XL VI
Fabrice ne s'était pas trompé.
La forme blanche entrevue sous les feux d'un éclair était bien celle de M. Delarivière.
Le complice de Frantz Rittner et de René Jancelyn arriva non sans peine à la pointe du navire, et se dressant brusquement sur ses pieds se trouva face à face avec son oncle.
L'ex-banquier, dont l'accès de délire grandissait de seconde en seconde, offrait un aspect terrifiant.
L'eau du ciel et l'écume des vagues collaient la toile de sa chemise sur ses membres secs et nerveux, ■— son épaisse et courte chevelure semblait phospho-
rescenle; — il gesticulait en parlant tout haut, et à ses phrases sans suite se mêlaient des plaintes sourdes et de rauques imprécations.
Sa haute taille, — (qui paraissait plus haute encore au milieu de l'obscurité), — dominait le faux bord.
C'était miracle qu'il ne perdit pas l'équilibre sous les coups incessants du tangage, et qu'il ne suivît point dans l'abîme les lourds paquets de mer qui s'abattaient sur lui.
— J'en aurai facilement raison... — se dit Fabrice en jetant autour de lui un coup d'œil rapide.
Les ténèbres le protégeaient.
11 était impossible de rien distinguer à une distance de trois ou quatre pas et d'ailleurs les impérieuses nécessités de la manœuvre absorbaient les matelots.
Fabrice, sûr que le crime n'aurait pas de témoins, s'arc-bouta, saisit le vieillard par les hanches, et se mit en devoir de lui faire perdre l'équilibre.
Il allait y parvenir, mais en ce moment l'instinct de la conservation triompha du délire qui pourtant atteignait son paroxysme.
M. Delarivière se débattit en poussant un cri d'épouvante et de colère...
Ses doigts osseux, dont l'accès de folie décuplait la force, prirent son agresseur la^à gorge et se joignirent autour de son cou comme un étau.
— Rien ne lui fera lâcher prise... — pensa Fabrice, — je suis perdu...
Il n'était pas homme cependant à ne point lutter jusqu'au bout contre une mort qu'il croyait inévitable.
Ses mains restaient libres...
L'une d'elles se glissa dans la poche de son pantalon et en sortit armée d'un petit couteau catalan dont il ne se séparait jamais...
Il ouvrit ce couteau, et suffoqué, râlant, il eut encore la force d'en enfoncer la lame dans la poitrine nue de son oncle...
A l'instant l'étreinte mortelle se dénoua et Fabrice put respirer, tandis que le vieillard tombait à la renverse sur le plat bord du navire.
La besogne de l'assassin devenait facile. — il souleva sa victime par les jambes et la laissa glisser dans le gouffre oh il jeta ensuite le couteau catalan.
Le crime était consommé, et la pluie tombant à flots lavait le sang répandu sur le pont...
Jamais impunité ne parut plus certaine.
On ne retrouve guère un cadavre en pleine mer, et d'ailleurs le délire du vieillard changeait le meurtre en accident... ^
Lorsque tout fut fini l'assassin, pendant deux ou trois minutes, demeura inerte et comme effaré.
Les plus monstrueux criminels ont de ces émotions stupéfiantes, quand à l'érélhisme de l'action succède la détente des nerfs...
Fabrice ne regretta point ce qu'il avait fait, mais il eut presque peur de son œuvre.
Cela fut court, nous le répétons.
Le misérable haussa les épaules, chassa les idées noires qui se permettaient de l'obséder, et ne songea plus qu'aux précautions à prendre pour empêcher les soupçons du médecin de naître et de grandir.
Il regagna la cabine en se coulant de nouveau le long des bastingages; il en ressortit aussitôt, s'élança dans l'escalier et cria de toutes ses forces :
— Au secours!... à moi!... à l'aide!... Docteur, oii êtes-vous? — Venez, au nom du ciel !... venez vite!...
Le matelot à demi broyé par la chute du mât rendait le dernier soupir. — ■ La science ne pouvait rien pour lui, pas même prolonger ses souffrances.
Le médecin quitta l'infirmerie oià ses soins devenaient inutiles^ accourut rejoindre Fabrice sur le pont, et lui demanda :
— Pourquoi ces cris? — Qu'arrive-t-il donc? — Est-ce que M. Delarivière est plus mal?
— Docteur, — répondit le jeune homme d'une voix brisée, — je redoute un affreux malheur... — Mon oncle, pris soudain d'une véritable démence, a quitté son lit malgré mes efforts, a lutté contre moi, m'a renversé et s'est enfui de la cabine.
— Tonnerre du diable ! — s'écria le médecin. — Oii est-il en ce moment?
— Sur le pont, où je Tai perdu de vue.
— Sur le pont! Sous ces cataractes!... Sans vêtements!... — Il y a de quoi le tuer aussi vite que le pourrait faire un coup de couteau!... — Et comment le trouver dans ces ténèbres oii l'on ne verrait pas sa main droite? — Je vais demander au capitaine de nous donner des hommes... Quel malheur! Mille millions de charretées de diables!... Quel malheur!...
Le médecin allait se mettre à la recherche du capitaine, lorsque se fit entendre cette clameur, la plus effrayante qui puisse retentir sur un navire, en pleine mer et pendant une tempête :
— Au feu ! . . .
La foudre, en brisant un des mâts, avait déterminé à fond de cale un commencement d'incendie, inaperçu d'abord et qui se manifestait maintenant par une épaisse fumée et des fourmillements d'étincelles.
— Aux pompes, tout le monde ! — commanda le vieux loup de mer d'une voix stridente.
Il ajouta mentalement :
— Si dans cinq minutes nous ne sommes pas maîtres du feu, ce sera le vrai moment de recommander notre âme au bon Dieu !...
A cette minute précise une colonne de flammes jaillit, éclairant d'une lueur sinistre le navire et les abîmes sans fond qui s'entr'ouvraieut pour l'engloutir.
Le docteur Bardy promena ses regards sur le pont et ne vit que des matelots affolés courant aux pompes.
Il secoua la tête en murmurant:
— Ce pauvre M. Delarivière a fait son dernier voyage ! I
Un quart d'heure plus tard les pompes, manœuvrées énergiquement, avaient triomphé de l'incendie, et l'intensité de l'ouragan diminuait de façon sensible.
On pouvait désormais considérer r^/é«^ros comme hors de péril.
Le capitaine Kerjal, mis au fait par le médecin, fit explorer le navire jusque dans les moindres recoins où un homme pris du délire de la fièvre aurait pu se cacher.
Nous savons déjà que l'ex-banquier de New York devait rester introuvable.
— Un coup de mer l'a certainement enlevé par-dessus bord... — dit le capitaine... — à moins que, dans sa foUe, il ne se soit jeté lui-même à la mer...
Fabrice, qui semblait en proie au plus profond désespoir, avait éloigné de son esprit ses terreurs vagues presque semblables à des remords et jouissaii.de la plénitude de son sang-froid.
Il se rendit sans perdre une minute dans la cabine que M. Delarivière avait occupée, y prit la valise contenant les valeurs endossées par le banquier, fouilla les vêtements, s'empara de tous les papiers, même des plus insignifiants et, sous le prétexte bien naturel de se hvrer librement à la douleur, alla s'enfermer dans sa cabine.
La fortune à peu près entière de son oncle était entre ses mains.
Il examina un à un les papiers parmi lesquels se trouvait le testament dont il avait déjà connaissance.
Puis il referma la valise.
La nuit s'acheva dans un calme relatif.
Le vent était presque tombé. — Les vagues mollissaient.
Lorsque parut le jour, lorsqu'un radieux soleil éclaira le pont, tout était déjà réparé, nettoyé, remis en ordre. — Un mât nouveau remplaçait celui qu'avait brisé la foudre, et difficilement on aurait pu croire que ï Albatros venait de subir des avaries sérieuses si peu d'heures auparavant.
Le décès de M. Delarivière, à propos duquel aucun doute n'était possible fut inscrit sur le registre du bord, et Fabrice reçut une copie de l'acte mortuaire.
Le jeune homme jouait avec une telle perfection la comédie du chagrin, ses yeux rougis, son visage pâle et décomposé, attestaient si éloquemment l'état de son cœur brisé, qu'il inspirait à tout le monde une compassion sans bornes, en même temps qu'une vive sympathie.
Sept jours plus tard Y Albatros entrait dans le port du Havre.
