I LXIII
\ — Mort! — s'écria Georges stupéfait et chancelant. — M. Delarivière est
mort ?
— Pendant la traversée, oui, monsieur... — répondit Fabrice. — Il a succombé en quarante-huit heures aux atteintes d'une pneumonie aiguë, malgré tous les soins qui lui ont été prodigués, non seulement par moi mais par le médecin du bord et parle capitaine Kerjal, un de ses vieux amis...
— Mon Dieu! — pensa le jeune docteur... — Quelle douleur effroyable pour la pauvre Edmée, et comme ses pressentiments sombres se réalisent ! — Faible comme elle l'est, pourra-t-elle survivre à un coup si rude ?
Il ajouta tout haut :
— C'est en effet, monsieur, une nouvelle d'autant plus terrible qu'elle est plus imprévue. • — Je vous demande avec instance de ne la point annoncer brusquement à votre cousine... — Elle en mourrait ! — Laissez-moi le temps de la préparer, je vous en supplie...
Ce fut au tour de Fabrice de tressaillir.
Edmée vivait !...
Frantz Rittner avait donc oublié les engagements pris, ou refusé de tenir la parole donnée ?
La déception fut cruelle. — Le jeune homme eut pourtant la force de la dissimuler et répondit :
— Soyez tranquille, monsieur, je n'agirai que d'après vos conseils... — Maintenant, je vous en prie, donnez-moi des nouvelles, et permettez-moi d'espérer qu'elles seront meilleures que les miennes... — Comment se portent madame Delarivière et sa fille ?..,
— L'état de votre tante s'est amélioré d'une façon presque insensible, mais cependant très positive, — répliqua Georges. — J'ai le sérieux espoir d'obtenir, dans un laps de temps plus ou moins rapproché, une guérison complète.
— Que Dieu soit loué ! — s'écria Fabrice. — Mais, hélas ! mon pauvre oncle ne sera pas là pour jouir d'un bonheur qui lui semblait si grand qu'il osait à peine l'espérer...
— Quanta votre cousine, — poursuivit le docteur Vernier, — elle va mieux... beaucoup mieux...
— Elle a donc été malade?... — demanda vivement le neveu du banquier.
— Très malade... en grand péril... — Mais grâce au ciel j'ai pu l'arracher à la mort, et la convalescence est en bonne voie... — Il ne me reste à combattre qu'une extrême faiblesse dont je finirai par triompher.
— C'est avons que je dois \e salut de ma cousine... — dit Fabrice d'une voix émue en prenant les mains de Georges. — C'est à vous que je devrai la guérison de ma tante. — Croyez à ma reconnaissance profonde !... Puis-je voir ces deux pauvres femmes ?...
— Dans cinq minutes je vous conduirai près d'elles... Mais j'ai d'abord quelque chose à vous apprendre...
— Quelque chose à m'apprendre? — répéta Fabrice surpris.
— Oui, monsieur, et mes paroles vous causeront certainementuncjoie vive...
— D'où me viendrait cette joie au milieu du chagrin qui m'oppresse?...
— De la présence ici d'une personne qui, je le sais, vous est bien chère... La surprise du jeune homme devint de la stupeur.
— De quelle personne voulez-vous parler ? — s'écria-t-il.
— De mademoiselle Paula Baltus.
En entendant prononcer ce nom, le neveu du banquier eut quelque peine tout d'abord à en croire ses oreilles.
— Mademoiselle Baltus dans cette maison ! — dit-il d'une voix mal affermie. — Mais cou me.it cela se fait-il? Pour quel motif y est-elle venue?...
— Pour se rapprocher de mademoiselle Edmée qu'elle aime, et de madame Delarivière à qui elle porte un intérêt immense...
Mademoiselle Baltus marchait lentement, appuyée sur le bras de son fiancé. (Page 615).
— Ah ! que je reconnais bien là son cœur si bon, si dévoué ! ! — Je vous le demande en grâce, monsieur, faites-la prévenir sans retard de mon arrivée... — Si vous saviez comme j'ai hâte de la voir !... — Yous aviez raison, monsieur, la joie que j'éprouve en ce moment fait oublier bien des chagrins, bien des douleurs, bien des angoisses !!.. .
Georges était heureux de l'émotion de Fabrice, émotion dont il ne pouvait suspecter la sincérité, et qui d'ailleurs n'était point feinte.
11 frappa sur un timbre.
LlV. 76. F. ROY, éditeur
Un domestique se présenta. \
— Prévenez mademoiselle Baltus, — dit le docteur à ce domestique, — que je { lui saurai gré de vouloir bien descendre au salon. — Vous la trouverez dans l'appartement de mademoiselle Delarivière...
Le valet sortit pour s'acquitter de sa mission. Georges reprit :
— En attendant mademoiselle Baltus, qui certainement ne tardera guère, permettez-moi de vous adresser une question dictée par un motif qui n'a rien de commun avec une curiosité frivole.
— Faites, monsieur, j'y répondrai de mon mieux...
— Il s'agit encore de notre rencontre fortuite dans la rue Taitbout... — Vous m'avez dit hier que vous ne connaissiez point M. René Jancelyn...
— Je vous l'ai dit et je vous le répète... — répliqua Fabrice en fronçant involontairement le sourcil.
— Mais peut-être avez-vous sur son compte quelques renseignements?...
— Aucuns... — En revenant en France sur le navire l'Albatros^ je fis la connaissance d'un passager anglais du nom de Williams Withe qui descendait à Plymouth... — Cet Anglais, apprenant que je me rendais à Paris, me pria de passer chez un monsieur Jancelyn dont il me donna l'adresse écrite, et de l'avertir qne, d'ici à huit ou dix jours, il recevrait certainement sa visite... — Je promis et je voulus tenir ma promesse, chose qui me fut impossible, M. Jancleyn étant en voyage... — Vous en savez maintenant aussi long que moi...
En formulant la réponse qui précède, Fabrice se demandait:
— Pourquoi donc ce docteur me questionne-t-il ainsi? — Sans doute, comptant Mathilde au nombre de ses pensionnaires, il voudrait prévenir la famille... — Il n'y a rien là, je crois, qui doive m'inquiéter...
Fabrice aurait désiré vivement interroger le jeune médecin au sujet de Mat'.iilde, maûsil n'osait.
Georges remercia, et le silence s'établit.
Il fut court.
Au bout de moins d'une minute le frou-frou d'une robe de soie se fit entendre dans le vestibule.
La porte s'ouvrit.
Mademoiselle Baltus franchit le seuil du salon d'attente.
Du premier regard elle vit Fabrice.
Un faible cri s'échappa de ses lèvres, elle devint très pâle et, posant sa main sur son cœur pour en comprimer les battements, elle chancela.
Le jeune homme courut à elle et la soutint dans ses bras.
Pendant quelques secondes Paula presque anéantie s'abandonna, frissonnant d'amour et les yeux fermés, aux bras caressants qui l'enlaçaient.
Sabelle tête énergique et virginale reposait surl'épaule du meurtrier de sonfrère.
