‹ Le médecin des follesChapitre 26 sur 36 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Les journées passaient rapidement à la maison do santé d'Auteuil.

Un mieux sensible se manifestait dans Fétat physique et moral de madame Delarivière.

La pauvre femme s'était prise pour mademoiselle Baltus d'une affection toute instinctive et ne voulait plus se séparer d'elle.

Les symptômes de la naissante maladie de cœur d'Edmée semblaient diminuer, mais la jeune fille ne retrouvait point ses forces, au grand étonnement et au g-rand chagrin de Georges.

On attendait avec impatience le retour de M. Delarivière et de Fabrice qui maintenant pouvaient arriver d'une heure à l'autre, plus d'une semaine s'étaiit écoulée depuis la dépêche expédiée de New York à Paula.

L'impatience n'était guère moins grande à Neuilly-Saint-James, où Laurent exigeait que, du matin au soir, tout son monde fût en grande tenue.

Claude Marteau, au jour dit, se mit dès l'aube en route pour Charenton, afin d'en ramener le complément indispensable de sa flottille.

Le constructeur était au chantier, surveillant les réparations d'une yole qui venait de prendre part aux régates du Havre, et qui avait subi quelques avaries.

— Bonjour et salut à tout le monde! — dit l'ex-matelot en portant militairement la main à son béret.

— C'est vous, monsieur Claude... — répliqua le constructeur. — Soyez le bienvenu! — Peste! vous êtes matinal !

— Pour être rendu ce soir à Neuilly avec le sloop, je n'ai que le temps bien jijdto... — donc il ne faut pas rester en panne ! — Tout est terminé ?

— Tout absolument... — Vous n'avez qu'à embarquer et qu'à pousser au i 1 large... et je vous garantis que vous aurez fait une bonne affaire... — le sloop

est un vrai bijou...

— Allons l'examiner un peu...

— Je suis à vous.

Et les deux hommes g-ag-nèrent le bord de la Seine. Le sloop se balançait gracieusement sur sa quille.

Il était gréé de la façon la plus coquette. — Impossible de voir une plus jolie miniature de navire.

— Tonnerre de Brest ! — s'écria Claude, — le gaillard a bonne mine ! Cette exclamation d'enthousiasme enchanta le constructeur.

— Comme çà, — fit-il, — vous êtes content?

— Très content... vous avez compris mes idées... — C'est ça tout à fait?

— Alors, allons boire une bouteille de vin blanc que je vous offre de bon cœur.

— Et que j'accepte de même... mais ne m'attardez point... — Les détours de la rivière allong-ent bigrement la distance d'ici à Neuilly, et j'ai grand'peur de n'avoir pas un souffle d'air pour descendre.

— Oh ! quant à ça, calme plat... — Il vous faudra manœuvrer à l'aviron, or, tout seul ce n'est point commode... — A propos, et votre mousse? — Etes-vous retourné chez la maman Tallandier?

— Non... — je vais y aller dans cinq minutes... — Elle m'avait demandé huit jours pour réfléchir.

— Je sais ça.

— Elle devait vous consulter... — L'avez-vous vue?

— Oui... le lendemain de la visite que vous lui avez faite.

— Vous a-t-elle dit que ma proposition lui plaisait?

— Elle lui plaisait certainement, mais ça ne l'empêchait pas d'être très indécise et très combattue... — L'idée de se séparer du gamin la tourmente ferme...

— Vous avez plaidé ma cause?

— Bien entendu, et d'autant mieux que je vois là le bonheur du petit... — Je pense qu'elle suivra mes conseils et qu'il ne vous reste qu'à la presser encore un tant soit peu...

— Aussitôt la fiole séchée, j'y cours... — A votre santé !

— A la vôtre !...

L'ex-matelot et le constructeur trinquèrent, puis Claude reprit :

— Maintenant, réglons nos comptes... — Les bons comptes font les bons amis!... — Je vous redois?

— Cinq mille francs, vous le savez bien.

— Allons, passez-moi ça pour quatre mille cinq cents...

