‹ Le médecin des follesChapitre 35 sur 36 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Laurent avait écouté ce singulier dialogue avec une stupeur facile à comprendre.

\ — Ah çà ! matelot, — demanda-t-il, — qu'est-ce que ça signifie? — Pour-

\ quoi faites-vous fermer cette porte à double tour?

I — Pour qu'on ne puisse pas venir nous interrompre... — répondit carrément

l Claude Marteau.

I — Qui diable voulez-vous qui nous interrompe?

I — Je n'en sais rien, — je prends mes précautions, voilà tout... — Notre

] entretien sera court, mais très sérieux. — Petit-Pierre , avance une chaise à

i M. Laurent. . . — Monsieur Laurent, donnez-vous donc la peine de vous asseoir. . .

'. ' L'intendant très intrigué, un peu agacé mais pas encore inquiet, se laissa

^ tomber sur la chaise.

I Claude Marteau avait pris la clef retirée de la serrure par le mousse.

I II la mit sous son oreiller et continua :

( — Maintenant, gamin, va t'installer près de la fenêtre, et n'en bouge...

\ — Soyez tranquille, patron...

; — Si c'est une plaisanterie, mon compère, — s'écria Laurent, — je la trouve

'. un peu longue et pas très drôle...

— Non, tonnerre de Brest ! — répliqua l'ex-marin, — ce n'est pas une plai- ^ santerie.

; — Qu'est-ce, alors?

; — Yous allez voir...

; — Voyons-le vite^ au moins... — Vous savez que je suis pressé.

; — Mille caronades... je le suis aussi, moi !... — Donc, soyez paisible, ça ne

; laaguira point! — Vous avez une montre excellente, mon cher monsieur Lau-

; rent... — Tirez-la, s'il vous plaît, de votre gousset, et dites-moi quelle heure

^ elle marque...

— Quatre heures vingt minutes . . . — murmura l'intendant après avoir consulté les aiguilles de son chronomètre.

— Quatre heures vingt minutes... — répéta Claude, — donc il me reste encore ' une heure trente-quatre minutes à passer à Mantes avant de prendre le train

pour Paris...

Laurent se figura positivement que son compagnon de voyage avait un peu

de délire.

— Hein? — s'écria-t-il. — Vous dites?...

— Je dis qu'à cinq heures cinquante-quatre minutes je prendrai le train de ; Paris afin de me trouver à la gare Saint-Lazare à sept heures cinq minutes... Or,

j'ai besoin que M. Fabrice Leclère, notre honoré patron, ignore que nous ne sommes pas au Havre... — Est-ce clair, et comprenez-vous? Laurent quitta sa chaise.

— Mon cher camarade, — murmura-t-il d'une voix douce et caressante, — je vois avec chagrin que vous êtes malade... bien plus malade que je ne le pensais... — Votre foulure vous donne la fièvre, et la fièvre vous fait divaguer...

— Croyez-vous?

— J'en suis sûr...

— Vous vous trompez, cher monsieur Laurent , je n"ai ni fièvre ni délire , vous en aurez la preuve... — La dépêche que vous tenez a la main et que vous alliez porter au bureau du télégraphe ne doit point partir... Faites-moi le plaisir de la déchirer.

L'intendant fronça le sourcil.

L'impatience le gagnait.

— Vous aviez promis d'être court, — dit-il, — et ça se prolonge plus que de raison... — Vous avez besoin du médecin, je vais vous l'envoyer... — Moi j'ai besoin d'instruire mon maître de ce qui se passe... — Faites ouvrir la porte par Petit-Pierre...

— Oh! que non pas! — répondit Claude.

— Vous oubliez que vous êtes blessé, incapable de résistance et que, si bon me semblait, je vous enlèverais la clef en un tour de main... Mais tout acte de violence me répugne... — Pour la seconde fois je vous intime l'ordre de faire ouvrir...

— Pour la seconde fois je vous engage à déchirer votre dépêche...

— En voilà assez! — En voilà trop ! — Cette clef, ou j'appelle! Claude répondit à cette menace par un éclat de rire.

Il rejeta brusquement la couverture qui le cachait jusqu'au menton, s'assit tout habillé sur son lit et, tirant de sa poche un revolver, il répliqua d'un ton goguenard :

— Je ne vous conseillerais pas d'appeler trop fort car, si vous aviez la maladresse de pousser un cri, foi de Claude Marteau, je vous ferais sauter la cervelle !

Laurent pâle d'épouvante et comprenant enfin qu'il était tombé dans un piège, recula jusqu'au fond de la chambre et ne fit halte que lorsqu'il fut adossé au mur.

— Mon Dieu, — balbutia-t-il d'une voix étranglée, — mon Dieu... que signifie tout ce qui se passe?

— Ah ! vous ne vous attendiez pas à celle-là, mon bon monsieur Laurent! ! — reprit l'ex-matelot, — Vous vous disiez : — Voilà cet imbécile de Claude étendu dans son lit pour cinq ou six Jours au moins, ça fera l'affaire de Monsieur Fabrice, mon excellent maître, qui veut éloigner de Paris cet imbécile de

Claude!... — Par malheur l'imbéciie est aussi malin que vous, monsieur l'iiitendani, et peut-être même un peu plus! A Mantes comme à Bercy, où vous deviez le griser si bien et lui tirer les vers du nez, toujours par ordre du sieur Fabrice, ou je me trompe fort, cher monsieur, ou vous avez été le dindon de la farce ! !

— C'est donc le diable en personne, — balbutia Laurent les yeux hagards, — il sait tout!...

— Il est certain que j'en sais long, — continua Claude, — mais je ne sais pas tout encore cependant, et c'est pour savoir le reste que je veux aller à Paris ce soir...

— Vous n'êtes donc pas blessé?

— Blessé? plus souvent! jamais delà vie! — s'écria Bordeplat en esquissant un pas de gigue écossaise qui prouvait péremptoirement la vigueur de ses jambes. — Ma culbute et ma foulure, simples frimes, mon bonhomme ! — Ah ! vous voulez jouer au fin avec un ancien matelot! Halte-là! — M. Fabrice a peur de moi qui connais ses secrets, tous ses secrets, même celui de Melun au sujet duquel il vous avait donné mission de me moucharder... — Mais, pas de ça Lisette! C'est vous qui avez bavardé... — Je veux à présent, savoir ce que le docteur Rittner a fait de M"'® Delarivière , de sa fille et de Mathilde Jancelyn, l'ancienne maîtresse de votre patron... — Vous voyez qu'il ne me reste plus grand'chose à apprendre, et si vous n'êtes pas doux et docile autant qu'un petit mouton, si vous ne faites pas tout ce que je veux, parole d'honneur je vous dénonce comme complice de Fabrice Leclère.

— Ce serait une infamie ! — répliqua Laurent. — Mon maître est un honnête homme! Il n'a rien à se reprocher!...

— Ça, c'est un compte à régler entre lui et la justice.

— D'ailleurs, — poursuit l'intendant, le front baigné d'une sueur froide, — je ne sais rien, moi... — Je n'ai rien fait...

— Vous êtes un niais ou un complice! Choisissez! — reprit Claude. — En attendant, et pour la dernière fois, donnez-moi la dépêche !

— La voici... — balbutia Laurent, saisi d'une épouvante sans bornes. L'ex-matelot prit la feuille de papier, la déplia et lut tout haut :

« Monsieur Fabrice Leclère — rue de Lonrjchamp — Neuilbj-Paris.

a Arrêté à Mantes. — Claude, entorse. Cinq jours gagnés. — N'ayez crainte. »

— Parfait! — continua Bordeplat. — Voilà une pièce à conviction qui ne laisse rien à désirer, et je la garde afin de grossir la collection que je possède déjà... — Autre chose... — Quelle somme M. Leclère vous a-t-il remise pour payer le petit vapeur que nous devons acheter au Havre?

— Trente mille francs.

— Où sont-ils ?

— Mais... — commença Laurent.

— Tonnerre de Brest ! — pas de mais, et répondez vite ! — iMi sont-ils?

— Dans mon portefeuille...

— Donnez-les moi.

Laurent eut une dernière velléité de révolte.

— Vous donner cet argent! — fit-il. — Ah çà! vous êtes donc un voleur?... L'ex-matelot asséna sur la table de nuit un coup de poing qui brisa le

marbre.

En même temps il dit d'une voix sifflante :

— iS'e répète pas cela, tonnerre du diable!! ne le répète pas, sinon je t'étrangle!!... — Je veux cet argent pour le rendre à ceux que ton gredin de maître dépouille ! ! — Donne vite ou prends garde à toi ! !

Le ton de Claude et son attitude n'admettaient aucune discussion L'intendant comprit que toute résistance serait vaine. Il s'exécuta et tendit le portefeuille à son interlocuteur.

Ce dernier en vérifia li contenu pour s'assurer que les trente billets de mille francs s'y trouvaient.

— C'est bien cela, — fit-il. — Présentement écoutez-moi, et souvenez-vous de ce que j e vais vous dire . . .

Laurent, anéanti, s'affaissa sur une chaise en murmurant :

— Je n'aurai garde d'en oublier un mot. Claude poursuivit :

— Vous allez rester à l'hôtel avec mou mousse... — Je laisserai au maître de la maison l'argent nécessaire pour répondre de votre dépense... — Vous ne bougerez pas d'ici, vous n'écrirez ou vous ne télégraphierez à personne, et vous ne répondrez à aucune des questions qu'on pourrait vous adresser sur ma prompte guérison et sur mon brusque départ... — Voilà mes ordres... — Vous y soumettez-vous?

— Ah ! je le promets! — fit Laurent.

— A votre première tentative de fuite, — continua Bordcplat. — Petit- Pierre m'enverrait une dépèche, et j'irais droit au parquet du procureur de la République vous dénoncer...

La conscience de Laurent, nous le savons, ne lui reprochait que des peccadilles, mais il était hors d'état de raisonner sa peur.

Il se laissa tomber à genoux bu tendant vers Claude ses mains jointes et en balbutiant :

— Grâce... Faites-moi grâce.... épargnez-moi !...

— Je vous épargnerai si vous m'obéissez.

— J'obéirai, je le jure! — .le ne bougerai pas d'ici... Je ne dirai rien... Je n'écrirai pas... — Petit-Pierre vous rendra bon témoignage do ma soumission...

— .l'y compte!

— Et vous faites bien.

— Quant à toi, mon mousse, — continua Claude en s'adressant à l'enfant qui avait suivi toute cette scène avec une attention profonde, — tu as entendu et tu as compris... — Je vais à Paris sauver, si c'est possible encore, les victimes d'un misérable... — Tu es un gamin, fiston, mais un gamin rempli de cœur et de courage. — Je compte sur toi pour me donner l'alarme si mes démarches étaient compromises par le fait de maître Laurent...

— Laissez-moi votre revolver, monsieur Claude, — répliqua le mousse, — et si M. Laurent n'est pas sage comme une image, je lui ferai sauterie caisson tout aussi bien que vous le feriez vous-même...

Laurent tremblait comme un fiévreux de la campagne de Rome.

— Miséricorde I — balbutia-t-il. — Me faire sauterie caisson!

— Et ça ne serait pas loug ! — répliqua Petit-Pierre. — Oh ! M. Claude peut compter sur moi !

— Merci, gamin! — fit Tex-matelot. — Voici le joujou...

— Il n'aura pas besoin de s'en servir... — reprit l'intendant tout effaré. — Je lui obéirai mieux qu'à vous-même...

— Dans votre intérêt je vous le conseille... — Au revoir...

— Où vous enverrais-je ma dépêche en cas de nécessité? — demanda le mousse.

— A Courbevoie, chez le restaurateur à qui nous vendons notre poisson... — Il sera prévenu et me la ferait parvenir sur-le-champ... — A bientôt, gamin, que Dieu te garde! ! — Et vous, maître Laurent, soyez sage ou sinon... je ne vous dis que ça! !...

Claude embrassa Petit-Pierre et sortit de la chambre.

Il descendit rapidement l'escalier, mais au moment d'entrer dans la salle commune il se mit à boiter tout bas.

Le maître de l'hôtel, en le voyant, fit un geste de surprise.

— Vous vous êtes levé ! ! — s'écria-t-il. — Et vous marchez avec une foulure ! ! — C'est une impardonnable imprudence ! !

— Ah! — répliqua Claude, — je ne dis pas non. — Je souffre beaucoup et j'aimerais mieux être dans mon lit que sur mes jambes... — Mais que voulezvous?... j'ai absolument besoin d'aller à Paris...

— Vous courez risque de vous estropier et de rester boiteux!...

— Bah! je suis solide et j'en ai vu bien d'autres... — d'ailleurs il ne s'agit pas déraisonner, mais d'arriver...

— Les personnes qui vous accompagnent partent avec vous?

— Non... — Elles m'attendront ici pendant quelques jours, et voici trois

cents francs que je vous prie d'encaisser pour faire face à leurs dépenses... mon retour, nous compterons...

— ^ Bien, monsieur... — Je vais vous préparer nn reçu...

— Comme vous voudrez...

— A quel nom, s'il vous plaît?

— Au nom de Claude Marteau.

— Vous partez par le train de cmq heures cinquante-quatre? — demanda l'hôtelier, tout en écrivant.

— Oui.

— Vous avez juste le temps d'arriver à la gare sans vous presser... \ — C'est ce qu'il faut, puisque je suis boiteux...

l — Voici votre reçu...

; — Merci... — Donnez-moi un chiffon de pain, un morceau de viande froide

l et une bouteille de vin... Je man^-erai eu route...

l Cinq minutes après, Claude Marteau gagnait la gare en clopinant, prenait un

I billet de seconde classe et partait pour Paris.

\ Le chemin de fer ne marchait pas assez vite au gré de son impatience.

l Enfin la machine à vapeur atteignit la g-are Saint-Lazare.

f L'ex-matelot se précipita au dehors en bousculant tout le monde, sauta dans

; une voiture et cria au cocher :

; — Rue RafFet,. à Auteuil, et filez rondement^ tonnerre de Brest!... — Cent

; sous la course et cent sous de pourboire !

i Le cocher fouetta son cheval et le mit au grand trot.

; Le contrepoison administré par le docteur V... et suivi de l'absorption de

\ plusieurs verres d'eau tiède, avait produit son effet et soulagé visiblement la

< malade en achevant de dégager l'estomac.

l Les filets de sang devenaient plus rares, les yeux de Jeanne perdaient leur

< fixité, ses regards exprimaient moins de stupeur et ses membres reprenaient une î partie de leur souplesse.

! Malgré ces résultats favorables le professeur hochait la tête, ce qui chez lui

; était l'indice d'une préoccupation profonde.

Georges le savait bien.

i — Cher maître, — lui dit-il, — constatez-vous quelque chose de grave et

■ d'inquiétant?

I — De très étrange, au moins... — répondit le docteur V...

— Qu'est-ce donc?

— Certaines observations que je viens de faire me donnent la certitude que l'assassin a versé le poison à plusieurs reprises et à des doses différentes...

Laurent enjamba la barre d'appui, la saisit des deux maius et se laissa tuuiLer

dans le vide. (Page 762.)

— Voici qui complique singulièrement la situation ! — s'écria Georges.

— Ou qui la simplifie, car il nous est prouvé que le crime est commis par une personne admise à toute heure auprès de Al""^ Delarivière.

Edmée intervint.

— Monsieur le docteur, — dit-elle, — voulez-vous me permettre de vous donner un renseignement qui peut-être ne sera pas sans utilité ?

— Parlez, chère enfant, je vous écoute.

— La nuit dernière je dormais mal et d'un sommeil sans cesse interrompu...

LlV. 94. F, ROV, éditeur.

— Il me sembla tout à coup qu'on gravissait avec précaution les marches de l'escalier et qu'on s'arrêtait sur le carré... — Prise d'une vague inquiétude je me levai, j'allumai une bougie, je passai un peignoir, je sortis de ma chambre et j'entrai chez ma mère...

— Eh! bien? — demanda vivement Georges... — M""^ Delarivière?...

— Elle dormait et semblait très calme... — Je m'agenouillai près de son lit, je priai Dieu de veiller sur elle, de la protéger, de lui rendre la raison, et je me retirai... — Quelques minutes s'écoulèrent, puis un bruit strident frappa mon oreille... — Je me levai de nouveau, tout à fait inquiète cette fois, pourretourner dans la chambre que je venais de quitter... — En traversant le palier je crus entendre refermer doucement la porte du pavillon... — Etait-ce une illusion?...

— Je ne sais... — Je continuai mon chemin... — Ma mère avait les yeux ouverts, et la carafe qui renfermait sa tisane gisait brisée près du lit...

— Pourquoi donc no m"avez-vous point parlé de cela? — demanda Georges d'un ton de reproche.

— Je n'y attachais aucune importance... La carafe brisée expliquait le seul bruit distinct... Je n'étais sûre de rien relativement aux autres... je croyais m'êlre trompée, je n'y pensais même plus... il a fallu les dernières paroles de M. le docteur pour me remettre ces faits en mémoire.

— Escalader les murs au milieu de la nuit me parait impossible... — reprit le vieux savant. — Il faut donc que l'empoisonneur habite la maison et qu'il en connaisse sur le bout du doigt les dispositions intérieures.

— Ce misérable vivrait au milieu de nous! — balbutia Georges éperdu. — Mon Dieu!... ce doute est effrayant!...

— Qui possède la clef de la pharmacie ? — demanda le professeur.

— Moi... — répondit le médecin-adjoint.

— La laissez-vous quelquefois sur la porte ?

— Non, maître... — D'ailleurs les médicaments vénéneux sont enfermes dans une armoire dont la clef, jointe à celles de mon trousseau, ne me quitte jamais...

— La voici.

— Avez-vous du Datura stimmonium parmi vos poisons?...

— Oui...

