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Le lendemain Minard, s'étant levé de grand matin, quitta sa maison, où tout reposait encore, pour se rendre chezGobinac.
Le logis de notre gascon se composait
alors de deux petites pièces situées Sûus les toits, passablement meublées et d'une pro- ^ prêté exquise.
Le maître de ce modeste réduit, coiffé d'un bonnetde coton, orné d'un large ruban bleu, en manches de chemise, paré d'un ample tablier de toile^blanche et tenant un plumeau d'une main, un balai de l'autre , reçut le docteur d'un air empressé , et se hâta de lui approcher un siège, après s'être vivement défait de tous les objets qui embarrassaient ses mains.
— Pardon, mille fois pardon, cher futur beau-père , dé vous recevoir en ce simple négligé , c'est que lorsqu'on est à la fois lé maître et la valet , il faut tour à tour en • prendre lé costume et les attributs. Ahçà !
quel heureux hasard, santlis: mé procure ce iTVilin l'honneur dé votre visite?
— La nécessité de vous faire part le plus tôt possible, d'une fâcheuse découverte, mon pauvre Gobinac.
— Cadédis ! qu'est-ce que cela ? Expliquez-vous vite, de grâce, vous mé donnez la fièvre.
— Sachez donc, mon cher, qu'hier soir, dans un long entretien, Denise m'a ouvert son cœur avec sincérité...
— Ah ! ah ! la chère amour vous a fait l'aveu dé sa flamme , dé la tendresse que j'ai su lui inspirer, n'est-ce pas?
— Erreur de votre part, mon ami, Denise, au contraire, en m'avouant qu'elle ne. ressentait pour vous qu'une indifférence profonde, m'a supplié de ne point faire son malheur en l'unissant à vous.
— Allons donc, plaisanterie, ce que vous mé dites-là est impossible ; la petite m'adore.
— La petite vous refuse pour mari, et c'est avec le plus profond regret que je viens vous retirer la parole que je vous ai donnée.
— Cadédis! capédious! ceci passe la plaisanterie, sandis! et je né puis vous croire.
— Vous avez tort, Gobinac, car je vous
répète , que ne pouvant faire le malheur de ma fille en l'unissant à un homme qu'elle n'aime pas, je me rétracte et vous retire ma parole.
— Et moi, n'en tenant aucun compte, je persévère, sandis! à la garder, et vous somme dé la remplir, si vous n'êtes pas lé plus déloyal des hommes, répliqua le gascon avec entêtement et colère.
— Je n'en ferai rien, répond Minard de sang-froid.
— Je saurai bien vous y contraindre , sandis!
— Comment cela ? s'informe en souriant
— Par la force et la ruse, cadédis !
— A propos ! vous connaissez la demeure de Laridon, veuillez me l'enseigner. ->*'
— Je l'enlèverai, je la séduirai, je...
— Assez, bavard, et répondez à ma demande, s'écria alors Minard d'un ton sévère. ***^
— Eh! cadédis! rendez-vous à la mienne d'abord,.
— Gascon maudit! obéiras-tu? fait entendre Minard d'une voix tonnante, les yeux fixés avec colère sur Gobinac, et en lui serrant fortement le poignet qu'il venait de saisir.
— Capédious ■ vous mé broyez les os.
— Parle donc! où demeure ce Laridon?
— Rue des Trois-Pavillons, la troisième porte à gauche, sandis !
— Fort bien ; maintenant, libre à vous de nous continuer vos visites, si bon vous semble, maître Gobinac, mais à la condi tion expresse que ce sera en qualité d'ami de la maison, et non comme amoureux, dont je vous interdis dorénavant le langage, sous peine de bannissement.
— Sandis ! père aveugle et cruel ! vous voulez donc la mort dé votre fille, dont ma perte sera l'unique cause?
— Je veux son bonheur, rien que son
bonheur; veuille le ciel exaucer ce vœu, répondit Minard en quittant le siège sur lequel il s était posé, pour prendre congé de Gobinac
— Ainsi , tel est votre dernier mot?
vous mé réfusez décidémenl pour votre gendre ?
— Malgré moi, mais il le faut, fit entendre le médecin, pour s'éloigner ensuite d'un pas rapide sans plus daigner entendre le gascon qui lui murmurait le reproche d'abord avec timidité, et duquel le courroux éclata bruyamment en injures, lorsque Minard ne fut pi lis à portée de l'entendre.
Le temps de franchir le chemin, et Minard se présenta à l'hôtel occupé par La-
ridon, où deux grands laquais, en train de jouer aux dés dans une antichambre, lui répondirent sur sa demande et d'un ton assez impertinent, que leur maître, n'ayant pas pour habitude de recevoir à pareille heure, il ait à revenir sur le midi.
— Debout ! valets ! et allez dire à votre maître que c'est le docteur Minard qui veut le voir et l'entretenir un instant, répliqua alors le médecin d'une voix ferme et impérieuse.
Mais nos laquais, sans s'émouvoir le moins du monde, au lieu de lui obéir, se mirent au contraire à lui rire au nez.
— Tel maître^ tel valet! s'écria, sur ce.
Minard furieux, tout en se disposant à for cer la consigne, mais au-devant de qui les laquais se précipitèrent, a6n de lui barrer le passage.
Arrière! valetaille! sinon ma canne va me faire justice de votre insolence.
Et tout en disant, Minard, furieux, imprimait à ladite canne un mouvement de rotation dont la vigueur fit aussitôt écarter les valets, peu soucieux de se faire briser la mâchoire, retraite qui permit au médecin de s'introduire dans les appartements et d'en parcourir toutes les chambres jusqu'à ce qu'il ait trouvé celle où couchait Brizard Laridon , qu'il découvrit enlin, étendu sur un lit el sous ime masse dé-
dïcdoii , chambre dans laquelle où les
laquais, qui l'avaient suivis à dislance respaclueuse , s'empressèrent de pénétrer
derrière lui.
Laridon, éveillé en sursaut par le bruit que venait de faire Miiiard en ouvrant brusquement la porte, se mit à bailler bruyamment et à crier ensuite ;
— Qui va là ? qui ose, sans mon ordre, venir ainsi troubler mon sommeil ?
— Ouvres les yeux et lu sauras à qui lu as affaire, mailre Laridon, répondit d'une voix brusque le médecin placé deboui près du lit.
— Le diable m'emporte , c'est JNlinard,
le cher ami de mon cœur, s'écria Laridon, en se plaçant aussitôt sur son séant. Tu vois, l'ami, unhomme que l'orgie et le jeu ontabimé cette nuit, un homme roué, éreinté, fatigué au-delà de tout, mais qui, malgré cela, est enchanté dr^ ta visite,.. Ah ça, qui t'amène ici ^ toi qui me boude et me montre les dents depuis un siècle? m'apporteraistu, par hasard. Ion adhésion à certaine petite proposition que je te fis, il y a peu de jours, chez toi. et que, par parenthèse, tu reçus assez mai ? Assieds-toi . Minard; assied-tois, mon bonhomme, puis libre, à toi de parler ensuite tout à ton aise.