— Impossible ! — Ce qui est convenu est convenu... Seulement, si la mère Tallandier se décide à vous donner le gamin, je laisserai cent francs pour lui...

— Vous êtes un brave homme ! Ça servira à nipper le moussaillon. — Préparez donc la facture générale avec acquit pour solde... Je vais chez la mère, et j'espère que je ne reviendrai pas seul...

î 558 LE MÉDECIN DE^ FOLLES

Puis Claude, après avoir vidé son dernier verre de vin blanc, partit pour la rue (le Paris où nous savons que demeurait madame Tallandier. La mère et renfaiil étaient au log-is.

Claude frappa.

Petit Pierre lui ouvrit la porte et cria :

— Maman, c'est M. Claude, le matelot de Neuilly... tu sais? Il tendit la main au visiteur et continua :

— Bonjour, monsieur Claude... Ça va bien?

— Oui, mon petit homme... — Bonjour, madame... — Ça vous étonne peit-être deme voirsi matin, mais mon patron arrive ces jours-ci... Il faut qu'il trouve l'embarcation à son poste, et j'ai tout juste le temps de la conduire... Et puis il y a autre chose encore...

— Je comprends, — dit madame Taillandier. — Vous venez voir si j'accepte la proposition que vous m'avez faite...

— C'est la vérité, et je compte qu'aujourd'hui vous allez me donner une bonne réponse...

— Vous tenez doue toujours au petit?

— Tonnerre de Brest ! si j'y tiens? — Plus que jamais!

— Eh bien, voyons... Nous allons causer... Asseyez-vous, monsieur.

— C'est ça... causons... mais causons vite, s'il vous plaît... — Pour que l'embarcation soit au mouillage avant la nuit, je n'ai pas à tlâner... — Nous disons donc?

— J'ai réfléchi... — J'ai écouté les conseils de M. X... qui s'intéresse sincèrement à nous et qui m'a parlé pour le bien de l'enfant!... — Bref, je consens à vous donner Pierre.

— Bravo ! voilà qui va bien !

— Mais à une condition.

— Laquelle?

— C'est que tous les quinze jours vous l'enverrez passer une journée à l Charenton avec moi.

I — Vous y pouvez compter... — c'est entendu... — deux jours de congé par

I mois... — Quant à la solde et à tout le reste, vous vous souvenez de ce que je

vous ai dit : deux cent quarante francs par an, pour commencer, habillé,

nourri, blanchi, couché, sa part des béuétices de la pèche, et l'instruction par-

i dessus le marché !... — Voilà!...

— Tout cela me convient... — Quand faudra-t-il que je vous le conduise? Claude Martpau se gratta l'oreille.

— Me le conduire?... — répéta-t-il, — C'est au mieux... c'est parfait... — Mais j'aurais bien voulu l'emmener aujourd'hui...

— Aujourd'hui? — s'écria madame Tallandier que l'idée de cett« brusque séparation bouleversait. — Comme cela !... Tout de suite?...

— Dame... oui... si c'est possible... — histoire de me donner un coup de main pour descendre le sloop àNeuilly...

Petit Pierre intervint.

— Mais, oui, mère, c'est possible... — dit-il vivement. — Je sais bien que ça te fera un gros chagrin de nous séparer, et à moi de même ; mais, puisque tu as consenti, qu'est-ce que ça fait que ça soit aujourd'hui ou demain, ce matin ou ce soir?...

L'enfant entoura de ses bras la pauvre femme dont il voyait les yeux devenir humides, et continua :

— Et ne va pas te figurer surtout que je suis pressé de m'en aller... Oh ! non I c'est seulement afin de donner un bon coup de main à M. Claude, comme il dit, et qu'il puisse me mettre au courant du travail avant que son patron arrive...

L'ex-matelot ne se sentait pas de joie.

— Hein! comme il raisonne ce moucheron ! — fit-il. — Ah ! le brave gamin!

— Mais, — murmura madame Tallandier, — j'aurais voulu lui préparer un peu de linge.

