‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 33 sur 66 · UNE RÉSOLUTION · texte numérisé non relu

UNE RÉSOLUTION

—Oui, répéta Magui, pourquoi l’aurais-je fait ?... Est-ce que, jusqu’à ce jour, jusqu’au moment où j'ai contracté envers l’un des vôtres une dette de reconnaissance que je veux acquitter, même

au prix de ma vie, est-ce que les montagnards n'étaient pas mes ennemies aussi bien que les Gris et les Suédois ?.… Quelle raison pouvait me pousser à prendre parti pour les uns contre les autres, moi que les uns et les autres accablaient de leur mépris et de leurs injures? Est-ce que les hommes du capitaine Prost ne m'appelaient pas Magus la soraière, aussi bien que les soldats de Guébriant et que les bandits de Lespinassou 7... Et pourquoi s’accordaient-ils tous à me nomimer ainsi? Vous prévenir |... et comment? Voyez-vous la sorcière arrêtant uelqu’un de vos chefs dans les rues d’une ville, sur un chemin. dans nne furdt9. Aven

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quel dédain l’eût-il repoussée en lui disant: Au ler e, sorcière !.… Au large, gibier de potence et de fagots !... va tefuire pendre plus loin ! ! Et si, non découragée, Magui avait voulu vous éclairer malgré Vous et vous venir trouver ici, au fond de vos domaines, la voyezvous dans les bois, de l’autre côté de la cascade, errant avec sa besace et ses haïllons, et cherchant son chemin. Un montapos lui crie: Qui va là? Sait-elle le mot d'ordre? Non. La

alle d’un mousquet ensevelit à tout jamais dans sa poitrine les secret du Masque noir !... Vous prévenir !.… Non, messire prêtre, je ne le pouvais pas, je ne le devais pas, je ne le voulais pas!!... Aujourd’hui, je me suis donnée à votre cause, corps et âme, sang et cœur... Je suis À vous, bien à vous, tout à vous... disposez de moi !.. Hier. je n’appartenais à personne { ceux pour lesquels, en ce moment, j'offrirais ma vie, je n’aurais pas fait, il y a quelques heures, un pas pour les sauver |...

Magui se tut.

— Etrange femme |... pensa le curé Marquis.

—Elle a raison !... murmura Varroz.

—Celle qui parle ainsi ne peut pas mentir!..….s’écria Lacuzon prie malgré lui.

—Et j’affirmerais sur mon honneur et sur la mémoire de mon père qu’elle n’a dit que la vérité, fit Raoul à son tour.

—Que décides-tu, Jean-Claude? demanda Marquis à Lacuzon au bout d’un instant.

—Ïl me paraît maintenant certain que cette femme ne nous Ph point et ne se trompe point elle-même. Je crois qu’Antide de Montaigu est un traître, je crois qu'Églantine est au château de l’Aigle.

—Eh bien ?.…

—£h bien, il faut la sauver, poréienl il faut l’arracher, et cela sans perdre un instant, aux griffes du Masque noir.

—Appelons aux armes tous les corps francs, dit vivement le colonel, et marchons avec eux sur le château de l’Aigle.….

Lacuzon secoua la tête.

—Mauvais moyen, répondit-il.

—Pourquoi ?..

-—Parce que faire une guerre ouverte et loyale à un traître et déloyal ennemi, c’est jouer un jeu de dupel.… D'ailleurs, attaquer Antide de Montaigu, ainsi que le colonel vient de le proposer, ce n’est pas sauver vas c'est la perdre...

—La perdre ?.…, répéta Varroz.

—Oui,,et. voici comment: Entre les mains du seigneur de l'Aigle, Eglantine est un otage! Antide de Montaigu, voyant sa félonie découverte, se servirait eontre nous de la malheureuse enfant et nous menacerait de la faire pendre aux créneaux de <a plus haute tour au moment du premier assaut... Ce n’est point par la violence qu’il nous faut lui venir en aide... c’est par la ruse... Je vous her que je veux aller au château de l’Aigle et que j’y veux aller seul...

.—En secret, alors ?.. dit Marquie, et à l'insu du sire de Mon-

taion?

-—Oui, en secret et à son insu.