Bientôt ses paupières abaissées se soulevèrent, et elle murmura d'une voix si faible que son fiancé seul put l'entendre :
— Oh! Fabrice!... cher Fabrice!... En vous revoj^ant à l'improviste, il m'a semblé que j'allais mourir de joie...
— Mourir!... — répéta le jeune homme. — Il faut vivre^ ma bien-aimé« Paula... vivre pour être à moi... vivre pour être heureuse...
— Vous m'aimez donc toujours autant!
— Cent fois plus !... — En m'éloignant de vous je vous aimais de toute mon âme, mais maintenant je vous adore!
Les yeux de la jeune fille s'attachèrent sur ceux de Fabrice avec l'expression d'un immense amour.
Puis elle se tourna vers le docteur et lui dit en souriant:
— Monsieur Georges, soyez indulgent... C'est lui dont je vous parlais bien I souvent... t'est mon fiancé!... Je l'aime tant et je suis si heureuse!
i Georges sourit à son tour.
— Vous n'avez pas besoin d'indulgence, mademoiselle... — répondit-il. — > Moi aussi je connais la joie de retrouver la personne qu'on aime... C'est unei incomparable ivresse, qui fait oublier le reste du monde...
\ Paula reprit:
\ — Depuis quand êtes-vous à Paris, cher Fabrice?
I — Depuis hier au soir...
I — Pourquoi n'être pas venu ici tout de suite?
5 — Parce que je ne savais pas vous y trouver... — J'arrive de Melun... —
I Ma première visite devait être pour vous.
i Mademoiselle Baltus serra la main de Fabrice et reprit:
I — Mais votre oncle?... M. Delarivière? oii est-il? — Quelle raison l'empêche
s de vous accompagner?
l Fabrice baissa tristement la tête.
j Georges, sans dire un mot, désigna du doigt le large crêpe qui couvrait le
< chapeau du jeune homme...
— Mort!! — balbutia Paula très émue ; — un si grand malheur est-il accompli?
— Hélas! oui, mademoiselle...
— A tout prix, — continua la jeune fille, — il faut cacher à Edmée, en ce moment du moins, la sinistre nouvelle... — Elle n'y survivrait pas...
— J'ai déjà dit cela à M. Leclère... — répliqua Georges,
— Et je l'ai compris... — appuya Fabrice. — Je me tairai donc... J'expliquerai de mon mieux l'absence de mon oncle... — Mais il faudra bien, un peu plus tard, qu'Edmée connaisse le triste événement... — Pauvre cousine, je la plains de toute mon âme!... Navrante destinée que la sienne!... La mort lui prend son père avant l'âge, et sa mère a perdu la raison!
— Heureusement nous lui restons, vous, le docteur et moi... — répondit Paula. — Entre nos trois affections elle ne sera pas seule au monde...
— Sans doute, — reprit le jeune homme, — nous ferons notre devoir... Nous veillerons sur Edmée avec tendresse, avec sollicitude; mais, malgré tout, son avenir m'épouvante...
— L'avenir d'Edmée vous épouvante? — répéta Paula.
— Beaucoup, je l'avoue... — dit Fabrice.
— Pourquoi donc? — Certes, son chagrin sera poignant, mais à l'âge de votre cousine on oublie vite... on se console facilement... La nature le veut ainsi et ses lois sont impérieuses... — Ce que nous avons à redouter en ce moment, c'est l'effet produit par une secousse terrible et inattendue... — Notre cher docteur a constaté chez mademoiselle Delarivière les symptômes d'une maladie de cœur à son premier période... — Sa science et ses soins sont parvenus à enrayer le mal, mais il pourrait reparaître et g^randir à la suite d'une émotion violente.
Fabrice sut donner à son visage une expression mélancolique et compatissante.
— Chère Paula! — murmura-t-il, — ce n'est pas seulement la mort de mon oncle qui me fait envisager l'avenir d'Edmée sous les plus sombres couleurs, c'est la position fausse et désolante que lui crée dans le monde cette mort inattendue...
Mademoiselle Baltus et le docteur Vernier regardèrent Fabrice avec un étonnement manifeste.
— Yous savez que je ne vous comprends pas du tout... — dit la jeune fille.
— C'est que vous ne savez rien...
— Apprenez-moi donc ce que j'ignore...
— J'appelle Edmée ma cousine, mais elle n'est en réalité pour moi qu'une étrangère... — dit Fabrice.
— Une étrangère pour vous... Elle? Edmée? la fille de votre oncle?...
— Oui...
— Comment?...
— Edmée est la fille de M. Delarivière et de Jeanne ; mais Jeanne n'a jamais été l'épouse légitime de M. Delarivière, marié depuis vingt ans à une autre femme...
Paula poussa un cri de surprise et d'angoisse.
— Ainsi, Jeanne? — demanda-t-clle.
— Était la maîtresse de mon oncle, dont Edmée est la fille naturelle...
— Oh ! pauvre femme ! pauvre enfant !
— Jeanne est assurément une honnête et digne créature... — poursuivit Fabrice. — Mon oncle, devenu veuf, avait résolu de l'épouser dans un délai très bref, et je l'approuvais sans restriction... — Malheureusement la maladie mentale de Jeanne est venue rendre impossible la réalisation de ce projet... — Maintenant que voilà mon oncle mort, tout est fini, et rien au monde ne peut plus régulariser la position de la mère et de la fille...
Georges Vernier, — quoique profondément affligé de la fin prématurée du banquier, — n'avait pu écouter sans une sorte de joie les paroles que nous venons de reproduire.
Edmée était une enfant naturelle, sans famille, sans position...
Il s'en félicitait au fond de l'âme, car désormais, entre elle et lui, aucun obstacle n'existait plus...
— Monsieur Leclère, — dit-il à Fabrice d'une voix un peu tremblante, — je crois qu'il ne faudrait pas voir les choses trop en noir... — La situation de mademoiselle Edmée, situation que personne ne connaissait ici, est évidemment fausse et pénible, mais elle peut se simplifier le plus facilement du monde...
— Que faudrait-il pour cela, monsieur? — demanda Fabrice.
— Qu'un honnête homme, aimant mademoiselle Delarivière de toute son âme et sachant se faire aimer d'elle, sollicitât sa main et devînt son mari...
— Vous avez raison, et je désirerais vivement, dans l'intérêt de la chère enfant que je nommerai toujours ma cousine, que Thomme dont vous parlez se présentât et fit d'Edmée sa femme... — Je le désire, sans l'espérer presque...
— Pourquoi ?
— Mon Dieu, vous connaissez le monde... Il est rempli de gens animés des intentions les plus excellentes, Don Quichotte du sentiment, se croyant prêts à braver les préjugés et à combattre l'opinion publique... — Quand le moment décisif arrive, ils s'aperçoivent tout à coup qu'ils ont trop compté sur leurs forces... Le préjugé leur fait peur et la lutte contre l'opinion leur parait impossible... — J'ai vu cela cent fois ! ! — Je crains de le voir une fois de plus...
