JUSTICE DES HOMMES
Une explication est-elle nécessaire ? À tout hasard nous allons la donner?
L'explosion, en déplaçant le bloc de granit dont nous avons
lé, avait mis à découvert l'issue depuis hosenps fermée et escalier construit jadis par les Sarrasins, travail immense, entreris et mené à bien par eux, dans le but de porn gans Ouvrir e camp, venir puiser les provisions d’ei u à la rivière.
Lacuzon, en pénétrant dans la xrande salle, avait apporté avec lui le cadavre de Msrquis.
Quant au corps de Varros, il avait disparu sous les roches . amoncelées, comme si le hasard avait voulu donner à ce dernier descendant d’une race de géants, une montagne pour tombeau.
—$i Dieu nous a laissés vivants, murmura Lacuzon, c'est que Dieu a besoin de nous... Achevons notre tâche |...
Le capitaine et Garbas, soutenant tous les deux la dépouille mortelle du prêtre, gravirent les marches rapides de l'escalier que, pour la première fois depuis des siècles qu’il était construit, les rayons du soleil levar ; allaient éclairer.
Parvenus dans le Champ-Sarrasin, Lacuzon dit:
—Creusons la fosse...
Et, er effet, les deux hommes entaillèrent le sol avec leurs épées et enlevèrent la terre avec leurs mains.
Quand au bout de deux heures de travail silencieux, la tombe fut assez profonde, ils étendirent le cadavre du prêtre dans cette cuuche glacée.
Puis ils comblèrent la fosse avec la terre frafchement remuée, et ils. répandirent sur cette terre des cailloux, des mousses et des lichens, afin d'effacer toute trace de ce qui venait de se passer.
Ensuite Lacuzon s’agenouilla, et il s’écria des lèvres et du cœur :
—Christ,fils du Dieu vivant! de la Trinité qui règne au ciel,c'est toi qui t’es sacrifié, toi qui es descendu sur la terre et qui es mort pour sauver les hommes. Dieu le Père et Dieu le Saint-Esprit Esprit sont restés là haut !... De la trinité qui défendait la Comté, moi seul, le Fils, je reste ici-bas. Le Père et le Saint-Esprit viennent de monter au ciel... Christ, ma mission dans ce monde n'est-elle donc pas terminée? Je me mets sous ta sauvegarde! donne-moi l'intelligence de Marquis et la force de Varroz, si le
ys a besoin encore de la force et de l'intelligence de l’un et
e l'autre! Christ ! je t'implore!... Christ! entends-moi !.…
Puis Lacuzon se releva, un peu raffermi par sa prière, et il dit à Garbas : Partons…
Et tous deux s’éloignèrent sans tourner la tête.
Le troisième jour après la nuit dont nous venons de raconter les événements, il y avait grand mouvement et grand iumulte dans les rues de la bonne ville de Dole.
Il était onzs heures du matin.
Les boutiques restaient closes, les cloches sonnaïent: les habitants, en habits de fête, parcouraient les rues comme un flot sans cesse croissant comme une véritable marée humaine.
Une foule plus nombreuse encore et plus bruyante, couvrait les hauteurs qui dominaient la route du côté de Lons-le- Sau:nier.
À coup sûr, quelque grand événement allait s’accomplir, quelque haut personnage allait arriver dans la ville.
Soudain, une exclamation unanime s’échappa de toutes les bouches. a
On venait de voir apparaître sur la route un nuage de pousgière qui s’avançait rapidement.
Cette poussière était soulevée par le galop impétueux d’un chere dont le cavalier portait l'uniforme des soldats des corps
rancs.
Quand lé montagnard passa devant les curieux, ceux-ci lui crièrent :
—Vient-il ?
—1l vient, répondit laconizuement le cavalier, qui continua sa course impétueuseet qui s’engouffra dans la ville.
—Vive Lacuzon!... hurlèrent les citadins sur tous les tons.
Au bout d’un quart d’heure d’impatiente attente, un nouveau nuage de poussière s’éleva sur la route, il était bien autrement large et lourd que le premier, et au lieu de dévorer l’espace, il
w’avangait avec une majestueuse lenteur.
—Voici le cortège! dirent les badauds, voici le cortège.
Et les badauds ne se trompaient pas.
De Rue montagnards ouvraient la marche.
Pied-de-Fer venait. ensuite, À la tête d’un corps de cinq cents hommes.
Lacuzon et Garbas, à cheval l’un et l’autre, précédaient de quelques pas un étrange attelage.
C'était un grand chariot à quatre roues, attelé de quatre bœufs, et dont le train supportait une sorte de grande cage en bois, à peu jee pareille à ces cages de fer dont le cardinal la Balue avait
onné l’idée et fourni le modèle au bon roi Louis XI.
Dans cette cage on voyait un homme accroupi, garrotté et baillonné, et dont la tête et les épaules étaient nues.
En haut de la cage, on avait cloué un masque noir.
Une foule de paysans poussant des cris de haine et de mort escortaient la voiture et encombraient les bas côtés du chemin.
Un autre corps de cinq cents montagnards suivait l’attelage.
Le prisonnier ainsi enchaîné, ainsi insulté, dont l'œil était éteint comme celui d’un cadavre, et dont le visage disparaissait sous une couche sr de boue et d’immondices qui lui avaient été jetés chemin faisant.