— Inutile... répliqua Claude.

— Comment?

— En traversant Paris nous ferons escale à la Madone des fleurs et nous achèterons ce qu'il faudra, depuis les chaussettes et les mouchoirs de poche jusqu'au béret de matelot... — A la Madone des fleurs, voyez-vous, on peut, en cinq minutes s'habiller de la tête aux pieds, comme un mirliflor ou comme un canotier... à son choix... Rien n'y manque.

— Ça coûte de l'argent, tout ça...

— Pas beaucoup... — Et ce digne homme de constructeur laisse, sur le prix du sloop, cent francs au gamin pour s'équiper.

— Entends-tu, maman? — s'écria Pierre.

— Au moins, — reprit madame Taillandier, — il faut que le petit mange avant de partir.

— Oh ! ça, oui. — Yous allez donc me faire le plaisir de descendre tous les deux, et nous casserons vivement une croûte avec M. X... chez un pêcheur traiteur qui n'est pas loin d'ici. — C'est moi qui paye ! Est-ce entendu?

— Dis oui, petite mère ! — fit le gamin d'une voix caressante.

— Eh bien, oui, puisque ainsi, du moins, je serai quelques minutes de plus auprès de mon enfant.

— Alors, — continua Claude, — mettez votre bonnet et partons... — Mais d'abord je vais vous compter le premier mois du moucheron...

Et l'ex-matelot tira de sa poche un louis qu'il posa sur la table.

— Mère. — dit l'enfant redevenu sérieux. — Il faudra prendre là-dessus deux francs pour une messe... tu sais...

- Oui, mon chéri, — murmura madame Tallandier en embrassant Pierre et en fondant en larmes. — Une messe... pour ton pauvre père...

— Maman... chère maman... il ne faut pas pleurer... nous le reverrons peutêtre un jour, mon père... nous le reverrons...

. Madame Tallandier secoua tristement la tète. Le gamin reprit :

— Dépêche-toi... M. Claude nous attend. — Allons déjeuner. Et l'enfant entraîna sa mère.

LfV

Les paroles que venaient de prononcer madame Tallandier et petit Pierre avaient singulièrement frappé Claude Marteau et lui causaient une vague émotion.

L'enfant ne croyait pas son père mort puisqu'il parlait de le revoir un jour, et cependant il demandait une messe pour lui...

Que signifiait cela?

L'ex-matelot, très intrigué, se posait cette question et n'y pouvait répondre.

On rejoignit le constructeur.

— Eh bien? — demanda ce dernier en voyant la mère et l'enfant en compagnie de Claude. — Est-ce arrangé?

— Oui, — fit madame Tallandier en poussant un soupir, — j'ai consenti.

— A la bonne heure! — Vous avez eu cent fois raison! — L'enfant est gentil et intelligent, et ce brave Claude Marteau lui apprendra son métier... — C'est votre bonheur à tous les deux...

— As pas peur ! — s'écria l'ex-matelot. — On en fera un homme !... — Sur ce, ma facture, s'il vous plaît... — Voilà votre argent...

En même temps il remettait au constructeur quatre billets de banque de mille francs et un rouleau d'or.

Le constructeur défit le rouleau et tendit cinq pièces d'or à Claude en disant :

— Et voici les cent francs que j'ai promis pour équiper petit Pierre de pied

eu cap.

Claude fit un geste de refus.

— Je ne les prends pas... — répliqua-t-il.

— Pourquoi donc ça ?

— Parce que j'ai réfléchi... — C'est moi qui me chargerai de l'équipement du gamin. — Quant aux cinq jaunets, donnez-les à madame Tallandier, s'il vous plaît... Elle les mettra à la caisse d'épargne et les trouvera dans l'occasion.

— Oh! monsieur Claude... — balbutia la pauvre fenxme avec émotion, vous êtes trop bon...

Elle boudit, et ses yeux, tournés vers le docteur, prirent une expression presque farouclie, (Page 568).