Fabrice prenait congé du capitaine Kerjal et du docteur Bardy en les remerciant avec chaleur de leur dévouement affectueux pendant la traversée, et de la grande part prise par eux au malheur qui mettait son âme en deuil.
La besogue de l'assassin devint facile, il souleva sa victime et la laissa glisser dans le gouffre.
Le capitaine lui indiqua la marche à suivre afin d'obtenir la légalisation de l'acte mortuaire rédigé à bord de Y Albatros^ fit lui-même des démarches, et cette légalisation eut lieu sans délai.
Le jeune homme était descendu à l'hôtel Frascati.
Il en sortit pour se donner l'apparence extérieure d'un parent en grand deuil, grâce au crêpe de première taille qu'un chapelier ajusta sur sa coiffure.
Il dîna confortablement à l'hôtel, alla dans la soirée passer deux heures au Casino où il rencontra quelques femmes à la mode et quelques jeunes gens de
IrV. 67 f. ROY, éditeur.
sa connaissance, puis ayant résolu, après mûres réflexions, de ne prévenir personne de son retour, il regag-na l'hôtel, se mit au lit, et dormit jusqu'au matin de ce calme sommeil qu'on croit g-énéralement réservé aux âmes pures et aux consciences tranquilles.
Après un déjeuner non moins confortable que le dîner de la veille, il prit à midi quinze le train de Paris qui devait le déposer gare Saint-Lazare à quatre heures trente minutes du soir...
Nous avons terminé la précédente partie de ce li\Te au moment où Georges Vernier, accompagné de Paula Baltus, arrivait à la maison de santé d'Auteuil que la jeune fille désirait \-isiter.
-Madeleine, la ^^eille servante dévouée de Georges, les suivait en veillant au transport des bagages dont une voiture était chargée.
Le jeune médecin, avant de quitter Melun, s'était entendu avec un confrère et lui avait confié ses malades.
Frantz Rittner fut frappé de la beauté merveilleuse de Paula Baltus ; il accueillit les nouveaux venus avec sa courtoisie habituelle et se mit à leurs ordres.
— Combien avez -vous de malades en ce moment, docteur? — demanda Georges au médecin des folles.
— Quarante-huit... — Nous avons depuis hier une nouvelle pensionnaire, une jeune femme devenue folle à la suite d'un incendie dans lequel elle a failli périr...
— A quelle catégorie d'aliénés appartient cette femme ?
— A celles des agitées... — Ses crises sont effrayantes... — Je la crois atteinte mortellement...
Rittner désigna le gros livre à fermoirs placé sur une table du salon d'attente.
— Vous trouverez dans ce livre, — dit-il, — les noms de toutes les pensionnaires, la date de leur entrée, et en regard, dans une colonne spéciale, le chiffre des sommes mensuelles réclamées pour les soins qu'elles reçoivent ici... — Voulez-vous jeter un coup d'œil sur ce livre et, s'il y a lieu, me demander des explications ?
— Non, pas en ce moment, — répondit Georges. — Nous nous en occuperons demain, si vous le voulez bien...
Rittner sourit.
— C'est que, — fit-il, — demain il y aura un obstacle...
— Lequel?
— Je ne serai plus à Auteuil ni même à Paris...
— Comment, — s'écria Georges un peu étonné, — vous partez si vite I ! I
— Ce soir même... — Je regrette vivement, croyez-le, de ne pouvoir passer au moins une semaine avec vous pour vous mettre au courant de toutes choses ; mais, je vous l'ai dit, les affaires de famille, les affaires graves qui m'ont décidé à vendre, me rappellent en Alsace... — Ce matin encore j'ai reçu une dépêche qui me supplie de hâter mon départ...
— Je comprends vos raisons, monsieur, — répliqua Georges, — mais ce brusque départ, si bien motivé qu'il soit d'ailleurs, va me mettre dans l'embarras...
— Existe-t-il au moins dans l'établissement une personne intelligente et capable de me renseigner?...
— Oui, certes, monsieur. . . Je vous laisse mon bras droit. . . un autremoi-même . . .
— Qui donc?
— Mon médecin adjoint, le docteur Schultz. — C'est un jeune savant... Rien n'égale son amour pour le travail et rien ne peut dépasser son zèle... — Depuis quatre ans le docteur Schultz est mon collaborateur et mon suppléant.
— Je m'en rapporte absolument à lui, et je n'ai eu qu'à me louer de cette confiance... — Je vous le recommande de façon très chaude... — Il restera avec vous si vous acceptez ses services.
— Certes, je les accepterai ! — On ne se prive pas volontiers d'un bon serviteur et, à vous entendre, celui-là est exceptionnel.
— Exceptionnel, monsieur Vernier, c'est le mot! — Il vous donnera sur la maison tous les détails que je vous donnerais moi-même... — Vous pouvez avoir en lui une confiance illimitée.
— Je ne la lui marchanderai pas, puisque vous dites qu'il la mérite..,
— Je vous le présenterai tout à l'heure, et en même temps il vous remettra la somme de trois mille francs touchée par lui pour le premier trimestre de la pensionnaire nouvelle entrée hier dans la maison.
— A quel monde, — demanda Georges, — appartiennent généralement vos malades ?
— A tous les mondes, — pourvu, bien entendu, que les familles soient riches, car le prix de la pension est élevé.
— N'avez-vous pas affaire quelquefois à des gens qui, sous un prétexte ou sous un autre, vous demandent un silence absolu sur la présence dans votre maison des malades qu'ils vous confient?
— Cela arrive sans cesse... et cette demande est bien superflue, car, — (vous le savez aussi bien que moi, mon cher confrère,) — le devoir professionnel nous défend de parler...
Georges reprit :
— Et ne vous amène-t-on jamais, comme atteintes de folie, en vous priant de les déclarer vraiment folles, des personnes qui en réalité ont la tête parfaitement saine ?
Riltuer regarda son interlocuteur avec une défiance manifeste et ne répondit pas tout de suite.
— Ah çà ! docteur, — demanda le jeune homme en souriant, — me suis-je mal expliqué?... — Ha question vous semble-t-elle obscure?
— Nullement...
— Répondez-y donc...
— Vous voulez savoir si l'on me propose souvent d'être le complice et l'instrument d'une séquestration illégale, en appuyant cette proposition par l'offre d'une grosse somme ?
Franlz Rittner se tenait plus que jamais sur ses gardes.
— Deux fois en quatre années, — dit-il, — je me suis trouvé en face de parents qui sollicitaient mon concours pour une séquestration arbitraire du genre de celle dont vous parlez.
— Eh bien?
— Eh bien, dès les premiers mots, la raideur de mon attitude leur a prouvé qu'ils faisaient fausse route, et ils n'ont eu garde d'insister.
— Ah ! — s'écria Georges, — si pareille proposition m'était faite, je livrerais à la justice les impudents gredins qui m'auraient cru capable de m'associer à leur crime !...
— Et vous auriez cent fois raison ! — répliqua Rittner ; puis, désireux de changer la nature de la conversation, il ajouta en se levant :
— Mais voici l'heure de la visite... — Ne faisons pas attendre nos malades... — Est-ce que madame nous accompagne ?
— Si vous n'y voyez aucun inconvénient, messieurs... — répondit Paula Baltus. — Qu'en pensez-vous, monsieur Georges?...
— Je n'oserais vous conseiller, mademoiselle, d'affronter un spectacle si triste... — murmura le jeune médecin.
— Mon confrère craint pour vous sans doute des émotions trop violentes, — ajouta Frantz, — et peut-être a-t-il raison.
— Soyez tranquille — répliqua l'orpheline. — Je suis forte et courageuse.
— Est-ce par curiosité seulement que vous voulez nous suivre, mademoiselle ? — demanda Rittner.
— Non, monsieur^ je veux m'instruire... — D'un jour à l'autre je puis être appelée à devenir un aide pour le docteur Vernier, dans des circonstances qui lui sont connues...
— S'il en est ainsi, mademoiselle, venez donc, mais soyez forte comme vous avez promis de l'être, car vous assisterez certainem,ent à de navrants spectacles.
Paula Baltus répéta :
— Soyez tranquille...
On quitta le salon d'attente et l'on prit, à travers le parc, le chemin du bâtiment des folles.
Le médecin adjoint attendait, entouré des infirmières de toutes les sections, et tenant ses cahiers de notes.
Il s'inclina respectueusement devant mademoiselle Baltus et devant Georges.
— Le docteur Schultz, sans doute ? — fit ce dernier.
