‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 34 sur 66 · LE CHATEAU DE L'AIGLE · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE L'AIGLE

Avant d'introduire nos lecteurs dans ce château de l’Aigle dont il a été si souvent question déjà depuis le commencement de ce livre, il nous faut entrer dans quelques détails topographiques,

sat gomme

en plètement:indispensables pour l'intelligence de ce qui va suivre.

La haute montagne qui commande la vallée d'Tlay est le commencement de cette chaîne que l’on appelle le second plateau du

ura.

Elle se sépare en deux parties entre le lac d'Ilay et le Saut-Gi. rard. qui est l’une des cascades du Hérisson, et forme un escarpement considérable, surmonté d’une série de mamelons traversés par la route de Morez à Lons-le-Saulnier.

Au commencement du xrv‘ siècle, Jean de ChAlon, dans le double but de protéger la chartreuse de Bonlieu et de défendre

le passage, véritables ed À 8 du Jura, fit construire le chateau de l’Aigle sur la partie des mamelons qui se trouve à gauche :

de la route.

Un rapide talus de sable et de petits caillôux nr depuis le fond de là vallée jusqu’au pied de la roche, qui . sance droite et unie comme une gigantesque muraille. |

À gauche, et en avant de la ligne courbe et régulière formée par les mamelons, s'élève une pointe de rocher, extrêmement aiguë et d’une prodigieuse hauteur, qui semble avoir été placée là par la main de quelque cyclope, tant elle est nettement séparée de la masse principale.

C'est sur cette pointe, ou aiguille, qu'était bâtie jadis la principale tour, que, pour cette raison, on nommait la tour de l'Aiguille.

ensée humaine reste confondue quand on réfléchit {Pine croyable audace de celui qui, le premier, conçut le projet de bâtir une forteresse sur ce rocher presque inaccessible.

Jean de ChAlon rêvait une position imprenable. Son rêve se réalisa, la citadelle surgit dans la nue.

Quand l’œuvre fut achevée, il la baptisa du nom de château de l’Aigle, et c'était un nom bien trouvé, car l’homme venait de détroner l'aigle jusqu'alors unique monarque de ces formidables cimes.

Le château n’occupait pas entièrement le vaste plateau qui couronnait la montagne, mais une forte enceinte de murailles enfermait ce plateau.

Avant d'arriver au cœur de la place, il fallait franchir deux ponts-levis successifs et passer sous deux voûtes défendues par des herses.

L'entrée principale, munie d’un premier pont-levis, était située du côté du village de la Chaux-de- ombief.

Une seconde porte et un deuxième pont donnaient accès sur l’esplanade au milieu de laquelle s'élevait le château proprement dit, splendide édifice, qu’une terrasse plantée de grands arbres mettait en communication avec la tour de l’Aiguille.

À gauche de l’esplanade, et du côté de la route, se trouvait un vaste bâtiment où logeaient les hommes d'armes.

À droite, et dominant le chemin de ronde, un autre bâtiment destiné aux écuyers, aux pages et aux valets.

Tous les manoirs féodaux dont les ruines subsistent encore ame

jourd’hui dans le comté de Bourgogne, offrent la preuve que ls principale tour des châteaux était de forme carrée.

No ‘O NY € Ÿ « 4 “4 4 N On De & Ÿ D RE à A N2 OŸ a LL <° NY As” à < :

=: 334 1 2 1 = S422 9 16 É FÉES =] D 2 = me || y SRE E 3: + = LE (eu ®æ, € > À | AÈ AN À NS IP LA S V, 55 A TR PE Ne: À. -- À #, 4? /- a AN 2e : N # NY ee

Unique exception, peut-être, la tour de l'Aiguille était ronde. Sans doute, d’ailleurs, doit-on attribuer cette particularité à la forme du rocher sur lequel elle est bâtie.

Cette tour, fort élevée, ne contenait qu’une chambre à chaque étage.

