‹ Le médecin des follesChapitre 28 sur 36 · LX · texte numérisé non relu

LX

\ — Ici du moins tout va bien... — pensa Fabrice demeuré seul. — Rien à

î craindre du côté de Claude Marteau. '

j II enferma dans le plus solide des meubles de sa chambre la valise qui cou- ■

I tenait les valeurs de M. Delarivière, puis il se mit au lit et, la fatigue aidant, il \

} dormit d'un profond sommeil jusqu'au moment où les clartés naissantes de ;

'k l'aube l'éveillèrent en frappant ses yeux. ;' 11 se leva, fit rapidement sa toilette et sonna Laurent.

Ce dernier lui présenta son livre de dépenses, et Fabrice reconnut que les comptes étaient tenus avec une irréprochable régularité.

Cette vérification achevée il traversa le parc pour se rendre au chalet qu'habitaient l'ex-matelot et son mousse.

Le chalet était désert.

Il en franchit le seuil et fut 'frappé de l'ordre parfait qui régnait dans les deux pièces.

Celle où les agrès de canotage et les ustensiles de pèehe étaient symétriquement rangés et suspendus attira particulièrement son attention.

— Peste! — se dit-il, — le ci-devant marin entend son affaire!... — Si positivement il n'est pas à craindre, un peu plus tôt ou un peu plus tard il

] pourra m'être utile... — Si au contraire il est dangereux... Eh ! bien,, ma foi, '', tant pis pour lui !

I Fabrice ouvrit la porte de sortie donnant sur le boulevard de la Seine. — 11

\ aperçut alors Claude et petit Pierre arrosant le sloop amarré au large pour \ empêcher le bois de se fendiller sous l'action des rayons du soleil. \ Fort expert en fait de navigation fluviale et d'embarcations de plaisance, il

lui suffit d'un coup d'oeil pour apprécier le mérite des emplettes du matelot et pour en admirer le bon goût.

Il s'approcha de la berge et héla Claude Marteau.

Laurent, fidèle à la consigne donnée, n'avait prévenu personne du retour du

jeune homme; aussi lorsque l'ex-Bordeplat, s'entendant appeler, se retourna et

vit Fabrice Leclère à vingt pas de lui, il tressaiUit et devint affreusement pâle.

Il avait d'ailleurs assez de présence d'esprit et d'empire sur lui-même pour

maîtriser son émotion.

Il salua militairement, sauta dans un you-you, — laissant son mousse à bord du sloop, — et vint aborder au bas de l'escalier de bois conduisant de la rivière à la berge.

Pendant le trajet il s'était dit :

— Donc, le voilà de retour! !... — Sois prudent, Claude, mon bonhomme! ! Ouvre l'œil et veille au grain!... —Il s'agit de voir venir le particulier... — Quand tu l'auras bien étudié, quand tu seras sûr de ton affaire, ou plutôt de la sienne, il sera temps de faire ton devoir...

Fabrice attendait sur la plus haute marche de l'escaHer. • Il accueillit le matelot par ces mots :

— Bonjour, maître Bordeplat...

Et il lui tendit la main.

I Claude eut un instant d'hésitation, mais si court qu'il fut impossible à

j Fabrice de s'en apercevoir.

j II prit la main du jeune homme et la serra avec une apparente cordialité,

\ en s'écriant :

— Tonnerre de Brest! monsieur, en voilà une surprise '... — Je ne m'attendais guère à vous voir ce matin ! — Vous venez donc d'atterrir tout de suite ?...

— Je suis arrivé hier au soir...

— Et M. Laurent qui ne m'a rien dit, le sournois!... — Enfin, monsieur, soyez le bienvenu ! Votre santé est bonne ?

— Excellente.

— Allons, tant mieux... — La santé c'est le principal... — Deux jours après votre départ je me suis installé... — J'ai reçu de la préfecture ce que vous aviez eu la bonté de demander pour moi... et j'en ai beaucoup de reconnaissance à monsieur...

— Ne parlons pas de cela... — Vous plaisez-vous ici?

— Il faudrait être bigrement difficile pour ne pas s'y plaire... — C'est un vrai paradis, cette maison, et je m'entends bien avec M. Laurent... — Du reste, pourvu que je fasse mon métier de matelot je suis content... — Monsieur voit d'ici les embarcations que j"ai achetées.

— Elles me paraissent bien comprises.