— Que j'ai le plaisir de vous présenter, — répondit Frantz. Georges Vernier tendit la main au jeune homme en lui disant :
— Je suis heureux de faire votre connaissance, mon cher confrère... — M. le docteur Rittner m'a parlé de vous en termes flatteurs qui vous ont valu toute mon estime... — 11 ne vous déplaira pas, a-t-il ajouté, de continuer avec moi la tâche dont vous vous acquittiez avec lui d'une façon si brillante... — Si tel est en effet votre désir, nous resterons ensemble, et je suis convaincu que nous serons satisfaits l'un de l'autre...
— Comptez sur moi, monsieur, — murmura le jeune docteur, — je ne négligerai rien pour justifier une bienveillance dont je suis touché et reconnaissant.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Georges ajouta, en s'adressant au personnel :
— Aucun changement ne sera fait ici, et les coopérateurs utiles, les bons serviteurs, trouveront en moi un ami... — Maintenant, s'il vous plaît, commençons la visite.
Les trois médecins et mademoiselle Baltus franchirent le seuil du bâtiment des folles^ précédés par l'infirmière de service qui ouvrait successivement les portes des cellules.
On visita toutes celles du rez-de-chaussée sans qu'un seul incident caractéristique se produisit.
Georges questionnait.
Rittner ou le médecin adjoint répondait brièvement.
Paula Baltus très émue, mais s'eff'orçant de dominer et surtout de cacher son émotion, écoutait avec une attention profonde.
On monta au premier étage.
Le médecin des folles s'arrêta devant la porte sur laquelle on voyait le numéro 4.
— C'est ici, — dit-il, — que se trouve la jeune femme amenée ravant-dernière nuit à la suite d'un incendie.
— Celle dont les crises sont si terribles ? — demanda Georges.
— Oui.
L'infirmière fit jouer la clef banale qui s'ajustait à toutes les serrures. Les visiteurs entrèrent.
La cellule, tendue de gros coutil gris capitonna ou plutôt matelassé, ne contenait aucun meuble.
Deux matelas et une demi-douzaine de couvertures se voyaient dans un angle sur l'épaisse natte servant de tapis.
Mathilde Jancelyn, très calme, ses grands cheveux blonds dénoués couvrant ses épaules comme un manteau d'or, était debout auprès de la fenêtre et comptait sur ses doigts.
Neuf... dix... onze... douze... treize... quatorze... — disait-elle.
XLYIII
Paula Baltus resta sur le seuil.
Georges et Rittner s'approchèrent de Mathilde.
Le médecin des folles lui toucha doucement l'épaule.
— Chut ! — fit la jeune femme.
Puis elle continua d'une voix lente et monotone :
— Quinze... seize... dix-sept.... dix-huit... dix-neuf... Rittner l'interrompit de nouveau en lui prenant le bras. Mathilde Jancelyn, se retournant alors, jeta un regard autour d'elle. Mademoiselle Baltus, immobile et muette, se sentait profondément attendrie
par la vue de cette infortunée, si belle encore malgré sa pâleur livide et malgré les empreintes violettes laissées par ses ongles sur son visage.
Les yeux de Mathilde se tournèrent du côté de Paula.
Elle parut aussitôt attirée par la jeune fille, et le corps penché en avant, le cou tendu, la dévorant toujours du regard, elle fit quelques pas de son côté.
Cette scène bizarre, cette visible et inexplicable attraction, intriguaient et intéressaient au plus haut point les visiteurs.
Rittner et Georges laissaient Mathilde s'avancer vers Paula, mais se tenaient prêts à intervenir au besoin.
Le regard de la sœur de René prenait une fixité étrange.
Son front se plissait sous l'effort d'une pensée confuse. — Sans aucun doute il se faisait en ce moment un grand travail dans le cerveau malade de la pauvre folle.
Tout à coup elle porta ses deux mains à ses tempes, ses yeux glauques s'animèrent, comme si un éclair de raison venait de briller au milieu des ténèbres de sa pensée.
Elle poussa une intraduisible exclamation, puis, recommençant à compter sur ses doigts, elle murmura:
— Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt... — Vingt mille francs... — Prends garde à toi, Paul... Prends garde!... Tu sais leur secret... ils te tueront... C'est pour vingt mille francs que Frédéric Baltus est mort assassiné.. Ils l'ont tué pour vingt mille francs...
En entendant prononcer à l'improviste et en de telles circonstances le nom de son frère, Paula tressaillit de la tête aux pieds, devint mortellement pâle et jeta sur Georges Vernier un regard plein d'effarement.
Le jeune homme n'était ni moins surpris ni moins troublé que sa compagne.
Rittner, qui pour la première fois assistait à une crise de Mathilde, changea de visage, sentit un frisson courir sur sa chair et ne put contenir un geste de stupeur et d'épouvante.
Georges et Paula s'apprêtaient aie questionner.
Ils n'en eurent pas le temps.
Mathilde, que nous venons de voir tranquille et calme dans son égarement, fut prise soudain d'un effroyable accès de folie furieuse.
Elle commença par pousser des clameurs lugubres, des rugissements de bête fauve affamée. — Elle mit ses vêtements en pièces et déchira sa chair avec ses ongles... Le sang coulait en filets roses sur l'épiderme satiné de son corps charmant, et la crise, loin de s'apaiser, redoublait de violence...
La malheureuse se tordait les bras et se roulait par terre en se débattant, comme une couleuvre blessée à mort...
Brusquement elle se releva avec la raideur d'un ressort d'acier et^ prenant un impétueux élan, elle se précipita contre la muraille, la tète en avant.
L'épaisseur des étoffes matelassées amortit la violence du coup, qui sans cela eût été infailliblement mortel.
Néanmoins un bruit sourd retentit et Mathilde épuisée, étourdie, retomba sur la natte où elle demeura presque sans connaissance et les membres secoués par de faibles tressaillements.
— La crise est finie... — dit Frantz Rittner...
Il fit un signe au médecin adjoint ; les infirmières s'empressèrent autour de la pensionnaire du n" 4.
Paula Baltus s'approcha de Georges et, le faisant se pencher un peu vers elle, elle lui glissa dans Toreille ces mots :
— C'est hideux et c'est effrayant I... — Mais pourquoi cette pauvre créature a-t-elle prononcé le nom de mon frère, et que signifie ce chiffre de vingt mille francs auquel elle revenait sans cesse?
Pour toute réponse Georges posa un doigt sur ses lèvres. Ce geste signifiait évidemment: — Silence! — Pas un mot! Le jeune médecin se tourna ensuite vers Rittner dont l'émotion avait disparu, et lui demanda avec une indifférence affectée':
— Ainsi cette malheureuse femme est la folle arrivée dans l'étabHssement avant-hier pendant la nuit?
— Oui, — répondit Frantz.
— Elle a perdu subitement la raison à la suite d'un incendie, m'avez-vous dit?
— Oui... — répéta le médecin des folles.
— Quel est son nom?
— Mathilde Jancelyn...
— Par qui a-t-elle été amenée ici?
— Par le vicomte Paul de Langeais... un jeune homme élégant et riche... son amant selon toute apparence.
— Connaissez-vous la famille de cette femme? — reprit Georges.
— Pson, — répliqua Rittner sans la moindre hésitation.
— Ainsi les indications, de quelque nature qu'elles soient, vous font défaut?
— Absolument.
— Ce \icomte de Langeais doit-il revenir?
— Quand?
— Aujourd'hui ou demain...
— Je causerai avec lui... — pensa Georges; puis, s'adressant au médecin adjoint, il reprit: — Comment va-t-elle?
— Elle ne souffre plus... — La catalepsie, par conséquent l'insensibilité complète, a succédé aux convulsions...
— Elle n'est pas en péril, j'espère ? — demanda vivement Paula.
— Non, madame... du moins le péril n'est point immédiat... — mais la guérison me semble douteuse...
— Et à vous,, docteur Rittner? — continua la jeune fille.
— A moi aussi, mademoiselle...
Paula douloureusement émue baissa la tête, et nos personnages quittèrent la cellule oà les infirmières continuaient à soigner Mathilde inanimée.
C'est bien étrange! — pensait l'orpheline. — Qu'est-ce donc que cette femme, et pourquoi, dans son délire, a-t-elle prononcé le nom de mon frère ?
Georges, s'approchant d'elle, lui dit, d'une voix très basse:
— Mademoiselle, à quoi pensez-vous?...
— A cette infortunée...
— Je le devinais... — H y a là un mystère qui me préoccupe comme vous, et que j'éclaircirai...