— Pas du tout... prenez les médailles et vite... — En hésitant vous me taquineriez... — Présentement nous allons casser les reins à une matelote, tous ensemble, et nous mettrons les morceaux doubles, car le temps passe...

Une demi-heure plus tard petit Pierre faisait ses adieux à sa mère, non sans des larmes abondantes versées de part et d'autre, et montait sur le sloop avec son nouveau patron.

Le gamin était adroit, très vigoureux pour son âge, et savait parfaitement manier l'aviron.

LïV. 71 F- ROY, éditeur.

Claude lui confia une rame, prit l'autre, et ils descendirent la Seine à une fort

jolie vitesse.

Lorsque l'embarcation se trouva dans Paris, en face du magasin d'habillements, l'ex-malelot commanda :

— Stoppe !

Le gamin connaissait les termes du canotage, et instantanément il cessa de

ramer.

Yoilà qui va bien ! — dit Claude. — Maintenant, mon mousse, nous

allons nous occuper de t'embellir le physique par l'achat d'une cargaison de frusques appropriées à la circonstance... — Amarre le sloop, mon fiston, et de l'aplomb, nom d'un nom !...

Le matelot et l'enfant quittèrent l'embarcation, solidement attachée à un anneau du quai, et ils y revinrent au bout d'une demi-heure avec un trousseau complet.

Petit Pierre, en costume de mousse, était d'un galbe épatant, ainsi que l'aurait dit notre ancienne connaissance Pascal de Landilly.

On traversa Paris.

Claude Marteau, tout en ramant ferme, pensait à madame Tallandier et à certaines paroles mystérieuses prononcées par l'enfant.

Comme ça, gamin, — dit-il tout à coup, — tu as écorné ton mois de solde

pour faire dire une messe?

— Oui, monsieur Claude...

— Est-ce la première fois que ça t'arrive? Non, monsieur Claude... — Tous les mois, voyez-vous, maman va à

l'église, donne deux francs et demande une messe...

— Pour ton père, toujours ?

— Pour mon père, oui monsieur Claude...

Mais n'as-tu pas dit que tu avais l'espérance de le revoir un jour?

Certainement, j'ai cette espérance-là, et je m'y cramponne de toutes mes

forces, car je l'aime bien, mon pauvre papa...

— Il n'est donc pas mort?

— Maman croit que si; mais, moi, je soutiens qu il est vivant.

— Et vous ne savez pas ce qu'il est devenu?

— Non, monsieur Claude.

\ — Il a disparu ?

I —Oui.

I \ — Depuis longtemps?

i \ — Depuis bien des mois...

— Comment cela est-il arrivé?

— Nous étions très pauvres. . . — Papa est allé en pays étranger afin d'y gagner

un peu plus d'argent qu'en France, et de l'envoyer à maman... — Alors il lui est arrivé malheur.

— Quel malheur?

— Il a élé blessé, à ce que maman m'a dit... — il est revenu... — Nous n'avions pas de pain... on m'avait recueilli par charité dans une ferme... — Maman était à l'hôpital... — Il est reparti, sans nous voir, et depuis ce temps-là nous n'avons plus entendu parler de lui... — du moins maman ne m'en a rien dit...

— A quelle époque est-il revenu sans vous trouver ?. . . \

— C'était au commencement de l'hiver dernier... Il faisait très froid... i

— Dans quel pays était-il allé pour gagner de l'argent? l

— J'ai entendu dire que c'était en Suisse. | ■ — Et la mère n'a pas écrit? n'a pas cherché ?...

— Oh! si, beaucoup... beaucoup...

— Et toujours inutilement?

— Toujours.

— Quel état avait-il, ton père?

— Il travaillait dans les mines.

— Comment a-t-il été blessé ?

— Les rochers d'une carrière se sont éboulés sur lui, à ce qu'il a écrit à maman, et de la main gauche encore...

— Alors, il ne pouvait plus travailler ?

— Non, monsieur Claude... — il avait le bras droit estropié...

— Le bras droit!...

