouche demeura muette.
— Au nom uu Ciel , Denise , répondez ! s'écria Antoain d'un ton suppliant.
— Allons ! je vois que ma présence gêne mademoiselle; je vous laisse, mes amis, et vais en bas, en attendant le retqur du cher docteur, avec qui je brûle de faire connaissance , m'amuser à parcourir quelquesuns des vénérables bouquins que j'ai aperçus tout à l'heure sur les rayons d'une bir bliothèque ; causez donc tout à votre aise, mes enfants, et lorsque tout sera dit et convenu entre vous, rappelez-moi, afin qu'il me soit permis de vous féliciter sur votre heureuse entente. Gela dit. d'un ton joyeux , Montigny s'échappa de la chambre pour aller s'installer dans la salle-basse.
— ]Nous voici seuls . Denise, parlez , ap-