On montait d’un étage à l’autre par un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. :

ne plate-forme crénelée, et sur laquelle flottait la bannière seigneuriale, formait le sommet de la tour, et, depuis cette plateforme, la vue plongeait, d'une hauteur de quinze cents pieds au moins, bien au delà des vallées du Hérisson.

Sur le dernier des mamelons de la petite chaîne dont nous avons ‘parlé, et à droite de la tour, se trouvait l’habitation réservée jadis aux femmes des seigneurs de l’Aigle et à leurs enfants. Les fenétres de ce bâtiment donnaient sur la vallée.

Antide de Mo.taigu n'ayant jamais été marié, le logis des femmes, complètement abandonné, se dégradait d’une façon rapide. On parvenait en suivant un prolongement de la terrasse coupé en deux par une grille qu’on pouvait fermer, mais qui restait habituellement ouverte.

Un escalier, également muni d’une lourde grille dans sa partie supérieure, conduisait à une cour située entre le logis des femmes et le mur d'enceinte; on la nommait la cour de la Citerne, parce qu’à son point central, on apercevait alors une immense citerne, creusée par la main de l’homme dans le roc, et qui recevait et conservait les eaux pluviales.

Une porte étraite, à demi pourrie et presque condamnée, mettait le bâtiment des fermes en communication avec cette cour qui se trouvait au niveau des cuisines, des greniers à blé, des magasins à fourrage:, de tous les endroits en un mot où venaient s'entasser les redevances.

Les domestiques. au moyen d’un passage voûté qui conduisait des cuisines et des écuries à la cour, pouvaient venir puiser l’eau de la citerne pour tous les besoins du château. k

Les partisans montagnards, les hommes des corps-francs, enfin tous les gens d'épée qui défendaient, les armes à la main, la liberté franc-comtoise, mettaient très haut dans leur esprit Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle.

Cela s'explique.

Nous avons entendu Lacuzon adresser à Raoul de Champ-d'Hivers ces paroles qui peuvent résumer l'opinion des populations militaires à l'endroit du fier gentilhomme: Aujourd'hui Antide de Montaigu est un des plus puissants et des plus ardents défenseurs de nos libertés, avait dit le capitaine. C'est parmi ses vassaux que se recrutent nos corps-francs ; c’est lui qui nourrit et protège la mère, la sœur ou la file du paysan soldat ; c'est au château de l'Aigle, enfin, que 8e trouve le centre des opérations de toute la haute montagne !.…

Et, en effet, Antide de Montaigu faisait tout cela.

Mais les populations agricoles ne pouvaient partager à son égard octte manière de voir, car c'était à leur détriment que le riche seigneur témoignait son dévouement à la cause nationale.

Oui. il fournissait des vivres et des armes aux partisans du capitaine Lacüzon..

Oui, il prenait sur ses domaines et parmi ses vassaux des hommes qu'il enlevait à la charrue pour en faire des soldats .

Oui, sa sollicitude pourvoyait aux besoins des filles et des ferames de ses guerriers improvisés.

Oui, il prouvait de mille manières qu’il serait fidèle au serment fait à l'Espagne, ou plutôt au pays, de se défendre jusqu’à la mort contre les entreprises de la France.

Mais, en même temps, il avait augmenté dans toute l'étendue de ses immenses domaines le chiffre des taxes, la longueur des curvées, le poids et la mesure des redevances que les tenanciers avaient À lui fournir en nature.

De nouveaux impôts, de nouvelles dîmes, s’ajoutaient chaque jour aux dîmes et aux impôts déjà si lourds.

Les intendants parcouraient le pays et fouillaient les chaumières pour s'assurer qu’on ne faisait pas tort au maître d’une heure de travail.

Les ravages mêmes de la guerre n'étaient point acceptés comme causes légitimes d’impuissance ou de retard. Les exigences sem. blaïient croître en même temps que les difficultés.

Ce n’était point que l’enthousiasme manquât aux vassaux du seigneur de l’Aigle pour la sainte cause de la province |! Ils auraient donné de grand cœur à la Franche-Comté leur dernier homme et leur dernier écu, mais ils auraient voulu acquitter librement cette redevance de sang et d’or, et, forcés de courber la tête, ils se révoltaient dans leur for intérieur contre l’odieuse tyranuie des exigences brutales et sans cesse renaissantés du suzerain.