— Oui...

Claude était devenu sonseur.

L'histoire de ce malheureux inconnu le bouleversait. L'enfant, — il le comprenait bien, — ne savait que ce que lui avait dit sa

mère; mais l'ex-matelot devinait que sous cette histoire simple et sinistre devait se cacher un drame étrange, un secret de famille...

Il ne continua pas ses questions.

Cinq heures sonnaient au moment où Claude Marteau et son mousse arrivèrent à Neuilly.

Laurent fut doublement émerveillé, et de l'élégance du sloop et de la gentillesse de petit Pierre.

Nous avons déjà dit que le gamin portait avec une grâce étonnante son nouveau costume ; en outre sa figure irrégulière, mais inteUigente et respirant la franchise, plaisait au premier abord.

Le sloop fut mis à l'ancre et domina fièrement, comme un Bucenlaurc lilliputien, les autres embarcations de la flottille. — On serra les voiles et l'on alla diner.

En moins (Fune domi-heure petit Pierre eut pour amis tous les gens de service, qui lui témoignèrent chaleureusement leur sympathie.

Claude Marteau se sentait fier et joyeux du bon accueil qu'on faisait à son mousse.

Laurent fit installer un lit au gamin dans la seconde pièce du pavillon voisin du boulevard de la Seine, et l'ex-matelot, un peu fatigué lui-même d'une journée si laborieuse, emmena l'enfant se coucher.

— Ecoute, — lui dit-il, tandis qu'il se déshabillait, les yeux gros de sommeil, j'ai une recommandation à te faire, et je te la fais tout de suite de peur de l'oublier... — Es-tu encore assez éveillé pour m'entendre?...

— Oh! oui, monsieur Claude...

— Eh bien, voici la chose... — Il ne faut rien raconter ici de l'histoire de ton père... de son voyage, de sa blessure, de sa disparition... il ne faut en parler à, personne...

— Pourquoi ça, monsieur Claude?

\ — D'abord et d'une, parce que tes affaires de famille ne regardent quiconque, et puis j'ai mes raisons, et je te prie de croire qu'elles sont bonnes... — Ainsi donc, et conséquemment, si par hasard on te questionnait, mets une sourdine à ta c6rro?i«^e, cequi veut dire : Pasun mot !?72o;'^i/5.^ ou bouchecousue,àton choix !

— Soyez tranquille, monsieur Claude, — répliqua l'enfant. — JDu moment que vous me recommandez de me taire, je me tairai, car je sais bien que vous me conseillez dans mon intérêt, et je veux vous obéir en toutes choses comme j'obéissais à maman...

— Tonnerre de Brest, est-il gentil ce moucheron ! — s'écria l'ex-matelot avec attendrissement en passant sa large main sur ses yeux qui se mouillaient. — On chercherait bigrement longtemps et l'on irait bigrement loin sans trouver sou pareil : — Bonsoir, mon brave petit homme, bonne nuit et à demain matin! — Tâche de solidement dormir, et laisse le soleil se lever le premier... — Une fois n'est pas coutume... — Les autres jours nous serons debout, comme ça se doit, dès le patron-minette.

Et Claude Marteau, qui n'aurait pas donné sa journée pour une grosse somme, et qui commençait à s'attacher au gamin comme un père à son enfant, alla se jeter sur son lit.

Cinq minutes plus tard il dormait à poings fermés et ronflait à ébranler les cloisons...

A la maison de santé d'Auleuil. le docteur Vernier était inquiet ot préoccupé. Il avait écrit, nous le savons, à son ancien professeur, et il espérait que le médecin célèbre apporterait lui-même sa réponse.

Or le docteur V... ne donnait point signe de vie. — Ce silence tourmentait Georges et lui semblait de mauvais augure.

Paula Baltus, mise au courant de ce que le jeune homme avait résolu de tenter pour rendre Jeanne à la raison, le pressait de soumettre la pauvre femme à l'épreuve terrible, mais Georges refusait de jouer une si grosse partie sans y être autorisé et même encouragé par son illustre maître.