— J'arrive avec cette dernière intention, mais commence d'abord par faire sortir ces gens, répondit le médecin, en indiquant les deux valets (jui. j>lanlcs tout droil'au beau
milieu de la chambre, attendaient les ordres de leur maître et sur un geste de ce dernier , s'éloignèrent aussitôt.
— Nous voici seuls ; parle Minard ; que veux-tu, qu'exiges-tu, qu'altends-tu de moi et de mon immense crédit, mon cher ? reprit alors Laridon d'un ton emphatique, et tout en s'occupant négligemment de réparer, tant bien que mal, le désordre de sa coiffure, d'écarter les boucles de cheveux qui voilaient son pâle visage, fatigué par les veilles et la débauche.
Je ne viens point ici mendier la protection ni les faveurs d'un courtisan , mais bien pour le demander une explication sur certaine visite que tu es venu faire hier à ma fille en mon absence, accompagné du
ministre, comte d'Aigenson, visite durant laquelle ce grand seigneur s'est permis, envers Denise, certaines familiarités offensantes.
— Ah bah ! tu sais? cette petite t'a conté cela ? quel enfantillage ! quel excès de vertu ! Eh bien, oui, je ne nie pas, pas le moins du monde : ce diable d'Argenson, emporté par son ardeur libertine, et trouvant ta Denise jolie à croquer, s'est peut-être permis de pousser l'épreuve un peu plus loin qu'il n'avait été convenu entre nous, et sans l'apparition inattendue d'un jeune et beau défenseur appelé, je crois... Montigny, j'aurais vraiment été forcé de mettre moimême le holà aux transports de Son Excellence très cnflammabl'.
— Et quelle épreuve prétendais-lu, misérable ?
— Chut ! pas de gros mots, avant de savoir si tu es en droit de m'en adresser, cher docteur; crois-moi, allons gentiment, sans colère, sans...
— Parleras- tu, impudent valet de cour?
s'écrie Minard, dont le sang bouillait.
— Aussitôt et sans plus de préambule, cher ami. Apprends donc, homme susceptible, que je suis amoureux de ta fille, et pourvu de la louable intention d'en faire ma chaste, douce et heureuse moitié, j'ai voulu, avant de former ce lien éternel et sérieux, me convaincre que la belle Denise était digne, en tout, de mon ^moiir el
du titre de mon épouse, que sa vertu et celle de son digne père sauraient résister à toutes les séductions, à celle de l'or, à celle d'un grand et puissant seigneur. C'est donc à cette intention que jai osé dernièrement révolter ton exquise délicatesse, en l'offrant, de la part d'un riche et puissant du jour, la fortune en échange de l'honneur de ta fille; c'est encore dans le même but que j'ai conduit dans ta demeure, à ton insu , et après t'en avoir écarté par un faux avis, Son Excellence le comte d'Argenson, lequel, dans ma confidence et stylé par moi, a joué au parfait le séducteur auprès de l'innocente et sage Denise, dont la noble conduite m'a rempli d'admiration et de joie ; ce qui fait, Minard, qu'aujourd'hui je te demande cette chère fille en mariag( .
— Parles-lii sérieusemenl, Laridon, ou, abusant de ma patience, te permeis-tu le malin plaisir de te moquer de moi ?
— Je parle très sérieusement \ je le demande Denise, ta fille, pour ma femme légitime.
— Tonnerre ! quelle impudence ! toi, le mari de ma fille , si bonne et si belle ! toi^ un misérable ! un chevalier d'industrie ! un lâche et vil courtisan ! toi, que la poîence réclame pour mille honteux méfaits, tu me demandes ma fille ! horreur \ Mais ce serait alors unir la douce brebis au loup dévorant , la faible colombe au vautour! Elle, ta femme ! quelle dérision! Oh! jamais ! jamais ! tu es fou , archi-fou ' s'écriait Minard, en allant et venant dans la
chambre d'un pas rapide et en proie au plus violent transport , tandis que Laridon calme et froid , souriait avec audace à sa colère.
— Courage, Minard , va ton train , mon bonhomme, ne te gènes pas... Eh bien ! astu tout dit? Alors, à mon lour. Oui, j'en conviens, le gendre que je t'offre a eu plus d'un tort dans sa vie: pourquoi ? parce qu'il lui a fallu employer l'astuce, l'audace et la ruse, pour réparer l'oubli de dame fortune à son égard, elle qui l'avait fait naître tout à la fois pauvre, ami des plaisirset du luxe. Mais le beau-père que je veux bien accepter aujourd'hui, et que tu me refuses sidisgracieusemenl, est-il lui-même exempt de tous reproches? Non, car je l'ai connu jadis joueur, prodigue, libertin, doué d'une con-
science des plus éiasliques, et par-dessus tout, mari ingrat et cruel. Or, je conclus donc de tout cela, que, si ledit beau-père a su se corriger de ces différentes gentillesses et devenir aujourd'hui un homme posé , respectable, dont tout Paris vante la charité elle zèle, en plus un prudent et un excellent père, quemoi,jepuis, à mon tour, devenir un petit saint et un excellent mari. J'ajouterai donc à ces justes remarques le petit tableau des avantages, agréments et délices réservés à l'épouse de mon choix ; tels que son admission à la cour, où je suis en faveur, où sa beauté ne pourra manquer de lui attirer l'admiration générale , et de lui créer un haut et puissant crédit, source de fortune et de plaisir. En sus, j'ajouterai le bonheur de posséder pour époux un homme d'esprit, lequel, loin d'apporter obstacle
aux triomphes de sa femme, el d'entraver la marche de sa fortune, celle de ses joies par le soupçon et la jalousie, la laissera en toute confiance libre de ses actions , puis encore... - -
— Assez t'entendre, maître Laridon, crois-moi, renonce à ce mariage, car Denise n'est nullement la créature facile, éhontée , qui convient à tes projets. Je te le répète, renonce à vouloir devenir le mari de Denise, que je te refuse formellement. Oublies-là, oublies-moi, et ne nous revoyons jamais. jo /i09/
^Cela dit avec force et énergie, Minard, sans attendre de réponse, quitta précipitamment la chambre, puis l'hètel de Brizard Laridon.
Tandis que noire médecin visitait ainsi et tour à tour Gobinac et Laridon , sa porte s'était ouverte pour donner entrée, une seconde fois, à la baronne de Courvale, qui seule accourait, matinale, au lit de son fils, auprès duquel la tendre mère rencontra Denise, dont les soins empressés et bienfaisants avaient déjà calmé les souffrances du jeune malade.
