__ ET
celle du couvent, pendant toute la soirée ils ont éventré des futailles, et beaucoup d’entre eux, à l'heure qu'il est, doivent être ivres-morts.…..
—C'est bien. Va.
Puis le capitaine reprit le chemin qui se dirigeait vers Saint- Claude, et, à la sortie du petit bois, il dit à son compagnon :
—Maintenant, Raoul, pas un mot l. Evitez que vos éperons se heurtent Lun contre l’autre! évitez que votre pied rencontre un caillou roulant! évitez que la poignée de votre épée touche les canons de vos pistolets! L’ennemi est devant nous, derrière nous, à nos côtés, partout! Le moindre bruit pourrait devenir le signal d’une mousquetade dont nous serions le but... Gagnons le bord de Ia rivière, évitons les rayons de la lune et marchons dans l'ombre des saules.
Les deux hommes, prenant toutes les précautions que venait de recommander le Franc-Comtois, arrivèrent à un endroit où la Bienne, coulant rapidement sur un lit de cailloux, formait un coude brusque dont l'extrémité ne se trouvait guère qu’à cent cinquante ou cent soixante pas de la muraille de la ville, La prolondeur du lit de la rivière, en ce lieu, était d’un demi-pied, tout au plus.
—Halte! murmura le capitaine en s’arrêtant derrière le tronc noueux d’un saule gigantesque, et en mettant la main sur le bras de Raoul pour le retenir à côté de lui.
Au bout d’une demi-minute il approcha ses mains de sa bouche, et il imita le cri de la chouette avec une perfection si grande, que Raoul leva involontairement les yeux pour voir si
uelque oiseau de nuit n’était point perché sur l’une des branches du vieil arbre.
Lacuzon vit ce mouvement, et, se penchant vers son compagnon, il lui glissa dans l’oreille, d'une façon à peine distincte ces trois mots:
—C'est un signal.
—Que veut-il dire ?
—Que nous sommes là.
—Va-t-on vous répondre?
—Oui.
En même temps, et comme pour confirmer cette affirmation du capitaine, le hululement de la chouette se fit entendre dans l’intérieur même de la ville, maïs affaibli par la distance.
—Et maintenant? demanda Raoul en étouffant sa voix.
—Il faut attendre.
—Quoi ?
—Vous verrez...
Puis Lacuzon : puya son doigt sur sa bouche, comme pour recommander le eflence. Raoul se tut.
La lune éclairait une partie du rempart démantelé qui faisait face aux ‘cux hommes. Une tour massive, dont les créneaux tombai . en ruine, projetait son ombre opaque sur le reste de la fortification.
Une sentinelle suédoise, le mousquet sur l'épaule, allait et
sentinelle s'arrêta court, elle
venait avec une lente régularité dans un espace de deux cents pes Vs da Le canon du mousquet, la poignée de l'épée et celle u
de Ïa lune, quand la sentinelle passait sur
sur la muraille, se montra en pleine lumière, comme s’il eût
voulu se faire remarquer, et ensuite disparut dans cette partie des
fortifications que les ténèbres envahissaient. Deux secondes
s’écoulèrent. La sentinelle tournait le dos au nouveau venu. Une voix vibrante, quoique contenue, s’éleva dans l’ombre et anta sur le plate-forme même de la tour:
Comte Jean, voici venir l'heure...
Le soleil penche à l'horizon,
L'Angelus dans le clocher pleure,
L'oiseau chante dans le buisson,
La fleur de l'églantier parfume
Le val où s’égarent mes pas...
Je te cherche en vain dans la brume.
Comte Jean, me voici,—pourquoi ne viens-tu pas ?
Au moment où la voix lançait le dernier motet la dernière note du dernier vers de ce couplet, la sentinelle, qui s'était d’abord arrêtée avec un étonnement manifeste, revenait d’un pes rapide Mel À chanteur qu’elle rejoignait dans l'ombre où i se tenait cac. e Le vent qui passait apporta jusqu’à Lacuzon et jusqu'à Raoul le murmure confus de paroles animées, puis un cliquetis de fer, puis un bruit sourd et indéfinissable.
Ceci se passa en moins d’une minute.
Le soldat suédois reparut ensuite, son mousquet sur l'épaule, et recommença sa faction. Seulement, il paraissait grandi.