— Comment?
— En interrogeant le vicomte de Langeais, qui sait certainement ce que le docteur Rittner ignore... — Peut-être nous mettra-t-il sur la trace que jusqu'ici nous cherchions en vain...
La visite continuait.
On entra successivement dans toutes les cellules portant des numéros pairs- — Georges interrogeait, prenait des notes, et formulait des ordonnances claires et bien motivées.
On passa aux numéros impairs.
Je ne vous dis point adieu, chère uiiguooue... Je reviendrai demuia. (Page 5iUj.
Les cellules n*** 1 et 3 étaient vides.
L'infirmière ouvrit la porte, du n° o...
Le docteur Vernier et Paula Baltus franchirent le seuil et se trouvèrent en présence de madame Delarivière.
Jeanne était assise sur son lit, la tête basse. . Ses cheveux épars tombaient sur son visage et cachaient ses traits.
Elle avait sur les genoux des fleurs fanées, cueillies au jardin la veille, et dont elle faisait une guirlande en balbutiant d'une voix indistincte:
LlV. 68. F. ROY, éditeur
- Quand viendra l'ange de lumière, je l'enchaînerai avec ces fleurs... il ne pourra plus me quitter...
I En entendant les visiteurs Jeanne releva la tête, contempla pendant une ou
I deux secondes Paula Battus, quitta le lit qui lui servait de siège et vint droit à i la jeune fille.
; Celle-ci. encore sous l'impression du hideux spectacle auquel, dans la cel-
lule de Malhilde, elle venait d'assister, recula vivement avec unpeu d'effroi. I — N'ayez pas peur, mademoiselle, — dit Frantz Riltner, — la folie de ma-
j dame est douce... — Vous ne courez aucun danger.
I Paula, rassurée, laissa Jeanne prendre une de ses mains. i
I La pauvre femme regarda longtemps avec une admiration enfantine cette ;
I main blanche et effilée puis, la portant à ses lèvres, la couvrit de baisers. \
l — Ange de lumière, c'est toi... — murmura-t-clie ensuite. — Tu es donc \
\ enfin de retour et tu ne me quitteras plus... |
< — Elle vous prend pour sa fille... — dit Ritlner... < I En entendant la voix de Jeanne, Georges avait fait un mouvement brusque. | ] L'épaisse chevelure de la folle, nous le savons, cachait la figure comme un
I voile. <
i Le docteur Vernier s'approcha, écarta d'une main tremblante les masses !
' soyeuses, étudia les traits décomposés et flétris par la souffrance, mais reconnais ] I sables cependant, et poussa un cri de stupeur et de joie. i
I — Qu'y a-tnil? — demanda mademoiselle Battus avec une anxiété facile à \
l comprendre. |
{ — Il y a qiie c'est elle! I — répondit le jeune homme. \
I — Elle? — répéta Paula; — qui donc? |
< — Ehl ne l'avez-vous pas compris?... c'est Jeanne... — Impossible!., vous vous trompez...
< — Non, je ne me trompe pas !... Je vous disque c'est Jeanne!... Jeanne Delarivière I...
j Mademoiselle Baltu s tremblait comme une feuille agitée par le vent.
i XLIX
j Frantz Rittner, très surpris et non moins inquiet de ce qui se passait en sa
I présence, intervint.
! — Le docteur Yernier a raison, mademoiselle, — dit-il, — cette pauvre
\ femme se nomme bien madame Delarivière...
I — Amenée de Melun, n'est-ce pas? — s'écria Georges.
i — En effet...
— Ah! — poursuivit le jeune homme avec animation. — J'étais bien sûr de
la reconnaître... — Malgré l'altération de ses traits, malgré sa livide pâleur et son amaigrissement, je ne pouvais me tromper!... — Ce doux visage, si semblable à un autre que vous aimez comme je l'aime, mademoiselle, était gravé là... dans mon cœur... — C'est la Providence qui nous a conduits ici !
— La joie m'étouffe! — murmura Paula.
— Ainsi donc, — demanda le médecin des folles, — vous connaissez madame ?
— Certes, je la connais! — répliqua Georges. — Et si la science n'est pas un vain mot, je la sauverai !... je la guérirai!... — Madame Delarivière ne peut habiter une heure de plus cette cellule... — Il faut lui préparer sans retard un appartement d; n ; un des pavillons du parc.
— Mais, — fit Paula frappée d'un souvenir subit, — M. Rittner, il n'y a qu'un instant, a dit que Jeanne me prenait pour sa fille.
Georges ne respirait plus... — Il lui semblait que son cœur cessait de battre.
— C'est vrai... — balbutia-t-il d'une voix à peine distincte. — Docteur, au nom du ciel, apprenez-nous oii mademoiselle Edmée se trouve en ce moment.
— Elle est ici... — répondit Frantz.
— Ici! ! — répétèrent à la fois Paula et Georges stupéfaits.
— Sans doute... — Que trouvez-vous d'étonnant à cela?
Georges ne se soutenait sur ses jambes que par un miracle de volonté. — Une immense angoisse l'envahissait.
— Edmée pensionnaire de cette maison! — dit-il avec terreur. — N'a-t-elle pu résister au coup qui la frappait?... Est-elle folio aussi... comme sa mère?...
— Non, — répliqua Rittner en secouant la tèlc, — non, elle n'est pas folle...
— Ni malade?...
— Je voudrais vous rassurer... Je né le puis... — Mademoiselle Edmée est malade... bien malade.
— Dangereusement?
— J'en ai peur...
Georges frissonnait de tout son corps, — des larmes coulaient sur ses joues. — A voir sa physionomie bouleversée, on pouvait croire que dans cet asile de la folie il allait lui-même perdre la raison.
Paula n'était pas moins émue.
Le jeune médecin prit le bras de Rittner.
— Où est-elle? — lui demanda-t-il.
— Dans l'un des pavillons du jardin...
— Conduisez-nous près d'elle ! vite !
— Prenez garde, moucher confrère! — Ce que vous voulez faire constitue une imprudence grave î
— En quoi?
— Mademoiselle Edmée est si faible qu'une secousse violente peut la tuer... Georges était déjà bien pâle, — il devint blanc comme un linge.
— La tuer! — répéta-t-il. — Mais quel est donc son mal?
— Je crains une maladie de cœur...
Pendant une ou deux secondes le jeune homme garda le silence.
— Non, la joie ne tue pas ! — dit-il ensui-te résolument. — Notre présence, pour Edmée, sera la vie et non la mort! — Allons I !
— Vous le voulez?
— Oui, je le veux!... et je prends tout sur moi...
— Venez donc...
Rittner commençait à comprendre que ce médecin de province si tendrement aimé par mademoiselle Delarivière n'était autre que le docteur Vernier.
Tout cela d'ailleurs lui importait peu désormais. — N'allait-il pas, le soir même, s'éloigner de Paris et de la France?
Il quitta le bâtiment des folles.
Paula et Georges le suivaient. — Le médecin adjoint venait derrière eux.
On atteignit le pavillon...
On gravit l'escalier conduisant h. l'appartement de la jeune fille.
Au moment d'en franchir le seuil, Georges fut obligé de s'arrêter.
Le sang affluant à son cerveau lui donnait des vertiges. — Un nuage passait devant ses yeux. — Il chancelait comme un homme ivre.
Paula lui prit les mains qu'elle serra fraternellement, en lui disant d'une voix très douce et très basse :
— Du courage! — Dieu nous protège!... Edmée est là... et nous avons retrouvé Jeanne...
Georges répondit par une pression pareille à la pression affectueuse de la jeune fille; puis, passant ses deux mains sur son front brûlant pour en chasser la fièvre, il se redressa sous le choc qui l'avait écrasé d'abord, et il fit signe à lliltner d'entrer le premier...
Le médecin des folles salua mademoiselle Baltus, ouvrit la porte de l'antichambre puis, après avoir frappé doucement, celle de la chambre à coucher. Edmée ne dormait pas.
Elle avait perçu vaguement quelque bruit au dehors et, s'attendant à la visite de Rittner, elle s'était soulevée sur ses oreillers.
— C'est vous, docteur... — dit-elle de sa voix affaiblie mais toujours musicale, qui retentit au plus profond du cœur de Georges. — Vous êtes seul?... — J'avais cru vous entendre parler...
