‹ Le médecin de la citéChapitre 3 sur 4 · IS-I · texte numérisé non relu

IS-I

prenez-moi ce que je puis espérer, hâlezvous de rompre un silence qui m'eftYaie.

— Hélas! ne vous ai-je pas dit déjà, monsieur, que la fille du médecin Minard ne pouvait, ni ne devait prétendre à une alliance aussi honorable que la vôtre.

— Et moi, fille du ciel , je t'ai répondu que je te préférais, sans titre.^ sans fortune, à la fille d'un roi ^ parce que, avec toi pour amie, pour épouse et compagne, toutes les félicités de la terre me seront acquises, parce que je l'aime, je t'admire, je t'honore, ma Denise ! Parle ! oh ! parle, veux-tu que je vive heureux du bonheur de te posséder ? Préfères4u que loin de toi, sans toi, uîa vie étiolée, malheureuse, aille s'éloindre tristemenl? Prononce mon arrêt.

Denise, car je l'attends en tremblant.

En disant ainsi, Anlonin, après avoir al tiré la jeune fille à lui, s'était emparé de ses mains, qu'elle lui abandonnait et qu'il mouillait de ses larmes brûlantes.

— Mon Dieu ! qu'exigez vous, monsieur ? Un aveu au-dessus de mes forces... Mais, votre mère, riche et puissante dame , consentirait-elle à une union aussi disproportionnée, à une pareille mésalliance ^ Réfléchissez, oh ! réfléchissez !

— Ma mère, Denise, ma mère ! mais elle ne veut que mon bonheur , et lorsqu'elle vous connaîtra, ce sera elle à son tour qui vous suppliera d'avoir pitié de son fils et dr combler mes va^ux Denise, Denise,

— inédites, maintenant, voulez- vous devenir ma femme?

— Parlez à mon père, monsieur, sa volonté sera la mienne, murmura la jolie fille en réponse, d'une voix timide et les yeux baissés.

— Ce soi r, ce soi r même, Denise ; mais pas avant que votre bouche divine ne m'ait assuré que votre cœur agira sans contrainte en obéissant à la voix d'un père et en comblant mes plus doux vœux.

— Parlez à mon père, vous dis-je, et s'il consent à ce que celte union s'accomplisse, eh bien !... j'obéirai, je m'estimerai honorée et heureuse.

— Denise, cher Denise, je suis au comble du bonheur : s'écria Antonin, ivre d'amour et de joie, en couvrant les mains de la jeune fille des plus tendres caresses; Denise, qui^ émue et non moins heureuse et aimante, se laissa tomber sur le sein du jeune homme qui l'attirait à lui pour cueillir un baiser sur ses lèvres rosées, baiser délicieux, irrésistible, qui, dans tout l'être de Denise, fit circuler une volupté, un trouble inexprimable.

Le transport des deux amants ne tarda pas à être troublé par l'arrivée malencontreuse de Gobinac qui, après avoir agité la cloche, se vit ouvrir la porte par un incon

nu, c'est-à-dire par Montigny qui, désireux (le ne pas iroubler le tête-à-tête d' Antonin <'l do Denise, s'était empressé d'aller luimême recevoir le visiteur.

— Que désirez-vous, mon cher ? s'informa le mousquetaire au petit tout laid, à la mine hébétée, qui l'examinait avec surprise.

— Sandis ! ce que je veux, c'est d'entrer et dé voir mes intimes.

— Qu'est-ce que vos intimes , mon cher?

— Mes intimes! Capédious' qu'est-ce que cela vous régarde? dit Gobinac d'un petit air rageur, en essayant de forcer le passage, mais dont Monligny contint l'ardeur en le saisissant par le collet pour le repousser dehors.

— Sandis ! vous déchirez mon frac, faites donc attention !

— Encore une fois, qui demandez-vous ici, gascon du diable?

— Mais, je demande la belle Denise, ma iulure, à qui je viens, comme dé coutume, iaire ma cour, en plus, saluer mon futur beau-père dans la personne dé monsieur Minard.

— C'est différent ; alors, vous n'entrerez pas.

— Comment! je n'entrerai pas! cadédis! prenez garde dé m'échauffer les oreilles, mon cher monsieur, car je mé nomme Gobinac, surnommé la mauvaise tète.