— Détrompez-vous, monsieur Leclère, vous ne le verrez pas... — J'ensuis absolument certain...
— Vous, monsieur le docteur?...
— Oui, moi... — Ce que vous venez de nous apprendre m'encourage à vous parler à cœur ouvert, ce que ce matin encore je n'aurais pas osé. — Quoique mademoiselle Edmée ne soit point légalement votre parente, les liens du sang et de l'affection vous unissent à elle.. . — M. Delarivière n'existe plus... C'est donc à vous que je dois m'adresser, c'est donc à vous que je dois dire : — « Je suis un honnête homme et un travailleur infatigable... Ma position actuelle est suffisante déjà et ne peut manquer de grandir... — J'ai pour l'avenir des espérances, ou plutôt des certitudes de fortune... — j'aime mademoiselle Edmée de toute
mon âme, j'ai la ferme volonté de la rendre heureuse, et je vous prie, monsieur, de m'accorder sa main... »
— Ah ! docteur... — s*écria Paula avec enthousiasme. — C'est bien ce que vous faites !...
— Ai-je du mérite à vouloir être heureux, mademoiselle? — répondit Georges,
— Ma réponse, — pensait Fabrice, — va me faire de cet homme un ennemi ou un allié. — Mieux vaut un aUié...
— Vous vous taisez, monsieur... — murmura le docteur. — Pourquoi ce silence? — Etes-vous défavorable à la requête que je viens d'avoir l'honneur de vous adresser?
— En aucune façon, croyez-le bien, monsieur, — répliqua vivement le neveu du banquier ; — mais vous devez comprendre combien, en cette affaire, ma position est délicate... — Je suis touché du sentiment qui tout à l'heure dictait vos paroles, et le moment choisi pour formuler votre demande indique chez vous une délicatesse infinie, mais je ne suis investi d'aucune tutelle légale ou officieuse à l'endroit d'Edmée, je ne puis donc sanctionner utilement quoi que ce soit qui la regarde... — J'ignore d'ailleurs si ma cousine connaît la tendresse qu elle vous inspire, et si elle la partage...
Paula intervint...
— Edmée, — dit-elle, — connaît et partage cette tendresse... — Je le sais et je l'affirme... — Elle aime notre cher docteur... — Elle croit, et je le crois aussi, qu'en devenant sa femme elle n'aura que des chances heureuses...
— Les paroles de mademoiselle Baltus constituent pour moi la plus sérieuse des garanties, monsieur le docteur ! — s'écria Fabrice. — Mes plus vives sympathies sont à vous désormais... — Au nom de mon oncle regretté, je vous remercie de votre recherche et je l'agrée de tout mon cœur !...
Georges, dont l'émotion et l'attendrissement allaient jusqu'aux larmes, serra la main de Fabrice en balbutiant :
— Ah ! monsieur, les mots me font défaut pour vous exprimer ma reconnaissance ! Ce n'est pas un ami, le plus dévoué des amis, que je veux être pour vous désormais... c'est un frère !
— Allons, — pensa le neveu du banquier en répondant chaleureusement à la pression des mains du docteur, — on ne soupçonne rien ici... — Les terreurs auxquelles obéissaient Rittner et René Jancelyn, en prenant la fuite, étaient vaines... — Tout va bien !...
Après un moment de silence, Paula reprit :
— Mais, cher Fabrice, il me semble que M. Delarivière, si profondément attaché à Jeanne et à sa fille, avait dû penser à leur avenir et prévoir le cas où ses projets de mariage ne pourraient se réaliser...
Le jeune homme, s'attendant à cette question, s'était depuis longtemps pré'paré à y répondre.
— Mon oncle, comme presque tous les vieillards, — dit-il, — évitait de penser à la mort et n'admettait point que le temps d'agir pût lui manquer un jour à l'improviste... — J'ai grand'peur qu'il n'ait négligé les précautions les plus élémentaires.
— Quoi, pas de testament ?...
— Aucun...
Georges Yernier leva la tète.
— Aucun testament !... — répéta-t-il, — le croyez-vous ?
— C'est ma conviction... — du moins il ne m'a parlé de rien de semblable... — répondit Fabrice. — Je suis possesseur de tous ses papiers... — Quelques jours avant sa mort nous les avions classés ensemble. — Je n'ai rien trouvé qui ressemblât à un acte renfermant des dispositions suprêmes.
— M. Delarivière avait un notaire à Paris, cependant ?
— Je l'ignore et je ne le crois pas...
— C'est étrange... — se dit tout bas le docteur devenu pensif. Fabrice poursuivit :
— Du reste, mon oncle venant en France avec l'intention bien arrêtée d'épouser Jeanne sans retard, une négligence de sa part serait non seulement excusable mais facile à comprendre.
— Alors, l'héritier de tous ses biens ? — fit Paula. Fabrice, malgré son empire sur lui-même, rougit légèrement.
— L'héritier direct... l'héritier légal... — (en admettant qu'il n'existe pas de testament), — répliqua-t-il, — c'est moi... — Mais j'espère que vous méjugez trop bien pour me croire capable d'abuser de la situation qui m'est faite.. — Le chiffre de la fortune de mon oncle avait été singulièrement exagéré, et M. Jacques Lefebvre lui-même était à ce sujet dans une erreur complète... — J'estime à trois millions l'héritage... J'en ferai deux parts... — Je remettrai l'une à ma cousine... — Quant à Jeanne, si elle recouvre la raison...
— N'en doutez pas, monsieur, — interrompit Georges, — madame Delarivière ne restera pas folle...
— Dieu le veuille I — continua Fabrice avec calme. — Dans ce cas, je me considérerai comme son fils... — Elle ne me quittera plus...
— Pardonnez-moi, monsieur, — répliqua le jeune docteur, — c'est moi qui serai véritablement son fils, étant le mari de sa fille, et j'aurai le droit de garder ma mère...
Fabrice sourit.
— Aucune discussion, soyez-en sûr, — dit-il, — ne s'élèvera entre nous à ce sujet. — Que Jeanne soit guérie... — qu'elle soit heureuse... qu'elle vive pour nous aimer...
— Et pour nous aider dans notre vengeance ! — dit Paula d'une voix grave qui fit tressailhr Fabrice et passer un frisson sur sa chair.
Ainsi donc l'amour n'avait point amolli le métal inflexible dont était faite la volonté de mademoiselle Baltus,
Pas un seul instant Paula n'avait perdu de vue son objectif : — la vengeance ! Fabrice dompta la révolte de ses nerfs et dit du ton le plus naturel :
— Alors, chère Paula, vous pensez encore que Jeanne vous sera d'un grand secours pour accomplir ce que vous avez résolu?
— Je le pense toujours I! Je le pense plus que jamais! ! — Jeanne guérie portera la lumière dans les ténèbres qui nous entourent... — Voilà pourquoi j'ai écrit à New York, à M. Delarivière, afin qu'il m'indiquât par dépêche l'endroit où je trouverais Jeanne... — Ce que d'ailleurs il n'a pas fait.
