‹ Le médecin des follesChapitre 36 sur 36 · ÉPILOGUE LA PLAGE SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE LA PLAGE SAINT-JEAN

Un mois" environ s'était écoulé depuis les derniers événements que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.

LgV. 101 . P- ROY, éditeur.

Jeanne Doiarivière se trouvait en pleine voie de guérison physique.

Les souffrances résultant du poison versé par Fabrice diminuaient chaque jour et devaient disparaître tout à fait dans un délai prochain.

Alors, pour redevenir complètement elle-même, il ne lui manquerait plus que la raison, et Georges Vernier, assisté par son illustre maître, le docteur V..., se croyait sûr de la lui rendre.

Edmée continuait à languir, comme une jeune fleur dont un choc a meurtri

la tige.

Depuis l'arrestation du misérable assassin, Georges s'était occupé de la fortune de M. Delarivière.

Conduit par Claude Marteau à la villa de Neuilly, il avait trouvé la plus forle partie de cette fortune dans le tiroir à caisse du bureau de Fabrice.

Nous savons depuis longtemps que le banquier Jacques Lefebvre était dépositaire du reste.

Le jeune médecin s'était mis en rapport avec le notaire de la rue Louis-îe- Grand dont il avait lu l'adresse à l'hôtel du Grand-Cerf, certain jour où il écrivait la formule d'une potion destinée à Jeanne.

Ce notaire, prévenu par Georges, s'était empressé de prendre les mesures nécessaires pour rendre régulière et légale l'ouverture du testament, à lui adressé par M. Delarivière, et dont nous connaissons le contenu.

L'instruction relative à la tentative d'empoissonnement commise sur la personne de Jeanne s'était terminée à Paris de façon très prompte, mais le premier crime de Fabrice, — l'assassinat de Frédéric Baltus, — ayant eu lieu en Seineet-Marne, le parquet de Melun avait réclamé l'inculpé, qui devait comparaître devant la cour d'assises de cette ville.

Fabrice habitait donc cette même prison où le malheureux Pierre avait passé de longs jours d'agonie morale avant de monter sur l'échafaud.

L'affaire, on le comprend, faisait un bruit énorme, et cela pour toutes sortes de raisons.

D'abord elle rappelait ce condamné mystérieux dont la tête était tombée dans les circonstances étranges racontées par nous au début de ce récit, et qu'aucune considération n'avait pu décider à révéler son nom.

Ensuite l'accusé, cette fois, appartenait aux classes supérieures de la société,

et le crime semblait d'autant plus hideux que l'éducation et l'intelligence du cri-

: I minel étaient plus développées.

I ; On attendait avec une impatience fébrile le jour du jugement, I'Affaire Fa-

j isiucE Leclère étant certainement destinée à occuper une place importante dans

' '' les recueils de Causes célèbres. ] l

; ( Paula JJaltus, Georges Vernier et Claude Marteau étaient souvent appelés ^ |

j I chez le juge d'instruction.

\ y Afin d'éviter des déplacements continuels, l'orpheline avait proposé au jeune

médecin d'abandonner, pour quelques jours, au docteur Schultz la direction de la maison de santé d'Auteuil, et de s'installer à la villa Baltus avec Jeanne, Edmée, et notre ami, ]'ex-matelot.

Cette proposition fort sage ayant été acceptée, c'est àMelun que nous retrouverons presque tous les personnages de cette longue histoire dont le dénouement est proche désormais.

Petit Pierre se trouvait pour une quinzaine à Charenton, chez sa mère, mais le pauvre g-amin ne se consolait pas facilement d'avoir été, à Mantes, la dupe de Laurent.

Disons deux mots de ce dernier.

Claude Marteau, le lendemain de l'arrestation de Fabrice, s'était rendu à Courbevoie, chez l'aubergiste auquel il avait consigné Monsieur ^intendant avec une balle dans l'épaule.

Il voulait savoir des nouvelles du blessé.

Grande fut sa déception en trouvant vide la chambre, fermée cependant à double tour, la veille au soir, par le brave aubergiste.

L'oiseau avait pris son vol, — comme à Mantes, — par la fenêtre, en attachant à la barre d'appui les draps de son lit en se laissant glisser dans la rue.

Le premier moment de colère passé, Claude réiTéchit et prit gaillardement son parti de cette évasion.

Le vrai coupable était prisonnier.

Il importait peu qu'un complice inconscient de ce misérable fût en liberté.

— Ce Laurent est un prétentieux imbécile plutôt qu'un scélérat... — se dit notre matelot, — qu'il aille se faire pendre ailleurs !

Et il ne songea plus à lui.

Si le public se préoccupait outre mesure du procès de Fabrice, on devine facilement quelle importance plus grande encore attachait à cette affaire le parquet de Mclun.

Il s'agissait d'une erreur Judiciaire, c'est-à-dire d'une chose effrayante et fatale, heureusement bien rare...

La tète d'un innocent était tombée sur l'échafaud de la place Saint-Jean...

Aucun de ceux qui avaient contribué légalement à la chute de cette tète ne dormait plus d'un bon sommeil.

L'instruction marchait vite, malgré les lenteurs que s'efforçait de faire naître l'inculpé.

H se renfermait dans une dénégation absolue, niant la valeur des présomptions entassées contre lui et affirmant que, la nuit du crime, il n'avait point quitté Paris.

— Personne ne m'a vu, — se disait-il, — on ne peut prouver matériellement ma présence à Melun, par conséquent ma culpabilité en ce qui concerne l'assassinat de Frédéric Baltus... — ileste rempoisonnenient de Jeanne, mais

Jeauae est vivante. J'en serai quitte pour les galères, et l'on s'évade du bague...

On s'attendait à des débats curieux et dramatiques.

Ou savait qu'un des plus célèbres avocats du barreau de Paris, appelé par mademoiselle Baltus. devait solliciter, en même temps que la condamnation du criminel, la réhabilitation de l'innocent.

Le monde oîi Ion s'amuse était en émoi.

Les boulevardiers, les noctambules, les belles-jjetitcs, avaient tous plus ou moins connu Fabrice Leclère.

Les uns prenaient parti pour lui, les autres contre lui.

Ceux-ci prétendaient qu'un garçon charmant, un soupeur joyeux, un beau joueur qui taillait et pontait au bacccarat avec un chic suprême et une magnilique égalité dhumeur, ne pouvait avoir entassé, les uns sur les autres, tantde crimes.

Ceux-là soutenaient au contraire qu'ils avaient, en mainte occasion, jugé leur compagnon de plaisir comme un homme faux et dangereux qui certainement finirait mal.

Bref, tous se promettaient d'assister aux séances de la cour d'assises comme on assiste à la plus courue des grandes premières représentations.

Le nombre des témoins appelés était considérable.

Des assignations avaient été envoyées au capitaine Kerjal, commandant \ Albatros, et au docteur Bardy, médecin du bord; mais, ï Albatros était en mer, on ne pouvait espérer que le docteur et le capitaine se rendissent aux ordres de la justice.

Fabrice, quoiqu'il eût l'espoir de sauver sa tète, était profondément sombre.

Le rictus de sa lèvre, l'expression farouche de son regard, prouvaient sa rage intérieure.

Par moments, ses yeux devenaient hagards. — On pouvait croire alors que la folie assiégait son cerveau.

11 n'en était rien.

Le misérable avait peur de l'expiation, — voilà tout.

La formahlé du secret était levée pour lui, depuis quelques jours.

On le laissait aller et venir librement dans le préau avec les autres détenus.

Le ministère public ne doutait point de sa culpabilité, mais s'apprêtait à soutenir la complicité de Pierre, voulant soustraire les membres du jury et ceux de la cour à la terrible responsabihté morale d'une condamnation injuste.

On s'était reporté à la première instruction.

On avait relu, étudié, commenté les interrogatoires subis par l'inculpé mystérieux. — Ses réponses évasives, ses refus constants de faire connaître son idendité, semblaient démontrer en elfet qu'il était, sinon l'assassin, du moins le complice...

L'avocat célèbre choisi par mademoiselle Baltus ne se dissimulait pas combien sa tâche serait difficile.

L'orpheline commençait à craindre que la réhabilitation ne put être obtenue ; or, elle^attachaità cette réhabiliation autant d'importance qu'à la punition même du coupable; — il lui semblait qu'elle acquitterait une dette sacrée en rendant l'honneur à la mémoire de l'innocent dont on avait demandé la tête au nom de Frédéric assassiné.

Un jour, ne pouvant se contenir, elle prit Georges pour confident des angoisses qui bouleversaient son âme.

— Je vous comprends, mademoiselle, — répondit le jeune médecin, — et malheureusement il m'est impossible de vous rassurer. — Un aveu complet do Fabrice Leclère pourrait seul modifier la situation et démontrer au jury et à la cour que le malheureux Pierre était victime et non complice... — Mais le meurtrier de votre frère se taira jusqu'au bouti

— Qui sait? — murmura l'orpheline. — Pourriez-vous m'obtenir la permission de voir l'accusé? — ajouta-t-elle tout haut.

Georges fit un mouvement de stupeur.

— Voir l'assassin! — répéta-t-il. — Vous consentirez à vous trouver en présence de ce misérable?...

— Oui...

— Mais dans quel but?

— Dans le but de raviver un sentiment humain au fond de cette âme de boue... dans le but d'obtanir qu'il parle et qu'il dise la vérité...

— Vous n'obtiendrez rien...

— Qui sait? — Je lui promettrai, s'il avoue, de prier pour lui Dieu et mon frère, en les suppliant de lui pardonner !

— Je tâcherai de vous avoir la permission que vous souhaitez, mademoiselle, — reprit Georges au bout d'un instant, — mais vous vous trompez, soyez-en sûre, en croyant qu'il existe une fibre humaine dans le cœur de Fabrice ! — Tout est éteint, ou plutôt tout est mort!

Nous prions nos lecteurs de vouloir bien franchir avec nous les guichets de la prison de Melun.

Dans le corps de bâtiment réservé aux prévenus, Fabrice avait fait la connaissance de deux repris de justice de la pire espèce, accusés l'un et l'autre de vol et qui devaient passer en cour d'assises en même temps que lui. •*

Les deux sacripants, piliers des maisons centrales et des bagnes, affichaient de chaudes sympathies pour un cocodès de la haute^ dont la bourse relativement bien garnie leur procurait les douceurs de la cantine.

Ils ne le quittaient guère

Leurs rt^lations étaient devenues si intimes, malgré la surveillance spéciale dont ils étaient Tobjet, leur confiance mutuelle atteignait de telles proportions, \ qu'ils combinaient ensemble un plan d'évasion dont nous ne tarderons pas à ; connaître les résultats. >

Le jour même où Georges Vcrnier se rendait au parquet de Melun afin l d'obtenir pour mademoiselle Baltus l'autorisation de voir Fabrice, les trois | détenus se trouvaient dans le préau. * \

L'intensité de la chaleur rendait peu attrayante la promenade de long- en large sous les rayons d'un soleil torride.

Les trois hommes s'étaient étendus côte à côte sur les pavés, à l'ombre d'une des ailes du bâtiment, et causaient à voix basse.

L'un des nouveaux amis de Fabrice se nommait Pierre Cadart. dit La Gourgane^ agréable sobriquet qu'on lui avait décerné au bagne de Brest oii il avait fait cinq ans.

L'autre s'appelait Sosthène Ribot, dit Bec-de-Lampe, en souvenir d'une condamnation qu'il avait subie dans cette même prison de Melun pour un vol de lampe commis avec effraction chez un lampiste de Fontainebleau.

— Ainsi, — demandait La Gourgane k son camarade Bec-de-Lampe^ — lu crois que demain le barreau sera scié complètement?

— En vingt minutes je me charge de terminer l'affaire, — répondait Bec-de- Lampe^ — et on pourra se donner de /'a//* sans crainte.

— Oui, tu dis cela, toi... — Mais notre chambre est au deuxième étage.

— Eh bien?

— Eh bien, tu ne sauteras pas de la fenêtre dans le chemin de ronde... — C'est tout au plus si l'angora de la mère Michel en aurait été capable...

— Et nos couvertes, imbécile?

— Je sais qu'il y a nos couvertes et qu'on peut fabriquer des cordes, mais je sais aussi qu'il y a un factionnaire dans le chemin de ronde, puisqu'on l'entend marcher toutes les nuits...

— Ce n'est pas dans le chemin de ronde qu'il marche... Fabrice écoutait attentivement.

— Où donc, alors? — demanda-t-il.

— Une sourdine à vos grelots 1 — dit Bec-de-Lampe au lieu de répondre. — V'iù le gardien qui vient par ici...

11 ferma les yeux comme s'il dormait.

Ses deux compagnons suivirent son exemple, et La Gourgane, voulant donner plus de vraisemblance à son sommeil, se mit à ronfler.

Le gardien jeta en passant un regard plein de défiance sur le trio de gredins et continua sa ronde.

Fabrice ouvri't un œil et le regarda s'éloigner.

— Le voilà tout au bout du préau... — fit-il au bout d'un instant.

— Alors nous pouvons continuer, — reprit Bec-de-Lampe, — je vous disais que le factionnaire en question n'est pas dans le chemin de ronde, et j'en suis sur, car j'ai souvent fait la corvée par là du temps de ma première prévention... — je peux donc vous donner des renseignements positifs...

— Eh! sapristi! donne-les donc! — interrompit La Gourgane avec impatience. — Où se trouvent-ils, l'un portant l'autre, le piou-piou et son flingot?

— A l'étage au-dessous de nous, dans un couloir à ciel ouvert qui fait galerie sur le chemin de ronde. — La fenêtre de notre chambre ouvre sur ce couloir.

— Ah! ah!

\ — Qu'est-ce que tu dis de ça, La Gourgane?

I — Je dis qu'en descendant par la fenêtre, le couloir dont tu parles serait

\ notre première étape.

; — Naturellement.

— Alors, il n'en faut pas !

\ — Et, à cause?

{ — A cause du pioupiou et de son flingot!... — Ce militaire, esclave de la

consigne, pousserait des cris de pintade en nous voyant filer et donnerait ■/ l'alarme, sans compter qu'il nous tirerait très bien dessus !... Bref, nous serions i pinces... — Voilà!...

l Bec-de-lampe eut aux lèvres un sourire ironique. — Oh! là! là!... que

j malheur ! — répliqua-t-il railleusement. — Tu me prends donc pour un jocrisse, ; jocrisse toi-même! — A quelle heure remonte-t-on au dortoir? \ — A six heures et demie...

; — A quelle heure commence-t-on à entendre les pas de la sentinelle?

I — Yers huit heures et demie...

! — C'est-à-dire à la nuit tombée... — continua Bec-de-Lampe. — Ce qui

' prouve qu'on pose le factionnaire quand le jour met un éteignoir sur sa chan- \ délie, et pas avant...

\ — C'est juste, — dit Fabrice...

— Or, de six heures et demie à huit heures et demie, absence complète de sentinelle... — On descend comme par %^ grand escalier et l'on s'en va, la canne à la main.

— En plein jour? — fit la Gourgane incrédule.

— Non pas en plein jour, mon petit père, mais à la brune, ce qui est bien diiîérent et c'est justement l'heure du dîner des gardiens qui sont tranquilles et sans méfiance après avoir bouclé les détenus... — Quand on veut s'évader un peu proprement, m.es enfants, faut savoir tout ça, afin de ne pas se laisser repincer

\ avant d'être sorti de la souricière...

\ — Bon! — dit Fabrice. — On peut tenter le coup, et je crois en effet qu'on

a des chances de réussite, mais une fois dans le chemin de ronde on n'est pas

dehors... — Comment sortir?

- Cocodès de mon cœur, — répliqua Bec-de-Lampe, — je suis de Melun, moi, et je connais ma prison et ses environs comme vous pouvez connaître les allées du bois de Boulogne... Le mur d'enceinte, de notre côté, sépare le chemin de ronde d'une propriété sans maison, un grand terrain, une espèce de potager, affermé à un jardinier pour y cultiver des navets, des concombres, des melons et autres citrouilles... Dans ce terrain il y a un puits mitoyen avec celui de la prison, un puits à deux ouvertures, l'une dans le chemin de ronde, l'autre dans le potager. — D'un côté comme de l'autre on peut puiser l'eau à l'aide d'un seau et d'une corde à poulie... — Ah ! les prisons de province ne sont pas organisées comme Mazas ou la Roquette... — C'est de la vraie camelotte, parole d'honneur !...

— Si je vous comprends bien, — dit Fabrice, — il est possible, en se glissant dans le puits et en passant sous la muraille, d'arriver de l'autre côté...

— C'est à peu près ça; toutefois il ne s'agit pas seulement de passer sous le mur, mais sous une grille scellée dans les fondations, coupant les puits en deux, et s'enfonçant dans l'eau de cinquante centimètres au moins...

— De sorle que, pour gagner l'autre côté, — dit La Gourgane, — il faut piquer une jolie tête et filer sous la grille...

— Yes, milord.

— Eh bien, ça se peut tout de même...

— Oui, quand on sait plonger et nager comme moi, mon fiston. Une lueur fauve brilla dans les yeux de Fabrice.

— Je sais plonger et nager, — fit-il, — et même je suis de première force.

— Moi, je m'en tire assez proprement, — dit La Gourgane. — Bien n'empêche de tenter la chance.

— Oui... — reprit Bec-de-Lampe. — Mais il s'agit de ne point se faire repincer comme des conscrits au bout de quarante-huit heures... — Une fois dehors il faut y rester... -:- Qu'est-ce que nous ferons sans argent?

La Gourgane se gratta l'oreille.

— C'est ma foi vrai... — murmura-t-il. — V'ià l'chiendent! faudrait avoir quelques sous pour attendre des jours meilleurs, et nib de braise!... les toiles se touchent...

— Chut!... — dit vivement Fabrice. — Le gardien revient par ici.

Les trois misérables se soulevèrent à demi et se mirent à bâiller à l'unisson.

Le gardien s'arrêta près d'eux, et, poussant Bec-de-Lampe du bout de sa boite, s'écria :

— Ça ne vous suffit donc pas de dormir la nuit, chenapan?

— Qu'est-co que vous voulez, monsieur l'inspecteur, — répliqua Bec-de- Lampe avec un sourire, — il y a des punaises dans notre dortoir, et ça nous dérange...

Les trois compagnons s'installèrent à lombre, sur le pavé, dans ua coin du préau.

— Il a réponse à tout, ce paroissien-là 1... — fit le surveillant. Et il s'éloigna de nouveau.

— Alors, — reprit Fabrice au bout d'une minute, — c'est le manque d'argent qui vous préoccupe?...

— Oui, ma vieille... — l'argent c'est le nerf de la guerre... — Avec de l'argent on se nippe quand on s'est donné de l'air... On s'offre une pelure de bourgeois huppé... — On prend le chemin de fer, on se paye un petit voyage en Suisse, histoire d'admirer la belle nature...

LlV. 102. ^' 1^0 Y, éditeur.

— Et on se fait arrêter à la frontière... — interrompit Fabrice.

— Quand on n'est pas malin, — répliqua Bcc-dc-Lampe, — mais moi je connais tous les trucs. — On prend son billet pour jusqu'à la station avant Bellegarde, où se trouve le poste des visiteurs de passeports. — On suit les bords du Rhône en chapeau de paille, une ligne sur l'épaule, comme des amateurs de la pèche aux truites. Les gendarmes ne font seulement pas attention à vous ; on dépasse Bellegarde... On arrive à CoUonge, o iion reprend le chemin de fer pour la patrie de l'absinthe verte. — C'est pas plus difficile que ça... — Je l'ai pratiqué déjà.

Fabrice avait écouté avec attention son compagnon de captivité.

— C'est facile, en effet... — dit-il. — Nous aurons de l'argent...

j III •

l Les deux bandits regardèrent leur compagnon de captivité avec une admira-

> tion manifeste.

\ — Vrai, — demanda Bec-de-Lampe, — nous aurons de l'argent?

I — Oui.

I — Assez pour nous trois?

î — Sans doute, et plus qu'il n'en faudra pour nous mettre à l'abri de tout

l danger...

' — Au moins quinze cents francs, alors?

- Nous aurons davantage.

j — Combien?...

I — Plusieurs billets de mille...

> Les yeux des détenus brillèrent,

I — C'est pas une blague?... — fit La Gourganc.

i " — Rien n'est plus sérieux, je vous l'affirme...

— Qui l'apportera cet argent?

— Inutile de l'apporter... — Il est ici...

— Sur vous?

— Sur moi.

— Pas possible !

— Quand je vous le dis!

— Mais, dans quel endroit?

— Au fond de mon chapeau, sous la coiffe...

— Pas mauvais, le truc! pas mauvais du tout!... — murmura Bec-de-Lampe en so frottant les mains... — Mais comment se fait-il qu'on ne vous ait pas fouillé au greffe?...

— On m'a fouillé, au contraire, avec le plus grand soin.

— Eh bien?

— J'avais posé mon chapeau sur le registre même du greffier... — On a oublié de le visiter...

— Quelle chance! — fit La Gourgane. — Si c'est comme ça^ rien ne nous empêche de filer...

— Rien.

— Alors, décampons ce soir.

— Ça va...

— 11 y a une difficulté... — dit Fabrice.

— Laquelle? ,

— Pour sortir d'ici, il faut plonger... — les billets de banque seront m,Qi^llés... — Il faudrait trouver un moyen de les tenir au sec... ,

— Le moyen est trouvé... — répliqua Bec-de-Lampe. — On a arnené ce m^\in un soldat qui a fini son temps de service et qui sera jugé civilement poiirs un petit vol de rien du tout... J'ai remarqué qu'il avait en sautoir l'étui de fer blanc qu'on appelle boite à congé... — C'est ça qui serait notre affaire?...

— Achetez-lui cet étui... — dit vivement Fabrice.

— Pour acheter, il faut payer... et je manque de monnaie...

— En voici...

Le neveu du banquier tendit au détenu quelques pièces blanches, puis il ajouta :

— Mais, toutes réflexions faites, il est impossible de partir ce soir...

— Ah! bah! et pourquoi ça?

— Parce qu'il nous faut des effets de rechange en sortant du puits... — Si nous nous présentions trempés chez un fripier pour acheter des vêtements, nous éveillerions les soupçons...

— C'est juste, sacrebleu! ce n'est que trop juste! — Comment nous tirer de là?...

— Laissez-moi réfléchir... — Je vous répondrai ce soir... — La partie est remise mais pas pour longtemps... — Voici le gardien qui revient par ici... — Assez sur ce sujet...

Les trois misérables quittèrent leur pose de lazzarones et se séparèrent, Becde-Lampe pour aller faire emplette de la boite à congé, La Gourgane pour acheter un paquet de tabac de dix centimes, et Fabrice pour songer non-seulement au salut qui commençait à lui sembler possible, mais encore à un effroyable désir de vengeance qui s'emparait de son esprit.

Son nom, prononcé à haute voix, le tira tout à coup de sa rêverie sombre. Un surveillant venait d'ouvrir la porte du préau, et criait:

— Fabrice Leclère...

— Présent ! — répondit le misérable fort intrigué.

— Venez par ici...

— Voilà.

Et il se dirigea vers le gardien qui l'attendait.

Nous savons déjà que Laurent avait été blessé par le coup de fou de Claude, en même temps que la balle atteignait le matelot et lui arrachait un cri de douleur.

Claude Marteau désarma son adversaire, le contraignit à le suivre chez l'aubergiste de Courbevoie et envoya chercher un médecin...

Ce médecin retira la balle conique engagée dans les chairs et déclara que la blessure n'aurait pas de suites iîraves. — Il ne fallait, selon lui, que de repos.

Laurent s'avouait in petto que sa position était plus dangereuse que sa blessure.

Malgré les menaces de Claude, qui avait juré de le dénoncer à la justice et de donner son signalement s'il tentait de fuir, il s'était dit que le plus sûr moyen de se tirer d'affaire était d'échapper d'abord à l'ex-matelot et d'aller se cacher dans un coin de Paris ou de ses environs.

En conséquence, il résolut de recommencera Courbevoie ce qui lui avait s^ bien réussi à Mantes à Thôtel de la gare.

L'aubergiste s'était engagé à le surveiller, mais s'acquittait mollement de cette tâche, bien convaincu que la blessure saignante encore de son prisonnier ne lui peimettrait point de tenter une fugue si prompte.

En cela il se trompait.

Tandis que Claude arrivait à la maison de santé d'Auteuil et contribuait à surprendre Fabrice en flagrant délit, le poison à la main, Laurent, non sans beaucoup de peine et sans douleurs aiguës, parvenait à se faire une sorte d'échelle avec les couvertures et les draps de son lit, et s'évadait par la fenêtre.

Une fois libre, il alla droit à la villa de Neuilly, dont il avait les clefs et où il espérait rencontrer Fabrice. — Il y pénétra avec des précautions infinies afin de n'éveiller personne, et il se glissa jusqu'à la chambre de son maître.

La chambre était vide

Le lit n'avait pas été foulé.

Laurent frissonna de la tète aux pieds. \ — Il est arrivé malheur à mon maître, j'en suis sûr! — murmura-t-il ; — les

\ calomniateurs ont eu le temps d'agir contre lui, et je suis revenu trop tard pour I le mettre sur ses gardes... Il est perdu peut-être... Je ferai bien de songer à mon propre salut.

Le valet de chambre essava ses clefs aux meubles de Fabrice.

L'une d'elles ouvrit un tles tiroirs du bureau.

Laurent trouva dans ce tiroir un portefeuille assez agréablement garni de billets de banque.

Il le mit dans sa poche, en se disant avec conviction :

— Qui sait si ces quelques milliers de francs ne seront pas utiles un jour ou l'autre à mon pauvre maître?... — Ce n'est pas pour moi que je les emporte, c'est pour lui.

Ces réflexions achevées, il monta dans sa chambre, prit au fond d'une armoire un petit sac de toile renfermant ses économies, fît un paquet d'un peu de lin^e et de vêtements indispensables, et se retira sans bruit, comme il était venu, le cœur gonflé douloureusement par la crainte de ne plus revoir cette chère maison 01) il s'était trouvé si bien.