— Seriez-vous Satan en personne, que vous n'entreriez pas en ce moment, maître Gobinac.

— IW —

— Mais, encore, la raison, sandis ?

— Parce que le docteur Minard étant sorti, il ne serait pas convenable que vous en contassiez à sa fille durant son absence.

— Eh ! sandis ! cela m'arrive tous les jours, en qualité dé prétendu dé la belle fille que je vais épouser ^ cela avec la permission du papa.

— Âh ! ah ' c'est donc une chose convenue?

— Certes' des plus convenues, sandis!

— Depuis quand ?

— Ah çà, mais, est-ce que cela vous ré-

garde, cadédis^ Dé quel droit mé faitesvous ces questions, et qui êles-vous? interrogea Gobinac à bout de patience et d'un ton décidé.

— Je suis l'ami du futur époux de la belle Denise.

— Vous ! par exemple! je né vous connais pas; or, vous né pouvez donc pas être mon ami, sandis !

— Cependant, la chose est telle que j'ai l'honneur de vous le dire.

— Cadédis - vous en avez ment. . .

— Chut! n'achevez-pas î

— Je voulais dire que vous êtes un effronté ment

— Silence! interrompit de nouveau Montigjny, en portant la main à son épée, d'un air menaçant.

— Enfln , que vous né savez ce que vous dites.

— Je vous demande bien pardon.

— Et moi, je vous soutiens ié contraire, sandis !

— De quoi ?

— Comment : dé quoi ; vous moquezvous dé moi, capédious?

Non!

— Si!

— Non '

— \h ça, mais, vous mé faites perdre la tête, parole d'honneur! s'écria Gobinac furieux, en frappant du pied le seuil de la porte où ce colloque avait lieu.

Heureusement, pour le pauvre gascon, que l'apparition de Denise vint mettre fin à la mystification que lui faisait endurer le plaisant et malin Montigny , depuis un quart d'heure, dans la seule intention de prolonger l'entretien d'Antonin avec Denise.

La jolie fille, après s'être arrachée des l>rascleson amant, accourait, rmue, tremblante cl honteuse, s'informer de la cause du bruit qui, en parvenant jusqu'à elle, venait de la soustraire au dangereux enivrement où, malgré elle, l'avaient entrainée les tendres discours et les caresses d'Antonin.

— Eh sandis ! arrivez donc , madémoi selle Denise, dire à ce monsieur qui je suis et lui intimer l'ordre dé laisser entrer votre heureux prétendu, s'écria le gascon du plus loin qu'il aperçut Denise, que sa

présence venait de faire rougir encore plus.

— Soyez toujours le bien venu, monsieur Gobinac, répondit Denise.

— Du moment qu'il m'est prouvé que monsieur est un intime de la famille , je consens à lui ouvrir le passage, dit Monligny en se rangeant de côté pour laisser entrer le gascon , qui , furieux, passa devant lui la tête haute, le regard dédaigneux el fièrjj pour suivre Denise jusqu'à la sallebasse, où le mousquetaire, souriant à la colère de Gobinac, entra derrière lui.

— Qu*avez-vous , monsieur Gobinac , vous paraissez peu content, s'informa la jeune ûUe, en voyant la mine renfrognée du petit homme.

J'ai que je suis furieux , que dépuis ce matin, je n'éprouve que d'affreuses contrariétés, capédious' Tenez, régardez mon frac ; eh bien ! ce sont les pieds des chévau?.

d un Taquin qui l'ont ainsi pulvérisé et souillé dé boue.

— En vérité! exclama Denise.

— Comme j'ai l'honneur dé vous lédire.

Mais, devinez à qui appartiennent ces coursiers qui ont failli mé donner la mort?...

— Je ne saurai, répond la jeune fille.

— A ce pendard dé Laridon, à ce gueux enrichi, qui, pour achever l'œuvre , m'a envoyé faire une fonction dé quatre heures dans l'antichambre d'un grand seigneur, lé comte d'Argenson, que j'ai attendu, et qui, à son rétour, m'a fait jeter impoliment à la porte par ses valets.

A cet aveudcGobiuac, Montigny de partir d'un grand éclat de rire au nez du gascon.

— Sandis ! la chose est donc bien plaisante, pour exciter ainsi votre hilarité? reprit Gobinac d'un ton colère.