— Quelle quantité?

— Dix grammes, pas plus... — Nous employons rarement, et dans des cas extrêmes, ce dangereux remède...

— C'est à s'y perdre! — murmura le docteur Y... — L'empoisonnement n'est pas discutable, mais où se cache l'empoisonneur? Voilà le terrible problème !

Il ajouta plus haut :

— Il faut établir autour de la malade une surveillance active, incessante, ne se relâchant pas une minute...

Un mouvement de Jeanne interrompit le professeur. La folle se souleva dans son lit.

— A boire... — dit-elle, — j'ai soif... Georges lui présenta un verre d'eau sucrée.

Elle but avidement, laissa retomber sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux.

— Maître, — demanda la jeune fille au docteur V..., — elle va mieux, n'est-ce pas?

— Beaucoup mieux, mademoiselle, — répondit le vieillard, — et j'espère que dans quelques heures ce mieux sera plus sensible encore... — Madame votre mère est sauvée...

Edmée, sanglotant de joie, balbutia :

— Ah! monsieur, que Dieu vous récompense!... Moi je ne puis que prier poiur vous... mais je le fais de toute mon àme ! !

La voiture qui conduisait Claude Marteau avait marché bon train. î Le cocher arrêta son cheval à l'angle de la rue Ratîet et du boulevard

j Montmorency, à \ingt pas de la grille. 1 — Voici vos deux pièces de cent sous... — lui dit l'ex-matelot.

— Merci, bourgeois...

— Maintenant, je vous prends à l'heure... attendez-moi là...

— C'est convenu.

— Savez-vous oii demeure le commissaire de police du quartier?

— Oui... — Rue La Fontaine... pas loin d'ici.

— Bon... — Écoutez-moi... — Vous m'avez l'air d'un brave garçon...

— Je ne suis pas méchant... — répliqua le cocher avec un gros rire.

— Je vous crois capable de rendre un jervice...

— Tout de même...

— D'autant plus, — poursuivit Bordeplat, — qu'au bout du service il y aura une récompense...

— La récompense ne gâte rien, mais on s'en passerait au besoin... — De quoi s'agit-il?

— Je m'appelle Claude Marteau... — Vous souviendrez-vous de ce nom-là?

— Claude Marteau?... Très bien.

— Vous voyez cette grille?

— Parbleu!...

— C'est celle d'une maison de santé où je vais entrer pour aifaires... — J'y resterai un quart d'heure, une demi-heure, une heure peut-être... — Ça dépendra de beaucoup de choses... — Regardez votre montre... — Si dans une heure je

n'étais pas sorti, vous iriez trouver le commissaire de police, vous lui diriez que je vous ai chargé de me réclamer, et vous reviendriez avec lui...

— Voilà tout?

— Tout absolument.

— Ça ne sera pas difficile...

— Il y aura pour vous vingt francs de pourboire... — Est-ce compris?

— C'est compris... — Dan? une heure, en avant le commissaire! — Réclamation de la personne du nommé Claude Marteau, et visite domicihaire s'il le faut!

— Parfait !

Et rex-matelot alla sonner vigoureusement à la grillo.

Le concierge vint ouvrir.

— Que désirez-vous? demanda-t-ii à Claude Marteau.

— C'est bien ici la maison de santé du docteur Rittner?

— C'est bien ici, mais cette maison ne lui appartient plus...

— Ah! — fit i'ex-matelot très surpris, — il a vendu l'établissement?

— Oui. monsieur...

— Depuis quand !

— Depuis près d'un mois...

Claude se dit :

— C'est bien singulier... — Laurent l'ignorait donc, lui qui ne parle que de Rittner...

Puis, tout haut, il reprit :

— Mais c'est toujours une maison de santé pour dames folles?

— Toujours...

— Comment s'appelle le nouveau propriétaire?..,

— Le docteur Georges Vernier...

La surprise de Claude devint de la stupeur.

— Le docteur Georges Vernier! — répéta-t-il.

— Oui, monsieur...

— Qui était établi médecin à Melun?

— Lui-même...

— Tonnerre de Brest! ! je ne m'attendais guère à celai

— Vous connaissez M. Vernier?

— Naturellement, étant né natif de Melun moi-même. — Peut-on le voir, s'il vous plait, le docteur Vernier?

— Ce soir, ce sera difficile... — l'heure des visites est passée depuis longtemps, et à moins que vous n'ayez à lui parler pour affaire particulière?...

— C'est justement pour affaire particulière et très pressée que je viens... — Laissez-moi donc passer, je vous prie, et faites prévenir le docteur Vernier qu'un particulier de Melun désire l'entretenir un instant au sujet d'une chose grave... — Ça vous étonne?... — Je comprends ça... — Il n'en est pas moins vrai que cette chose intéresse tout particulièrement le docteur Vernier et plusiears des personnes confiées à sa garde.

— Est-ce bien la vérité, cela? — demanda le concierge. •

— C'est la vérité, parole d'honneur!... foi de matelot !

— Alors entrez et attendez-moi... — Je vais prévenir moi-même le docteur, et je reviens.

Le dialogue qui précède avait eu lieu entre la grande porte donnant sur la rue Raffet et la grille du chemin de ronde.

Le concierge introduisit Claude dans le jardin et se dirigea vers le pavillon.

Les trois médecins et M"® Delarivière avaient quitté depuis un instant la chambre de Jeanne en laissant une infirmière de confiance auprès de la malade, et se trouvaient réunis dans le salon d'attente où le docteur V... rédigeait une ordonnance.

On frappa doucement à la porte.

— Entrez... — dit Georges. Le concierge parut.

— Qu'y a-t-il? — demanda le jeune médecin.

— " Monsieur le docteur, c'est un homme... Une espèce de matelot^ du moins il en porte le costume...

— Un matelot?

— Oui, monsieur le docteur...

— Eh bien?

— 11 se dit de Melun... il prétend vous connaître... il veut absolument vous voir, quoique je lui aie fait observer qu'il était heure indue... — Il affirme qu'il doit vous parler sans retard d'une chose très grave, non seulement dans votre intérêt, mais encore dans celui de plusieurs de vos malades.

— De mes malades? — répéta Georges très étonné.

— Oui, monsieur le docteur... sans cela je ne me serais pas permis de vous déranger... je dois ajouter que ce personnage a tout à fait la figure d'un brave homme...

— Ah ! — s'écria le docteur Y..., — faites entrer ce visiteur, mon enfant! — Recevez-le, sans perdre une minute! — Nous sommes dans les ténèbres et nous appelons la lumière! Qai sait s'il ne l'apporte pas?

Geoi'çros fit un si^ne.

Le concierg-e disparut et reviul au bout de quelques secondes avec Claude Marteau.

Lex-matelot s'arrêta près de la porte qui venait de se refermer derrière lui, fit le salut militaire et jela un coup d'œil rapide sur les personnes qui le regardaient avec anxiété.

— Vous avez désiré me voir, mon ami? — lui demanda Georges.

— Oui, monsieur le docteur, — répondit Claude; — mais ce n'est pas vous d'abord que je croyais rencontrer ici...

— Vous avez, parait-il, quelque chose de sérieux à m' apprendre?...

— Oui, monsieur le docteur...

— Eh bien, parlez...

— Oh! je parlerai, soyez tranquille, mais auparavant j'ai une question à vous adresser...

— Laquelle?...

— De ces deux messieurs, ici préseuts, y en a-t-il un qui se nomme Rittner?

— Non, mon ami. — Le docteur Rittner, mon prédécesseur, a quitté Paris et la France après m'avoir vendu son établissement. — Ces messieurs sont deux de mes confrères en qui j'ai confiance comme en moi-même. — Vous pouvez vous expliquer sans crainte devant eux... — Personne n'est de trop

— Encore une question, monsieur le docteur... — Vous avez bien, n'est-ce pas, parmi vos malades, la tante et la cousine de M. Fabrice Leclère ?

En entendant ces paroles tout le monde comprit qu'une g'rave révélation était imminente.

— Oui! — répondit Georges très ému. — Et mademoiselle, — ajouta-t-il en désignant Edmée, — est la fille de madame Delarivière.

— Ah oui! — s'écria Claude. — Je reconnais mademoiselle pour l'avoir promenée un jour à Melun, en canot, avec M"*^ Baltus.

— Je me souviens aussi de votre figure... — dit la jeune fille.

— Ah! mam'zelle, — continua Claude, — ça me fait rudement plaisir, tonnerre de Brest! de vous voir à côté de M. le docteur Vernier. — Au moins je n'ai plus peur pour vous ! ! . . .

— Peur pour moi? — répéta vivement Edmée, — Qu'avais-je donc à craindre?...

— Nous parlerons de ça tout à l'heure, quand je saurai tout ce que j'ai besoin de savoir... et ça ne sera pas long...

L'ex-matelot poursuivit, en s'adressant à Georges :

— Vous avez aussi dans votre établissement, n'est-ce pas, une femme qui s'appelle Mathilde Jancelyn?...

— Oui, mais pourquoi ces questions?...

— Pour en arriver à vous apprendre, monsieur le docteur, qu'on entre chez

vous toutes les nuits pour verser du poison à M"*® Delarivière, ou à sa fille, ou à Mathilde Jaucelyn... et peut-être à toutes les trois... Le vieux savant se leva transfiguré.

— Ah! — s'écria-t-il, — la lumière! c'est la lumière! Je le pressentais!... Georges saisit les deux mains de Claude.

— Au nom du ciel, expliquez-vous!!... — balbutia-t-ii — Expliquez-vous vite !

— L'explication sera simple et courte... — Depuis trois nuits je suis pas à pas un misérable qui s'introduit ici pour y porter la mort... Qui empoisonne-t-il? Je n'en sais rien... Mais vous voilà prévenu, et vous le saurez, vous.

— Ma mère... c'est ma mère... — fit Edmée en fondant en larmes.

— Vous affirmez qu'un homme s'introduit la nuit dans celte maison?...

reprit Georges.

— Oui, monsieur le docteur... entre minuit et une heure du matin, et chaque fois il y reste environ \\ugt miuutes.

— Mais c'est impossible?... La grille de la rue RafTet est toujours fermée, la seconde porte l'est aussi, et le concierge fait bonne garde...

— Aussi n'est-ce point par là qu'il entre, mais par la petite porte qui donne sur le boulevard Montmorency, près de la passerelle du chemin de fer...

Le docteur Schultz prit la parole.

— A mon tour je réponds : C'est impossible! — dit-il. — Si l'assassin entrait par cette porte, monsieur le directeur en serait averti sur-le-champ...

— Moi? — fit Georges stupéfait. — Et comment?

— Par une sonnerie électrique placée dans votre chambre à coucher et dans la pièce voisine... — La porte du boulevard Montmorency, quand elle s'ouvre, fait mouvoir l'appareil et détermine un bruyant carillon.

— Je n'ai rien entendu de semblable, — répondit Georges, — et j'ignorais l'existence de cette sonnerie.

— C'est singulier... — pensa Schultz qui devint rêveur.

— Peut-on voir cela? — demanda Claude.

— Sans doute... — répliqua le jeune médecin. — Venez.

Nos personnages quittèrent le salon d'attente, gagnèrent le pavillon qui servait d'habitation au docteur et montèrent au premier étage.

Schultz, une lumière à la main, montra dans la chambre à coucher des timbres placés à la hauteur de la corniche, cachés à demi par les tentures du lit^ et faisant partie du système d'avertissement inventé par Frantz Rittner.

On franchit le seuil du cabinet de travail.

— C'est d'ici^ — dit le docteur Schultz, — que part le fil conducteur... — Voyez...

Claude sauta sur une chaise qu'il approcha de la muraille, saisit l'extrémité du fil et tira.

Le laiton vint à lui sans résistance.

Parbleu ! — s'écria l'ex-matelot, — ça n'est pas étonnant que la mécanique ne marche plus! — Le fil est coupé...

Coupé! — répéta Georges dont la stupeur allait grandissant. — Mais par

qui?

— Tonnerre de Brest! ~ répliqua Claude, — par Thomme qui vient ici le jour sans qu'on se mélie de lui, et qui revient la nuit!

■ — Et cet homme, — demanda Georges d'une voix étranglée par l'émotion, — vous le connaissez ?

— Si je le connais, le misérable? Ah ! je crois bien!... Et vous aussi, monsieur le docteur, vous le connaissez et vous êtes sa dupe...

— Son noHi, enfin !... son nom? — balbutia le jeune médecin.

— Fabrice Leclère... — répondit Claude.

La foudre, tombant à l'improviste au milieu des personnages rassemblés dans le cabinet de travail du jeune médecin, n'aurait pas produit un effet plus formidable que le nom de Fabrice prononcé par Claude Marteau.

Edmée, Georges et le docteur Schultz, atterrés, mettaient eij doute le témoignage de leurs sens.

— Et ce n'est pas son seul crime ! — continua l'ex-matelot. — Il y en a d'autres dont on dira deux mots à qui de droit, en temps et lieu! Mais si je suis arrivé à temps pour empêcher la réussite du dernier, je n'en demande, présentement, pas davantage au bon Dieu...

— Oui, mon ami, — répliqua Georges, — vous êtes arrivé à temps... Mais ce que vous venez de nous apprendre est si étrange, si imprévu et tellement grave, que je n'ose y croire!... Vous ai-jebien compris?... Ne vous trompez-vous pas?...

Claude Marteau étendit la main.

— Vous m'avez bien compris, monsieur le docteur, — répondit-il, — et je vous jure, sur ce qu'il y a de plus sacré en ce monde et dans l'autre, que je dis la vérité!...

— Je suis certain de votre bonne foi, — reprit le jeune homme, — seulement, vous le comprenez bien, une telle accusation doit reposer sur des preuves matérielles...

— Vous en aurez, et les meilleures de toutes... — s'écria Bordeplat.

— Lesquelles?...

— Vous surprendrez le scélérat faisant son œuvre infâme !...

Voii

On ne passe pas! — dit cet homme d'une voix étranglée... (Page 764.}

— Comment?

— En veillant celte nuit et la nuit prochaine... — Si l'empoisonneur sait que M"'^ Dclarivière n'est pas morte^ il reviendra lui donner le coup de grâce.

— Ce brave homme a raison, Georges, — dit le docteur V...; — c'est en flagrant délit qu'il faut prendre le meurtrier! Alors vous ne douterez plus !

— Eh! cher maître, je ne doute pas... — s'écria le jeune médecin. — Mes yeux viennent de s'ouvrir... Je me souviens de beaucoup de choses qui sont autant de preuves de la culpabilité de Fabrice Leclère... — Il a trouvé l'autre

LiV. 95. <^- ROY. éditeur.

jour un prétexte pour rester seul dans ce cabinet, et c'est alors sans doute qu'il a coupé le fil conducteur de la sonnerie électrique... — Le diamant perdu dans le chemin de ronde témoigne contre lui... Tout l'accuse... Mais comment a-t-il pu se procurer les clefs dont il se sert pour pénétrer ici?...

— Ces clefs lui ont été données certainement par M. Rittner... — répondit le docteur Schultz.

— Pourquoi Frantz Rittner aurait-il donné ces clefs à M. Fabrice? — demanda Georges en regardant avec étonnement le médecin-adjoint. — Ils se voyaient donc?

— Mais, sans doute... — Ils étaient intimes... et depuis longtemps...

— Lui qui prétendait connaître à peine mon prédécesseur, et seulement depuis l'arrivée de M"*® Delarivière dans cette maison !

— Il mentait, voilà tout...

— Sans vous commander, monsieur le docteur, — fit Claude Marteau. — que vous a-t-il dit de Mathilde Jancelyn?. ..

— Rien... — Questionné par moi sur le compte de cette femme, il a prétendu ignorer jusqu'à son nom !

— Ah! le fourbe ! elle était sa maîtresse ! !...

— Vous en êtes certain?

— Parbleu I ! — Elle était avec lui à Melun la veille du jour... la veille d'un certain jour... suffit !I Et j'ai des preuves de tout, monsieur le docteur, de fameuses preuves!... — Il s'en doute bien, le scélérat... — C'est pour cela qu'il m'envoyait au Havre où je ne suis pas allé, heureusement pour vous 1! Et s'il avait le toupet de soutenir qu'il m'expédiait là-bas pour acheter un petit vapeur, je le collerais sous bande avec cette dépèche que j'ai interceptée et que lui adressait de Mantes son imbécile de valet de chambre chargé de veiller sur moi et qui s'est assez mal acquitté de sa tâche...

En disant ce qui précède, Claude Marteau tendit à Georges le papier pris à Laurent.

— Il voulait se débarrasser de vous, c'est clair! — fit le jeune médecin après avoir jeté les yeux sur la dépèche dont nous avons antérieurement reproduit le texte, puis il ajouta : — Depuis quand Fabrice Leclère sait-il que vous connaissez son crime?

— Eh ! — s'écria Claude^ — il ne sait rien de positif à ce sujet, ce qui fait notre force... — J'ai brûlé la politesse au valet de chambre et pris mes mesures pour que le maître ne soit point averti...

L'ex-matelot raconta brièvement ce qui s'était passé à Mantes et reçut avec modestie des éloges mérités.

— Vous avez parlé d'un autre crime commis par Fabrice... — reprit Georges.

— De plusieurs, peut-être... — répliqua l'ex-marin d'une voix sourde. — Tout vient à point à qui sait attendre! — Occupons-nous du plus pressé et

dressez vos batteries, monsieur Vernier, pour pincer l'empoisonneur son poison à la main. . . — Ça lui évitera de nier.

— Fabrice, assassin de ma mère!... — balbutia Edmée douloureusement. — Ob ! mon Dieu 1 — Et quand je pense qu'un tel misérable est aimé de Paula !...

Georges, en entendant ce nom, tressaillit et devint livide.