C'était toujours avec une sorte d’indignation sourde et conte. nue qu'ils entendaient associer le nom d’Antide de Montaigu aux noms vénérés et chéris de Lacuzon, de Marquis et de Varroz, les héros, les libérateurs !..

Peu à peu les souffrances physiques conduisirent aux divagations morales. On fit planer autour du château de l’Aigle une étrange atmosphère de mystère et de terreurs. Antide de Montaigu prit sa place dans des récits aux allures de légendes. Pour les montagnards épris du merveilleux, le terrible gentilhomme devint un personhage presque fantastique, et ce n’était plus sans

effroi qu'aux veillées des villages on prononçait son nom redouté.

Ces étranges rumeurs, ces bizarres récits, reposaient-ils sur un fondement quelconque ?..

Sans doute nous le saurons plus tard.

Laissons le colonel Varroz, le turé Marquis et Raoul de Champd'Hivers faire des vœux pour l’heureux résultat de la tentative hardie de Lacuzon.

Laissons MAgui, la sorcière, dormir on feindre le sommeil sous la garde vigilante de deux compagnards.

Laissons Garbas courir à la rencontre de son père, Laissons le capitaine attendre auprès du Saut-Girard l'arrivée du père de Garbas.

-. Laissons enfin tous nos personnages hâter de toute la force de leur vouloir les événements près de s’accomplir, et transportons- Nous au sommet de la montagne, auprès de la première porte extérieure du château de PAig!e.

Il était environ trois heures de l’après-midi, une assez grande quantité de paysans se réunissaient aux alentours du manoir.

Les uns étaient encore au bas de la côte; les autres gravis-

saient à pas lents la montée, avec des chariots chargés lourdement ; d’autres, enfin, prenaient la file et traversaient les uns après les autres le pont-levis pour ailer payer leurs redevances en argent et en nature.

D'instant en instant il y avait des temps d’arrêt dans le défilé, tandis que le majordone examinait, comptait, pesait les bestiaux, l'argent, les fourrages et les provisions de toutes sortes amenées par les tenanciers, |

Quelques hommes d’armes, groupés près de la tête du premier pont-levis, mettaient de l’ordre dans les entrées et les sorties.

ne grande et forte femme, de trente-cinq à quarante ans, robuste commère s'il en fut, et portant le costume des paysannes de la montagne, allait atteindre le sommet de la côte.

Elle tenait à la main une longue baguette de bois blanc, armée d’un aïiguillon de fer dont elle se servait pour exciter et pour diriger deux grands bœufs noirs, aux cornes aiguës, attelés à un chariot chargé de paille, de sacs de blé et de pommes de terre.

—Que le bon Dieu soit béni! dit-elle en un patois que nous tra-

uisons, nous voilà donc arrivées, mes bêtes et moi, et nous porn bientôt regarder en l’air sans courir le risque de perdre

a vue... Tiens, vous voilà, vous, père Breniquet... Bonjour... ça vous va bien ?..

Ces dernières paroles s’adressaient à un vievx paysan, asais sur une grosse pierre au bord du chemin, et mordant vigoureusement dans un notable morceau de pain bis.

Assez bien tout de même, la Gothon, et vous pareillement ? répondit le personnage interpellé par la forte femme; qu'est-ce que ça veut donc bien dire, ce que vons dites, sans vous commander, la Gothon ?..

—Ça veut dire ce que ça dit. à savoir que cette enragée de

montée n’en finissant point... Nous croyions, moi et mes bêtes, que la route s’ensauvait devant nous.

—Je ne vas point à l'encontre, la Gothon ; mais vous avez parlé de perdre la vue...

—J'en ai parlé, et j’en reparle...

—Pourquoi donc ça ?...

—Ah !.. mais, dites donc, vous, Breniquet, est-ce que vous vous imaginez que je voudrais regarder la tour de l’Aiguille ?..