— Excessivement plaisante, mon cher, vu que, tandis que vous vous morfondiez à attendre le comte, ce seigneur était ici, en compagnie du dit Laridon, en train d'en conter à mademoiselle.

Comme le mousquetaire terminai! ces mots, à la grande stupéfaction de Gobinac, la porte de la salle s'ouvrit pour donner entrée à Minard, dans les bras duquel cou

rut s'élancer sa fille pour en recevoir un baiser.

— Qui ai-je l'honneur de saluer, monsieur? s'informa aussitôt le médecin, en s'adressnt au mousquetaire.

— Anatole Montigny , monsieur , l'ami intime d'Antonin de Courvale.

— A ce titre, soyez le bien-venu chez moi, monsieur, dit Minard, en saluant de nouveau le jeune homme.

— Qu'avez-vous , mon père, votre front parait soucieux? s'informa Denise, inquiétée.

— J'ai que je suis furieux d'avoir été la

dupe d'uu mauvais plaisant, el d'avoii lait un voyage inutile.

— Comment ! cette duchesse ?. . .

— Elle se porte mieux que nous, et ne m'ayant jamais fait demander, celle dame a refusé de me recevoir . répond Minard à Denise.

— Cependant, cette lettre que vous avez reçue...

— N'était autre qu'une mystiflcalion.

— Dé ce gueusard dé Laridon . qui a employé ce moyen pour vous éloigner dé chez vous, afin, dans votre absence et la mienne, sandis! de pouvoir y introduire un séducteur.

— Corbleu! se pourrait-il? s'écria Mina rd.

Et sur ce , afin de bien le convaincre , Montigny s'empressa d'instruire le médecin de la venue du comte d'Argenson, de celle de Brizard, et de lui raconter tout ce qui s'était passé; récit qui alluma la fureur

dans le cœur de Minard, qui jura de châtier Laridon {»our son insolente conduite.

— Sandis ! et moi aussi, je veux rosser lé drôle pour lui apprendre une autre fois à mieux respecter ma vertueuse future. En tout cas, ceci, cher beau-père, vous démontre combien il est important dé presser mon mariage avec votre aimable fille,

et dé lui assurer un protecteur dans son mari.

— Vous avez raison , Gobinac , un mari qui la protège en mon absence ; décidez donc Denise afin d'en terminer au plus vite.

— Vous entendez, mademoiselle? indiquez vous-même lé jour fortuné où il mé sera permis dé devenir votre heureux époux.

Denise, au lieu de répondre, se mil à rougir et à soupirer en baissant les yeux.

— Ah ! çà, monsieurle gascon, ne voyezvous pas que votre demande, faite devant un étranger, embarrasse mademoiselle?

— Wi —

Laissez à son père le soin de l'amener à vos désirs et cessez de la tourmenter, dit Montigny.

— Sandis ! est-ce que tout cela vous régarde, jeune homme? je pense qu'au lieu dé vous môler dé nos affaires dé famille, vous feriez beaucoup mieux d'aller tenir compagnie à votre ami qui, tout seul làhaut, né doit pas s'amuser excessivement, répliqua Gobinacd'un ton raideel vexé.

— Allons, allons, moucher gascon, pas d'humeur, ne nous fâchons pas, car j'ai certaine idée que cela vous porterait malheur.

— Laissons tout cela, messieurs, el en attendant que Denise nous donne à

souper, allons voir notre cher malade.

— Souper! sandis! y pensez-vous, beaupère? voulez-vous donc qu'en mé retirant dé cette maison pour régagner mon logis , que je mé fasse assassiner?

— Le cher Gobinac a raison, il sera onze heures auparavant que nous soyonssortis de table; où je veux, docteur, faire largement connaissance avec vous, le verre à la main, les rues ne sont pas sûres, et il y a danger certain à les parcourir à une heure indue, or, partant de là, je conseille donc à tout homme prudent de rentrer chez lui sans plus tarder, d'autant plus, qu'en me rendant ici tantôt, j'ai remarqué avec effroi plusieurs figures sinistres dans les rues de la Cité, dit Montigny en fixant Gobinac,

dont le visage verdissait et pâlissait tour à tour en l'écoutant.

— Cadédis' merci dé l'avertissement, et comme voici venir la nuit, je mé hâte dé mé sauver au logis.