— Dame! monsieur, je n'ai rien négligé pour réussir... — Je crois que quand vous examinerez le sloop de près, vous serez satisfait... — H n'y a pas mieux...

— Je veux l'admirer tout de suite... — Allons-y...

Fabrice descendit les marches, prit place dans le you-you, et Claude le conduisit au joli navire qu'il passa minutieusement en revue.

— Eh bien, monsieur? — demanda l'ancien marin.

— C'est parfait!

Claude Marteau se frotta les mains.

Fabrice reprit :

— Combien avez-vous payé ce petit chef-d'œuvre?

— Dix mille francs, monsieur... — Il a été impossible de l'avoir à moins, et j'ai rudement marchandé^ je vous assure... — Le constructeur — (un brave homme!) — en demandait douze mille.

— Je l'estime au moins cela, et je trouve que vous avez fait un excellent marché.

— Bien sûr, monsieur, que si on voulait revendre on ne perdrait pas un sou.

Fabrice désigna petit Pierre qui, après avoir salué, continuait son travail

d'arrosage.

. , — C'est là, — dit-il, — ce jeune mousse que vous avez engagé et dont m'a

I i parlé Laurent?

I } — Oui, monsieur... J'ai pensé que ça ne vous contrarierait pas, quoique ce

soit un surcroît de paye, mais le petit est un brave enfant qui se rend utile tant

qu'il peut.

— Vous avez eu raison... je vous approuve et, comme preuve de ma satisfaction, je porte vos appointements à cent soixante francs par mois.

— Monsieur est bien bon pour moi 1 — s'écria Claude, et tout bas il ajouta : — il est même trop bon... Méfions-nous...

— Quel âge a le mousse ? — demanda Fabrice.

— Un peu plus de dix ans...

— De quel pays est-il?

— Je ne sais pas au juste... — Sa mère habite Charenton...

— II se nomme ?

— Petit Pierre...

— Gela suffit... — Ramenez-moi à terre... Claude obéit.

Fabrice monta dans le you-you puis, comme s'il eût changé d'intention brusquement, il reprit :

— Conduisez-moi d'abord à la pointe de l'ile qui est là en face de nous... — Je veux voir si elle est aussi pittoresque de près que de loin...

— Bien, monsieur...

— Ainsi, — poursuivit le jeune homme tandis que le matelot ramait, — vous avez quitté Melun sans regrets?

— Sans le moindre regret, monsieur...

— On n'a fait aucune difficulté au bureau de la police, à la préfecture, relativement à votre passeport?

— Aucune... C'a été sur des roulettes... — Ah! j'étais protégé solidement! On voit que monsieur a le bras long-.

— Vous vous êtes rendu sans crainte devant les représentants de l'autorité?

— Ca m'a bien chiffonné un petit brin dans le premier moment, mais piiisqu'ille fallait...

— Oui, vous n'aimez pas les gens de justice... Vous disiez cela un jour où vous me promeniez en canot, avec des dames, et où vous racontiez certaines histoires...

— Ah! ah ! nous y voici ! — pensa Claude, — il tàte le terrain... Puis, tout haut, et d'un air absolument naïf :

— Quelles histoires, monsieur, s'il vous plaît?

— Comment, vous ne vous souvenez pas?

— Ma foi, non! — Vous savez, monsieur, j'aime à causer... — Je suis de mon naturel un peu blagueur... Je voyais tant de monde... J'en ai tant raconté des histoires, et si souvent, que je me ne souviens plus de quoi il était question ce jour-là...

— Je vais vous remettre sur la voie.

— S'il vous plaît, monsieur.

— C'était la veille de l'exécution d'un condamné à mort, et vous nous expo-

siez votre opinion particulière au sujet de cette alîaire... — Vous souvenez-vous maintenant?

— Très bien... — Même que vous et moi, monsieur, nous n'étions pas d'accord, et que pour vous ramener à mon avis je vous parlais de découvertes faites par moi le matin du jour qui suivit la nuit du crime.

— Oui... et même vous ne nous avez pas tout raconté, retenu, disiez-vous, par la peur des juges...

— C'est vrai, monsieur, et je ne mentais point... — Songez combien je m'étais sottement conduit dans toute cette affaire... — Vous me l'avez dit vousmême, monsieur, et vous a^^ez raison!,.. — J'avais recueilli des indices que je devais soumettre à la justice, et qui auraient peut-être empêché un honnête homme de mourir.