— Paula! — répéta-t-il. — C'est vrai! M"^ Baltus aime cet infâme! Elle croit aveug-lément en lui! — En ce moment elle est à Melun, seule avec lui... — Gela me fait peur!...

— Il faut la prévenir... — dit vivement Edmée.

— Voulez-vous que j'y coure?... — s'écria Claude. — Je suis prêt...

— Y songez-vous? — répliqua Georges. — Si M. Leclère est encore à la villa Baltus, comme je le suppose et comme je le crains, vous vous trouveriez en face de lui et tout serait compromis. ..

— C'est vrai, — murmura Bordeplat en se grattant Toreille. — Gomment donc faire?

— Quelle heure est-il? — demanda Georges.

— Neuf heures moins dix.

— Il y a un départ pour Fontainebleau à dix heures vingt-cinq... je vais envoyer...

— Qui? — demanda le docteur V...

— La vieille Madeleine, ma servante fidèle et dévouée... — Monsieur Scbultz, faites-lui dire de s'apprêter, je vous prie... et donnez l'ordre d'atteler le coupé pour la conduire à la gare.

Le médecin-adjoint sortit aussitôt.

— Pas d'imprudence, mon enfant, — reprit le sfivant, — si M. Leclère est à la villa Baltus, il verra nécessairement votre servante qu'il connaît... Il faut agir de telle sorte que la présence de cette femme n'excite point la défiance du scélérat...

— Vous avez raison, cher maître... — Que dois-je faire dire, selon vous, à M"« Baltus?

— Que la raison de Jeanne semble se réveiller... Qu'il arrive à la pauvre folle des éclairs de mémoire... — L'empoisonneur, redoutant plus que tout au monde la guérison de sa ^dctime, se hâtera de venir achever son œuvre...

— Tonnerre de Brest! — s'écria Claude, — c'est rudement imaginé tout de même!

Il ajouta, mais in petto :

— C'est un vrai malin, ce vieux- là!...

— Vous avez de plus en plus raison, cher maître, — dit Georges, — je m'empa.T:e de votre idée etje vais écrire quelques lignes.

Il s'assit à son bureau, prit une feuille de pa- ier à lettres et traça les courtes phrases suivantes :

« Chère mademoiselle Paula,

i( Dieu, fait des miracles quand il le veut.

« Il vient de nous eu donner la preuve en envoyant à M'"^ Delariviè're des lueurs de raison...

« Elle semble se souvenir... — Elle articule certains noms qu'elle paraissait avoir oubliés...

« Peut-être, cette nuit, se souviendra-t-elle tout a fait... Peut-être parlerat-elle demain...

« Venez le plus tôt possible, je vous en prie... Nous avons besoin devons. — Edmée vous envoie ses tendresses. — Je mets à vos pieds mes respects.

« Georges Yernier. »

Le jeune homme relut sa lettre à haute voix, la mit sous enveloppe et la cacheta.

La vieille gouvernante, entrée dans le cabinet depuis une minute, avait assisté à la lecture.

— Madeleine, — lui demanda Georges, vous avez entendu?

— Oui, monsieur le docteur...

— Et compris?

— Oui, monsieur le docteur...

— Eh bien, prenez cette lettre, partez à l'instant pour Melun où vous la remettrez en mains propres à JVP'^Baltus et, si l'on vous interroge, répétez exactement ce que vous venez d'entendre.., — Vous ne savez rien de plus... — Allez...

— Soyez tranquille, monsieur Georges, et comptez sur moi... — répliqua la brave femme. — Je me laisserai couper la langue plutôt que de dire un mot de trop.

Elle fit une belle révérence à l'ancienne mode et sortit.

— Digne créature! — murmura le savant illustre. — Fidèle et dévouée, vous l'avez dit! Elle est encore du temps où les vieux serviteurs étaient de la famille!

Georges prit les deux mains de Claude et les serra.

— Vous venez de nous rendre un service immense, mon brave ami, — s'écria-t-il, — un de ces services que rien au monde ne saurait payer! — Peutêtre cependant trouverons-nous plus tard un moyen de vous prouver notre reconnaissance...

— Vous ne me devez rien, monsieur le docteur, pas même la reconnaissance... — répliqua Tex-matelot; — j'ai fait mon devoir, voilà tout, et je l'ai

fait, je vous le jure, avec bigrement de plaisir... Ah! oui, par exemple, tonnerre de Brest!... — Pardon, excuse, manr selle... c'est un petit juron qui m'est échappé... vu l'habitude.

— Resterez-vous avec nous cette nuit? — demanda Georges.

— Non, monsieur le docteur.

— Vous pourriez nous être utile, cependant.

— Sans doute... mais peut-être serai-je plus utile ailleurs...

— Où donc?

— A Neuilly-Saint-James.

— La villa est déserte... Vous ferez mieux de rester ici.

— Ne me retenez pas, monsieur le docteur... j'ai mon idée... et quelque chose à faire...

Et Claude Marteau, après avoir donné et reçu force poignées de main, rejoignit le cocher qui l'attendait toujours à l'angle de la rue Raffet.

Immédiatement après le départ de Claude Marteau, le docteur Schultz se rendit à la pharmacie pour préparer le médicament selon la formule du célèbre professeur.

Celui-ci et Georges Yernier montèrent dans la chambre de la malade.

Le médecin-adjoint apporta la potion, et le docteur V... la fît prendre luimême à Jeanne qui s'endormit presque aussitôt d'un calme et profond sommeil,

Onze heures sonnèrent.

La voiture qui avait conduit Madeleine au chemin de fer attendait pour ramener le vieux savant chez lui.

— Je vous quitte, mon enfant, — dit-il à son élève; — mais comptez que je reviendrai de bonne heure...

— Encore un mot, cher maître, avant votre départ...

— De quoi s'agit-il?

— De me donner un conseil. . .

— J'y suis tout disposé...

— Si M. Leclère se présentait demain à la maison de santé pour voir sa cousine Edmée et pour s'assurer de l'état de M™^ Delarivière, que devrais-je

faire?

— Ne manifester aucune défiance; paraître tout ignorer; agir enfin comme vous auriez agi avant les révélations de ce brave matelot... — Grâce à la potion qu'elle vient de prendre, Jeanne dormira longtemps... — A son réveil, une seoonde dose du même breuvage lui procurera de nouveau quelques heures de

repos complet... — Les choses étant en cet état, vous laisseriez M. Leclère arriver jusqu'à elle, et vous faciliteriez, par un manque apparent de surveillance, la suprême tentative de l'empoisonneur...

— Merci, maître, le conseil est bon... je le suivrai. Le xïeux médecin quitta la maison.

Edmée, brisée par les émotions terribles qui venaient de se succéder, mais

rassurée désormais et pleine d'espérance, reposait depuis longtemps.

Une fois seuls. Georges et le docteur Schultz se serrèrent la main, puis le médecin-adjoint s'écria avec émotion :

— Ah I monsieur le directeur, de quel écrasant fardeau l'arrivée du matelot a déchargé mon âme ! !

— Et la mienne aussi! — répliqua Georges. — Il faut bien en convenir, nous étions coupables tous deux...

— De quoi donc, monsieur le directeur?

— De méconnaître avec obstination les s}Tnptômes si visibles de l'empoisonnement, et de ne pas établir une surveillance incessante autour de M'"^ Delarivière.

— Cette surveillance, Tétablirons-nous cette nuit?

— Oui, et de la façon la plus simple... — Il suffira de rattacher Je fil conducteur de la sonnerie électrique, pour être certains que personne ne s'introduira dans le parc par la petite porte sans que nous en soyons prévenus... Nous irons ensuite goûter un repos dont nous avons grand besoin: mais nous dormirons tout habillés afin d'être debout au premier signal, en cas d'alerte...

— Vous avez raison, monsieur le directeur...

Les deux médecins remirent en élatle fil de laiton coupé par Leclère. Ils prirent soin de s'assurer que la porte du boulevard Montmorency,

lorsqu'elle s'ou\Tait, mettait en branle comme par le passé la sonnerie électrique, puis ils regagnèrent leurs chambres respectives.

Retournons à Mantes où nous avons laissé Laurent sous la surveillance de Petit-Pierre, le mousse de onze ans que son énergie précoce, doublée d'un revolver en bon état, métamorphosait en un gardien très sérieux.

Après le départ de Claude, monsieur Fintendant v&\mi peu à peu de sa stupeur et reprit un calme suffisant pour envisager la position sous ses différents aspects.

— Je suis cloué I... — se disait-il. — Claude Marteau est un scélérat d'une audace incroyable et d'une adresse sans pareille î... — Si Ton m'accusait d'avoir détourné à mon profit les trente mille francs qu'il vient de me voler, comment me justifierais-je?... — Il est capable de compromettre M. Fabrice malgré sacomplètf innocence, d'accumuler contre lui des preuves mensongères, de le mettre en péril, enfin de le perdj'e peul-ètre ! — Alors, par contre-coup, plus de place,

^ cl qui sait si ce damné matelot ne irouverapas moyen de me compromettre moi- \ mêmel

Laurent prit sa tête dans ses mains et se posa cette question :

— Pour nous tirer, mon maître et moi, de ce mauvais pas, que faire?... Au bout de quelques secondes de méditation profonde, il se répondit:

— Claude Marteau est un habile gredin, mais M. Fabrice n'est point une bête, outre qu'il est un parfait honnête homme. — S'il était averti du coup qui le menace il trouverait certainement moyen de parer la botte, et en même temps de me mettre moi-même à l'abri... — Je l'aurais prévenu du danger... Sa reconnaissance serait sans bornes, et la reconnaissance d'un homme riche et généreux a des façons de se manifester qui sont fort de mon goût... — Donc il faut gagner de vitesse le matelot... — Il a de l'avance, le matelot... Mais bah : Gomme dit un vieux proverbe : — Rie?i ne sert de courir. . .

Tout en faisant ce raisonnement, Laurent releva la tête et regarda Petit- Pierre.

— Eh bien ! mousse, — lui dit-il, — tu vois dans quel guêpier je me suis fourré pour avoir bien servi mon maître, ce qui d'ailleurs était mon devoir, sans me douter que mon obéissance pouvait être nuisible à quelqu'un.

Petit-Pierre eut sur les lèvres un sourire.

— Ah! monsieur Laurent, — répliqua-t-il, — on n'est pas généralement sans se douter si ce qu'on fait est bon ou mauvais,. . pour peu qu'on ait de raisonnement...

— Tu as raison, jeune mousse; seulement il y a des hommes à caractèie faible, mais la faiblesse n'empêche pas d'être de parole, aussi je tiendrai lu promesse que j'ai faite à Claude Marteau...

L'enfant tira de sa poche le revolver, et il en fit craquer la batterie avec une apparente distraction, tout en répliquant :

— Vous ferez bien, monsieur Laurent, car sans ça je serais obligé de tenir la mienne....

— Comment, si je faisais mine de filer, tu me tirerais dessus?,..

— Sans plus de gêne que sur un lapin, monsieur Laurent,. , C'est la consigne,

— Tu n'auras pas besoiii d'en venir là, moussaillon, puisque je ne quitterai Mantes qu'avec l'autorisation de Glande, ou quand il sera venu nous chercher.,.

— J'y compte bien,,.

— En attendant, je suppose que nous ne resterons pas enfermés ici... pourrions-nous, avant dîner, aller faire un tour dans la ville?...

— Naus irons si vous voulez, monsieur Laurent,. , — Ma consigne me défend de vous perdre de vue; mais que ce soit dehors ou dedans, ça m'est égal... — Je vous préviens seulement que j'aurai le revolver tout armé dans ma poehe et le doigt sur la gâchette.

— Diable, — pensa l'intendant, — c'est un homme, ce galopin! — l'évasion sera difficile 1... — Allons gagner un peu d'appétit — ajouta-t-il en se levant.

— Soit, descendons... — répondit Petit-Pierre. Et il sortit de la chambre derrière Laurent.

Le valet de chambre de Fabrice avait raison de se dire : — C'est un homme ce galopin !

Petit-Pierre possédait une intelligence bien autrement développée que ne le comportait son âge.

Il appréciait l'importance de la tâche dont il était investi par Claude Marteau.

Il comprenait que si son prisonnier arrivait à Paris en même temps que l'exmatelot, un malheur résulterait de leur rencontre, et il pensait:

— Je ferai une si bonne garde que M. Laurent ne m'échappera pas !

Une telle force de caractère était assurément remarquable ;nïais Petit-Pierre, entrant à peine danslavie,nepouvaitse défier des mille roueries d'un esprit subtil.

C'est là-dessus que comptait monsieur V intendant.

Mantes est une ville jolie et coquette, mais, dans la disposition d'esprit où se trouvaient nos deux personnages, rien ne pouvait les intéresser beaucoup.

Leur promenade ne se prolongea guère.

Ils rentrèrent à l'hôtel au bout de troi^s quarts d'heure et se mirent à table presque aussitôt.

Laurent mangea de grand appétit. En revanche il eut soin de boire à peine.

En cela, il imitait la sobriété de Petit-Pierre qui ne buvait que de l'eau rougie,

La conversation languissait. — C'est à peine si les deux convives échangeaient» toutes les cinq minutes, une parole insignifiante.

L'intendant s'était fait apporter les journaux qui se trouvaient dans le restaurant et semblait s'absorber dans leur lecture.

En dernier lieu il prit un indicateur des chemins de fer et le feuilleta d'un air distrait, mais assez longtemps pour savoir que les trains en destination de Paris passaient à Mantes à neuf heures quarante, à dix heures trente-deux et à dix heures cinquante-trois minutes.

Le repas terminé, le café pris, Laurent manifesta le désir de se reposer.

Petit-Pierre le reconduisit jusqu'à sa chambre dans laquelle il entra avec lui.

— Il ne faut pas m'en vouloir si je vous surveille... — lui dit-il. — Vous obéissez à votre maître, moi j'obéis à mon patron.

— Je ne t'en veux pas le moins du monde, moussaillon. — Quoique la surveillance soit inutile, puisque j'ai donné ma parole, je t'approuve de respecter ta consigne...

L'enfant fit le tour de la chambre, s'assura qu'elle n'avait d'issue que sur le carré, et reprit :

— Alors ça ne vous fera rien que je vous enferme à double tour et que j'emporte la clef?

— Rien du tout... — Je n'en dormirai pas moins sur les deux oreilles jusqu'à demain malin, en homme dont la conscience est tranquille...

Georges raconta au professeur sou eutretiea avec Paula. (Page 780.)

Bonsoir donc, monsieur Laurent, et bonne nuit...

-Bonne nuit, gamin... Viens m'éveiller dès qu'il fera jour...

Petit-Pierre sortit, ferma la porte à double tour, enleva la clef, rentra dans sa | chambre et se disposa à se coucher. |

LlV. 96. *■'• l^OY, éditeur.

Mais une réflexion rarréla.

L'idée pourrait venir à M. Laurent de dévisser la serrure... — se dit-il. —

Je vais y mettre ordre...

L'une des occupations habituelles du mousse étant de raccommoder les filets

de Claude Marteau, il ne se séparait jamais des objets nécessaires pour ce travail. 11 tira de sa poche une longue et solide ficelle dont il attacha Tune des extrémités au bouton de la serrure ; — il noua l'autre bout autour de sa cheville et se

jeta sur son lit tout habillé.

— De cette façon, — pensa-t-il^ — je défie bien M. Laurent d'ouvrir sa porte

sans m'éveiller...

\ Et.il s'endormit d'un sommeil paisible.

i Le valet de chambre de Fabrice laissa s'écouler dix ou quinze minutes.

î — Ce moussaillon de malheur doit être endormi... — murmura-t-il. — Voici

^ le moment de filer... — Si je dévissais la serrure avec mon couteau?... — Ce

serait vite fait...

1 Après un instant de réflexion, il secoua la tête et reprit :

; — Mauvais moyen ! . .. l'enragé galopin est capable de s'être couché en travers

\ sur le paillasson pour m'empêcher de sortir! s'il me surprenait en train de me \ donner de l'air, il m'enverrait très bien une balle dans les reins, et ce serait I gênant !

? Laurent s'approcha de l'unique fenêtre de sa chambre, l'ouvrit avec des pré-

\ cautions infinies afin de ne pas faire de bruit, et se pencha au dehors. \ La nuit était venue, mais la clarté d'une lanterne accrochée au mur lui

\ permit de voir qu'il dominait la cour des écuries.

i Juste au-dessous de la fenêtre se trouvait un tas de fumier dont les exhalai-

\ sons sut generis trahissaient la présence.

\ Au fond de la cour une porte charretière, vaguement indiquée dans la

I pénombre, donnait sur une rue voisine.

Après ce court examen Laurent hocha la tête avec satisfaction. 1 — Ça vaut une échelle double... — se dit-il en rentrant dans la chambre.

\ Il ouvrit son sac à main, en tira le revolver dont Fabrice lui avait donné le

conseil de se munir et, le ghssant dans sa poche de côté, regagna la fenêtre. I Tout était silencieux dans la cour.

\ Laurent enjamba la barre d'appui, la saisit des deux mains et se laissa couler

I dans le vide.

\ Pendant une ou deux secondes il resta suspendu, puis ses doigts lâchèrent

\ prise et il tomba sur le fumier sans se faire le moindre mal. j Aussitôt cette évasion menée à bonne fin il se releva, longea les murailles sur

' la pointe des pieds, atteignit la porte charretière, l'ouvrit, se trouva dans la rue

et prit sa course vers la gare.

\ Petit-Pierre continuait à dormir les poings fermés.

H était euviron neuf heures au moment où Claude Marteau sortit de TétaLlis- •sement d'Auteuil par la grille de la rue Raffet.