Le premier acte de la baronne fut d'embrasser son fils avec tendresse, de s'informer de l'état de sa santé, tout en l'admirant avec bonheur et joie, puis ensuite, de reporter ses regards sur Denise, qui, modeste autant que timide, s'était éloignée du lit afin de laisser plus de liberté à la dame.
— 0\\ ! venez ici, près de nous, vous à qui nous avons tant d'obligation, vous notre bienfaitrice, disait la baronne en allant prendre Denise par la main pour la contempler altenlivemenl et reprendre ensuite: En effet, vous êtes charmante, noble et gracieuse, chère demoiselle, et jamais plus belle âme n'a possédé une plus belle enveloppe. Et disant ainsi, la dame donnait un baiser à la jeune fllle qui, émue, tremblante, rougissait et baissait les yeux.
— N'est-ce pas, ma mère , que c'est une ange? Ah! si vous la connaissiez comme je la connais, vous ne pourriez que vous prosterner et l'adorer comme je l'adore, se mit à dire Antonin avec enthousiasme , les yeux ardents, le corps penché hors du lit,
et désireux de montrer l'exemple à sa mère.
Un long et amical entretien tarda peu à s'entamer entre nos trois personnages, entretien où la baronne fut surprise d'entendre Denise s'exprimer avec autant de sagesse, de goût que d'élégance. Denise, qui, après avoir réfléchi qu'après une longue séparation, la mère et le fils pouvaient avoir besoin de s'entretenir librement ensemble, s'échappa de la chambre après en avoir demandé et obtenu la permission de la baronne.
Restée seule avec son fils , madame de Courvale s'accouda sur le lit , prit dans la sienne la main d'Anlonin, puis, fixant sur
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son enlanl dos yeux remplis do ieiulresse el d'indulgence :
— Mon fils, dit-elle d'une voix douce, n'civez vous rien à m'apprendre?
— Oui , mais je n'ose encore, ma mère, répondit le jeune homme avec timidité.
— N'osez-vous encore m'entretenir de certain projet hardi que vous inspire votre cœur, et duquel, cette nuit, en me reconduisant à mon logis, m'a fait pari votre ami^ monsieur Montigny.
— Ainsi , vous savez tout , ma bonne mère? que mon cœur, qui n'a pu demeurer insensible et froid devant les charmes et les qualités de Denise, a juré de l'adorer
toute la vie et de n'avoir jamais d'autre femme qu elle pour épouse et amie ?
— En faisant €e serment, Anionin, avezvous relU'chi que cette fille est sans nom et sans fortune; aviez-vous donc oublié que vous êtes le baron de Courvaie. Tunique héritier d'une noble et riche famille dont vous avez à soutenir le nom et l'éclat, que ternirait votre union a»'-c une fille du peuple.
— Hélas ' permettez-moi , ma mère , do vous exprimer la surprise où me idongent^ en ce moment, vos paroles et votreobservation. Vous que j'ai toujours connue l'amie du peuple, de la vertu et du laienl, vous dont la bouche s'est plaint tant de fois de l'odieu. se et ridicule distinction que Tor^ueil et la
sottise ont osé établir entre des hommes, tous enfants de Dieu et sortis de la même mère. Ainsi, pour soutenir et perpétuer un injuste et orgueilleux préjugé, si vous n'étiez la meilleure des mères, vous condamneriez votre filsà une douleur perpétuelle,à des regrets cuisants, en le privant de la possession de celle qu'il adore et sanslaquelle il ne peut plus vivre ? Mais, non, je connais trop votre noble cœur, j'en connais trop la noblesse et l'indépendance, pour qu'il s arrête devant un aussi faible et ridicule obstacle que celui d'une famille et d'un nom obscurs. J'aime, ma mère, j'aime une fille, le modèle de toutes les vertus et de toutes les grâces ^ ma vie, mon bonheur, sont attachés à sa possession? enfin je meurs, si vous me refusez Denise pour femme; maintenant^ prononcez, j allends mon arrêt.
— Antonin, mon enfant, avant de rien
précipiter, au moins quelles sont ces gens et
quel est leur passé? dit la baronne avec impatience et émotion.
— Ce qu'ils sont, ma mère ? ah ! demandez-le à cette ville tout entière, et on vous répondra qu'ils sont les bienfaiteurs de l'humanité, les amis de tous ceux qu* souffrent, des génies bienfaisants, secoura blés, envoyés par Dieu sur la terre pour soulager les malheureux. Ma mère, ma tendre mère ! prenez pitié de votre fils, de son amour, de sa vie; songez qu'en lui donnant pour femme la fille la plus céleste, c'est notre bonheur et le vôtre que vous assurez ; que Denise deviendra votre fidèle compagne, une amie sincère et dé-
vouée, l'orgueil, le soutien de votre vieillesse.
Ces paroles, dites avec âme, d un ton suppliant, attendrirent la baronne, qui d'abord, pour réponse, se mit à sourire, puis à embrasser son fils.
— 0 la meilleure des mères! vous consentez enfin? s'écria Antonin, transporté de joie, en pressantles mains de la baronne, en lui rendant caresse pour caresse.
— 11 le tant bien , puisque ton bonheur est ma seule joie, répondit madame de Courvale en se levant pour aller vers la porte appeler Denise, qui accourut aussitôt.
— Venez ici, ma belle demoiselle, m'ap prendre s'il est vrai que vous auriez plaisir à devenir ma bru , à faire le bonheur de ce jeune homme , qui prétend ne pouvoir plus vivre sans vous, interrogea la baronne en enlaçant de son bras la taille svelle de la jeune fille, qui, à cette demande, devenue tremblante, et plus rouge que cerise, ne pouvait répondre, tant était grande son émotion, et qui se mit à pleurer.
— Allons ! point de crainte, chère fille . répondez : vouiez vous devenir l'épouse démon fils et ma fille bien-aimée? reprit la dame.
Enentendantun oui timide s'échapper des lèvres de Denise, Antoninfit unbond de joie sur son lit , et la baronne , avec tendresse,
pressa la jolie fille sur son sein, pour ensuite placer la naain de cette dernière dans celle de son fils, en murmurant ces mots : Soyez satisfaits et heureux , enfants , car je vous bénis !
Une heure après ces derniers incidents et comme nos trois personnages étaient encore intimement réunis, le médecin Minard rentra dans sa demeure- pour s'entendre demander sa fille en mariage par la baronne de Courvale, heureux événement qui fil tressaillir le cœur de ce père, de joie et d'orgueil.