Fabrice haussa les épaules :

— Ne vous reprochez point votre inaction, — interrompit-il avec un sourire, — ils étaient bien insignifiants, vos indices... et vos preuves ne prouvaient rien...

— Savoir ! — répliqua Claude Martenu.

— Comment?...

— Insignifiants, mes indices... Ceux que vous connaissez... ça se peut... — Mais les autres?

— Ainsi donc, — demanda Fabrice du ton le plus calme, quoique avec une violente trépidation intérieure, — ainsi donc, positivement, il y en avait d'autres?...

— Oui, monsieur...

— Ah ! ah ! mais alors, en effet, cela modifiait la situation...

— Du tout au tout, ouij monsieur... — J'avais trouvé une chose... un objet... qui, placé sous les yeux des juges, les aurait mis illico sur la trace du vrai meurtrier et de son complice...

Fabrice était blanc comme un linge. — Ses lèvres tremblaient. — Ce fut d'une voix méconnaissable qu'il demanda :

— Eh quoi, vraiment, cet objet pouvait tout changer? Tout remettre en question?...

— Je le crois...

— Qu'était-ce donc?

— Une lettre... — répondit carrément Claude Marteau. — Une lettre de femme...

— Une lettre de femme! — répéta Fabrice stupéfait, car il ne s'attendait à rien de pareil, et la révélation du matelot bouleversait ses idées.

— Oui, monsieur... une lettre d'amour... — répondit Claude Marteau.

— Adressée à qui ? — demanda vivement le jeune homme.

— Ça, par exemple,' je n'en sais rien...

— Comment?

— Oh! c'est bien simple... je n'ai ramassé que la lettre sans l'enveloppe, et ; naturellement c'est sur l'enveloppe que se trouvait l'adresse... ' Fabrice regarda son interlocuteur avec une sorte de défiance, se demandant \ si Claude ne se jouait point de lui.

\ L'ex-matelot soutint son regard avec une placidité qui dissipa les soupçons

\ de Fabrice.

\ — Et, — demanda ce dernier d'un ton très calme, quoique son cœur battît à

\ briser sa poitrine, — cette lettre était signée?

— Oui, monsieur...

— De quel nom?

Cette fois ce fut Claude Marteau qui sans affectation attacha ses yeux sur

le visage du jeune homme.

Il voulait se bien rendre compte de l'effet produit par le coup qu'il allait porter.

— Le nom qui signait la lettre était celui-ci : Mathilde Jancelyn... — dit-il. Un frisson presque imperceptible effleurant l'épiderme, un léger tressaillement des narines, trahirent seuls l'effroyable émotion de Fabrice.

Mais Claude était aux aguets et ces symptômes de terreur, si faibles qu'ils fussent, ne pouvaient lui échapper.

— Touché ! — pensa-t-il ; — voilà mon scélérat de patron dans ses petits souliers ! — Puis il continua tout haut : — Naturellement le procureur de la République aurait retrouvé sans grande peine cette demoiselle ou cette dame Mathilde Jancelyn, et lui aurait demandé le nom du particulier à qui elle écrivait \ des lettres qu'il venait égarer dans mon bateau... — Une fois ce particulier ] connu, on tenait le mot de la devinette... — Pas vrai, monsieur?... \

— Oui... oui sans doute... — balbutia Fabrice avec effarement. — Cette \ lettre, — poursuivit-il, — vous l'avez?... \

— Oh! non, par exemple!

— Qu'est-elle devenue?... \

— Vous comprenez qu'ayant fait la sottise de garder le silence juste au moment oij il aurait fallu me délier la langue, un pareil chiffon de papier devenait dangereux entre mes doigts... — J'en ai allumé ma pipe... avec bien du re- \ gret!... Je me disais qu'enfin il aurait suffi de montrer ce papier à messieurs les \ juges en temps utile, pour envoyer à la guillotine le vrai coquin en place de l'innocent, car il était innocent, le nommé Pierre, j'en mettrais ma main au feu!... — Ça n'est point à un estropié comme lui qu'on écrivait des lettres d'amour... — Pas vrai, monsieur?

— Certainement... — répondit Fabrice dont une sueur froide mouillait les tempes.

— Eh bien, monsieur,, continua Claude Marteau. — aujourd'hui plus que jamais je me reproche ce que j'ai fait, ou plutôt ce que je n'ai pas fait! J'ai sur la conscience la mort de ce pauvre malheureux qu'on pouvait sauver facilement, sans compter que si j'avais su que vous étiez l'ami de mademoiselle Paula Baltus, et que vous alliez bientôt devenir son mari, j'aurais parlé, rien que pour vous faire plaisir à elle et à vous...

