LE MEUECIM DES PAUVRES LE MOINE
Frère Malo leva les mains et les yeux vers le plafond, d’un air profondément stupéfait, comme un homme qui attend dire quelque énormité inattendue et qui se demande si. son interlocuteur
- est devenu fou.
—Ah çul mais, capitaine, s’écria-t-il au bout d’un instant, vous n’y pensez pas!
y pense, au contraire, et c'est, dans mon esprit et dans ma volonté, une chose arrêtée irrévocablement.
—Vous courez à un danger certain et sans com pensations, car
vous pensez bien que les gens de garde ne vous laisseront pas entrer... |
—Et pourquoi cela ?
— Parce que le laissez-passer, dont les expressions sont for. melles, parle d’un moine et non d’un capitaine.
— Frère Malo, dit Lacuzon en souriant, il me paraît que lorsqu'on interrompt votre premier sommeil, la lucidité de votre intelligence s’en ressent 1... N’avez-vous donc pas encore compris que je ferai, cette nuit, mentir le vieux proverbe ?..
Frère Malo ouvrait de plus en gs ses yeux étounés.
— Quel proverbe ? demanda:t-il.
— Celui-ci: L'habit ne fait pas le moine...
— Ah ! dit Malo, vous ferez mentir ce proverbe...
— Oui. Devinez-vous ?
— Non.
Lacuzon se mit à rire.
Par frère Malo ! s’écria-t.il ensuite, bienheureux les pauvres esprit !.…
— Quia regnum cœli habebunt ! acheva le moine, ou, en langue vulgaire, parce qu'ils auront le royaume des cieux...
— Etje vous en promets votre large part, mon bon frère! pour. suivit Lacuzon. Eh bien, uisqu'il faut tout vous expliquer depuis À jusqu'à Z, comprenez donc que je vais endosser vo robe, rabattre votre capuchon sur mon visage, et que les soldats suédois à qui je présenterai le laissez-passer de leur général, ne s’inquiéteront guère de savoir si la robe et le capuchon cachent un capitaine au lieu de couvrir un moine...
— Tiens ! tiens | tiens !.. fit le religieux, mais c’est une idée, cela |
— J'en ai quelquefois. répondit Lacuzon en riant toujours !
Ce'le-ci est bien simple et facilement réalisable... Allons, frère
alo, donnez-moi vite votre froc….. vous le disiez vous-même tout à l'heure, il n’y a pas de temps à perdre.
Le religieux se mit en devoir de détacher docilement le cordon
qui lui servait de ceinture. Mais le curé Marquis intervint.
— Jean-Claude, dit-il, ce que tu veux faire est insensé 1... Varroz et moi nous devons nous ÿ opposer «le tout notre pouvoir, et nous nous Ë opposons en effet |...
— Po
urquoi cela, mon Lg demanda Lacuzon avec douceur. — Parce que, lorsque des intérêts immenses et sacrés sont attachés à la vie d’un homme qui, devenu chef de rti, appartient à son parti et non à lui-même, cet homme, en ee sa vie sans nécessité, commet plus qu’une folie, il com Quel que soit ton déguisement, Jean-Claude, il pour toi à pénétrer au milieu de nos ennemis ach cendre dans le cachot de ton oncle ! Or,
doit point courir cet inutile danger !...
— Mon père, répondit le Capitaine, vous n'avez le droit de douter ni de ma tendresse pe vous, ni de mon respect pour votre rence pour vos avis. mais vous savez
moi d'aller cette nuit dire À Pierre Prost, au que s2s défenseurs ne s’endorment point et qu'i armés, et prêts à combattre, entre lui et le bûcher de la ;lace Louis XI! Vous me parlez de danger! est-ce ma faute, À moi, si le danger m'attire?... Ah] s’il ne s'agissait, comme de coutume, que de mettre l'épée au vent, et de Courir sus aux Francais et aux Suédois en criant : À moi... Lacuzon L... Lacuson !.. ;
je vous obéirais peut-être... Mais retrouverais-je jamais ce péril étrange et nouveau qui s’offre cette nuit ? Aurais-je à prises sans armes.
rmi ceux-là mêmes qui ont mis ms tête prix ?.… Aurais-je À Poe de longs escaliers souterrains, à courber ma tête sous des voñtes humides, à entendre grincer les clefs dans les lourdes serrures, à pénétrer dans un cachot dont la porte se refermera sur moi? Non, jamais 1... Colonel Varroz et curé Marauis, n’essayez donc pas de me retenir, car vous n'y parviendriez point, et cette aventure sera la plus belle des aventures de Lacuzon !...