— Nous n'avons rien reçu... — répliqua Fabrice. — Votre lettre ne sera sans doute arrivée qu'après notre départ... — Mais qui donc vous a révélé le secret que mon oncle voulait cacher à tout le monde?... Qui vous a dit que Jeanne était folle ?...
— Le docteur Vernier...
— Comment Ta-t-il appris lui-même ?
— Vous ne le devinez pas ?
— Non... — Il y a là toute une énigme qui me paraît insoluble..."
— Ecoutez-moi donc...
Paula raconta rapidement sa première visite à Georges Vernier, sa surprise profonde en découvrant que la malheureuse femme, devenue folle à Melun, dans un appartement de l'hôtel du Grand-Cerf, à la suite d'un spectacle hideux, était madame Delarivière, leurs recherches vaines, l'idée de se mettre à la tête d'une maison dn sauté, l'achat de l'établissement d'Auteuil, leur joie à tous les deux en y trouvant Edmée et sa mère, la conviction du docteur qu'il guérirait Jeanne, et la certitude qu'ils croyaient posséder de savoir par elle le nom de l'homme dont la mort sanglante avait troublé sa raison, et d'arriver à découvrir ainsi l'assassin véritable de Frédéric Baltus...
Fabrice, en écoutant ce récit, avait toutes les peines du monde à conserver une attitude calme.
Il se sentait pâlir et trembler. — Son cœur par moments cessait de battre et sou sang se glaçait dans ses veines.
— Nous avons eu bien des déboires et bien des déceptions... — dit le docteur Vernier quand mademoiselle Baltus eut achevé. — Un instant nous avons cru qu'il nous serait possible de nous passer de Jeanne...
— En vérité ! — murmura Fabrice avec angoisse. — Vous teniez donc un fil conducteur?
— Du moins il nous semblait le tenir...
Claude Marteau, bondissant comme un jaguar, disparut en quelques secondes dans Tépaisseur
du feuillage. (Page 616).
— De quoi s'agissait-il? — D'un indice? d'un témoin?
— Cet indice, ce témoin, si vous voulez, était le revolver dont l'assassin s'était servi pour commettre son crime.
Quel que fut son empire sur lui-même, le jeune homme devint blanc comme un mort et fut bien près de défaillir.
C'est à peine s'il put balbutier dune voix éteinte;
— Vous aviez ce revolver?...
— Oui..
LiV. 77. F- ROY, éditeur.
— N'était-il donc pas déposé au greffe avec les pièces à conviction?
— Il y était, mais le procureur de la République à Melun, avait autorisé le greffe à nous le remettre, sachant quel usage nous en voulions faire...
— Quel était cet usage? — Qu'espériez-vous?
— Je comptais, — répondit Georges, — je comptais sur l'armurier de chez qui sortait le revolver, pour savoir à qui il avait été vendu... — La crosse de l'arme, dans l'origine, était ornée d'un écusson dont, à la cour d'assises, on a constaté l'absence... — Cet écusson portait certainement des initiales, et j'espérais retrouver le graveur...
— Eh bien ? — demanda Fabrice haletant. . .
— Eh bien, — répliqua le médecin, — le fil d'Ariane s'est brisé dans ma main sans m'avoir servi... — L'armurier, par suite des nombreuses ventes de revolvers pareils faites en 1870 au moment de la guerre, ne pouvait me donner aucun renseignement. — Mon enquête se trouvait arrêtée dès le premier pas...
Fabrice respira.
— Chère Paula, — dit-il en contraignant ses lèvres à sourire, — la fièvre de vengeance que vous aviez allumée dans mes veines s'était un peu calmée, j'en conviens, mais la voilà qui se ravive... — Autant que vous maintenant, j'ai hâte de voir la clarté jaillir dans l'ombre... — Je suis prêt à joindre mes efforts aux vôtres... — Ordonnez donc et disposez de moi!!
— Merci, Fabrice, — répondit la jeune fille. — Je savais bien que je pouvais compter sur vous...
— Vous n'avez pas douté de moi, n'est-ce pas?
— Pas une minute...
— C'est donc à moi de vous dire : merci ! Puis Fabrice reprit, en s'adressant à Georges :
— Et maintenant, docteur, je voudrais voir Edmée et Jeanne...
— Nous allons vous conduire...
— Laissez ici votre chapeau, mon ami... — dit Paula vivement.
— Pourquoi ?
— En vovant ce crêpe, la pauvre Edmée comprendrait bien vite le malheur qui la frappe...
— Vous avez raison, chère Paula... Vous pensez à tout...
Et le neveu du banquier, accompagné du docteur et de l'orpheHne, monta tête nue chez Edmée.
Georges ouvrit la porte.
Fabrice entra.
Edmée, certes, ne s'attendait pas à la brusque apparition de son cousin, mais la présence du jeune homme n'avait rien non plus qui dût la surprendre beaucoup, puisque les voyageurs étaient attendus d'un jour à l'autre...
Cependant en le voyant seul, elle devint livide et, se dressant à demi sur sa couche, elle cria d'une voix étranglée par l'angoisse :
— Mon père?... ouest mon père?... qu'avez-vous fait de mon père?...^^ Georges s'élança vers la jeune fille.
Le terrible émotion qu'elle subissait causait au docteur une profonde inquiétude et lui faisait craindre une rechute immédiate,
— Chère Edmée, — lui dit-il, — calmez-vous, je vous en supplie ! — Il ne se passe rien qui doive vous alarmer... — M. Delariviëre n'est point encore à Paris, mais son retour ne tardera pas... — Bientôt il sera près de nous...
Les paroles de Georges, et surtout sa voix, produisirent sur l'enfant leur effet habituel.
Elle se calma tout à coup et, tendant à Fabrice sa main blanche et presque diaphane, elle murmura :
— Pardonnez-moi, cousin, mon mauvais accueil involontaire... Je n'ai pas été maîtresse de moi... J'ai eu peur... j'ai perdu la tête... Mais, je suis heureuse de vous voir, vous le savez bien... — Expliquez-moi maintenant le retard de mon père...
Fabrice avait eu quelque peine à reconnaître sa cousine, tant le changement de la pauvre mignonne était grand.
Il se persuada que cet état maladif, cet amaigrissement, cette pâleur, provenaient d'un poison lent versé par Rittner, et il pensa :
— Frantz aurait mieux fait de supprimer l'autre et de laisser vivre celle-là... Puis il répondit.
— Rien n'est plus simple, chère cousine... — Mon oncle n'a pas voulu revenir en France sans avoir terminé complètement ses affaires à New-York... — Il m'a renvoyé près de vous, avec mission de vous donner de ses nouvelles et de lui envoyer des vôtres, ce que je vais faire aujourd'hui même par le télégraphe... — Il prendra son passage sur l'un des prochains paquebots... — C'est un retard de dix à douze jours auquel il lui faut se soumettre, mais qu'il déplore... Il a si grande hâte de vous voir...
— Cher bon pèrel... — murmura la jeune fille. — Vous lui direz que je vais mieux... — Ou plutôt, non... il ne faut môme pas qu'il sache que j'ai été malade... — Mais comment lui faire comprendre, sans lui briser le cœur, que l'état de ma pauvre mère est toujours le même?