— Je ne suis pas seul, mademoiselle, — répondit Rittner, — une personne que vous connaissez m'accompagne, mais je n'ai pas voulu laisser cette per-
sonne arriver jusqu'à vous avant de savoir si vous vous sentiez assez forte pour supporter une joie vive...
Les joues pâlies d'Edmée se colorèrent faiblement.
— Une joie vive... — balbutia-t-elle. — Qui donc m'apporterait cette joie? — Qui donc vous accompagne
— Devinez.
— Ah! — s'écria la jeune fille. — Est-ce que mon père est de retour?
— Hélas! non, mademoiselle... pas encore.
— Alors c'est ma mère qui est là... ma mère que je ne puis aller rejoindre et que vous m'amenez?
— Non, mademoiselle, ce n'est pas madame votre mère.
— Marthe de Ronceray peut-être... mon amie de pension, à qui vous avez fait connaître le lieu de ma retraite?
Rittner secoua nég-ativement la tête.
— Parlez, alors, docteur ! — reprit Edmée, — parlez! je vous en supplie !.. — Je ne puis faire, vous le voyez, que de vaines suppositions... Je ne devine pas... l'incertitude m'agite et me met au supplice... — Parlez!
Le médecin des folles, pour toute réponse, recula de deux pas en démasquant la porte.
Paula et Georges étaient sur le seuil...
Edmée les vit...
Saisie et dominée par une émotion toute puissante elle ne put ni pousser un cri ni articuler une parole.
Ses lèvres s'agitèrent en vain. — Aucun son ne s'en échappa.
Elle tendit ses mains à Paula et à Georges, tandis que de grosses larmes jaillissaient de ses paupières.
Paula prit Edmée entre ses bras et couvrit ses joues de baisers, tandis que Georges appuyait passionnément contre ses lèvres une des petites mains de l'enfant.
Pendant quelques secondes on n'entendit dans la chambre que le bruit des sanglots qui les étouffaient tous les trois.
Edmée soudain poussa un soupir, ferma les yeux et retomba sans connaissance sur ses oreillers.
— Je vous avais prévenu!... — dit Rittner. — Vous voyez bien maintenant que la secousse était trop violente !
— Eh ! docteur, — répliqua le jeune médecin, — cet évanouissement ne me cause aucune inquiétude. — C'est la joie qui l'a provoqué et, je vous le répète, la joie n'est jamais funeste ! !
En disant ce qui précède, Georges tira de sa poche un flacon de sels et l'approcha des narines de la jeune fille. L'effet produit fut presque immédiat.
Les paupières cVEdmée battirent comme les ailes d'un papillon qui veut prendre son vol. puis elles s'écartèrent, se soulevèrent et laissèrent glisser entre les longs cils des regards qui se portèrent d'abord sur Paula, puis sur Georg'es, qui tous les deux lui souriaient.
Elle leur tendit de nouveau les mains.
— Chers amis, — leur dit-elle d'une voix changée, — j"ai bien cru que j'allais mourir, tout à l'heure, en vous revoyant. — Comme monpau^Te cœur battait!... — Il battait si fort qu'il me faisait beaucoup souffrir.
— Et maintenant ? — demanda Georges en cachant son effroi.
— C'est fini... c'est passé...
— Bien vrai ?...
— Oui, bien vrai, je vous assure ! — Oh ! je guérirai vite maintenant, puisque vous serez là, tous les deux, près de moil... — Votre tendresse, voilà le remède qu'il me faut...
— Chère... chère enfant... — murmura Paula.
— Monsieur Georges, — reprit vivement Edmée, — avez-vous vu ma mère ?
— Oui, mademoiselle... je la quitte à l'instant.
— Comment la trouvez-vous?
— Aussi bien que possible... quoique ce mieux soit loin d'être bien.
— Vous la guérirez aussi, n'est-ce pas?
— Je la guérirai, oui, mademoiselle.
— Vous me le promettez ?
— Je vous le jure !
— Oh ! quel beau jour pour moi!... — s'écria Edmée. — Oue je suis heureuse, mon Dieu... — quand on pense que ce matin je ne croyais plus au bon. hîur. — Etais-je assez injuste ? étais-je assez ingrate?
Et de nouveau la jeune fille fondit en larmes ; mais que ces larmes étaient douces !
— Docteur, — dit mademoiselle Baltus à l'oreille de Georges, — n'ê(es-vous pas d'avis qu'après des émotions si violentes, notre chère Edmée doit avoir grand besoin d'un peu de repos ?...
— Assurément... — répliqua le jeune homme. Il ajouta, en s'adressant à Rittner :
— Quelles sont les dernières prescriptions ?..,
Le médecin adjoint lui mit sous les yeux le cahier de visite, et Georges y lut l'ordonnance écrite la veille.
— J'approuve absolument... — fit-il. — Rien de plus sage et de plus ralioiinel... — Il faudra continuer.
— Vous ne me quitterez pas, j'espère ?... — demanda la jeune fille, prise d'un tremblement soudain.
Paula se pencha vers elle, l'embrassa sur le front et lui répondit :
— N'ayez nulle inquiétude, chère mignonne... — si nous vous laissons seule en ce moment, c'est qu'il vous faut du calme et du sommeil...
— Vous reviendrez?...
— Oui, certes!
— Et, bientôt
— Oui, bientôt...
— Vous ne retournerez pas à Melun ce soir?...
— Je dois y retourner, moi ; mais M. Georges, notre ami à toutes deux, ne m 'accompagnera point...
— Il restera près de moi ?
— Sans doute...
— Pour longtemps ?
— Pour toujours...
Le visage d'Edmée devint rayonnant.
- Pour toujours ! — répéta-t-elle. — Est-ce possible ?
— C'est possible et certain... — Le docteur Verniei' est ici chez lui... — Depuis hier cette maison lui appartient...
La jeune fille battit des mains.
— Oh ! alors, — reprit-elle avec une touchante confiance, — je suis sûre de guérir, et vite ! : — Allez, mes bons amis, je ne vous retiens plus... — Je vais me reposer dans ma joie...
Elle sourit à Paula et à Georges puis, appuyant doucement sa tête blonde sur les oreillers, elle ferma les yeux afin de conserver dans un rêve l'immense bonheur dont son âme était pleine.
Les visiteurs sortirent délia chambre.
— Je n'en puis douter, — se disait Rittner, — le docteur Vernier est le médecin de Melun de qui madame Delarivière a reçu les soins... — Mais quelle peut être cette jeune fille dont le nom n'a pas été prononcé ? — 11 y a là quelque chose de mystérieux et d'inquiétant...
— Ah ! mademoiselle, — s'écria Georges en quittant le pavillon, — ne vous semble-t-il point, comme à moi, que la Providence m'a pris par la main pour me conduire ici? — Retrouver en même temps Jeanne et sa fille, brusquement, à l'improviste ! Ce n'est pas le hasard qui a fait cela !... Le doigt de Dieu me parait visible !
— Certes I — répliqua Paula d'une voix grave. — Pour vous c'est le bon-
heur!... — Pour madame Delarivière et pour Edmée, c'est la guérison !... — Pour moi c'est la vengeance !...
Rittner, en entendant ce mot si étrange dans la bouche d'une belle jeune fille, frissonna de la tête aux pieds.
Quelques gouttes d'une sueur glacée perlèrent sur ses tempes à la racine de SCS cheveux.
— La vengeance ! — répéta-t-il avec stupeur.
— Oui, monsieur... — répondit Paula. — Cela vous étonne ?
— Je ne puis en croire mes oreilles... — Vous ne haïssez cependant ni madame Delarivière, ni sa fille ?
— Je les aime l'une et l'autre de toute mon àme ! — Vous ne pouvez comprendre, n'est-ce pas?... — C'est qu'il est des choses que vous ignorez... — Quelques mots feront la lumière au milieu des ténèbres... — Tout à l'heure une malheureuse créature, Malhilde Jancelyn, dans sa folie furieuse, a parlé devant vous de Frédéric Baltus assassiné... — Je me nomme Paula Baltus, monsieur, et je cherche le meurtrier de mon frère et les complices de ce meurtrier...
Rittner se sentit défaillir.
Paula Baltus !... — La vengeresse qu'il redoutait plus que fout au monde !.-. — Elle était là... près de lui... devant lui... les yeux fixés sur lui !...
Qui sait si ce regard qui le faisait trembler ne descendait pas au fond de son âme ? ne lisait pas dans sa conscience troublée?
— Du calme, de la force, ou je suis perdu ! ! — se dit Franlz en s'inclinant I très bas devant la jeune fille pour cacher la pâleur de son visage et l'épouvante i empreinte sur ses traits.