Sorti de la villa, il s'en alla clopin-clopant, — son paquet sur sa bonne épaule, — jusqu'à la barrière de l'Etoile.

Là, — quoiqu'il fût tout près d'une heure du matin, — il trouva un fiacre attardé.

Le cocher — (moyennant une somme assez ronde, payée d'avance), — consentit à le conduire à Yincennes.

Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? — ss demandera-t-on.

C'est que Laurent avait à Yincennes un cousin marié, tenant une petit n boutique de mercerie, et qu'il comptait lui demander asile.

Ce cousin, quoique très-surpris de le voir arriver au milieu de la nuit td notablement endommagé, le reçut cependant de bonne grâce.

La mercière se leva pour lui préparer un bon lit, dans lequel il s'étendit avec délice après avoir pris un biscuit et deux verres de vin de Bordeaux.

Le lendemain matin il raconta une histoire assez vraisemblable pour expliquer sa blessure, ajoutant que son maître, dont il possédait la confiance et les sympathies, l'avait autorisé à aller se faire soigner chez ses parents, tout en continuant à lui payer ses gages...

Il ne serait donc point à charge à son cousin, et lui servirait une pension suffisante pendant le temps qu'il passerait chez lui.

Ceci fut accepté de bon cœur, comme Laurent le proposait.

L'ex-intendant eut une assez grosse fièvre qui dura quelques jour, mais sa cousine lui prodigua des soins intelligents, la fièvre disparut, la blessure se cicatrisa, et la convalescence fit des progrès rapides.

Un beau jour cependant l'ancien valet de chambre reçut un coup terrible.

Tout Paris s'occupait de la tentative d'empoisonnement commise dans la maÎLjn de santé d'Auteuil.

Les journaux se faisaient l'écho de mille racontars à ce sujet, et ne taris.saient point en commentaires sur l'arrestation de Fabrice Leclèrc.

L'un des mieux renseignés, le Petit Journal, publiait sous ce litre: Lfc;Mt;L)j:L.i.,

DES FOLLES, uii récit détaillé et très exact de la scène profondément dramatiqur que nos lecteurs connaissent.

Ce récit tomba sous les yeux de Laurent, qui frissonna d'épouvante e» d'horreur.

Il ne fit aucune confidence à son cousin, mais il réclama chaque jour le Petit Joimial, qui lui apprit le transfèrement à Melun de Fabrice Leclère, que la justice appelait dans cette ville pour lui demander compte d'un autre assassinat.

Chacun de ces détails faisait dresser les cheveux sur la tête de Laurent^ mais n'ébranlait point sa foi en son maître.

— Il est innocent!... — se disait-il. — Est-ce qu'un jeune homme qui a toujours été bon comme le bon pain pour son valet de chambre est capable d'assassiner et d'empoisonner?... — Jamais de la vie!... — M. Fabrice est victime d'un abominable complot!... — Il avait bien raison de se défier de Claude Marteau ! C'est ce scélérat de matelot qui a tout fait, et qui se tire du guêpier en y poussant mon maître à sa place! — Je ne laisserai pas une pareille infamie s'accomplir si je puis l'empêcher! — J'ai de l'argent àM. Fabrice... — Je m'en servirai pour son salut...

Quoique plein de suffisance, vaniteux, infatué de son mérite, Laurent avait une bonne nature, très-susceptible d'attachement, et il le prouvait.

Sa naïveté lui mettait sur les yeux un épais bandeau à l'endroit de son maître qu'il aimait, et que de la meilleure foi du monde il croyait calomnié.

Une fois l'idée de travailler à la délivrance du prisonnier bien ancrée dans sa cervelle, il résolut d'aller à Melun pour tenter de mettre à exécution le beau projet qu'il avait conçu.

En conséquence il quitta son cousin de Yincennes afin de s'installer dans la ville où Fabrice Leclère devait être jugé.

Sa simplicité d'esprit n'arrivait pas tout à fait jusqu'à la sottise.

Il se dit que dans un hôtel il serait obligé de produire quelque papier établissant son identité, ce que naturellement il ne voulait à aucun prix ; mais il lui parut facile de tourner la difficulté en louant une chambre modeste sous un nom supposé, et en payant un terme d'avance.

Il acheta un lit, une table, une chaise, quelques objets de ménage indispensables, et le soir même il prit possession de sa nouvelle demeure.

Jusqu'au jour où le drame était venu remplacer le calme dans son existence, Laurent portait des favoris touffus et se rasait soigneusement chaque matin le reste du visage.

Depuis trois semaines sa barbe avait poussé.

Sous rintluence des souffrances et de la lièvre causées par sa blessure, ses joues s'étaient creusées.

Bref, le changement survenu rendait l'ex-valet de chambre à peu près méconnaissable.

Il acheta chez un fripier un chapeau à larges bords garni d'un crêpe, et une longue redingote démodée.

Ce costume et des lunettes à verres bleus lui donnèrent une apparence vieillotte et souffreteuse.

On devait le prendre et on le prit en effet pour un petit boutiquier retiré des affaires avec une très humble aisance ou une très-sérieuse avarice, et on ne s'occupa point de lui.

Dès le lendemain de son installation il rôda dans la ville aux alentours de la prison, se mettant l'imagination à la torture pour trouver un moyen d'arriver jusqu'à son maître.

Une lueur de bon sens lui fit comprendre que c'était impossible, un permis du parquet étant indispensable à quiconque souhaite communiquer avec un détenu.

— Il faut renoncer à voir M. Fabrice, — murmura-t-il, — mais j'arriverai peut-être à lui faire passer une lettre...

Le problème était moins insoluble sans doute^, mais n'en restait pas moins un problème.

Laurent, à qui son service de valet de chambre laissait jadis beaucoup de loisirs, avait lu un grand nombre de romans judiciaires.

Le Parricide^ d'Adolphe Belot, Monsieur Lecoq, le Dossier numéro 113, de Ga boriau, s'étaient tout particulièrement emparés de son imagination et gravés dans sa mémoire.

Il s'efforçait de s'assimiler les procédés habiles employés pas ces maîtres du genre quand il leur convenait de faire arriver à destination un billet mystérieux et encourageant.

Malheureusement ses souvenirs ne lui fournissaient rien qui se pût adapter d'une façon pratique à la situation présente, et il continuait à se travailler l'esprit sans résultat...

Certain jour il rentra chez lui, tout tremblant de frayeur.

Il venait de se croiser dans la rue avec Claude Marteau, qui l'avait attentivement regardé en passant près de lui.

Cependant, l'ex-matelot ayant continué son chemin sans se retourner, Laurent conclut de cette attitude qu'il n'avait point été reconnu et se rassura peu à peu.

Il redoubla néanmoins de précautions et ne sortit plus qu'avec un mouchoir noué sur la joue gauche, ainsi que le fait un homme atteint de fluxion.

En croyant au danger, Laurent ne s'illusionnait pas.

Il était positif en effet que, si Claude Marteau le rencontrait encore et venait à le recoanaître, il le livrerait à linstant même à la justice.

— Certes, je n'ai rien fait de mal... — se disait le valet de chambre avec un frisson, — mais comment réussirai-je à prouver mon innocence, lorsque M. Fabrice ne peut prouver la sienne?

Il ajoutait, non sans logique:

— Puisque cet enragé matelot est ici, il n'y est certainement pas seul!... — 11 fait partie d'une bande de méchantes gens qui en veulent à mon pauvre maître et qui ont juré de le perdre. — Cette bande a dû s'installer tout entière à Melun... — Il faudrait savoir...

£t timidement^ avec force réticences, il interrogeait à droite et à gauche, d'une manière vague, incohérente.

Personne ne pouvait le renseigner et n'avait même l'air de le comprendre.

Il nous semble à peu près superflu de dire qu'il n'osait approcher de la villa lialtus.

Convaincu que Claude Marteau devait aller et venir aux environs de cette villa, il craignait de l'y rencontrer et, cette fois, d'être reconnu.

Le pauvre ex-intendant était sur les dents et gémissait de son impuissance.

Il avait pris un abonnement au cabinet de lecture de la \ille et passait ses nuits à lire et à relire des romans judiciaires, comme un avocat consciencieux étudie des livres de droit pour résoudre une question ardue...

En vain il se fatiguait les yeux. — L'énigme ne se laissait point deviner.

Enfin, un beau matin, il eut une inpiration et sauta joyeusement en bas de de son lit en disant jjresque à haute voix :

— J'ai mon truc!...

Ce truc d'ailleurs était des plus simples et n'avait pas dû nécessiter de vigoureux efforts d'imagination.

Laurent s'habilla et se rendit dans la Grande-Rue chez un papetier qui vendait, comme tous ses collègues, des fournitures de bureau.

Ce papetier pliait, sur son comptoir, les journaux du matin arrivés un quart d'heure auparavant.

— Vous désirez, monsieur? — demanda- l-il à Laurent.

— l^n étui à mines de plomb jtour agenda... — répondit le valet de chambre.

— Je vais vous montrer ça...

Le papetier prit sous la vitrine de son comptoir une sébile pleine de petits

tubes en cuivre de dilférentes grandeurs.

— Voici... — fit-il. — Les mines doivent-elles être longues?

— ?son, monsieur.. — Elles ne doivent pas dépasser quatre ou cinq centi- I mètres...

I — Alors, voilà votre aHaire... — Ce sont des mines minces extra-fines, de

quatre centimètres seulement.

Laurent s'accouda de nouveau au parapet, et parut ne rien voir, ue rien enteudre.

Le marchand ouvrit un lube par l'une de ses extrémités et montra aii'il contenait une dizaine de mines de plomb de la grosseur d'une épingle.

— C'est ça qu'il me faut... — dit Laurent. — Je prends l'objet...

— Vous l'envelopperai-je?

— S'il vous plaît... — Combien vous dois-je?

— Cinquante centimes.

Laurent paya et sortit.

Avant de rentrer à son logis il acheta chez un boulanger un joli pain à croûte

IlV. 11)3. F- ROY, éditeur.

blonde ; chez un rôtisseur un poulet d'une apparence séduisante ; chez un fruitier une demi-douzaine de belles figues; chez un marchand de vins une bouteille de vin de Médoc à cachet rouge ; puis, muni de ces provisions, il gagna sa

chambre.

A l'œuvre maintenant! — se dit-il après avoir fermé en dedans sa porte

et à double tour. — Monsieur Fabrice, mon cher maitre, je crois bien que ce malin vous aurez de mes nouvelles !

Il tira de sa poche l'étui à crayons qu'il avait acheté, l'ouvrit, jeta les mines de plomb qu'il contenait et le posa à côté de lui sur la table.

Ceci fait, il prit une feuille de papier, découpa dans cette feuille une bande de quinze centimètres de hauteur, sur laquelle il traça les lignes suivantes d'une écriture serrée :

(( Monsieur Fabrice, quelquun qui vous est trrs attaché est venu à Melun et veille pour vous -prêter la main si vous parvenez à vous évader. Une somme assez forte, qui vous appartient d ailleurs, est à votre disposition. — Celui qui vous écrit se trouvera tous les soirs, à partir de sept heures, sur le pont, accoudé au parapet de la seconde arche, du côté de la ville. — C'est là qu'il faudra lui faire tenir votre réponse. »

Et il signa :

(( Un serviteur dévoué dans l infortune comme dans la prosjjérité et qui, mahjré les apparences, est sûr que vous n'êtes pas coupable. »

Laurent relut ce qu'il venait d'écrire, sourit, car il était enchanté de son style, roula la bande de papier et la glissa dans le porte -mines, auquel il rem'l son couvercle.

— Le diable m'emporte, — murmura-t-il, — si quelqu'un des gardiens song-e à l'aller chercher dans l'endroit où je vais le mettre.

Il prit une des ligues, — la plus mûre, — lui lit une incision légère avec son canif, et par cette incision introduisit le porte-mines en évitant de détériorer le fruit.

i \ L'étui disparut complètement sans laisser trace de son passage.

I ( — Voilà qui va bien ! — dit le valet de chambre.

Il eut un nouveau sourire puis dépliant une des serviettes qu'il avait achetées en s'installant, il l'étala sur sa table, y empila ses vivres, noua les quatre coins, prit un nouveau carré de papier, y écrivit en grosses lettres le nom de Fabrice Leclère, le fixa avec une épingle sur le paquet, sortit en l'emportant et so dirigea du côté de la prison.

Arrivé à vingt pas de la porte d'entrée, il vit sur le seuil de cette porte un vieux petit homme un peu bossu qui le regardait.

Ce petit homme était un commissionnaire attaché spécialement à la geôle.

Il s'employait à faire des courses pour les détenus et à leur transmettre, par l'intermédiaire du greffe, les lettres ou les provisions qu'envoyaient des parents ou des amis.

Le commissionnaire fit deux pas à la recontre de Laurent.

— Des vivres pour la prison? — demanda-t-il.

— Oui... — répondit le valet de chambre en maîtrisant de son mieux l'émotion qui le dominait. — Pouvez-vous vous en charger?

— Parfaitement... — c'est mon métier...

— Prenez donc...

— A. quel détenu est-ce envoyé?

— Au nommé Fabrice Leclère... — Le nom est sur le paquet...

— Bien... — De qui ça vient-il?

Après un instant d'hésitation, Laurent répliqua :

— D'une dame... d'une jeune dame...

Le petit bossu sourit d'un air égrillard.

— Compris! — fit-il, — un souvenir d'amour... — Payez-vous la commission?

— Voici un franc.

— Merci... Le protégé de la jeune dame aura le paquet dans cinq minutes. Le commissionnaire entra dans la maison d'arrêt.

Laurent tourna sur ses talons et s'éloigna.

Il avait le cœur gros à la pensée que son maître gémissait captif derrière ces hautes et sombres murailles.

Quand il eut dépassé l'angle de la rue voisine, il fut obligé de s'appuyer pendant un instant contre la muraille. — Ses jambes refusaient de le soutenir.

Il se remit cependant peu à peu et rentra chez lui, tout à la fois content de ce qu'il avait fait et inquiet du résultat de sa démarche.

Le commissionnaire était entré au greffe sans perdre une minute.

— Pour le détenu Fabrice Leclëre... — De la part d'une dame... — fit-il en déposant son paquet sur une table.

— Qu'est-ce que c'est? — demanda le gardien de servicei^

— Des comestibles...

— Voyons un peu...

Elle gardien dénoua la serviette, tout en disant à l'un de ses collègues qui lisait le Journal de Seine-et-Marjie dans un coin du greffe :

— Paraîtrait que les dames s'intéressent à ce gredin inculpé d'assassinat dans l'affaire Baltus, et de je ne sais combien d'autres crimes...

— Ça ne m'étonne pas... — répliqua le second employé, — il est joli garçon, le cocodès, comme l'appellent les détenus dans le préau! Mais, joli garçon ou non son affaire est claire... — Il a laissé condamner et exécuter à sa place ce pauvre diable de Piore l'estropié, qui était innocent comme l'enfant à naître... — On lui coupera le cou et il ne l'aura pas volé...

— En attendant, il déjeunera ce matin mieux que nous ! — reprit le premier gardien en passant la revue des provisions. — Mazette ! on le soigne, ce cocodès ! Du pain frais, un poulet rôti, des figues, une bouteille cachet rouge! — Plus que ça de genre ! La particulière qui envoie tout ça doit avoir un fameux béguin pour le chenapan! — Je vas passer la visite en détail... — Ce particulier-là, c'est pas un coquin comme les autres... — Il peut avoir au dehors des tenants et des aboutissants qui rêvent une évasion... — Faut avoir l'œil...

Tout en disant ce qui précède, le gardien prit un couteau, fendit le pain en deux et en fit autant du poulet.

— Rien de suspect... — poursuivit-il. — Quant aux figues, ça n'est pas là dedans qu'on lui fera passer une échelle de corde... — Tout peut entrer, sauf la bouteille qui, d'après les règlements, doit rester ici... — Le cocodès boira un verre de sa fiole à cachet rouge ce matin, un tantôt, un autre ce soir... — Ça ne le grisera pas... — Je vais le chercher...

Et le gardien sortit, après avoir noué de nouveau les quatre coins de la serviette.

C'était lui que nous avons entendu appeler Fabrice.

Ce dernier se dirigea avec empressement de son côté.

Le misérable ne recevait que l'avocat chargé de sa défense ; il l'avait vu la veille, et d'ailleurs ce n'était point l'heure habituelle de sa visite.

— Monsieur le gardien, — fit-il, — est-ce au parloir qu'on me demande ?

— Non, c'est au greffe. .

— Pour une formalité à remplir?

— Non, pour vous remettre un paquet...

— Un paquet?... — répéta Fabrice stupéfait.

— Oui... des provisions de bouche envoyées par une dame qui vous porte intérêt...

— Quelle dame?

— C'est avons de le savoir... moi, je l'ignore... — Allons, venez vite...

Le jeune homme, prodigieusement intrigué, entra au greffe avec le surveillant qui lui dit :

— 11 y a là dedans un pain, un poulet et des figue?... — la dame en question

fait bien les choses... Ça changera votre ordinaire. — Vous allez déjeuner comme un banquier. — Il y a aussi une bouteille de vin fin, qui ne peut passer... — Vous le boirez ici... — En voulez-vous un verre tout de suite?

— A condition que vous trinquerez avec moi...

— Je ne trinque pas avec les détenus...

— Alors gardez toute la bouteille, je vous en fais cadeau...

— Je ne l'accepte pas, mais je vais l'envoyer à l'infirmerie...

— A votre aise.

Et Fabrice, emportant son paquet, rentra dans le préau.

LaGourgane et Bec-de-Lampe, presque aussi inquiets que leur compagnon de captivité, s'étaient rejoints et attendaient son retour.

La moindre chose éveillait leur défiance et prenait à leurs yeux des proportions énormes.

En ce moment, — (sans trop savoir pourquoi), — ils tremblaient que le plan d'évasion ourdi par eux ne fût éventé.

Fabrice reparut, portant une serviette qui laissait voir entre ses nœuds une des extrémités du pain blanc et les pattes du poulet.

Les bandits respirèrent librement.

— Des victuailles ! — s'écria La Gourgane.

— Oui... — Un envoi dont j'ignore l'origine...

— Faut jamais s'inquiéter d'où vient le bien... — dit philosophiquement Bec-de-Lampe.

— Quelle que soit la provenance de ces bonnes choses, — reprit Fabrice, — elles remplaceront avec avantage la boule de son et les haricots rouges... — Je vous invite.

— Vrai ?

— Parbleu! — entre camarades, c'est bien le moins !... La Gourgane fit claquer sa langue et ses yeux étincelërent.

— Comme ça se trouve! — murmura-t-il ; — justement je me sens en appétit.

— Eh bien, asseyons-nous autour de la serviette qui servira de nappe, et mangeons.

Les trois compagnons s'installèrent à l'ombre sur le pavé dans un coin du préau ; chacun d'eux tira de sa poche la cuiller de fer étamée fournie par l'administration, et Fabrice étala le pain fendu par le milieu, le poulet coupé en deux et les figues.

— Ah! — fit Bec-de-Lampe, — ils ont passé la visite. — Heureusement pour nous, il n'y avait ni poignard dans le pain^ ni revolver dans le poulet.

— Partagez le pain... — reprit Fabrice, — moi je vais découper la volaille.

— Et comment?...

— Yous allez voir...

Le jeune homme aiguisa sur un pavé la palette de sa cuiller à soupe et s'en servit pour détacher fort adroitemeutlesailes et les cuisses du volatile dodu et doré. Les deux handits le regardaient avec admiration.

— Quel chic, mes enfants ! I — fit La Gourgane. — Gomme on voit bien que ce cocodès est de la haute ! !

Bec-de-Lampe ajouta :

— Ça vous fait venir l'eau à la bouche, ce poulet ! 1 ! — Yoilà plus de dix ans que je ne m'en suis mis un morceau sous la dent... et ledernier que j'ai mangé était un vieux coq...

— Je me porte garant de celui-ci, — répondit Fabrice, — il sera tendre... Les trois prisonniers commencèrent leur repas.

— Sapristi ! — s'écria La Gourgane après la première bouchée. — G'est ça un régal ! — Quel parfum ! — J'ai un de mes cousins qui a connu quelqu'un dont la marraine avait mangé du faisan... ça doit être tout à fait la même chose !

— Si on avait seulement un litre de piqueton d'Argenteuil pour faire couler,

— dit Bec-de Lampe qui s'étouffait par gloutonnerie. — Oh! làl là! quelle noce !...

En moins de cinq minutes il ne restait du pain que les miettes et du poulet, que la carcasse, encore était-elle dépouillée comme une préparation anatomique

— Deux fois trois font six ! — dit Fabrice, — il nous revient à chacun deux figues... — Mes amis, voici votre part...

Les deux repris de justice se jetèrent avidemment sur ce dessert inattendu.

— Aïe !... — fit Bec-de-Lampe qui venait de mordre à même d'une des figues,

— il y a un caillou dans celle-là ! — J'ai manqué démeubler mon râtelier 1

Il tira le fruit de sa bouche, l'éventra pour y chercher le corps dur sur lequel il avait failli se briser une dent, et poursuivit^ en regardant autour de lui et en mettant une sourdite à sa voix:

— Motus et attention, camarosl ! — c'est pas un caillou!... — H y a anguille sous roche... — Voici un étui à aiguilles qui n'est point venu là tout seul...

— Donnes;... — dit Fabrice en étendant la main pour prendre le tube de cuivre que Bec-de-Lampe lui tendit.

— Gâchez ça, et dépèchez-vous... — murmura La Gourgane. — Le gardien regarde par ici...

Fabrice serra Je porte-mines dans la poche de son gilet. ■— Vous croyez donc?... — demanda-t-il.

— Que le contenu du bibelotdoit être intéressant. — Yes, milord? — répliqua l'ex-galérien. — Vous verrez que j'ai raison... Mais méfiance! Ne vous laissez point pincer ! — Provisoirement, séparons-nous pour ne pas avoir l'air de nous entendre...

Fabrice, — avons-nous besoin de le dire, — se sentait prodigieusement intrigué.

Il aurait voulu savoir sans retard ce que renfermait l'étui trouvé par Bec-de Lampe, mais il était dangereux de satisfaire sa curiosité dans le préau sous le regard des détenus parmi lesquels pouvaient se trouver des espions prêts à donner l'éveil aux gardiens, et qui n'auraient pas manqué de le faire en voyant le cocodês lire un billet suspect...

Pour agir sans imprudence et sans crainte, Fabrice devait donc attendre le soir car alors, bouclé dans le dortoir qu'il occupait avec La Gourgane et Becdc-Lampe, il serait à l'abri de toute surprise.

Les heures de la journée se traînèrent interminables pour lui.

Enfin sonna la demie après six heures.

Le coup de la cloche réglementaire retentit.

Les détenus gagnèrent leurs cellules ou leurs dortoirs respectifs. Les surveillants procédèrent à l'appel nominal, puis les portes furent fermées à grands renforts de serrures formidables et d'énormes verrous.

Les trois compagnons g-ardèrent le silence jusqu'au moment oii tout bruit s'éteignit dans les couloirs.

Quand le dernier écho des pas des gardiens eut cessé de se faire entendre, Bec-de-Lampe prit la parole.

— Je crois, — dit-il, — que maintenant nous pouvons sans risque voir un peu de quoi il retourne... — Toi, La Gougarne, fais le guet au guichet, et vous, le cocodès, allez-y gaiement !

Fabrice tira l'étui de sa poche et dévissa la partie supérieure.

— Il y a un papier... — fit Bec-de Lampe ; — voyez-vite.

Le jeune homme déroula le papier en question, dévora des yeux les lignes tracées par Laurent, et son visage s'illumina.

— Bonne nouvelle, hein? — demanda la Gourg-ane qui, de son poste près du guichet, épiait les mouvements du jeune homme et l'expression de sa figure.

— Musèle-toi, et laisse-le dire! — fit impérieusement Bec-de-Lampe.

— Bonne nouvelle, en effet... — répliqua Fabrice,

— Pour vous tout seul ou pour nous trois?

— Pour nous trois...

— Qu'est-ce que c'est?

— Une personne qui m'est dévouée me conseille une évasion et m'avertit qu'elle est à Melun, prête à me servir et attendant mes instructions.

— Fameux! — dit La Gourgane en se frottant les mains, — ça fait qu'en sortant du puits nous pourrons avoir des pelures de rechange...

— Oui, — reprit Fabrice. — Mais le moyen d'avertir la personne qui pourra nous les procurer?...

Diable je n'y songeais pas... — murmura l'ex-forçat ; — ça sera difficile...

— Eh! non! — fit Bec-de-Lampe en haussant les épaules, — je m'en charge... — j"ai une idée...

— Laquelle?

— Chut! — une ronde... — faisons ceux qui dorment...

Les trois bandits se jetèrent sur leurs lits et s'enveloppèrent jusqu'au menton dans les couvertures.

Le g-uichet s'ouvrit.

Un des gardiens jeta un coup d'oeil à l'intérieur do la chambre, et la ronde passa.

— Voici donc un secours inattendu qui nous arrive, — reprit Bec-de-Lampe au bout d'un instant, — et qui nous permettra d'aller jusqu'à la station du chemin de fer sans attirer l'attention... — On fera dire à l'ami du Cocodès de se tenir avec trois vêtements complets dans le jardin qui touche au chemin de ronde... — On y entre comme chez soi... les palissades tombent en ruine... — Il ne s'agit donc que de faire savoir au personnage en question quelle nuit et à quelle heure nous comptons nous évader... — En quel endroit peut-on le prévenir, votre ami? Vous le dit-il?

— Oui...

— Jabotez alors !

— Tous les soirs, à partir de sept heures, l'homme qui m'est dévoué altondra ma réponse sur le pont, accoudé au parapet de la seconde arche du côté de la ville...

— Ca n'est pas bête, cette manigance... — On pourra l'aborder sans donner l'éveil...

— On pourra... on pourra... — répéta La Gourgane. — C'est facile cà dire, mais à moins d'avoir un ballon.. .