On entendit, dans le lointain, ce cri venir à travers l’espace: —Sentinelles, veillez |...
Une voix rauque répéta, plus près : Sentinelles, veillez |.
Puis une autre, puis une autre encore.
Le soldat, que le capitaine et Raoul ne perdaient pas de vue, obéit à la consigne des villes de guerre et lança, de toute la force de ses poumons, les deux mots consacrés : Sentinelles, veilléz 1...
Et le même cri, redit par des voix successives, s’en alla s’éloignant et s’affaiblissant toujours.
Quand il eut complètement cessé de se faire entendre, la
appuya très cavalièrement son Mousquet contre un créneau, et, croisant ses bras sur sa poitrine, le commença ce deuxième couplet: .
La villageoise, au sein de l'ombre,
Cherchant son amoureux berger, lisse, blanche, dans ia nuit sombre,
Entre les arbres du verger.
L'étoile dans l'eau se refl La brise murmure tout Fan” Et l’écho des rochers te:
‘Comte Jean,—je t'attends, —pourquoi ne viens-tu past.
—0C'est Gerbas ! dit tout bas et nr a Lacuzon, le rempart est libre pour un instant. Venez, 1...
Les deux hommes quittèrent l’abri du saule 2 les avait protégés jusque-là, ils franchirent la Bienne à gué, n’ayant de l’eau que jusqu'au-dessus des chevilles. ;
e Bientôt ils se trouvèrent au pied de la muraille, ou plutôt de a tour.
Lacuzon fit entendre un sifflement doux et léger. Une échelle de corde glissa le long du rempart et descendit jusqu’à leurs pieds.
—Je vous montre le chemin, dit le capitaine en s’élançant le premier à l’escalade. Suivez-moi...
Et ils atteignirent l’un et l’autre les créneaux disjoints et couverts de mousse, ns
Une masse sombre et immobile gisait à quelques pas de là sur la plate-forme de la tour.
—Qu'’est-ce que cela, Gerbas ? demanda Lacuzon.
—Cela, capitaine ? répondit le rsunnage ainsi interpellé, ce n’est rien, c'est le corps du Suédois qui voulait tout à l'heure m'empêcher de chanter
—Quoi de nouveau ?
—kRien, capitaine
—Le prisonnier ?
—Gardé à vue,
—Le colonel et le curé?
—Ils vous attendent.
—Point de changement à l'heure du supplice
—Aucun. Le bûcher est prêt, il ny manque que le feu et le condamné.
—Nos hommes ?
—Ils sont ici. , —Tous ?
—Oui, —C'est bien. Marche devant, Gerbas. Nous allons à lL naison de la Grand’ruc..
Il importe de donner à nos lecteurs une idée exacte de cette ville de Saint-Claude, dans laquelle doivent se passer quelquesuns des événements importants de notre récit, et nous croyons ne ao mieux faire qu’en reproduisant textuellement ce
u'écrivait, au sujet de la’ petite cité historique, un littérateur
stingué, (auquel nous faisons de nombreux emprunts), M Louis
Jousserandot, dans le Diamant de Vouivre, un de ses remarquables ouvrages sur la Franche-Comté au dix-septième siècle.
Nous le laissons parler :
“Il fallait, dit-il, être un lépreux, objet d'horreur et de dégoût
pour ses semblables, ou un grand criminel, fuyant les châtiments e la justice humaine, ou un saint anachorète, animé de cette foi religieuse, de cette croyance évangélique des pères de l'Église, pour concevoir seulement la pensée de passer sa vie dans ce lieu.
‘ Telles sont les réflexions qui viennent dans l'esprit de tout homme qui, pour la première fois, setrouve en vue de Saint-Claude.
* Qu'on se figure trois hautes montagnes de six cents mètres d’élévation, formant entre elles comme |a moitié d’un parallélogramme ; À mi-côte, l’une de ces montagnes laisse écha per de son flanc une sorte de plsteau de peu d'étendue, borné d’un côté par la roche à pic À se nomme aujourd’hui, on ne sait trop pourquoi, le Saut de la Pucelle ; et de l’autre par une pente insensible qui descend jusqu’au fond de la vallée; c'est sur ce plateau que la ville fut bâtie.