— Oui, madame ^ c'est avec reconnaissance, avec bonheur, que je consens à cette union qui honore ma fille et moi ^ mais, loin d'atiribuer ma félicité r! ma joie à
un mouvement ambitieux veuillez ne vous en prendre qu'à l'excellence, aux bonnes qualités de monsieur votre fils, en qui j'ai su deviner un homme d'honneur, loyal et capable de faire le bonheur d'une femme, répondit Minard à la baronne, pour reprendre aussitôt en ces termes : Ennemi de toutes fraudes et de toutes surprises, je dois, madame et vous mon chrr Antonin , vous prévenir que Denise est sans fortune, que pour tout bien, son père ne possède que l'art qui le fait exister.
A ces mots, Antonin de se récrier, ainsi que sa mère , que la possession de Denise était le seul bien qu'ils enviassent l'un et l'autre, et que la plus belle dot qu'elle pouvait apporter en se mariant, la seule à laquelle ils aspirassent, était ses rares ver
lus et sa qualité do 011e d'un homme dont la probité et la bieniaisance étaient connues de tout Paris et du monde entier.
Les choses étant ainsi entendues, dans un long entretien on convint tout de suite que le mariage aurait lieu aussitôt après la convalescence d'Antonin, qui ne pouvait se prolonger au-delà d'un mois, à ce qu'assurait le docteur ; ensuite, qu'aussitôt après qu'on aurait terminé l'affaire qui avait amené la baronne et son fils à Paris, les deux jeunes époux , ainsi que madame de Courvale, partiraient pour ia lîourgogne, où Minard, quelques mois plus tard, irait les rejoindre pour ne plus se séparer d'eux.
Restait encore à s'entendre sur divers petits points; par exemple, sur ia cérémo-
— -ilil» —
nie (lu mariage, qu'on voulait Taire sans bruit et sans éclatj et déjà la baronne en disail quelques mots, lorsqu'elle fut interrompue par l'arrivée subite et inattendue de la comtesse de Ricmann, et par celle de Gobinac qui, tous deux, ayant trouvé la porte de la rue ouverte, se présentaient sans s'être fait annoncer après s'être rencontré ensemble sur la montée.
— Venez me féliciter, ma chère amie, et embrasser ma jolie brue, s'empressa de dire la baronne, en présentant Denise à la comtesse allemande qui , a ces mots , surprise et interdite , devint rouge comme un coq de bruyère , et fit quelques pas en arrière.
— Ya ! y a ! che havre combris fort pien;
vous havre donné voire consentement malgré le mésalliance.
Oui, comtesse, j'ai consenti à une union qui va faire le bonheur de mon Antonin , après avoir réfléchi que la noblesse du cœur était préférable à celle du blason.
— Ya, ya, che combrends fort pien, mais che bavre bas la même jugement que vous.
— Horreur! trahison! je suis floué, trahi , faites-vous donc adorer d'une iemme, pour qu'on vous la ravisse sans pitié ^ sandis ! cadédis •' s'écriait au même instant Gobinac furieux, en se frappant le front.
— Monsieur Gobinac , sans rancune, et en revanche, je vous invite à être mon témoin, dit Antonin , souriant à la colère du gascon.
— Que havre donc cette betite cheune hommeintéressante?interrogealacomtesse d'une voix mignarde, en ûxant un regard luxurieux et rempli d'intérêt sur Gobinac.
— Monsieur aimait Denise sans en être payé de retour, telle est l'histoire, madame la comtesse, dit en riant Minard.
— Pien , pien , che combrends ; ce cheune homme être désolé d'havre bas bour son (emme le betite dimoiselle.
Cheune homme, bas de chagrin ; che veux vous brodéger et vous marier de mon
main très avantageusement; entendezvous, cheune homme ?
— Sandis, je lé veux bien , quand cela né serait que pour punir l'ingrate qui me «
délaisse, répondit Gobinac à moitié consolé, et en couvrant la grosse et courte allemande d'un regard de convoitise.
In Maître.
Un mois après ce qu'on vient de lire plus haut , et tandis que tout se disposait pour la célébration du mariage très
prochain d'Antonin avec Denise, Gobinac^ I. 18
unjour.vètuelbrillanl comme un grand sci i^neurje chapeau à plume d'autruche passé sous le bras ei l'épée au côté . se dandinait d'un air aisé et conquérant dans une allée des Tuileries, .se rengorgeant dans sa cravaîe à i'instas d'un pélican qui digère, lorgnant les femmes sur son chemin et leur souriant d'une laçon toute agaçante, lorsqu'il fut se heur'icr dans une personne qui venait à sa rencontre , et dans laquelle il reconnu! Laridon, à son grand déplaisir, Laridon non moins élégant que lui, toujours prospère et souriant, dont notre gascon se disposait â s'éloigner après l'avoir toisé de la tête aux pieds d'un regard suprêmement dédaigneux, lorsque Laridon, s'opposant à l'intention du petit homme, lui passa subitement e( familièremeni son bras sous le sien.
— Quoi de nouveau, mon brave, depuis un siècle que nous ne nous sommes vus? interrogea Brizard.
— Je né sais autre , que lé temps mé presse. Au révoir, donc! répondit le gascon en cherchant à se débarrasser du bras de l'importun sans y réussir.
— Comment, de l'humeur, du dédain, avec un ancien ami, c'est mal, très mal, mon brave.
— Je né suis pas l'ami des gens qui m'ont fait aller et né mé rendent pas l'argent que je leur ai prêté, sandis !
— En eftét, je vous dois quelque peu, je m'en souviens.
— Douze cents livres, cadédis! que je vous ai prêtées pour vous aider à sortir d'embarras dans un temps dé débine , cadédis !
— C'est-à-dire que vous me confiâtes en qualité de mise de fonds dans la grande entreprise que je méditais alors, lesquels douze cents livres devaient vous en rapporter dix mille , intérêt monstrueux qui vous séduisit seul et vous fit, sans trop de façon, dénouer les cordons de votre bourse , que vous refusiez d'ouvrir à ma misère.
— Ehsandis ! je vous aurais donné toute ma fortune, si je vous avais écouté. Bien m'en a donc été dé vousréfuser , puisque je n'ai pas plus entendu parler dé la grande
entreprise que dé ma mise dé londs.
— Eh bien , mon brave, si pour reconquérir votre estime, il ne s'agit que de vous restituer cette bagatelle , que la chose soit ainsi.
— Vous né badinez pas^
— Pas le moins du monde.
— Ceci sérail infiniment délicat dé votre part.
— Venez donc , sans rancune , souper avec moi dans certain lieu rc^nommé, pour ensuite m accompagner jusqu'à mon logis, où je m'empresserai de vous compter vos espèces.
— Très volontiers^ mais il mé semble que nous né ferions pas mal dé commencer par la restitution.
— Non pas . car ia faim me galoppe , et j'ai hâte de satisfaire mon appétit. Cela disant, Laridon entraînait Gobinac, qu'il conduisit dans un cabaret du faubourg Saint-Germain, où, dans un petit salon, ils prirent place à table, après avoir commandé un excellent repas el demandé des vins de plusieurs espèces.