-^ Quoi, là peur vous fait-elle oublier que nous avons ce soir à flxer l'époque de votre mariage ? interrogea Minard , en retenant par le bras le gascon , qui, s'étant déjà emparé de son petit tricorne , se disposait à prendre le chemin de la porte.

— Démain, beau-père, démain il fera jour, cadédis ! et nous aurons lé temps de parler dé tout cela. Au révoir donc, charmante amie, encore un peu dé patience el vous serez la plus heureuse femmi' des

femmes. Cela dit, Gobinac fit un gracieux salut à Minard , à Denise , et passant raidissime devant Montigny, sans daigner le regarder , gagna la porte et la rue , où il prit ses jambes à son cou pour ne plus s'arrêter qu'à son logis.

Une heure après le départ du gascon , le médecin, sa fille et le mousquetaire soupaient gaiement ensemble autour d'une petite table placée près du lit d'Antonin , qui lui-même prenait part à la collation , d'après la permission du docteur.

Étant arrive au dessert, servi par les gracieuses mains de Denise, Montigny amena la conversation sur le mariage projeté de Denise avec Gobinac, puis demanda au docteur si, pour accomplir une sembla-

l>le union avec un homme autant dépourvu d'esprit, de capacité, de courage et de fortune, il avait, auparavant, consulté le cœur de Denise, de Denise dont, à cette question, le visage se couvrit subitement d'une vive rougeur.

— Croyez, monsieur, que j'aime trop ma chère fille , que je m'intéresse trop à son bonheur, pour vouloir contraindre en rien ses goùls et sa volonté, et ce n'est absolument qu'après l'avoir consultée et obtenu son adhésion à cette union, que j'y ai moi-même donné mon consentement.

Cependant , à vous parler avec franchise , je m'accuse d'avoir un peu influencé la volonté de la chère fille en cette circonstance, en la voyant fort peu disposée à répondre aux vœux du cher Gobinac.

— Alors, docteur,, vous me permettrez de dire que , du moment qu'il y a eu influence de votre part , ainsi que vous en convenez, votre fille n'a pu agir en pleine liberté de conscience, ce dont il est facile de se convaincre en interrogeant la chère demoiselle, fit entendre Montigny.

— Je le répète, monsieur, loin de moi la coupable pensée de jamais contraindre Denise ; mais je lui ai fait entendre combien il me serait doux de lui voir un protecteur dans un époux ^ que sans naissance, ni forlune, elle ne pouvait prétendre à un parti plus avantageux que l'ami Gobinac, qui paraît 1 aimer d'amour sincère, dont la raodiqae fortune suffira pour les placer ensemble au-dessus du besoin.

Mieux encore j'ai fait entrevoir à Denise

combien, dans notre siècle corrompu, une fille de son âge, et belle comme elle, aurait de danger à courir, de peine à surmonter la séduction dont elItL serait entourée de toutes parts , s'il plaisait au Très-Haut de me rappeler à lui, de la rendre entièrement orpheline. Denise a parfaitement compris, et, en fille prudente et sage, sans plus de contrainte, la chère petite a consenti à devenir la femme de l'honnête homme qui me demandait sa main et auquel je vais l'unir sous peu de jours.

— Halte-là! docteur, car il n'en sera rien, et j'en prends pour garant le trouble et les larmes que votre réponse fait verser en ce moment. Il n'en sera rien, vous dis-je, parce que Denise, indifférente pour l'homme que vous lui destinez, est aimée,

adorée d'un autre qu'elle estime et qui vous demande sa main aujourd'hui, dit Monligny.

— Vous me surprenez étrangement, monsieur; mais cet autre, quel est-il? demanda Minard inquiet.

— Moi, monsieur, moi, Antonin^ baron de Courvale, dont le cœur n'a pu rester insensible en présence fdes qualités de votre fille, et de sa rare beauté , moi qui, en lui donnant mon nom et ma fortune, ne se croira pas encore quitte envers elle et son père, deux êtres que j'aime, que j'estime, à qui je suis redevable de la vie, répondit Antonin vivement et avec âme, tout en fixant un tendre regard sur la pauvre Denise, honteuse, émue et tremblante.