“ Engloutie sous la neige pendant les deux tiers de l’année, cette cité ne se révèle alors aux yeux du voyageur qui la domine depuis les hauteurs voisines, que en la fumée qui s'échappe de ses larges cheminées. Pas la moindre trace de végétation pendant les longs hivers. Le lichen seul, croissant sur ce rocher nu, rompt par sa verdure éternelle la blanchâtre monotonie de ce paysage.
Les routes, nivelées avec la cupsgne ar des couches de aeige, permettent à peine de descendre au fond de cet abîme, tant il y a de danger à s’écarter du chemin, tant on doit craindre de disparaître à chaque pas dans des fondrières d’où l’on ne revient jamais.
“ Alors,pas d'animaux dans les pâturages, pas de bergers dans les montagnes, pas de moutons dans les prairies, pas de chèvres aux mamelles pendantes gravissant les coteaux et broutant l'herbe aux mille fleurs au pied des buissons de buis.
“ On n'entend que les cronssements des corbeaux, les hurlements des loups, et les cris de l’aigle ou de l’uiseau de proie, qui va chercher pâture et revient à son nid, triste ou joyeux, suivant que la chance a été bonne ou mauvaise.
‘* L'homme reste chez lui, au milieu de sa famille, usant es provisions qu'il a faites pendant les beaux jours et attendant le an ml au comme le mendiant qui meurt de faim attend l’aumône
u riche.
‘* Ce lieu, le plus sauvage peut-{:ra des montagnes du Jura, fut choisi jadis par un saint anacho:., qui vint y oublier, dans la paix ef le silence, les bruits du monde et les mauvaises passions des hommes. Ce saint homme se nomme:t Romain, il vivait dans les premiers temps de l'établissement du christianisme dans la Séquanaise. Li
“ Son ermitage reçut le nom de Condat et bientôt Lupicin, son frère, vint y vivre avec lui. Mais, quelques années après, cette pauvre retraite ne pouvant plus recevoir les chrétiens fervents qui y arrivaient en grand nombre, ils se retirèrent dans un lieu nommé Leucone, et qui plus tard fut appelé Saint-Lupicin, du nom d’un de ses fondateurs,
“ Après la mort de saint Romain, Lunicin ramens à Condat les religieux dont il s'était fait le chef, et fonda ainsi une commu
100 L£ë MEDFCIN DES PAUVRES,
nauté qui devait un jour rivaliser de richasse avec les plus riches couvents de l’Europe.
“ Mais, hélas ! est-il donc dans la nature de l’homme de gâter les plus belles institutions ?
‘ La loi naturelle veut-elle donc que les choses les plus saintes soient toujours la proie de l'ambition et de l'intérêt? Saint Romain avait consacré ce lieu à la prière, à la piété la plus austère. La religion seule, l'amour de Dieu, avait dirigé ses pas. Il avait fondé là un temple qui avait pour voûte l’immensité des cieux, pour murailles de vastes forêts de sapins, pour autel le roc nu.
‘ Perdu dans ce désert, où les racines des plantes étaient sa seule nourriture et l’eau de source son unique boisson, il ne vivait que pour l’autre monde, ne considérant celui-ci que comme un pénible voyage que l’homme doit accomplir et au bout duquel il trouvera le terme de ses fatigues.
“ Il meurt enfin, et bientôt ses successeurs, oubliant son exempie, font de son pieux ouvrage une puissance dans la hiérarchie féodale.
‘“ Enrichis par les riches offrandes qu les pèlerins de tout rang venaient déposer aux pieds de saint Claude,archevêque de Besançon, né à Bracon, près de Salins, mort en 698, les moines de ce couvent achetèrent de vastes domaines, firent construire des châteaux pour les protéger, eurent des hommes d’armes à leurs ordres, des
vassaux, des serfs sous leur dépendance: perçurent des dîues, ”
imposèrent des corvées, battirent monnaie, s’arrogèrent le Aroic de saaf-conduit dans les États de Bourgogne, et celui de juge: en dernier ressort.
“En un mot, cet humble ermitage, Je avait jadis servi de retraite À un pauvre ermite, devint en quelques siècles un des plus riches couvents de l’Europe, ét ses habitants d'insolents seigneurs qui finirent même par exiger des quartiers de noblesse pour recevoir les nouveaux venus dans leur sein. ”
Nous prious nos lecteurs de vouloir bien nous accompagner dans une salle du rez-de chaussée d’une petite maison étroite et basse, située non loin de la place Louis XI, à l'extrémité de la Grand’rue.