Laridon , qui avait ses raisons pour régaler aussi splendidement le gascon, qu'il savait gourmand, s'empressa de l'exciter et de le pousser à la boisson, dans l'espoir, une fois qu'il serait gris, d'avoir bon marché de sa discrétion.
Ij ne heure après^ voyant Gobinac anime et devenu bavard, ainsi qu'il le désirait, Laridon s'empressa d'entamer le chapitre des questions et des informations.
— Çà, mon brave, débuta-t-il . sauriezvous me dire pourquoi je vous retrouve aussi pimpant et aussi fier, vêtu, un jour d'œuvre enfin , mieux que le plus fringuant seigneur de la cour?
— C'est que mes moyens mé lé permettent, sandis !
— Cela va sans dire ; mais, pour être à même de faire semblable dépense en joyaux,, velours et dentelle, auriez-vous donc hérité ou pris femme millionnaire?
— Sandis ' avez-vous donc oublié mon
cher, que je possède douze cents livres dé revenu, répondit Gobinac, en accompagnant ces mots d'un malin sourire.
Et devinant à ces réponses quele gascon se tenait encore sur la réserve, Laridonne le jugeant pas assez enviné, s'empressa de l'achever par une surabondance de rasades de vin capiteux autant qu'exquis.
— Allons, allons! avoue, l'ami, qu'il est survenu quelque bonne aubaine au secours de ton maigre patrimoine , quelques centaines de mille livres qui te permettent de faire aussi fringuante figure...
A cette question, Gobinac commença à répondre par un rire malicieux.
— Sandis! i^aiidon, je né puis, mon
cher, garder plus longtemps lé sécrel avec un ami tel que toi... Écoute... é... coûte, mon chéri, et apprends que lé... lé changement que ta sagacité rémarque dans ma fortune , n'est autre que l'ouvrage dé l'amour.
— Comment' aurions-nous séduit quelque grande et généreuse dame? Oh! je t'en crois b«ien capable, séducteur !
— Cadédis ! tu as mis lé doigt dessus. Oui, mon cher, mon physique scélérat, mes brillantes qualités, ont ravi lé cœur d'une comtesse millionnaire, rien que cela! celui d'une femme qui m'adore , mé veut pour son époux et maitre et mé fait des avances sur la brillanle fortune dont elle va mé doter.
— Bravo! voilà de l'adresse, et ce qui s'appelle tirer avantage de ses qualités et de son esprit... Ah çà, qu'elle est cette comtesse dont le goût délicat et fin a fait choix de ta personne pour amant et futur époux ?
— Je né puis té lé dire, cher ami, ayant fait à cette chère comtesse dé Uicmann lé serment dé ménager sa réputation, dé cacher sa... sa faiblesse au monde entier.
— Au moins, peut-on savoir où tu as fait la rencontre de cette femme pré cieuse.
— Eh sandis! à Paris.
— Fort bien ! mais commenl , ei dans quel lieu?
— Je né lé lé dirai pas, ciier ami, cela m'étant déléndu dé par l'amour.
— Mais, autant que je puis m'en rappeler , tu devais épouser la fille du médecin Minard, dont tu te disais amoureux tou ?
— C'est juste et vrai , cadédis ! mais^ ayant préféré ma voluptueuse comtesse à cette petite Denise, qui n'a pas le sou, j'ai rétiré mon cœur à cette toute aimable que j'ai laissée libre d'épouser qui bon lui semblera, permission dontcette chère a... amie est sur le point d'user, san... sandis!
— Denise est sur le point de se marier .. dis-lu? Avec qui?
— Avec un petit baron, Antonin dé
Courvale, qui s'est épris dé ses charmes, el que la petite a empaumé tout dé suite.
— Quand doit se faire ce mariage?...
s'informa vivement Laridon avec humeur et impatience.
— Ce mariage, sandis! mais dans trois jours au plus tard, et ce qui mé flatte, est d'être prié dé la noce ainsi que ma chère comtesse.
— Que lu as eu l'esprit de faire inviter?
— Qui, en qualité d'amie intime dé la baronne dé Courvale, aVec qui elle démeure, né pouvait manquer d'être dé l;\ cérémonie .
— L'ami Minard, j'ensuis certain, est enchanté d'un semblable parti pour sa fille?
— Lé docteur? je lé crois bien; il s'en frotte les mains , lé gaillard '
— Tonnerre ! qu'il ne se réjouisse pas trop, cai il ne tiendrait peut-être qu'à moi quesajcie se changeât en deuil et en tristesse, s'écria Laridon, en frappant du poing sur la table, avec rage et colère.
— Hein ? que dis-tu , cher ami ? interrogea GobinaCj entièrement ivre et en portant son verre à sa bouche.
— Je dis que Minard est un ami perûde, qui m'a jadis refusé sa fille dont j'étais amoureux fou.
— A ta santé ' ô ma divine comtesse, suave et délicieuse amie! s'écriait Gobinac en cet instant, tout en levant les yeux et son verre.
— Tu as raison, gascon, à la santé de ta comtesse , avec laquelle je brûle de faire connaissance, et vive la joie !
Comme ce dernier terminait ces mots , et qu'il trinquait avec Gobinac , plusieurs personnages, à la mise élégante, hommes rieurs et bruyants, entrèrent dans le petit salon, où, apercevant Laridon , ils vinrent lui presser la main tour à tour.
— Que venez-vous faire ici, mauvais sujets? s'informa gaiement Laridon
— Faire bonne chère, à ton exemple, pour de là nous rendre, en ta compagnie, s'il te plaît d'être des nôtres, chez un gros chanoine de Notre- Dame^ où nous devons faire ce soir un jeu d'enier.
— Un jeu d'enfer ? Çà me va, j'en suis, répondit Laridon à celui qui venait de lui faire la proposition.
— Çà, Brizard, dis-nous quel est cet espèce d'ïroquois avec lequel tu as dîné , et qui , en ce moment, te dort impoliment au nez?
— Un pauvre être que je viens de griser, dans l'intention de le fairejaser et d'apprendre de lui des choses qu'il m'importe de connaître ; enfin, un imbécile à qui j'es-
père ravir sa maîtresse , femme des plus riches et des plus généreuses . dit-il.
— Cet homme est-il beau joueur? s'informa l'un des nouveaux venus.
— C'est un ladre et un sot, indigne de votre attention.
— Alors, qu'il dorme en paix, tandis que nous allons souper gaiement et lestement surtout , car la fortune est là-bas qui nous attend chez notre riche chanoine.
— Messieurs , ne trouveriez-vous pas juste que ce soit ce gascon qui me régalât? interrogea Laridon, au même instant où ses amis finissaient de souper.