Le coclier, — fidèle à la consigne qu'il avait reçue, — regardait sa montre toutes les cinq minutes et s'apprêtait, dès que le moment indiqué serait venu, à se rendre chez le commissaire et à le prévenir qu'un voyageur, monté dans sa voiture à la gare Saint-Lazare et depuis plus d'une heure à la maison des folles, réclamait l'intervention de la police.

L'ex-matelot le rejoignit.

— Ah ! c'est vous ! — s'écria le cocher.

— Oui... tout s'est passé sans encombre et me voilà...

— C'est heureux, mais il n'est que temps ! — Cinq minutes de plus, je filais rue La Fontaine chez le commissaire... — Oii allons-nous ?...

— A Neuilly-Saint-James, boulevard de la Seine... — Vous m'arrêterez en route à la porte du premier mastroquet dont le comptoir aura bonne mine...

— Je vous offre une croûte arrosée d'un verre de vin, et nous réglerons nos comptes...

— Entendu, bourgeois ! Ah ! pour un bon enfant, vous êtes un bon enfant î...

— Yous devriez me prendre à l'année...

— Quand je serai rentier nous verrons ça, mon brave... — répondit Claude en riant.

La station chez le marchand de vin s'étant quelque peu prolongée, il n'était pas loin de minuit quand le fiacre s'arrêta boulevard de la Seine, près de la petite porte qui nous est connue.

Le cocher largement payé s'éloigna ; l'ex-matelot tira de sa poche une clef, entra dans le parc, puis dans son pavillon, y prit la petite lanterne sourde dont une fois déjà nous l'avons vu faire usage, l'alluma, la mit dans sa poche et, par les allées les plus ombreuses, par conséquent les plus sombres, se dirigea vers le corps de logis des maîtres dont il fit lentement le tour, inspectant chaque fenêtre pour s'assurer qu'aucune lumière ne brillait à l'intérieur.

Il s'arrêta pendant près d'un quart d'heure en face des croisées de l'appartement de Fabrice.

Pas un rayon ne s'en échappait.

— Si le gredin devait revenir cette nuit, — pensa Claude, — il aurait déjà paru. — Inutile, quant à présent, de s'occuper de lui davantage.

Dans l'angle droit de la propriété, du côté de la Seine et derrière le chalet servant de logis au matelot et à Petit-Pierre, se trouvait un fourré fort épais dominé par un platane d'une magnifique venue.

Bordeplat se coula dans ce fourré en écartant les menues branches qui lui fouettaient le visage.

Il s'as-enouilla au pied du platane, tira de sa poche la lanterne sourde dont il fit jaillir un rayon lumineux, et à l'aide de son couteau se mit à creuser le sol.

La terre en cet endroit n'offrait aucune résistance. — On voyait qu'elle avait été remuée récemment.

Au bout de deux minutes de travail facile Claude poussa un : oufl de satisfaction, et tira du trou le petit coffret appartenant à Mathilde Jancelyn. — Il se redressa et gagna l'allée voisine en se disant à lui-même :

— Misérable coquin... assassin et voleur... Elles sont Là, dans ce cofFret, les preuves de tes crimes!... de tous tes crimes !... — Je les ai... je les garde... et je plaindrais celui qui voudrait me les prendre!

A cet instant Claude tressaillit, interrompit son monologue et s'arrêta. Le bruit d'une voiture roulant à toute vitesse dans quelque rue voisine arrivait à son oreille.

Cette voiture fit halte et repartit presque aussitôt.

— Est-ce l'empoisonneur qui rentre? — se demanda Claude. — Si c'est lui, il vient chercher son flacon de Datura stramoniimi^ et le dénouement sera pour cette nuit... — Nous verrons tout à l'heure...

Il se rapprocha de la maison, l'oreille aux aguets, les yeux fixés plus que jamais sur les fenêtres de Fabrice.

Le silence et l'obscurité régnaient toujours. — Claude rebroussa chemin.

— Non, ce n'est pas lui... — pensa-t-il. — C'est quelque voisin attardé qui vient de Paris...

Il se dirigea vers la porte donnant sur le boulevard de la Seine, il l'atteignit et, à son grand étonnement, — (car il était certain de l'avoir refermée), — il la trouva ouverte.

— Que signifie cela? — se demanda-t-il. — On est donc entré par celle porte ?

Néanmoins il s'apprêtait à franchir le seuil. — Un homme se dressa devant lui.

— On ne passe pas ! — dit cet homme d'une voix étranglée.

— En êtes-vous sûr? — répliqua l'ex-matelot d'un ton goguenard. — Dans tous les cas, est-ce vous qui prétendez m'empêcher de sortir?

— C'est moi...

— Qui donc ùtes-vous?...

Sans attendre la réponse à cette question, Bordeplat dirigea la clarté de- sa lanterne sur l'imprudent qui lui barrait le chemin.

— Laurent! — cria-t-il avec stupeur en reconnaissant le valet de chambre, un revolver à la main. — Malheureux, que faites-vous ici?...

— Je défends mon mxilre que vous voulez perdre...

— Votre maître est un scélérat !...

— Mensonge et calomnie!...

— Et vous êtes le complice d'un assassin !... — Ëcartez-vous, je veux passer...

— Vous ne passerez pas !... Prenez garde, je suis armé !...

— Tonnerre de Brest! je le suis aussi!... Claude, à son tour, avait mis le revolver à la main.

— Place ! — répéta-t-il.

— Jamais !

Deux détonations retentirent à la fois, jetant aux échos de la Seine leur bruit sinistre dans les ténèbres...

A ces détonations succéda un cri de douleur...

Nous avons vu Fabrice Leclère arriver à la gare de Melun où Paula l'attendait avec son panier et ses poneys pour le conduire à la villa Baltus, et nous avons assisté au début de leur entretien.

Fabrice, froid calculateur s'il en fut et grand comédien, avait eu l'art de joindre une réserve extrême aux manifestations de sa tendresse, de manière à ne point inquiéter la jeune fille, tout en portant le trouble dans son esprit et le désordre dans son cœur.

Le neveu du banquier — (pour des motifs auxquels l'amour n'avait rien à voir), — se préparait à livrer sans retard le combat dont il s'était juré de sortir victorieux.

En stratégiste habile il avait étudié la position sous tous ses aspects, afin de se rendre compte des points faibles.

Pour lui, la chose essentielle, la chose qui seule lui donnerait de sérieuses chances de succès, celle qu'à tout prix il fallait obtenir, c'était l'autorisation de ne pas repartir pour Paris et de passer la nuit à la villa Baltus...

Mais il ne pouvait soUiciter d'une façon presque brutale, et par conséquent, suspecte, cette compromettante et dangereuse hospitalité...

Il fallait amener l'orpheline à la lui offrir elle-même...

La chaleur avait été accablante toute la journée.

L'atmosphère du soir était plus lourde encore et saturée d'électricité.

Fabrice et Paula, après avoir diné en tête-à-tête, cherchaient un pen de fraîcheur sous un massif d'arbres séculaires à l'une des extrémités du parc, assis l'un près de l'autre sur un banc rustique.

M"^ Baltus, vêtue d'un long peignoir de mousseline blanche, écoutait avec une ivresse recueillie les paroles d'amour de son fiancé.

L'ouvrage de broderie qu elle avait pris, bien moins pour y travailler que pour se donner une contenance, était tombé à ses pieds sans qu'elle songeât à le relever...

Tout à coup le jeune homme devint rêveur.

Les paroles expirèrent sur ses lè\Tes.

Sa tête se pencha. — Une expression de mélancolie profonde envahit son visage.

— Fabrice, à quoi songez-vous donc? — lui demanda Paula, inquiète de ce brusque changement et de cet inexplicable silence. — Pourquoi semblez-vous triste quand vous êtes auprès de moi?

— Vous voulez le savoir? — murmura le cousin d'Edmée en relevant la tête et en attachant sur M"® Baltus un long et indéfinissable regard.

— Je veux le savoir... oui...

— Eh bien ! je suis triste parce que le temps passe et que dans une heure, esclave des convenances ou plutôt des préjugés, je vais être forcé de rompre le charme qui m'enchaîne à vos pieds, et de m'éloigner de cette maison où je laisse mon bonheur et ma vie...

— Est-ce vraiment là ce qui vous chagrine?...

— Ah î je vous le jure !

— Pourquoi vous affliger d'une séparation si courte?... — Vous reviendrez demain.

I \ — Certes! demain et chaque jour, aussi longtemps que votre présence ici \

sera nécessaire!... C'est ma ferme volonté, c'est mon vœu le plus cher... Mais qui peut répondre du lendemain, et, quand on quitte son bonheur, est-on sûr de le retrouver?...

— Cher Fabrice je vous comprends mal.

— Je vais tâcher de m'expliquer... ?Sous sommes l'un auprès de l'autre, Ls mains dans les mains, les yeux dans les yeux, si loin du monde qu'il nous semble que le monde n'existe plus, et qu'excepté nous et notre amour rien ne reste debout sous le ciel... — Je m'enivre de votre présence, du son de votre voix, du parfum de votre chevelure... — J'ai toutes les joies à la fois... des joies surhumaines, des joies du ciel!... Je vis dans un rêve enchanteur ! et brusquement le réveil arrive... je tombe de mon rêve ardent dans la réalité froide... Le moment du départ est venu, et malgré moi je doute presque que votre tendresse soit égale à la mienne, puisque mon cœur se brise en partant et que vous ne songez pas même à vous demander : — Pourquoi part-il ?

— Je me demande cela, Fabrice, et je me réponds : — H reviendra...

— Le savez-vous?... Le sais-je moi-même?...

— Comment?.,. — L'incertitude est-elle admissible?... — Qui donc empêcherait votre retour?...

— L'imprévu... l'improbable... — Un accident de chemin de fer ou de voiture... — Entre ce soir et demain, je puis mourir...

Paula devint pâle et s'écria :

— Quelle horrible pensée! — Elle me fait peur!... — Chassez-la bien vite !...

— Je le voudrais... je ne peux pas... — Je suis faible et superstitieux aujourd'hui... — L'idée de me séparer de vous m'épouvante... — Des presssentiments sombres assaillent mon esprit... — Je sais que je dois partir... je sais qu'il le faut... je serai prêt quand sonnera l'heure, mais il me semble que nous ne nous reverrons plus et que je vais vous dire un éternel adieu...

Une rougeur soudaine empourpra les joues pâles de la jeune fille. Elle baissa les yeux et balbutia :

— Il vous semble cela?

— Je vous le jure...

— Eh ! bien, Fabrice, ne partez pas... Le jeune homme tressaillit.

11 touchait à son but, il triomphait, — mais il eut assez d'empire sur lui-même

pour cacher son triomphe.

— Quoi, — dit-il en regardant M''® Baltus d'un air profondément surpris, — quoi, vous voulez?...

— Je veux bannir de votre esprit toute angoisse... — l'interrompit Paula, — je veux vous prouver que vos pressentiments sont menteurs —

— Mais, le monde?

— Qu'importe le monde?... — Pourvu que ma conscience soit en paix et m'affirme que je ne fais rien de mal, le reste m'est indifférent... — Vous êtes mon fiancé... J'ai confiance en vous... Je mets mon honneur de jeune fille sous la garde du vôtre... — Quoi de plus naturel et de plus légitime?... — Qui donc oserait étayer une lâche calomnie sur une action si simple?... — Vous occuperez un appartement situé très loin du mien dans le pavillon de droite de la villa... — Demain matin vous quitterez de bonne heure votre lit, vous descendrez au jardin où je viendrai vous rejoindre. — Nous assisterons ensemble au lever du soleil, au réveil des oiseaux, à l'éclosion des fleurs... et vous ne direz plus, j'espère, que vous ne me reverrez peut-être jamais...

— Paula... chère Paula bien aimée, vous êtes un ange!...

— Naturellement, puisque je fais ce que vous souhaitez... — répondit la Jeune fille en souriant. — Attendez-moi là pendant cinq minutes...

— Oii allez-vous?

— Donner des ordres à ma femme de chambre pour votre installation de ce soir. I

Et M'^^ Baltus s'éloigna rapidement. |

Fabrice, resté seul, ne chercha plus à dissimuler l'expression d'une joie farouche . i

La victoire lui paraissait maintenant certaine. i

Il quitta le banc de verdure et se mit à marcher de long en large, en récapi- ;

tulanl toutes les chances qu'il avait désormais de sortir sain et sauf de la lutte ;

engagée par lui contre la justice.

Fraulz Riltner, René Jancelyn et Mathilde ne comptaient plus...

Jeanne allait mourir, — elle était morte déjà peut-être, — et les médecins ne

songeaient point à voir dans safm prématurée le résultat d'un crime... i

Edmée, — si elle vivait, chose douteuse! — lui coûterait quinze cent mille

francs le jour de son mariage, c'est vrai, mais une telle libéralité ne l'appauvri- \

rait guère puisqu'il était l'héritier unique, l'héritier incontesté de douze millions,

— et lui ferait le plus grand honneur... |

Paula Baltus, devenue sa maîtresse d'abord, sa femme ensuite, oublierait son i

rêve de vengeance... >

Quant à Claude Marteau, il était au Havre. — Quand il en reviendrait, il ne

serait plus à craindre...

Fabrice se disait ces choses et regardait avec un orgueil de Satan la longueur ;

du chemin parcouru, l'immensité du travail accompli... j

Maintenant le but était là, tout près, à portée de sa main !... |

Un bruit de pas légers vint le distraire de son triomphe. l

M"^ Baltus revenait après avoir donné ses ordres... |

Le reste de la soirée passa comme un éclair... 5

La demie après onze heures sonnait, lorsque le jeune homme songea qu'il

fallait, sans plus attendre, tenter ce qu'il avait résolu.

— Chère Paula, — fit-il, — voulez-vous rentrer?... ;

— Déjà! — murmura la jeune fille. i 11 répliqua en lui passant un de ses bras autour de la taille : \

— Oui... — Vous êtes légèrement vêtue... la nuit devient fraîche... le vent de I la rivière s'élève... — Si nous restions dehors, vous tousseriez peut-être demain...

Au doux contact du bras de son fiancé, M"^ Baltus avait frissonné déhcieusement. |

— Je veux ce que vous voulez... — balbutia-t-elle. — N'êtes-vous pas à ! moitié mon seigneur et maître?... — Ne le serez-vouspas bientôt tout à fait? —

Je dois m'habituer à vous obéir... — Rentrons... \

Ils se dirigèrent lentement vers l'habitation, enlacés l'un à l'autre. ;

Paula, tout en marchant, appuyait sa tête contre la poitrine de Fabrice dont ; elle sentait battre le cœur. '

Une sorte d'engourdissement bizarre et plein de charme s'emparait de tout ! son être.

Ils arrivèrent au vestibule où prenait naissance l'escalier conduisant aux appartements des étages supérieurs.

— Sur la petite table se trouve un bougeoir... — dit M"*^ Baltus. — Je vais l'allumer.

Falrice Varrôta.

Fabrice poussa im cri de rage, le rauque liurlement do la bête fauve prise au pitge. (i'age 790.)

— A quoi bon? — répliqua-t-il.

— Mais à nous procurer de la lumière, ce me semble...

— rs'ous n'en avons pas besoin... — ' Yoyez... — Les rayons blancs delà lune filtrent à travers les vitraux et nous éclairent... J'aime cette pâle et mystérieuse clarté qui semble faite pour les amoureux comme nous... — Cette lampe d'argent nous suffit pour retrouver notre chemin... — Venez, chère Paula...

Les deux jeunes gens gravirent les marches de l'escalier. Fabrice soutenait sa compagne, — il la portait presque.

LiV. 97. I'- t^'-"^- e.iii- ur.

Ils atteignirent le palier du premier étage.

— Par ici... — «lit mademoiselle Baltus, — Votre appartement est à droite... à l'extrémité de la galerie...

Il l'entraîna doucement de ce côté.

Les portes et les fenêtres avaient été ouvertes afin d'établir un courant d'air et de rafraîchir l'appartement chauffé par les feux du soleil pendant une journée torride.

Cn rayon oblique de la lune mettait une coulée blanche sur les tapis du petit salon et de la chambre à coucher.

Mademoiselle Baltus s'arrêta sur le seuil.

— Vous voici chez vous, mon ami... — fit-elle d'une voix un peu tremblante...

Je vous laisse... — Reposez-vous... dormez... et rêvez de Paula qui va rêver

de vous... — Bonsoir et bonne nuit... — A demain...

Fabrice sentit que l'orpheline voulait se dégager des bras qui l'enlaçaient sous prétexte de la soutenir.

Il resserra son étreinte caressante, il retint Paula captive, il attira sur son épaule la jolie tête brune et pâle de la jeune fille, et touchant son front de ses lèvres il balbutia près de son oreille, d'une voix plus faible qu'un soupir :

— Paula. . . chère Paula, je vous aime I ... — Paula. . . chère Paula, je vous adore ! Fabrice sentit le souffle de mademoiselle Baltus effleurer son visage, et dans

ce souffle il devina ces mots :

— Moi aussi je vous aime!... moi aussi je vous adore!...

Eh bien! — reprit-il, ne me quittez pas si vite... — Entrez avec moi et

causons... lime reste tant de choses à vous dire...

Entrer dans cette chambre qui est la vôtre... Non, mon ami... non... je ne

le dois pas...

Pourquoi?... Que craignez-vous ?... — M'avez-vous plus confiance?...

— Oh! si... toujours!...

— Doutez-vous de moi?...

— Jamais?...

— Venez donc...

Et pas à pas il lui fit franchir le seuil.

xxin

La première des deux pièces était un petit salon meublé d'un large divan à la mode orientale.

Fabrice fit asseoir mademoiselle Baltus sur ce divan et prit place à côté d'elle. Il conlinuait à la tenir enlacée doucement. Le grand rayon de lune les éclairait tous deux.