Et de grosses larmes, tombant des yeux d'Edmée, roulèrent sur ses joues.
— Pourquoi pleurer ainsi, mignonne? — fit mademoiselle Baltus d'un ton de doux et tendre reproche. — Le docteur répond de guérir notre chère Jeanne, et il tiendra certainement sa promesse... — Soyez donc raisonnable et ne voyez point l'avenir sous de sombres couleurs...
Edmée balbutia :
— Vous êtes heureuse, vous, Paula... — Fabrice est de retour...
— Mais, — répondit l'orpheline en souriant, — vous êtes heureuse aussi, vous, mignonne, et d'un bonheur pareil au mien...
Edmée secoua la tête.
— Oh ! non... — dit-elle. — Ce n'est pas la même chose...
— Vous pouvez aimer librement Fabrice, chère Paula. . . — Vous ne dépendez que de vous-même... taudis que moi... qui sait?
La jeune fille s'interrompit et baissa tristement la tête.
Fabrice, — pour des motifs faciles à deviner, — tenait à conquérir les sympathies du docteur Vernier.
Il prit la parole avec une sorte de solennité.
— C'est à moi, cousine, — dit-il, -r- de répondre à la question que vous vous adressez à vous-même... — J'ai le droit de vous affirmer que vous pouvez, ainsi que mademoiselle Baltus, croire au bonheur par l'amour, et ne pas craindre qu'il vous échappe...
— Comment? — demanda la jeune fille palpitante et soudainement transfigurée, — Fabrice... Fabrice... expliquez-vous ! — Que signifient vos paroles?...
— Elles signifient, chère cousine, que le docteur Vernier a écrit à mon oncle en lui avouant qu'il vous aimait...
— Ah ! — fit Edmée en jetant sur Georges un regard d'une éloquence saisissante.
— Et votre père... — continua Fabrice.
— Mon père !... — répéta la jeune fille, dont l'âme tout entière se suspendait aux lèvres de son cousin qui poursuivit :
— Et votre père m'a donné mission de répondre au docteur Vernier qu'il lui permettait de vous aimer...
Edmée, en entendant cette réponse qu'elle croyait dictée par son père, ne prononça pas un seul mot.
Elle prit dans les siennes les mains de Georges et de Paula, et ses larmes, — larmes d'attendrissement et de joie, — recommencèrent à couler.
— Chère mignonne, — dit mademoiselle Baltus, — vous voilà donc sûre de l'avenir 1
— Mon Edmée chérie... — murmura Georges. — Ma fiancée... presque ma femme...
Puis, se détournant un peu, il serra la main de Fabrice à la dérobée.
— A cette heure il se ferait tu«r pour moil — pensa le neveu du banquier, loui fier du succès de son mensonge.
Edmée, dont le doux visage s'illuminait, balbutia :
— Vous avez dit, n'est-ce pas, cousin, que dans dix ou douze jours mon père serait ici ?
— Oui, chère cousine...
— Je serai d'autant plus heureuse de le voir et de le presser sur mon cœur, ce bon père, que Je n'osais plus espérer...
— Pourquoi donc?...
— J'avais des pressentiments noirs... Je faisais des rêves de mauvais augure...
— Rêves et pressentiments ne prouvaient rien... rien que la fièvre... — répliqua Fabrice.
— Ce n'est pas tout, — continua la jeune fille, — on affirme, vous le savez, que Dieu parfois accorde le don de seconde vue à ceux dont il a troublé la raison... — Eh bien, ma pauvre mère, dans un de ses délires, a eu la plus effrayante des visions... — Mon sang se glace encore dans mes veines à ce souvenir... — Elle se croyait en plein océan, la nuit, sur un vaisseau balloté par la tempête, et là, sous le feu des éclairs et sous des lueurs d'incendie, elle voyait un jeune homme assassiner mon père...
Fabrice était bien fort et veillait sur lui-même, — cependant il frissonna do tous ses membres et ses dents s'entre-choquèrent.
— N'est-il pas vrai, cousin, que c'est effrayant?... — poursuivit Edmée. — Vous voilà tout pâle...
— C'est effrayant, oui certes, et ces hallucinations de ma tante ont dû produire sur vous une impression profonde... Mais vous voici rassurée par les faits... Il ne faut plus penser qu'à votre convalescence, afin que mon oncle, à son arrivée, vous trouve le visage rose et les lèvres souriantes.
— Je ferai tout ce qu'il faudra pour cela, soyez-en sûr...
— Avez-vous l'intention de retourner à Neuilly?
— Oh ! non ! non ! — répliqua vivement la jeune fille en jetant à Georges un long regard. — Jusqu'au retour de mon père je veux rester dans cette maison... — Où pourrai-je être mieux qu'ici? auprès de ma mère... entre mon amie... presque ma sœur... et mon... mon médecin?...
Paula intervint.
— Elle a cent fois raison, mon cher Fabrice, — dit-elle, — et je ne la laisserai point partir.
— Que votre volonté à toutes deux soit faite !...
— Je reste, c'est convenu, — reprit Edmée d'un ton de malice ingénue ; — mais je suppose que vous viendrez nous visiter souvent... Paula et moi...
— Ah ! tous les jours ! — s'éciia Fabrice avec feu.
— Merci, cousin... Merci pour Paula... etpourmoi...
— Chère Edmée, — dit Georges Yernier, — nous vous quittons...
— Déjà ! !
— Oui... — Vous avez besoin de sommeil. — Nous vous laissons dormir et nous allons voir votre mère...
— Eh bien, à ce soir, monsieur Georges... — A bientôt, cousin Fabrice!...
— A bientôt, cousine Edmée ! . . .
Paula et les deux hommes passèrent dans l'appartement de Jeanne, qui se
trouvait, nous le savons, au même étage du pavillon.
Fabrice fut un peu surpris que la folle eût quitté sa cellule, mais il ne manifesta point son étonnement.
Madame Delarivière était calme.
Elle attacha sur les visiteurs un long- regard sans expression et, prenant les mains de mademoiselle Baltus, elle les appuya contre ses lèvres.
Fabrice trouva Jeanne bien changée depuis le jour où, pour la dernière fois, il Tavaitvue.
Les joues étaient moins creuses et moins pâles... le cercle de bistre tracé autour des paupières s'amoindrissait... le rictus de la bouche avait disparu.
Evidemment la malade se trouvait en pleine voie de guérison.
— Mais à quoi pensait donc Rittner? — se demanda le neveu du banquier. — Gest contre Jeanne surtout qu'il fallait agir! — Comment ne Ta-t-il pas compris?
— Depuis que je dirige la maison de santé, j'ai mis madame Delarivière en possession de cette chambre... — dit Georges; — elle semble s'y plaire, et le voisinage immédiat de sa fille est précieux pour elle...
— Vous ne l'enfermez pas?...
— Jamais.
— Yous la laissez seule?...
— Souvent... presque toujours...
— Même la nuit?
— Oui, même la nuit. . .