— Excessivement juslc, et en compensalion de l'ennui qu'a dû l'occasionner la société d'un semblable convive.
Encouragé de la sorte, Laiidon ne se ïit donc aucun scrupule de proflter du profond sommeil dans lequel l'ivresse plongeait le malheureux Gobinac pour fouiller effrontément dans la poche de ce dernier et lui ravir sa bourse qu'il ne lui rendit qu'après y avoir puisé de quoi payer grassement l'écot et en avoir en sus soustrait quelques louis qu'il glissa dans sa propre poche, cela au grand conlenlement des témoins de cette basse et ignoble action.
Quelques instants encore et toute la bande abandonnait notre gascon qui ronflait à cœur joie, pour se précipiter dans des ca-
rosses et rouler ensuite vers la Cité et la 1. 19
rue de ia Colombe, où demeurait le sainl chanoine en question.
I.a neuvième heure de la nuit sonnait à Notre-Dame, lorsque nos gens prirent place au tapis-vert ^ et la troisième après minuit se faisait entendre, lorsqu'après une séance de six heures^ et avoir, durant tout ce temps , lutté contre une chance fatale, Laridon, ayant perdu au jeu jusqu'au dernier louis d'or qu'il possédait et tous ceux qu'il avait emprunté à ses collègues, se retira de fort mauvaise humeur de chez l'homme d'église, pour s'élancer seul et de pied dans les sombres rues du quartier de la Cité.
Notre homme , la main placée sur la garde de son épée, descendait d'un pas rapide et à travers les ténèbres la rue de
la Colombe pour gagner le quai de la Seine, lorsqu'un homme, le visage masqué de noir, coiffé d'un large chapeau et couvert d'un petit manteau , déboucha d'une rue pour fondre sur lui impétueusement, le poignarda la main.
— Halle-là, misérable! et une autre fois fais en sorte que ton ombre ne trahisse pas ton approche , s'écrie, Laridon en faisant un bond en arrière afin d'éviter le coup qui menaçait sa vie^ et tirant son épée pour en frapper lui-même l'assasin, lequel, voyanl son coup manqué, essaie de s'enfuir, mais que Laridon frappe et perce dans le dos un peu au-dessous de l'épaule.
Le brigand pousse un horrible cri arra
dié par la douleur et roule sur le pavé, en laissant échapper son poignard, dont s'empare aussitôt Laridon, danslintenlion de le frapper de nouveau; mais s'arrêtant :
— Avant de t'envoyer au diable qui te réclame, dit-il, soyons un peu tes traits, misérable:
Cela disant, Laridon , penché sur l'assassin , veut arracher le masque , mais ce dernier rappelant ses forces, le saisit et le
renverse, alors, tous deux de rouler, de lutter corps à corps, et da(ïis ce combat acharné , Laridon, après avoir arraché le masque de son ennemi avec ses dénis, de reconnaître avec effroi et surprise le docteur Minard, dans l'assassin qui en voulait à ses jours, dans celui qui , atfaibli par la
perte du sang qui s'échappait de sa blessure, finit par lâcher prise et s'évanouir.
— Ah ! ah ! je comprends maintenant ; les assassins de la Cité, celte clicntelle, cette haute réputation et cette aisance, tout cela acquis en peu de temps. Pas bête ! pas bête du tout ! le gaillard avait ma foi retenu ces paroles . plutôt que d'endurer la misère, je préférerais assommer les gens à leur passage, afin de les guérir après. Allons, allons, il a su mettre mes conseils en pratique.
Et cela dit, Laridon partit d'un éclat de rire infernal pour murmurer ensuite '.
— Heureuse découverte! Le moven
maintenant de pouvoir refuser quelque chose au possesseur d'un secret de celte importance , à celui qui est devenu votre
maître, seigneur Minard , maître de votre honneur et de votre vie... Denise, désormais à moi ta possession, à moi tes charmes, à moi la fortune !
Ayant dit ainsi, Laridon s'éloigna de Minard pour se diriger vers la demeure de ce dernier, et aller frapper à coup redoublé sur la porte, bruit qui, en troublant le silence de la nuit, éveilla Denise en sursaut.
La jeune fille, pensant que ce ne pouvait être que l'envoyé d'un malade qui venait réclamer les soins de son père, et n'entendant pas ce dernier répondre aux coups qui ne cessaient de se faire entendre, prit le parti do se jeter en bas du lit, de se couvrir
à la liàle et d'ouvrir une croisée pour s'informer de la cause de ce bruit. ^
— Envoyez au plus tôt ramasser votre père qu'on trouvera blessé et noyé dans son sang, ici près, rue de la Colombe, fit entendre Laridon, en réponse à la demande de la jeune fille et en déguisant sa voix, pour ensuite s'éloigner à grands pas, sans pitié pour le cri de désespoir qui venait de s'échapper du sein de la pauvre Denise.
Cinq semaines après cette dernière aventure, Minard, rétabli, de sa blessure dont il avait accusé un assassin , devenu sombre, soucieux et craintif, frissonnant, devenant pâle et tremblant chaque fois qu'il entendait sonner ou frapper à sa porte, chaque fois qu'un visage inconnu se pré-
sentait dans sa domeure, n'en pressait pas moins très activement les préparatifs du mariage de sa fille, lequel mariage devait avoir lieu sous deux jours.
Antonin, entièrement rétabli et plus amoureux que jamais^ impatient de réaliser son bonheur , secondait le père de Denise de tout son pouvoir.
La baronne de Courvale, de son côté, aidée par la comtesse de Ricmann, courait les boutiques, les magasins, pressait les ouvrières chargées de la confection de la toilette de ia mariée; et cette dernière, heureuse, reconnaissante de tout ce qu'on faisait pour elle, de la tendre sollicitude dont ientouraicnt la mère et le fils, pleurait de joie, de bonheur et d'amour.
Une seule chose tourmentait les deux amants, ce n'était autre que la disparition de Montigny, en l'absence de qui ils allaient s'unir, Montigny qu'ils n'avaient pas revu, dont Antonin s'était enquêté pour apprendre seulement que le jeune mousquetaire n'avait pas reparu à son domicile depuis six semaines, et qu'on le cherchait en vain depuis ce temps.
Il se leva enfin, ce jour attendu avec tant d'impatience et qui devait éclairer le plus doux hymen. Denise, magnifiquement parée, semblable à la mère du Christ, dont elle avait la pudeur, la modestie et la beauté ^ Denise, ornée de la couronne et du bouquet virginal, allait maccher à l'autel ; Antonin, radieux et impatient, entouré de sa mère, de plusieurs de ses amis, al
tendait le signal du départ pour l'église,
lequel signal allait|donnerMinard, lorsque
vint à s'ouvrir la porte de la salle-basse où
tout le monde était réuni en ce moment,
pour donner entrée à Laridon, lequel, la tète haute, le regardfier et hardi, s'en vint
droit à Minard le sommer de lui accorder
un instant d'entretien particulier.