Cette pièce, que nov: ne décrirons point, était meublée avec une simplicité plus que modeste. ; .
Sur le manteau de la cheminée se voyait un grand. crucifix, à côté d’une lampe de ouivre allumée; un feu de souche brûlait dane l’âtre.
Devant la cheminée, deux hommes étaient assis en face l’un de l’autre, et tous deux appuyaient leur coude sur une table de chêne noir qui les séparait. ;
L'un de ces hommes étsit un prêtre. Il mL cet âge qui est la maturité de la vie. Sa figure belle et franche, dont les traits fortement accusés annonçaient une indomptable énergie, exprimait en ce moment la préocoupation et l'inquiétude.
mm mA 2
Dent
pt
Son compfnon, revêtu d'un costume militaire presque semblable à ce'ui du capitaine Lacuzon', était un grand et “eau vieillard taillé en athlète et qui ne ployait point ses arges épaules sous le fardeau des années.
Son visage était coloré, ses cheveux blancs comme de l’argent et coupés très courts, selon ja mode des puritains écossais, sa moustache blanche et fort longue.
Ses grands yeux bleus brillaient d’un feu vif et ceux d’un jeune homme. Son | oh profond et étincelant s’atta. chait d’une façon distraite sur une des poutrelles du plafond ; son front se p ssait, ses lèvres se contractaient à son-insu. Tout en lui décelait uñe préoccupation aussi sombre que colle du prêtre.
Aucune parcle ne s’échangeait entre eux.
Le marteau du beffroi de la cathédrale frappa deux coups sur ls cloche. Les notes sonores de l’airain montèrent en vibrant dans l'air ébranlé.
Ce bruit soudain fit tressaillir à la: fois le
Deux heures ! s’écria ce dernier ; déjà...
—Colonel, demanda le rêtre, vous êtes anis n'est-ce pas ?..
—Oui. I] devait être ici à minuit... il mé l'avait promis... il sait que le temps Presse... il sait que les bourreaux n’attandent pas... il faut qu’un événement imprévu le retienne, et tout événement est un danger dans ce moment où les Suédois et les Gris tiennent la montagne et la plaine.
—Et il est seul !.. ajouta Îe prêtre.
Puis au bout d’un moment, il murmura : Il Joignant l’action aux paroles, il quitta 1 était assis, il mit un genou en terre, crucifix, il commença son invocatior peine en avait-il prononcé les premiers mots, que ce commen. cement de prière fut exaucé.
On frappa, depuis le dehors, un coup léger, puis un second, puis un troisième, contre la porte de la maison. Le vieux soldat courut à cette porte.
—Qui va là ? demanda.t-il avant d'ouvrir.
voix du capitaine répondit :
—Saint-Claude et Lacuzon.
—Cest lui ! dit le prêtre avec un élan de joie.
k La porte s’ouvrit. Capitaine et Raoul entrèrent dans la chamre.
Gerbas, qui les avait accom agnés jusque-là, s’éloigna dans la direction FA la place Louis XL side : ”
ur comme
prêtre et le soldat,
faut prier!
ascabeau sur lequel il et, les ye.1x tournés vers le
XIT LA TRINITÉ —Sois le bienvenu, Jean-Claude] s’écrièrent à la fois je vrêtre et le soldat.
—Merci, mon père, merci, colonel, répondit Lacuzon, Je suis en retard, n'est-ce pas?
Le
De plus de deux heures. Nous commenciqns à craindre qu'un malheur ne fût arrivé. hi
—EÆt vous aviez raison de craindre, car j'ai traversé un fort grand danger... Je vous raconterai cela plus tard; sachez seulement que vous ne m'auriez très certainement jamais revu sans le secours providentiel de ce gentilhomme que Dieu a envoyé à mon aide, et que je vous présente comme mon sauveur...
En même temps Lacuzon poussait en avant Raoul qui, d’après la recommandation du capitaine, cachait son visage jusqu'aux yeux sous un pan de son manteau.