—Et pourquoi donc pas ?.….

—\ésus mon Dieu !... est-ce que vous la regarderiez, vous ?...

—Moi ? Mais je l'ai dévisagée tout le temps de la montée, ls

tour de l'Aiguille, même que je me disais que si on tombait depuis là-haut, on aurait le temps, avant d'arriver en bas, de réciter le Pater, le Credo, le Confiteor, et, par-dessus le marché, de faire un acte de contrition pour mourir en état de grâce...

Fe init 1... s’écria la Gothon, vous avez fait ça, père Breniquet 7...

—Ah! dame, oui.

—Et vous n’avez rien vu?...

—Rien de rien.

La Gothon se signa à deux reprises avec dévotion.

—Rendez-en grâce au bon Dieu, au moins... dit-elle ensuite,

st hd de quoi ?... : ou dx

—De ce qu’il vous a préservé d’un grand danger.

—Quel danger ?..

—Si le fantôme vous avait vu, vous étiez aveuglé sur le coupl...

Le paysan lâcha le morceau de pain dans lequel il allait mordre et devint un peu pâle.

—Le fantôme ! rip4 -t-il en se levant, il y & donc un fantôme ?..

—Comment | vous ne savez pas.

—Non...ah!l mais non, je ne sais pas.

—Eh bien, oui, il y a un fantôme... reprit la Gothon, tout blanc et haut de cent pieds... “i

—Où est-il ?... Que fait-il? Quand le voit-on ?...

— Il se promène sur la plate-forme de la tour.

—Souvent ?

—Presque toujours, :

—Ah! mon Dieu !

, C'est comme Ça, père Rreniquet. Le jour, depuis la vallée, il ressemble à un brouillard fait en forme humaine... comme s’il était de feu...

—Et c’est bien vrai, ça, la Gothon?...

—Puisque je vous le dis

—ÆEt quand on le voit, on devient aveugle ? ;

—Positivement. Et tenez, pas plus tard que ce matin.

—Vous l'avez vu ?

—Ebh, non! pp j'ai toujours mes deux yeux! Mais j'ai vu quelqu'un qui l’a vu.

—Et qui est devenu aveugle ?..

id si on lui avait tiré un coup de mousquet dans la fi.

urel.….

: Le paysan se prit à trembler.

—Et où donc que ça s'est passé, ce malheur-là ?... fit.il ensuite d’une voix chevrotante.

—Pas loin du Saut-Girard. J'allais chercher mes chèvres, j’étais sur la hauteur, un jeune homme it dans le fond du val, un beau jeune homme, ma foi, habillé comme un gentilhomme... Il était avec une vieille mendiante qui ressemblait à Magui la

‘sorcière, et, de fait, ça. pouvait bien être elle; tout d’un coup, le

voilà qui se met à monter la côte en courant comme un fou et à regarder la tour de l’Aiguille.. bis

—Et le fantôme y était

—Bien sûr que oui. puisque le jeune homme poussa un cri. mit ses eux mains sur ses yeux, et roula du haut en bas dela mon: lagn. cosame une balle...

—[l était aveugle ?.…

—Des deux yeux. ;

—Et qu'est ce que vous avez fait alors, la Gothon ?...

—J'ai pris mes jambes à mon cou pour m’ensauver plus vite. Est-ce que vous n'en auriez pas fait autant, vous, père Breniquet |...

—Abh sil... ah sil. par exemple...

Un mouvement eut lieu dans la foule destenanciers, . Le défilé. un instant interrompu, reprenait son cours.

La Gothon poussa ses bœufs et suivit la file, ce qui, naturellement, interrompit la conversation commencée.

Nous avons cru devoir mettre cette conversation sous les yeux de nos lecteurs, parce qu’elle était un écho fidèle des bruits absurdes et dépourvus de toute vraisemblance. mais fortement enracinés dans les esprits, qui couraient sur le château de l’'Aigle parmi les populations montagnardes,

Page 1