— Certes ! monsieur le baron, voici une demande qui nous honore grandement, et à laquelle j'étais loin de m'attendre; mais, êtes-vous certain que madame votre mère daignera approuver le choix que vous faites de Denise, et pour sa bru, la fille d'un roturier sans fortune ?

— Ma mère, monsieur, ne veut , ainsi que vous, que le bonheur de son enfant, et d'avance, je vous réponds de son consentement.

— Moi de même, connaissant la dame pour la plus tendre des mères et la plus sensible, la moins orgueilleuse des baronnes et dôs femmes , dit à son tour Montïgny.

— Denise, que penses-tu de tout cela, el que dois-je répondre? interroge doucement et en souriant le médecin. Allons, ne rougis pas ainsi, calme cette vive émotion, enfant, et dicte-moi la réponse que je dois faire à l'honorable demande de monsieur Antonin, reprit Minard en voyant Denise garder le silence.

— Oh ! oui ! chère Denise, apprenez à votre père que votre cœur n'est point demeuré insensible à^l'ardeur du mien; diteslui que votre bouche charmante a daigné m'encourager dans la demande que je lui fais ce soir de votre précieuse personne, fit entendre Antonin impatient

— Alors, si les choses sont à ce point, si tout d'avance était d'accord entre vous.

je ne comprends pas, Denise, d'où vient l'hésitation et la lenteur que tu mets à répondre. Allons, parle, enfant^ veux-tu devenir la femme de monsieur de Courvale?

— Oui , si telle est votre volonté, mon père, murmura enfin la jolie fille.

— Alors, que madame votre mère joigne son consentement au vôtre, monsieur, car celui de ma fille vous répond du mien, reprit Minard, que la joie, en cet instant, suffoquait intérieurement.

— Oh! merci, merci cent fois, monsieur, s'écria Antonin , ivre d'ivresse et de bonheur, pour ajouter ensuite qu'il allait s'empresser d'écrire à sa mère et lui faire part de son amour, de ses projets

d'union, afin de hàler 1 arrivée dv celle dame à Paris.

— Surtout, camarade, aye soin de faire savoir à la mère l'accident dont tu viens d'être la victime, ce que tu lui as caché jusqu'alors, dans la crainte de l'affliger; enfin, de lui apprendre que c'est au père et aux soins de celle à qui tu désires unir ta destinée, qu'elle est redevable aujourd'hui de la vie d'un fils que, sans eux, elle n'eiit jamais revu ni embrassé.

— Oh ! sois sans crainte, Monligny, nul oubli de ma part, car le cœur et la reconnaissance seront là pour me dicter et conduire ma main.

— De grâce, monsieur, dans cet cnlhou

siasme qui vous anime cl nous honore, prenez garde de trop faire valoir, aux yeux de madame votre mère, un service qui de notre part ne fut qu'un devoir imposé par riiumanité, dit Minard d'un ton où perçait la modestie.

Et comme Ântonin se disposait à répondre , plusieurs coups frappés violemment sur la porte de la rue lui imposèrent silence et firent sortir Denise de table pour aller s'informer et ouvrir aux visiteurs.

Incidents divers.

Denise, avant d'ouvrir, jeta un regard au dehors à travers un petit guichet grillé, pour apercevoir, avec surprise deux dames arrêtées devant la porte, et accompagnées de deux valets tenant chacun une torche à la main, dont la flamme jetait une vive

elarte rougeàtrc sur les grises murailles de l'étroite rue.

— Que désirez-vous, mesdames? s'informa d'une voix douce la jeune fille.

— Entrer chez le médecin Minard, dont c'est ici la demeure, et voir monsieur Antonin de Courvale, de qui je suis la mère ; ouvrez donc vite, car mon impatience est grande, répondit une des deux dames.

A ces mots, le cœur de Denise se mit à battre violemment , un tremblement soudain s'empara de tout son être et ses jambeSj qui fléchissaient sous elle, la contraignirent de s'appuyerun instant sur la porte.

Ouvrez, de grâce ■ ouvrez vite- ayez pitir d'une pauvre mère qui vient d'ap-

prendre le danger qu'a couru son enfant et meurt d'envie de le presser sur son sein.