Cet homme, ce misérable, était Antide de Montaigu, comte et seigneur de l'Âigle.
Lacuzon avait voulu donner nne grande et terrible legon !..
Il avait voulu graver dans tous les esprits l'ineffaçable souvenir du hideux châtiment d’un traître.
—Vive Lacuzon 1... criait la foule, avec ivresse, sur son passage.
I] entendait à peine. à
Absorbé par sa douleur, songeant sans cesse à Marquis et à Varroz qui, hélas ! n'étaient plus auprès de lui, il traversait son triomphe avec une sombre indifférence.
à Le cortège arriva dans la ville et se dirigea vers l'hôte] du parement.
Les montagnards écartèrent la foule, et le seigneur de l'Aigle fut arraché de sa cage et introduit dans l’hôtel où son jugement allait être prononcé.
Le flot populaire se dirigea tout aussitôt vers une vaste place attenante aux remparts et située au nord-est de la ville.
Au milieu de cette place garnie de spectateurs 8e dressaient un échafaud, un bûcher et une potence.
On ne savait pas encore à quel genre de mort le criminel serait condamné, et, afin que rien ne vint retarder le supplice, il fallait tout prévoir l... :
Au bout d’une heure, il se fit dans la foule un grand silence et les masses s'entr'ouvrirent avec respect.
C’est que Lacuzon s'avançait, suivi de tous les membres du parlement en robes noires, garnies d’hermine.
Le condamné, entre le bourreau et ses aides, et sous la garde d’une escorte de montagnards, venait derrière les juges.
ice le soutenait, ou plutôt où le portait, car il ne pouvait mareker.
Alors le groffier en chef, déployant son
rchemin, lut à haute voix l’arrêt de mort conçu en ces termes!” Te
“ Cejourd'hui, 18novembre de l'an de grâce 1638, nous, si au parlement de Dôle, en vertu des pouvoirs'qui nous ont été don: nés Pe les trois bailliages, et confirmés par Sa Majesté Catholique Phi spbe IV, roi og se LE
‘ Jugeant su nom de Dieu et de la province de Franche-Comté, ‘ Considérant que noble homme, Antide de Montai u, comte et seigneur de l’Aigle, a sommis les crimes de félonie et de trahison envers son pays et envers Sa Majesté Philippe IV:
Considérant qu'il a conspiré la ruine de la Comté en s’alliant à ses ennemis et en vendant à lu France les chefs de la montagne ;
‘* Attendu que tous ces crimes sont prouvés ;
“ Déclarons le sire de Montaigu, comte et sei traître et félon ; ordonnons qu'il soit mis à mort et que son corps soit brûlé et ses cendres jetées au vent : mais faisant droit à la [RS requête du capitaine Jean-Claude Prost, laissons ce dernier
bre de désigner le genre de supplice que devra subir Antide de Montaigu, seigneur de l'Aigle.
“ Fait en l'hôtel du parlement de Dole.
‘“ Pour les membres du parleinent, siégeant en séance:
*“ Le président, Fe Boivin, ”
Une immense et joyeuse ol.meur aconeillit la lecture de cet arrêt.
—Justice ! justice... criait le peuple. Vive le parlement !.. vive le capitaine Lacuzon !..
Quand la clameur se fut éteinte, la voix du greffier s'éleva de nouveau.
—Capitaine Jean-Claude Prost, dit cette voix, plice dont vous faites choix ?.. Parlez, et il sera volonté...
—Un jour, répondit Lacuzon, un jour, le seigneur de l’Aigl interrog par le cardinal de Richelieu, a dit, en parlant du cür Marquis ; Pour cet homme, il n’est qu'un us cui des manants : la corde !.. Antide de Montaigu, séigneur de l’Aigle, je vous inflige la peine du talion. La hache du bourreau ne touchera pas votre tête infAme! A vous la À Lépaas et la corde...
Puis, promenant un ong regard sur la foule tttentive, Lacuzon
outa : 1e guerre est finie, la Comté victorieuse est vivante et librel... Vive la Comté!... Puisse le gibet d'aujourd'hui n'avoir plus désormais à se dresser pour punir un traître...
—Vive la Comté ! répéta le peuple, vivent les défenseurs de la Comté-Franche !
Un instant après, la justice des hommes était satisfaite,
La justice de Dieu commençait.
gneur de l’Aigle,
quel est le supfait selon votre
RE
Le lendemain, dans la cathédrale de Dôle, un mariage était célébré saus faste et dans une solitude cherchée À dessein.
Raoul de Champ-d’Hivers donnait son nom à E lantine, en présence du capitaine Lacuzon, du baron Tristan, de Blanche de Mirebel et de la vieille Magui, rajeunie par l’espérance de voir bientôt une troisième génération de Champ-d’Hivers.
Certes, au fond des cœurs, il y avait une joie vive, mais il y avait aussi une profonde amertume.
On com ptait les absents 1...
Hélas ! ils étaient nombreux !...
Pierre Prost manquait | Marquis Dont !Varroz manquait |...
Aussitôt que la cérémonie fut achev e, Lacuzon, un crêpe au bras et un crêpe au cœur, reprit le chemin de la montagne.
Seul désormais pour suffire à cette lourde tâche de veiller sur les libertés et sur les destins de la vieille et noble provinces, il avait hâte de s’agenouiller de nouveau sur la tombe inconnue qui gardait pour toujours le secret de la robe rouge,
RÉ