— Toi, lâche-moi le coude et tais ton fifre!... Je vous ai prévenus que j'avais une idée... — Demain, il y a deux jugements à la correctionnelle... Un camarade à moi, un récidiviste, est accusé de complicité dans une affaire de rien du tout... un vol de poulets et de lapins... — Il peut prouver un alibi sérieux et sera certainement acquitté... — C'est un bon garçon, dont je réponds... — En cas d'acquittement, son écrou sera levé illico et il se chargera de prévenir l'ami du Cocodès...

— Cela remet nécessairement notre évasion à après demain, — répliqua Fabrice.

— Nécessairement, oui.

— Mais si l'homme nous trahissait?

— Il en est incapable... Je suis sûr de lui comme de moi, — Il sera content déjouer un bon tour à la justice ; d'ailleurs le Cocodès lui donnera bien une petite gratilication?

Fabrice se cramponnait pour résister, et au bout de quelques secondes il toucLia

le sol.

— La personne qui m*est dévouée lui remettra cent francs...

— Pour cent francs, il jetterait n'imporle qui dans la rivière au besoin. . . — Sur ce, bonsoir... Demain il fera jour... Attendons l'acquittement...

Et Bec-de-Lampe, se roulant dans ses draps pour tout de bon cette fois, se mit à ronfler.

Fabrice, assis sur son lit, ne songeait point à dormir.

Les dents serrées, les yeux ctincelants d'un feu sombre, il murmurait :

— Si je suis libre dans la nuit d'après-demain, la belle vengeance I

LlV. 104. ^' I^OY, éditeur

l En descendant au préau, à l'heure réglementaire, Bec-de-Lampe aborda un

< détenu qui se promenait tout seul d'un air assez sombre.

l II lui frappa sur l'épaule en lui disant :

I — Eh! bien, Loupiat, c'est aujourd'hui que ton affaire se décide...

] — Oui, ma vieille branche, et pourvu que ça tourne bien je serai content.

• — Tu es inquiet?

\ — Dame! on l'est toujours...

\ — Mais puisque tu prouves un alibi!...

\ — Certainement je le prouve, mais tu sais, C avocat bêcheur vo. me tomber sur

] le dos à cause des trok. condamnations que j'ai subies... — Un récidiviste, c'est

; mal noté près de ces gens-là! I — Si on s'avise de soutenir que les témoins de

: mon alibi, c'est des faux témoins, je pourrais attraper delà prison tout de même,

et ça serait bien injuste.

I — Vrai là, entre nous, tu n'étais pas de l'affaire? — demanda Bec-de-Lampe.

5 — Non, parole sacrée! et la preuve c'est que pendant que Crochard et Biju

I volaient des poules et des lapins à Seine-Port, je volais des canards à plus de I six kilomètres de là...

j — Dis ça aux juges ! — fit Bec-de-Lampe en riant.

: — Ils seraient capables de n'en rien croire. — J'aurais dû sortir sur une

\ ordonnance de non-lieu, et comme on m'a renvoyé en correctionnelle, ça me

chiffonne.

— T'as un avocat?

I - D'ofBce, oui, et, tu sais, les avocats d'office, c'est comme si on crachait

\ dans un puits pour faire des ronds...

\ — Enfin, tu espères t'en tirer?

5 — Ahl dame, oui; mais espérer et tenir ce n'est pas la même chose...

\ — Voyons, — continua Bec-de-Lampe en baissant la voix, — si tu es

; acquitté, veux-tu me faire une commission en sortant d'ici?

— Certainement, si ça se peut.

— Ça se peut, et il y aura cent francs à gagner en échange de quatre paroles ; à dire...

— Cent francs! î — répéta le récidiviste ébloui. — Pour de vrai?

— Foi de hon zifj!...

— C'est ça qui m e va ! — De quoi qu'il s'agit? !>ec-de-Lampe se pencha vers Loupiatetlui parla toutbas à l'oreille pendant

uu instant.

— El tu es sûr que la personne de la seconde arche du pont me donnera cinq jaunetsou un faficit garaté diUm les mêmes prix? — demanda le récidiviste.

— Oui, sur la signature de Cocodès au bas de ces quatre mots : Bon pour CP.7it francs.

— Tu peux compter sur moi...

— J'y compte...

En ce moment un gardien entra dans le préau, un papier à la main, et dit à

haute voix :

— Crochard, Biju, Loupiat, Gaudinier, en route pour le tribunal. Les détenus appelés gagnèrent aussitôt le greffe où les attendaient les gendarmes chargés de les conduire au palais de Justice.

Bec-de-Lampe se rapprocha de Fabrice.

— Eh bien? — lui demanda ce dernier...

— C'est convenu, — répliqua le bandit, — tout dépend du jugement... Si le camarade est acquitté, la commission sera faite ce soir... — Attendons et, en attendant, voici du papier à cigarettes et un bout de crayon... écrivez le bon de cent francs.

Le temps passait.

A trois heures de l'après-midi^ les prévenus n'étaient pas encore revenus du ; tribunal... \

Bec-de-Lampe, La Gourgane et Fabrice s'inquiétaient de ce retard qui leur ; paraissait indiquer des complications dans l'affaire.

Les yeux des trois gredins ne quittaient pas la porte par laquelle devaient | rentrer Loupiat et consorts. \

Enfin cette porte s'ouvrit. !

Loupiat parut, le visage très rouge, la casquette sur l'oreille, et il esquissa sur le pavé du préau un pas de haute fantaisie. \

— Acquitté, mes petits enfants!! acquitté!! — s'écria-t-il, — l'avocat \ bêcheur a été doux comme un mouton; il ne|nva pas trop aplati, et j'en suis | sorti plus blanc que neige ! \

Le récidiviste reçut de tous ses collègues force félicitations. |

— Alors tu sors ce soir? — demanda La Gourgane. |

— Tout à l'heure, et j'ai la veine, — (étant sous la surveillance de la haute \ police), — qu'on n'ait point changé mon permir, de séjour.,. — Je puis demeurer à Melun, oii je suis, j'ose le dire, honorablement connu. [

Un gardien parut.

— Loupiat! — cria-t-il. '\

— Présent, mon inspecteur. |

— En liberté. . |

— Voilà, mon inspecteur! voilà ! — une dernière poignée de main aux amis, j ot jo file... >

Loupîat s'approcha vivement de Bec-de-Lampe.

— N'oublie rien... — lui dit tout bas ce dernier.

— Sois paisible...

— A partir de sept heures du soir, deuxième arche du pont, du côté de la ville...

— C'est gravé là... — Et l'argent promis?

— Je vas te glisser dans la main un petit papier roulé.... — c'est le bon de cent francs signé du Gocodès... — En échange de ce bon on te remettra les jaunets...

— Eh bien! pour.quand est-ce, — cria le gardien impatienté.

— Voilà ! voilà!...

Et Loupiat, possesseur du précieux papier, s'élança vers la porte de sortie en disant à haute voix, d'un ton gouailleur :

— En liberté! quelle veine! — V'ià c'que c'est qu'd'èlro honnête homme!... La journée finit, la cloche du coucher sonna et les détenus remontèrent. Une fois bouclés dans leur dortoir, Fabrice et ses deux compagnons se

regardèrent en souriant.

— C'est pour demain, positivement? — demanda la Gourgane.

— Positivement... — répondit Bec-de-Lampe. — Loupiat a reçu de bonnes instructions, d'ailleurs il est intelligent... — Ce soir même il verra Tami du Cocodès, peut-être, à l'heure qu'il est, l'a-t-il déjà vu... Il s'agit présentement de donner encore quelques traits de scie au barreau... — Faites le guet au guichet et signalez-moi les rondes... — Vos etTets sur les pieds des lits'et les lits ouverts afin qu'à la moindre alerte on n'ait qu'à se fourrer dedans...

On exécuta la consigne donnée par Bec-de-Lampe.

Ce dernier, tirant de sa poche un de ces étuis que les détenus et les forçais nomment bastringues, y prit une petite scie d'acier longues seulement de quelques centimètres, et se mit à l'ouvrage.

La barre de fer était déjà sciée par le bas et ne tenait plus que du haut. En quittant le travail on dissimulait les traits! de scie avec de la mie de pain rouillée.

Chacun fit silence et l'on n'entendit plus dans la chambre que le bruit presque imperceptible produit par le ressort de montre dentelé mordant le métal.

Au bout de vingt minutes, Bec-de-Lampe s'essuya le front et poussa un ouf!... de satisfaction.

— C'est fait? — demanda Fabrice.

— Oui, — le barreau ne tient plus que par une épaisseur d'un demi-millimè-

tre; —il suffira demain d'une minute pour l'achever... Maintenant, dormons. Et les trois misérables se couchèrent.

L'avocat de mademoiselle Baltus avait, suivant le désir manifesté par cette dernière et par Georges Yernier, fait une démarche au parquet afin d'obtenir pour la jeune fille l'autorisation de voir Fabrice Leclère.

La demande de Paula parut étrange au magistrat chargé de la délivrance des permis, et il ne crut pas devoir y faire droit sans en référer au ministère public.

Or, le représentant du ministère public, convaincu que mademoiselle Baltus voulait user d'un reste d'influence sur Fabrice Leclère, obtenir de lui l'aveu peut-être mensonger qu'il était seul coupable, qu'il n'avait pas eu de complice, et arriver ainsi à la réhabilitation du premier condamné, le représentant du ministère public, disons-nous, refusa net l'autorisation demandée.

L'avocat instruisit Paula de son échec. ■

— Mais pourquoi ce refus? — demanda la jeune fille.

— Les magistrats sont des hommes comme les autres, mademoiselle, par conséquent sujets aux faiblesses humaines, — répondit l'avocat. — La déclaration publique qu'un malheureux a été condamné injustement, et exécuté, est une coupe d'amertume qu'ils voudraient éloigner de leurs lèvres... — Ils préfèrent conserver le doute, qui laisse en repos leur conscience... et au fond c'est bien naturel...

— Mais je veux, moi, la réhabilitation de l'innocent! — s'écria Paula.

— Ils la voudraient aussi, mademoiselle, soyez-en sûre, s'ils croyaient à cette innocence, mais ils n'y croient pas... — Oh I ils sont de bonne foi...

— Que faire ?

— Lnlter avec énergie jusqu'au bout...

— Ah! — reprit la jeune fille avec une agitation fiévreuse, — si seulement nous avions une preuve, une preuve irrécusable.

— Calmez-vous, mademoislle, je vous en supplie... — Cette preuve, le hasard nous l'enverra peut-être... — Je ne désespère point...

— J'avais si bien combiné mon plan ! — povrsuivit l'orpheline, — mes mesures étaient si bien prises ! Regardez ce que j'avais préparé...

Elle tira du corsage de sa robe une feuille de papier sur laquelle se voyaient qualques lignes d'écriture, et la tendit à l'avocat.

— Qu'est-ce que cela? — demanda-t-il

— Lisez.

L'avocat prit la feuille et lut.

« Au moment de paraître devant iy^es juges ^ je déclare que je suis seid coupable de r assassinat de Frédéric Battus, et que Pierre, condamné et exécuté à Melun comme le véritable ineurtrirr, n'était point mon complice.

u Melnn, le f87J. »

— Il n'y manque que la signaturo : Fabrice Leclère... — dit la jeune fille. Le papier s'échappa des mains du savant légiste, qui s'écria :

— Et vous avez eu l'espérance de faire signer cette déclaration à l'assassin?

— Oui, maître... — Si infâme et si misérable qu'il soit, il n'a nul intérêt à nier la vérité, maintenant qu'il est perdu... — Dans quel but le ferait-il?

— Dans le but de vous prouver sa haine.

— Vous croyez donc qu'il me hait?

— De toute son âme...

— Mais pourquoi?

— D'abord et avant tout parce qu'il vous a fait beaucoup de mal, et ensuite parce que vous lui avez infligé des angoisses et des terreurs sans cesse renaissantes... — Le but avoué de votre vie, songez-y donc, était de trouver le vrai coupable... et ce coupable, c'est lui!

— Il disait m'aimer cependant... — balbutia Paula.

— Monstrueuse hypocrisie dont l'unique but était de vous distraire de vos projets de vengeance et de vous attacher un bandeau sur les yeux...

— Peut-être aurais-je su triompher de sa haine...

— Vous présumez trop de vos forces, mademoiselle, je l'affirme avec certitude I — Je n'ai vu qu'une fois Fabrice Leclère... Gela m^a suffi pour juger le misérable... — C'est une âme defboue, mais une volonté de fer... — Il n'a peur de rien, sauf de la mort... — Si on pouvait lui dire : — Parlez et vous aurez la rie sauve! il parlerait pour sauver sa tète... — Or, comme il est impossible de lui faire une telle promesse, à laquelle d'ailleurs il ne croirait pas, nous n'avons rien à attendre de lui...

Mademoiselle Baltus garda le silence, sinon convaincue, du moins vaincue.

Laurent, persuadé que son maître ne manquerait point de découvrir l'avertissement qu'il lui avait fait passer dans une figue, passa les trois quarts de la journée dans sa chambre, n'en sortit qu'à sept heures moins un quart, et se rendit sur le pont de Melun afin d'attendre l'émissaire que Fabrice réussirait peut-être à lui envoyer.

Mille pensées confuses trottaient dans le cerveau du valet de chambre. — 11 se répétait de minute en minute cette question parfaitement insoluble :

— Aura-t-il découvert mon billet?... — Lui sera-t-il possible de profiter de mon dévouement?...

Dix minutes avant sept heures il arrivait sur le pontet s'accoudait au parapet au-dessus de la seconde arche.

Il pensait bien qu'un temps trop court s'était écoulé depuis la remise du paquet de vivres pour que le prisonnier ait trouvé moyen déjà de lui faire donner de ses nouvelles, mais il lui semblait qu'il tromperait plus facilement sou impatience en faisant faction au poste indiqué, qu'en restant chez lui.

Nous devons ajouter qu'au désir ardent de sauver son maître se joignait une forte dose de frayeur.

— Si quelque geôlier, quelque gardien, quelque inspecteur de police a mis main ou plutôt la dent sur le porte-mines métamorphosé en boîte aux lettres, — — se disait-il, — on viendra m'arrèter comme complice, et même comme agent principal d'une évasion... — Tant pis! — J'aurai fait mon devoir, et si l'on me met en prison pendant quelques semaines, après tout je n'en mourrai pas...

Penché sur la rivière il regardait tourbillonner l'eau profonde qui, sous les dernières et faibles clartés du crépuscule, paraissait toute noire.

A chaque demi-seconde éconlée, ses yeux épiaient à droite et à gauche les extrémités du pont.

Si quelqu'un faisait mine de traverser ce pont, il lui semblait que son cœur cessait de battre et il se demandait :

— Est-ce un émissaire que m'envoie mon maître?... — Est-ce un agent de police qui vient m'arrèter?...

Ce n'était ni l'un ni l'autre, et le passant attardé continuait sa route avec indifférence.

A mesure d'ailleurs que s'avançait la soirée, les passants se faisaient plus rares et la solitude finit par devenir complète.

Huit heures, neuf heures, dix heures, sonnèrent successivement aux horloges de Melun.

— Ce ne sera pas pour aujourd'hui, — pensa le valet de chambre. — Je vais attendre pendant une demi-heure .encore, pour l'acquit de ma conscience^ et je m'en irai.

A dix heures et demie il prit son parti et regagna la ville en murmurant :

— Je reviendrai demain...

Le lendemain, nous le savons, étaitle jour où l'honorable Loupiat, prouvant an incontestable alibi et absous par la police correctionnelle, avait pris l'engagement de s'acquitter du message de Bec- de-Lampe.

A sept heures moins dix minutes,, commt; la veille, Laurent s'installa à son poste et, toujours dans la même attitude, recommença courageusement à monter une garde dont la longueur pouvait être illimitée.

Bien des gens remarquant le guetteur se demandaient ce qu'il faisait là,

méditatif, penché vers la rivière, et quelques-uns se répondaient qu'il pourrait y avoir, le jour suivant, un suicidé de plus dans les profondeurs de la Seine...

La demie après neuf heures venait de sonner.

Le pont était désert.

Le valet de chambre do Fabrice commençait à trouver longue et fatigante la corvée qu'il s'imposait.

Tout à coup il tressaillit et releva vivement la tête.

Une voix avinée se faisait entendre à vingt pas de lui et chantait à tue-tête les paroles suivantes, évidemment improvisées pour la circonstance :

(1 Sur la seconde arche du pont, « Je trouverai mon rossignol « Le nez caché dans son faux-col, « Sur la seconde arche du pont. » "■ '

Laurent se dit aussitôt :

— La seconde arche chi pont... j'ai bien entendu... Le chanteur venait d'entrer sur le pont en titubant.

Il suivait le trottoir de gauche, par conséquent du côté même oii se trouvait Laurent.

Ce dernier s'accouda de nouveau au parapet, et parut ne rien voir et ne rien entendre.

Loupiat, — car c'était lui, — avançait toujours.

Arrivé près de Laurent, dont les jambes allongées en arrière barraient le trottoir, il fit halte.

— Ça doit être mon particulier, — pensa-t-ii.

Et il toucha légèrement l'épaule du valet de chambre qui se redressa, très-ému, en se disant:

— On va m'arrêter...

Puis, d'une voix un peu tremblante, il demanda:

— Que me voulez-vous?

— Rien du tout si vous n'êtes pas celui qui attend quelqu'un ici depuis sept heures du soir, — répondit Loupiat.

Je suis celui-là, — fit Laurent, — d'où venez-vous?...

— D'un endroit où l'on voudrait ne jamais entrer, et d'où l'on voudrait toujours sortir... — Est-ce compris?

— C'est compris... — Qui vous envoie?. .

— Le Cocodcs...

Il tira de sa poche le couteau-poignard et se dirigea vers l'appartement de M"e Battus.

— Connais pas...

— Vous faut-il son nom en toutes lettres?...

— Oui.

— Eh bien 1 le voici '.Fabrice Leclère... — Je viens de sa part et nous avons à causer...

— Causons...

— Mais d'abord, — reprit Loupiat, — il faut me remettre cinq jaunets ou un fafiot garaté de même somme, à votre choix... — Voici le billet du cocodès...

Uv. 105 F- ROY, éditeur.

Et il tendit à son interlocuteur le carré long de papier àcig-arettes sur lequ» 1 Fabrice avait écrit : Bon pour cent francs.

Laurent déroula ce mandat d'un nouveau genre, fit craquer une allumette bouo-ie et reconnut récriture et la signature de son maître.

— C'est en règle... — dit-il en fouillant dans sa poche. — Voilà cinq napoléons de vingt francs.

Loupiat empocha les cinq pièces d'or avec enthousiasme.

— Vous êtes un bon zigl... Un vrai... Va\ frère !... — s'écria-t-il. — Et maintenant ouvrez vos oreilles au grand large, que j'y verse mes confidences...

I — C'est pour demain...

\ Quoi?

j — L'évasion, parbleu î... — Bec-de-Lampc et la Gourgane ont préparé la

I chose.

\ — Qu'est-ce que c'est encore que ceux-là?

— Des bons zigs comme vous et moi... des amis... des vrais... des frères! — 1 Ils sont devenus inséparables tous les trois comme les cinq doigts de la main, et \ ils brûleront ensemble la politesse à l'avocat bêcheur...

< — Kéussiront-ils?

I — Parbleu ! et même ça ne fera par un pli ! — Ils sont bien trop malins

pour se laisser ^;«?<me/* m«;To??s...

— Qa'aurai-je à faire ? — demanda Laurent.

— Connaissez-vous le grand terrain qui touche à la prison et qui n'est fermé que par des palissades aux trois quarts pourries?

— Oui.

\ — Dans ce terrain il y a un puits contre le mur du chemin de ronde..,

I —Bon...

' — Demain, à huit heures et demie précises, vous déplacerez une ou deux

planches des palissades, vous entrerez dans le terrain, et vous vous installerez

près du puits..,

— J'y serai...

— Vous aurez eu soin de vous procurer trois vêtements complets, depuis les souliers jusqu'aux chapeaux, linge compris... — des costumes propres, des toilettes de petits bourgeois ou d'ouvriers pas bambocheurs...

— J'aurai les trois vêtements... — Rien n'y manquera... — Est-ce tout?

— C'est tout...

— Par où arriveront M. Fabrice et les deux autres?

— Par le puits...

— Impossible! — murmura Laurent.

— Possible et certain, mon bonhomme, et ça vous explique la nécessité des vêtements secs, car en sortant de là ils seront trempés comme des soupes... — Maintenant ma commission est faite, et j'ai le gousset mieux garni qu'il ne

l'avait jamais été depuis que ma mère m'a mis au monde... — Bonsoir, mou brave homme, et bonne nuit...

Loupiat s'enfonça dans les ténèbres. — Laurent reprit la route de Melun et rentra chez lui très satisfait.

Fabrice facclère avait reçu son billet et ne perdait pas une minute pour utiliser son zèle et faire appel à son dévouement ! — Ceci surexcitait au-delà du possible sa joie et son orgueil.

Un peu d'inquiétude, cependant, se mêlait à cette joie.

La tentative d'évasion réussirait-elle ?

Laurent ne pouvait l'affirmer, mais il avait confiance, sachant son maître adroit et hardi.

D'ailleurs, l'émissaire du prisonnier ne semblait pas mettre le succès en doute.

Laurent très-agité, très-fiévreux, dormit à peine, fut levé dès le point du jour et se demanda comment il fallait s'y prendre pour tromper son impatience pendant les longues heures qui devaient s'écouler jurqu'au soir.

Après déjeuner, il sortit et courut les boutiques de fripiers où il fit emplette de trois défroques d'ouvriers endimanchés, de ces costumes propres et simples qui n'attirent point Taltention.

Il compléta ses achats dans divers magasins de cordonnerie, de chapellerie et (le linge confectionné.

Muni de ces objets variés, il regagna son gîte et employa beaucoup de temps à faire avec les vêlements et leurs accessoires des paquets très serrés et par conséquent très portatifs.

Nous devons à nos lecteurs quelques détails sur la façon dont se passaient les choses à la villa Baltus depuis que plusieurs de nos personnages l'habitaient pour des motifs qui nous sont connus.

La santé de Jeanne était absolument remise, et son moral allait aussi bien que possible.

Par instants, des lueurs d'intelligence semblaient jaillir de son cerveau rempli des ténèbres de la folie.

L'espoir d'une guérison prompte et complète grandissait chaque jour dans l'esprit de Georges.

Edmée, tout au contraire, ne faisait aucun progrès. — Son inguérissable faiblesse, son abattement dont rien ne pouvait triompher, causaient au jeune médecin d'indicibles angoisses...

Il avait pris possession de deux vastes pièces au second étage de l'habitation, et ne quittait Melun que le moins possible pour de courtes visites à la maison de santé d'Auleuil.

Madame Delarivière occupait l'appartement de Paula qui s'était installée dans celui de son frère.

Edmée avait la jouissance du petit salon et de la chambre à coucher où Fabrice Leclère avait passé une nuit.

Claude Marteau logeait dans une mansarde située sous les combles, au-dessus de l'appartement de Georges.

On se levait de grand matin, on se couchait de bonne heure à la villa.

Des promenades en bateau, quelques excursions dans les campagnes environnantes, remplissaient les journées.

L'ex-matelot allait et venait sans cesse, s'occupant tantôt à une chose, tantôt à une autre, aidant tour à tour le jardinier, la cuisinière et le cocher, sachant tout, voulant tout faire, et soutenant que l'inaction ne manquerait point d'envenimer sa blessure à peu près guérie...

Claude avait à Melun de nombreux camarades.

Entièrement libre de ses actions et n'étant astreint à aucune besogne, il allait de temps en temps trinquer avec eux, mais il ne se grisait plus et, tout en leur payant à boire, il leur prêchait la tempérance.

Le matin du jour oii nous avons vu Laurent faire l'acquisition de trois vêtetements complets, Bordeplat, après s'être assuré qu'on n'avait pas besoin de lui à la villa Baltus, était parti pour Fontainebleau avec un pêcheur de ses amis qu'un petit compte à régler appelait dans cette ville.

La matinée avait été superbe et la journée très chaude. — De gros nuages ardoisés, frangés de tons couleur de cuivre, s'amoncelaient à l'horizon, envahissaient peu à peu l'azur du ciel, et permettaient de conjecturer à peu près à coup sur que la soirée ne se passerait pas sans orage.

L'électricité qui saturait l'aLmosphère agissait violemment sur l'organisatiou impressionnable de madame Delarivière.

La pauvre folle, très calme depuis quelque temps, était beaucoup plus agitée que de coutume...

Retournons à la prison de Melun.

Rien dans la geôle ne pouvait faire prévoir qu'un événement aussi grave que l'évasion de trois détenus fût au moment de s'accomplir.

Fabrice, Bec-de-Lampe et La Gourgane, d'accord sur tous les points et désireux d'éviter les soupçons, s'étaient séparés en arrivant au préau et ne se rapprochaient pas.

C'est à peine s'ils échangeaient à la dérobée quelques regards.

Ils attendaient sans impatience apparente l'heure de la rentrée au dortoir.

Comme de coutume Fabrice avait le visage sombre et l'attitude mélancolique, mais, quand il ne se sentait point observé, un sourire étrange plissait ses lèvres et ses prunelles brillaient d'un feu sombre.

Une grande partie des détenus, accablés par la cbaleur que la concentration des rayons du soleil entre les hautes murailles rendait intolérable, se vautraient sur les pavés, dans les coins d'ombre, et dormaient d'un mauvais sommeil.

Le préau était silencieux.

La cloche du dîner sonna.

Tout le monde fut aussitôt debout, et chaque homme vint présenter son écuelle au cuisinier qui la remplit de soupe aux légumes.

Les détenus reçurent ensuite une portion de haricots rouges, constituant, avec le potage, l'ordinaire de la prison.

Une heure après, la cloche résonna de nouveau.

Le moment était venu de rentrer aux dortoirs...

Les prisonniers se mirent en rang, deux par deux, et gagnèrent leurs chambres.