— Il est certain que cela eût été un grand bonheur pour tout le monde, — répliqua Fabrice en s'efforçant d'affermir sa voix. — Malheureusement il est trop tard... — On ne peut rien changer aux faits accomplis...

— Pour l'innocent qui est mort, oui, monsieur, — reprit Claude, — mais pas pour le gredin qui est vivant... — Et savez-vous ce qui me console un tantinet, monsieur? C'est de savoir que les coquins, même quand ils se croient le mieux à l'abri, se font toujours prendre un peu plus tôt ou un peu plus tard... — Rien ne m'ôtera de l'idée qu'un jour ou l'autre on dressera de nouveau la guillotine sur la place Saint-Jean, à Melun, en face de l'hôtel du Grand-Cerf, et que cette fois le véritable assassin de M. Baltus éternuera dans le sac !

Fabrice grelottait.

— Monsieur! — s'écria Claude, — qu'est-ce vous avez donc? — Vous voilà blanc comme votre chemise... — On croirait que vous allez vous trouver mal...

— Ce n'est rien... — répondit le jeune homme d'une voix sourde, — je suis sujet à des crises nerveuses qui n'offrent d'ailleurs aucun danger et ne durent qu'un instant... — Ramenez-moi à terre, je vous prie...

— Monsieur ne descend pas dans l'île?

— Non...

— Ça suffit... — Nous aborderons dans trois minutes... L'ex-matelot en disant ce qui précède, appuya ferme sur ses avirons. Fabrice ne tarda point à se remettre et reprit la parole.

— Vous êtes bien ici, Claude Marteau... — dit-il. — Vous y resterez longtemps, je l'espère... — Cela dépendra de vous seul... — Travaillez, soyez honnête homme... Effacez enfin un passé que je connais seul et dont je me garderai bien de parler à âme qui vive...

— Soyez tranquille, monsieur... — Vous n'aurez rien à me reprocher, j'en réponds...

— J'y compte... — Demain, s'il y a un peu d'air, nous irons faire un tour en Seine du côté d'Argenteuil afin de juger la marche du sloop...

— C'est un fin voilier, monsieur... Vous serez content...

La pointe du you-you touchait la plus basse marche de l'escalier descendant à la rivière.

Fabrice mit pied à terre et rentra dans le parc en se disant tout bas :

M. Rittner est-il à la mai?on? deniainla le jeuue homme. (Page 397.)

— Une lettre de Mathilde ! . . . C'est étrange! — Elle ne m'a pas écrit plus de quatre ou cinq fois, Mathilde !... — Comment ai-je perdu cette lettre?... — 11 y a là quelque chose d'inexplicable... d'invraisemblable... d'impossible!!... Je croirais presque que Claude Marteau ne m'a pas dit la vérité... — Mais cela est impossible... — Comment saurait-il ce nom, et dans quel intérêt chercherait-il à me tromper, alors qu'il me doit déjà tant, et qu'il attend de moi tant encore?...

Claude de son côté pensait, en retournant au sloop chercher petit Pierre :

LïV. 7"). *"• ROY, éditeur.

lO

— Bigrement bien inventée tout de même l'histoire delà lettre... — Jla coupé dedans tout en plein... — J'étais bien sûr d'avoir reconnu la femme que j'ai sauvée pour celle qui était avec lui à Melun... — Sa maîtresse, pardieu! — Eh! eh! monsieur Fabrice Leclère, on est aussi malin que vous, et peut-être même un peu plus! — Ah! vous voulez me tirer les vers du nez !.,. Ah ! vous voulez savoir quelles preuves de votre crime je possède!... — Ça. voyez-vous, c'est du nanan et je le garde pour les juges...

Fabrice, rentré à l'habitation, donna Tordre d'atteler sans perdre une minute.

Après avoir calculé tout, il avait résolu de voir Paula Baltus avant Rittner, et il fallait qu'il fût au chemin de fer de Lyon à neuf heures.

Il arriva juste à temps pour monter dans le train, et à dix heures il sonnait à la porte de la villa oii nous avons à plus d'une reprise conduit nos lecteurs.

Le domestique qui lui ouvrit cette grille le reconnut du premier coup d'œil et sembla surpris de le voir.