Le vieux soldat et le prêtre saisirent chaoun une des mains du jeune homme et la serrèrent avec une profonde effusion de reconnaissance.
—Raoul, s'écria Lacuzon, les mains qui touchent en ce moment les vôtres sont celles de deux héros de courage et de loyauté! Voici le colonel Varroz, et voici le curé Marquis! Et maintenant que vous savez qui ils sont, il faut qu'ils sachent qui vous êtes! Mcntrez-leur vos traits d’abord, vous leur apprendrez ensuite votre nom, et ce que vous leur direz, je leur affirme, moi, qu’ils doivent le croire !...
Raoul laissa tomber son manteau et jeta sur la table le cha: peau à larges bords qui cachait son front.
Varroz attacha, sur la figure qui lui apparaissait ainsi tout à a un regard rempli de stupeur et presque d'épouvante.
Il saisit avec force le bras du prêtre, et le faisant reculer de deux ou trois pas, il lui demanda d’une voix sourde:
—Est-ce pos curé ?.. est-ce possible ?... les morts peuventils sortir de leurs tombeaux scellés depuis vingt ans, et se montrer vivants à nos yeux, comme au temps Où Dieu criait à Lazare enseveli: Lève-tot et marche ?...
—Que voulez-vous dire, colonel? répondit vivement le curé Marquis, je ne vous comprends pas |...
uoi, ne voyez-vous point là, devant vous, immobile et muet, l’image ou le fantôme de mon ami mort... ‘de Tristan de Champ-d'Hivers ?
Ps M Marquis, qui n'avait pas connu le baron, ne pouvait répondre.
oul se chargea de le faire pour lui.
—Colonel Varroz, dit-il avec émotion, vos yeux et votre cœur ne vous trompent qu’à demi; c’est bien un Champ-d’Hivers en effet que vous voyez. Maïs ce n’est pas votre vieil ami, c’est le fils au lieu du père, c'est Raoul au lieu de Tristan.
—Et moi je vous répète, colonel, appuya Lacuzon, que ce qu'il vous dit est la vérité, et je me porte, corps pour corps, garant de sa parole.
Ah! murmura Varroz en élevant vers le crucifix ses mains jointes, que Dieu soit béni... Age soit béni d’avoir réservé une telle joie à ma vieillessel… Raoul de Champ-d'Hivers!… un Champ-d'Hivers!.. le fils de Tristan! le dernier de cette grande et vaillante race! ilest vivant, je le revois... Oh Raoul. mon entaur... mon fils...
gs
Et le vieux soldat saisit le jeune homme dans ses bras, l’attira sur sa poitrine, le serra contre son cœur et l’embrassa à vingt reprises en balbutiant des paroles indistinctes et entrecoupées, tandis que de grosses larmes d’attendrissement et de joie coulaient sur ses joues bronzées.
Le capitaine Laouzon et le curé mel in assistaient en silence à cette scène si belle et si profondément touchante, et ils ne parvenaient qu'à grand'peine à contenir l'émotion qui débordait en
eux.
—Champ-d'Hivers! dit tout bas le prêtre à Lacuzon, c’est un grand nom... v nom qui retentit dans la province comme la trompette de Gédéon devant les murs de Jéricho 1... Et ce jeune homme est à nous ?..
—Corps et âme.
—Et sa bannière seigneuriale flottera parmi nc+ étendards ?
Ceci, mon père, est impossible. Raoul mettra au service de notre cause son courage, son intelligence, son épée, mais il ne peut inscrire son nom sur nos drapeaux; il est obligé, quant à présent du moins, de cacher sa nais ::: te...
—Pourquoi ?
—Je vous le dirai, ou plutôt il vous le dira lui-même...
Tandis que ces paroles s’échangeaient rapidement et à voix basse entre le curé Marquis et le capitaine, Varroz faisait sur lui-même un violent effort, et, desserrant l’étreinte dans laquelle il tenait Raoul embrassé, il lui disait, tout en essuyant du revers de sa main puissante une dernière larme qui coulait sur sa joue:
ni faut me pardonner, mon enfant, cet accueil Pa expansif et hors dé propos. Les larmes sont faites pour les femmes et non pour les vieux soldats !.… Mais je n’ai pas été le maître de les arrêter. C'est que j'aimais tant votre père, voyez-vous |... c'est que cette étrange ressemblance me reporte si bien aux jours de ma jeunesse. c'est que vous me rappelez tant de souvenirs amers et doux! Raoul, c’est Dieu lui-même qui vous a conservé !.… soyez le bienvenu parmi les défenseurs de la liberté franc-comtoise |...