L'appel nominal eut lieu, puis le bouclage, et tout bruit s'éteignit dans la geôle.

Le ciel était devenu presque subitement noir comme de l'encre.

Quelques éclairs sillonnaient les nuages, — le tonnerre grondait au loin, — l'orage approchait...

Une fois sous clef les trois bandits gardèrent un instant le silence.

Ce fut Fabrice qui parla le premier.

— Eh! bien, — fit-il, — c'est pour ce soir et le moment approche...

— Croyez-vous que votre homme sera prêt et qu'il nous attendra? — demanda Bec-de-Lampe.

— n sera prêt et il nous attendra si votre émissaire l'a prévenu...

— Quant à ça, soyez paisible, — je réponds de Loupiat comme de moimême!... — Je vous l'ai déjà dit, c'est un z'uj !

— Alors, à la besogne... — il s'agit de ne pas être en retard!

— Je vais donner le dernier trait de scie au barreau... — reprit Bec-dc- Lampe ; — pendant ce temps-là occupez-vous à faire des lanières avec les couvertures... nouez solidement les morceaux, et songez qu'il nous faut une corde soUde et longue...

— Suffit... — murmura La Gourgane. — Mais, vous savez, j'ai un trac monstre...

— Toi, tu n'es qu'un taffeurl — Si ça ne te convient plus de prendre la clef des champs, rien ne t'empêche de rester ici...

— Pas de bêtises ! — Je file avec vous !... — Je m'ennuierais trop en prison sans les amis...

— Alors, travaille I

— Un moment. . . — dit Fabrice qui s'était déjà mis à l'œuvre. — Croyez-vous que les nœuds des couvertures ne glisseront pas... — on ne peut serrer la laine comme la toile ou le coton...

— C'est juste, prenons les draps... — ils sont tout neufs et porteraient un tombereau et son attelas c ... .

— Fait-il assez noiri! — dit La Gourgane, — je n'y vois plus...

A ce moment précis une lueur aveuglante remplit la chambre, et un formidable coup de tonnerre retentit.

En même temps une pluie torrentielle, mêlée de grêlons, se mit à tomber avec un crépitement de mitrailleuses.

— Quelle assourdissante canonnade 1 — s'écria Fabrice.

— Faut pas s'en plaindre... — répliqua Bec-de-Lampe, — c'est fait exprès pour nous, sur commande I — Aucun danger que surveillants ou factionnaires s'amusent à flâner dans le chemin de ronde par un temps pareil... — Mettons les morceaux doubles, mes petits enfants...

Et le bandit acheva de scier son barreau, tandis que Fabrice et La (iourgane fabriquaient la corde. -^

Le tonnerre grondait sans interruption, — la pluie redoublait de violence. — Quoiqu'il ne fût que huit heures et quart, on aurait pu se croire au milieu de la nuit. — C'est à peine si, depuis la fenêtre, on distinguait la muraille d'enceinte.

Au dehors le vent faisait rage, ébranlant les vitres dans leurs alvéoles.

— Pristi ! — murmura La Gourgane, — nous seront mouillés I

— Tu te sécheras en piquant une tète au fond du puits... — répliqua Becde-Lampe avec un éclat de rire. — C'est fait... — Oii en êtes-vous?

— Encore une bande à attacher, — répondit Fabrice, — et la corde sera prête...

— Serrez ferme...

— Soyez sans craindre... — les nœuds ne nous lâcheront pas en roule...

— Du bruit dans le couloir... — balbutia la Gourgane dont les dents se mirent à claquer de frayeur. — Yite sous les couvertures !

Les trois bandits se glissèrent tout habillés dans leurs lits avec une rapidité prestigieuse.

Les pas entendus par La Gourgagne se rapprochaient. Ils s'arrêtèrent en face de la porte et le guichet s'ouvrit.

— Si l'on entre, — pensa Bec-de-Lampe, — nous sommes frits... — Ils verront bien que le barreau manque. *.

Il ne s'agissait point d'une visite domiciliaire, mais dune ronde.

— Dort-on, là dedans? — demanda la \oix d'un gardien.

— Non, mon inspecteur... — répondit Fabrice; — ça serait difficile avec un temps pareil... v

— C'est juste..*

Le guichet fut refermé et la ronde s'éloigna.

Aussitôt que le bruit des pas eut cessé de se faire entendre, les trois bandits se trouvèrent debout.

C'est une vraie chance qu'ils soient venus... — murmura Bec-de-Lampe ; — ils ne reviendront pas — Où est la corde?

— La voici...

— Pendant que je vais l'attacher, vous, le Cocodès, prenez l'étui de fer- Mauc et enfermez-y le papier garât...

— C'est déjà fait...

— Alors, un coup de main pour serrer le nœud d'attache, car c'est de lui que tout'ya dépendre...

Les trois hommes s'attelèrent à la corde improvisés et firent à deux reprises lin violent effort.

La corde se tendit à se rompre, mais le nœud résista.

— Ça va bien... — dit Bec-de-Lampe, — je lâche tout... Et il jeta au dehors la corde déroulée.

— Avec un vent pareil la descente sera mauvaise... — murmura La Gourgane. — Ça s'eng-ouffre dans le chemin de ronde comme dans un tuyau d 'orgut^ . . .

— Tant pis! qui ne risque rien n'a rien! — On n'entend pas encore le factionnaire... c'est le vrai moment... — A qui le tour?

— Eh ! peu importe, — répliqua Fabrice, — mais dépêchons...

— A tout seigneur tout honneur ! — fit Bec-de-Lampe; — vous avez le sac, passez le premier...

Avec l'aide de ses codétenus l'assassin de Frédéric Baltus, l'empoisonneur de Jeanne, se glissa par l'ouverture, les jambes en avant, prit à deu.\: mains les draps tressés et se lança dans l'espace en se fiant à la solidité des nœuds et à la vigueur de ses poignets.

Les rafales le faisaient osciller comme le balancier d'une pendule et par moments le heurtaient contre la muraille.

Il ne lâchait pas prise ; il se cramponnait pour résister, et, au bout de quelques secondes, il toucha le sol.

Bec-de-Lampe le suivit; la Gourgane vint après. — La moitié de la besogne est faite ! — dit Fabrice. — Finissons-en vite : Où est le puits?

— Sur la gauche, à vingt pas d'ici...

On atteignit l'endroit désigné. — On s'arrêta près de l'ouverture béante.

La corde pendait, munie de ses seaux ; Bec-de-Lampe la saisit, grimpa sur la margelle et desceudit en s'aidant des anfractuosités de la maçonnerie ; — le deuxième seau, arrêté sur la poulie, maintenait la corde, tendue d'ailleurs par le poids du fugitif.

Bec-de-Lampe, arrivé au niveau de la nappe liquide, lâcha son point d'appui, retint sa respiration et disparut sous l'eau qui jaillit au-dessus de sa tète et se referma.

Fabrice attendit une minute et prit le même chemin que son compairnon.

Ce fut ensuite au tour de La Gourg-ane.

Un instant après, de l'autre côté de mur d'enceinte, deux hommes ruisselants gravissaient l'un derrière l'autre les parois du puits mitoyen.

Le premier, arrivé au sommet, aida le second à escalader la margelle.

C'étaient Fabrice et Bec-de-Lampe.

— Ah ! çà, — demanda ce dernier en se penchant sur le sombre orifice, — où diable est La Gourg-ane? — Il a donc eu peur? Il n'a donc pas plongé?

— Pardon, — répliqua Fabrice, — il a si bien sauté à l'eau derrière moi, que j'ai senti ses pieds sur mes épaules...

— Alors, pourquoi ne monte-t-il pas?

— Silence!... écoutez...

Bec-de-Lampe prêta l'oreille.

— Tonnerre ! — murmura-t-il, — l'eau jailht !... il se débat !... Pour sûr il s'est accroché à la grille qui coupe le puits en deux !... Impossible de le secourir...

— Xoyé, alors ? — dit Fabrice.

— Ça me fait cet effet-là... — Ecoutons encore...

Les deux bandits prêtèrent l'oreille de nouveau et n'entendirent rien. La Gourgane ne se débattait plus...

— Pas de chance ! — fit Bec-de-Lampe en manière d'oraison funèbre ; — il avait raison de se méfier !... — il devinait ça ! — C'était unhon zig, quoique un peu trop taffeur... — Je le regretterai... Ce qui me console, c'est de penser que pendant une quinzaine de jours les gardiens boiront de l'eau de ce puits... — Je souhaite que ça les empoisonne !...

Et sans se préoccuper davantage du malheureux qui venait de mourir, Becde-Lampe ne songea plus qu'à s'orienter dans le terrain.

Fabrice le prit par le bras et le contraignit à rester en place.

— Voici quelqu'un... — lui dit-il à voix basse...

— Voire homme, sans doute...

— C'est probable...

Un(» forme noire se détachait vaguement sur les ténèbres.

— Est-ce vous Laurent? — demanda Fabrice.

te commissaire, les agents, les gendarmes, envahirent la propriété.

— Oui, monsieur, c'est moi, — répondit le valet de chambre avec attendrissement, — je suis bien heureux de voir monsieur? J'espère que monsieur n'en doute pas?

— Non, non, je n'en doute pas^ — mais nous parlerons de ça plus tard. — Où sont nos effets de rechange?...

— Chez-moi, monsieur... Impossible de les apporter par un pareil temps, ils auraient été aussi mouillés que monsieur lui-même.

— C'est juste. — Allons chez vous... — Est-ce loin?

Liv. 106. *' ï^°Y éditeur.

— Nous y serons dans cinq minutes.

— Eli route, alors ! — Par où sort-on d'ici?

— Monsieur veut-il me suivre? — J'ai fait une ouverture dans la palissade. — Au besoin on y passerait deux de front.

Une minute après, nos trois personnages étaient hors du jardin et foulaient le pavé des rues désertes.

L'orage s'éloignait, mais le tonnerre grondait toujours par intervalles, et la pluie tombait à flots.

— Je vais marcher devant pour montrer le chemin à monsieur... — reprit Laurent non moins trempé que les deux misérables.

Et il pressa le pas.

Fabrice et Bec-de-Lampe grelottaient, quoique la température ' fût trèschaude. — Leur immersion dans l'eau glaciale du puits les avait littéralement frappés comme des bouteilles de vin de Champagne.

Tout à coup le valet de chambre fit halte, regarda à droite et à gauche, en avant et en arrière,- tira une clé de sa poche et ouvrit une allée dans laquelle s'élancèrent les évadés.

Laurent referma soigneusement la porte, s'orienta dans les ténèbres profondes, prit d'une main la rampe de Tescalier, de l'autre une des mains de son maître pour le guider, et monta.

Bec-de-Lampe suivit en s'accrochant aux vêtements de Fabrice.

On gravit ainsi, lentement et silencieusement trois étages.

arrivé tout en haut de la maison, Laurent ouvrit sa mansarde dont une veilleuse agonisante combattait l'obscurité, puis, dès que la porte fut close, il alluma sa lampe.

— Maintenant, — dit-il, — voici du Hnge pour vous essuyer^ et des habillements complets...

En moins de cinq minutes les deux hommes furent déshabillés, séchés et nippés de pied en cap.

Les vêtements neufs de Fabrice, différant essentiellement par la coupe de ceux qu'il avait l'habitude do porter, le rendaient à peu près méconnaissable,

— L'émissaire de monsieur m'avait annoncé que vous deviez être trois... — lit Laurent... — Où donc est votre compagnon?

— II s'est trompé de chemin comme un imbécile... — répliqua Bec-de-Lampe en ricanant.,. — i\e nous occupons pas de lui.., — • Présentement il s'agit de filer.

Le valet de chambre prit une bouteille dans un placard, posa deux verres sur la petite table et les remplit d'un liquide transparent et couleur d'ambre, en disant :

— Buvez cela d'abord... — c'est du vieux cognac... — le meilleur que j'ai pu trouvera Melun... — Mouillsé en dehors, mouillés en dedans, ça rétablira l'équilibre. j„

— Vous avez raison... c'est une précaution sage... — murmura Fabrice dont les dents claquaient.

Les deux gredins, après avoir trinqué, vidèrent leurs verres jusqu'à la dernière g-outte...

— Gré non! fameux, le fil en quatre!!... — reprit Bec-de-Lampe, — me voilà réchauffé. — En route!

— Attendez, dit Fabrice en ouvrant l'étui de fer blanc. — Je vous ai fait une promesse que je dois tenir. — Voici cinq mille francs en billets de banque. — Ça vous permettra d'attendre des temps meilleurs.

— Ne partez-vous donc pas avec moi ?

— Non, il me reste quelque chose à faire ici... — Je vous rejoindrai à Genève...

— Alors, merci, Gocodès, et au revoir... — A propos, si vous aviez un peu de monnaie, ça me ferait plaisir... — Impossible de payer ma place au g-uichet du chemin de fer avec un billet de mille... Il n'en faudrait pas davantag-e pour qu'on se méfie et qu'on me remette le grappin dessus illico...

— Laurent, — demanda Fabrice, — avez-vous de l'or?

— Pour quelques centaines de francs, oui, monsieur...

— Donnez dix louis à ce brave garçon...

Bec-de-Lampe empocha ce supplément de paye, remercia de nouveau, affirma que le cocodès était un vrai homme, déclara qu'il espérait bien travailler un jour aveclui, serra très-affectueusement ses deux mains et quitta la mansarde .

Laurent l'élaira jusqu'en bas de l'escalier et lui ouvrit la porte.

L'orage avait cessé complètement. — Des myriades d'étoiles brillaient dans le ciel pur.

Le valet de chambre remonta.

En se trouvant seul avec Fabrice il laissa déborder son émotion, contenue tant bien que mal jusqu'à ce moment.

— Ah! mon cher maître, — balbutia-t-il, — je vous revois enfin!! — Vous avez pu échapper aux machinations des calomniateurs acharnés à votre perte ! Vous voilà libre et la vérité triomphera! ! Que je suis heureux!...

Et il essuya les grosses larmes qui mouillaient ses paupières.

— Je suis touché certainement de votre affection et de votre joie, répliqua Fabrice; — mais ce n'est pas du tout le moment de nous attendrir. — Parlons peu, mais parlons bien. — Quelle heure est-il?

Laurent regarda sa montre.

— Dix heures et quelques minutes, monsieur, — dit-il,

— Possédez-vous un indicateur de chemin de fer?

— Oui, monsieur, — J'ai pensé que ce serait utile, «- Le voici.

«« Regardez quel? sont le» trains passant cette n«it ^ Meluw et s§ diri§;eant vers la Bui^se.M

— C'est donc en Suisse que nous allons, monsieur? (,

— Probablement... — Cherchez vite. ^ Tandis que le valet de chambre feuilletait l'indicateur, Fabrice remplit son \

verre d'eau-de-vie et le vida d'un trait pour la seconde fois. \

— ^'y suis monsieur... — dit Laurent. \

— Eh bien?... i

— Nous n'avons pas le choix... Il n'y a plus qu'un train. \

— A quelle heure?... i

— A minuit quarante deux minutes. ;

— J'ai deux heures devant moi... c'est tout ce qu'il me faut.,. : Fabrice tira de l'étui le reste des billets de banque qu'il tendit à Laurent

Joio-nez ceci à l'argent que vous possédez, — ajouta-t-il, et soyez à minuit

à la gare de Melun... — Je vous y rejoindrai...

Est-ce que monsieur ne va pas attendre ici le moment du départ? —

hasarda le domestique avec quelque hésitation...

Non, — répliqua le jeune homme d'une voix sourde, — J'ai line visite

à faire avant de partir...

Une visite! — répéta Laurent stupéfait, — une visite a pareille heure !

— Oui...

— Monsieur, quelle imprudence !

— Je ne vous consulte pas. — Avez-vous des armes ici?.

— J'en ai, monsieur.

— Lesquelles?

— Un revolver et un couteau poignard.

— Donnez-moi le couteau.

— Mais, monsieur...

— Donnez vite, sacrebleu!

— Ah! monsieur, j'ai peur de comprendre... Monsieur veut se venger d'odieux soupçons, d'accusations abominables.., Monsieur songe à se rendre à la villa Baltus...

— Et quand cela serait?

— Songez-y donc, monsieur, vous êtes libre, vous pouvez fuir... De loin vous confondrez vos ennemis, vos calomniateurs!! — Ne commettez pas cette folie de vous jeter dans les mains des gens qui veulent vous perdre... — Claude Marteau, le plus acharné de tous, se trouve à la villa Baltus... — S'il vous mettait-la main au collet, il ne vous lâcherait point.

Fabrice haussa les épaules.

— Et que m'importe Claude Marteau? — répliqua-t-il, — Ce que j'ai résolu s'accomplira, quand j'y devrais laisser ma vie!... — Donc, si vous ne voulez pas que je sois sans défense, donnez-moi le couteau...

— Monsieur l'exige?...

— Oui! cent fois oui ! !

L'eau-de-vie dont le misérable avait bu coup sur coup deux grands verres, commençait à lui monter à la tête.

Il parlait d'un ton farouche; ses yeux lençaient de fauves éclairs; — son aLlitude devenait menaçante.

Laurent eut peur.

— Voici le couteau, monsieur... — balbutia-t-il.

Fabrice saisit l'arme que son valet de chambre lui présentait d'une main tremblante...

Il l'ouvrit fiévreusement et, sous les clartés de la lampe, il en examina la lame aiguë, forte et tranchante.

— Une bonne arme! — murmura-t-il en se dirigeant vers la porte, — et mieux encore qu'une arme, la vengeance! — Avec ce joujou, je suis sûr qu'elle ne m'échappera point!...

Au moment de sortir il s'arrêta, revint sur ses pas, prit la bouteille d'eaude-vie, l'approcha de ses lèvres et, renversant sa tête en arrière, but à pleines gorgées.

Puis il s'élança au dehors et, malgré les ténèbres; descendit l'escalier comme une trombe.

— Mon Dieu, que va-t-il faire? — se demanda Laurent, pâle d'épouvante, en se laissant tomber sur une chaise et en cachant son visage dans ses mains...

Fabrice, arrivé dans la rue, s'arrêta pendant une ou deux secondes pour s'orienter, interrogeant d'un œil hagard les ténèbres mal combattues par les lueurs douteuses des becs de gaz trop largement espacés, puis, s'étant rendu compte de la direction qu'il devait suivre, il se mit à courir.

Arrivé au pont de Melun il le traversa et prit le chemin de halage qui conduisait à la villa Baltus.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à deux cents pas du but de sa course nocturne, il s'engagea dans les terres détrempées par l'orage et que les récolles couvraient encore.

Au bout de dix minutes d'une marche pénible, un mur, se dressant en face de lui, le contraignit à faire halte.

Les cîmes des arbres du parc se dessinaient en noir sur le ciel éclairci derrière cette muraille d'enceinte qui pouvait avoir deux mètres et demi de hauteur.

Un chaperon à arêtes vives la couronnait du côté de la campagne.

Fabrice

prit

un

élan formidable, bondit comme un jaguar en

élevant les

bras,

au risque de se briser la tête contre l'obstacle s'il manquait son coup.

Ses doiats crispés atteignirent l'arête du chaperon et s"\' cramponnèrent.

Alors, avec une force musculaire presque surhumaine dont on ne l'aurait pas cru capable, il se hissa de manière à poser ses coudes, puis sa poitrine sur le sommet du mur.

Une fois cette position conquise, le plus fort était fait.

Il reprit haleine, emjamba le chaperon et se laissa glisser dans le parc.

L'eau-de-vie qu'il avait bu l'enivrait, mais son i\Tesse doublée de sa haine le rendait lucide.

Il suivit sans hésitation des allées dont il connaissait les moindres circuits et fit le tour de la villa.

Aucune lumière ne brillaient derrière les vitres.

— Ils dorment tous... — pensa le misérable. — Je me charge de leur réveil!...

En se disant cela il atteignit la véranda située derrière l'habitation et dont la plate-forme reposait sur d'élégants pilastres.

Sous cette véranda se trouvaient deux portes-fenêtres.

L'évadé essaya de les ouvrir, mais sans résultat: — elles étaient, l'une et l'autre, fermées en dedans.

Songer à les enfoncer eût -été folie, le fracas résultant de leur chute ne pouvant manquer de donner l'alarme aux habitants de la villa.

— Comment faire? — se demanda Fabrice.

La réponse à cette question se présenta instantanément à son esprit.

Le jeune homme prit à bras-le-corps un des pilastres de la véranda, gravit jusqu'au sommet et se trouva sur la plate-forme à laquelle on accédait, depuis l'intérieur, par deux portes vitrées.

La prudence ne semblait commander aucune précaution au premier étage et, la chaleur ayant été suffocante pendant l'orage, l'une de ces portes était entr'ouverte.

Fabrice la poussa tout à fait et pénétra dans la galerie qui, desservant les appartements, se trouvait en face du grand escalier.

Là il s'orienta de nouveau, comme au sortir de la maison oîi demeurait Laurent, et il écouta.

Un silence de mort régnait autour de lui. — Il n'entendit que jes sifflements saccadés de sa respiration haletante.

Peu à peu, son regard s'habituant aux ténèbres distingua vaguement le? obiets les plus rapprochés.

--- La porte do Paula, — ' ge dit-il, -^ est la première à gauche,.. — Si elle est fermée, je la jetterai bas d'un coup d'épaule. Avant que le brujt de sa chute ail attiré quelqu'un, j'aurai fait q^ que je viens faire,,,

Il tira de sa poche le couteau poignard, l'ouvrit, ajusta la virole pour qu'il ne put se refermer, et se dirigea vers l'appartement de mademoiselle Baltus.

L'épais tapis de Smyrne couvrant le parquet de la galerie assourdissait le bruit de ses pas.

Il atteignit la porte, posa la main sur le bouton de la serrure, le fit tourner, et tressaillit de joie en n'éprouvant aucune résistance.

Les verrous n'étaient point poussés. — Rien ne l'empêchait donc de franchir le seuil du petit salon précédant la chambre de Paula.

Il traversa ce salon, ouvrit la seconde porte aussi facilement qu'il venait d'ouvrir la première, et pénétra dans la chambre à coucher.

Une veilleuse, enfermée sous un globe d'albâtre et placée dans un angle de la pièce, répandait une lueur indécise et vacillante.

En face de la porte se trouvait le lit.

Sous les draps d'une blancheur éclatante se dessinait le corps d'une femme endormie dont le visage était tourné contre la muraille.

L'assassin se courba et, rampant comme un reptile, s approcha de la couche.

Au moment de l'atteindre il se redressa, la main haute, le couteau levé.

Il allait frapper...

A cette minute précise, la dormeuse fit un mouvement brusque et se retourna, les paupières vacillantes.

Fabrice put distinguer ses traits...

Il recula en balbutiant :

— Ce n'est pas Paulal... C'est Jeanne!!...

Madame Delarivière, installée par l'orphehne dans son appartement, ouvrit les yeux et vit en face d'elle, dans un cercle de lumière pâle, cette figure tout à la fois effarée et terrible.

Il n'en fallait pas plus pour raviver chez elle l'agitation nerveuse résultant de l'orage à peine dissipé.

Elle bondit hors du lit, enveloppée dans son long peignoir comme un spectre dans son suaire, et le bras tendu, touchant presque du doigt la poitrine de Fabrice qu'elle ne reconnaissait pas, elle cria d'une voix vibrante qui résonna lugubrement dans le silence de la nuit :

— L'échafaud !... l'échafaud !...

Les dents de l'assassin se heurtèrent.

Il eut peur.

Pendant une seconde, l'épouvante le paralysa et le rendit incapable de penser et d'agir...

Mais cette prostration physique et morale n'eut que la durée d'un éclair.

Il songea que si les cris de Jeanne se renouvelaient, il serait infailhblemcnt perdu...

Il fallait donc la contraindre au silence.

Aussitôt revenu de sa stupeur première, ilsaisitdela main gauche un des poi- \

gnetsdclafolle.etlevalamain droite pour lui plonger le couteau dans le cœur...

Madame Belarivière semblait irrémédiablement perdue... \

Déjà la pointe du couteau touchait sa chair...

Pour la sauver il fallait un prodige...

Le prodige s'accomplit...

L'n hurlement rauque traversa l'espace... — Une forme indéfinissable et quasi-fantastique bondit comme les griffons ailés dont parlent les légendes du moyen âge... — Fabrice, saisi à la gorge par des crocs de fer, recula en se débattant, et Paula, une lumière à la main, parut sur le seuil.

Fox, le lévrier géant, le compagnon, l'ami de Frédéric Baltus, s'était rué sur l'assassin de son maître et l'étranglait à belles dents.

L'orpheline, saisie de vertige en reconnaissant le misérable, appela au secours de toutes les forces que lui laissaient l'horreur et l'effroi.

Les dents du lévrier entraient de plus en plus dans la chair.

Fabrice râlait.

Sa main, tenant toujours le couteau catalan, s'abattit, au hasard.

Fox, troué de part en part par la lame acérée, lâcha prise en poussant un gémissement sourd, tomba lourdement à la renverse, se tordit et ne remua plus.

Affolé par la douleur et surtout par la rage, voulant tuer avant de mourir, Fabrice, redevenu libre, se précipita sur Paula qui, paralysée en quelque sorte n'avait même pas la force de chercher le salut dans la fuite.

Il la touchait presque...

Déjà le cri triomphant de la haine assouvie s'échappait de ses lèvres, mais entre lui et sa victime désignée surgit un obstacle soudain.

Un homme le saisit à bras-le-corps, lui arracha son couteau, le renversa et lui mit un genou sur la poitrine.

— Tonnerre de Brest! — dit cet homme. — Il me semble que j'arrive à temps!...

— Claude, — balbutia l'orpheline, — c'est lui... l'infâme... Fabrice Leclère...

— Fabrice Leclère I ! — répéta l'ex-matelot, — ah I le misérable s'est échappé de la prison de Melun pour venir assassiner ici!! — C'est complet! — Faut-il en finir avec lui, mademoiselle? — Faut-il le tuer avecson propre couteau? — Dites un mot et la chose est faite...