Le int pourras-tu pénétrer dans une forteresse si bien gardée ?.…

—Je ne sais pas encore; Dieu m'inspirera et me fera trouver un moyen... '

—Le moyen, s’écria Magui, je vous l’apporte!

—Vous femme! murmura le prêtre avec étonnement.

—Aujourd’hui, poursuivit la prétendue sorcière, tous lestenancies du seigneur de l’Aigle, et ils sont nombreux, viennent payer leurs redevances. Ce sera, jusqu’au soir, un encombrement de manants. dechariots et de bestiaux... Pourquoi le capitaine de s'intro-

“duirait-il pas dans le château au milieu des mainmortables, après s'être déguisé en paysan de la montagne et avoir métamorphosé sa figure au point de la réndre méconnaissable, grâce au suc de certaines herbes que je connais ?..

—ÏI] faudrait mettre les tenanciers dans la confidence, fit observer le curé Marquis, et ce serait dangereux...

—Un seul homme pourrait se trouver dans le secret, réplique Magui, et cet homme vous est absolumeut dévoué; c'est le père de Garbas, qui est tenancier du seigneur de l’Aigle puisqu'il habite le village de Ménétrux-en-Joux... Rien nel’empéchera de prendre le capitaine avec lui et de le faire passer pour un garçon de ferme arrivé ces jours passés du bas pays.

—C'est vrai, dit Lacuzon; c'est possible, c’est facile... pourvu qu’il ne soit pas déjà trop tard !...

—]l est une heure à peine, reprit Magui, et le défilé des chariots durera jusqu’au soir...

Le capitaine fit retentir ce up de sifflet que nous connaissons et qui était un signal et un appel.

Cases accourut. -

—Ton père va-t-il au château de l’aigle aujourd’hui? lui demands& Lacuzon.

—Oui, capitaine.

—À queile heure ?

—Il m'a dit hier qu'il quitterait la ferme à trois heures.

—Quelles sont les redevances qu’il apporte ?

—Trois milliers de foin, soixante et quinze écus, quatre sacs d'orge, troïs sacs de blé...

.. —C'est bien. Cours au-devant de lui, rejoins-le, soit à la sortie de la ferme, soit en route ; dis-lui de feindre un accident, un essieu rompu, le joug d’un de ses bœufs brisé, quelque chose enfin qui lui fournisse le prétexte d'un temps d’arrêt..… Il m’attendra près du Saut-Girard.. Tu m'as compris ?..

—QOui, capitaine.

—Pars et va vite!

—Qui, capitaine. ,

Garbas fit le salut militaire et sortit.

—Tu vas te déguiser ? demanda Varroz.

Non. Un déguisenent me gênerait, et d’ailleurs il me serait inu-

‘tile. J'ai maintenant un moyen sûr de pénétrer dans le château gane être vu.

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—Ne craignez rien ! Je pourrais peut-être hasarder ma vie, mais J'ai celle d'Eglantine à sauver, et, comme uneimprudence perdrait cette chère enfant en même temps que moi, je serai prudent.

Lacuzon endossa le baudrier ui soutenait sa rapière et mit à ss ceinture son poignard et ses ji :lets.

—Capitaine Lacuzon, dit Magui en ce moment, vous n’avez par tout prévu...

—Qu'ai-je oublié ?...

—Par un moyen que je crois deviner, vous allez pénétrer dans le château de l’Aigle... vous y pénétrerez en secret, comme un ennemi... Si vous êtes découvert, ce qui est possible, c’est en ennemi qu'on vous traitera.. Que ferez-vous ?

—Je me défendrai, mordieu ?...

— Vous serez écrasé par le nombre...

—C'’est évident ; mais, au moins, je vendrai chèrément ma vie...

—Je n’en doute point. Mais, vous mort, que deviendra Églantine prisonnière ?...

Le capitaine ne répondit pas.

Magui reprit, après un silence:

e qu'il vous faut, c’est une chance de salut, c'est une issue pour la fuite ; je viens vous offrir cette chance et cette issue. Vous êtes allé souvent au château de l’Aigle, n'est-ce pas ?

M souvent.