— Enfunt | s’écria le prêtre, c’est pour un aussi futile motif que tu veux hasarder ta vie?
— J'en ai un autre, ré liqua le capitaine, et, celui-l?, vous ie trouverez sérieux et suffisant. Mon oncle m'a dit un jour, et je vais vous répéter ses propres paroles: Si jamais je me trouve, à tr connaissance, en péril mortel, viens à moi, Jean: Claude, car je surs
sitaire d'un secret de vie & de Mort, el je veux le confier ce secret avant de m'en aller de ce monde !... Vous voyez, curé Marquis, voue voyez, colonel, que l’ordre de mon oncle est formel, et que, sous peine d’être un inauvais parent, je dois m'y conformer.
— Va donc! murmura le curé, vaincu de les dernière: paroles de Lacuzon; il ne nous reste qu'à prier Dieu de te protéger...
— Demandez-le-lni, et il vous l'accordera, dit le capitaine, car jamais voix plus noble et plus sainte ne sera montée jusqu’à lui.
uis, se tournant vers le moine qui avait assisté au débat avec une somnoience manifeste, il ajouta:
— Mon bon frère Malo, j'attends votre robe...
Une minute après, le capitaine était, de la tôte aux pieds, travesti en religieux.
—Est-il possible de me reconnaître soûs ce costume? demanda-t-il après avoir rabattu le capuchon sur son visage.
—Non, si les Suédois sont sans défiance, répondit le ouré Marquis, mais je crains toujours.
—Ÿans une heure je reviendrai vous rassurer.
—Prends-tu tes pistolets ?
—Non. Ils seraient pour moi plus compromettants qu’utiles,
—Emporte au moins ce poignard.
—Volontiers.…Je vais le cacher dans la large manche de mon
froc...là, de cette façon... Maintenant adieu à mon tour, ou plutôt
au revoir et à tout à l'heure.
Le capitaine Lacuzon sortit de la chambre, et nos quatre personnages, Marquis, Varroz, Raoul et le père Malo, prirent place sur des escabelles devant le foyer.
Tous les gras étaient silencieux.
Le colonel Varros et le curé Marquis nsaient à Lacuzon. Raoul de one D d'Alivars pensait à Églantine.
Le bon frère Malo, qui ne pensait à rien, s'était endormi.
Nous avons dit plus haut que le trésor de l'abbaye de Saint- Claude renfermait des richesses immenses, fruit des offrandes pieuses que les pèlerins de tous les rangs venaient déposer sur la châsse qui contenait les reliques du saint évêque, afin d'obtenir quelque grâce, par son intercession réputée toute-puis-ante,
Le bruit public, la rumeur populaire, grossissant encore ces ri-
esses, et du trésor de l’abbaye faisaient quelque chose de semblable à ces fabuleux amas de pièces d’or et d’argent et de pierres prices que renfermaient ces souterrains magiques dont la pr merveilleuse des contes arabes livrait l'entrée au jeune
in.
Le désir, facile à comprendre, de puiser à volonté dans des
coffres si bien remplis, n'avait Pas peu contribué à décider le comte de Guébriant à tenter u
n coup de main sur la ville de Saint-Claude.
Nous savons déjà que, malgré les efforts d'une résistance désespérée, ce coup de main avait complètement réussi.
Tandis que Suédois et Gris assouvissaient À qui mieux mieux leur soif insatiable de brigandage, et organisaient de toutes parts le pillage et au besoin l'assassinat, un fait d'une très grande importance pour notre récit avait passé complètement inaperçu au milieu des rumeurs d’agonie de la cité conquise,
ne bande d’une douzaine de Gris, abandonnant jes chances de fortune que leur offrait le sac de Saint-Claude {ce qui était, on en conviendra, tout à fait en dehors des habitudes de ces honnêtes soudards), avaient gagné le bas de la ville et, traversant le Bienne
à ce même gué que nous connaissons déjà et en face duquel nous avons vu Gerbas jeter une échelle de corde à Lacuzon et à Raoul, s'étaient élancés d’un pas rapide sur les versants de ln montagne opposée, où ils n'avaient point tardé à se perdre dans les bois.