— Impossible en ce moment, s'empressa de répondre le médecin, pâle, tremblant et altéré, en fixant sur Laridon un regard où se peignait l'effroi.
— A l'instant même; il le faut, il le faut absolument; vous entendez, maître? répliqua Brizardd'un ton absolu.
=— Venez donc alors , répondit Minard
en quittant précipitamment la salle, suivi do Laridon.
lai'iage.
Minard, après avoir introduit Laridon dans une chambre haute de la maison où il l'avait conduit, en avoir fermé la porte, se retourna vers ce dernier, qui, debout et
ferme au milieu de la pièce, souriait à son effroi.
— Maintenant que me veux-tu? parle, lui dit-il, en affectant une fermeté, un calme qui étaient loin de son cœur.
— D'abord mMnformer de l'état de ta santé, qui me paraît assez satisfaisante en dépit de certaine blessure dont toi et moi avons connaissance.
— De grâce, cesse ce badinage et hâtetoi de m'expliquer le sujet qui t'amène ici, hâte-toi, te dis-je, car tu sais qu'on m'attend en bas...
— Oui, pour conduire à l'autel ta Olle que tu maries aujourd'hui, je sais cela ;
mais ce que tu ignores et qui va te surprendre, mon cher Minard, est que je viens une seconde fois te demander, pour mon compte, la main de cette même fille^ celle de Denise, car à ce prix seul, je consens à oublier ce qui s'est passé entre nous il y a six semaines, à me taire, à ne point envoyer à la potence l'assassin de la Cité , l'humanitaire et vertueux médecin Minard, termine Laridon d'une voix ferme et en fixant sur le docteur un regard dur et satanique.
— Misérable! de s'écrier Minard ^ pâle et frémissant, pour se précipiter sur Laridon.
— Du calme , du calme, ou tu es perdu, Minard, répond Laridon, en repoussant le
médecin. Ne vas pas croire que je sois venu seul ici; en bas^ à la porte, une escouade d'exempts n'attend qu'un signe, un cri de ma personne pour venir à mon aide ; mieux encore , qu'une demi-heure se passe sans que ces suppôts de justice ne m'aient vu sortir d'ici , et ils envahissent ta demeure pour faire main-basse sur tous ceux qu'ils y trouveront. Telles sont les sûretés et précautions que j'ai jugé nécessaire de prendre, avant d'entrer dans le repaire d'un assassin. Or, donc, pas de violence ni de bruit, et, en bons camarades, arrangeons nos petites affaires à l'amiable et en silence. Je te répéterai donc, Minard, que je suis amoureux de ta fille, que je la veux pour femme, qu'il me la faut absolument-
— Et moi, je te la refuse !
— Tu me la refuses, fou ! Mais refléchistu bien à toutes les conséquences que peut amener un refus aussi imprudent qu'audacieux ? Songes -tu que ta vie, ton honneur, celui deDenise,sontentre mes mains etqu ils dépendent de ma discrétion ^ que d'un mol je puis te faire jeter aujourd'hui dans un cachot pour y attendre une mort inévitable? Dis-moi alors ce que deviendra le mariage de ta fille , ce que pensera de toi et d'elle la riche famille à laquelle tu te disposais à l'unir ? En coquin maladroit , puisque lu t'es laissé prendre, crois moi, cède à la nécessité , donne-moi Denise , et, de retour chez moi, je m'empresserai de déchirer, d'anéantir la dénonciation que je me propose d'adresser à monsieur le lieutenant de police.
- sm —
— Te donner ma fille, à loi, mon Dieu î mais c'est impossible ! s'écria Minard désespéré, pour reprendre ensuite et d'un ton suppliant : Laridon , par grâce ! gardetoi d'arracher ce cher entant à son amour, au bonheur, à la félicite qui l'attendent; garde-toi de faire le malheur de deux familles pour satisfaire un caprice passager. Laridon, pitié pour elle, pitié pour moi ! Et disant ainsi , Minard fléchissait le genou devant l'homme qui souriait à son désespoir d'un sourire infernal.
— (^à, mon cher, d'où naît cette répulsion pour l'alliance que je te propose , et voyons, dans cette affaire, lequel de nous deux a te plus à y gagner ou à y perdre : Qui os-lu, toi que je veux bien accepter pour beau-père? un atîreux hypocrite, un lâche
assassin dont les crimes nocturnes jettent , depuis plusieurs mois, l'effroi dans la ville et le désespoir dans les familles; un homme que l'échafaud réclame et duquel les enfants et les alliés nepeuvent attendre que honte et infamie, tel est l'avantage réservé un jour a celui qui deviendra ton gendre aussi bien qu'à ta fille ; héritage de sang devant lequel j'ai le courage de ne point reculer, en ma qualité d'homme exempt de préjugé et de tête forte. Quant à toi, en te rendant prudemment à mes désirs, réfléchis que l'impunité t'est acquise, que dans un gendre en bon chemin de fortune, ami des grands et bien en cour, tu t'assures un prolecteur et pour ta fille un mari adroit, spirituel, généreux, qui rendra la chère petite la plus heureuse des femmes. Or, tu vois que tous les avantages sont pour loi . tan-
(lis que moi, je n'ai que honte et malédiction à espérer d'une aussi funeste union.
— Ainsi, si je repousse ta demande dans l'intérêt et le bonheur de ma fille, je n'ai nulle grâce à attendre de toi , et sans pitié tu coures me dénoncer?
— Sans plus tarder nisanshésiter le moins du monde, répond iroidement Laridon.
— Et sans remords, lu consens , afin de te l'approprier, d'arracher Denise au seul homme qu'elle aime, dont elle est heureuse et fière en ce moment de devenir l'épouse ?
— Comme tu le dis, sans remords ^ elfet naturel de la passion forte et brûlante que
je ressens pour ladite Jeune fille que je préfère voii dans mes bras, à la savoir en la possession d'un rival heureux.
— El cependant, elle ne t'aime pas, elle ne pourra jamais aimer l'homme assez cruel pour l'avoir ravie à ses seules amours, à une union fortunée, honorable!... Au nom du ciel. Laridon ' renonces à ton projet, renonces à la possession d'une femme dont lu ne pourrais recueillir que les larmes et la haine. C'est à genoux que je te demande de ne pas faire le malheur de ma fille, de l'enfant adorée qui fait ma joie et mon seul bien. Laridon! laridon ! juge si jel'aime, celle chère fille, puisque pour elle, pour soulager sa misère, pour rendre sa vie moins laborieuse, et pouvoir la soustraire au travail pénible qui
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minait sa santé , je me suis décidé à mettre en pratique tes funestes conseils, à devenir le bourreau de mes semblables,à les frapper la nuit au passage et sans pitié, afin de leur vendre mes soins et de chasser de mon toît la misère, aux dépens de mon honneur et peut-être de ma vie.