— Ne pourrait-elle s'évader ou causer quelque trouble dans l'établissement?
— Je n'ai aucune raison de le craindre...
— Peut-être ne savez-vous pas qu'au début de sa maladie, dans un accès de furieux délire, elle a failli tuer sa fille sous les yeux de mon oncle et sous les miens...
— Je sais cela.
i — Un danger de même nature ne peut-il se reproduire ?
— Non. — Les délires de madame Delarivière ont cessé d'une façon presque complète... — D'ailleurs ils n'ont plus maintenant un caractère d'agitation redoutable.... — La folie de la pauvre femme est devenue douce et mélancolique...
— l\i.'(:ovez toutes mes félicitations, cher docteur... — dit Fabrice. — Vous
avez fait beaucoup déjà pour la guérison, et je ne doute pas que vous n'arriviez, dans un délai très bref, à un résultat complet...
— Je l'espère aussi, — répliqua le jeune médecin, — et ce résultat ne se fera point attendre, si l'épreuve décisive sur laquelle je compte réussit...
Fabrice allait demander quelle était cette épreuve.
11 n'en eut pas le temps.
Georges avait à visiter dans le bâtiment principal plusieurs de ses pensionnaires dont l'état le préoccupait vivement. — En conséquence il sortit de la chambre de Jeanne avec les deux jeunes gens qu'il quitta aussitôt après, les laissant ensemble au jardin.
Mademoiselle Baltus marchait lentement, appuyée sur le bras de son fiancé, s'absorbant en elle-même et faisant des rêves de bonheur.
Fabrice se disait :
— L'inintelligence ou le mauvais vouloir de Rittner ont tout compromis ! !
— Aujourd'hui le danger vient de Jeanne et de Paula... — Il ne faut pas que l'une continue ses recherches... — Il ne faut pas que l'autre recouvre la raison...
— Pour arriver à ce double but, comment faire?... Il se répondit :
— Posséder l'une et supprimer l'autre ! Le neveu du banquier devait dîner, — nous le savons, — à la maison de
santé d'Auteuil.
Le repas se prolongea jusqu'à neuf heures et demie. I A dix heures il fallut se séparer.
\ Paula comptait se rendre le lendemain à Melun, afin de s'assurer par ses
j propres yeux que ses gens ne profitaient point de son absence pour négliger
l'entretien du parc et de la villa.
— Youlez-voQS venir me prendre ici pour me conduire? — demanda-t-elle à '/ Fabrice en lui tendant la main.
l — Si je le veux? — répliqua-t-il. — J'espère que vous n'en doutez pas!
— Pas beaucoup, je l'avoue...
\ — A demain donc, chère Paula, et à toujours...
I — A demain et à toujours... — répéta mademoiselle Baltus.
I A onze heures, Fabrice rentrait à Neuilly.
\ — Ah ! monsieur le docteur Yernier, — s'était-il dit chemin faisant, — vous
< allez jusqu'au parquet de Melun chercher des indices ! — C'est bon à savoir! Si
l vous êtes dangereux aussi, tant pis pour vous !
', Laurent attendait son maître dans le vestibule.
i — Venez avec moi... — lui dit le jeune homme.
I L'intendant valet de cl anibre obéit, et passa le premier, un bougeoir à la
I main.
\ A l'instant précis où Fabrice sonnait à la grille de la villa, Claude Marteau,
qui veillait dans son pavillon, sans lumière et fumant sa pipe, sortit vivement et, marchant à pas de loup de manière à ne produire aucun bruit, arriva jusqu'à une très faible distance de l'habitation.
Les ténèbres le cachaient absolument.
Il vit entrer Fabrice et il entendit l'ordre qu'il donnait à Laurent,
— Le moment est venu... — pensa-t-il, — je vais, enfin savoir si le valet es complice du maître...
L'appartement du neveu de M. Delarivière était aurez-de-chaussée, — nous l'avons dit, — mais la villa de Neuilly possédant des sous-sols, ce rez-de.-chaussée, auquel on accédait par un perron de plusieurs marches, était presque aussi élevé qu'un premier étage, et les baies des croisées se trouvaient à deux mètres et demi au-dessus du niveau des plates-bandes garnies de fleurs.
Claude Marteau, bondissant comme un jaguar, passa derrière la maison; il saisit de ses bras nerveux et de ses genoux robustes le tronc d'un marronnier de trente ans et, prouvant qu'il n'avait point oublié son ancien état de matelot, disparut en quelques secondes dans l'épaisseur du feuillage...
Lxvn
Claude Marteau venait d'accomplir cette manœuvre qui faisait le plus grand honneur à la souplesse de ses membres, lorsqu'une lumière brilla à travers les vitres d'une fenêtre du rez-de-chaussée, juste en face de l'endroit où, soutenu par une forte branche, il se préparait à commencer ses observations.
II se glissa comme un serpent presque jusqu'à l'extrémité de cette branche que le poids de son corps faisait à peine ployer, et il se trouva à une très faible distance de la fenêtre qu'il dominait un peu.
Les rideaux relevés par des embrasses lui permettaient de voir l'intérieur de la chambre où venaient d'entrer Fabrice et Laurent.
Une soirée magnifique succéda à une chaude journée.
L'atmosphère saturée de parfums et d'électricité étaft lourde et pouvait facilement devenir orageuse.
Fabrice, après avoir marché de long en large pendant quelques secondes, fit halte et désigna du geste la fenêtre à Laurent qui venait de poser le bougeoir sur un meuble.
Claude Marteau fronça le sourcil.
— Est-ce que par hasard ce gredin s'apercevrait de ma présence? — se demanda-t-il. — Pour cela il faudrait qu'il vît clair dans la nuit comme les chats. . . — Tonnerre de Brest ! ça serait fort!... Mais d'un pareil homme, tout est possible!...
Il fut d'ailleurs rassuré presque aussitôt.
Le matelot ramassa un morceau de papier consumé aux trois quarts.
Laurent s'approcha de la fenêtre, en ouvrit les deux battants et retourna près de son maître.
— A la bonne heure ! — pensa Tex-matelot, — il ne s'agit que de donner de l'air à la cabine du personnage... — Goiyune ça se trouve I ! — Non seulement je verrai ce qui va se faire, mais encore j'entendrai ce qui va se dire... — Il est plein d'attentions pour moi, le patron I...
Fabrice s'était laissé tomber près d'une petite table, dans un grand fauteuil.
H semblait réfléchir ; la fatig-ue morale se lisait sur son visage, éclairé en plein par la lueur du bougeoir
LlV. 78 F. ROY, éditeur
Laurent attendait silencieusement.
Tout à coup le jeune homme releva la tête.
— J'ai à vous parler... — dit-il, — à vous parler do choses d'une extrême importance... — J'ai à vous charger d'une mission de confiance, dont l'accomplissement exige beaucoup de tact et de discrétion... — Je vous crois cependant capable de la remplir...
— Monsieur m'honore ! — répliqua Laurent tout gonflé d'orgueil.