Une pensée soudaine illumina l'esprit de l'orpheline, à qui l'arrivée d'un défenseur avait rendu son sang-froid tout entier.

— Non... — répliqua-t-elle, — ne le tuez pas... — Je ne veux pas qu'il mcurel... Laissez-le libre...

— Libre... — balbutia Claude stupéfait. — Mais, mademofr^cllc...

— Je le veux!... il le faut! — reprit impérieusement la jeune fille. — Vous comprendrez bientôt pourquoi.

Un coup de feu retentit en même temps qu'un cri de douleur.

Claude obéit, quoique à contre-cœur, et se releva, mais il n'eut garde de se dessaisir du couteau catalan.

L'assassin essaya de se dresser à son tour ; — ses forces le trahirent, — Tout ce qu'il put faire, fut de se mettre à genoux...

Il prit son mouchoir et il tenta d'étancher le sang qui coulait à flots des blessures de sa gorge.

— Ah! vous êtes les plus forts... — balbutia-t-il d'une voix éteinte. — J'ai voulu jouer... j'ai perdu la partie... J'ai engagé la lutte... la lutte était impos«

TJV. 107. *•'■ ROY, éHit..Mir.

sible... Je suis vaincu, bien vaincu cette fois... — Faites de moi ce que vous voudrez... Prenez-moi... g-arrotez-moi... emportez-moi... — Que les portes de la prison se rouvrent... Qu'on dresse l'échafaud... je suis prêt..

En ce moment Georges Vernier, éveillé brusquement par les cris d'appel de Paula, entra dans la chambre à son tour, suivi de deux ou trois serviteurs, et demanda :

— Que se passe-t-il donc?

— Voyez! — répliqua la jeune fille en désignant Fabrice,

— Lui? — murmura le médecin stupéfait.

— Lui!... — répéta mademoiselle Baltus.

— Évadé de la prison de Melun?

— Oui!

— Mais il faut prévenir à l'instant la justice... — Peut-être ignore-t-elle encore que ce misérable a pris la fuite...

— Il importe peu qu'elle l'ignore... — répliqua l'orpheline. — On ne la préviendra point, etM. Fabrice sera maître, dans un instant, de sortir de chez moi...

— Maître de fuir! — s'écria Georges, ne pouvant croire ce qu'il entendait, — lui ! l'assassin de votre frère ! — Est-ce possible?...

— Oui, — reprit la jeune fille, — Toutes les portes lui seront ouvertes... — Il pourra s'éloigner, mais à une condition...

En entendant ce dialogue étrange, si complètement inattendu et qui semblait lui permettre d'espérer encore, Fabrice reprenant quelque force s'était relevé lentement.

— Cne condition?... — répéta-t-il. — Laquelle?

— Vous allez le savoir... — dit Paula. Puis elle ajouta, en s'adressant à l'ex-matelot :

— Conduisez M. Leclère dans mon appartement, Claude, je vous prie, et que ceux qui sont ici nous accompagnent... — 11 no faut pas que cet homme puisse croire qu'on va prévenir la police et chercher les gendarmes...

: I Personne ne comprenait, mais tout le monde obéit.

! I, Jeanne s'était couchée et semblait assoupie.

j Une fois dans sa chambre, Paula prit sur une table une feuille de papier cou-

I verte de quelques lignes d'écriture.

J I Ces lignes nous les connaissons.

{ Mademoiselle Ballus, deux jours auparavani, les avait lues à son avocat et à

Georges.

— Monsieur Leclère, — dit la jeune fille, — une question... une seule... -^ Le décapité de Melun étail-il votre complice?

— Non... — balbulia le misérable.

. — Alors, écoutez...

Paula lut d'une voix haute et ferme :

" Al/ 77ioment de paraître devant mes juges, j'avoue que je suis seul coupable de "assassinat commis sur la personne de Frédéric Baltus, et que l'homme condamné el exécuté pour ce crime n était pas mon complice. »

Après un instant de silence, la jeune fille poursuivit :

— Maintenant votre vie et votre liberté sont entre vos mains... — Signez cette déclaration que vous reconnaissez vous-même conforme à la vérité, et je vous jure sur mon honneur que vous sortirez de chez moi, non pas en escaladant les murs, mais par la grande porte que je donnerai l'ordre de vous ouvrir... — Une fois dehors vous prendrez à droite ou gauche, sans que personne vous suive ou même vous épie, et vous irez oii Dieu vous conduira!... — Youlez-vous signer?

Fabrice jeta un regard furtif sur la pendule de la cheminée.

Tout ce qui précède s'était passé en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à le raconter.

Les deux aiguilles ne se réunissaient pas encore sur le chiffre onze.

Le fugitif avait plus que le temps nécessaire pour aller à la gare de Melun prendre le train qui se dirigeait vers la Suisse.

— Voulez- vous signer? — repéta mademoiselle Baltus.

— Je serai le maître de sortir de cette maison? — dit Fabrice. — Je ne. serai ni épié, ni suivi, vous l'avez promis?

— Je l'ai juré... — Je le jure encore !

— Donnez-moi la plume.

— La voici... — Écrivez d'abord ces mots : — J'ai lu et je signe librement. Fabrice écrivit.

— Maintenant, signez...

Le misérable, traça son nom et tendit la feuille à Paula. La jeune fille la saisit.

— Je tiens ma parole! —s'écria-t-cUe. —Sortez! —Voici la clef de la grille... Personne ne quittera cette chambre avant cinq minutes...

Fabrice s'élança au dehors et referma la porte derrière lui.

— Vous laissez partir ce misérable, mademoiselle! — s'écria Georges.

— Vous protégez sa fuite! — ajouta Claude en s'arrachant les cheveu.^.

— Eh! qu'importe?.— répliqua Paula. —Je Liens la. réhabilitation de l'inno-

cent, c'est le principal ! — Quant à cet homme, il se croit sauvé, mais Dieu veille 1 !

— La justice s'apercevra bientôt de son évasion. — Il n'atteindra pas la frou- '

lière, et j'aurai tenu mou serment. — Ah ! vous aviez raison, docteur, la î

crainte de la mort et l'espoir de la liberté pouvaient seuls le contraindre à signej ■

cet aveu ! |

L'orpheline achevait à peine ces paroles. j

Un violent coup de cloche retentit à la grille. ■

Paula tressaillit. j I

— Qu'est-ce que cela? — demanda-t-elle. ] Claude bondit à la fenêtre et une expression de joie délirante se peignit sur '.

son visage.

— Des torches ! ! — balbutia-t-il, — des sabres, des chapeaux bordés !... — { Les gendarmes ! ! ce sont les gendarmes ! ! . . . Tonnerre de Brest ! Vive la gendarmerie ! !

— Vous le voyez, — reprit la jeune fille, — Dieu veillait I — L'assassin de ^ Frédéric n'ira même pas jusqu'au chemin de fer... i

La porte do la chambre s'onvrit avec violence et Fabrice reparut, défait, , terrifié, plus livide qu'un cadavre. j

— Le parc est cerné... — fit-il d'une voix éteinte. — La justice est là... —

Je suis perdu... \

Et, défaillant, il se laissa tomber sur un siège,

— Je n'y puis rien... — répondit Paula. — J'ai tenu ma promesse... — Vous l aviez mal pris vos mesures... >

Claude Marteau s'était glissé silencieusement dehors. |

Il courut ouvrir la grille. |

Le commissaire, les agents, les gendarmes, envahirent la propriété. |

— Mademoiselle Baltus?... — demanda le représentant de la loi.

— Elle est dans son appartement, monsieur le commissaire, — répondit Claude, — je vais vous y conduire... — Vous arrivez comme marée en carême... ; — On a du nouveau à vous apprendre... — Le gibier que vous chassez estiri...

— Je m'en doutais... — Ce misérable a-t-il commis quelque nouveau crime? |

— S'il ne l'a pas fait, ce n'est point sa faute... — Ileureusement il y a un 1 bon Dieu pour les braves gens I j

Le commissaire et son escorte gravirent l'escalier.

Paula les attendait sur le palier du premier étage. ].

— Soyez les bienvenus, messieurs... — dit-elle, — l'assassin de mon frère | est là... ' i

Et elle s'écarta pour livrer passage. '■

En voyant entrer les gens de justice, Fabrice Leclère eut le tressaillciricnt ;

d'un reptile écrasé. ;

Il savait que toute iîupplicatiun serait inutile, aussi bien que toute résistance. |

— Mettez-lui les menottes... — ordonna le commissaire. — Ligottez-Xo, serré, et surveillez-le pendant que je vais rédiger le procès-verbal...

Une heure après on réintégrait l'évadé à la prison de Mcluu, et la cellule du secret se refermait sur lui.

Que s'était-il passé?

Comment l'évasion avait-elle été connue si vite ?

Par quel miracle de divinationélait-onvenuchercherFabrice à lavillaBaUcs?

Nous devons à nos lecteurs la clef de cette triple énigme, et nous allons la leur donner brièvement.

On se souvient que La Gourgane avait plongé derrière Fabrice pour passer sous la grille qui divisait le puits mitoyen en deux parties égales.

On n'a pas oublié que ses compagnons, ne le voyant point reparaître après l'avoir entendu se débattre, avaient prononcé brièvement son oraison funèbre.

En le croyant mort, ils se trompaient.

Transi jusqu'aux moelles par la température glacée du liquide dans lequel il plongeait, La Gourgane avait mal calculé le trajet qu'il devait accomplir entre deux eaux.

Quand il voulut remonter à l'air libre^ son vêtement, accroché aux barreaux pointus de la grille paralysa ses mouvements et le retint captif.

— Je suis un homme noyé ! — se dit-il en comprenant ce qui se passait. Néanmoins il lutta de toutes ses forces, avec une telle énergie qu'il vint à

bout de se dégager, non sans beaucoup de peine et contre toute vraisemblance.

Lorsqu'il reparut après cette formidable lutte, et lorsqu'il put enfin respirer, il était sutfoqué littéralement par toute l'eau qu'il avait bue sans le vouloir...

Ses yeux ne voyaient plus, la pensée lui faisait défaut, l'instinct matériel du salut survivait seul au naufrage de la matière et de Fintelligence.

Dans ses mouvements désordonnés l'une de ses mains rencontra la corde du puits.

Il la saisit, s'y cramponna, respira longuement et se dit vaguement qu'il venait d'échapper à la mort.

Ayant repris ses sens au bout d'une minute, il regarda au-dessus de lui et ne vit que le ciel d'un noir d'encre d'oii la pluie continuait à tomber à flots.

— Est-ce que par hasard les camarades m'auraient lâché? — se demanda-til. — C'est ça qui ne serait pas à faire !

Pour éclaircir ses doutes il se mit à crier de toute la force de ses poumons :

— Bec-de-Lampe !... — Ohé! Bec-de-Lampo I... Oii es-tu?...

Cet appel, aussi bruyant que dépourvu de toute prudence, causa la perte du fugitif.

Yoici comment et voici pourquoi...

La Gourgane, dans ses efforts pour se dégager, avait pivoté sans le savoir.

Au lieu de remonter à la surface de la nappe liquide à droite de la grille mitoyenne, par conséquent du côté du jardin, il était sorti de l'eau à gauche, c'est-à-dire dans l'endroit même oia il était encore quelques minutes auparavant.

Or, on venait de placer le factionnaire qui chaque soir montait la garde sur la galerie à ciel ouvert dominant le chemin de ronde.

Ce factionnaire, entendant retentir les cris de l'ex-forçat, s'arrêta tout surpris pour écouter.

La Gourg^ane répéta son appel.

Le soldat, ne doutant plus qu'un fait anormal se produisît, se pencha vers le chemin de ronde, et ses yeux inquiets fouillèrent les ténèbres.

Au bout d'un instant, il lui sembla qu'une ombre émergeait du puits et escaladait la margelle.

— Qui vive?... — cria-t-il en armant son fusil.

— Misère de moi! — pensa le fugitif. — Me voilà pris comme un rat dans une ratière! — Je me suis trompé de chemin I — Quant à plonger de nouveau, jamais de la vie! — mieux vaut être pincé que noyé!

La sentinelle, ne recevant pas de réponse, réitéra son : Qui vive! d'une voix éclatante ; puis, le silence continuant, épaula son arme, mit en joue la forme sombre qu'elle avait vue remuer mais qui ne bougeait plus^ et reprit :

— Répondez ou je tire.

La Gourgane, à moitié mort de peur, n'eut pas môme la force d'articuler un son.

Le soldat pressa la gâchette...

Un éclair raya les ténèbres, un coup de feu retentit en même temps qu'un cri de douleur, et La Gourg'ane roula dans le chemin de ronde.

La détonation avait mis en émoi tout le personnel de la prison.

Les gardiens accoururent.

On ramassa le ci-devant g-alérien sans connaissance, avec une balle dans l'épaule, et on le porta à rinfirmcric où le médecin de service fut appelé.

Cinq minutes plus tard une visite faite dans les dortoirs et dans les cellules permettait de constater l'absence de Fabrice Leclère et celle de Bec-de-Lampe.

La police et la gendarmerie furent vite sur pied.

Il s'agissait de reprendre les fugitifs.

Ignorant que leur évasion fût connue, ils allaient, selon toute apparence, tinter de s'éloigner par le chemin de fer.

On établit une souricière autour de la gare, et Bec-de-Lampe, reconnu par un

des surveillants de la prison malgré son déguisement, fut arrêté au moment oij il demandait au çiuicliet un billet de seconde classe.

Certain proverbe affirme que les loups ne se mangent pas entre eux

Il est bon de donner à ce proverbe un démenti formel.

Les gredins de tous les étages sont prêts sans cesse à se trahir et à se livrer les uns les autres quand ils y trouvent un avantage quelconque.

Le commissaire de police promit à Bec-de-Lampe la bienveillance de l'administration s'il aidait à retrouver Fabrice Leclère, et le voleur émérite conduisit les agents droit au domicile de Laurent.

Ce dernier, mis en état d'arrestation et soumis à un interrog-atoire bien mené, perdit absolument la tète et, malgré son dévouement à son maître, raconta sans le vouloir tout ce qui s'était passé.

Le commissaire était un habile homme.

Il devina sans peine ce que Laurent lui-même ignorait.

— A la villa Baltus! — dit-il en rassemblant son monde. — Et Dieu veuille que nous arrivions à temps !

iSous savons qu'ils étaient arrivés à temps, grâce à Dieu, et grâce aussi à Fox, le lévrier de Frédéric Baltus!

Disons tout de suite que le noble et vaillant animal ne devait pas mourir, malgré la réelle gravité de sa blessure, aucun organe essentiel à la vie n'ayant été atteint par le couteau de Fabrice Leclère.

— Brave bête! — s'écria Claude Marteau, — je serai ton garde-malade!... ton infirmier!... je te guérirai!...

Et il tint parole...

Il est à peine utile d'affirmer que l'évasion combinée avec tant d'adresse, accomplie avec tant d'audace, entourée de circonstances si bizarres, et terminée par une scène effroyablement dramatique, fit uti tapage formidable à Melun et dans les environs...

Les journaux de Paris ne dédaignèrent point d'en raconter les moindres détails, et Fabrice, dont on avait presque cessé de s'occuper depuis quelques jours, redevint un personnage légendaire, une célébrité du crime, une étoile de première grandeur...

Les faits nouveaux accomplis nécessitaient un supplément d'instruction.

L'évasion et la tentative d'assassinat corsaient l'acte d'accusation.

Le misérable était bien changé.

De son indomptable énergie, de sa volonté de fer, il ne restait rien. — Une prostration complèt'3 les avait remplacées.

l^abrire n'espérait plus. Il fallait mourir, il le savait maintenant; il avait peur de la mort...

La chambre des mises en accusation rendit son arrêt et l'affaire fut inscrite au rôle des assises.

Le grand jour arriva.

Sous ce tilre pompeux : Le Drame de Melux, les journaux avaient annoncé partout l'ouverture de la session.

Dès l'avant-veille, la petite ville avait repris cette physionomie vivante et bruyante que nous avons essayé de décrire au début de ce récit.

Madame Loriol, notre ancienne connaissance, ne savait où donner de la tête, et l'hôtel du Grand-Cerf avait dû refuser à d'innombrables voyageurs l'hospitalité fort peu écossaise qu'ils sollicitaient.

Dos phalanges de jolies femmes, appartenant à tous les mondes, étaient arrivées de Paris.

Mademoiselle Adèle de Civrac, née Greluche, avait amené le petit baron Pascal de Landilly.

La curiosité des membres du barreau ne le cédait en rien à celle du public.

On savait à l'avance, ou du moins on croyait savoir qu'une lutte formidable, quoiqu'à armes courtoises, allait s'engager entre le ministère public et le célèbre avocat parisien demandant la réhabilitation de l'innocent exécuté pour un crime qu'il n'avait pas commis, crime qui allait donner lieu à une nouvelle condamnation capitale.

La salle des assises, avons-nous besoin de l'affirmer, était plus que remplie.

Nous ne tenterons point de photographier son aspect.

Les descriptions de ce genre ont été faites cent fois, et forcément se ressemblent toutes.

Un grand murmure, suivi d'un profond silence, s'éleva dans la foule au moment où les gendarmes introduisirent l'accusé, qui s'assit ou plutôt qui se laissa tomber sur le banc des prévenus.

Difficilement on aurait reconnu Fabrice Leclère, ce jeune homme élégant et d'une beauté màlequeles femmes regardaient jadis avec tantde com^Tlaisancc.

Il avait vieilli de dix années en quelques semaines.

De nombreux fils d'argent se mêlaient aux masses de sa chevelure singulièrement négligée.

Ses joues étaient creuses et livid^'S. — Un cercle rouge entourait ses paupières. — Ses prunelles si brillantes autrefois semblaient éteintes et comme vitreuses.

Sa tête enfin, qu'il avait l'habitude de porter très haute, avec une altitude presque insolente, se penchait sur sa poitrine.

Il suffisait de le regarder pour comprendre à quel point ce misérable était vaincu d'avance.

Se relèverait-il à nu moment donné, sous quelque choc inattendu? — Cela ne paraissait pas probable, mais tout est possible.

Jeanne parut chaûgée en statue. Ses yeux ue quittaient plus la silhouette rouge de l'échafaud.

Tel que nous venons de l'esquisser, il inspirait une horreur mêlée de dégoût.

Personne n'avait pitié de lui.

Lorsque les formalités légales eurent été remplies, le greffier donna lecture de l'acte d'accusation qui, sous une forme d'autant plus saisissante qu'elle était dépourvue de tout ornement, relatait les crimes successivement commis, complicité et usage de faux, assassinat, suppression de testament, empoisonnement, évasion, tentative d'assassinat. . .

LlV. 108. ^- Ï^OY éditaur.

Deux heures suffirent à peine pour la leclure de ce-document, très volumineux malgré sa concision relative.

Le ministère public, avec une bonne foi parfaite, établissait, — ou du moius croyait établir, — la preuve d'une complicité indiscutable entre Pieri'e, condamné et exécuté, et Fabrice Leclère, poursuivi pour le même crime et devant le ; même tribunal.

Le défenseur de l'accusé prenait notes sur notes. !

Maître Nogent-Saint-Laurent, le grand avocat chargé par Paula Baltus de ' formuler et de soutenir la demande en réhabilitation, écoutait avec une attcn- |

tion profonde, mais en môme temps avec une impassibilité complète, la lecture j de lacté d'accusation. \

Cette lecture finie, l'interroaatoire commença. \

Toutes les fautes, toutes les défaillances de Fabrice Leclère depuis sa jeunesse, furent étalées au grand jour. \ Le ministère public tenait à montrer comment, après avoir commencé ])ar \ la dissipation, le désordre sous toutes ses formes, l'oisiveté, la débauche, on est conduit au crime d'une façon presque inévitable. \ A cinq heures du soir on n'était pas encore sorti d'une foule de détails que. i malgré le respect dû à la justice, il est permis de considérer comme relativement ! insignifiants.

Le président des assises leva l'audience et remit au lendemain la suite de .

l'interrogatoire de l'accusé et l'interrogatoire des témoins...

L'affaire en somme, ce jour-là, n'avait point fait un pas, mais tout le monde comptait sur de grandes émotions pour le jour suivant.

l Même foule le lendemain, même curiosité, même aftluence de femmes élé-

j gantes, quelques-unes en toilettes tapageuses, d'autres en robes noires à longues

traînes, le visage à demi caché sous des voilettes épaisses, jouant de l'éventail \ noir pailleté d'argent ou d'acier, approchant de leurs narines roses les flacons de l cristal remplis d'essences parfumées, toutes heureuses d'assister au jugement

d'un assassin, d'un véritable assassin, qu'elles avaient rencontré cent fois sur le

boulevard ou sur la rive gauche du lac, vêtu selon les lois de la mode, montant

un cheval de race ou conduisant un phaéton bien attelé.

De telles émotions sont rares et, par cela même, inappréciables. ', La cour et le jury entrèrent en séance.

l L'audience fut ouverte.

\ Les gendarmes amenèrent Fabrice encore plus abattu, encore plus défait

\ que la veille.

LE :yrÉDEGTN DES FOLLES 859

L'interrogatoire continua.

Il roulait nécessairement sur des faits connus de nos lecteurs, et nous n'en reproduirons que les parties les plus saillantes.

On en était arrivé au premier des crimes reles-és dans l'acte d'accusation, la complicité de faux et l'usage d'une pièce fausse.

— Accusé Leclère, — demanda le président, — comment vous trouviezvous en possession d'un chèque portant la signature de M. Frédéric Baltus?

Fabrice, qui ne se tenait debout qu'à grand'peine et semblait à chaque instant près de s'évanouir, balbutia quelques paroles inintelligibles.

— Nous n'avons pas entendu votre réponse, — reprit le magistrat, — remettez-vous et parlez plus haut.

L'avocat du misérable lui fit passer un ilacon de sels anglais.

Fabrice le respira longuement, puis d'une voix brisée, mais distincte, il dit :

5 — Je me trouvais un soir, au cercle, auprès de M, Baltus qui jouait à

l'écarté... — Il perdait... — Pour payer son adversaire il tira de sa poche un

\ portefeuille contenant des billets de banque et plusieurs papiers au milieu des-

< quels j'entrevis un chèque... — M. Baltus posa ce portefeuille sur la table à I côté de lui...

< — Et c'est alors que vous avez dérobé le chèque?

: — Un mouvement de M. Baltus fit tomber le portefeuille. — Les papiers se

\ répandirent sur le tapis. — Je me penchai pour l'aider à les ramasser et, i comme j'étais réduit aux expédients, je cédai à la tentation de glisser le chèque

dans ma manche. i

s — Ce chèque était signé? ^ l

I — Oui. l \

\ — Quelle valeur représentait-il? i

\ — Cinq mille francs. \ \

\ — Payables à qui? j |

! — Je ne m'en souviens pas. | j

; — Peu importe d'ailleurs, — Une surcharge a porté ce chèque à la valeur l j

I de vingt-cinq mille francs? j! ;

I —Oui. \

— Ce n'est pas vous qui avez opéré cette surcharge?

< — Non, monsieur. \ 1 — Dans l'instruction, vous avez nommé votre complice, un faussaire émé- > ; rite qui a quitté Paris et la France et dont on n'a pu, jusqu'à ce moment, décou- | I vrir la trace... Bené Jancelyn... Persistez-vous à l'accuser? 1 ; — Je persiste... — C'est René Jancelyn qui a changé le chiffre et fait [ \ toucher le chèque chez M. Jacques Lefebvre. | I — Ce premier crime devait vous conduire à en commettre un second... — ; ; C'est pour rentrer en possession du chèque falsifié que vous avez assassiné ;

Frédéric Baltus qui se disposait à le remettre au procureur de la République... — Comment avez-vous été instruit de cette circonstance?

— Je faisais une visite à M. Lefebvre quand on annonça Frédéric Baltus... — Ne voulant pas me trouver en face de lui, je prétextai une lettre à écrire et je passai dans une petite pièce contigiie au cabinet du banquier... — De là j'entendis la conversation sans en perdre un seul mot... —M. Baltus parlait d'envoyer au parquet le chèque falsifié...

— L'idée de l'assassinat vous vint à l'instant?

— ]N'on, monsieur.

— C'est juste... — Vous consultiez tout d'abord un de vos complices... nous en avons la preuve dans un billet écrit par vous et trouvé par un des témoins, Claude Marteau, chez Malhilde Jancelyn, votre maîtresse... — Yous lui demandiez conseil, et le compHce, sans doute, a répondu : — «Sa mort est nécessaire à notre sécurité; — qiiil meure! » — Messieurs les jurés, voici ce billet...

Le président lut à haute voix les trois lignes qui nous sont connues et dont le sens n'était que trop clair...

Fabrice essuya d'une main tremblante son front baigné de sueur.

Le crime est résolu. — poursuivit le magistrat. — Frédéric Baltus est

condamné sans appel. — Racontez-nous les détails de l'assassinat...

J'ai avoué... — balbutia le misérable. — N'est-ce donc pas suffisant?

— Parlez... il le faut.

Le meurtrier n'avait même plus d'énergie pour la résistance.

— Je partis à neuf heures du soir de Paris en chemin de fer... — répondit-il avec accablement.

— Pour Melun?

Non... pourCesson... — Je descendis... La neig-e commençait à tomber...

Je pris la route de Seineport, qui m'était famihère... — Je gagnai les rives de la Seine et je les suivis jusqu'en face de la propriété de M. Baltus...

— Yous connaissiez cette propriété?

— Depuis longtemps...

— Une fois là, vous avez traversé la rivière pour attendre votre victime? Fabrice fit un signe affirmatif.

— Comment saviez-vous que M. Baltus devait rentrer lard chez lui?...

— Quelques mots de sa conversation avec le banquier Jacques Lefebvre me l'avaient fait comprendre.

I — Yous n'êtes pas allé jusqu'au pont de Melun?

\ — Non... Je me suis servi d'un canot amarré à la berge et dont on avait

négligé de retirer les rames.

— C'est alors qu'examinant l'arme qui devait servir à consommer le meurtre, vous ivez laissé tomber sans le savoir, au fond du ranol, récusson à vos ini-

tiales qui se trouvait sur la crosse du revolver, et qui devait être retrouvé le lendemain par Claude Marteau?