I — Docteur, — demanda le médecin adjoint, — continuons-nous la visite ?
j — Il est près de midi, — répliqua Rittner en dissimulant son trouble. — Le
I déjeuner doit être servi. — J'espère que mademoiselle Baltus et M. Geor- I ges Vernier me feront l'honneur de s'asseoir à une table qui est encore aui jourd'hui la mienne...
\ — Mais sans doute, monsieur, — répondit Paula. — Nous acceptons bien
volontiers votre invitation.
Georges s'adressa au jeune suppléant.
— Songez à madame Delarivière... — lui dit-il.
— Je vais la conduire moi-même au pavillon de mademoiselle Edmée et l'installer dans l'appartement qui fait face à celui de sa fille.
— Allez, monsieur, et ne perdez pas une minute... — Nous continuerons plus tard ensemble la visite interrompue par des incidents si nombreux et si imprévus...
Le docteur Schultz s'éloigna.
Rittner avait reconquis toute son assurance, mais l'atmosphère de la maison d'Auteuil lui semblait désormais irrespirable.
Le jeune médecin, à sou tour, regarda sou iuterlocuteur bien en face. (Page 551).
Sans la crainte de se dénoncer lui-même, il aurait pris la fuite à l'instant.
On gagna la salle à manger.
Georges n'était plus reconnaissable.
En même temps que l'espoir rentrait dans son âme, les nuages épaissis depuis quelques jours autour de son front se dissipaient, le sourire revenait à ses lèvres.
A table, la conversation s'engagea naturellement sur Jeanne et sur Edmée.
Rittner raconta comment il se faisait que la jeune fille eût été amenée chez lui, près de sa mère.
LlV. 69 F- ROY, éditeur.
Paula et Georges eurent alors la confirmation et la preuve de ce qu'ils devil liaient déjà sans le savoir, c'est-à-dire que M. Delarivière, désespéré de l'état de Jeanne, avait fait tout au monde pour tenir secrets sa maladie et le lieu de so retraite.
Le liédecin des folles raconta la tentative d'évasion que nos lecteurs connaissent. — Il la mit sur le compte d'une surexcitation fiévreuse et passagère de la jeune fille, et ne manqua point, dans son récit, de s'attribuer un rôle très beau. \ers trois heures il envoya chercher une voiture sur laquelle on chargea son lég'er bagage, à l'exception bien entendu de la sacoche de cuir dont il ne se séparait pas.
Il prit congé de Georges et de Paula, serra la main du jeune sous-ordre qu'il avait l'habitude d'appeler mcm cher collaborateur^ puis il monta dans son fiacre, emportant une grosse fortune qu'il comptait bien arrondir encore, et comptant pour l'avenir non seulement sur l'impunité, mais sur un bonheur sans nuages, sur l'estime des honnêtes gens, — et fouette cocher !
Aussitôt après son départ mademoiselle Baltus et Georges regagnèrent le pavillon d'Edmée.
L'installation de madame Delarivière avait eu lieu dans l'appartement coutigu à celui de sa fille.
Edmée l'apprit en se réveillant, et ce fut pour elle une joie d'autant plus vive que Georges lui promit que chaque jour Jeanne pourrait passer quelques heures auprès d'elle. ^
Le moment approchait où Paula devait se rendre au chemin de fer de Lyon si elle voulait arriver à Melun avant la nuit.
— Je ne vous dis point adieu, chère mignonne... — fit-elle en serrant Edmée sur son cœur. — Je vous dis à bientôt... — Je reviendrai demain.
— A demain donc... — murmura la jeune fille. — Aimez-moi comme je vous aime...
Pour toute réponse Paula l'embrassa de nouveau.
En mettant pied à terre à la gare de Melun, mademoiselle Baltus trouva sa voiture qui l'attendait.
— Une dépêche apportée pour mademoiselle, il y a deux heures... — lui dit le valet de pied en lui présentant une enveloppe bleue.
Cette dépêche, datée de New York, était de Fabrice. — Elle annonçait son prochain retour.
— Tous les bonheurs à la fois ! — pensa l'orpheline. — Je commence à croire que le bon Dieu ne m'a pas abandonnée tout à fait 1. ..
Elle alla prier dans la chambre close, devant le portrait de son frère, puis elle se coucha et s'endormit presque aussitôt.
Ses rêves lui montrèrent successivement Fabrice agenouillé devant elle et lui
baisaiil les maias, et Alalhilde Jancch u qui, dans son élrange folie, prononçait le nom de Frédéric assassiné...
Ce même jour une autre dépêche de Fabrice, adressée à Laurent, était arrivée à la villa de Neuilly Saint-James, annonçant un départ presque immédiat
Le valet de chambre intendant se frottait les mains.
— La maison va redevenir vivante et gaie ! — s'écriait-il; et il faisait tout ranger, tout nettoyer, tout frotter, comme si les maîtres avaient dû rentrer chez eux le soir ou le lendemain matin.
Claude Marteau, lui^ se proposait d'aller chercher au jour convenu, c'està-dire le surlendemain, le sloop dont le gréement devait être complet, et de voir si madame Tallandier s'était décidée sagement à lui donner pour mousse son fils, le petit Pierre.
L'ex-matelot avait résolu de se maintenir dans les bonnes grâces de Fabrice Leclère jusqu'au moment où de nouvelles preuves, plus décisives encore et plus indiscutables que les premières, lui imposeraient le devoir d'agir.
— On a vu plus d'un innocent paraître coupable... — se disait-il. — M. Fabrice avait peut-être perdu le revolver... — On le lui avait peut-être volé, et j'ai peut-être mal compris le billet oii l'on parle du chèque, de I-'rédéric Baltus et du P. de la R... — Faudra voir !...
Le lendemain du jour où Georges Vernier avait pris possession de la maison de santé, Paula Baltus quitta Melun de bonne heure et revint à Auteuil.
Elle comptait y passer au moins une quinzaine et s'installa dans une chambre contiouë à celle d'Edmée.
Mademoiselle Delarivière voyait son rêve se réaliser. — Georges se trouvait auprès d'elle; — il allait soigner et guérir sa mère, elle n'en doutait pas. — Elle se sentait pleine de courage et d'espérance, mais sa faiblesse ne diminuait point.
Le jeune docteur s'occupait déjà du ti'aitement qu'il S3 proposait de faire suivre à Jeanne, et qui ne ressemblait en rien à celui mis en œuvre par Frantz Rittner.
Edmée l'inquiétait.
11 reconnaissait lui aussi chez elle le germe d'une maladie de cceur.
Or les émotions éprouvées par la jeune iille, depuis sa sortie du pensionnat de Saint-Mandé jusqu'à ce jour, avaient rapidement développé ce germe et provoqué cet appauvrissement de sang que l'on nomme anémie.
Néanmoins, si grave que fut déjà le mal, Georges se promettait de le com-
baitre avec cnerg-ie. et comptait bien qu'en définitive la vicloire resterait à la
science.
— Cher docteur, — lui demanda Paula en d(îscendant de voiture, — qu'avezvous donc aujourd'hui?
— A quel propos cette question, mademoiselle?
— Hier vous paraissiez joyeux, et le triste passé n'existait plus pour vous... — Aujourd'hui vous semblez sombre et découragé...
— Découragé, non, mademoiselle, — répondit Georges, — mais soucieux.
— Pourquoi?
— J"ai réfléchi beaucoup... — J'ai de sérieuses préoccupations...
— Au sujet d'Edmée?
— D'abord... — La pauvre enfant a beaucoup soufTert... — Vous avez entendu mon prédécesseur nous affirmer qu'elle était gravement malade... il ne se trompait pas... il n'exagérait rien...
— Grand Dieu! que m'apprenez-vous là!
— Hélas! mademoiselle, je dis la vérité!... — Il faut savoir la regarder en face...
— Est-ce que le danger existe?...
— Il peut venir d'un moment à l'autre...
— Vous guérirez Edmée, cependant?...
— Oui, avec l'aide de Dieu!... — Mon immense tendresse, mon dévouement profond, me tiendront lieu de la science infaillible qui serait nécessaire...
-r- Dieu vous aidera, docteur... — Ma tendresse rivalisera de zèle avec la vôtre... — Entre de telles affections Edmée vivra pour être heureuse...
Georges serra les mains de mademoiselle Baltus qui reprit au bout d'un instant:
— Et madame Delarivière? Que pensez-vous d'elle?... — Son état s'est-il aggravé?