— Vous m'êtes absolument dévoué, n'est-ce pas? — reprit Fabrice.
— Si je suis dévoué à monsieur!... Ahl je le crois bien! — J'apprécie trop les avantages de ma position pour me permettre ringratitudc...
— Je vous ai appris la mort de mon oncle... Je vous ai dit oii se trouvaient sa fille et celle qui passait pour sa femme... — Il est inutile, je pense, de vous recommander de nouveau à ce sujet un silence absolu.
— Complètement inutile, monsieur... Je suis muei...
— La mère et la fille... — pensa Claude Marteau. — On les cache quelque part... — Il faudra savoir où...
Fabrice poursuivit :
— Si par hasard une question vous était adressée au sujet de ma cousine que l'on a vue ici, faites la sourde oreille...
— Suffit, monsieur... — Je répondrai que les affaires de monsieur et des parentes de monsieur ne me regardent pas...
— Si l'on venait me demander, vous diriez que je suis absent et qu'on ignore l'époque de mon retour...
— Bien, monsieur.
— Je ne veux recevoir personne, à l'exception d'une jeune dame dont vous vous rappellerez facilement le nom... — Elle s'appelle mademoiselle PaulaBaltus...
— Mademoiselle Paula Baltus... — répéta Laurent en posant un doigt sur son front. — C'est gravé là...
— Cette jeune dame pourrait se présenter à l'improviste... — Je veux qu'elle entre ici comme chez elle, même en mon absence...
— Compris... — murmura Laurent avec un sourire qu'il avait la prétention de rendre malin.
— Espérons que la sœur de M. Baltus assassiné ne viendra pas souvent ici !... — se dit l'ex-Bordeplat.
— Maintenant, — poursuivit Fabrice, — causons un peu du matelot.
— De Claude Marteau, monsieur?
— J'ai dans ma folle idée que ça va devenir intéressant... — pensa l'ancien marin.
— Vous m'avez fait le plus grand éloge de cet homme?
— Naturellement, monsieur, et c'était mérité.
(ïlaude sourit,
— Je suis positivement dans les bonnes grâces de Monsieur Laurent. — Impossible d'en douter ! — se dit-il.
— Donc, — reprit le neveu du banquier, — depuis qu'il est ici, vous n'avez rien à lui reprocher ?
Laurent fit craquer son ongle contre une de ses molaires et répondit :
— Pas ça, monsieur !...
— Vous êtes bons amis ?...
Le ci-devant valet de chambre gonfla ses joues, prit une attitude et répliqua :
— Bons amis, oui, monsieur, mais sans camaraderie trop intime... — Je n'ai garde de compromettre mon titre d'intendant par des familiarités intempestives avec un subalterne...
Claude Marteau haussa les épaules, et de ses lèvres tombèrent ces deux mots:
— Crétin, va !...
— Vous causez souvent ensemble ?... — demanda Fabrice.
— Oh! très souvent... — C'est un particulier tout à fait rigolo... — On ne peut pas lui refuser ça ! ! — Il raconte des histoires si drôles...
— Ah ! il raconte des histoires... — répéta le jeune homme en regardant son interlocuteur bien en face, — et de quel genre sont-elles, ses histoires ?...
— Des blagues de matelots dont il a plein son sac... Des calembredaines à mourir de rire...
— C'est quand il est un peu gris, sans doute, qu'il se montre si plaisant ?
— Depuis qu'il habite la maison de monsieur, je ne l'ai jamais vu gris... ni même le moindrement allumé.
— Voilà qui m'étonne beaucoup...
— C'est la vérité, cependant... j'en donne ma parole d'honneur à monsieur...
— Sa réputation d'ivrogne incorrigible était solidement établie... — Il est donc bien changé ?...
— Dame ! faut croire... — Aujourd'hui, monsieur, il ne boit que juste son compte... pas une goutte de plus.
— Vous parle-t-il quelquefois du temps qu'il a passé à Melun, après avoir quitté la marine ?...
— Il n'en souffle mot...
— Raconte-t-il des anecdotes ayant trait à la récente exécution d'un assassin condamné à mort ?
— Non, monsieur...
— Allons... allons... — pensa l'ex-matelot, — la chose est positive, ça devient de plus en pUis intéressant...
Pendant une ou deux minutes, Fabrice demeura silencieux. Enfin il reprit d'un ton plus grave :
— Ecoutez-moi, Laurent, et c'est ici que j'ai besoin de toute votre attention...
— Ce Claude Marteau vous abuse comme il m'a trompé moi-même... — C'est un fourbe de premier ordre !
Monsieur Tintendant écoutait, la bouche béante, tant les paroles de son maître l'étonnaient.
L'auditeur invisible de Fabrice murmurait entre ses dents:
— Canaille!
Le jeune homme poursuivit:
— Je viens d'avoir sur lui des renseignements positifs... et ces renseignements sont de la pire nature...
— Pas possible, monsieur?
— C'est malheureusement trop possible... — La sobriété complète et soudaine d'un ivrogne fielTé tel que Claude Marteau m'est à bon droit suspecte... — S'il ne se grise plus, c'est qu'il sait que l'ivresse le rend bavard... — Or, la prudence lui commande de vsiller sur lui-même, ayant à cacher des secrets terribles...
— Des secrets terribles !... — repéta Laurent.
— Oui... — Claude Marteau, paraît-il, est compromis dans l'affaire de l'assassinat de Melun... mais le parquet n'a point trouvé les charges suffisantes pour S le faire arrêter... — On la laissé libre... on attend... |
— Comment, monsieur, — sécria Laurent — il serait coupable?...
— Coupable tout au moins de complicité par le silence... — interrompit i Fabrice. — Il sait des choses qui pouvaient éclairer la justice, et il ne les a pas dites...
— Le scélérat! !
— Ce n'est pas tout...
— Ah! monsieur, qu'y a-t-il encore?...
— On a la presque certitude que Claude Marteau a trouvé sur le lieu du crime une preuve écrasante contre le meurtrier... — Cette preuve, il ne l'a point produite, il la garde et la cache dans un intérêt mystérieux... — Voyez-vous un moyen de le faire parler, et de savoir de lui quelle est cette preuve si compromettante pour l'assassin, son comphce sans doute?
Laurent se gratta l'oreille d'un air embarrassé.
— Pourquoi ne répondez-vous pas? — lui demanda Fabrice.
— Parce que je ne sais que répondre à monsieur... — J'ignore absolument le moyen d'arracher au matelot des paroles qu'il aime mieux ne point dire...
— Ce moyen doit exister cependant...
— Peut-être bien, mais je l'ignore...
— Et moi, je le devine... — Si bien qu'un ivrogne soit sur ses gardes, il arrive un moment où la tentation devient trop forte pour qu'il y résiste.
— Dame! on le dit, et je pense qu'on a raison...
— lUivcz-vous sec, vous, Laurent?
— Sans vanité, monsieur, je lève le coude assez proprement et j'ai la tête solide... — Quand le vin est bon, je ne crains personne, et je lutterais contre n'importe qui...
— C'est ce qu'il nous faut.