En conséquence, et de guerre lasse, il se décidait un matin à partir pour Paris et à gagner le quartier de la Sorbonne, quand on lui annonça la visite du docteur V...

Il prévint aussitôt mademoiselle Baltus, qui se rendit avec lui au salon d'attente où l'on avait introduit le nouveau venu.

L'illustre vieillard s'inclina devant Paula et serra cordialement la main de Georges, à la fois heureux et fier de recevoir chez lui une des plus pures gloires de la science.

Le docteur V... allait donc enfin trancher saris appel une question d'une importance capitale. — Il allait approuver les projets du jeune médecin ou les condamner irrévocablement. — Il allait réaliser le rêve de Paula ou mettre à néant son espoir.

— Cher et grand maître ! — s'écria Georg-es, — comment vous témoigner ma joie et ma reconnaissance de ce que vous avez quitté vos immenses travaux pour venir à moi?...

— Moi aussi, mon cher enfant, je suis content de vous voir... — interrompit le docteur V... — et quand à la reconnaissance, vous ne m'en devez aucune... — Il est tout naturel qu'un père se dérange pour visiter ses fils, et vous êtes un de mes enfants...

Georges serra de nouveau la main de son ancien maître et reprit.

— Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Paula Baltus qui, me connaissant à peine et croyant en moi cependant, a bien voulu m'avancer la somme considérable avec laquelle j'ai payé cette maison...

— Je vous félicite, mademoiselle, — dit le professeur, — car jamais confiance ne fut mieux placée, j'en réponds... — Pour ma part, et aussi au nom de la science, je vous remercie d'avoir aidé le docteur Vernier...

Paula, dont ces bonnes paroles faisaient battre le cœur, sourit en rougissant un peu.

Le docteur V... continua :

— Ainsi, mon cher élève, vous voilà complètement installé?

— Complètement.

— Vous avez commencé à pratiquer?

— Oui, maître.

— Et vous avez près de vous, dans cette maison, la personne dont parle le mémoire que vous m'avez confié?

— Oui maître...

— Mettez-vous en œuvre avec cette personne le traitement que votre mémoire indique?

— De point en point.

— Les résultats obtenus jusqu'à ce jour sont-ils satisfaisants?

— Je le crois...

— Nous allons en juger car ma visite, vous le pensez bien, a un double ; but... Je tenais non seulement avons serrer la main, mais à étudier de visu la

malade avant de vous répondre définitivement dans le sens de l'affirmative. — Ah 1 une question...

— Interrogez, cher maître...

'•; — Les crises de délire sont-elles fréquentes !...

\ — Elles deviennent de plus en plus rares et déplus en plus faibles.

; — Se produisent-elles deux ou trois fois par jour?...

: — Non, une fois tous les deux jours seulement...

\ — Aux mêmes heures !

I — Oui.

\ Le docteur Y... fronça le sourcil.

5 Paula et Georges l'écoutaient et le regardaient anxieusement.

• Mademoiselle Baltus étudiait l'expression de sa physionomie.

\ En voyant le visage du vieillard s'assombrir, elle eut peur, — il lui sembla

\ que tout allait mal.

; — Cher maître, — demanda Georges, — ces intermittences réglées vous

\ inquiètent, n'est-ce pas?

— Oui... — je crains qu'il n'y ait là un symptôme grave...

\ — Yous redoutez peut-être de voir la maladie, ayant fait de rapides progrès,

( passer à l'état chronique ?

— C'est bien là ma pensée...

— Et, dans ce cas, — s'écria Paula Baltus, — est-ce que tout espoir de guérison s'évanouirait ?

— Hélas! oui, mademoiselle, — répondit le vieux professeur.

— Mais pourquoi?

— Parce que la paralysie trop complète du cerveau rendrait le retour à la raison impossible et, dans un temps plus ou moins rapproché, mais qui ne pourrait être bien long, amènerait la mort.

— La santé de madame Delarivière ne paraît cependant pas compromise.