#4 gigantesque et hideux Lespinassou se trouvait à ]n tête de cette bande; mais, au lieu d'en être le chef et le maître absolu, comme toujours, il semblait marcher sous les ordres d'un perscnnage qui l’accompagnuit.
Ée personnage était un homme de très haute taille. I] avait le visage caché par un masque d'acier, recouvert de velours noir. Ce masque lui embottait la tête tout entière, comme les casques de bataille des chevaliers du moyen âge, et cachait non seulement sa figure, mais encore ses cheveux et son cou.
Cet homme, mystérieux et célèbre acteur des guerres de la conquête franc-comtoise, était le héros d’une foule de légendes ui, le’ soir, en hiver, se racontait d'une voix tremblante à la veillée des chaumières.
Personne, disait-on, n'avait jamais vu le visage de cet homme, personne ne savait son nom, personne ne connaissait sa demeure. .
Pareil aux chacals africains, pareil aux grands vautours chauves qui ne manquent jamais de se trouver partout où se rencontrent la mort et le sang répandu, le Masque noir n'apparaissait parmiles montagnards épouvantés que dans des scènes de carnage et d'incendie, et entouré d’infâmes À he du corps, choisis parmi les Gris les plus sanguinaires et di gés par Lespinassou,
peuple regardait le Masque noër comme un être surnaturel, comme un démon à forme visible, contraint de cacher son visage parce que ce visage n’avait rien d'humain.
Peut-être cette terreur superstitieuse qu'il inspirait aurait-elle suñii pour le protéger; mais, par excès de prudence, il ne marchait jamais qu’entouré de sa horde fidèle.
us d'une fois, des gens d’une hardiesse et d’une habileté à toute épreuve, parmi lesquels il faut citer Lacuzon lui-même, s'étaient juré de savoir enfin quel était cet homme et de découvrir le visage qui se cachait sous son Masque noir.
Le courage, la persévérance, la connaissance du pays, tout avait échoué! Suivi de près vingt fois, pourchassé Pour ainsi dire pendant des journées entières, ainsi qu’une bête fauve que la meute ne perd pas de vue, le Masque noir avait toujours disparu subitement, COMME une vapeur où comme un fantôme, sans lasser derrière lui une trace, un indice l... C'était à croire, en vérité, à quelque surnaturelle intervention. $
Le jour de la prise de Saint-Claude, il était entré dans la ville
en triomphateur; puis, immédiatement après, nous l’en avons vu ressortir avec Lespinassou et sa bande et s’enfoncer dans la mont'aæne, ; —Ah çà, demanda:t-il, chemin faisant, au capitaine balafré des soldats bandits, êtes-vous bien certain, au moins, que nous n’al- Jons faire buisson creux ?.…
a, rl rs Monseigneur, oh i parfaitement certain !...
— Ainsi, vous ne mettez pe endoute l'exactitude des renseigne ments qu’on vous a donnés ?.…
—Comment mettrais-je en doute cette exactitude, puisque c'est moi-même qui ai vu ?.…
—Vous avez vu cet homme ?
—Comme je vous vois, monseigneur... Voici de quelle façon la chose s'est passée...Pied-de-Fer, le lieutenant de cuzon, et ce damné Gerbas, son trompette et son bras droit, avec une demidouzaine de Cuanais, donnaient la chasse à moi et À deux de mes hommes, Trafnesaquille et Francatripa; il y a de ce a huit jours. Nous nous étions séparés dans la forêt pour mieux dépister ces
: limiers maudits ; je m'étais, jour ma part, réfugié dans un taillis très épais, au pied d’un grand rocher presque à pic...La nuit tombait, je n'avais plus rien à craindre. Je sortis de ma cachette, et j'alla gp quand j’entendis un bruit léger au-dessus de moi. Je levai la tête et je vis, en haut du rocher, un filet de fumée blanche qui montait dans les sapins...Je tournai le rocher. Inaccessible de trois côtés, il était abordable du quatrième. Je gravis la pente escarpée et je trouvai, sur le sommet du pic, une chaumit placée Il comme un nid d’aigle. Je regardai dans l’intérieur à travers les fissures des planches mal assemblées qui formaient la porte: je vis un homme assis devant le feu, et, à {a lueur de ce feu, je reconnus Pierre Prost qu’on appelait jadis dans le pays le
édecin des pauvres.
—Vous avez dû vous Donner Lespinassou.…
—Ma foi, monseigneur, s’il vous convient de parier vingt écus d’or contre ma tête, je suis tout À h à tenir le pari.