Paula, magnétisée en quelque sorte par l'étreinte de son fiancé, le regardait sans lui parler. — Ses lèvres entr'ouvertes par un sourire extatique, découvraient ses dents blanches comme des perles dans un écrin de corail rose...

Fabrice la contemplait avec des yeux où brillait un feu sombre.

Après un instant de silence il continua :

— Que vous êtes belle ainsi, ma bien-aimée ! Et si j'étais parti ce soir, que de bonheur perdu pour moi! Je n'aurais pas contemplé ces prunelles humides dont le diamant noir envierait l'éclat... Je n'aurais pas respiré ce parfum que votre chevelure exhale et qui m'enivre... — Oh ! nuit bien heureuse, nuit bénie, si tu pouvais ne jamais finir!...

— Vous m'aimez, n'est-ce pas? — murmura la jeune fille.

— Si je vous aime?... Ah! de toute mon âme, de tout mon cœur, de toutes mes forces !... — Vous êtes l'unique but et le seul espoir de ma vie... Ou plutôt vous êtes ma vie elle-même... — Sans vous pourrais-je vivre?...

. — Et vous m'aimerez toujours ainsi?...

— Toujours!... — Ne le savez-vous pas?... Ne le sentez-vous pas?...

— Je le sais... Je le sens... Je le crois, mon Fabrice... Mais j'aime à vous l'entendre dire... Répétez-le...

— Ah! — répéta Fabrice — Toujours! toujours ! toujours!...

Paula avait fermé les yeux pour mieux savourer l'harmonie de cette voix qui lui promettait un amour sans fin, une éternité de bonheur...

Fabrice appuya ses lèvres sur les paupières abaissées de la jeune fille.

Ce baiser ne dura que la vingtième partie d'une seconde.

Mademoiselle Baltus frissonna-de tout son corps, perdit la notion de la réalité et, sans même avoir conscience du péril, se serra davantage contre son fiancé...

— Elle est à moi ! — pensa le misérable.

Une minute encore, peut-être, et le plus lâche des crimes allait être commis

Soudain, dans la nuit silencieuse, un coup de cloche retentit.

Une main inconnue sonnait à la grille de la villa.

Cette vibration soudaine rappela l'orpheline à elle-même, comme aurait pu le faire le choc d'une étincelle électrique.

Elle ouvrit les yeux et, reprenant à l'instant sa raison tout entière, elle s'échappa des bras de Fabrice qui cherchait vainement à la retenir, et se dressa brusquement.

— Maudit soit l'importun! — pensa le jeune homme avec rage. — Comment retrouver l'occasion perdue?

Un second coup de cloche résonna, plus violent encore que le premier.

La villa, — nous le savons,, — n'était séparée du chemin de halage que par une cour.

L'orpheline s'élança à la fenêtre, se pencha au dehors et crut voir une forme de femme derrière la erille.

— Qui sonne ainsi? — dcmanda-t-elle.

— C'est moi, mam'selle...

— Qui, vous?

— Madeleine, la servante de M. Georges. — J'arrive d'Auteuil tout exprès pour vous apporter une lettre pressée de mon maître.

Fabrice sentit l'organe qui lui tenait lieu de cœur se contracter légèrement. Paula devint pâle comme une morte et s'écria :

— Une lettre du docteur I Une lettre pressée 1 — Est-il arrivé là-bas quelque chose d'imprévu?

— La lettre vous le dira, mam'selle... — Faites-moi vite ouvrir...

— J'y vais moi-même.

Mademoiselle Baltus ne fit qu'un bond de l'appartement de Fabrice dans le sien, agita la sonnette qui devait éveiller sa femme de chambre, alluma une bougie, descendit, prit une clef dans le vestibule et ouvrit la grille.

— A coup sûr, Jeanne est morte dans la journée, — pensa Fabrice resté seul, — et voilà la nouvelle qu'on apporte à Paula... — Cette vielle folle de Madeleine est arrivée trop tôt.

L'orphehne remonta avec la lettre de Georges.

La femme de chambre, mal éveillée et vêtue à la hâte, l'attendait.

— Yovez si M. Leclère est encore debout. — dit mademoiselle Baltrà à la jeune camériste, — et dans ce cas, priez-le de venir ici...

Une minute plus tard, Fabrice entrait :

— Qu'v a-t-il donc? — demanda-t-il. — J'ai entendu sonner deux fois... — J'espère qu'il ne se passe rien de fâcheux?...

— C'est une lettre de M. Yernier... — répondit Paula. — Je vous ai attendu pour l'ouvrir, car les choses qu'elle contient vous mtéressent cerlainement autant que moi...

Elle déchira l'enveloppe et lut à haute voix ;

« Chère mademoiseUe Paula.

« Dieu fait parfois des miracles ..

« Il vient de nous en donner la preuve en envoyant à madame Delarivière des lueurs de raison...

«Elle semble se souvenir... —Elle articule certains noms qu'elle paraissait avoir oubliés...

«Peut-être, cette nuit, se souviendra-t-elle tout à fait... — Peut-être parlerat-elle demain...

« Venez le plus tôt possible, je vous en prie... — Nous avons besoin de vous,

« Edmée vous envoie ses tendresses ; je mets à vos pieds mes respecta.

« Georges Vermer. «>

Nous devons renoncer à décrire l'attitude de Fabrice pendant qu'il écoutait cette lecture. ^

Malgré son empire sur lui-même il tremblait de la tête aux pieds. — De grosses gouttes de sueur coulant sur son front trahissaient son anéantissement absolu.

Mademoiselle Baltus ne songeait guère à l'examiner et ne s'aperçut de rien.

— Des lueurs de raison... — s'écria-t-elle. — Des éclairs de mémoire... — Jeanne se souvient!... — Elle parlera!... — Le docteur Vernier nese trompe pas, Dieu a fait un miracle... — Je pars à l'instant!...

— Yous partez?.., — répéta Fabrice avec stupeur...

— Certes ! — N'avez-vous pas entendu qu'on a besoin de moi là-bas?...

— Mais il n'y a plus de train pour Paris cette nuit ! 1

— Ce n'est point un obstacle... — Mes chevaux me mèneront à Auteuil en | quatre heures... j

Elle ajouta, en s'adressant à la femme de chambre : l

— Réveillez Joseph sur-le-champ et qu'il attelle sans perdre une minute Jack \ et Dick à la Victoria... j

Fabrice avait eu le temps de se remettre. \

— Je vous accompagnerai, — fit-il dès que la camériste fut sortie. ;

— Non, mon ami... — C'est impossible! ;

— Pourquoi? |

— Le docteur Vernier, en nous voyant arriver ensemble, comprendrait que l je vous avais gardé celte nuit à la villa. |

— Eh! bien, qu'importe? 5

— Il importe beaucoup... — Je tiens à son estime... — Or, mon impru- j dence lui semblerait étrange car, je commence à le comprendre, nous avons été l tous les deux bien imprudents ! !... \

En prononçant ces derniers mots Paula rougit un peu, puis elle continua : ■

— Mais je ne partirai pas seule... — La vieille Madeleine voyagera avec j moi... Vous, mon ami, reposez-vous ici cette nuit, et demain, ou plutôt ce ; matin, venez à Auteuil... — Vous viendrez, n'est-ce pas? |

— Ah! certes, j'irai! !... et jusqu'au moment de vous voir les minutes me ', sembleront des heures !... \

— Merci, Fabrice... '.

— La Victoria est attelée, mademoiselle... — dit la femme de chambre en ; rentrant. i

Mademoiselle Baltus se coiiïa d'un petit chapeau noir, jeta sur ses épaules ]

un burnous de cachemire, tendit son front aux lèvres du jeune homme et sortit >

en murmurant : i

— A bientôt, ami... — je vous attends... i En montant en voiture elle leva les yeux vers la fenêtre de sa chambre.

Fabrice s'y trouvait encore. r

Ils échang-èrent un geste d'adieu en appuyant la main sur leurs lèvres j comme pour s'envoyer lun à laulre un baiser. l

La voilure partit.

Pendant le trajet mademoiselle Baltus questionna Madeleine, mais la vieille ; servante, fidèle à la consigne donnée, ne répondit que des choses identiques à ', celles contenues dans la lettre du docteur.

Paula cessa d'interroger, et tandis que la Victoria brûlait les pavés de la route elle se répétait :

— Jeanne se souvient... Jeanne parlera! — Olil mon frère, tu seras vengé I A cinq heures du matin les deux chevaux de sang faisaient halte, rue Raiïet,

devant la grille de la maison de santé.

L'orpheline descendit de voiture et traversa rapidement le parc, suivie à distance par Madeleine que ses vieilles jambes mettaient en retard.

Georges et le docteur Schultz avaient entendu la Victoria s'arrêter et la grille s'ou^Tir.

— Voici mademoiselle Baltus, — se dirent-ils. Et ils coururent à sa rencontre.

Le jeune médecin avait les traits fatigués, le visage sombre, le regard triste.

— Cher docteur, — dit Paula en lui tendant la main, — vous voyez que j'ai répondu sans retard à votre pressant appel... — Au milieu de la nuit je suis partie .

— Je l'espérais, mademoiselle... j'y complais même... et je vous en remercie...

— Mais qu'avez-vous donc, monsieur Georges? — reprit l'orpheline, — l'expression de votre figure semble démentir les heureuses nouvelles que Madeleine m'apportait de votre part...

Georges ne répondit pas.

Une poignante inquiétude s'empara de Paula.

— Mon Dieu, — murmura-t-elle, — aurais-je espéré trop vite? — Que se passe-t-il donc? — Est-ce un malheur que je vais apprendre?

— Venez, mademoiselle... — murmura Georges au bout d'une seconde, — nous avons à causer de choses sérieuses...

II se dirigea vers le pavillon qu'habitaient Edmée et Jeanne, et il entra dans le salon du rez-de-chaussée...

Paula, le cœur serré, le suivit.

ri

La jeune fille, si joyeuse et si remplie d'espoir au moment de son arrivée, était dominée maintenant par une appréhension cruelle.

Elle pressentait quelque catastrophe effroyable et n'en devinait pas la nature.

— Au nom du ciel, docteur, — s'écria-t-elle dès que la porte du salon so fut refermée, — ne me laissez pas plus longtemps dans cette incertitude... — Parlez vite I... qu'est-il arrivé?

Georges baissa la tête, comme un homme effrayé de ce qu'il avait à dire. L'orpheline poursuivit :

— Votre lettre me trompait, n'est-ce pas? — Vous avez voulu m'instruirc vous-même du malheur accompli... — Jeanne est morte...

— Non, mademoiselle... — répliqua Georges vivement, — Jeanne est vivante... I

— Vous me l'affirmez?

— Je vous le jure!

La jeune fille respira. \.

Georges poursuivit : ;

— Elle est vivante, et hors de danger, je le crois... mais elle a vu la mort | Je bien près... — On a failli la tuer... \

— La tuer! — répéta l'orpheline stupéfaite. j

— Oui, mademoiselle...

— Expliquez-vous, je vous en supplie!... — Je vous entends, mais à coup \ ôùr je ne vous comprends pas! Il me semble que je deviens folle... — Parlez, \ docteur! parlez donc!... [

— Je parlerai, mademoiselle, mais rassemblez vos forces, faites appel à | votre courage, car vous allez recevoir un coup terrible... '

— Eh! docteur, je suis forte et courageuse ! — On a tué mon frère bien-aimé

et je n'ensuis pas morte... — Vous voyez bien queje puis tout entendre... La > tendresse fraternelle était ma vie pourtant... — Dans quelle autre partie de mon \ cœur, dans quel sentiment plus énergique et plus puissant encore, pourri<;z-voua > m'atteindre?... ]

— Dans votre amour, mademoiselle... j La jeune fille chancela.

— Dans mon amour... — répéta-t-elle, — Comment serait-ce possible, et ) qu'a de commun mon amour avec la façon dont madame Delarivière a failli ; mourir?... \

— Vous allez le savoir... — Sans une intervention imprévue et quasi provi- ; dentielle, Jeanne n'existerait plus! — Un crime infâme s'accomplissait... — La ] pauvre folle mourait empoisonnée... ;

— Ah !... — cria l'orpheline en frissonnant. |

— Et non pas empoisonnée d'un seul coup, — continua Georges, — mais

lentement, à petites closes, jour par jour, heure par heure pour ainsi dire, avec une lâcheté hideuse, avec une persévérance infernale!

— Jour par jour... heure par heure.. — répéta mademoiselle Baltus effarée, — C'est incroyable... c'est monstrueux...

— Cela vous semblera bien autrement monstrueux encore quand vous saurez le nom de l'assassin...

— Je connais ce misérable?...

— Vous le connaissez...

— Mais c'est impossible! ! Un tel monstre doit sortir du bagne! !

— Hélas ! mademoiselle, tous les monstres ne sont pas au bagne !... — Celui dont je parle est riche, honoré... — Je lui ai serré la main... et vous...

Georges s'interrompit.

— Et moi?... — demanda Paula haletante. — Moi?...

— Et vous, mademoiselle, vous l'aimez...

La jeune fille poussa un cri rauque, arracha son chapeau, dénoua ses cheveux, 3t d'un mouvement brusque les éparpilla sur ses épaules comme pour soulag"er sa tête près d'éclater sous le choc qu'elle venait de subir.

— Non... — balbutia-t-elle ensuite d'une voix méconnaissable. — Non... Je comprends mal... je deviens folle.,. La pensée qui m'est venue me fait honte et me fait horreur... — Vous n'avez pas voulu désigner Fabrice Leclère?

— Je l'ai désigné, mademoiselle, — répliqua le jeune médecin, — et je le nomme à présent... — L'empoisonneur de Jeanne, c'est lui...

Paula se dressa d'un bond.

— Mensonge I — cria-t-elle. — Mensonge stupide! mensonge infâme!

— Hélas! mademoiselle, j'ai dit la vérité...

— Qui ose accuser Fabrice?...

— Des faits indiscutables...

— Je n'y crois pas ! . . .

— Aujourd'hui, peut-être... Mais demain il faudra bien vous rendre à l'évidence!...

— Évidence que je nie! Je nierais la lumière si la lumière me montrait Fabrice coupable! — Je croirais à une fantasmagorie, à un mirage, mais non à un crime! — Pourquoi ne me soupçonne-t-on pas, moi? — Si Fabrice est suspect, je le suis autant que lui... — Ah çà! docteur, c'est de la folie, tout cela! c'est du délire!... — Fa?jrice, le meilleur et le plus loyal des hommes!... — Fabrice se dévouant pofir accompagner M. Delarivière à New- York !... Fabr'ce donnant généreusement à sa cousine Edmée la moitié d'une fortune qui, d'après la loi, n'appartient qu'à lui!... — Fabrice empoisonnerait lâchement une pauvre femme qui nous est chère? — Mais pourquoi?... Dans quel intérêt?... Dans quel but?... — Répondez!... Répondez donc!...

— Mademoiselle, — balbutia Georges, — je souffre cruellement en vous

Je me chargerai de ça! — s'écria Claude qui tenait toujours Fabrice par la cravate. (Page 795.)

voyant souffrir, mais j'aurai l'impitoyable courage du chirurgien qui porte le fei et le feu daus la blessure saignante et s'inquiète peu des cris de douleur du patient pourvu qu'il le sauve... — Moi aussi je veux vous guérir et jo vous guérirai! — Fabrice Leclère, ce misérable en qui vous croyez comme en Dieu, entre chaque nuit dans cette maison à l'aide de fausses clefs...

— Comment le savez-vous? — interrompit Paula. — L'avez-vous vu?

— Non, mais les preuves existent...

— Je nie ces preuves... — Quelles sont-elles?

LlV 9B. *'' ^^^^. tuiieur

I — Le témoignage d'un homme qui, les trois dernières nuits, a suivi Fabrice

i Leclère depuis sa maison deNeuilly jusqu'à la petite porte du boulevard Mont-

i morency. |

1 — Cet homme est un imposteur! \

j — Le diamant trouvé dans le chemin de ronde... ]

? — Ne prouve rien! — C'est en se promenant avec vous que Fabrice Ta ■:

j perdu... \

i — Les fausses clefs... j

I — Montrez-les moi, si vous voulez que j'admette leur existence. \

\ — Mathilde Jancelyn, que M. Leclère prétendait ne point connaître... \

I — Eh bien? — demanda mademoiselle Baltus avec hauteur. \

— Elle avait été sa maîtresse. ;

— Vouliez- vous par hasard qu'il en convînt devant moi?... — Sa propre : ; dignité, la mienne, son amour et son respect pour moi, lui commandaient le ; '■ mensonge ! — Il a bi en fait de mentir ! . . . :

Georges se mordit les lèvres. i

\ Il commençait à comprendre que toute tentative serait inutile pour désabuser

I mademoiselle Baltus absolument aveuglée par la passion;

\ D'ailleurs il ne lui convenait nullement de discuter avec la jeune fille.

Il s'inclina.

I — Je vois, mademoiselle, — dit-il, — que votre incrédulité est absolue.

— Absolue, oui, docteur...

I — Et inébranlable...

l — Comme ma foi de chrétienne, oui, docteur...

J — Je rébranlerai cependant...

î — Croyez-vous ! — fit mademoiselle Baltus avec ironie.

', — J en SUIS sur.

j — Et comment?... — Par quelles éloquentes paroles comptez-vous m'amener

j à partager vos convictions ?

\ — Non par des paroles, mais par des faits.

i — Des faits... — répéta l'orpheline. — Je suis bien décidée à n'en accepter

5 aucun. — Quoi qu'on me dise, je nierai...

l — On ne vous dira rien, mademoiselle...

; — Eh bien, alors?

' — On vous montrera le criminel en flagrant délit, voilà tout 1 — continua

! Georges. — Refuserez-vous d'admettre le témoignage de vos sens?

i Paula, indécise pendant une seconde, baissa les yeux et garda le silence.