— Mademoiselle BaltuB est-elle chez elle? — demanda Fabrice.

— Non, monsieur...

— Je joue de malheur, alors ! — Savez-vous à quelle heure mademoiselle Baltus rentrera?

— Mademoiselle ne doit pas rentrer... aujourd'hui du moins...

— Que dites-vous?... — s'écria le jeune homme.

— Mademoiselle, depuis dix ou douze jours, n'habite plus la maison...

— Où donc est-elle?

— A Paris.

— Chez madame Jacques Tl.efebvre sans doute, au parc des Princes?..

— Je ne sais pas, monsieur... — Mademoiselle n'a rien dit en partant.

— Mademoiselle Baltus avait-elle reçu une dépêche avant son départ?..

— Une dépêche d'Amérique... Oui, monsieur...

— Merci...

— Monsieur ne veut pas écrire un mot qu'on remettrait àmademoiselle à son retour?

— C'est inutile... — Je verrai certainement votre jeune maîtresse à Paris... Et Fabrice, fort désappointé d'avoir fait une démarche inutile, reprit le chemin de la gare.

Là un nouveau désappointement lui était réservé. A d&nx heures vingt-neuf minutes seulement devait passer un train montant vers Paris; — c'était donc tout près de trois heures à attendre, et chacun sait, ou du moins peut deviner sans peine, l'énorme dose d'ennui que comporte une attente aussi longue dans une gare de province.

— Il est impossible, — se dit le jeune homme, — que j'arrive à Auteuil, chez Rittner, avant cinq heures! — Décidément le diable se mêle de mes affaires aujourd'hui 1...

Nous pour (jiii les conditions de temps et de dislance n'existent pas, laissons Fabrice se morfondre solitairement en fumant cigares sur cigares et en s'efTorçant de chasser, mais sans y réussir, les pensées sombres qui venaient l'obséder, el-rendons-nous à la maison des folles.

Depuis l'avant-veille Edmée quittait son lit pendant une ou deux heures de l'après-midi et semblait entrer en convalescence.

Soutenue d'un côté par Georges, de l'autre par Paula, elle descendait au jardin et là, étendue dans un moelleux fauteuil, sous les grands arbres, au milieu des fleurs, elle s'enivrait d'air pur, de lumière et de parfums, entre sa nouvelle et déjà bien chère amie, et celui qu'en son âme ingénue elle considérait comme son fiancé.

La jeune fille était toujours pâle et restait incroyablement faible, mais par instants ses prunelles ternies reprenaient un peu de leur doux éclat d'autrefois... — Son cœur aussi battait moins vite et d'une façon moins irrégulière...

Elle se sentait entourée de soins et de tendresse... — Un apaisement de plus en plus grand se faisait en elle.

Au moment oii nous la retrouvons, assise à l'ombre d'un platane presque deux fois centenaire, elle avait sur ses genoux une gerbe de fleurs. — Paula tenait une de ses mains; — elle abandonnait l'autre à Georges.

L'enfant aurait dû se trouver heureuse entre ces affections profondes, entre ces dévouements sans bornes, et cependant son regard fixe exprimait la tristesse...

LXIJ

— Chère mignonne, qu'avez- vous donc? — demanda mademoiselle Baltus à Edmée. — Tout à l'heure vous paraissiez presque joyeuse, et voici que votre front se plisse et que votre regard devient sombre. — Dites-moi quelle pensée noire vous traverse l'esprit.

Edmée secoua la tète et parvint à sourire, mais ce sourire lui-même avait une expression profondément mélancolique.

— Je n'ai rien, ma bonne Paula... — murmura- t-elle.

— Souffrez-vous, mademoiselle? — demanda Georges avec inquiétude.

— Non, mon ami.

— Bien vrai?...

— Je vous l'affirme.

— Enfin, — reprit l'orpheline, — si vous n'avez ni chagrin ni souiTrance, quelque chose vous préoccupe...

Après une seconde d'hésitation, Edmée murmura ;

— Eh bien, oui...

— Quelle est cette chose?...

— Je pense à mon père... et j'ai peur...

— > Que craignez-vous donc ?. . .

— Je ne saurais l'expliquer... C'est un pressentiment vague sans doute, mais persistant et douloureux...

Paula se pencha vers Edmée et appuya ses lèvres sur les cheveux soyeux et sur le front pâle de la jeune fille.

