I.A ItTOnT DU BON PASTEUR
.levais raconter ce qui m’arriva lorsque j’étais un tout petit collégien, au lieu de ma naissance. ( Là reposent aujourd’hui , dans l’église même où j’avais été baptisé par M. l’abbé Gély, un de mes parents qui vit encore d’une extrême vieillesse, après avoir été pendant plus de quarante ans simple vicaire de l’endroit, là reposent les restes mortels de M. l’évêque d'Hermopolis, dernier précepteur de l’unique rejeton de la branche aînée des Bourbons, qui, selon sa promesse, soumise aux décrets de la Providence, doit un jour les visiter) ; donc, lorsque j’étais collégien au lieu de ma naissance, à Saint-Géniez de Rivc-d’Olt, il arriva qu’en sortant de classe, un jour de composition, j’apportais avec moi la croix de mérite que j’avais obtenue pour la première fois, et dont je devais recevoir une bien grande récompense : une mère tendre, pleine de reli-
gion, et tellement attentive que je ne me rappelle pas lui avoir vu commettre en ma présence un seul péché véniel, avait promis cette récompense à son fils. Or, il y avait, aux environs de mon endroit natal, un tout petit village qu’on appelle Pierrcfiche, avec une église paroissiale et un presbytère eu rapport avec la simplicité du lieu, l.e curé succursaliste de ce village, vieillard octogénaire, passait pour un savant et, bien mieux, pour un saint : on dit qu’il avait baptisé feu M. l'évêque d’Hermopolis, ce que j’ignore; mais ce que je sais très-bien, c’est qu’il en était beaucoup estimé et que plus d’un ambitieux, au temps de la haute fortune de ce prélat, y allait prendre des recommandations. Plusieurs ecclésiastiques n’étaient pas de ce nombre, ils y allaient, eux, pour se recueillir devant Dieu, afin de remplir avec plus de fruit leurs missions diverses.
M. l’abbé Valat, curé de Pierrefiche, était oncle maternel de mon excellente mère et par suite de son digne et vieux frère, M l’abbé Séguret, le seul proche parent qui me reste aujourd’hui sur la terre. Ma mère m’avait donr promis de m’emmener à Pierrefiche faire con-
naissance avec son vénérable oncle la première fois que je serais le premier en classe. Hélas ! je n'avais été que le second, mais un condisciple complaisant, un bon camarade, plein de cœur et sans envie, d’autant plus estimable que j’étais son concurrent habituel et le plus redoutable en composition , sur mes désirs connus et sur la promesse de le faire participer à ma récompense, voulut bien cette fois se prêter à une petite supercherie en admettant exprès dans sa composition une faute qui me laissait le pas sur lui. Faut-il le dire? le professeur, consciencieux, attentif et clairvoyant, ne s’y méprit point, et, son concours manquant à notre entente, le camarade conservait son invariable place de premier, accollée à la secondé, qui ne me quittait pas non plus. Que faire? Hélas! lecteur, ne m’accusez point d’être superstitieux, car si, en cette occurrence, je commis un petit mensonge que Dieu devait si cruellement punir, comme vous allez le voir, c’était, je n’en ai jamais douté de ma vie, pour m’apprendre à suivre invariablement le chemin de la droiture avec franchise et loyauté, employant pour arriver à un but quelconque la
ligne la plus courte, celle qui exclut toute espèce de détour. J’avais suivi le conseil de mon complaisant camarade, et j’arrivais à la maison une croix du Saint-Esprit à la boutonnière, en apparence plein de joie, quoique en réalilé un peu contristé, au fond du cœur, de mon mensonge arrêté d’avance. Contraste, surprise et consternation! en rentrant à la maison, ma famille, nombreuse alors, dont pas un membre n’existe aujourd’hui, éplorée, en larmes et dans la désolation , était réunie dans le cabinet de mon père. Ma mère était inconsolable, et les sanglots étouffaient sa voix; ma jeune sœur, morte depuis religieuse au couvent de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, était assise sur les genoux de mon père, l'étreignant avec effusion comme pour étouffer sa douleur. La funeste nouvelle qui en était la cause était venue le surprendre à l’audience du tribunal du commerce, dont il était le président à cette époque, et il l’avait suspendue, soit qu’il fût impossible à son cœur navré de la continuer, soit qu’il voulût prévenir par quelques ménagements les tristes clTets d’un tel coup sur ma mère. M. l’abbé Valat, curé de Pierrèfiche, eu
avait reçu mille soins pendant tout le temps de la terreur. Il avait donné la bénédiction nuptiale à mes parents à la réouverture des églises catholiques; il était leur protecteur, leur conseil, leur ami, et le confesseur de l'un et de l’autre, comme celui de bien d’autres dans la contrée. Sa mort faisait l’effet d’une calamité publique; toutes les femmes en causaient dans les rues ; les hommes les moins religieux, dans une petite ville à l’esprit tant soit peu frondeur, où naquit le philosophe Raynal , déploraient la mort de M. l’abbé Valat comme celle d’un homme de bien. Son âme n’était plus sur la terre; Dieu l’avait rappelée à lui sans maladie. Pendant qu’il était recueilli à la récitation de son bréviaire , il s’était senti un peu laligué d’une visite qu’il venait de faire à un malado de sa paroisse ; et, s’étant assis sur son fauteuil, ils’était endormi du sommeil des justes, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans et dix jours.