: — Maintenant, mademoiselle, — reprit le jeune médecin, — je fais appel à

l votre loyauté...

j L'orpheline répondit par un signe de tête qui signifiait clairement:

I — Vous pouvez compter sur elle...

— M. Fabrice doit-il venir ici ce matin?

— Il doit y venir... oui...

— Promettez-moi de veiller sur votre attitude, sur vos paroles; promettezmoi que pas un geste, pas un regard, pas un mot, ne feront comprendre cà M. Fabrice les soupçons dont il est Tobjet...

— Je suis trop sûre de lui pour hésiter! — s'écria Paula. — C'est sa justification qui sortira de tout ceci!... — Je vous fais la promesse que vous me demandez...

— Merci, mademoiselle... — La nuit prochaine vous aurez la preuve attendue...

— Monsieur Georg-es, — répondit mélancoliquement Paula, — rappelezvous ceci: — A Melun, il y a quelques mois, on a arrêté, comme étant le meurtrier de mon frère, un homme que tout accusait et qui se débattait en vain dans un réseau de preuves accablantes...

On a jug-é cet homme...

On a condamné cet homme à mort.

La tête de cet homme a roulé sur l'échafaud...

Et pourtant, vous le savez comme moi, cher docteur, les preuves mentaient... — L'homme accusé, condamné, exécuté, était innocent...

La justice a fait cela, monsieur Georges!

Vous croyez-vous plus fort que la justice, et vous déclarez-vous infaillible quand elle est sujette à l'erreur?...

— Non, mademoiselle, — répliqua le jeune médecin, — et de toute mon àme, je le jure, je souhaiterais me tromper... — Mais malheureusement aujourd'hui l'erreur est impossible...

5 XXY

', Un assez long moment de silence suivit les dernières paroles de Georges

I Vernier, puis mademoiselle Baltns, désirant sans doute changer le cours d'un

entretien horriblement pénible pour elle, demanda:

j — Enfin, comment va-t-elle aujourd'hui, notre pauvre Jeanne?

< — Beaucoup mieux, mademoiselle... — répondit le jeune médecin. ! — Puis-je la voir?

I — Aussitôt que le docteur Y... sera là.

\ — EtEdmée?...

l — Son état est toujours le mêmt-. — Les événements d'hier étaient malheu-

} reusement de nature à retarder sa convalescence... — Désirez-vous que je vous

î conduise auprès d'elle?...

< — Pas maintenant... Un peu plus lard... — Je suis brisée de fatigue et je

me retire chez moi... veuillez me faire prévenir dès qu'arrivera le docteur V... , — Je vous le promets, mademoiselle.

Paula sortit.

— Hélas! — murmura Georges lorsqu'elle eut quitté le salon d'attente. — Je viens de blesser mademoiselle Baltus dans son amour, dans sa croyance en l'homme qu'elle aime... — J'ai bien peur de m'être fait d'elle un ennemi...

— En ce moment, peut-être... — répliqua le docteur Schultz. — Mais elle aura bientôt la preuve que vous n'aviez point menti.

— Sans doute... — reprit le jeune médecin, — et peut-être alors ne me pardo nnera-t-elle pas d'avoir été le premier à dire la vérité. — Le cœur de la femme est fait ainsi...

Un peu avant neuf heures, le vieux savant arrivait à la maison d'Auteuil.

— Que s'est-il passé? demanda-t-il. — Mademoiselle Baltus est-elle revcnut de Melun cette nuit?

— Oui, cher maître...

— Que lui avez-vous dit?

— Tout...

— L'impression produite par cette révélation a dû être terrible II — La pauvre jeune fille est atterrée sans doute?

— Elle est irritée surtout...

— Comment cela?

— Elle nie le crime et dédaigne l'accusation.. ,

— Malgré les preuves?

— Oui, cher maître, malgré les preuves auxquelles elle refuse absolument de croire.

Et Georges Vernier raconta au professeur son entretien avec Paula.

— Je la plains de toute mon âme... — murmura le savant. — Elle aime d'un amour profond. — Elle souffrira cruellement quand son illusion cessera d'être possible et quand la réalité se montrera sans voiles.

— Mademoiselle Baltus désire assister à la visite que nous allons faire à Jeanne...

— Envoyez-la prévenir que je suis là... Un instant après la jeune fille accompagnait les médecins à la chambre de

madame Delarivière.

La folle continuait à dormir d'un profond sommeil.

Son visage reposé, sa respiration régulière, annonçaient un calme absolu. l Le docteur Y... l'examina longuement, attentivement, sans hocher la tête

Dette fois.

— Aussitôt après le réveil, — dit-il à Schultz, — il faudra continuer l'usage ie la potion dont hier je vous ai donné la formule...

— Etes-vous content, maître? — demanda Georges.

— On lie saurait l'être davantage, mon cher enfant... — répliqua le professeur. — Madame Delarivière est aussi bien que possible, et je considère les effets du poison comme neutralisés à cette heure...

— Ainsi, monsieur, — s'écria Paula, — vous croyez, vous aussi, à un empoisonnement?...

— Et comment n'y croirais-je pas, mademoiselle? — Autant vaudrait nier la lumière et soutenir qu'il fait nuit quand le soleil rayonne!... — le crime est certain... — Le poison a été versé à plusieurs reprises et à des doses différentes...

L'orpheline, les sourcils contractés, murmura :

— Cela est étrange, cependant, bien étrange et bien incroyable!,.. — Il n'existe pas de crime inutile, et quel serait le but de celui-ci?...

Avant que le docteur V... eût eu le temps de répondre, on frappa doucement à la porte de la chambre.

Georges alla lui-même ouvrir. Un domestique se présenta.

— Monsieur le directeur, — fit-il, — M. Fabrice Leclère demande s'il peut monter rejoindre ces messieurs?

En entendant le nom de Fabrice tous les assistants tressaillirent. — L'anxiété se lisait dans les regards.

Georges cependant n'hésita point.

— Faites monter... — dit-il avec calme. Puis, s'adressant à Paula lorsque le domestique se fut retiré, il ajouta :

— Souvenez-vous, mademoiselle, de ce que vous m'avez promis... de ce que vous m'avez juré...

— Soyez tranquille, docteur, — répliqua l'orpheline d'un ton presque dur. — Je n'oublie rien... jamais rien... — Vous savez bien d'ailleurs que je ne redoute pas l'épreuve...

La porte s'ouvrit de nouveau.

Fabrice entra.

Il salua tout le monde depuis le seuil, et d'un regard furtif il étudia les physionomies.

Par un effort prodigieux de volonté les personnages réunis dans la chambre offraient des visages calmes et presque souriants...

Le jeune homme rassuré s'avança et tendit la main à Georges.

Ce dernier la prit et la serra.

Fabrice baisa le bout des doigts de mademoiselle Baltus, et demanda des nouvelles de Jeanne.

— Elle va mieux, — monsieur Leclère... beaucoup mieux, — répondit le directeur de la maison des folles. — Un hasard miraculeux a donné hier à madame Delarivière des lueurs de souvenir et des éclairs de raison qui nous permettent d'espérer que la terrible épreuve, h laquelle je comptais soumettre

bientôt notre pauvre Jeanne, ne sera point nécessaire, et que la nature se chargera d'amener seule, sans crise et sans secousse, le résultat souhaité. Fabrice sut imposer à son visage une expression joyeuse.

— Ah! docteur! — s'écria-t-il, — quelle heureuse nouvelle et combien elle me rend heureux! — Quoi, vraiment, notre chère Jeanne recouvrera prochaine-

j ment la plénitude de son intelligence?...

— J'ose affirmer qu'avant trois jours les ténèbres seront dissipées... Le neveu du banquier porta son mouchoir à ses yeux et fit le geste d'essuyer

des larmes d'émotion.

— Ah! — murmura-t-il, — si ma vie, que j'ai mise tout entière aux pieds de mademoiselle Baltus, m'appartenait encore, j'en donnerais une part sans regrets pour que votre espoir se réalise!...

En entendant Fabrice parler ainsi, Paula devint radieuse. Elle lança à Georges un regard de défi. Ce regard signifiait clairement :

— Et voilà celui que vous soupçonnez! — l'àme la plus belle! le cœur le plus noble! Reconnaissez votre erreur et rougissez de l'avoir commise !

Le prodigieux aplomb, l'imperturbable assurance du fiancé de Paula, ne laissait pas de produire sur Georges lui-même une certaine impression. Sa certitude ne lui semblait plus reposer sur d'aussi solides bases.

— Si ce matelot, ce Claude Marteau s'était trompé ou nous avait trompés... — se disait-il.

En même temps il jetait un rapide coup d'œil sur le docteur Y...

Il lui sembla que ce dernier paraissait ébranlé, lui aussi, dans sa ', I croyance. |

Fabrice, ne voyant autour de lui ni symptômes de répulsion ni marques de i

défiance, ne pouvait soupçonner la terrible accusation dont il était l'objet. j

Son attitude, naturelle^ sans forfanterie, contribuait à entretenir une grande ;

incertitude dans l'esprit des trois médecins.

Il s'approcha de Jeanne et la contempla longuement. ^ i

— Elle me semble changée depuis deux jours... bien changée, — fit-il | ' ensuite, — mais je m'abuse peut-être...

— Non, vous ne vous abusez pas, — répliqua Georges Vernier, — le changement que vous constatez existe en effet. — Madame Delarivière a subi de rudes atteintes, et ce qui ramènera la raison pouvait déterminer la mort...

— Le danger a disparu?

— Oui, et je ne crois pas qu'il revienne..

— Ah! que Dieu vous entende! — Jeanne dort en ce moment?...

— Elle dort et son sommeil, indispensable selon nous, se prolongera pendant de longues heures sous l'influenct' des narcotiques mêlés à son breuvage...

Fabrice se pencha vers la folle et lui posa ses lèvres sur le front.

— Fasse le ciel^ chère Jeanne, — murmura-t-il, — que la guérison de l'âme, en même temps que celle du corps, soit complète et rapide...

11 fallut le serment fait à Georges pour empêcher la jeune fille de s'écrier :

— Mais écoutez-le donc! — Et c'est lui qu'on accuse d'avoir versé le poison à Jeanne ! — C'est odieux et c'est insensé !

Elle avait juré, elle se taisait. Mais elle jouissait par avance de son triomphe et de la confusion des accusateurs.

Le vieux médecin se disait :

— Ou ce jeune homme est innocent, ou il est, non seulement un monstre, mais une exception parmi les monstres...

— Déjeunerez-vous avec nous, monsieur Fabrice? — demanda Paula. \ — Non, mademoiselle.

I — Pourquoi?

; — Je suis appelé à Paris par des affaires personnelles assez importantes,

; mais je reviendrai cette après-midi pour voir ma cousine Edmée, et pour acquérir l la certitude que le mieux de Jeanne se soutient...

— Vous serez le bien venu, — monsieur Fabrice... — dit Georges.

Le neveu du banquier baisa la main de Paula, salua les trois hommes et l quitta la chambre.

I A peine la porte venait-elle de se refermer que mademoiselle Baltus demanda

I avec une sorte de violence :

] — Eh! bien, doutez-vous encore de lui?

I — Attendons, mademoiselle... — répondit Georges. — Laissons s'écouler la

\ I nuit prochaine...

— Soit ! — fit Paula dédaigneusement — Attendons I Et elle sortit.

XXYl

— Cher et grand maître, — s'écria Georges aussitôt après le départ de mademoiselle Baltus, — moi aussi je me demande si Fabrice Leclère est coupable et si nous devons douter encore?...

— Avez-vous revu votre matelot de cette nuit ? — fit le vieux savant.

— Non, docteur, et cependant je l'attendais... — Il devait revenir et nous apporter des preuves nouvelles concernant d'autres crimes... — Son absence me disposerait presque à suspecter sa bonne foi.

— Ne vous hâtez pas de juger, mon cher enfant et, comme vous disiez vousmême à mademoiselle Paula tout à l'heure ; — Attendons! I

En quittant la maison des folles où il était venu directement depuis le chemin de fer de Lyon, Fabrice se fit conduire à la villa de Neuilly.

Tout y était absolument calme.

Il s'y attendait.

Une seule chose lui causa quelque surprise, l'absence de nouvelles ; — on se I souvient qu'il avait enjoint à Laurent de lui télégraphier son arrivée au Havre. \ Ce silence d'ailleurs ne l'inquiéta pas sérieusement, une dépêche ou une

{ lettre pouvant arriver d'un moment à l'autre.

Il se fit servir un déjeuner auquel il ne toucha qu'à peine, monta dans sa î chambre, se jeta sur un fauteuil et se mit à réfléchir.

— En vérité, — se dit-il, — ce qui se passe à la maison d'Auteuil me semble I bizarre, inexplicable, presque suspect. — J'ai versé à Jeanne autant de poison ; qu'il en fallait pour la tuer ! — La dernière dose devait l'achever... — Comment

Jeanne est-elle vivante? Quel phénomène s'est produit? — Je veux le savoir, et je connais assez de toxicologie pour comprendre ce qu'un ouvrage spécial

'. peut apprendre à ce sujet.

i II quitta son siège, ouvrit sa bibliothèque et se mit à feuilleter une sorte de

Traité des poisons, acheté un jour par curiosité et signé de plusieurs noms faisant

\ autorité dans la science.

Il feuilleta ce volume sans se donner la peine de recourir à la table, et il arri-

\ va promptement au chapitre qui l'intéressait et qui portait en tête ces mots : Du Datiira stramonium.

Il lut en étudiant chaque phrase, en pesant chaque mot.

I De cette lecture résulta d'abord pour lui la conviction qu'il avait agi de

\ façon à donner la mort.

\ Tout à coup sa lèvre se crispa, son front se phssa, des gouttes de sueur

î mouillèrent ses tempes.

\ 11 venait de tomber sur un paragraphe relatif à l'emploi du stramoine dans le

j traitement de la folie.

\ L'auteur affirmait d'une façon claire et précise que le stramoine, administré

\ par petites doses, agit efficacement sur la hjpémanie, et il citait à l'appui de son

; dire diverses expériences tentées dans des maisons de fous, et où l'emploi du

I stramoine avait ramené la raison.

I — Misère de moi! — murmura Fabrice devenu livide. — J'ai opéré par

j petites doses! — N'ai-je donc fait, au Heu de tuer le corps, que raviver l'intel-

î ligence?... — Ai-je chargé moi-même l'arme qui doit m'abattre?... — Suis-je un fou, ou suis-je un enfant?...

Le jeune homme continua d'étudier la terrible page de son livre. Plus il prolongeait cette étude, plus il avait la preuve que l'heureux changement survenu dans l'état de la malade était le résultat de la manière dont il avait employé le poison.

— Mais il tue cependant, ce poisson! — dit-il enfin avec rage. — J'en suis sûr. moi! — il ne s'ai;;;it que d'en augmenter la dose 1

Pailla se souvenait que la nuit précédente, éperdue d'amour, elle reposait sa tète sur l'épaule dQ

Fabrice. (Page 796.)

Ses yeux s'attachèrent de nouveau sur les lignes qu'il dévorait.

— Oui... oui... je le disais bien! — continua-t-il en indiquant du doigt une phrase qu'il lut tout haut, celle-ci, que nous reproduisons textuellement: — « Si la dose de datiira, surélevée seulement dun tiers, était administrée au malade, même après un traitem,ent continu, l effet en serait promptement mortel. — Que les médecins se gardent donc bien , comme Pont fait certains de leurs confrères, de l'augmenter dans le traitement qu'ils imposent à leurs malades. »

LrfV. 99. ?"• RO"'^' éditeur.

Fabrice poursuivit, eu se levant et en parcourant sa chambre à grand pas :

Un tiers de plus! — il suffirait d'un tiers de plus! Eh! bien, moi, j'en

mettrai le double! — Mon imprudence sera réparée demain, car j'irai cette nuit il h\ maison d'Auteuil !

Après ce court monologue le neveu du banquier referma son livre, le remit en place et tâcha de dormir un peu; — nous n'étonnerons point nos lecteurs en affirmant qu'il n'avait pas fermé l'œil la nuit précédente.

Vers quatre heures du soir il fit atteler le cob au poney-chaise et sortit pour aller prendre des nouvelles de Jeanne et de sa fille.

A la maison des folles la journée paraissait interminable... Les heures semblaient des siècles...

On attendait Claude Marteau, le matelot, l'accusateur...

Le temps s'écoulait, ou plutôt se traînait lentement. — Claude Marteau ne venait pas, et l'on commençait à penser fort logiquement que ses accusations pourraient bien être des impostures...

Fabrice ne manqua point de s'apercevoir que les visages étaient sombres et qu'ils exprimaient l'inquiétude, mais il attribua cette expression aux angoisses fiévreuses q'uinspirait à tout le monde l'attente de la guérison de Jeanne et des résultats de cette guérison.

Georges insista pour le retenir à dîner.

Il accepta.

Le dîner fut triste, malgré les efforts de Fabrice et de Paula pour l'animer. — Une contrainte involontaire, bien facile à comprendre, régnait parmi les autres convives.

En de telles conditions le repas ne pouvait se prolonger beaucoup.

Un peu avant dix heures Fabrice prit congé, rejoignit sa voiture qu'il avait fait attendre, et partit pour Neuilly.

Pas plus le soir que pendant la journée, Claude Marteau n'avait paru...

— Eh bien, messieurs, qu'allez-vous faire? — demanda Paula d'un ton oh l'amertume et la raillerie se mêlaient à doses égales. — Votre accusateur, vous le voyez, s'est abstenu de revenir, et je suppose que le doute ne vous est plus permis...