— Pourquoi vous tourmenter ainsi, mignonne chérie? — dit-elle ensuite. — J'ai reçu, vous le savez, une dépèche de Fabrice annonçant le départ... — Laissons donc à nos chers voyageurs le temps d'accomplir la traversée...

— Ils sont partis depuis plus de neuf jours! — répliqua vivement Edmée.

— Et le voyage habituellement ne dure que neuf jours, je le sais... — continua Paula Baltus, — Mais je sais aussi que bien souvent l'état de la mer, des vents défavorables, des avaries sans gravité, doublent la longueur du trajet... Yotre père et Fabrice sont peut-être arrivés au Havre... Peut-être les verronsnous aujourd'hui, car leur première visite sera pour cette maison... — J'en suis si sûre qu'en quittant Melun je n'ai pas même écrit à Fabrice que j'étais ici, me faisant une joie de sa surprise... — Eh! bien, voyons, êtes-vous rassurée?

Edmée secoua la tète.

— Quoil toujours ces pressentiments absurdes? — reprit Paula.

— Toujours...

— Mademoiselle, je vous en supplie, — dit Georges à son tour, — si vous n'ête's point insensible à l'attachement de ceux qui vous aiment; si vous ne voulez pas les rendre malheureux ; chassez des terreurs imaginaires, éloignez la pensée d'un péril qui, je vous le jure, n'existe que dans votre imagination. — Vous êtes faible encore... vous avez besoin surtout de calme... — Une surexcitation morale, quelle qu'en soit la cause, est nuisible à votre convalescence dont elle retarde les progrès. ..

— Croyez notre cher docteur, ma mignonne... — appuya Paula Baltus. — Vous savez que ses conseils sont ceux d'un ami... et même, — ajouta-t-elle en souriant, — d'un peu plus qu'un ami...

— Oui, je sais tout cela, — murmura mademoiselle Delarivière avec une sorte de découragement ; — oui je sais que je me fatigue en m'abandonnant à ces pensées de mauvais augure... — Mais est-ce ma faute? — En vain je cherche à les éloigner de moi... Elles reviennent m'assaillir, et mes efforts ne parviennent point à les chasser...

— Il faut vouloir mieux encore... — dit Georges. — Il faut réussir... Edmée sourit en répondant :

— J'essayerai, cher dociour, je vous le promets...

— Maintenant, — continua le jeune médecin, — il est près de cinq heures... Vous avez pris l'air assez longtemps... Nous allons rentrer...

— Avant de regagner mon appartement, vous me conduirez auprès de ma mère, n'est-ce pas?

\ — Oui, mademoiselle.

Edmée quitta son siège et, s'appuyant sur Georges et sur Paula, reprit lentement le chemin du pavillon.

Le jeune médecin l'introduisit dans la chambre de Jeanne et regag-na son cabinet de travail.

En ce moment, voici ce qui se passait près de la grille donnant sur la rue Raffet.

Un coupé de régie s'arrêtait devant cette grille et Fabrice, arrivant de Melun, mettait pied à terre et sonnait.

Le concierge, qui le connaissait de vue depuis bien long-temps, lui ouvrit et lui sourit comme à un visiteur habituel.

— M. Rittner est-il à la maison ? — demanda le jeune homme.

— M. Rittner?... — répéta le concierge étonné.

— Sans doute...

— Monsieur ne sait donc rien?

— Rien absolument... — J'arrive de voyage... — Qu'y a-t-il?

— Le docteur Rittner n'est plus ici...

— Où est-il donc? — s'écria Fabrice en proie à un bouleversement facile à comprendre.

— Je l'ignore... — Il a vendu son établissement, j — Vendu ! — murmura le jeune homme atterré. I — Oui monsieur, et il est parti.

; — Quand cela?

— Il y cl dix ou douze jours. ..

I — Comment se nomme son successeur?

\ — Le docteur Vernier... — C'est un jeune médecin de province, d'un grand

mérite à ce qu'il parait... — Monsieur désire peut-être le voir?...

— Je le verrai certainement. . .

Le concierge, après avoir fait résonner le timbre annonçant l'arrivée d'un visiteur, ajouta :

— Monsieur sait le chemin... Monsieur n'a pas besoin que je le conduise...

— Non, — répliqua Fabrice. — Mais un mot encore...

— Aux ordres de monsieur.

— Immédiatement avant le départ du docteur Rittner, il ne s'est rien passé de particulier dans la maison ?

— Je ne crois pas.

— Aucun décès ?

