CHAPITRE XVI
de l’éducation des enfants.
De la bonté céleste un rayon éternel Semble se réfléchir dans le cœur maternel,
Et la Divinité nous offrant son image,
Sous les traits d’une mère appelle notre hommage.
Millevoye, ( Poème de la maternité.)
Nous croyons inutile de démontrer que les soins de l’éducation physique disposent à la culture morale ; en effet, on attendrait en vain d’un individu valétudinaire, ou d’une constitution matérielle frêle et délicate, une
énergie intellectuelle bien prononcée, ou au moins un travail de l’entendement, actif et suivi. Si l’on avait simplement en vuë la prospérité des facultés mentales, on ne pourrait mieux les diriger dès le principe qu’en les soumettant aux lois qui régissent le corps et la santé. La première époque de la vie est, pour ainsi dire, purement organique; la nature se livre tout entière au développement végétatif, et lame sensitive ne peut prendre un libre essor dans des instruments imparfaits. Le célèbre Bicliat fait voir clairement dans ses savantes recherches sur la vie et la mort, que deux grands actes ne peuvent s’accomplir simultanément dans l’économie animale. L’observation démontre manifestement que toutes les impulsions du bas âge dépendent de l’instinct, et que, si on remarque parfois des déterminations rationnelles, on doit les attribuer aux passions plus ou moins vicieusement dirigées, et non aux opérations réfléchies de l’âme. Cette manière d’envisager les expressions immatérielles s’accorde parfaitement avec le sentiment des anciens, qui considéraient trois vies dans l’espèce humaine : la vie instinctive, la vie coneupiscible et la vie sensitive. L’instinct se dégrade dans l’ordre progressif de la croissance et du développement de la raison. Il y a des enfants qui sont doués d’une intelligence précoce, mais ils ont ordinairement le corps faible et délicat, et la santé chétive ; ils parviennent rarement à une longévité. On dit communément de ceux qui sont trop spirituels, qu’ils ne vivront pas ; ce proverbe trivial n’est point dénué de tout fondement. Les considérations quiprécèdent nous font méditer sur le danger auquel on expose le 'jeune être en dirigeant
son moral avant la consolidation du physique ; la religion ne prescrit pas même de lui enseigner ses dogmes avant l’age de raison. Pourquoi prétendre accumuler dans la tête d’un enfant des mots dont il ne peut se figurer la valeur représentative, et des idées qu’il ne peut juger ni comparer? L’instruction orgueilleuse dont on aime à parer ces petits individus qui savent à peine parler, captive leur liberté, entrave le travail de l’accroissement, exerce une mémoire prématurée qui leur fait retenir des choses au delà de la portée de leur intelligence, les habitue à un jugement faux et met obstacle à la liberté des facultés de l’entendement, lorsque le temps vient de les cultiver. Quelle peine n’éprouve-t-on pas pour faire saisir à l’enfant parvenu à un certain âge le véritable sens de quelques phrases dont il avait appris machinalement les mots dès les premières années de sa naissance? Il est certain que le jeune être est susceptible de déterminations vicieuses, et qu’il faut les réprimer adroitement. L’enfant est sensible, il est naturellement imitateur ; les parents doivent profiter de cette disposition en réglant scrupuleusement leurs propres actions et en soignant leur conversation ; leur fils les imitera, suivra leur exemple, acquerra agréablement et sans gêne des qualités précieuses, et on sera débarrassé de la tâche pénible de recommencer son instruction lorsque le développement physique permettra d’exercer le moral. Nous ne pouvons nous empêcher de blâmer une autre erreur très-préjudiciable à la culture du corps et de l’esprit : c’est celle qui consiste, dans certains pays, à amuser les enfants par des récits fabuleux qui ont pour objet des démonomanies, des spectres,
des sortilèges, etc. Cette coutume insensée peut troubler le cerveau, faire contracter des terreurs paniques, rendre le jeune auditeur pusillanime et mettre en défaut, pour l’avenir, les moyens les mieux entendus d’éducation morale. Il est également bien important de peser avec attention le mode de répression : la voie de la rigueur et du châtiment abrutit le tendre être, peut lui inspirer un effroi qui dérange l’ordre des fonctions dans l’économie animale, et dont les résultats sont souvent très-graves ; d’ailleurs, punir les enfants pour des fautes dont ils n’ont pas la conscience, c’ëst les rendre stupides et pervertir les facultés de leur intelligence. Il est plus naturel et plus conforme à la saine raison de réprimer les vices du bas âge par la douceur et le rai sonnement; cette voie réunit le double avantage de ne point exposer le physique et d’être utile au moral. Les parents qui sont à la tête d’une famille nombreuse devront apporter une prudence bien ménagée dans la distribution de leur tendresse, car les caresses répétées à celui-ci à l’exclusion de l’autre, entraînent la jalousie qui dégénère bientôt en morosité, à laquelle succède insensiblement le marasme ; le corps dépérit, la santé se détériore évidemment chaque jour, malgré l’espoir chimérique de la recouvrer.
Le désir de briller fait qu’aujourd’hui beaucoup de parents négligent leducation de leurs enfants :
Le marchand le plus mince
Élève ses enfants comme des fils de prince ;
Sa fille, qu’en tous lieux il sellait à vanter,
N’entend rien au ménage, et ne sait pas compter;
En revanche elle fait des vers, de la musique,
Et l’on trouve un piano dans l’arrière-boutique.