— Hélas! mademoiselle, — répondit le vieux professeur, — je suis bien forcé de convenir que si nos doutes se sont amoindris ils subsistent encore... — Dans l'intérêt même de l'accusé, nous devons poursuivre jusqu'au bout notre œuvre d'investigation. — Son innocence, — (s'il est innocent), — n'en paraîtra que plus éclatante... — Mon cher Georges, placez tout votre monde aux aguets...

— Il est inutile de mettre les gens de la maison dans la confidence de ce qui se passe... — répliqua le jeune médecin. — Nous aurons à nous trois plus que la force nécessaire pour arrêter l'assassin s'il se présente... — A onze heures et

demie, monsieur Schultz, vous ferez éteindre toutes les lumières de la maison, et vous vous installerez, l'oreille au guet, dans le salon d'attente du pavillon qu'habitent madame Delarivière et sa fille... — Soyez armé, la prudence l'exige... — Le docteur et moi nous nous placerons derrière les rideaux des fenêtres de mon cabinet... — La nuit est claire, et de là nous verrons s'ouvrir, — si elle s'ouvre, — la porte du chemin de ronde.

Paula ne prononça pas un mot, mais elle sourit avec une expression de profond dédain.

— Vous nous trouvez absurdes, mademoiselle, — dit Georges. — Vous riez de notre préoccupation et des précautions qu'elle nous sug-gère... — Peutêtre tout cela vous semblerait-il moins ridicule si vous aviez vu Jeanne agonisante dans nos bras...

— Il y a un empoisonneur, — ajouta le docteur V... — Quel est-il? Je l'ignore mais, quel qu'il soit, il ne faut pas qu'il nous échappe et, Dieu aidant, il ne nous échappera pas!...

En entendant ces paroles Paula tressaillit et, quoiqu'elle fût prête à répondre de Fabrice honneur pour honneur, elle sentit un frisson courir sur sa chair.

La demie après onze heures sonna.

Le docteur Schultz, obéissant aux ordres de Georges, s'assura que toutes les lumières étaient éteintes, s'arma d'un revolver ets'installa dans le salon d'attente.

— Cher maître, — fît alors le jeune médecin, — il est temps d'aller prendre possession de notre poste.

— Je vous suis, messieurs... — dit Paula.

La jeune fille et les deux hommes montèrent dans le cabinet de travail et se placèrent derrière les fenêtres fermées.

— Monsieur Georges, — demanda l'orpheline^ — à quelle heure l'assassin, s'il faut s'en rapporter aux paroles de l'accusateur, s'introduit-il dans la maison de santé?

— Entre minuit et une heure du matin, mademoiselle.

— Et il n'est que minuit moins un quart. — Notre attente peut être longue encore.

— Faites comme nous, mademoiselle, armez-vous de patience...

Paula s'assit dans l'embrasure d'une croisée et fixa son regard, avec une persistance infatigable, sur la porte par laquelle devait entrer le meurtrier.

Le silence était si profond qu'on distinguait nettement dans le cabinet du docteur le bruit des respirations oppressées...

Le temps passait.

L'horloge de la maison des folles sonna les douze coups de minuit, puis le quart, puis la demie.

Nos trois personnages éprouvaient des émotions également poignantes, quoique de nature différente.

Vingt-cinq minutes encore s'écoulèrent.

CeUe attente de près de cinq quarts d'iieure avait paru longue comme une année.

Paula sentit que sa patience était à bout.

— Eh! bien, messieurs, — s'écria-t-elle avec une mordante ironie, — ne pensez-vous pas comme moi que le meurtrier, prévenu par l'aucusateur, se tient sur ses gardes, et que vous ne le prendrez pas en flagrant délit cette nuit?

— Vous vous trompez, mademoiselle, — répondit Georges, — nous le prendrons celte nuit ! . . . Ecoulez ! . . .

Une sonnerie bizarre, ou plutôt un carillon véritable produit par une dizaine de timbres donnant tous à la fois des notes différentes, retentissait dans le cabinet de travail et dans la chambre voisine.

Georges continua:

— Le meurtrier vient d'ouvrir la porte du boulevard Montmorency... — 11 est dans le chemin de ronde... — Il s'avance... il approche... — Dieu l'aveugle... Le démon le pousse, et nous, mademoiselle, — nous, la justice et la vengeance, | — nous allons le voir à l'œuvre... — L'accusateur n'avait pas menti!...

Paula n'avait rien à répondre aux dernières paroles de Georges.

Elle devint pâle comme une morte, chancela, et pour ne pas tomber se cramponna des deux mains aux rideaux de la fenêtre, prêtant toujours l'oreille aux sonneries des timbres, et le regard fixé sur la porte du chemin de ronde.

— Suivez-moi, — reprit le jeune médecin, — notre place est maintenant dans la chambre de Jeanne où nous devons précéder l'assassin, quel qu'il soit...

Nos trois personnages quittèrent le cabinet de travail pour se rendre au pavillon qu'habitaient la mère et la fille.

Tandis qu'ils traversaient l'espace découvert, ils entendirent résonner dans la nuit, du côté de la section des folles agitées, des cris bizarres, de rauques imprécations, des gloussements sinistres.

Le vieux professeur, surpris, ralentit un moment sa marche.

— Qu'est-ce donc? — demanda-t-il à Georges.

— Une de mes pensionnaires prise d'une crise soudaine... — répondit le jeune homme. — Ne vous arrêtez pas, cher maître, je vous en prie... Nous n'avons que le temps.

Les clameurs de la folle redoublaient d'intensité; malgré les fenêtres closes on distinguait ces lambeaux de phrases:

— Vingt mille francs... vingt mille francs... Frédéric Baltus est mort assassiné... assassiné pour vingt mille francs...

Puis tout retomba dans le silence.

— C'est Mathilde Jancelyn... — murmura Georges, — la pauvre fille va mourir...

Eu entendant le nom de son frère, prononcé à une telle heure et dans des conditions si particulièrement effrayantes, mademoiselle Baltus frissonna de la nuque aux talons et, malgré toute son énergie, se sentit défaillir.

— Appuyez- vous sur moi, mademoiselle, — lui dit le docteur V... Paula le remercia d'un signe de tête et lui saisit le bras.

Une minute plus tard ils entraient dans le pavillon. Schultz, un revolver à la main, sortit du salon d'attente.

— Il vient... — fit Georges presque à voix basse. — Montez avec nous...

La jeune fille et ses compagnons gravirent Tescaiier et franchirent le seuil de la chambre de Jeanne.

A ce moment précis la porte qui du chemin de ronde donnait dans le jardin, s'ouvrit.

Une ombre se dessina dans l'obscurité transparente, fit halte par prudence pendant une ou deux secondes, puis se dirigea résolument vers le pavillon et ne tarda point à l'atteindre...

Alors, pour la seconde fois, la petite porte tourna sur ses gonds...

Une deuxième ombre parut, et prit le chemin que la première venait de suivre. ..

Fabrice Leclère,* familiarisé maintenant avec les dangers de surprise qu'il affrontait depuis plusieurs nuits, ôta ses bottines sur le perron ainsi qu'il le faisait toujours, péuétra dans le vestibule, gravit l'escalier, atteignit le carré, s'arrêta, promena ses regards autour de lui et prêta l'oreille.

Nul bruit suspect ne vint exciter sa défiance... — Aucune lueur ne filtrait sous la porte d'Edmée.

Fabrice entra dans la chambre et fit halte de nouveau.

Jeanne dormait. — Sa respiration régulière prouvait que son sommeil était calme et profond.

Une sorte de crépuscule régnait autour des fenêtres; les angles de la pièce s'emplissaient de ténèbres.

Un reflet pâle, mais très distinct, trahissait la présence de la carafe sur la table de nuit, à côté du lit.

L'empoisonneur tira de sa poche le petit flacon, prit la carafe et s'approcha de la fenêtre pour mêler le Datura straynoîiium au breuvage de Jeanne.

Soudain, il éprouva la plus effroyable sensation que puisse subir une créature humaine sans tomber foudroyée.

Une main se posait sur son épaule.

Une voix, — celle de Georges, lui disait :

— Finissez-en cette nuit, monsieur Fabrice... — Versez tout et, dans une heure, Jeanne sera morte...

En même temps une porte s'ouvrait au fond; le savant illustre et le docteur

Schultz apparaissaient, tenant un flambeau d'une main, un revolver de* l'autre, l

et derrière eux Paula terrifiée, muette d'horreur et de désespoir. |

Fabrice poussa un cri de rage, — le rauque hurlement de la bète fauve prise !

au piège. ;

Il lâcha la carafe et le flacon qui se brisèrent, — il bondit en arrière et s'ac- ;

cula dans un angle de la chambre, hideux, menaçant, fouillant ses vêtements ;

pour y trouver un arme. j

— Prenez garde, monsieur, — lui dit froidement le docteur Schultz, — si l vous faites mine de montrer les canons d'un revolver, nous serons dans le cas ; de légitime défense et nous vous tuerons là, dans ce coin, comme un chien j enragé... 5

Le misérable grinça des dents puis, se voyant perdu sans ressources, prit \

une attitude humble et soumise, baissa les yeux et se mit à trembler. ;

— Regardez-le, mademoiselle... — dit Georges à Paula en étendant la main ' vers Fabrice. — Regardez l'homme que vous nous accusiez de calomnier... — l Pour voir en lui le plus lâche et le plus infâme des assassins il vous fallait des | preuves... — Je vous les ai promises. — Les trouvez-vous complètes? j

L'orpheline se tordait les bras. \

— Lui, un assassin! — balbutia-t-elle. — Un empoisonneur! lui que j'aimais! ';

— Oh I mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! . . .

Elle éclatait en sanglots convulsifs et se meurtrissait la poitrine. ''

Fabrice Leclère, en ce moment, donna la mesure de sa lâcheté. |

11 se laissa tomber à genoux, étendit vers les trois hommes ses mains sup- i

pliantes et murmura : |

— Oui, je suis un meurtrier... Oui, je suis un infâme... Mais je ne savais | ce que je faisais... j'étais fou!... — Ayez pitié de moi et, puisque Jeanne est > vivante, faites-moi grâce... j

— Il ose demander grâce ! — répliqua Georges avec un mépris immense. i

— Il invoque la pitié! — Faisiez-vous grâce à votre victime?... Aviez-vous pitié ^ de Jeanne? 5

— Je ne mérite ni grâce ni pitié, c'est vrai... — reprit Fabrice. — Mais je me \ repens... — Soyez miséricordieux... Pardonnez-moi... î

— Xous n'en avons pas le droit, monsieur... Nous ne sommes point vos juges... \ Paula Raltus, à son tour, intervint, suppliante. ^

— Monsieur Georges, — balbutia-t-elle, — j'ai pour ce misérable autant > d'horreur que j'avais d'amour... et cependant j'intercède pour lui... — Il a échoué l dans l'accomplissement de son crime !... Grâce au ciel et grâce à vous, Jeanne | est sauvée... — Laissez-lui le temps de se repentir... Qu'il parte... qu'il quitte la France et l'Europe... qu'il traîne au bout du monde sa honte et ses remords... 5

— Il appartient à la justice de Dieu... Xe lo livrez jias à celle des hommes!... \

,' — Vous ne direz pas cela tout à l'heure, mademoiselle Paula Baltus ! ! — cria

une voix rude.

; Et l'ex-matelot, s'élançant dans la chambre, se plaça devant Fabrice.

■ — Claude Marteau ! ! — lui ! ! — ici ! ! — murmura ce dernier en se relevant.

,' — Oui, tounerre de Brest! Claude Marteau, en personne véritable et natu-

;' relie I — répliqua notre ami. — Ah 1 patron, ça vous étonne de me voir quand : vous me croyiez au Havre où vous m'aviez expédié à seule fin de vous débar- \ rasser de moi ! Mais je suis revenu à temps pour vous faire votre affaire, car ; mettez-vous bien dans la caboche que, si vous êtes pincé présentement, c'est à

moi seul que vous le devez I Mille millions de charretées de diables, voilà assez

longtemps que je vous épie, que je m'attache à vous comme votre ombre, et que ; je ne dors plus la nuit pour vous suivre!...

; Fabrice ne prononça pas une parole, mais il jeta sur l'ex-matelot un regard

; d'indicible haine.

; Claude Marteau surprit ce regard.

f — Tonnerre de Brest ! — fit-il avec un gros rire, — je ne donnerais pas deux

\ sous de ma peau, si nous étions en tête-à— tête au coin d'un bois et si vous aviez

un revolver. — Par bonheur pour moi. présentement, vous n'êtes point le plus

fort!... Ca vous vexe... mais c'est comme ça! ( L'ex-matelot se tourna vers l'orpheline, et poursuivit :

? — Vous imploriez pitié pour cet homme, mademoiselle, ne connaissant de lui

\ qu'un crime... Attendez un peu, s'il vous plaît... — Vous allez savoir ce qu'est < le gredin dont vous sollicitiez la grâce... — Ce n'est pas le bagne qui l'attend,

c'est l'échafaud qui le réclame...

\ — L'échafaud!... — répéta Paula folle d'épouvante.

— Mon Dieu! oui... tout bonnement...

La rage de Fabrice était telle qu'une écume sanglante vint à ses lèvres.

— Mensonge!... — vociféra-t-il. — Mensonge!...

— Ecoutez bien, mademoiselle, — continua Claude, — vous verrez de quel \ côté est le mensonge et de quel côté est la vérité... — Cet homme, ce faussaire, '< cet assassin, n'en était point à son premier meurtre... — il a manqué î madame Delarivière, ce n'est pas sa faute, mais il avait déjà les mains rouges de '> sang...

! — Calomnie... mensonge... — voulut répéter Fabrice.

; L'ex-matelot l'interrompit net.

I — Ah! tais-toi! — lui dit-il, — tais-toi ou je te mets un bâillon!... — Non,

gibier d€ potence, tu n'en étais pas à ton premier meurtre!... Tu as fait con- I damner à ta place un innocent... Tuas ri en regardant la guillotine couper le ] cou d'un pauvre diable qui payait pour toi... — Ça te paraissait drôle, la justice 1 se trompant de tête et te laissant la tienne! — Vous voyez que je connais vos ; exploits, monsieur Fabrice Leclère, et que je les connais tousl

Claude s'interrompit pendant une seconde, puis il reprit:

— Mademoiselle Paula, vous cherchez le véritable assassin de votre frère...

— Oui! oui... — s'écria l'orpheline.

— Eh bien, mademoiselle, regardez cet homme... — poursuivit Claude Marteau, — regardez-le bien en face!... — Le vrai meurtrier... le seul assassin, c'est lui!... — Demandez-vous toujours sa grâce?

Paula Baltus se dressa, livide, effarée, haletante.

— Lui, l'assassin démon frère!... — balbutia-t-elle en étendant vers Fabrice ses deux mains qu'agilait un frisson convulsif, — lui! lui!...

— C'est faux!... — répliqua le misérable d'une voix étranglée, — C'est faux!... c'est insensé!... Je proteste!...

— Protestez tant qu'il vous plaira, gredin ! —poursuivit Claude Marteau. — C'est comme si vous chantiez : J'ai du bon tabac sur l'air de Femme sensible!... -»- J'ai des preuves...

— Lesquelles? — demanda Georges vivement. — Parlez vite, mon brave ami...

L'ex-matelot fouilla dans la vaste poche de sa vareuse.

n en tira divers objets qu'il plaça sur une petite table à portée de sa main*

— Lesquelles? — répéta-t-il. — D'abord ce chiffon de papier adressé à M. Fabrice Leclère par son complice René Jancelyn, et que j'ai trouvé à Neuilly chez Malthide Jancelyn, la maîtresse de mon honoré patron... 11 n'y en a pas long, mais je crois que c'est assez clair...

Et Claude lut à haute voix les trois lignes que nos lecteurs connaissent.

— Ensuite, — ajouta-t-il, — cet écusson d'argent que j'ai ramassé à Melun le lendemain de la nuit du crime, dans mon canot dont l'assassin s'était servi pour traverser la Seine... — Ça porte les deux lettres F. L. et je parierais ma tête que ça s'emboîte sans faire un pli dans la crosse du revolver qui servit de pièce de conviction aux juges et leur fit condamner le pauvre diable d'innocent...

— Voici ce revolver, — interrompit Georges. — Attendez... nous allons voir...

11 prit le losange de métal et s'assura qu'en effet il s'ajustait à merveille dans le creux laissé vide sur la crosse.

— Et, —continua Claude, —je défie le scélérat de soutenir que ce revolver n'était pas à lui, car en voici le frère jumeau qu'il a jeté dans la Seine sous mes yeux par une belle nuit de clair de lune, et que j'ai repéché d'un coup d'épervier...

L'oioeau avait pria sou vol, comme a ilautes, par la ieuûUc,

Fabrice grinçait des dents.

— Ça n'est pas tout... — poursuivit le matelot. — Il s'agit préseutemeut de passer à de nouveaux exercices...

Il exhiba un papier aux trois quarts brûlé.

— Ceci, — dit-il, — est l'indice d'un autre crime...

— Un autre crime I — s'écria Georges avec épouvante, tandis que Paula Baltus cachait son visage dans ses mains.

— De deux autres peut-être, monsieur Vernier, mais je n'en affirme qu'un...

LlV. 100. ^- 1^*3 V. criilour.

— Ce papier prouve que M. Delarivière avait fait un testament en faveur de sa femme et de sa fille, et que ce misérable a tenté d'anéantir cet acte afin de dépouiller les deux pauvres créatures, après avoir sans doute assassiné son oncle...

Un cri d'horreur s'éleva.

— Sur ce dernier chapitre je ne réponds de rien, — reprit Claude, — mais ça me paraît bien probable. — Dans tous les cas, même si M. Delarivière n"a pas été sa victime, il en a fait assez pour mériter deux fois plutôt qu'une l'échafaud que je lui promets!...