— Pardonnez-moi, nous avons perdu deux de nos pensionnaires.

— Du même âge?...

— Non, monsieur, j'ai entendu dire que Tune était beaucoup plus âgée que l'autre. j

— Comment s'appelaient-elles ?

— Je rignore... — Monsieur sait bien que, pour nous autres, les pension- ; naires n'ont que des numéros... — Monsieur n'a pas autre chose à me l demander ? \

— Pas autre chose... — Merci... \ Et Fabrice s'engagea dans le parc en se disant tout bas : | j

— Rittner avait compris ma lettre... — Il m'a tenu parole... — Edmée et sa ]

mère n'existent plus... Je suis seul héritier !... ',

Un domestique, averti par la sonnerie du timbre, attendait sur le seuil du ;

i pavillon. ?

l — Monsieur désire parler à M. le directeur? — demanda- t-il. \

— Oui. I

< — Je vais le prévenir... — Monsieur veut-il entrer?... | } Et il introduisit le visiteur dans le salon du rez-de-chaussée. \ \ Au bout de deux minutes Georges parut. | J Les deux hommes se saluèrent et restèrent stupéfaits en face l'un de l'autre. l / — Le questionneur de la rue Tailbout I — se dit Fabrice. — Soyons sur nos ]

< gardes et jouons serré ! ; ; — Le voyageur qui venait demander René Jancelyn! — pensa Georges. |

Il ajouta tout haut : |

i — Vous avez désiré me voir, monsieur? \

\ — Oui, monsieur, — répliqua le neveu de M. Delarivière, — et je vais vous \

', expliquer les motifs de ce désir ; mais permettez-moi d'abord de vous deman- \

dersije suisle jouet d'une ressemblance stupéfiante, ou si c'est bien vous que j'ai ''i I u bi plaisir de rencontrer hier, rue Taitbout, dans une maison où je venais m'ac. \ \ quitter d'un message. . >

I — C'est parfaitement moi, monsieur, et je vous reconnais à merveille... |

1 — Le hasard est vraiment bizarre ! — fit Fabrice en souriant. — Je ne me

doutais guère que je vous verrais aujourd'hui chez vous, car vous êtes, n'est-ce | pas, le docteur Yernier, directeur de cette maison ? Georges s'inclina de façon affirmative.

Fabrice poursuivit :

— Ce n'est pas vous, monsieur, que je venais visiter, c'est votre prédécesseur... — Ainsi que je vous le disais hier sans vous connaître, j'arrive de voyage et j'ignorais que le docteur Rittner eût cédé son établissement...

— Je le remplace depuis douze jours.

— 3Ia surprise et, disons-le, mon dé.sappointement ont été grands en apprenant lout à l'heure, de li bou .he du concierge, que ji' ne le trouverais plus

— Veniez- vous voir le docteur Rittner comme ami, ou comme directeur d'une maison de santé spéciale?

— Comme directeur et pas autrement.

— Me sera-t-il possible de faire ce que vous attendiez de lui?

— Cela vous sera possible, sans aucun doute... l — Veuillez vous expliquer.

— Mon oncle et moi nous avons confié à votre prédécesseur, il y a quel- \ ques semaines, deux personnes bien chères...

I Georges tressaillit, frappé par ces paroles et se rappelant tout à coup le

I visage de Fabrice entrevu pendant quelques secondes à Melun, à l'hôtel du

I Grand-Cerf^ la veille de l'exécution.

I — Votre oncle et vous... — répéta-t-il, — deux personnes chères... — Etes-

\ vous le neveu de M. Delarivière, et vous nommez-vous Fabrice Leclère ?

'{ — Je suis, en effet, Fabrice Leclère.

\ La figure de Georges s'illumina.

\ 11 prit et serra la main du jeune honwne en s'écriant :

\ — Ah! monsieur... soyez le bienvenu cent fois et cent fois encore! —

'; Béni soit votre retour!... — Mais pourquoi êtes-vous seul?... — M. Delari-

\ vière n'est pas souffrant, j'espère ?...

\ Fabrice renouvela l'hypocrite comédie que nous l'avons vu jouer avec Pas-

I cal de Landilly et mademoiselle Adèle de Givrac, née Greluche. — Il répondit

; d'une voix-brisée, en appuyant son mouchoir sur ses yeux,

I — Hélas! monsieur, je suis porteur d'une désolante nouvelle... — Mon

\ oncle est mort!...

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