—Merci, colonel Varroz! merci, noble ami de mon pèrel s'écria Raoul; Mt iv vous prouver bientôt que ce n'est pas seulement par Île visage que je ressemble à tan de Champd'Hivers !.….
Le colonel allait répondre à ces dernières paroles, mais le curé Marquis s’avança entre le vieillard et le jeune homme, et, mettant sa main sur l'épaule de Raoul, il dit:
—Baron de Champ-d'Hivers ou quel que sait le nom qu'il vous plaise en ce moment de prendre ou de garder, vous êtes pour nous un fils et un frère, puisque vous avez sauvé la vie de notre fils et de nctre frère Jean-Claude Prost! Désormais, entre nous tout sera commun! Vous partagerez nos périls! Si Dieu bénit notre cause, vous aurez votre part du triomphe! Si, au contraire, Dieu l’abandonne, vous vous ensevelirez avéc nous sous les plis de notre drapeau vaincu !... Mais, en ce moment, il
faut nous oublier nous-mêmes et ne plus penser qu’au prisonnier comptant, dans son cachot, les heutes et les minutes qui le séparent du supplice..
—Curé Marquis, répliqua le capitaine, que parlez-vous de supplice quand Lacuzon est là, et quand Lacuzon voile?
—Les bourreaux veillent aussi, et c’est à huit heures du matin que Pierre Prost doit mourir !...
—Kh bien, à huit heures du matin, Pierre Prost sera sauvé par :zoi, ou me verra mourir avec lui.
—Et nous serons eux, capitsine, s'écria Raoul, nous serons deux pour le salut ou pour la mort !.…
—Les Suédois sont sur leurs gardes, reprit le prêtre ; le supplice de l’oncle du capitaine Lacuzon est pour eux une fête et un triomphe, et enfin, hier, duns la ville, on a vu le masque noir, ce qui, comme vous le savez, est toujours pour nous le présage de queique malheur !...
En entendant Marquis prononcer ces trois mots : le masque noir, Raoul tressaillit. Peut-être allait-il interroger, mais Lacuzon ne l'ui en laissa pas le temps.
—Eh, dit-il avec impétuosité, que m'importent les Suédois et les Gris ?.. que m’importent Guébriant et le masque noir ?… Ils entoureront le bûcher comme pour une fête, prétendez-vous.…. Eh bien, soit! et je ne veux pas que leur espoir soit déçu ; ils auront une fête, une fête belle et sanglante, je vous le promets !.…. Qu'ils préparent des torches pour allumer leur bûcher |... je vous jure, Lt par Notre-Dame d'Einsiedlen, que je l’éteindrai dans e sang !...
par” À Suédois sont nombreux, poursuivit Marquis.
—M'avez-vous jamais va compter mes ennemis ?.. D'ailler=s, que me fait le nombre ? Chacun de mes montagnards vaut dix hommes, et j’ai mes montagnards |...
—Comment entreront-ils dans la ville ?
. —Is y sont déjà, ils y sont depuis hier.
—Tous ?
. —En nombre suffisant, du moins, sans uniforme, mais bien armés. Gerbas, qui me quitte à l'instant, leur porte mes dernières instructions et mes crdres suprêmes.….
—Les Suédois ont un chef dont ils reçoivent l’impulsion, et l’on dit que le comte de Guébriant est un habile tacticien.….
—Eh ren, si les Suédois ont un chef, les montagnards en ont trois... Ce matin, quand l'heure du danger sera venue, ils verront en même temps à leur tête la robe rouge du curé Marquis, cette oriflaiuime des grands combats, la moustache blanche de Varroz, et l'épée de Lacuzon.. Marquis, Varroz et Lacuzon valent bien Guébriant, peut-être !.…
—I] a raison, dit le colonel, il a raison cent fois pour une! Je suis comme lui, j’ai confiance. Comment diable voulez-vous que les Suédois, qui sont des pillards et des mercenaires et qui se battent pour gagner leur soide, résistent, fussent-ils vingt contre un, au choc impétueux de nos libres soldats, combattant pour
renverser un bûcher i: :.16 7. Je-vous le répète, curé Marquis, l'enfant dit vrai!
rs e le crois, colonel, puisque vous le croyez, répondit le prêtre. 1
Puis, faisant signe à Lacuzon de s'agenouiller, il lui imposa les mains en murmurant :
—J'appelle sur ta tête la bénédiction du Dieu des armées, et si tu dois succomber dans ton héroïque entreprise, meurs absous. et va droit au ciel 1...