— Non, mademoiselle, au contraire... — Jeanne, soumise au traitement que je lui fais suivre à partir d'aujourd'hui et qui doit lui rendre des forces, pourra supporter bientôt l'épreuve terrible et décisive que j'ai résolu de tenter, si toutefois mon illustre maître, le docteur V... partage à ce sujet mon opinion... comme je le crois... comme je l'espère...
— De ce côté, donc, tout ira bien... — Avez-vous une autre cause de souci?
— J'en ai une.
— Puis-je vous demander laquelle?
— Cette femme qu'on a amenée ici il y a trois jours et qui, dans un accès de délire, a prononcé devant vous hier le nom de votre frère.
— Mathilde Jancelyn?
— Oui.
— Elle me préoccupe aussi... — répondit Paula. — J'ai pensé que peut-être Frédéric avait connu cette femme, et ce matin, dès le point du jour, j'ai fouillé les papiers et les lettres de mon pauvre frère, espérant y trouver un mot qui pût nous mettre sur la voie...
— Eh bien, avez-vous réussi?
— Non... — pas une indication... pas un indice... — Mais cela ne prouve rien, car il est étrange, inexplicable, presque incroyable, que cette Malhilde Jancclyn, devenue folle plusieurs mois après l'assassinat, prononce le nom de mon frère et formule un chiffre qui se trouve être justement celui du chèque falsifié remisa Frédéric quelques heures avant sa mort, et volé sur son cadavre.
— Cela semble inexplicable, en effet; mais peut-èlre le vicomte de Langeais nous donncra-t-il la solution de l'énigme funèbre?
— Est-il venu comme il l'avait annoncé?
— Non.
— Ne pouvez-vous aller chez lui?
— J'ignore son adresse.
— Comment faire, alors?
— Attendre... — Un peu plus tôt ou un peu plus tard, M. de Langeais viendra certainement...
— Avez-vous vu Mathilde Jancelyn aujourd'hui?
— Je l'ai vue ce matin.
— Paraissait-elle plus calme?
— Oui, mais son calme n'était que relatif... — Les crises ne cesseront point... — Elles deviendront sans doute moins fréquentes, mais elles se reproduiront à intervalles irréguliers et finiront par emporter la malade. ..
— Avez-vous écrit au docteur V... comme vous comptiez le faire?
— Je lui ai écrit il y a une heure pour lui apprendre ma prise de possession de cette maison de santé... — D'ici à quelques jours j'irai le voir afin de m'assurer qu'il s'occupe, selon sa promesse, à résoudre la question qui me préoccupe...
— Qu'il se hâte !... — Jugez un peu, mon ami, du bonheur do M. Delarivière si, en arrivant, il trouvait Jeanne rendue à la raison! 1
— Revient-il bientôt?...
— Oui... — murmura mademoiselle Baltus en rougissant un peu. — J'ai reçu hier soir, à Melun, une dépêche de M. Fabrice Leclère. — Il m'annonce que son oncle et lui sont au moment de prendre la mer pour revenir en France... — M. Delarivière a mis en sa femme toutes ses joies, tous ses espoirs, tout son bonheur... — Si vous la lui rendiez guérie, il n'aurait plus rien à vous refuser! — Dans sa reconnaissance il vous ouvrirait ses bras en vous nommant son fils...
Georges allait répondre.
Un employé de 1 établissement interrompiL la conversation en ajtporlant une carie.
— Ce monsieur attend monsieur le docteur au salon,.. — fit-il en même temps.
— Je vous laisse à vos affaires, — dit Paula, — et je vais voir Edmée Le jeune homme jeta les yeux sur la carte.
— Ah ! — s'écria-t-il, — c'est lui 1 . . .
— Qni donc? — demanda mademoiselle Baltus.
— Le vicomte Paul de Langeais...
— Allez vite, docteur... — Par M. de Langeais nous saurons certainement quelque chose.
Et Paula se rendit à l'appartement d'Edmée, tandis que Georges Vernier s^ dirigeait vers le salon d'attente.
Au moment oii il y entrait, le visiteur quitta son siège. Les deux hommes se saluèrent.
— Monsieur, — dit le nouveau venu, — la carte que vous tenez est la mienne... — Je suis le vicomte de Langeais. — Est-ce à monsieur le docteur Riltner que j'ai le plaisir de parler?
— Non, monsieur, — répondit Georges, — mais à son successeur. — Je me nomme le docteur Vernier et je me trouve, depuis hier, à la tête de cette maison.
Le vicomte s'inclina de nouveau.
— Je viens, monsieur, — reprit-il, — vous demander des nouvelles d'une personne qui m'est chère...
— Mademoiselle Mathilde Jancelyn?...
— Oui... — La déplorable situation de cette pauvre jeune femme s'est-elle améliorée?
— J'ai soumis mademoiselle Jancelyn au traitement rigoureux rendu nécessaire par les fréquents accès de délire qui se produisent chez elle... — Une très légère amélioration s'est manifestée dans l'état de la malade...
— Cette amélioration se soutiendra-t-elle? — Ira-t-elle grandissant?... — demanda vivement M. de Lanoeais.
— Je l'ignore... — Les quelques questions auxquelles je vous prie de vouloir bien répondre m'aideront sans doute à me former une opinion à cet égard...
— Interrogez, monsieur... — Je vous répondrai de mon mieux.
— Mademoiselle Jancelyn était votre maîtresse, n'est-ce pas? — Cette question est brutale dans sa forme, je le sais, mais elle est nécessaire...
— Mademoiselle Jancelyn était ma maîtresse, oui... Mais non pas une maîtresse d'un jour... — Je l'aimais sérieusement...
— La cause de la folie a été, m"a-t-on dit, une profonde terreur, un grand danger couru dans un incendie?...
— La cause décisive, oui, monsieur, mais l'esprit de Mathilde était déjà troublé par une discussion survenue entre moi et son frère, discussion très orageuse à laquelle elle venait d'assister...
— A propos d'argent, n'est-ce pas?
Paul de Langeais, fort étonné, regarda le docteur.
— C'est vrai, monsieur, — répondit-il. — Mais qui vous fait deviner cela?
— Certaines paroles que mademoiselle Jancelyn prononce dans ses crises... — Elle répète sans cesse le chiffre de vingt mille francs... — Parliez-vous en effet de cette somme?
— Oui. monsieur... — Il s'agissait d'un chèque donné par moi à mademoiselle Jancelyn et dont on avait surchargé le chiffre...
— L^n faux! — s'écria Georges.
— Non, monsieur, une erreur... — répliqua vivement M. de Langeais. Le jeune médecin, à son tour, regarda son interlocuteur bien en face.
Il comprit sans peine que, pour une cause quelconque, — dans la crainte peut-être de compromettre sa maîtresse. — le vicomte ne disait pas la vérité; mais il comprit en même temps qu'il serait impossible de lui faire avouer ce qu'il voulait taire.
En conséquence il n'insista pas. et il continua son interrogatoire en abordant un autre ordre d'idées.
LU
\ — Outre ce chiffre de vingt mille francs, — reprit Georges Yernier, — il
l est un nom qui revient souvent dans les divagations maladives de mademoiselle
} Jancelyn, et au sujet duquel vous pourrez, je l'espère, me renseigner...
; — Quel est ce nom? — demanda le vicomte...
; — Celui de Frédéric Baltus.
\ M. de Langeais secoua la tête.
; — Je ne puis rien vous dire... — fit-il. — Une seule fois pondant la nuit do \
\ l'incendie, j'ai entendu Mathilde prononcer ce nom... — Il m'était inconnu...
\ — Cela, du reste, n'est point surprenant... — J'ai passé ma jeunesse en pro-
i vince et j'habite Paris depuis quelques mois seulement...
\ — Mademoiselle Jancelyn est Parisienne?
\ — Oui, monsieur...
i — Elle connaissait beaucoup de monde ?
■ — Beaucoup... oui... — répondit le vicomte, — beaucoup trop !... — ajouta-
\ l-il avec un soupir.
j — Je ne voudrais rien dire qui vous parût blessant, — poursuivit Georges,
— et copendant j'ai besoin de savoir... — Mademoiselle Jancelyn était une... une déclassée ?
— Avant de me connaître, c'est vrai.,.
— Fig-urez-vous, monsienr, qu'à ce nom de Frédéric Baltus se rattache une histoire de chèque absolument semblable à celle dont vous venez de me parler...