— Ceci importe peu... — Les maladies de l'intelligence agissent par secousses brusques et inattendues... — L'une de ces secousses peut se manifester dans huit jours, demain, dans une heure, et emporter tout à coup la personne pour qui vous ressentez une affection si vive.

Mademoiselle Baltus devint très pâle. — Elle était atterrée.

Le docteur V... s'en aperçut.

— Madame Delarivière appartient-elle à votre famille, mademoiselle? — demanda-t-il.

— Non, cher maître, — répondit Georges. — Mais mademoiselle Baltus n'en a pas moins un intérêt puissant à ce que madame Delarivière soit guérie...

— Un intérêt puissant? — répétale vieux professeur.

— Oui.

Et Georges raconta bricvement de quelle nature était Tardent intérêt que prenait Paula à la guérison de Jeanne.

Le docteur V... écouta ce récit avec une attention profonde.

. — Je vous comprends, mademoiselle, — dit-il ensuite, — et je partage vos anxiétés légitimes et naturelles... — Je ne veux pas les prolonger un instant de plus... — Nous allons visiter madame Delarivière... — Dites-moi, mon cher élève, quel est l'état moral habituel de la malade?

— Une profonde mélancolie.

— Et l'état physique?

— Satisfaisant... — La constitution est bonne, quoique très nerveuse et d'une sensibilité excessive...

— Des éclairs de lucidité se manifestent-ils par moment?

— Peu... et les lueurs, si elles existent, sont à ce point fugitives qu'il est difficile d'affirmer leur existence.

— Bien... — j'ai assez questionné... — Conduisez-moi près de la malade.

— Yous nous ferez ensuite l'honneur de déjeuner avec nous, cher maître, n'est-ce pas?...

— Oui certes, et de grand cœur.

Georges regarda mademoiselle Baltus qui sortit pour donner des ordres, et qui rejoignit presque aussitôt les deux hommes dans l'escalier. Sur le seuil de l'appartement de Jeanne, le professeur s'arrêta.

— Madame Delarivière, — demanda-t-il, — a-t-elle l'habitude de voir mademoiselle Baltus ?

— Oui, docteur... répondit Georges.

— Alors, mademoiselle, veuillez passer la première, je désire me rendre compte de l'attitude de la malade en vous apercevant.

Paula obéit.

Elle ouvrit la porte et franchit le seuil.

Jeanne était assise auprès d'une table couverte de fleurs fanées et jouait avec ces fleurs.

Elle se leva d'une façou très lente... — Un sourire triste se dessina sur ses lèvres; elle fit deux ou trois pus du coté de mademoiselle Baltus, qu'elle prit par Il main et qu'elle conduisit vers la table en murmurant :

— Des fleurs... voilà des fleurs poui l'ange de lumière...

Ledocleur V..., suivi de Georges, était entré derrière Paula.

En entendant Jeanne prononcer les paroles que nous venons de reproduire, il fît uji signe à l'orpheline pour lui recommander le silence, et il demanda tout bas au jeune médecin :

I — Qui uomme-t-elle l'ange de lumière?

\ — Tantôt sa fille et tantôt mademoiselle Baltus...

; Le vieux savant s'approcha de la folle qui fixa sur lui le regard vague de ses

j yeux bleus et lui tendit une fleur.

I 11 prit cette fleur et dit à Georges, toujours à voix basse ;

; — Ne perdez u«ei» de ce^que vous allez voir et de ce que vous allez entendre. . .

': Puis, tout halit, d'uneivoix rude et s'adressant à Jeanne :

\ — Pourqpfteî ces fleurs?.'..

■ — Pour faire une com'onne à l'ange de lumière... — balbutia la pauvre

femme.

— Où les avez-vous prises?... — poursuivit le docteur V... d'une voix déplus en plus dure.

— On me les a données... — répondit Jeanne en tremblant de tout son corps.

^ —Qui?

I — Le jardinier.

] Paula et Georges écoutaient, muets de surprise.