— L'invention n'était certes ni mauvaise, ni maladroite ^ seulement, une lois bien enclienté, il fallait cesser ce genre d'exploitation et surtout ne pas t'y laisser prendre; ce qui t'est arrivé la nuit que le malheur voulût que tu t'en prisses à moi.
— Ah ! garde-toi de m'en vouloir ; car, de par le ciel et l'enfer, je jure que ce n'était point tes jours que j'attaquais, et qu'après t'avoir reconnu je me serais éloi-
gné sans frapper , si loi-même n'avais pris l'offensive.
— Bien ! bien ' je ne t'en veux nullement; et la preuve, c'est que pour la troisième fois je le demande la main de ta fille.
— Quoi, encore ! mais, démon infernal, tu sais bien que je ne puis en disposer!... Tiens, écoute! ils m'appellent en bas; ils sont impatients de marcher à l'autel, et toi seul retarde leur bonheur !... Laridon, pitié pour moi , pi lié pour ces enfants; s'écrie Minard, en se traînant aux pieds de son ennemi.
-^ Au diable l'imbécile et ses jérémiades! répond Laridon en repoussant Mi-
nard ^ je veux ta fille ! il me la faut absolument ■ Or, écoute mes volontés : Sous un prétexte quelconque tu vas ajourner à demain le mariage pour lequel on te réclame en ce moment , et ce soir, lorsque la onzième heure aura sonné à Notre-Dame, loi et Denise , vous vous rendrez sur le quai des orfèvres, où vous trouverez mes gens et une chaise de poste, tout cela à vos ordres et pour vous conduire à Passy, où je serai a vous attendre, où un prêtre qui m'est dévoué prononcera mon union avec la fille. A ce prix mon silence et ta vie, sinon la prison et la mort; choisis! termine Laridon, avec froideur et cruauté.
— La mort, hélas! je ne crains celle dont tu me menaces, homme implacable, que parce qu'elle couvrirait ma fille d'ignomi-
nie, qu'elle la ferait mourir de honte et de douleur.... Laridon, tel est donc ton dernier mot et ta dernière volonté? reprend Minard toujours à genoux, les yeux mouillés de larmes, et affaissé sous le poids de la douleur.
— Oui, mon dernier mot, et surtout fais en sorte de ne pas l'oublier, docteur Minard.
Cela dit, Laridon se dirigeait vers la porte.
— Oh non ! non • cela ne se peut pas ; écoutes-moi, mon ami, mon bon et cher camarade^ un mot encore, un seul, par pitié' s'écria alors Minard, hors de lui et dansle paroxisme du désespoir, en s'atla-
chant après Laridon pour l'empêcher de partir.
— De la pitié pour toi ! dis-donc du dégoût, car tel est le seul sentiment que tu m'inspires en te voyant ainsi te veautrer dans la poussière, et ramper à mes pieds.
Ayant dit, et par une brusque secousse s'élant débarrassé de l'étreinte de Minard, Laridon s'échappa de la chambre en jetant au malheureux père ces derniers mots^ qui pour lui étaient un ordre •
— Ace soir •
A peine resté seul, Minard, sulToqué par la douleur et la rage, tarda peu à perdre entièrement connaissance, et depuis une demi-heure il était élcndusans vie surle
plancher, lorsque, inquiétée par sa longue absence^ Denise, accompagnée d'Antonin, se décida à venir le trouver , après avoir vu d'une fenêtre Laridon quitUT leur demeure.
Après être entrée dans la chambre dont elle avait trouvé la porte entr'ouverle, la jeune fille, voyant son père étendu sur le parquet et ne donnant aucun signe de vie, poussa un cri affreux et se précipita sur lui, glacée d'effroi et de douleur.
— 11 vit, ma chère Denise, calmez ce désespoir affreux ^ n'ayez aucune crainte, ce n'est qu'une indisposition, disait Antonio, en soulevant Minard pour ensuite aller le déposer sur un siège.
— sir» —
— Du secours ! du secours' s'écriait Denise, la lète perdue.
Et à ce cri de détresse, tout le monde d'accourir inquiet et palpitant.
Tandis que chacun s'empressait autour du médecin pour rappeler ses sens, Denise, les mains jointes, les yeux levés au ciel, s écriait douloureusement :
~ Mon Dieuî d'où vient cette indisposition? qu'a donc t'ait ce vilain homme à mon pauvre père pour l'avoir mis en cet état? 0 mon Dieu ' quelque malheur nous menacerait-il aujourd'hui ?
Un instant encore et Minard revenant à la vie, ouvrait la paupière.
— Serail-ce un songe aiïreux?...» Oh!
non! non! car avec l'existence revient l'affreuse réalité, se mit à murmurer le médecin, en portant un regard douloureux sur tous ceux qui l'entouraient.
— Mon père, mon bon père ! que vous est-il arrivé? pourquoi cette subite indisposition ? demandait Denise avec une tendre inquiétude, en pressant la main de Minard.
— Parlez, monsieur, rassurez-nous : cet homme vous aurait-il fait violence? si cela était, le misérable ne périrait que de ma main, dit à son tour Antonin , non moins alarmé et non moins peiné que Denise.
— Bour sûr , il havre eu quelque chose
avec ce homme; car che havre entendu barler peaucoup dans ce chambre, dit la comtes&e de Ricmann.
— Eh bien : oui ,une vive altercation a, en effet, eu lieu entre ce Laridon et moi ; mais ce différent ne devant avoir aucune suite, je vous engage . mes amis, à oublier ce moment d'orage , fit entendre Minard.
— Et à partir, au plus vite, faire bénir l'union de ces deux enfants que le ministre de Dieu attend à l'autel.
Ces paroles de madame de Courvale sont un coup de foudre pour Minard qui, dissimulant sa vive émotion et forcé d'appeler la feinte à son aide, joue la défaillance et d'une voix faible demande à ce
que le mariagodesjeunes gens soit ajourne au lendemain, ne se sentant pas le courage ni la force de se rendre en ce moment à l'église.
Malgré le regret qu'occasionnait ce retard, chacun s'empressa de se rendre au vœu du médecin qui, soutenu par Antonin et sa fille , fut conduit à sa chambre, où, ayant manifesté le désir de prendre un instant de repos et de selivrer au sommeil, il congédia tout le monde, même Denise qui voulait veiller sur lui.
Chaqueinvité, victime de cette déception, s'en retourna donc chez lui, excepté Antonin et sa mère qui, ne pouvant se décider à quitter la jeune fille devenue tout-àcoup inquiète et pensive, restèrent avec elle le reste du jour.
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