—Ecoutez-moi, et retenez bien ce que je vais vousdire: entrela vaste esplanade sur laquelle s'élèvent les bâtiments du château, et la pointe du rocher qui sert de base à la grande tour, se trouve un étroit espace, une sorte de fissure qui n’a jamais été comblée. Sur cette fissure est bâtie une voûte qui semble continuer l’esplanade ; au milieu de cette voûte existe un soupirail, percé pour l'écoulement des eaux, et recouvert par une grille qui n’est point scellée dans la pierre. Grille et soupirail sont à quelques pas de la porte d'entrée de lu tour, à l'extrémité de la terrasse plantée d'arbres qui communique par un escalier à demi ryinée avec la cour de la citerne. Savez-vous ce que je veux dire, captaine ?...

—Parfaitement.

—Vous comprenez alors quel parti un homme résolu, dans un moment de danger suprême, peut tirer de cette issue... Il n’est pas impossible, en soulevant la grille, de se glisser dans la fissure qui n’a guère que la largeur d’un conduit de cheminée, et, tout en se soutenant avec les bras et avec les jambes pour empêcher la chute d’être trop rapide, de descendre Jusqu'au pied des murailles du château. Je sais bien qu’une fois là, il resterait encore à gagner la vallée en s'aventurant sur une pente presque à pic, mais pour un homme tel que vous tout est possible, et enfin, je le répète, c’est toujours une chance de salut...

—Merci, femmel... dit vivement Lacuzon, merci. Mais comment pouvez-vous connaître ces détails ? Vous avez donc vécu dans le château de l’Aigle ?

—Jesais cela comine je sais tant d’autres choses. répondit ui ; mais je refuse de donner en ce moment des explications

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” que vous n'avez point le droit d'exiger. Peut-être vous révélerai-

je un jour ce que je vous cafhe aujourd’hui... Ce jour n’est pas venu.

—Gardez vos secrets, répliqua Lacuzon. Je ne vous en remercie pas moins, et de tout mon cœur, de ce que vous avez fait aujourd’hui pour nous tous.

Puis, se tournant vers ses trois amis, il leur serra la main et dit au curé Marquis, en ployant le genoux devant lui:

—Je pars ; bénissez-moi et priez pour moi et pour celle qui m'attend là-bas 1...

Le prêtre étendit ses mains sur la noble tête de Lacuzon.

—Va, mon enfant! lui dit-il, que leSeigneur Dieu te bénisse... qu’il te protège et qu’il te ramène...

Le capitaine s’éloigna d’un pas rapide.

—Femme, dit alors le curé Marquis à la vieille Maguiqui, l'oreille attentive, écoutait se perdre peu à peu sous les voûtes le bruit des pas de Lacuzon, je ne crois pas que vous ayez menti, mais, enfin, c’est parce qu’il a eu foi en vos paroles que Jean- Claude Prost se prépare à affronter des périls et peut-être des piè-

es... Ne voyez point dans ce que je vais vous dire une injurieuse éfiance. J'obéis aux lois de la guerre: votre vie me répond de celle du capitaine ; vous resteiez ici jusqu’à son retour.

—En d’autres termes, je suis prisonnière ?..

—Oui et non; vous serez traitée avec les plus grands égards, mais vous ne pourre vous éloigner...

—S$oit, messire prêtre... c’est me rendre le mal pour le bien ; je ne me plains pas. Dieu est grand, d’ailleurs, et c’est sa volonté qui sera faite, et non la vôtre...

—Que voulez-vous dire ?.

—Ce que je dis, messire ::#;:«, ne cherchez point au delà.

Le curé Marquis n’in. +: ; 16 et appela Pied-de-Fer.

—Emmenez cette femmi+ 1: dit le prêtre; elle vient de nous rendre d'importants servic-«, et elle doit passer ici quelques heures. Qu'elle ait à manger «i elle a faim, à boire sielle a soif, de la paille fraîche et abondante si elle veut dormir.

Et tout bas, il ajouta : Que vos hommes ne la perdent pas de vue un seul instant. Vous me répondez d'elle |

Le lieutenant emmena Magui, qui, quelques instants après, était étendue au fond de la caverne sur des bottes de puille, et semblait profondément endoriuie. Deux montagnards avaient reçu lu consigne de la surveiller sans relâche, et, dociles à cette consigne, ils s'étaient installés à quelques pas d'elle et ils la tenaient pour ainsi dire en arrêt.

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