—Merci, mon père, dit Lacuzon en 8e relevant.
Et il serra successivement les mains du prêtre et celles dv colonel. {
C'était cette union constante, absolue, sans nuages, régnant entre ces trois hommes. qui les rendait ai forts...
Raoul de Champ-d’Hivers admirait cette trinité sublime et ir se disait que, si grande que la fit la voix populaire qui est aussi voix de Dieu, voz populi, vox Dei! quand on la voyait de près, on la trouvait plus grande encore.
Le bruit d’un pas retentit dans la rue et se rapprocha rapidement.
Les quatre personnages réunis dans la salle basse 8e turent et attendirent. bruit de pas cessa de se faire entendre en face de la maison et, trois coups légers, pareils À ceux qui avaient annoncé l'arrivée du capitaine, furent frappés contre la porte.
—Qui va là ? demanda Varroz. |
Une voix répondit :
—Saint- Claude et Lacuzon !
La porte fut ouverte. ‘
Le nouveau venu portait un costume de moine. Le capuchon rabattu cachait entièrement son visage.
—Dominus vobiscum ! dit-il d’une voix pleine et sonore.
— Amen ! répliqua le curé Marquis.
—Et que la paix soit avec vous, mes très chers frères, ajouta le moine en relevant son capuchon qui laissa voir une bonne figure, aux joues pleines, aux lèvres rouges, une de ces têtes monacales qu’on est bien sûr de ne rencontrer jamais dans les toiles sombres et splendides du Dominiquin, de Lesueur et de Zurbaran, ces ascètes de la peinture.
—Sur ma foi !...s’écria Varroz, c'est cet excellent frère Malo |...
Comme vous dites, colonel, répondit le religieux.
—Que se passe-t-il donc, frère ? demanda Marquis, et comment “ fait-il qu'à cette heure de la nuit vous vous trouviez hors du chapitre.
—Hélas! murmura le moine avec un soupir douloureux, nous ne sommes plus au chapitre !.…. =
—Où donc êtes-vous ?
—A l'hôtel de ville. où nous nous trouvons fort mal! Les Suédois nous ont chassés pour installer le comte de Guébriant à notre place... Ces misérables soldats ont pillé notre trésor et dévalisé notre cave! Dieu abandonne ses serviteurs |... Le curé Marqnis haussa involontairement les épauies.
106 LE MEDECIN DES PAUVRES Eh ! dit-il avec un mouvement de brusquerie dont il ne fut pas le maître, qu'importent à Dieu votre trésor et votre cave !...Jadis les calices étaient de bois et les moines buvaient de l’eau...Dieu n’en était que mieux servi! Mais pardon, mon frère, je comprends que l'opinion que j'exprime ne soit point la vôtre... Revenons à votre visite. elle doit avoir un but ?...
—$Sans doute... sans doute. elle en a un, répondit le moine, un peu troublé par la réplique acerbe du prêtre austère, je venais, je voulais.
—Remettez-vous, mon frère, et je vous le répète, pardonnezmoi des paroles trop vives et que je regrette. Nous vous écoutons avec attention...