Celte prière, adressée d'une voix suppliante, rappelant Denise à elle, lui fit employer toute la force dont elle pouvait disposer en ce moment pour tourner la clef dans la serrure et ouvrir aux visiteuses, dans lesquelles elle s'empressa de saluer avec respect et modestie deux femmes, dont une, aux traits nobles et doux, avait le visage d'une pâleur extrême, sur lequel se peignaient l'inquiétude et la douleur, tandis que sur celui de sa compagne, petite femme grasse etreplette, régnaient de for les couleurs et l'expression de l'idiotisme.

— Donnez-vous la peine d'entrer, mesdames, et soyez les bien- venues, car votre

présence va procurer joie et bonheur à notre malade, disait Denise on roiermanl la porte, après avoir introduit les dames et leur suite.

— Mon cher fils! est-il possible, ainsi qu'on vient de me l'apprendre . que des scélérats aient voulu l'assassiner, et me priver en lui d'un bien précieux ... Où est-il, mademoiselle ? où est-il? demandait la ba ronne de Courvale, la dame aux traits nobles et beaux, tout en suivant Denise à travers l'escalier.

— Je vous conduis auprès de lui, madame, répondit la jeune fille, pour ensuite murmurer, en indiquant du doigt la portede la chambre : Là, là, madame, vous allez le trouver en compagnie de monsieur Montigny, son ami, et celle de mon père.

Cela dit et tandis que les dames s'élan^ çaient dans la chambre, Denise, se sentant prête à succomber sous le poids de la vive émotion que venait de lui occasionner l'ar rivée subite et inattendue de la mère d'Antonin, se traîna jusqu à sa chambrette, où elle tomba sur un siège, tremblante et presqu'inanimèe.

— Ma mère ! ma bonne mère 1 quelle heureuse surprise ■ enGn , je vous revois donc ; 6 bonheur • disait Antonin, en pressant dans ses bras sa mère, noyée de larmes, qui le comblait de tendres caresses.

— Pauvre enfant! blessé dangereusement, presque mourant et loin de moi, encore ! Et tu m as lait mjstère de ce malheur, de ta funeste position , imprudent' hélas •

mais lu risquais de mourir sans avoir reçu le dernier baiser de la mère el qu'elle-même mourûl de douleur sans avoir reçu le tien.

— Chère mère î j'ai voulu ménager votre sensibilité ; j'ai voulu vous éviter une vive inquiétude ; telle est la cause de mon silence. Maintenant , permettez-moi de vous présenter mon sauveur, dans le noble et généreux docteur Minard qui , après m'avoir ramassé sanglant sur le pavé de la rue et sans me connaître, m'a fait transporter dans sa demeure pour m'y prodiguer ses soins généreux et me rendre à la vie, à ma mère ; sa demeure, où sa fille, pour mieux dire, un ange de vertu et de beauté, a constamment veillé sur moi, adouci mes souffrances. 0 ma mère ! bénissez-les tous deux comme je les bénis, car je leiir suis

redevable du bonheur de pouvoir vous aimer el de vous embrasser encore.

— Mille fois merci, homme bienfaisant ; que le ciel, secondant ma vive reconnaissance, vous inonde d'autant de bonheur que je vous en suis redevable aujourd'hui ^ disposez de mon amitié, de mon crédit, de ma fortune^ et je ne croirai pas encore être quitte envers vous de tout le bien que vous avez fait au fils comme à la mère , dit la baronne à Minard qui, les yeux baissés et debout devant elle, attendait qu'elle daignât s'occuper de lui.

— Allons, docteur , acceptez toutes les louanges que vous mérite une bonne action et surtout le bien que vous veut madame la baronne, fait entendre gaiement Monligny.

— Je n'attendais pas moins, madame, de votre reconnaissance-, mais, de grâce, daignez mettre des bornes à votre générosité, en considérant que mon devoir d'honnête homme et ma qualité de médecin m'ordonnaient de me conduire ainsi que je l'ai fait. Gardez votre fortune, madame, et croyez que ma fille et moi nous estimerons bien recompensés si, pour prix de nos soins, nous avons réussi à nous rendre dignes de votre estime.

— Cette betite discours y être infiniment délicate, se mit à dire l'autre dame, restée muette jusqu'alors, en essuyant ses yeux mouillés de larmes.

— Avouez avec moi , comtesse de Ricmann, qu'il est rare de rencontrer chez le

hommes autant de désintéressement et de bienfaisance, dit la baronne en s'adressanl à la grosse et courte dame.