— Un chèque surchargé ?
— Oui, monsieur...
— Par ce Frédéric Baltus ?
— Non pas, mais à son détriment.
— On s'est aperçu de la surcharge ?
— Après avoir payé, oui.
— Et qu'est-il advenu de cette découverte ?
— Le faussaire a pris peur et, pour ravoir le chèque, il a tué l'homme...
— Un assassinat ! — murmura le vicomte avec horreur.
— Parfaitement.
— Et le faussaire assassin a-t-il été arrêté, convaincu, condamné ?
— Non, monsieur...
— Mais c'est horrible !
— D'autant plus horrible qn'cà la place du scélérat resté impuni on a guillotiné un malheureux que j'ai toutes les raisons possibles de croire innocent...
Un silence de quelques secondes suivit ces paroles. M. de Lang-eais semblait sing-ulièrement préoccupé. Georges reprit:
— Ainsi, mademoiselle Jancelyn a un frère?
— Oui, monsieur.
— Sait-il que sa sœur est folle ?
— Je l'ignore...
— Vous ne l'avez pas fait prévenir?...
— Je le connais à peine... Je ne l'ai vu que deux tois, pendant quelques instants, chez mademoiselle Jancelyn.
— Vous aviez cependant des comptes à régler avec lui, puisqu'une erreur de vingt mille francs a pu se glisser dans l'un de ces comptes.
— Je ne vous ai rien dit de cela, monsieur... — répliqua Paul de Langeais. — Les comptes dont il s'agit étaient entre le frère et la sœur... — L'erreur commise à mon préjudice est venue d'une circonstance particulière...
— La surcharge du chèque, par conséquent le FAUX, quoiqu'il vous plaise de l'appeler ERREUR... — Si j'insiste ainsi d'une façon qui doit vous sembler désobligeante, c'est que tout cela peut me mettre sur la piste de ce misérable assassin dont je vous parlais tout à l'heure...
— Je ne comprends pas...
— Un jour viendra peut-être où vous comprendrez...
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Petit Pierre ea costume de mousse, était d'pu galbe épatant. (Page 562).
— Soupçonnez- VOUS le frère de Mathilde? L'accusez-vous du crime ?
— Je n'accuse personne... je cherche...
— Enfin, monsieur, je ne puis que vous répéter ceci : — Le frère de ma maîtresse était, — et par ma volonté, — presque un inconnu pour moi... — Pour des raisons de délicatesse qui ne vous échapperont point, les relations avec lui me causaient une extrême répulsion... — Je l'ai vu deux fois en tout... — S'il a été coupable envers moi, je le lui pardonne, et je regrette amèrement qu'une discussion déplorable soit devenue la cause indirecte do la folie de Malhilde...
LlV. 70. F. 1U..Y. éditeur
— Vous est-il possible de me dire oi!i je trouverais M. Jancolyn? ;
— Je sais qu'il demeurait rue Taitbout... nou loin du boulevard... — Mais il vous sera difficile, je le crois du moins, de le rencontrer à Paris..
— Pourquoi donc ? \
— Parce que, le jour même oh j'ai eu le malheur de me trouver avec lui \ chez Mathilde, il se disposait à entreprendre un voyage de longue durée et n'était ; venu voir sa sœur que pour lui dire adieu. \
— Ah ! ah!... il quittait Paris?... |
— Oui... — Quelques heures plus tard il allait monter en chemin de fer. l
— Merci de ces renseignements, monsieur... — Ils n'ont point dissipé les ; ténèbres, tant s'en faut, mais je vois poindre une lueur qui bientôt peut-être ;
deviendra lumière... l
— Maintenant, je vous en prie, parlez-moi de Mathilde... — reprit Paul do \ Langeais, — la guérison est-elle possible?...
— C'est la vérité vraie que vous voulez savoir?... ï
— Oui... I
— Eh bien, l'ébranlement du cerveau a été si violent... les ravages accomplis sont si graves que je ne conserve aucun espoir de rendre la raison à lapauvre jeune femme... \
Paul de Langeais devint très pâle et passa sa main sur ses yeux humides. j
— Au moiiis^ — poursuivit-il, — peut-elle vivre ?... \
— Quelques mois peut-être, — répondit Georges, — si l'on peut dire que f cela soit vivre ! ! — mais certainement elle ne dépassera pas une année... |
Le vicomte écoutait ces paroles avec un calme apparent, mais le pli profond creusé entre ses sourcils, la dilatation de ses narines, la contraction de ses sourcils, prouvaient qu'il souffrait cruellement.
— Ainsi, — balbutia-t-il, — Mathilde est perdue !... Georges répondit par un signe affirmatif.
— Elle ne me reconnaîtra plus jamais ?... — continua Paul.
— Jamais...
— Monsieur^ je ne l'ahandonnerai pas. — Je veux que jusqu'à son dernier jour rien ne lui manque, matériellement parlant... — J'ai payé le premier trimestre de sa pension. „
— Je le sais, moiisieur...
— Ce trimestre écoulé, — continua le jeune homme, — je payerai de nouveau et d'avance... — Mon adresse se trouve sur ma carie... — Je viendrai souvent, d'ailleurs, chercher des nouvelles de la pauvre Mathilde ; mais, dans l'état où elle se trouve, je ne me sens pas le courage de la voir... — Si vous pressentez que mademoiselle Jancelyn touche à la fin de sa triste vie, je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'en donner avis sur-le-champ... — Que je sois à Paris ouloin dePiris, votre lettre me i)arviendra. — J'accourrai...
— Il sera fait selon vos désirs, je vous le promets.
— Merci, monsieur.
Paul de Langeais se disposait à quitter le salon. Georges le retint.
— Un mot encore, je vous en prie... — lui dit-il. — Yous êtes sûr que M. Jancelyn demeurait rue Taitbout?
— Oui, mais je vous répète qu'il a sans doute quitté Paris. .x
— Peu importe... — Mon devoir est de lui écrire, afin qu'il puisse lui-même avertir la famille... si la famille existe...
— Je comprends cela, monsieur, et j'ai la certitude que l'adresse est exacte, sauf le numéro que j'ignore.
Le vicomte quitta la maison de santé en proie à une mélancolie profonde, et ne pouvant s'empêcher de trouver étranges les nombreuses questions du docteur au sujet de René Jancelyn.
— Ce René est un d^ôl- de la pire espèce, — pensait-il, — mais il me paraît impossible qu'il soit meié d'une façon quelconque à l'assassinat de M. Frédéric Baltus... — Faussaire, oui... — Meurtrier, non... — Cet homme était trop lâche pour frapper...
Paula attendait Georges avec impatience.
— Eh bien, — lui demanda-t-elle. — M. de Langeais est parti ?
— Oui, mademoiselle...
— Yous l'avez interrogé au sujet de cette jeune femme?,., de cette Mathilde ?
— Comme un juge d'instruction interroge un prévenu.
— A-t-il pu vous apprendre comment il se fait qu'elle prononce le nom de mon frère?...
— Non, mademoiselle... — il l'ignore absolument ; mais en revanche il m'a | appris des choses étranges et qui me semblent importantes. \
— Lesquelles?
Georges répéta de façon presque textuelle à Paula Baltus toute sa conversa- ^ tion avec l'amant de Mathilde Jancelyn. |
— Moi aussi je trouve cela bien étrange! — dit l'orpheline quand il eut achevé. — Que comptez-vous faire?...
— Savoir d'abord ce qu'est au juste ce René Jancelyn, et m'assurer si véritablement il a quitté Paris...
— Que conoluriez-vous de son départ?
— Tout simplement qu'il redoutait un danger et que ce danger lui semblait prochain... — Ne me questionnez pas trop en ce moment, je vous en prie ; tout est encore confusion dans mon esprit, mais l'ordre s'y fera bientôt et je pourrai me livrer avec conscience et non sans succès à mon nouveau métier, car j'étais lié, paraît-il, — ajouta Georges en souriant, — avec des aptitudes policières
très développées, et j'ai manqué ma vocation en me faisant médecin ! — Comment va notre chëre Edméc?
— Bien, doctenr... — Elle vous réclame.
— Madame Delarivière est-elle auprès de sa fille?...
— Oui. et si vous y consentez, je la conduirai dans le jardin cette aprèsmidi... — Je m'institue sa g-arde-malade...
Vous avez toutes les charités, mademoiselle, et tons los dévouements. —
Madame Delarivière, sous votre surveillance tutélaire, aura son bon ange à côté d'elle...