— Vous écoutez cet homme î — hurla Fabrice dans un transport de rage. — Il m'accuse et vous le croyez! — Savez-vous ce qu'il est, ce Claude Marteau? — Un repris de justice!... Un voleur condamné par un conseil de guerre à cinq ans de prison!...

— Eh! bien, oui, j'ai fait une faute, — répondit l'ex-Bordeplat, — et vous avez cru que j'étais un coquin de votre sorte et que vous achèteriez à bon marché ma conscience, parce qu'étant matelot j'avais volé un pain!... — Vous vous étiez trompé, monsieur Fabrice Leclère ! — J'ai gardé le silence à Melun parce que j'avais peur des gens de loi... — Je craignais, dans ma position, d'être appelé en témoignage et de ne pouvoir lever la main devant les jug-es... — Je n'avais d'ailleurs que des présomptions et pas de certitudes... — Quand les certitudes sont venues, j'ai compris que mon devoir était de vous surveiller, de me placer entre vous et vos victimes, de prévenir ceux que vous frappiez dans

I leurs plus chères affections, afin de vous livrer à la justice qui vous enverra à Téchafaud et réhabilitera celui que vous avez laissé mourir à votre place... — J'ai compris cela, monsieur Leclère, et sans calculer rien, sans rien craindre, tonnerre de Brest ! j'ai fait mon devoir! !

Fabrice se sentant vaincu et voyant qu'il n'avait plus à espérer de miséricorde, voulut entamer la lutte contre ceux qui l'entouraient et chercher le salut

j dans la fuite.

Claude, de la main droite, le saisit à la cravate et le maintint dans un état

' de complète immobilité en lui disant d'un ton goguenard :

i — Inutile de faire le malin! — Vous ne m'échapperez pas! J'ai beau n'avoir

I qu'une maiii à ma disposition, ayant reçu dans l'autre bras une balle de revolver,

l ça suffit pour vous tenir en respect!

I Georges remarqua seulement alors que Claude avait un bras en écharpe, —

j chose dont son trouble l'avait empêché de s'apercevoir jusqu'à ce moment.

— Bleîîsé ! — s'écria-t-il.

I — Ouï, monsieur Vcrnier...

; — Et par qui?

; — Par un nommé Laurent, le valet de chambre de M. Fabrice Leclère.

j — Mais, •^c'est grave, peut-être...

— Oh! non. monsieur le docteur, ce n'est rien du tout... — Le balle a traversé la chair, très adroitement, sans toucher l'os... C'est le principal... Vous aurez bientôt fait de me guérir quand nous aurons le temps de penser à moi... D'ailleurs, c'est le bras gauche qui est écloppé... Le droit est solide comme vous voyez, et je me charge volontiers de conduire le bandit que voilà dans une de

\ vos cellules où il passera sous bonne garde le reste de la nuit... — Demain matin les gens du commissaire viendront le chercher et nous débarrasseront de lui...

Georges se tourna vers Paula.

— Mademoiselle, — lui demanda-t-il, — que devons-nous faire?

— Livrer ce misérable à ses juges... — répondit l'orpheline avec un calme sinistre. — Nous cherchions, vous et moi, l'assassin de mon frère ; nous l'avons trouvé, voilà tout!

— Docteur Schultz. — dit Georges Yernier, — ouvrez, je vous prie, une des | cellules destinées aux folles dangereuses. — Qu'on y enferme cet homme et \ qu'on le garde à vue... \

— Je me chargerais de ça au besoin! — s'écria Claude Marteau qui tenait toujours Fabrice par la cravate. — Allons, venez — ajouta-t-il, — et soyez ; sasre comme une imasre, sinon ie vous étrangle ! >

Le médecin-adjoint et l'es-matelot sortirent delà chambre avec le prisonnier | qui n'ayant plus d'espoir, par conséquent plus d'énergie, semblait à demi-mort | et marchait en trébuchant comme un homme ivre.

Mademoiselle Baltus, immobile, muette et hautaine, avait vu froidement passer Fabrice devant elle. <

Aussitôt que la porte se fut refermée derrière lui, cette expression d'impassibilité tomba comme un masque dont on détache les cordons. l

La jeune fille fondit en larmes, éclata en sanglots. |

— Et penser, — s"écria-t-elle avec un désespoir indicible, — penser que j'ai | aimé ce faussaire... ce misérable... ce meurtrier!... penser que j'ai touché ses ! mains couvertes du sang de mon frère... ses mains qui versaient à Jeanne le ' poison !... — Et aveuglée par cet amour, j'ai douté de vous, docteur! je vous ai ; accusé de calomnie! oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi. je vous en supplie !... s

Et l'orpheline fit un mouvement pour ployer les genoux devant Georges. ■

Ce dernier devina sa pensée.

11 ne lui laissa pas le temps de s'incliner; il lui prit les deux mains, l'attira doucement à lui et l'embrassa sur le front en lui disant :

— Je n'ai rien à vous pardonner, mademoiselle... vous ne m'avez point offensé...

— Ainsi, vous ne m'en voulez pas?...

— Non, certes ! . . . | |

— Bien vrai?... » I

— Je vous lo jure... ;

Mademoiselle Jialtus parut soulagée. — Ses sanglots convulsifs s'apaisèrent. ■

— Ses larmes cessèrent de couler. i Après un instant de silence, elle reprit : \ Mais comment se peut-il qu'il y ait sur la terre de tels monstres? Pour- ;

quoi toutes ces infamies? Quel était le but de ces crimes? |

Ah! — répliqua U jeune médecin, — les motifs qui faisaient agir |

l'homme qui sort d'ici sont faciles à comprendre... Votre frère pouvait le perdre. |

— Il a tué votre frèn^ pour éviter le bagne... |

— Ceci n'explique pas l'empoisonnement de Jeanne. j

— Ceci l'explique au contraire à merveille... — Du jour où Fabrice a su que î nous comptions sur la guérison de madame Delarivière et sur ses révélations j pour trouver l'assassin véritable de Frédéric Baltus, Tempoisonnement a été } résolu... le misérable avait, en outre, un second motif. |

— Lequel? j

— Il ne lui suffisaitpas d'avoir anéanti le testament de son oncle... Il fallait 1 que Jeanne mourût afin de lui assurer la libre possession de toute la fortune ... \ .

— Croyez-vous qu'il ait été le meurtrier de M. Delarivière? l \

— Je l'ignore mais, ainsi que le disait ce brave Claude Marteau, cela ne me l paraît que trop vraisemblable... i

— Horrible! horrible! — balbutia la jeune fille en baissant la lôte et en cachant son visage daus ses deux mains.

Une pensée traversait son esprit et la faisait rougir de honte et pâlir de dégoût.

Elle se souvenait que la nuit précédente, éperdue d'amour, elle reposait sa tète sur l'épaule de Fabrice, au moment où Madeleine sonnait à la grille de la villa...

— Si pourtant Madeleine n'avait pas sonné ?... — se demandait-elle avec un frisson d'épouvante. *■

l']l]e n'osait pas se répondre.

— Maintenant, mon cher élève, — dit le docteur V. à Georges Vernier, — quelle marche comptez-vous suivre?

— Cette marche sera bien simple... — répliqua le jeune médecin. — Dès la pointe du jour, je ferai prévenir le commissaire de police qui réclamera l'intcr-

I vention du parquet et dressera procès-verbal de la tentative d'empoisonnement commise dans ma maison et dont nous avons été les témoins. — Puis, en ce qui l concerne les crimes passés, je donnerai une forme régulière aux dénonciations \ de Claude Marteau, et j'y joindrai les preuves indiscutables que le brave matelot I possède...

Tandis que Georges Vernier et l'illustre savant échang-eaient ces paroles, mademoiselle Baltus avait repris possession de son sang-froid.

— C'est maintenant surtout, — dit-elle, — qu'il faut que Jeanne guérisse!... îl ne suffit pas que le vrai meurtrier paye sa dette àla justice des hommes... — Il importe que la mémoire de l'innocent soit réhabilitée, et pour cela il faut savoir son nom.

— Nous guérirons madame Delarivière, — répliqua le jeune médecin. — Xous prouverons que Pierre, le condamné de Melun, était nue victime et non un coupable...

— Et en faisant cela, mademoiselle, — ajouta le vieux savant, — nous accomplirons un devoir sacré... — Le condamné de Melun a laissé derrière lui une famille. — Ceci n'est point douteux pour moi. Nous nous devons à celte famille... — Aussitôt que possible nous tenterons l'épreuve à laquelle Georses a résolu de soumettre Jeanne...

— Sans doute, cher maître, — répondit Geor.os, — mais qui sait quand ce sera possible?...

— Comment, fit le docteur Y .. très surpris, — une condamnation à mort n'a-t-elle pas été prononcée récemment?...

— Oui, mais la peine capitale vient d'être commuée en celle des travaux forcés à perpétuité...

— Eh! bien, tant mieux! — s'écria mademoiselle Baltus avec un accent farouche, tandis qu'une flamme sombre s'allumait dans ses veux. — C'est la justice de Dieu qui le veut ainsi!... — Nous attendrons le jour de l'exécution de Fabrice Leclère, et c'est en voyant tomber la tète de l'assassin de mon frère, que Jeanne recouvrera la raison...

Les deux hommes se regardèrent avec stupeur.

Une telle intensité de haine, succédant chez Paula h une si g-rande exaltation d'amour, les étonnait, les effrayait presque. La jeune fille de^^na la cause de leur trouble.

— Ah! vous ne comprenez pas... — murmura-t-elle d'un ton plein d'amertume. — C'est cependant bien simple... — Si j'avais moins aimé ce misérable» je le haïrais moins !

— Vous avez raison, mademoiselle, — répliqua Georg-es, — nous attendrons l'exécution de Fabrice Leclère...

En ce moment le docteur Schultz rentra, suivi de Claude Marteau.

— Monsieur le directeur, — dit-il, — l'assassin est en lieu sur... — Nous lui avons mis la camisole de force qui paral)'se ses mouvements... — De plus

un infirmier le revolver en main, occupe avec lui la •cellule, et un autre veille h la porte dans le couloir...

— Pas de danger qu'il s'échappe... — fitTex-matelot, — je réponds delui !...

— Une sardine s'évaderait plutôt de sa boîte î

— Monsieur Claude, — s'écria Paula, — donnez-moi votre main...

— Mais, mademoiselle... — murmura Bordeplat, très intimidé.

— Donnez-moi votre main, répéta la jeune fille, je veux la serrer dans les miennes... — Vous vous êtes conduit en honnête homme et en homme courageux... Je vous remercie du fond du cœur... — N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous avez en moi pour toute votre vie une amie sincère et dévouée...

Claude avait abandonné sa solide et robuste patte aux mains mignonnes de l'orpheline.

Il balbutia avec une émotion qui faisait trembler sa voix :

— Me remercier, mam'selle... Eh! tonnerre de Brest, de quoi donc?...

— D'avoir écrasé une vipère ou démoli un chien enragé ! Ça n'en vaut pas la peine... ça ne mérite seulement pas un compliment! C'est moi au contraire qui vous remercie de l'amitié que vous voulez bien me témoigner. Je sais quel grand honneur vous me faites et j'en suis plus reconnaissant que je ne pourrais l'exprimer... Dites un mot, mam'selle Paula, faites un geste, et Claude Marteau se fera tuer pour vous de bon cœur!...

Du revers de la main l'ex-matelot essuya ses paupières que mouillait une larme d'attendrissement, et poursuivit en s'adressant à Georges :

— Maintenant, monsieur le docteur, en deux temps et trois mouvements nous allons, s'il vous plaît, régler nos comptes.

— Nous avons donc des comptes à régler ensemble, mon brave Claude? —

— demanda le jeune médecin.

— Oui, pardieu, monsieur le docteur!

— Lesquels?...

L'ex-matelot tira de sa poche inépuisable le portefeuille do Laurent, l'ouvrit et en étala sur une table des billets de banque.

— Qu'est-ce que cela ! — fit Georges.

— Vingt-neuf mille cinq cents francs... — Il y en avait trente mille, mais j'ai été obligé, pour mes frais et dépenses d'en prendre cinq cents, dont je rendrai compte comme de juste...

— A qui appartient cet argent?

— A mademoiselle. Edmée et à sa mère, puisqu'il fait partie de l'héritage que le misérable gueux leur volait. — Je le dépose entre vos mains, et je n'ai pas besoin de reçu...

— : Mais comment cette somme se trouve-t-elle en votre possession?

— Ah! c'est juste... je ne vous ai pas tout dit... — Eh bien! écoutez... Voici la chose... Çd ne sera pas long...

I Et Claude raconta brièvement l'histoire des trente mille francs remis T)ar

} Fabrice à Laurent pour solder l'acquisition du petit bateau à vapeur. l Puis il ajouta :

— Demain, monsieur Georges, il faudra vous rendre à la villa de Neuilly- Saint-James... — Dans un endroit que je vous indiquerai, et qui est un des

\ tii'oirs du bureau de M. Fabrice, vous trouverez, ou peu s'en faut, toute la forj tune de M. Delarivière...

— JXous irons ensemble, — répliqua Georges, — et, soit dit en passant, j'espère bien que vous resterez attaché à la maison de mademoiselle Edmée et de sa mère, avec le titre et la situation qui vous seront agréables...

— Tonnerre de Brest! — sécria Claude, — je le crois bien, que je resterai!... Je ne demandais que ça!... — ^Mes canots, voyez-vous, c'est mes enfants ! — Je pourrai garder mon mousse, pas vrai, monsieur Georges?

— Certainement.

— Et à propos de mon mousse, j'irai le plus tôt possible le chercher à Mantes, le pauvre gamin... — Je suis sûr qu'il est aux cent mille coups de s'être laissé rouler par cet autre gredin de Laurent, et pourtant ça n'est point sa faute, à ce petit, bien sur !... — On ne peut attendre d'un moussaillon de dix ans les raisonnements d'un vieux gabier de misaine!... Hein, monsieur Georges?...

— Personne n'en doute. — Vous irez donc chercher l'enfant, et vous l'autoriserez à passer quelques jours auprès de sa mère...

— Ah! tonnerre de Brest, va-t-il être heureux, le petiot! — Là-dessus, monsieur Georges, si vous n'avez plus besoin de moi présentement, j'irai volontiers faire un somme...

• — On va vous donner une chambre.

— Inutile.

— Où eoucherez-vous donc?

— Au grand air... Dans le jardin, parbleu! — J'ai besoin de fraîcheur, l'herbe des gazons est superbe, et je dormirai à la belle étoile comme un bien-

! heureux!

< —Mais votre blessure ?...

l — Pas la peine d'en parler*

— Pourquoi donc?

— M. votre lieutenant que voilà a examiné ce bobo... — îl a dit que ce n'était • rien du tout, et que dans une huitaine il n'y paraîtrait plus...

s — C'est exact, — appuya le docteur Schultz, — M. Claude ne se trompait

î point... Le projectile n'a fait que traverser les chairs... — Aucune partie essenj tielle n'est atteinte.

j — Mais celui qui vous a blessé... — demanda Georges, — ce valet de cham-

bre, ce Laurent? qu'est-il devenu? où est-il?

— ■ A Gourbevoie ; chez un brave homme d'aubergiste qui m'achète mou pois-

son et à qui je l'ai cousigaé, eu assez piteux état d'ailleurs, et bien autrement détérioré que moi... \

— Oue lui est-il donc arrivé?... -

— 11 a une balle dans l'épaule, lui!... Nous avons fait coup fourré en tirant l'un sur l'autre... — Que voulez-vous? Il ne s'attendait guère, en entrant dans

le parc de la villa, à me trouver sur son passage... — On l'a soigné là-bas... — ; il en aura tout au moins pour un mois; entre nous je ne le plains guère... il n'a que ce qu'il mérite. |

— Ëlait-il vraiment le complice de i'aijrice Leclère?... ;

— ?si pour l'assassinat de Melun, ni pour l'empoisonnement d'Auteuil, mais la justice fera bien tout de même de le questionner afin d'éclaircir les choses, car il y avait du mic-mac entre lui et son maître... — Sur ce, mam'selle et messieurs, votre serviteur, je vas dormir...

— Oui, mais pas en plein air? Je vous l'interdis absolument, — l'humidité du sol pourrait envenimer votre blessure. — Vous coucherez dans un lit.

— Par ordonnance du médecin? — demanda Bordeplat en riant.

— Oui.

— J'obéis, alors, — Bonsoir tout le monde.

Le docteur Schultz sortit avec Claude qu'il installa dans une cellule vide. Il était beaucoup trop tard, — ou plutôt beaucoup trop matin, — pour que

l'illustre professeur retournât à Paris.

Georges lui donna l'hospitalité et le contraignit d'accepter sa propre chambre.

Au point du jour, le commissaire de police d'Auteuil arrivait à la maison des folles. — A neuf heures, le procureur de la République, un juge d'instruction et le chef de la sûreté s'y rendaient à leur tour.

Procès verbal fut dressé des faits accomplis devant témoins, et de ce que raconta Claude Marteau. — Les pièces à conviction furent décrites au procès verbal, puis enfermées dans un coffret bien et dûment scellé.

A midi, Fabrice Leclère partait en voiture pour le Dépôt, entre deux agents. — En présence des magistrats, le neveu du banquier s'était renfermé dans un mutisme absolu.

Jeanne allait de mieux en mieux. — Edmée, brisée par les émotions des jours précédents, était de plus en plus faible.

Ouaud on entra dans la cellule de Mathilde Jancelyn, on la trouva étendue sur le tapis, sans mouvement.

La malheureuse fille était morte à Tinstant précis où Georges, appuyant la main sur l'épaule de l'empoisonneur, lui disait :

— Finissez-en cette nuit, monsieur Fabrice! Versez tout!...

Sa cousine lui prodigua des soins intelligents; la convalescence fit des progrès rapides.

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