\ L'influence manifeste du savant sur madame Delarivière et les réponses

; qu'il obtenait d'elle leur paraissaient tenir du prodige.

; Le docteur V... saisit la main de Jeanne qui n'osait plus lever les yeux sur

i lui.

; — Je vous défends à l'avenir d'accepter des fleurs !... — commanda-t-il d'un

; ton presque menaçant.

; Et, comme la foUe gardait le silence, il ajouta :

\ — M'entendez-vous?

\ — Oui... — fit-elle d'une voix faible comme un souffle. — Je vous entends.. .

I — M'obéirez-vous?

— Vous voyez bien que ces fleurs sont rouges, poursuivit le médecin, — t-i je vais vous dire pourquoi... C'est qu'elles sont tâchées de sang... comme les marches de l'échafaud...

On aurait pu croire que l'étincelle d'une puissante machine électrique venait de toucher Jeanne.

Elle bondit, et ses yeux, tournés vers le docteur, prirent une expression presque farouche.

Au no 9, il renouvela sa question, et la réponse du concierge fut celle-ci : ^Page 574.)

— Mon Dieu... — murmura mademoiselle Baltus à l'oreille de Georges, — il va provoquer une crise ! !...

— Silence ! — répondit tout bas le jeune homme. Jeanne avait relevé la tête. Elle regardait bien en face le savant dont Focil

fixe s'attachait sur elle avec une persistance de dompteur.

LlV. 7-. f. ROY, éditeur

Ses lèvres s'agitaient, — un tremblement d'épouvante ou de colère secouait son corps.

Le docteur Y... poursuivit :

— Vous m'avez entendu... — Il y a du sang sur ces fleurs... du sang, comme sur l'échafaud...

— Du sang... — balbutia Jeanne, — l'échafaud... l'échafaud...

Ses traits se contractèrent. — Elle voulut retirer sa main, mais le vieillard, dont les doigts longs et secs avaient la force d'un étau, la contraignit à l'immobilité.

En même temps il continuait, d'un ton de plus en plus impérieux :

— Je vous défends de répéter ces mots... — Je vous défends de penser à ces choses...

Jeanne poussa un gémissement sourd, se débattit pendant une seconde, puis s'affaissa sur elle-même.

Georges et Paula voulurent s'avancer.

Le docteur Y... leur fit signe de rester en place.

Tenant toujours Jeanne par la main, il la força doucement, mais irrésistiblement, à se relever et lui demanda :

— Youlez-vous encore des fleurs?...

— Non! oh! non... — répondit la folle avec un geste d'effroi. — Je ne veux plus de fleurs...

— Yous êtes obéissante, c'est bien... — Asseyez-vous... — Je vous commande d'être calme... — Je vous ordonne de dormir...

Madame Delarivière se laissa tomber sur un siège, pencha la tète et ferma les yeux.

Georges et Paula, haletants, éprouvaient la sensation bizarre de gens que le hasard rend témoins d'une scène de magnétisme quasi-fantastique.

— Ce que je viens de tenter en votre présence, mon cher élève, — dit alors le professeur célèbre, — me permet de formuler maintenant une opinion très nette, ce qu'il m'était interdit de faire plus tôt, et cette opinion, la voici : — La paralysie du cerveau est loin d'être complète... La sensibilité n'est nullement éteinte... — Madame Delarivière me parait guérissable...

— Ah! — s'écriamademoiselle Battus, dontle visage s'illumina, — quelbonheur!

— N'oubliez pas ce que vous avez vu, — reprit le docteur Y... en s'adressant à son élève, — et profitez de la leçon... — Dans certains cas de folie, la volonté ferme du médecin est le plus énergique des agents de guérison... — Il faut être au besoin dominateur, impérieux, tyrannique même... — ne l'oubliez pas...

— Ah ! je n'aurai garde !... — répondit Georges.

— Maintenant, allons déjeuner ; nous causerons ensuite de Tépreuve décisive au sujet de laquelle vous m'avez fait l'honneur de me consulter.

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