— Tant mieux, monsieur...
. — Comprenez-vous mon projet, maintenant?
— Monsieur, je crois que je commence...
LXVIIÏ
— Parbleu! — se dit l'ex-matelot dans son arbre, — moi aussi je comprends!
— Pas besoin d'être bien malin pour avoir inventé ça!
— Il ne s'agira, — continua Fabrice, — que de pousser Claude Marleau jusqu'à l'ivresse, en restant vous-même de sang-froid, et de le questionner adroitement... — Quand il n'aura plus sa lète à lui, il répondra...
— Monsieur peut s'en reposer sur moi... — je ferai de mon mieux...
— Espérez-vous réussir?
— J'y compte même absolument... — Je tirerai les vers du nez de notre homme... je saurai ce qu'il a trouvé, et je répéterai à monsieur, mot pour mot, notre entretien.
— Si vous réussissez, Laurent, vous toucherez une belle gratification...
— Ah! monsieur, ce n'est pas l'intérêt qui me dirige!
— Ayez grand soin, jusqu'au moment décisif, de ne rien changer à votre manière d'être habituelle avec Claude Marteau... — Il importe qu'il vous croie de plus en plus son ami, ou plutôt sa dupe...
— Monsieur peut être bien tranquille, le matelot ne se défiera de rien...
— Agissez le plus tôt possible.
— Quand monsieur voudra... •
— Dès demain alors...
— Va pour demain...
— Je serai absent toute la journée... peut-être même toute la nuit... — A mon retour, tâchez d'avoir le secret de notre homme... — Employez tous les moyens, je vous donne carte blanche...
— J'aurai le secret, monsieur...
— Autre chose, maintenant... Je veux être hbre de rentrer ici à n'importe quelle heure, sans éveiller personne, soit par la petite porte voisine de la grille, soit par celle qui s'ouvre sur le boulevard delà Seine... — Il me faut les clefs...
— Les avez-vous en double?
— Oui, monsieur, serrées dans un tiroir de ma chambre...
— Allez me les chercher...
— Inutile... — Je vais remettre à monsieur celles de mon trousseau.,.
— Donnez...
— Les voici, monsieur...
Laurent détacha les deux clefs qui pendaient à lanneau brisé, avec plusieurs autres, et ajouta en montrant la plus grande:
— C'est celle-ci qui ouvre la porte de la rue de Longchamps.
— Bien... — vous pouvez vous retirer maintenant — je n'ai plus besoin de vous.
— Faudra-t-il éveiller monsieur, demain?...
— Oui, un peu avant sept heures.
— Monsieur déjeunera-t-il ici?
— Non.
— Monsieur sortira-t-il en voiture ?
— Oui. — Faites atteler pour huit heures moins un quart.
— Le poney-chaise?
— Le coupé.
— J'ai Ihonneurde souhaiter une bonne nuit à monsieur.
— Bonsoir...
Laurent s'inclina profondément et se retira.
— Ah! ah! compère, — pensa Claude Marteau avec un jeu de physionomie intraduisible, — c'est donc demain décidément que nous nous pique rom le nez de compagnie, et que vous me ferez raconter mes petits secrets!... — Tonnerre de Brest, mon bonhomme, je crois que nous allons un peu rire! !
L'intendant valet de chambre était à peine sorti que Fabrice, saisi d'une préoccupation soudaine, quitta son fauteuil et se mit à fureter dans sa chambre, ouvrant successivement tous les meubles et fouillant tous les tiroirs...
Laurent avait soigneusement rangé les objets nombreux apportés de la rue de Clichy.
Le linge remplissait les armoires, les vêtements pendaient aux portemanteaux du cabinet de toilette, les livres étalaient leurs reliures dans la bibliothèque.
Les armes formaient des panoplies à droite et à gauche de la cheminée, dont le marbre disparaissait sous une foule de bibelots sans grande valeur que Laurent époussetait religieusement tous les matins.
Plus Fabrice allait et venait, ouvrant et refermant les meubles, plus il paraissait inquiet.
D'instant en instant il s'arrêtait, tournant la tête à droite et à gauche, explorant du regard les moindres recoins de la vaste pièce.
Que diable cherche-t-il ainsi? — se demanda Claude Marteau fort intrigué.
Fabrice eut un mouvement d'impatience nerveuse et dit à voix haute:
— Où" donc cet imbécile a-t-il mis cette arme?...
L'ex-matelot tressaillit.
— Cette arme!... — répéta- t-i!^ — il a parlé d'une arme...
Tout à coup les yeux du jeune homme s'arrêtèrent sur les panoplies qu'ils n'avaient qu'effleurées jusqu'à ce moment. Il s'en approcha et parut les étudier.
— Enfin le voici ! — s'écria- t-il, en étendant le bras et en décrochant de l'un des trophées un revolver.
Claude Marteau suivait tous ses mouvements.
— Tiens! tiens! — fit-il. — Le revolver de la rue de Clichy... le revolver aux initiales! — Qu'est-ce qu'il en veut faire?
Fabrice s'approcha de la lumière et regarda longuement le petit écusson d'argent incrusté sur la crosse.
Ses lèvres remuaient, mais le guetteur nocturne ne lui entendait prononcer aucune parole.
Au bout d'une ou deux secondes, il posa l'arme sur la table, se dirigea vers une armoire dont il avait la clef dans sa poche, rou\Tit, y prit une valise qu'il plaça près du revolver, et s'assit.
— Le sac à malices! — pensa Claude Marteau. — Qu'est-ce qu'il va tirer de là-dedans?
La réponse à cette question fut presque immédiate.
Fabrice fit tourner une clef minuscule dans la serrure, toucha un ressort et, plongeant la main dans la valise eutr'ouverte, exhiba des paquets de chèques et de traites, des liasses d'obligations et de billets de banque.
— Y en a-t-il, mon bon Dieu ! y en a-t-il 1 — murmurait le matelot ébloui el stupéfait. — Tonnerre de Brest ! ce gredin-là a dévalisé la Banque de France, ou il a tué et volé son oncle !
Le neveu du banquier puisa de nouveau dans la valise.
Il en retira une demi-douzaine de petits sacs Hés par de simples ficelles qu'il dénoua ; il répandit sur la table les pièces d'or toutes neuves qu'ils contenaient, et qu'il se mit à manier avec une volupté d'avare et de prodigue à la fois.
Les lueurs fauves de l'or semblaient se refléter dans ses yeux.
Un ouragan de sourde colère grondait sous le crâne du matelot qui se disait tout bas :
— Ah ! misérable ! ! misérable ! ! voleur et assassin ! !
Fabrice cessa de caresser l'or avec ses doigts crispés, et se remit à vider la valise.
Il en tira d'autres paquets de valeurs encore, puis une petite liasse de papiers qu'il examina soigneusement.
L'un de ces papiers portait en haut, dans l'angle gauche, l'effigie du fisc.
Le jeune homme d-éplia la feuille timbrée, et un sourire, ou plutôt une sorte de rictus, souleva ses lèvres, tandis qu'il lisait tout haut ces mots :