—Eh bien, dit le frère Malo, notre supérieur m'a fait réveiller cette nuit tout au beau milieu de mon premier sommeil et m'a donné l’ordre de me rendre sans retard dans la prison de Pierre Prost, qui doit subir sa sentence à huit heures du matin sur la place Louis XI, et de lui porter les derniers secours de la religion. Or, ce cachot est précisément une des oubliettes de notre couvent, vers lequel je me dirigeais tout pensif, en cherchant dans ma tête un moyen de vous faire savoir de quelle mission j'étais chargé, pensant bien que vous auriez une chose ou une autre à faire dire à ce pauvre Pierre Prost! mais je ne trouvais rien, et j’ignorais même que vous fussiez tous trois à Saint-Claude, ce qui, convenez-en entre nous, est une bien grave imprudence, car vous vous mettez, comme on dit, dans la gueule du loup! Enfin, cela vous regarde et ne regarde que vous! Le hasard me fit rencontrer Gerbas à l’eatrée de la grand’rue. Je lui contai mon embarras, et, comme il sait que je suis un brave homme de moine, quoique je tienne fort aux richesses de notre couvent et que j'apprécie les bons vieux vins de notrecave, il me donna le mot de passe et m’expliqua que je vous trouverais ici... me voili. Je me mets entièrement à votre service, et je jouerai volontiers mu tête, s’il le faut, pour tirer d’embarras ce digne et honnête Pierre Prost, qui m’a guéri d’un mal de genou fort douloureux, quand il était le médecin des pauvres. Je suis bien que je ne fais que mon devoir, ajouta frère Malo avec un peu d’amertume, mais enfin, je le fais, et c’est déjà quelque chose pour un moine qui ne se sert point de calice de bois et qui met peu d’eau dans son vin...
— Ah! frère Malo! frère Malo! s’écria le curé Marquis avec enthousiasme, vous êtes un digne et vrai religieux, et je rétracte de tout mon cœur les paroles inconsidérées dont je vous ai demandé pardon...Faites-moi l'honneur, mon frère, de me donner votre main.
— La voici, messire prêtre, vous m’aviez un peu piqué tout à l’heure, mais je ne m'en souviens plus...
— Bien vrai?
— Par le grand saint Malo, mon patron, je vous l’affirme.. Maintenant, dites-moi vite ce qu'il faudra que je répète à Pierre
st... , — Dites-lui de ne pas désespérer...dites-lui que du cachot de votre couvent au bûcher de la place Louis XI, il y a plus loin
que ses bourreaux le croient !...dites-lui que, mêr'e entre la hache et le billot, il y a place pour la délivrance !...
— Ah! murmura le moine avec une expression joyeuse, vous espérez donc !.….
— J'espère en Dieu, mon frère. répondit le curé Marquis.
— En Dieu eten notre épée !... s’écria Varroz, le bûcher de Pierre Prost ne s’allumera pas !.. demandez plutôt au capitaine Lacuzon !.….
Enentendant prononcer son nom, le el qui avait assisté à toute cette scène À ur ig avec une distraction apparente et semblant ne pas entendreles paroles qui s’échangeaient auprès de lui sortit tout à coup de cette sorte de torpeur où s’engoursu son corps, sinon sa pensée, et s’approchant du moine, lui dit :
— Ainsi, frère Malo, vous allez au cachot de mon oncle ?
— Oui, capitaine.
— Sur l’ordre de votre supérieur ?
—Oui, capitaine.
—Et l’on vous attend à la prison ?
—Sans doute, puisqu'on est prévenu de mon arrivée,
— Vous avoz un mot de passe?
—J'ai mieux que cela.
—Quoi donc?
—Un laissez-passer,
—Signé de qui ?
—Du comte de Gufbriant lui-même, capitaine,
—Voulez-vous me montrer ce papier, frère ?
—Le voici...
Le moine tira de la ceinture de corde qui serrait son froc autour de ses reins une feuille de papier pliée en quatre. Il tendit cette feuille à Lacuzon qui la déploya et qui lut les mots suivants:
‘“* Laissez entrer, cette nuit, dans le cachot du condamné Pierre “ Prost, le moine porteur de cet écrit, et que moine et condamné “ puissent s’entretenir ensemble, librement et sans témoins, pen- ‘ dant une heure.
:** Donné à Saint-Clande, le 20 décembre 1688. “ DE GUÉBRIANT.”
—C'est bien ! murmura le capitaine après avoir lu.
. —Il faut que je parte, dit le frère Malo, rendez-moi mon laissezasser.
: — I] voui est inutile.
: —Comment il m'est inutile! comment ?... comment ?... mais
£ans lui je n’entrerai pas.
—Ce n’est pas vous qui, cette nuit, entrerez dans le cachot du frère de mon père. ’
—ÆEt qui sera-ce donc, capitaine, ne vous déplaise ?.…
.—Ce sera moi, répondit fermement et froidement Lacuzon.