— Ya , car che havre jamais rencontré cela, de répondre l'allemande en soupirant et en essuyant ses yeux , véritables cascades, d'où s'échappait un torrent de grosses larmes.

— Mais votre fille , monsieur , où donc est-elle? Ne me sera-t-il permis de lui exprimer ma reconnaissance et de lui adresser mes remcrcîments? reprit la baronne, en cherchant des yeux Denise.

— Modeste, autant que bonne et belle, la chère demoiselle, afin d'échapper à vosjustes remcrcîments, madame, s'est absentée

4e celle chambre ; mais si noire docteur veut bien me le permettre, je me charge d'aller à la recherche de cette belle invisible et de vous l'amener, proposa Montigny qui, sur l'approbation de Minard, se hâta de courir à la recherche de Denise, qu'il trouva triste et pensive dans la salle-basse, où elle venait de se rendre.

— Venez donc, mademoiselle, ignorezvous que là haut', une mère à qui vous avez conservé un fils, vous demande pour vous bénir? dit le jeune homme en s'emparant de la main de la jeune fille qu'il entraîna doucement vers la chambre, où son apparition fut saluée par un vif transport d'admiration.

La baronne de Courvale, émerveillée^

s'empressa donc de venir au-devant de celte fille si belle, si suave, si modeste qui, l'œil baissé et tremblante, s'avançait vers elle, Denise enfin, qu'elle entoura de ses bras et pressa avec joie et bonheur sur son sein, pour encore lui prodiguer les plus doux baisers et les plus tendres noms.

— Mais, voyez donc, comtesse de Ricmann, la charmante créature, dit la baronne en parlant de Denise.

— Ya, y être une pien jolie bersonne, dont le vue m'havre fait tout de suite tin imbrésion profonde, dit la dame, en s'essuyant les yeux.

Tandis que sa mère s'extasiait sur la

personne de Denise, Antonin osait conce- 1 15

vt^ir iesplus douces espérances, "et avec bonheur il portait ses regards joyeux sur toutes les personnes qui l'entouraient.

Dans un long entretien, où il ne fut nullennent question de l'amour d'Antonin pour Denise , ni de projet d'union entre les deux amants, il fut convenu qu'Ântonin, de qui les blessures n'étaient pas entièrement cicatricées et qu'on ne pouvait transporter sans danger, demeurerait encore quelques jours chez Minard, où la baronne, désireuse de joindre ses soins à ceux que Denise donnait à son fils, viendrait s'installer le matin jusqu'au soir après avoir loué un appartement dans une des maisons voisines pour elle et la comtesse de Ricmann, son amie, riche veuve,

que le plaisir seul attirait à Paris.

La douzième heure de la nuit sonnait à Notre-Dame lorsque la baronne de Courvale, ayant entendu Minard ordonner le calme à son malade, consentit à se retirer pour aller elle-même goûter un repos que la fatigue lui imposait forcément. Ce fut alors que Montigny s'offrit avec empressement pour servir de cavalier aux deux dames dans le trajet qu'elles avaient à parcourir pour regagner leur auberge de la rue Saint- Jacques , où elles, devaient achever la nuit. ''' '-' ^r u,

ii'offre ayant été acceptée , le mousquetaire tenant une dame sous chaque bras et précédé des deux* valets qui, avec leurs

lorches, éclairaienl la marche, se mit en route à travers les sombres et étroites rues de la Cité, car, ici, il est utile de dire qu'à c^ttc époque! aucune ^'ue de Paris n'était

encore éclairée autrement que par des chandelles placées dans des fallots et suspendues aux fenêtres des bourgeois ^lesquels avaient grand soin d'éteindre ce luminaire à la dixième heure du soir, (heure à laquelle il était supposé que tous les honnêtes gens étaient rentrés chez eux.

— Ainsi, c'est dans une de ces lugubres ruesjque mon pauvre fils a failli perdre la vie? demanda la baronne qui plongeait ses regards effrayés subitement dans chaque rue devant laquelle ils passaient.

— Comme vous le dites, madame, et où il

serait mort sans secours et à bout de sang, si le cher docteur Minard n'était arrivé k temps pour le secourir et l'emporter sous son toît hospitalier.