—Ce Pierre Prost a cependant disparu depuis près de vingtans!
—Qu'importe, monseigneur? On s’en va, mais, quand on n’est pas mort, on revient...il est revenu...
—Savez-vous depuis quand ?
—Je m'en suis informé. Pierre Prost a reparu il y a juste trois
mois.
—$eul ?
—Oui, monseigneur,
—Mais sa fille...cette Églantine ?
—J’ai bien pensé que cela vous intéressait, monseig: ur, et j'ai
questionné.… ë
— Et vous avez appris?
7 Qu'Églantine tait morte dans le bas pays, aux environs de ôle...
—$i les choses sont réellement ainsi, tout est pour le mieux.
Arrivons-nous ?
—Voilà le rocher...la cabane est là-haut.
—Recommandez le silence à vos hommes et prenez toutes vos précautions..il ne faut pas qu'il puisse nous éc apper...
—$Soyez sans crainte! Nous le prendrons comme un lièvre au gîte Mr Et eue en faire, monseigneur ?
—L'emmener prisonnier À Saint-Claude. Il sera condamné
comme espioh et brûlé vif dans trois jours sur la place Louis XI.
—Ah! fit Lespinassou d’un ton de surprise,
sdééz Hi dit PTE
Est-ce que cela vous étonne? demanda le Masque noir.
—Franchement, oui, monseigneur.
—Pourquoi ?
— Parce que, lorsqu'on vent se débarrasser d’un homme énant, le plus simple et le meilleur moyen est de lui mettre la balle d’un mousquet dans la tête, ou la pointe d’un couteau dans le ventre Les morts ne parient pas !.…
— Vous avez raison, et en effet cela vaudrait mieux ainsi, mais nous avons besoin que Pierre Prost meure publiquement, avec éclat, sur an bûcher, Nous pensons que le supplice public de l’oncle du capitaine Lacuzon produira un immense effet sur les populations des montagnes et les démoralisera plus-vite et mieux ‘
u’une demi-douzaine de défuites...Ah! si vous pouviez nous livrer Lacuzon lui-même, ou Varroz, ou Marquis |... Souvenez-vous q'vil y a mille écus d’or attachés à chacune de ces têtes ?
—La somme est ronde, monseigneur, cn fera de son mieux pour la gagner... Mais chut [voici la chaumière. En attendant que NOUS ayons le neveu, contentons-nous de l'oncle!
Lespinassou fit cerner la maison par ses routiers, et jeta luimêine la porte en dedans, d’un seul coup de la crosse de son mousquet.
—Cinq minutes après, Pierre Prost, bâillonné et garrotté, était entraîné, ou plutôt emporté vers la ville. .
Masque noir, tandis qu'on exécutait ainsi ses ordres, s'était tenu à quelque disance, mais pas assez loin cependant pour n’être point vu par Pierre Prost.
Une fois à Saint-Claude, on avait jeté le malheureux médecin dans le plus profond des cachots de lébbase et tandis qu’on lui faisait descendre les degrés humides qui conduisaient à ce cachot, il avait entendu le Masque noir défendre, sous peine de mort, aux soldats suédois q-von lui donnait pour gardiens, de laisser qui que ce fût communiquer avec lui, à l'exception d’un confesseur, s’il en demandait un à son heure suprême,
Pierre Prost s'était soumis avec un calme profond, avec une résignation sans bornes, au coup foudroyant qui le frappait.
Il devinait d’où venait ce coup, et comme il compreait bien que rien au monde, à moins du plus improbable de tous ies miracles, ne pourrait le soustraire à la mort suspendue au-dessus de sa tête, il acceptait cette mortcomme une chose prévue à l’avance, ve une inévitable conséquence de faits accomplis dans le’
tn seule circonstance semblait l'étonner, c’est qu’on ne hâtât pas davantage l'heure de son supplice. Il était doux et patient avec ses gardiens, qu’il n’interrogeait même pas ; il priait presque sans cesse et il trouvait dans la prière la consolation et le repos.
Parfois, cependant, son front seridait sous le coup d’aile d’une pus douloureuse. Sa main crispée s'appuyait sur sa poitrine.
n sourire plein d’amertume soulevait sa èvre, et il murmurait :
— Mon Dieu! mon Dieu! soufrirez-vous donc que ce secret meure avec moil….
1l4 L. MEDKXCIN DFS PFAUVRES