— [1 paraît...

— Une fois de l'autre côté de la Seine, qu'avez-vous fait?

— Je suis allé me cacher dans un taillis qui borde le chemin de halage conduisant à la villa Baltus, et j'ai attendu...

— Vous étiez seul?...

— Seul.

— Nous reviendrons sur ce point tout à l'heure... — Continuez...

— Bientôt des pas se sont fait entendre... — M. Baltus arrivait... — Je l'ai reconnu... et...

La voix de Fabrice, déjà bien faible, s'éteignit dans son gosier.

— Et vous avez tiré sur lui tKois coups de revolver... — continua le président.

— Oui.

— Il est tombé mort ou mourant, et vous vous êtes élancé pour fouiller ses poches et le dévaliser...

— Je voulais reprendre le chèque...

— >'on pas seulement le chèque, mais les quinze mille francs comptés par M. Lefebvre à votre victime, renfermés dans son portefeuille, et dont vous connaissiez Texistence... — ajouta le magistrat. — Tout cela est vrai, sauf deux choses... — Vous n'étiez pas seul et ce n'est pas vous qui avez fait feu...

Fabrice, écrasé de fatigue et dont la prostration grandissait, se laissa tomber lourdement sur le banc des accusés.

Le président poursuivit :

— Il y a quelques mois un homme a été jugé ici et condamné! — Le portpfeuille de Frédéric Baltus, troué par des balles de revolver, ainsi que les billets

de banque qu'il contenait, se trouvaient en la possession de cet homme...

C'était le prix du sang et c'était en même temps une preuve indiscutable...

Qu'avez-vous à répondre à cela?

Cette question fit passer dans l'auditoire un frémissemient de curiosité. Fabrice ne parut pas entendre et ne répondit point.

— Vous vous taisez, — reprit le magistrat, — mais il nous est facil<^ d'expliquer ce silence... L'homme au portefeuille était votre complice ou, si vous le préférez, votre instrument... — Payé par vous, il a tué pour votre compte... — Sa culpabilité égalait la vôtre... — On a fait justice en le condamnant...

Ici se produisit un incident d'audience d'un effet colossal. L'avocat célèbre appelé par mademoiselle Baltus se leva et d'une voix calme prononça cette courte phrase ;

— Je prie monsieur le président de vouloir bienm'accorder la parole...

— Parlez, maître Saint-Laurens, — fit le magistrat. — Qu'avez-vous à dire?.

— Deux mots seulement pour la défense d'un mort dont il me sera bientôt permis de solliciter la réhabilitation. — L'homme condamné et exécuté comme étant l'assassin de Frédéric Baltus. n'était ni criminel, ni complice du crime. — En voici la preuve. — Grefrier, veuillez faire passer cette pièce à M. le président.

En même temps l'avocat parisien présentait au greffier la déclaration écrite par Paula et signée par Fabrice Leclère.

Le magistrat jeta les yeux sur cette déclaration et ne put contenir un geste de stupeur.

La foule entassée dans la salle des assises ne respirait plus.

— x4ccusé, — demanda le président au bout d'une second»', — vous savez quelle est la pièce qu'on vient de me remettre?

— Je le sais... — balbutia Fabrice.

— La signature est bien la vôtre?

— C'est la mienne.

— Ce qui est écrit est l'expression de la vérité?

— Oui, monsieur.

— Où avez-vous signé cet aveu?

Fabrice baissa la tête et se tut.

L'avocat parisien répondit à sa place :

— L'accusé a signé devant plusieurs témoins, à la villa Baltus, la nuit de son évasion, lorsqu'il venait tenter d'assassiner la sœur comme il avait déjà assassiné le frère.

En entendant ces mots la foule devint houleuse et bruvante.

— Si le silence ne se rétablit pas à l'instant, je vais faire évacuer la salle — (lit le président d'une voix sévère.

L'effet produit par cette menace fut instantané.

Les hommes se turent, les femmes retinrent leur respiration.

Jl était impossible de nier l'évidence et de s'inscrire en faux contre la déclaration de Fabrice.

Une déplorable erreur judiciaire avait été commise... — ('elte certitude s'imposait à tous h-s esprits.

Le ministère public n'en doutait désormais pas plus que le public.

— Accusé, — reprit le magistrat, — expliquez-nous comment le portefeuille et l'argent de M. Baltiis se trouvaient dans les mains du malheurrux qui, n'étant pas votre complice, a payé de sa tète le crime commis par vous...

Fabrice se leva.

— Je dirai tout... — balhulia-t-il , — toul, oui... — Condamnez-moi, î envoyez-moi à la mort, mais faites cesser ces interminables débals... — L'écha- | faud... je demande l'échafaud... Le supplice que j'endure est au-dessus de mes forces... ' \

— Il dépend de vous de labréger en parlant sans retard. ■

— L'homme exécuté était innocent... C'est moi qui lui ai donné l'argent et lo portefeuille...

— Vous le connaissiez donc?...

— Non, je ne l'ai vu qu'une fois.

— Où, et dans quelles circonstances?

— Après le meurtre je traversai de nouveau la Seine et je regagnai la route que j'avais suivie pour venir àMelun... — Dans un sentier du bois de Seineport, je rencontrai un homme qui me barrait le chemin... — Je le pris pour un voleur, je me mis en défense et je lui criai Au large!... — Je me trompais... L'homme était un pauvre diable inoffensif qui me demanda l'aumône, non pour lui, disait-il, mais pour sa femme et pour son enfant... — Estropié d'un bras et ne pouvant plus subvenir aux besoins des siens, le courage l'abandonnait, il voulait mourir... Il allait se noyer...

« Une idée me vint.

« Je songeai qu'en donnant à cet homme misérablement vêtu le portefeuille et les quinze mille et quelques cents francs qu'il contenait, j'avais quatre-vingtdix-neuf chances contre une de détourner de moi les soupçons.

« A sa première tentative pour changer un billet de banque, cet homme se ferait certainement arrêter... — On l'accuserait du crime commis à Melun et sa justification serait impossible, car personne au monde ne pourrait croire l'histoire invraisemblable qu'il raconterait...

« — Une aumône ne vous tirerait pas d'embarras, — lui dis-je, — je vous donne une fortune... — Bénissez le hasard qui vous a placé sur mon chemin...

« Je lui mis dans la main le portefeuille d'où j'avais retiré le chèque et je m'éloignai...

« Mes prévisions se justifièrent. ;. — l'homme du bois de Seineport fut arrêté à ma place, condamné à ma place, exécuté à ma place... — Vous en savez aussi long- que moi... »

Fabrice se tut.

Un frisson d'horreur et d épouvante courut dans la salle, et la parole du président ne réussit point à le réprimer.

Il était six heure^s.

La continuation de l'affaire fut remise au jour suivant, et les gendarmes reconduisirent l'accusé dans son cachot.

La question relative aux deux premiers crimes était tranchée désormais; il n'y avait plus à y revenir.

L'interrogatoire du lendemain roula sur la suppression du testament, sur l'empoisonnement commis à Auteuil, et sur l'assassinat tenté à la villa Baltus.

Fabrice répondit laconiquement à toutes les questions sans tenter une justification impossible.

On procéda immédiatement après à l'audition des témoins.

L'entrée de Paula Baltus fut saluée par un murmure unanime d'admiration. — On fut au moment d'applaudir l'énergique jeune fille quand elle dit son serment de venger son frère, et ce qu'elle avait entrepris pour découvrir le véritable assassin. — En écoutant le récit de la dernière et toute récente tentative de meurtre, les hommes furent émus et les femmes pâlirent d'épouvante.

Les détails relatifs à l'empoisonnement de Jeanne, donnés par Georges Vernier, par le professeur célèbre et par le docteur Schultz, tinrent les auditeur haletants.

Etonnerons-nous beaucoup nos lecteurs en affirmant que Claude Marteau obtint un énorme succès?

Le brave matelot suivant pas à pas le criminel dans l'ombre, rassemblant une à une les preuves qui devaient éclairer la justice, disant avec simplicité ce qu'il avait fait, imageant son récit d'expressions pittoresques et ne retenant qu'à grand peine d'innombrables Tonnerre de Brest! se concilia toutes les sympathies.

Sans le respect inspiré par la présence des magistrats, bon nombre d'enthousiastes l'auraient acclamé.

Le président le félicita de sa conduite. — Il se retira radieux.

Nous passerons volontairement sous silence d'autres dépositions peu importantes.

Le réquisitoire de l'avocat général leur succéda.

L'avocat de Fabrice prit la parole ensuite et ne la garda pas longtemps.

En présence des aveux de son client et de la répulsion soulevée par ce misérable, indigne de toute pitié, que pouvait-il dire à la cour et aux jurés?

Il se contenta de solliciter des circonstances atténuantes sans grand espoir de les obtenir.

L'étoile du barreau parisien demanda, en quelques paroles tout à la fois émues et brillantes, la réhabilitation de Pierre le condamné, puis l'audience fut suspendue et le jury se rendit dans la salle de ses délibérations.

Il en ressortit au bout d'une heure apportant un verdie affirmatif sur toutes les questions et muet sur l'existence de circonstances atténuantes.

Il ne restait à la Cour qu'à appliquer la loi.

Fabrice Leclère fut condamné à la peine de mort.

La foule accueillit par des battements de mains et des clameurs de joie le prononcé de l'arrêt.

Jeauue prit le» mains de sou mari, en lui disant avec un divin sourire :

Le misérable qu'on venait de ramener à son banc serait tombé si les g'endarmes ne l'avaient soutenu.

Il était évanoui.

Le président ajouta :

— La réhabilitation de l'innocent aura lieu dans le délai voulu, avec les formes solennelles imposées par la loi...

— Et avant ce jour, s'il plaît à Dieu, — dit Georges Yernier, — j'apporterai à la justice le vrai nom du martyr! !

LiV. 109. F- ROY. éditeur.

loy

1 Un mois s'était écoulé depuis l'audience à laquelle nous venons d'assister.

j Fabrice Leclère avait refusé de se pourvoir en cassation.

^ Georges Vernier fut avisé par le parquet, selon le désir exprimé par lui, que

; l'exécution du condamné aurait lieu deux iours plus tard.

l II se rendit aussitôt à l'hôtel du Grand-Cerf qvl se sont passées les premières

; scènes de notre récit.

\ Madame Loriol, en le voyant entrer dans la salle oii elle trônait, s'empressa

\ de quitter son comptoir et d'accueillir le jeune homme par sa plus belle révé-

! rence.

i — Soyez le bienvenu, monsieur le docteur, — lui dit-elle. — Vous savez la

\ nouvelle?...

I — Oui, chère madame...

\ — C'est pour après-demain. . . — Que de monde nous allons avoir à Melun ! . . .

1 • — Je vais, dès aujourd'hui, m'occuper des provisions...

\ — Je viens vous rappeler, chère madame, que, par suite d'une petite conven-

j lion intervenue entre nous, je suis locataire, pour le jour de l'exécution et depuis

ja veille, de l'appartement au second étage occupé, il y a six mois, par M. et

madame Delarivière, et composé des chambres n° 7 et n° 8.

— Pas de danger que je l'oublie!... — C'est comme si les notaires y avaient passé! — On m'offrirait mille écus des deux chambres que je ne vous manquerais point de parole!...

— Je vous en remercie, et je n'ignorais pas qu'on peut compter sur vous...

— Sans indiscrétion, monsieur le docteur, est-ce que c'est vous qui occuperez l'appartement?...

— C'est moi, mais je n'y serai pas seul...

— Ça vous regarde... — A propos, y aura-t-il des dames?...

— Il y en aura une, et vous la connaissez.

— Ah bah! qui donc?

— Madame Delarivière...

— Cette pauvre voyageuse qui est tombée malade ici et qui est devenue folle? — s'écria la maîtresse du Grand-Cerf.

— Elle-même...

— A-t-elle recouvré la raison?

— Pas encore, mais j'espère que le moment de sa guérison est proche...

— Allons, tant mieux! — Quand prendrez-vous possession?

— Demain, dans l'après-midi... |

— Tout sera prêt... — Dites donc, monsieur le docteur?

— Quoi, chère madame Loriol?...

— Quelle drùle de chose que la vie ! !

— A quelle propos cette réilexiou philosophique? — demanda Georges en souriant.

— A propos de ce qui se passe, ou plutôt de ce qui va se passer... — H y a six mois ce scélérat de Fabrice Leclère, qui avait l'air d'un si bon garçon, s'installait ici avec un petit jeune homme assez cocasse, et deux cocottes très jolies ma foi, pour voir couper le cou à ce pauvre malheureux de Pierre l'estropié!... Et c'est ce gredin de Fabrice Leclère qui avait assassiné M. Frédéric Battus, et c'est à lui qu'on va couper le cou dans deux jours!... Hein, quelle bascule! — Pour la mine d'un assassin, il ne l'avait point! Un gaillard qui sablait le vin de Champagne comme pas un! et très connaisseur! — J'aurais eu confiance en lui pour n'importe quoi !

— Ce qui vous prouve, chère madame Loriol, qu'il ne faut pas juger sur l'apparence !

— Ça, c'est bien vrai, monsieur le docteur.

Georges s'éloigna, et la maîtresse du Crand-Cerf v(i])v'\i sa place au comptoir en répétant :

— Quelle drôle de chose que la vie ! '

En quittant la bonne madame Loriol, Georges Yernier se rendit au bureau du télégraphe d'où il expédia une dépèche au docteur Y... \ \

Il prévenait l'illustre savant' que l'heure de l'expérience suprême, de la terrible épreuve, était proche ; il lui rappelait sa promesse, et lui demandait de venir l'éclairer sans retard de ses conseils.

Le lendemain, dans l'après-midi, le docteur V... descendit à la villa Baltus.

On n'attendait que lui pour conduire madame Delarivière à l'hôtel du Grand- Cerf qI pour l'installer dans la chambre oii, cinq mois auparavant, l'eilroyant spectacle dune tête tombant sur l'échafaud avait égaré sa raison.

Jeanne, Paula et les deux médecins, prirent place dans un landau qui les transporta en moins de cinq minutes à la place Saint-Jean,

Claude Marteau les accompagnait sur le siège.

Edmée, plus faible que jamais et à qui, en raison même de cette faiblesse, il fallait éviter toute émotion violente, restait à la villa soas la garde de xMade leine, et d'ailleurs ignorait le drame prêt à s'accomplir.

Madame Delarivière, que Georges guidait et soutenait à*- la fois, atteignit le second étage de l'hôtel et entra dans la chambre n" 7.

Après avoir franchi le seuil, la folle s'arrêta brusquement, jeta autour dclle

un long regard scrutateur où se lisait une vague surprise, puis se dirigea vers le lit d'abord et ensuite vers la fenêtre.

Là elle s'arrêta de nouveau, rêveuse et la tète penchée.

A la voir ainsi muette, immobile, on pouvait et même on devait croire qu'un mystérieux travail se faisait dans son cerveau.

Au bout d'une ou deux secondes elle releva la tète, étendit une main timide, écarta le rideau de mousseline qui cachait le vitrage, et ses yeux se fixèrent sur la place Saint-Jean.

L'aspect de cette place parut produire sur elle une impression brusque et violente.

Elle se prit à trembler de tous ses membres. — On entendit claquer ses dents. — Des gouttes de sueur mouillèrent ses tempes...

Les deux médecins, redoutant une crise, se disposaient à se rapprocher d'elle.

Ce fut inutile.

La crise redoutée ne se produisit pas.

Instantanément Jeanne redevint calme et, quittant la fenêtre, vint s'asseoir aupi es du lit avec une physionomie impassible comme de coutume.

Le docteur V... se pencha vers Georges.

— Rien n'a été changé dans cette chambre? — lui demanda-t-il à voix basse.

— Rien, maître... — répondit le jeune homme. — Aussi, vous l'avez vu, Jeanne semblait la reconnaître...

— Comme vous je l'ai constaté, et cela me semble d'un heureux augure... — Le réveil de la mémoire est presque toujours un avant-coureur du retour à la raison.

Madame Loriol dont la curiosité, nos lecteurs le savent, était l'un des péchés mignons, avait suivi ses locataires, mais par discrétion se tenait auprès de la porte.

Le docteur V... se tourna vers elle.

— Lors du premier séjour de madame Delarivière dans votre hôtel, — demanda-t-il, — cette chambre était-elle éclairée la nuit?

— Oui, monsieur.

— Gomment?

— Par une simple veilleuse.

— Vous donnerez, l'ordre s'il vous plaît, madame^ qu'elle soit éclairée ce soir de la même manière. . .

— Ce sera fait,, monsieur...

— Maintenant, je vous prie de faire servir à'^Ja malade un repas léger.., quelques cuillerées -de potage, une aile de poulet, ul- fruit...

— Bien, monsieur... — Faudra-t-il lui donner duî^vin ?

— Un verre de votre vin de Bordeaux le plus vieux et le mieux dépouillé, pas davantage... — Nous dînerons nous-mêmes ensuite...

— Dans la chambre voisine de celle-ci ?

Le docteur V... interrogea du regard Georges qui répondit :

— Non... Madame Delarivière s'endormira sans doute après son repas, et le bruit du service pourrait la réveiller... — Faites dresser notre couvert dans un de vos petits salons du rez-de-chaussée.

— C'est entendu, monsieur le docteur.

Une demi-heure plus tard Jeanne, déshabillée et couchée, s'endormait en effet d'un profond sommeil, et Rose, la jeune servante que nous connaissons, venait annoncer que le dîner attendait les convives.

Le petit salon où ils s'attablèrent était précisément celui où, la veille de l'exécution de Pierre, Malhilde Jancelyn et Fabrice Leclère avaient dîné en compagnie du joli baron Pascal de Landilly et de mademoiselle Adèle de Civrac, née Greluche.

Il y avait foule dans la ville comme ce jour-là. — L'hôtel regorgeait de monde, les bouchons de vin de Champagne sautaient joyeusement, et les fenêtres donnant sur la place Saint-Jeau se louaient à des prix insensés pour l'exécution du lendemain.

Avons-nous besoin d'affirmer que le repas de mademoiselle Battus et des deux médecins ne se prolongea guère et manqua complètement d'animation?

Vers neuf heures, le docteur V..., Georges et Paula regagnèrent le second étage.

Georges ouvrit avec précaution la porte de la chambre de Jeanne.

— Elle dort toujours... — dit-il. — Jamais sommeil ne fut plus paisible...

— Tant mieux... — répliquale professeur, — je souhaite que les bruits précurseurs de l'exécution la réveillent en sursaut... — l'effet produit n'en sera que plus grand...

Georges prit les deux mains du savant illustre et les pressa dans les siennes.

— Ah ! maître, — balbutia-t-il, — à mesure que le moment approche^ une angoisse intolérable s'empare de moi... je tremble...

— Pourquoi cette angoisse, mon enfant? Pourquoi trembler ? Que craignezvous donc?

— Je crains d'échouer dans ma tentative... — Je n'ai plus la foi... — La peur remplace la confiance... — Il me semble qu'entre le succès et nous se dressent d'invincibles obstacles que je ne prévoyais point... que je ne pressentais pas...

Le vieux savant appuya paternellement sa main sur la tète du jeune homme, en répliquant avec un sourire :

— Allons, allons, du calme, mon cher Georges!... — Ces doutes qui vous assaillent prouvent votre modestie — (une vertu rare par le temps qui court !...)

— Assurément le succès n^est point infaillible, mais jestime que nous avons tout au moins neuf bonnes chances contre une mauvaise... — Espérez donc au lieu de trembler, et gardez tout votre courage, tout votre sang-froid, toute votre énergie, pour la lutte qui va se produire peut-être au moment décisif.

— Vous avez raison, maître, je le sens bien... — Il faut de la force... — Mais, song^ez-y donc... Vous avez posé vous-même la terrible alternative... — Si le résultat n'était pas celui que nous attendons, il serait...

Georges s'interrompit.

— Il serait la mort... — acheva le docteur V...

— La mort!... — répéta le jeune homme. — Et vous voulez que je reste calme!... — Pauvre femme... Lorsque, réveillée cette nuit par le bruit qui se fera sur la place, elle quittera son lit, chaque pas qu'elle fera du côté de la fenêtre sera peut-être un pas vers la tombe...

— Vers la raison plutôt...

Le jeune médecin poursuivit :

— Pensez-y maître... — J'ai promis à tous que Jeanne vivrait et qu'elle serait guérie ! — Je l'ai promis à mademoiselle Baltus qui, en échange de cette promesse, a mis sa fortune dans mes mains!... — Je lai promis à Edmée que j'aime et qui ne survivrait pas à sa mère !... Enfin j'ai promis au tribunal de lui livrer à bref délai le véritable nom de l'innocent mort sur l'échafaud il y a cinq mois ! A tous j'aurais menti!...

' — Vous avez promis, vous tiendrez... — répliqua le docteur V... — Vous avez fait votre devoir et, je vous le répète, quand on a pour soi neuf chances sur dix on n'a pas le droit de douter!... ■ — Siirsiim corda! Georges, mon enfant! Espérez! espérez! — En mon âme et conscience, je vous l'affirme, la réussite me paraît certaine!...

Le jeune médecin serra de nouveau les mains de son vieux professeur, mais cette fois avec confiance et sans découragement.

Vers onze heures, Paula Baltus et les deux médecins se retirèrent, Jans la chambre qui communiquait avec celle de Jeanne et où, quelques mois auparavant, M. Delarivière s'était enfermé pour écrire son testament et goùtjff ensuite un peu de repos.

Ils s'installèrent, Paula sur un canapé, le docteur V... et Georges sur des sièges, non pour dormir mais pour attendre le dénouement encore inconnu du drame.

Claude Marteau avait refusé de passer lu nuit dans la chambre. — Etendu

sur iHimafelas dans le couloir, auprès de la porte, il dormait à poings fermés, certain de se réveiller au moment opportun.

Nos trois personnages, abîmés dans leurs réflexions, n'échangeaient pas une parole.

Il n'était point encore minuit et déjà, au dehors, des groupes de curieux envahissaient la place.

Le nombre de ces groupes augmenta rapidement.

Avant une heure du matin, la foule était compacte.

On entendait le vague murmure de cette foule monter dans l'espace comme un bourdonnement lugubre.

Le temps passait.

Tout à coup le bourdonnement grandit et quelques éclats de voix s'y mêlèrent.

Une lourde voiture roulait sur les pavés.

Georg-es quitta son fauteuil, se dirigea vers la fenêtre et regarda au dehors.

— C'est la charrette qui porte les bois de justice... — dit-il. Un piétinement cadencé accompagnait le bruit des roues.

— Les soldats viennent former la haie. . . — continua le jeune homme. — On va dresser l'échafaud...

Paula se leva frissonnante, et à son tour gagna la fenêtre.

Georges et le docteur V... s'approchèrent de la chambre de Jeanne et appuyèrent leur oreille contre la porte.

Au dehors envoyait se mouvoir des porteurs de torches éclairant les aides du bourreau.

Ces derniers tirai eut du fourgon les charpentes de la guillotine et les portaient au milieu delà place pour y construire le sinistre édifice.

De chaque côté les soldats formaient un cordon destiné à contenir la multitude, mais ils ne pouvaient la repousser jusqu'aux trottoirs tant l'affluence était énorme.

L'exécution de Fabrice Leclère attirait un nombre invraisemblable de curieux. — Le misérable faisait recette.

Soudain retentit un premier coup de marteau, puis un second, puis un troisième^ et les chocs multipliés se succédèrent sans interruption...

On chevillait les bois de l'échafaud.

Georg-es tressaillit.

— Jeanne vient de se réveiller, — dit-il, — et de faire un mouvement... — ■ J'entends craquer son lit...

Paula devint blanche comme une morte

— Priez, mademoiselle... — murmura Georges, — priez de toute votre âme!... Comme vous je vais demander à Dieu de seconder mon entreprise...

L'orpheline tomba sur ses deux genoux en joignant les mains.

Georges fit jouer doucement le pêne dans La serrure.

La porte s'entr'ouvrit, laissant au regard un passage de quelques millimètres

à peine.

Le jeune médecin ne s'était point trompé.

Madame Delarivière, réveillée brusquement par les coups de marteau qui retentissaient au dehors, venait de s'asseoir sur son lit.

Inquiète, agitée, elle cherchait à comprendre d'où venait le bruit insolite qui frappait son oreille...

Au bout d'une minute elle promena autour d'elle un regard empreint de terreur, et tendit son oreille vers la fenêtre.

Le fracas grandissait.

Les feux rouges des torches agitées jetaient sur les vitres des clartés vacillantes d'un aspect fantastique.

Jeanne écarta ses couvertures et, seulement vêtue d'un long peignoir de nuit, se laissa glisser au bas de sa couche.

Le parquet mal ajusté craqua sous ses pieds nus.

La folle demeura pendant quelques secondes dans un état d'immobilité complète, tendant toujours l'oreille avec un redoublement d'attention,

— Elle évoque ses souvenirs... — pensa Georges. — Elle cherche à se rapj)oler où elle a déjà entendu ce bruit...

Tout à coup les reflets intermittents cessèrent de danser sur les vitres.

Le funèbre édifice était achevé. — On venait d'éteindre les torches.

La clarté grisâtre du jour naissant remplaçait les ténèbres, et le murmure de la foule impatiente, vague d'abord et comme étouffé, devenait de plus en plus distinct.

Jeanne se dirigea vers la fenêtre.

Elle marchait d'un pas très lent. — On eût dit qu'une force mystérieuse et irrésistible la poussait.

Au moment où elle passa devantla porte entr'ouverte, Georges fut pris d'une émotion profonde. — Son front se mouilla d'une sueur glacée. — Il lui sembla que son cœur cessait de battre dans sa poitrine.

Le docteur V... s'aperçut de son trouble et lui dit tout bas :

— Du courage!...

La folle atteignit la fenêtre.

De la main droite elle souleva les rideaux de mousseline, ainsi qu'elle l'avait déjà fait dans l'après-midi du jour précédent, et elle appuya son visage contre la vitre.