— En vérité, monsieur Montigny , d'après le noble désintéressement que cet homme de bien me témoigne, je ne sais de qu'elle façon m'acquitter envers lui de l'immense service qu'il nous a rendu.

— Ché connais un moyen drés bositil^ cotre de donner paucoup d'or à cette médecin bour sa régombence, et cela, en débit de sa désintéressement, fit entendre la comtesse.

— Et moi, j'en sais un autre, mesdames, qui, en satisfaisant notre docteur au-delà

de ses voeux , ferait encore le bonheur de deux autres personnes, dit Montigny.

— Quel est-il, monsieur? expliquez-vous, de grâce, demanda vivement madame de Courvaie.

— Hum ! c'est que je n'ai point reçu mission de vous le communiquer, madame, et je pense qu'il serait mieux de laisser ce soin à votre fils, dont l'éloquence ne peut manquer son effet sur le cœur de sa bonne mère.

— Monsieur Montigny, vous m'intriguez singulièrement. Je vous en prie , quel est ce moyen tant mystérieux , que vous n'osiez vous-même m'en faire part?

-Eh bien! madame, il s'agirait, pour

vous acquitter et bien récompenser l'humanité et la vertu, de couronner le bonheur de deux amants qui s'adorent et ne peuvent plus vivre l'un sans l'autre.

— Je ne vous comprends pas encore, monsieur, dit la baronne impatiente.

— Enfin, madame, puisqu'il faut être clair, il s'agirait que vous consentissiez à l'union d'Antonin avec la belle et sage Denise, qu'il adore et dont il est aimé.

— Monsieur Montigny , ce que vous m'aprenez-là m'afflige et me surprend à bon droit. Mon fils, amoureux de la fille d'un médecin... Impossible! une pareille union n« peut s'accomplir.

— Imbossible! imbossible! celle mariage y serait une ébouvanlable mésaillance, une honle élernelle bour la noble famille des Courvale , s'empressa d'observer la comtesse allemande.

— Cependant , mesdames , veuillez remarquer que l'art du médecin est un noble métier, que Denise n'est autre qu'un ange envoyé sur la terre pour y donner l'exemple de toutes les vertus et faire le bonheur de celui qui la possédera pour femme, reprend le mousquetaire.^

— Pien ! pien ! mais tout cela n'embèche bas ce fille d'abbardenir à la iy)lure, et che havre en horreur cette canaille, dit la comtesse.

Ainsi, madame , celte alliance vous

semble impossible ? reprend Monligny, en voyant la baronne, devenue pensive, gardant le silence.

j , — Demain, monsieur, je m'en expliquerai avec mon fils , répondit la dame d'un ton sévère en retirant son bras^ de dessous celui du mousquetaire, car, alors, ils venaient d'atteindre la porte de l'auberge, où, après avoir humblement salué les dames, Montigny se retira suivi des deux valets, à qui leurs maîtresses venaient de donner l'ordre d'accompagner le jeune homme jusqu'au-delà des ponts.

— Bien I très bien ! vous pouvez vous en retourner, mes amis, car il n'y a ici aucun danger à courir, se mit à dire Montigny, après. avoir traversé le pont de Notre-

Dame, et en s'adressant aux valets, qu'il acheva de congédier, après les avoir grassement récompensés de leur peine.

Notre jeune homme, resté seul, se mil alors à cheminer, pensifet d'un pas rapide, le long des quais afln de gagner la rue St- Antoine, puis la Place-Royale, qu'il atteignit sans encombre, et delà la porte de sa demeure, où, en arrivant, il se vit entourer subitement par plusieurs hommes qui, au nom du roi, le sommèrent impérativement de les suivre à la Bastille.

— A la Bastille ? Tudieu '. et en vertu de quoi? répliqua le jeune homme, mécontent et surpris.

— De celte lettre de cachet répondit le

~ 235 — chef (les exempts en montrant un papier.

— Marchons donc, messieurs, puisqu'il en est ainsi, mais le diable m'emporte, si je puis deviner ce qui me vaut cette gratitude de la part de Sa Majesté.

Comme de la rue du Pas-de-la-Mule à la Bastille il n'y avait que quelques pas à franchir , cinq minutes après son arrestation, Anatole Montigny vit les portes de la prison s'ouvrir pour se refermer aussitôt sur lui.

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