Les lueurs pâles du crépuscule matinal rendaient les objets distincts.

Jeanne saisit l'espagnolette, la fit jouer machinalement, et la fenêtre tourna sur ses gonds.

Alors, penchée sur la barre d'appui que serraient ses mains crispées, le cou

Chère Édmée, — lui demanda Georges — comment vous trouvez-vous aujourd'hui? (Page 879.)

tendu en avant, les yeux fixes, la pauvre femme regarda la foule entassée d'où s'échappait une rumeur pareille à celle delà mer sur les grèves.

Bientôt le lugubre appareil devint son objectif.

A partir de cette minute, elle parut changée en statue. — Ses yeux ne quittaient plus la silhouette rouge de l'échafaud.

Ce fut court.

Une longue exclam.ation traversa l'espace, puis le silence se lit et l'on entendit d'une façon distincte des pas de chevaux et un bruit de roues.

LiV. 110. F. ROV. odileur.

Les gendarmes à cheval venaient de déboucher sur la place, escortant une voilure qui fit halte au pied de l'échafaud.

Un frisson convulsif secoua madame Delarivière de la nuque aux talons. — Ses ongles se crispèrent sur la barre d'appui. — Elle se pencha plus encore, au risque de perdre l'équilibre et d'aller se briser sur le pavé.

Georges Vernier, comprenant ce péril, entra sans bruit dans la chambre et ne s'arrêta qu'à deux pas de Jeanne qui ne soupçonnait point sa présence.

Le docteur Y... plus pâle que de coutume, mais calme en apparence, attendait sur le seuil.

Paula, toujours à genoux, continuait à prier. — De grosses larmes tombaient de ses yeux, une à une.

Claude Marteau était entré dans la première pièce et regardait i travers les vitres la hideuse machine dont le rôle allait commencer.

Alors la portière de la voiture fut ouverte. — On en vit descendre un prêtre à cheveux blancs. — (le même qui, cinq mois auparavant, avait accompagné Pierre à la mort), — puis le condamné.

Fabrice Leclère, le visage livide et décomposé, chancelait, anéanti par l'épouvante," et pouvait à peine se tenir debout.

Il fallut le prendre par les deux bras pour lui faire franchir les degrés conduisant à la plate-forme de l'échafaud.

Jeanne, médusée, ne respirait plus.

Les aides du bourreau attendaient.

Le prêtre dit tout bas à l'oreille du condamné quelques paroles de suprême encouragement, et voulut approcher de ses lèvres tremblantes l'image du Dieu fait homme, mort sur la croix pour le salut du monde.

Fabrice détourna la tête et repoussa brutalement le vieillard et le crucifix, puis, pris d'un accès de rage folle qui lui rendit ses forces, il se débattit avec des rugissements de bête fauve et des hurlements de possédé, et voulut s'élancer du haut de la plate-forme dans l'espace resté libre au pied de l'échafaud.

Ce fut un spectacle effrayant mais qui ne dura qu'un instant.

Les aides du bourreau saisirent et maîtrisèrent l'assassin de Frédéric Caltus, et le bouclèrent sur la planche qu'ils firent basculer...

L'exécuteur des hautes œuvres toucha le ressort.

Le couperet descendit comme un éclair...

La tête tomba...

A cette minute précise madame Delarivière poussa un cri aigu, strident, effroyable, qui domina les mille clameurs de la foule, puis la pauvre femme, lâchant la barre d'appui sur laquelle ses ongles venaient de se briser, battit l'air de ses mains défaillantes, fit deux pas en arrière et tomba sans connaissance dans les bras de Georges et du docteur V... qui la soulevèrent et la portèrent jusqu'à son lit, où ils retendirent.

Paula Baltus, haletante, s'élança dans la chambre et s'arrêta, n'osant

interroger. |

Claude Marteau la suivait. |

\ — Maître, — demanda Georges, tremblant do tout son corps. — Est-elle \

l vivante ou morte? f

Le docteur Y... ne répondit pas tout de suite. \

XYIII I

Georges répéta sa question d'une voix à peine distincte. \

Le savant illustre appuya l'une de ses mains sur le cœur de Jeanne ',

et le sentit battre. 5

— Elle est vivante... — murmura-t-il, puis il ajouta, en tirant une lancette l

de la trousse qui ne le quittait jamais : — Une cuvette et des bandes... vite! |

Deux secondes plus tard il piquait la veine du bras gauche de madame Delarivière.

Le sang jaillit avec abondance, et le vieux professeur poussa un soupir de soulagement.

Il banda la saignée et fixa la lig-ature.

Madame Delarivière ouvrit les yeux pour la seconde fois, se souleva à demi, promena autour d'elle un regard qui n'avait rien d'égaré et remua les lèvres, mais aucun son ne s'en échappa, sa tête retomba sur l'oreiller et elle parut

Jeanne ouvrit lentement les yeux, mais les referma presque aussitôt. |

Le sang- coulait toujours. '

— Cela suffit... — dit le docteur V... j Georges n'attendait que ce mot.

l s'évanouir de nouveau. \

j — La potion... — commanda le docteur V... i

< Georges lui tendit une petite fiole et lui présenta en même temps une cuiller ■

qui se trouvait sur la table de nuit. ; ^

Le savant médecin versa dans cette cuiller une dose du liquide que contenais i

la fiole, et avec l'aide de Georges il fit absorber cette dose à la malade. ::

— Maintenant, — ajouta-t-il, — attendons... — d'ici à un quart d'heure le |

grand problème sera résolu... \

Paula lialtus se laissa retomber à genoux au pied du lit, et de nouveau se ' |

mit à prier... i j

Claude Marteau, debout auprès de la fenêtre qu'il avait refermée, essuyait i !

les larmes que l'émotion et l'attendrissement faisaient couler sur son honnête \ \

et rude visage... ! 1

Les deux médecins se tenaient immobiles et anxieux au chevet de madaniH Delarivière.

Gcori;es était d'une pâleur mortelle. — Une angoisse terrible le dévorait.

Dix minutes s'écoulèrent.

Un silence de mort régnait dans la chambre, interrompu seulement par le faible bruit des respirations haletantes.

Cinq minutes passèrent encore.

Le docteur V... avait pris la main de Jeanne.

Tout à coup il sentit cette main tressaillir dans les siennes, et il tressaillit lui-même.

Le phénomène si longuement attendu, si ardemment espéré, se produirait-il?

Madame Delarivière étira ses membres comme quelqu'un qui s'éveille, passa sa main sur ses yeux et s'assit sur son séant.

Ses paupières se soulevèrent. — Ses prunelles d'un bleu si doux se fixèrent sur Georges Vernier penché vers elle.

Elle lui fit un petit signe de tête et lui dit :

— Vous voilà, docteur, vous serez content de votre malade ce matin... — Je vais tout à fait bien*et vous me permettrez, j'en suis sûre, de quitter Melun aujourd'hui... — J'ai si grande hâte de voir ma fille...

Georges ne répondit pas; — les larmes de joie l'étouffaient.

Son but était atteint. — Madame Delarivière le reconnaissaii. — Les cii;q mois de folie avaient passé pour elle comme un rêve. — Elle se croyait arrivée la veille à Melun...

Hélas ! à la joie du jeune homme une pensée amère se mêlait...

Jeanne allait demander son mari...

Que lui répondre et comment supporterait-elle le coup terrible qu'il faudrait lui porter?

En ce moment la porte s'ouvrit.

{ji\ homme en costume de voyage parut, s'arrêta sur le seuil puis, traversant la chambre d'un bond, vint tomber à genoux au chevet du lit.

Georges et Paula ne parvinrent qu'à g-rand'peine à comprimer le cri de stupeur prêt à s'échapper de leurs lèvres...

Dieu venait-il de faire un miracle comme au temps de la fille de Jaïre?

L'homme qui venait d'entrer était M. Delarivière dont Fabrice avait annoncé la mort !

Jeanne prit les mains de son mari, en lui disant avec un divin sourire :

— C'est toi, Maurice... Je t'attendais... J'ai dormi longtemps... J'ai dormi, d'un bon sommeil... Je suis guérie, et nous pouvons partir... N'est-ce pas, docteur?

— Oui, madame... — balbutia Georges, — mais il faut prendre d'abord cette cuillerée de potion qui vous rendra toute votre force...

Jeanne obéit puis, posant sa tète sur l'oreiller, s'endormit de nouveau en souriant toujours.

M. Delarivière entraîna dans la chambre voisine les spectateurs de cette scène émouvante.

— Elle est sauvée, n'est-ce pas? — demanda-t-il. — Elle est sauvée, ma Jeanne?... Elle a recouvré la raison?

— Oui, monsieur, — répondit Georges, — oui, grùce au ciel et grâce ù mon illustre maître, le docteur Y..., que je vous présente...

— C'est vous qui avez tout fait, mon enfant, avec l'aide de Dieu... — répliqua le vieux savant.

— Ah I — s'écria M. Delarivière, — soyez béni! Comment me sera-l-il permis de vous prouver dignement ma reconnaissance iniinie ?

Comment?...

Georges le savait bien et son cœur battit d'espérance.

— Monsieur, — balbutia-t-il, — la stupeur de mademoiselle Baltus et la mienne vous ont frappé sans douie... Vous allez en connaître la cause... — Nous ne pouvions ni vous attendre, ni vous espérer... — Votre présence me semble un prodige...

— Vous m'avez cru mort, n'est-ce pas? — demanda Maurice.

— Nous avons eu sous les yeux votre acte mortuaire

— Vous parliez de prodige... C'en est un que je sois vivant... — J'ai été jeté à la mer, agonisant, pendant une tempête, avec un coup de couteau dans la poitrine...

— Fabrice Leclère... — murmura Georges.

M. Delarivière baissa douloureusement la tête, et poursuivit après un silence

— Le contact de l'eau glaciale arrêta, paraît-il, le sang qui jaillissait de ma blessure profonde. — Je m'étais cramponné machinalement à une épave qui flottait dans le sillage du navire ; je perdis connaissance, mais sans lâcher l'épave que pressaient mes bras raidis... — Au point du jour une forme humaine, flottant au gré des flots, attira l'attention du timonier d'un paquebot qui faisait route vers l'Angleterre. — On mit une chaloupe à la mer. — On me recueillit... on me soigna, quoique mon samt parût impossible. — Je délirais quand je repris mes sens et l'on ne put tirer de moi une parole raisonnable... — La traversée s'acheva. — Je vivais encore. — On me mit à l'hôpital de Douvres oîi ma guérisou inespérée fit des progrès rapides. — le médecin en chef m'affirma que, sans le coup de couteau équivalant à une saignée colossale et dégageant la poitrine, j'étais un homme perdu. — Mon assassin m'avait sauvé! î — Ma force revenait, mais j'étais sans vêtements, sans ressource... — La charité de ce même médecin me donna les moyens de gagner Londres, où fun de mes corespondants me remit de l'argent... — De là, j'écrivis au docteur Piittner pour l'aviser do mon prochain retour...

— Au docteur Rittner! — s'écria Georges. — "Voilà donc pourquoi nous I sommes restés sans nouvelles... — Mon prédécesseur a quitté la France... i — Je l'ai su depuis... — reprit M. Delarivière. — Je gagnai Dieppe... — Un

journal tombé sous mes yeux m'apprit les crimes et la condamnation du misérable que j'aimais... — Ce fut un coup terrible... — Je compris alors que \ j'avais été, moi aussi, sa victime... — Arrivé à Paris hier soir, très-tard, je me rendis à Auteuil... — Votre suppléant me raconta ce qui ce passait et me dit que vous étiez à Melun, à la villa Baltus... — Je partis ce matin par le premier train et je courus chez mademoiselle Paula... — On m'envoya ici... — Vous savez tout maintenant... — Edmée est souffrante, m'a-t-on dit... — J'ai craint de lui

causer une émotion funeste en me montrant àTimproviste... — Parlez-moi d'elle, j docteur... — Sa vie n'est point en danger?... Je n'ai point à trembler pour ma i fille chérie, n'est-ce pas?... |

— Nous la sauverons ! . . . — répondit Geoges. — Nous la sauverons, monsieur, je vous le jurel... — Mon illustre maître et moi, nous allons nous consacrer tout à elle désormais...

— Maître, — demanda Paula au vieux savant, — notre tâche n'est point ; achevée... — Quand interrogerez-vous madame Delarivière?... <

— Bientôt, mademoiselle, je vous le promets...

— Sera-ce aujourd'hui?... sera-ce demain?... \

— Ni aujourd'hui, ni demain, mademoiselle... il faut attendre...

— Pourquoi ?

— En ravivant trop vite des souvenirs funestes, nous risquerions d'ébranler de nouveau la raison dont latlamme, un moment obscurcie, vient de se raviver...

— C'est vrai, — murmura l'orpheline, — il faut alttMidre, je le comprends.. .

l Nous avons dû constater à plus d'une reprise qu'aucune amélioration ne se

\ produisait dans l'état d'Edmée, malgré les soins tendres et contiuuels dont

Georges Yernier l'entourait.

I Personne n'ignore combien est grande l'influence du moral sur le physique . —

j Le chagrin est un agent tout-puissant de l'anémie. — Or, Edmée ne parlait'plus

I de son père et ne demandait plus si son retour serait prochain.

i Elle sentait bien qu'on lui cachait un douloureux secret, — elle se croyait

j sûre de la mort de M. Delarivière, et sa tristesse profonde grandissait chaque

l jour...

j XIX

i Une heure après les scènes dramatiques et profondément émouvantes dont

\ l'hôtel du Grand-Cerf venait d'être le théâtre, Georges se rendait à la villa Baltus

I en compagnie du docteur V... et, laissant au salon l'illustre savant, montait seul \

à l'appartement de mademoiselle Delarivière. i

{ La jeune fille à demi couchée sur une chaise longue auprès d'une fenêtre '>

; ouverte à deux battants, était plus pâle encore et plus abattue que de cou- l

\ tume. I

] Georges fut effrayé de sa prostration manifeste. \

: . Edmée l'accueillit avec un sourire mélancolique et lui tendit sa petite main \

\ blanche comme l'ivoire et singulièrement amaigrie. \

j Nous répétons à nos lecteurs qu'on avait eu soin de cacher à la douce malade ^

{ la condamnation de Fabrice Leclère. \

I Eu conséquence elle ne soupçonnait pas que sa mère eût été conduite la \

I veille au soir à Melun pour assister à l'exécution de l'assassin. J I — Chère Edmée, — lui demanda Georges, — comment vous trouvez-vous auiourd'hui?

< T oc ...

I — Je ne soutire pas, mon ami, mais je suis très-faible... C'est à peine si j'ai

• pu marcher de mon lit à ce fauteuil... Il me semble que ma vie s'en va... et ;

cependant je suis bien jeune pour mourir... et cependant je voudrais vivre... |

Mourir ! — répéta Georges avec un frisson. — Est-ce qu'on meurt quand on \

aime? — Est-ce qu'on meurt quand on est aimée? — Je vous promets une gué- 1

rison prochaine et un long- avenir de bonheur... >

Edmée eut un nouveau et triste sourire. \

— J'ai cru au bonheur et à l'avenir... — balbutia-t-elle. — Votre science et \ votre amour ont été impuissants pour me sauver... Qui donc me sauverait? — < J'ai eu trop de chagrins, voyez-vous; j'ai subi trop de secousses... — L'ing-ué- ! rissable folie de ma mère m'a porté le premier coup, et depuis longtemps déjà I j'ai deviné ce qu'on me cache... Votre silence hélas! m'a tout appris... Mon | père est mort... Aussi mes forces sont à bout... |

— Edmée, — reprit Georges vivement, — les fleurs courbées par la tem- ^ pête se redressent sous un rayon de soleil ! (

— C'est vrai, mais oh est-il ce rayon de soleil? l

— Je vous l'apporte peut-être. ;

— Vous dites cela pour me ranimer... |

— Chère Edmée, — continua le médecin, — faites appel à tout ce qui vous 1 reste d'énergie... Vous allez en avoir besoin. — J'ai des nouvelles à vous > apprendre. î

— Des nouvelles heureuses? j

— Oui, bien heureuses. ', La jeune fille se souleva.

Un faillie nuage rose vint colorer ses joues. — Ses yeux étincelèrent, |

— Parlez, alors! — dit-elle, — parlez vite!... j

— Je l'ose à peine.,.

— Ne craignez rien... Je serai vaillante, je vous le promets... — D'ailleurs la joie ne fait jamais de mal... Il s'agit de ma mère, n'est-ce pas?

— Oui... — Une suprême épreuve, sur laquelle le docteur V... et moi nous comptions beaucoup, a clé tentée ce matin...

Edmée ne respirait plus.

— Eh bien? — fit-elle d'une voix à peine distincte.

— Eh! bien, l'épreuve a réussi...

— Ma mère recouvrera la raison?...

— Le phénomène est accompli... madame Delarivière est guérie...

— Vous me le jurez ?

— Je vous le jure!...

Edmée joignit les mains.

— Soutenez-moi... — balbutia-t-elle. — C'est à genoux que je dois, que je veux remercier le Dieu bon qui vient de faire un miracle...

— Attendez... — continua Georges. — Vos actions de grâces vont avoir un double motif. .. — Votre père...

Il s'interrompit.

— Vivant? — cria la jeune fille.

— Vivant... — répétale médecin.

— Il a écrit?

— Oui...

— 11 va revenir.

— Oui...

— Il est en route?...

— Mieux que cela... — Il est en France.?.'

— Au Havre, peut-être...

— Plus près...

— A Paris?...

— Plus près encore... — Il est à Melun, et vous le verrez dans une heure... Edmée poussa un cri, tandis que le rayonnement d'une joie surliuniaine

illuminait son visage...

Elle voulut se lever mais, brisée par l'émotion, elle retomba en arrière sur sa chaise longue et perdit connaissance.

Georges, un peu inquiet, appela le docteur V... à son aide.

Le vieux savant se hâta d'accourir.

— Vous lui avez appris ce qui s'est passé? — demanda-t-il.

— Oui, cher maître...

— Alors cette s\'ncopo est la chose du monde la plus naturelb' et n'a rien d'alarmant... — Nous allons rappeler celle enfant à elle-même... — Je lui ferai subir ensuite un rapide examen, et je vous dirai ce que je pense de son état...

Cinq minutes plus tard Edmée rouvrait les yeux.

Le père et la fille étaient dans les bras l'an de l'autre. (Page 8S2.)

— Ai-jo rêvé'?... — balbutia-t-elle.

• — Non... — répondit le vieux professeur.

— Ainsi, tout est vrai? Ma mère n'est plus folle et je vais voir mon père?...

— Oui, chère enfant, tout est vrai; mais, si vous n'ètespas absolument calme, nous serons forcés, dans votre intérêt même, de retarder l'entrevue jusqu'à demain...

— Oh ! je suis calme, monsieur, je suis calme, — dit vivement la jeune fille.

— Eh bien! prouvez-le moi en répondant ù quelques questions que je dois

LlV. Itl. f- KU\. eiliu ur.

IJl

vous adicsscr... J'ai promis à Georges de vous rendre en quinze jours toutes vos forces et je veux être à même de tenir ma parole.

Après un rapide interrogatoire l'illustre professeur dit à lajeune fille :

— Je suis content de vous, chère enfant, tout ira bien...

Et il emmena son élève dans la pièce voisine où il entama l'entretien par ces

mots :

Savez-vous, moucher Georges, qu'il devrait être interdit à un médecin, si

grand que soit d'ailleurs son mérite, de soigner celle qu'il aime...

— Pourquoi cela maître?

Parce que, dans ce cas, l'esprit du médecin n'a ni la lucidité, ni le désin

léressement nécessaire... — L'amour aveuglant la science, on hésite on tâtonne, on ne fait rien qui vaille... — Nous en avons en ce moment la preuve sous les yeux... — Vous, si clairvoyant d'habitude, vous n'avez pas vu clair dans l'état de votre fiancée, et vous êtes en ce moment hors d'état d'établir un diagnostic certain... — Vous redoutiez, m'aviez-vous dit, une affection du cœur qui vous semblait indiquée parla fréquence du pouls, les palpitations, etc. — Rien de semblable n'est à craindre... — Nous sommes en présence d'une anémie causée par les émotions et les chagrins ; les globules rouges manquent dans le sang appauvri... — 11 s'agit de les reconstituer promptement et complètement...

— Nous triompherons du mal?

— Sans aucun doute, et cela par un traitement aussi simple qu'infaillible... — le fer, vous le savez comme moi, est l'un des modificateurs les plus puissants de la sanguinification ou hématose, puisqu'il augmente le nombre des globules rouges du sang... — employons le fer, non le premier venu, mais le {ç:y purifié, à l'état d'oxide concentré, c'est-à-dire uni simplement à l'oxygène et à l'eau, à r exclusion de tout acide, le fer dialyse Bravais, en un mot ; — il est sans rival et fait des miracles... (1).

Madeleine, la vieille servante de Georges, interrompit la conversation des deux médecins en entrant dans la chambre.

— M. Delarivière vient d'arriver à la villa... — dit-elle. — Il demande à voir mademoiselle Edmée...

— Cher maitre, — fit Georges, — une entrevue immédiate vous semble-t-elle dangereuse?

— En aucune façon... — D'ailleurs nous serons là...

Deux minutes plus tard^, le père et la fille étaient dans les bras l'un de l'autre.

Madame Delarivière, une semaine environ après le jour oij elle avait recou-

1. Ceci est le payement d'une dette de reconnaissance. — L'auteur du Médecin des Fol/es voyait sa santé compromise par vingt années d'uQ travail sans relâche. — Le fer dialyse Bravais lui a rendu une vilulilé nouvelle.

vré la raison, était assise à l'ombre d'un tilleul séculaire dans le jardin de la

villa de j\euilly-Saiut-James où, dans le cours de ce long- récit, nous avons si i

souvent conduit nos lecteurs. |

Fox, le grand lévrier, guéri de sa blessure, appuyait sa tète intelligente sur \

les genoux de celle qui lui devait la vie. i

Elle av^it auprès d'elle Edmée, — dont la convalescence faisait des progrès ;

rapides el'pou^' ^^^^^i dire miraculeux, grâce au traitement ordonné par le doc- |

leur V... — Maurice JDelarivière, Paula Baltus et Georges Yernier. [

Ce dernier était ofliciellement le fiancé d'Edmée. • I

L'ex-banquier millionnaire avait été heureux d'accorder la main de sa fille à |

l'homme loyal et distingué, plein de cœur et de dévouement, auquel Jeanne ; devait la raison.

Disons en passant que Maurice Delarivière devfiit épouser sans bruit, |

quelques jours plus tard, la chère et digne compagne de toute son existence. — i

Les publications légales venaient d'avoir lieu... I

En recouvrant la raison Jeanne avait retrouvé la mémoire, du moins en grande partie, mais elle ne parlait pas du passé. \ Georges n'avait point osé la questionner encore^ malgré la légitime impa-

I tience de Paula Baltus. — 11 voulait laisser à soif»dsprit le temps de reprendre

un inébranlable équilibre. ' g*

\ Jeanne ayant un jour demandé ce qu'était devenu Fabrice Leclère, le neveu

I de son mari, on lui avait répondu par un mensonge adroit, afin de lui cacher, i momentanément du moins, la hideuse vérité.

Une telle situation ne pouvait se prolonger longtemps. \ Madame Delarivière, au moment où nous venons de la rejoindre, gardait le

I silence depuis quelques minutes et semblait absorbée dans une rêverie profonde.

Georges s'en étonnait, s'en inquiétait presque, et se posait cette question :

— Que se passe-t-il dans cette àme?

Jeanne tout à coup releva la tête et promena son doux regard sur ceux qui

l'entouraient.

— Mes enfants, mes amis, — dit-elle ensuite, — depuis huit jours que je pense, que je vois, que j'écoute, que j'observe, et que j'interroge mes souvenirs, vous cherchez à garder votre secret, comme moi-même je garde le mien... — Espérez-vous me cacher que j'ai été folle? — Je ne le sais que trop, et cette fohe a laissé dans ma mémoire des lacunes que je dois combler... — Dans lin-

Lérôt même de mon repos, apprenez-moi tout, car je peux tout ciilcndre... — Jo voudrais vous interroger... Me répondrez-vous sinbèremenl?...

— 'Ah! madame, je vous le promets! — s'écria Georges en échangeant avec Paula un regard qui signifiait : — Enfin nous touchons au but...

Jeanne reprit :

— Pendant que ma raison était égarée, un homme, à plusieurs reprises, a tenté de m'empoisonner, n'est-ce pas?

— Oui, madame...

— Cet homme était aussi ]e meurtrier du frère de Paula?

— C'est vrai, madame...

— lia tenté d'assassiner Paula elle-même dans la villa Ikiltus où, me prenant pour elle, il a levé le couteau sur moi?

— C'est toujours vrai.

— Cet homme enfin a expié ses crimes, il y a huit jours, sur l'échafaud de Melun...

— Oui. madame, — répliqua Georges, — et cette exécution m'a permis de rallumer dans votre esprit îa flamme un moment obscurcie... — Vu spectacle sanglanl avait tué votre raison... un spectacle pareil l'a ressuscitéc...

— Oui... oui... je me souviens... — murmura Jeanne d'une voix agitée, — j'ai vu comme la première fois, la foule houleuse inondant la grande place... j'ai vu le lugubre appareil... la voiture... le prêtre... le condamné... mais de ce condamné... du dernier... l'ai oublié le visaire et i'icnore le nom... — Comment s'appel ait-il, cet homme?

— Vous voulez le savoir, -rtiadame?

— Je le veux... »

— Il s'appelait Fabrice Leclère...

Jeanne poussa un faible cri et cacha son visage dans ses mains en balbutiant :

— Justice de Dieu I

Puis, au bout de quelques secondes, elle reprit :

— Mais l'autre! Celui d'il y a cinq mois?. Comment avait-il mérité la mort?

— Eh! madame, il ne la méritait pas! — Cet innocent, ce martyr, payait de sa tête le crime de Fabrice Leclère... — On réhabilitera sa mémoire, mais, hélas! on ne j)eut lui rendre la vie!

— Ah! — s'écria madame Delarivière avec exaltation. — Je savais bien, moi, qu'il n'était pas coupable... qu'il ne pouvait pas fêtre!... Je le savais! J'en étais sûre!

— Vous le connaissiez donc? — demandèrent à la fois Georges et Paula.

— Si je le connaissais?? — ré[>liqua Jeanne. — Croyez-vous que la vue d'un misérable inconnu montant sur l'échafaud m'aurait frappée au point d'égarer ma raison?... — Je le connaissais, ce martyr, je l'aimais de toute mon âme et,

au moment où sa voix prête à s'éteindre criait à la foule : — Je meurs innoccntl mon cœur, brisé dans ma poitrine, répétait : — // es,t innocent!... — Ce juste s'appelait Pierre Tallandier!... C'était mon frère! !

— Son frère! — murmurèrent avec une stupeur facile à comprendre les auditeurs de cette scène.

Au moment où Jeanne prononçait le nom du condamné, Claude Marteau, son béret de matelot à la main, s'approchait du groupe pour demander un ordre à M. Delarivière.

Il entendit ce nom, chancela sur ses robustes jambes et s'écria d'une voix étranglée par l'émotion :

— Pierre Tallandier !... — Tonnerre de Brest, ah! le bon Dieu fait bien ce qu'il fait! ! — Puis, s'adressant à Jeanne, il poursuivit. — N'est-ce pas, madame, que je n'ai point la berlue? — N'est-ce pas que vous avez bien dit tallandier?...

— Oui, mon ami, mon nom de famille.

— Et votre frère avait une femme et un enfant?...

— Oui, un enfant, un petit garçon qui peut avoir aujourd'hui dix ans. \ — Mais c'est cela, tonnerre de Brest!... — C'est bien cela!... — reprit

Claude les yeux étincelants de joie.

\ — Parlez vite, mon ami... — fit Georges. — Cette femme et cet enfant, les

\ connaissez-vous?...

\ — Mille millions de caronades, je le crois bien que je les connais, à preuve

I que le petit, — un amour de gamin! — était ici avec moi comme mousse... — J'avais pour mousse le propre neveu de la bourgeoise! Tonnerre de Brest, c'était d'un acabit soigné!... — Quant à la mère, la crème des femmes!

I — Claude, où sont ces braves gens? — demanda le jeune médecin.

— A Charenton-le-Pont, monsieur le docteur. I — Aujourd'hui même nous irons à Charenton... Vous me conduirez chez I madame Tallandier.

j — Avec plaisir!... C'est ça qui me botte!

— Mais êtes-vous certain de ne pas vous tromper? \ — Je le crois du moins, monsieur Georges, rapport à certaines choses que

le petit Pierre m'a racontées un jour en causant. — Ah! le gentil moucheron, et \ intelligent! un bijou, quoi!...

— Que vous a-t-il raconté?

I — Que son père, sans travail en France et parti à l'étranger pour chercher j \ de l'ouvrage, avait été quasiment estropié; que revenu au pays pendant que sa

ménagère était à l'hôpital, on ne l'avait plus revu... et finalement qu'on ne savait \ l pas s'il était mort ou vivant...

— Pauvre frère ! — murmura Jeanne en étouffant des sanglots. — Nous nous ; I étions perdus de vue... — Des raisons que vous devinez nous séparaient... — l ; Le hasard seul me fit rencontrer ma belle-sa'ur il y a neuf ans, dans un de !

mes voyages à Paris; je l'avais connue jeune fille, et j'appris par elle que Pierre avait un fils... — Pauvre frère !...

— Du moins, madame, — reprit Georges, — vous retrouvez sa veuve et son enfant, et vous allez leur donner le bonheur qu'ils ne connaissaient plus depuis bien longtemps!... — Allons, mon brave Claude, en route !...

— Ne faites-vous point atteler? — demanda M. Delarivière.

— Ce serait trop long! — Une voiture de place nous conduira bon train au chemin de fer de Lyon, et je sais le moyen de donner des jambes au cheval!

Puis Georges, sans même échanger son chapeau de paille contre une autre coiffure, partit avec Claude Marteau.

Un peu avant trois heures ils quittaient le train à Gharenton.

— Vous savez le chemin? — demanda le docteur...

— Oui, monsieur Georges... — Nous serons rendus dans dix minutes.

— Madame Tallandier? — fit Claude en s'adressant à la concierge qui l'avait déjà vu plus d'une fois.

— Elle vient de rentrer avec son fils... — 11 est gentil comme tout habillé en matelot, le petit... — Vous n'avez qu'à monter...

L'ex-Bordeplat, suivi de Georges, escalada les étages et frappa vigoureusement à la porte.

Ce fut petit Pierre qui vint ouvrir.

Il poussa une exclamation de joie en voyant Claude, lui sauta au cou, l'embrassa dix fois de suite et cria :

— Maman, c'est le patron...

Madame Tallandier se montra aussitôt.

— Bonjour, monsieur Claude... — dit-elle. — J'espère que vous allez bien...

— Ah! quant à ça, oui! grand merci! — Madame, ce monsieur que je vous amène est le docteur Georges Vernier... — Un homme comme il n'y en a pas beaucoup...

— Qu'il soit le bienvenu... — Entrez donc, monsieur, et asseyez-vous... — Peut-être que vous venez chercher petit Pierre ?

— Il y a un peu de ça, et il y a beaucoup d'un autre motif... — Il s'agit de quelque chose de très important... de quelque chose d'énorme...

— Eh! mon Dieu, monsieur Claude, de quoi donc est-il question?

— Vous allez le savoir, mais c'est M. Georges qui vous expliquera tout ça, car je me connais, moi, je m'embrouillerais dans les feux de file delà conversation, attendu quel'afiaire est compliquée...

Tandis que s'échangeaient ces paroles, madame Tallandier, assise en face du jeune médecin, le regardait avec attention et cherchait dans sa mémoire à quelle époque et en quel endroit cette tête intelligente et fine s'était déjà trouvée sous ses yeux.

— Excusez-moi, monsieur, — dit-elle, — il me semble que je vous ai vu

quelque part... je suis même presque certaine de ne pas me tromper, mais je ne sais pas où...

— Moi aussi, madame je vous ai vue... — répliqua Georges, — mais ma mémoire, qui me rappelle vos traits, est infidèle pour le reste comme la vôtre.

— Oh! moi, je le sais... — interrompit sans façon petit Pierre. — Ce monsieur était en voiture, avec deux dames, sur la route qui longe la Seine, près de la porte du bois de Boulogne du côté de Neuilly...

— Je me souviens, — dit Georges après avoir écouté l'enfant avec attention, — l'une des deux dames que j'accompagnais a manifesté le désir de vous voir vous approcher d'elle...

— Et vous nous avez expliqué qu'elle était folle... — répliqua petit Pierre.

— Elle l'était en effet, mon enfant, mais à cette heure elle a recouvré la raison.

— Ah! — s'écria madame Tallandier, — tant mieux!... — Je suis heureuse de ce que vous nous apprenez-là, monsieur. — Cette pauvre dame m'inspirait un profond intérêt...

— Pourquoi donc? — demanda le futur mari d'Edmée. — Est-ce que vous la connaissiez?

— Elle ressemblait d'une façon frappante à une personne de ma famille, — répondit madame Tallandier,

— De votre famille?... — répéta Georges.

— Oui, monsieur... la sœur de mon mari...

Le jeune médecin lança à Claude Marteau un regard expressif. Madame Tallandier continua :

— Mais ce ne pouvait être elle...

— Pourquoi donc ?. . .

— La personne de qui je parle est à l'étranger... bien loin... Elle a quitté la France pour toujours...

Qui l'empêchait d'y reveni

— Elle n'était pas libre... — Il eût fallu pour cela que son mari, lui aussi, quittât l'xVmérique, et ses affaires le retenaient à New-York.

Le doute cessait d'être possible.

Le nom que madame Tallandier venait de prononcer prouvait jusqu'à l'évidence que Pierre, le condamné de Melun, était le frère de Jeanne.

Mais il restait à savoir pourquoi cet infortuné avait demandé l'aumône, la nuit, dans le bois de Seine port, à Fabrice Leclère, et pourquoi, après son arrestation, il avait refusé obstinément de faire connaître son identité.

— Vous avez raison, madame, — reprit Georg-es, — vous pouviez en eiTet être dupe d'une ressemblance; mais nous nous écartons en ce moment du motif de ma visite... — Il importe d"y revenir, et je vous prie de m'autoriser à vous adresser quelques questions... |

— Je vous y autorise de yrand cœur... \

— Ces questions seront d'une nature délicate, — poursuivit le jeune méde- |

cin, — et je voudrais vous voir hien convaincue qu'elles n'ont d'autre Lut que < de vous rendre un peu du bonheur perdu par vous depuis si longtemps... j

— Je le crois, monsieur... Vous semblez bon, et vous êtes venu avec M. Claude qui est un ami dévoué pour l'enfant et pour moi... Questionnez-moi donc et je vous répondrai sincèrement...

— Même devant votre fils : |

— Mais, sans doute... — Je n'ai rien à cacher...

— Oui, monsieur, — dit petil Pierre en embrassant madame Tallandier, — et si l'une de vos questions devait faire du chagrin à maman, je serais là pour la consoler.

— Bien répondu ! — s'écria Georges avec émotion. — Tu es un brave enfant, et ton amour pour ta mère te portera bonheur I

— J'attends, monsieur... — fit la belle-sœur de Jeanne.

— D'abord, et avant tout, madame, êtes-vous veuve?... Madame Tallandier tressaillit.

Georges la vit pâlir.

— Je crois l'être... — balbutia-t-elle.

— Vous n'en êtes pas sûre?...

— rson, monsieur... — C'est une triste histoire que la mienne... — étrange et triste, — je ne sais pas, à l'heure où je vous parle, si mon fils est orphelin...

— Elle ignore le drame de Melun, — pensa Georges; puis il ajouta tout haut : — Comment cela se fait-il?

— Après la guerre tout allait mal... — répondit madame Tallandier. — Mon mari, conducteur de travaux de son état, n'avait plus assez d'ouvrage pour gagner sa vie et la nôtre... — Les chantiers étaient fermés, les carrières des environs de Paris demeuraient closes, et les rares journées qu'il trouvait moyen de faire à droite et à gauche lui étaient pavées cinq ou six francs au lieu Je neuf ou dix... — Comment manger à trois, là-dessus? — Le pain manquait souvent.. — L'n soir Pierre rentca, l'air moins sombre que de coutume... — Je lui demp'.idai si les choses allaient un peu mieux... — Il me répondit qu'on venait de lui faire une proposition qui nous tirerait d'embarras pour le moment... — Un architecte de sa connaissance était chargé par un ami exploitant des carrières à l'étranger de lui envoyer un bon conducteur, un homme sur... — Il y avait quinze francs à gagner par jour, voyjge payé, et des gratifications de temps en temps...

Jeanne poussa un cri en tendant les hras à sa belle-sœur qui venait d"entrer, et qui s'y laissa tomber

en pleurant. (Page 803.)

« — Tu acceptes ? -r- lui demandai-je.

« — Oui, — répondit-il, — je resterai là-bas jusqu'à ce que ça marche moins mal à Paris, et je serai sûr, en revenant, de trouver à la maison une somme assez ronde...

<' — Je ne le suivrai donc pas? — m'écriai-je.

« — Non, car les frais mangeraient les bénéfices... — Seul, je vivrai presque avec rieii et je pourrai, sans me priver beaucoup, t'envoyer trois cents francs par mois.

Liv. 112 r. ROY, éditi

« Il avait raison, monsieur. — Pendant le siège de Paris nous avions \ dépensé jusqu'au dernier sou toutes nos économies. — Cette ofl're était une for- ' tune. I

« Pierre partit. ^

— Pour la Suisse... — interrompit^Georj^es. \ Madame ïallandier le regarda d'un air surpris et répli([ua : \

— Oui. monsieur... mais comment le savez-vous? ;

— Je vous expliquerai cela... Votre mari devint conducteur de travaux à Millerie.

— Et, — reprit la pauvre femme, — pendant trois mois, il m'envoya trois cents francs par mois comme il l'avait promis.

<( Le quatrième mois, au lieu d'argent, je reçus une lettre écrite sous sa dictée et dans laquelle il m'annonçait qu'il venait d'être p]-is sous un éboulement, qu'il était pour toujours sans doute estropié du bras droit, et qu'on le soignait dans, un hôpital.

(( Je lui expédiai tout de suite deux cents francs alin que rien ne lui manquât pendant sa convalescence, et j'aurais voulu partir atin d'aller le rejoindre, mais le petit était malade et je ne pouvais le faire voyager sans danger pour sa vie.

« Hélas I la mauvaise chance s'attachait à nous...

« L'enhiMt allait plus mal... — Le médecin venait jusqu'à deux fois par jour... — Un matin je sortis pour aller chercher des médicaments chez le pharmacien... • — Quand je revins, ma porte que j'avais fermée soigneusement était ouverte... — On avait bouleversé les tiroirs de ma commode... On m'avait volé l'argent qui me restait des envois de Pierre, et je me trouvais sans un sou, seule avec mon tiufani malade, et en face d'un terme à payer...

« J'alle.i trouver le commissaire à qui je portai plainte... — Il ordonna une enquête, mais les recherches n'aboutirent pas...

« Le propriétaire était un brave homme. — En me voyant ainsi dans la peine il m'accorda trois mois pour m'acquitter envers lui, et je me mis à travailler jour et nuit....

« L'enfp.nt allait mieux, mais les coups qui m'avaient frappée successivement étaient trop rudes, «t d'ailleurs je m'épuisais à coudre sans jamais prendre une heure de repos...

« Je tombai malade à niun tour, bien malade... je perdis connaissance et l'on me porta à l'hôpital, tandis qu'une personne charitable de la campagne, qui connaissait quelqu'un dans notre maison, se chari-eait du petit... — Ma maladie 'i dura deux mois, puis j'entrai en convalescence et je sortis de l'hospice, mais I ; bien faible encore... — Heureusement mon fils, lui, allait tout à fait bien... j \ « Malgré sa bonne vdonté le propriétaire ne pouvait me loger gratis... — Je

! \ comprenais cela,... — r-Je vendis mes meubles pour le payer, et avec les quel-

ques sous que je conservai du prix de cette vente je vins m'étublir à Charentou, où je vécus en faisant des ménages...

— Et, — demanda Georges, — vous n'avez jamais eu des nouvelles de votre mari ?

— Si, monsieur... une fois.

— Où? Comment ?... — fit vivement le jeune homme.

— Je sortais de riiôpital... le facteur me remit une grosse enveloppe, très lourde, qui contenait sur un carré de papier ces quelques mots :

« Ma chère femme ^ mon petit Pierre bien- aimé... " Je ne vous reverrai plus. . . — plus jamais.. .

« Je cous aimais de toute mon âme... — J'ai dit plus d'une fois que je donne- « ;v//.s' ma vie pour vous sans hésiter. .. — Ce n'était point une vaine parole. « Adieu.. . — Priez pour moi et ne m'accusez pas. . .

« PiERR?: Tallandier. »

— Et l'enveloppe ne contenait pas autre chose .' — reprit Georges.

— Pardonnez-moi, monsieur...

— Quoi donc. .?

Madame Tallandier parut hésiter.

— D'avance je connais votre réponse... — continua le médecin, — l'enveloppe renfermait des billets de banque.

— Eh! bien, oui, c'est vrai, monsieur... une somme énorme, quinze mille francs... — Mais cette somme, mon pauvre mari ne pouvait la posséder légitimement... — 11 s'était sacrifié pour assurer notre existence... il avait volé peutêtre... volé par dévouement I Hélas! le crime n'en existait pas moins, et je serais morte de faim, vous devez le comprendre, plutôt que de toucher à ces quinze mille francs!... — Ils sont intacts, monsieur... —je les garde comme un dépôt sacré, afin de les restituer un jour, si je peux découvrir à qui ils appartiennent... — Au moins ainsi j'aurai fait mon devoir...

Claude Marteau pleurait d'attendrissement; — de gro.sses larmes coulaienf sur les joues de Georges Vernier qui s écria :

— Votre mari était sublime, et vous êtes digne de lui, pauvre femme! — Ah! je comprends tout, maintenant! — Si Pierre Tallandier a gardé le silence jusqu'au bout, c'est qu'il craignait que son nom mit la justice sur vos traces et qu'on vous reprit cet argent qui vous assurait une aisance relative!... — Pour

vous donner du pain, il s'est laissé condamner stoïquement, sans prononcer le mot qui pouvait le sauver!...

Madame Tallandier, devenue livide, étendit vers Georges ses mains frémissautes.

— Condamné!... — répéta-t-elle, — Pierre a été condamné !...

— Condamné à mort... oui. madame... et exécuté... La m.alheureuse femme se laissa tomber à genoux, en balbutiant :

— Exécuté!... que Dieu ait pitié de nous!... Il était donc coupable?

— 11 était innocent...

— Ah! maudits soient ses juges! Enfant, ils ont tué ton père... Qu'ils soient maudits! qu'ils soient maudits !

Petit Pierre, agenouillé près de sa mère, sanglotait.

— Il faut les plaindre et non les maudire... — reprit Georges. — De fausses apparences les abusaient... le mutisme obstiné de votre mari donnait à l'accusation des forces invincibles... Ils ont prononcé selon leur conscience... — Ecoutez-moi, je vais tout vous dire... ^

Et le jeune médecin raconta dans ses moindres détails le drame de Melun. l Madame Tallandier, les yeux secs et brûlants, la poitrine soulevée par un

i hoquet convulsif. prêtait avidement l'oreille à cet effraj'ant récit, et par instants i pressait son fils contre son cœur avec une sorte de furie.

I —Je n'ai plus de mari et tu n'as plus de père! — s'écria-t-elle quand

\ Georges eut achevé. — Il a donné sa vie pour nous^ le martyr que nous pleu- < rons! — Quelle espérance et quelle joie peut désormais nous garder l'avenir? I — Je vais vous rapprendre, madame... — répliqua le jeune médecin. — Dieu

l est bon!.., à côté de boute douleur il pJace une consolation... Lorsqu'il a frappé, il relève... — Du haut du ciel le martyr, comme vous le nommez si bien, veille sur vous... il sourira en vous voyant heureux... ! — Heureux! — répéta madame Tallandier avec amertume... — C'est

j impossible I !

j > — Ne parlez pas ainsi, madame, et veuillez m'écouter encore...

» / — Je vous écoute et je voudrais vous croire, sinon pour moi du moins pour

■• ] mon enfant...

I — Vous aimiez Jeanne,, la sœur de votre mari?

; — Oui, monsieur... elle était douce et bonne... Malheureusement il v avait

, I dans son existence une faute que Pierre ne voulait pas accepter.

— Bientôt de cette faute il ne restera que le souvenir... la réparation est proche !

— Tant mieux, moitsiewr, car ce sera Justice et Jeanne le mérite...

— Seriez-vous contecnte de revoir votre belle-sœur?

— Oui, monsieur... je l'aimais, je vous l'ai dit. — je l'aime encore.

— Consentiriez-vGUô à "vivre près d'elle, toujours?

— J'y consentirais, sans nul doute, mais comment cela pourrait-il se faire? Jeanne est si loin...

— Vous verrez madame Delarivière dès ce soir. — Elle vous attend...

— Elle est donc à Paris?...

— Elle est à Paris, et c'est elle que vous avez vue avec moi et sa fille dans une calèche, sur les bords de la Seine, et que vous avez cru reconnaître.

— Ainsi, je ne me trompais pas ! ! Mais cette dame était folle, m'avez-vous affirmé ?

— Elle l'était... mais je vous répète qu'à cette heure elle a recouvré toute sa raison, et elle vous expliquera elle-même quelle fut la cause de sa folie...

— Et elle m'attend ! Bien vrai ?. . .

— J'ai promis de vous ramener avec moi...

— Eh bien ! nous vous suivrons... — Mais comment avez-vous pu deviner, monsieur, que j'étais la femme... hélas!... ou plutôt la veuve de Pierre Tallandier?

— Je ne suis pour rien dans cette découverte... — Celui qu'il faut remercier, le voilà, c'est Claude Marteau, le bon génie de votre famille !

Petit Pierre se jeta dans les bras de l'ex-matelot et l'embrassa sur les deux joues, puis la mère et l'enfant se préparèrent à partir pour Neuilly.

Depuis le départ de Georges Vernier, l'anxiété de Jeanne grandissait d'heure en heure et presque de minute en minute. I Claude était-il vraiment sur la trace de la femme de son frère? — se

demandait-elle. — La retrouverait-il? — Madame Tallandier consentirait-elle à se rapprocher d'elle ?

Ces questions brûlantes s'agitaient dans son esprit et lui donnaient la fièvre.

Edmée et Paula, inquiètes de cette agitation, ne la quittaient pas et s'efforçaient de la distraire de ses pensées, mais le retour de Georges et du matelot pouvait seul lui rendre le calme.

Enfin un coup de cloche magistral retentit à la grille de la villa.

Jeanne se leva vivement et voulut marcltier, mais l'émotion paralysait ses forces, — elle fut obligée de se rasseoir...

Soudain elle poussa un cri en tendant les bras à sa belle-sœur qui venait d'entrer et qui s'y laissa tomber en pleurant.

Petit Pierre couvrait de baisers les mains de sa cousine Edmée.

Jamais tableau ne fut plus touchant.

Georges et Claude souriaient silencieuse^aient à leur œuvre enfin accomplie.

Jeanne réunit dans une muette étreinte -madame Tallandier et petit Pierre.

— Nous ne nous quitterons plus! — dit-elle, — plus jamais!... — Nous élèverons ton enfant; nous en ferons un iàomme, avec les conseils de celui qui sera bientôt mon fils...

Et elle tendit la main à Georges.

— Claude restera avec nous, n'est-ce pas? — demanda petit Pierre : — d'abord, moi, je ne pourrais plus me passer de lui! I

— As pas peur mon mousse. — s'écria Tex-matelot en pleunuil de joie, — j'y resterai, tonnerre de Brest I et un jour vous serez mon capitaine...

Nous voici, — comme Claude Marteau et comme ijeoiaes Veruicr, — au terme de notre lâche.

Il ne nous reste désormais quun bien petit nombre de faits à enregistrer.

Le mariage de M. Delarivière et de Jeanne fut célébré sans aucun mystère, mais aussi sans aucune pompe. — Après bien des traverses ils arrivaient au port... le port du bonheur absolu.

Quelques mois plus tard Edmée, complètement remise et jolie à éblouir sous sa blanche parure, épousait Georges dans Féglise de Neuilly. — La foule des invités déclarait la mariée adorable, mais affirmait d'une commune voix que ses deux demoiselles d'honneur. Paula Baltus et Marthe de Ronceray, ne lu cédaient ni l'une ni l'autre en grâce et en beauté.

Georges, depuis cette époque, a vendu la maison de santé d'Auteuil au docteur SchuUz qui la fait prospérer. — Quant à lui. devenu cinq ou six fois I millionnaire par son mariage, il exerce toujours la médecine, mais en amateur, et ne soigne que les pauvres... C'est assez dire que ses clients sont nombreux, et qu'ils le payent en reconnaissance et en bénédictions...

Il est aimé, il aime, il est heureux... — Edmée vient d'accoucher d'un bébé qui est un vivant chef-d'œuvre... — Tous les romans d'amour devraient finir I ainsi.

Petit Pierre yy/at/f<? vigoureusement au collège et remporte tous les premiers prix.

Quand ses études classiques seront suffisantes, il entrera à l'Ecole navale, car les enseignements de Claude lui ont donné la passion delà marine.

L'ex-matelot mène à la villa la douce existence d'un rat dans un fromage de Hollande.

Il est de la famille, ne fait que ce qu'il veut et iiécho <lu m;ilin au soir.

Une seule chose le contrarie; — il engiaisse.

— Tonnerre de Brest! — s'écrie-t-il parfois. — s'il fallait à cette heure grimper dans les enlléchures d'un mât de misaine pour carguer une voile ou prendre un ris, je serais plus empêché que le premier terrien venu I ! — Pourtant je reprendrai du service quand mon mousse sera lieutenant!

El il le fera comme il le dit.

Paula Battus, — (si l'on doit en croire les bruits de salons), — est au moment d'épouser le fils unique du banquier Jacques Lefebvre.

Ce jeune homme, — ^un charmant garçon s'il en fut). — est passionnément épris (h- l'orphelino. qui ne jiarait poinl le payer d'indill'érence.

Jacques Lefebvre, — ce marieur intrépide, — nage dans les eaux bleuesd'une indicible joie.

Madame ïallandier n'oublie pus, — elle n'oubliera jamais l'innocente victime depuis longtemps réhabilitée, — mais sa douleur est maintenant sans amertume.

Laurent, — l'ex-intendant, condamné en police correctionnelle à quinze jours de prison pour avoir favorisé l'évasion de Fabrice Leclère, — a fait acte d'honnête homme en sortant de la geùle.

Enfin éditié sur le compte de son misérable maître, il est venu rapporter à M. Delarivière la somme assez ronde dont il se trouvait dépositaire.

Touché de cette restitution spontanée et loyale, l'ex-banquier lui a répondu :

— \ous êtes un brave garçon... — Vous méritiez un autre maître... — Gardez cet argent, je vous le donne...

Laurent s'est retiré dans son pays natal. — I' y vit très heureux et s y croit fort important.

Ces jours derniers, Georges Vernier lisait dans son journal que deux gredins éuiérites venaient d'être arrêtés, jugés et pendus en Angleterre, pour fabrication et émission de faux billets de la Banque de France.

Les deux misérables, — dont la police anglaise avait découvert non sans peine les véritables noms, — s'appelaient Frantz llittner et René Jancelyn.

riN DU MÉDECIN DES F0LLE3

iVvîs : Cette livraison contient lu première du Bigame donnée gratis,

les

lecteurs ont droit à ces deux livraisons réunies pour lO centimes seulement.

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