Ses obsèques funèbres devaient avoir lieu le lendemain ; ma mère n’eut pas le courage d’y assister, étrnon père y mena tous ses enfants. Le digne vicaire de l’abbé Yalat, qui est aujourd'hui son successeur, l’avait lui-même re-
velu de ses oniemeiils sacerdotaux dans la chambre mortuaire, où lous les paroissiens qu’il avait baptisés, instruits, mariés, édifiés et secourus de toute manière, venaient contempler pour la dernière lois ses traits vénérables, sur lesquels on apercevait , à ne pas s’y méprendre, l'empreinte de l’immortalité future qui leur est réservée. Les bonnes femmes faisaient toucher divers objets à ses mains bénies; les hommes avaient l’air sombre et les yeux fixes, comme s’ils avaient reçu un coup terrible sur le cœur; la multitude venue des paroisses voisines se pressait devant le presbytère et l’église. Lorsque les prêtres entonnèrent l’office divin, et qu’on transporta le saint confrère dans le temple rustique, toutes les poitrines gonflées so détendirent, et on n'entendit qu’un bruit confus de cris et de sanglots. 11 fut impossible au prêtre officiant de chanter la messe; il pouvait à peine articuler d’une voix éteinte les paroles du saint office des morts. J’étais ügé de neuf ans ; mon père me tenait par la main, ainsi que ma sœur cl mes autres frères, qui l’étreignaient de frayeurel de peine. Dans la crainte qu’il nous en advint du mal, il se re-
lira au milieu de la cérémonie, nous emmenant avec lui â travers la foule. Je n’oublierai jamais que, par un mouvement inexplicable, je lui échappai au moment où, traversant l’église , nous passions le plus près de la bière mortuaire, et que je me précipitai sur le saint pasteur, mon grand oncle, pour embrasser au moins après sa mort celui que je n'avais pas eu le bonheur de connaître durant sa vie. En arrivant à la maison, nous trouvâmes ma mère au lit, entourée de plusieurs de ses amies qui la consolaient d’un malheur qui n’était que le premier de tous ceux qu'elle a supportés depuis avec tant de résignation, en voyant disparaître également la plupart des personnes qui lui étaient chères. Elle nous demanda si nous lui apportions quelque pieux souvenir de son oncle. Je montrai son chapelet, que j’avais détaché de ses mains dans l’église même : héritage précieux , que bien d’autres eussent payé bien cher. Les livres de notre oncle, seul bien qu’il laissât à sa famille après le souvenir de ses vertus, furent le partage d’un autre ecclésiastique, son neveu aussi, M. l’abbé Agret, qui devait néanmoins en acquitter le prix en bonnes œu-
M'es, ce qu’il a l'ait certainement avant d’aller rejoindre son bienfaiteur; car c’était aussi un excellent et digne ecclésiastique , décédé à la lleur de l’âge, victime de son zèle, en allant prêcher une mission au diocèse de Montpellier. Telle fut la base des premières impressions qui peu à peu donnèrent à mon esprit des germes de foi, de justice et de charité , qui , j’ose l'espérer avec la grâce de Dieu, seront le soutien des jours qu’il me reste à passer sur la terre, après avoir été le principe de ma vocation a l'état ecclésiastique.
LES ADIEDX D’UNE MÈRE ET LA H ENCONTRE d’un CAMARADE.
Un autre incident vint en corroborer la détermination quelques années plus tard, à un âge nçn moins remarquable de la v ie humaine. C’était en 1827, j’avais terminé mes études , je venais d’étre reçu bachelier ès lettres, et muni d’une lettre de recommandation pour le respectable prélat qui m’a élevé aux saints ordres, j'allais professer une classe de latin au petit séminaire de Bergerac, en Périgord. Ma famille
avait éprouvé desmalliours réitérés, elle n'était point dans l'aisance, ma mère venait de vendre les objets les plus précieux qu’elle eût pour fournir aux frais de mon voyage ; or, comme elle me remettait le plus d’argent possible pour m’en aller en ce pays avec commodité, je la priai d’en garder la moitié pour les besoins de la maison , et je résolus de me rendre à pied à ma destination : il y avait bien quatre-vingts lieues de distance à traverser en pays qui m'était inconnu; mais l’homme jeune qui approche de sa vingtième année ne s’effraie pas de si peu. Je m’en allai donc pour être professeur à Bergerac, comme un pauvre conscrit s’en va rejoindre son régiment, emportant avec lui tout son bagage, après avoir cousu en sa veste les quelques pièces de monnaie de sa vieille mère éplorée. La mienne avait le cœur bien gros en me quittant ce jour-là : elle était venue m’accompagner sur la route le plus loin qu’elle avait pu, en résistant à mes instances réitérée ; à chaque pas, que je ralentissais le plus possible, ne voulant pas la laisser seule avec sa douleur. Dieu voulut qu’un ami de la maison nous croisât, et, tout fier de sa rencontre, j’eni-
brassai ma mère en me sauvant à la course sans plus mot dire. Elle m’avait beaucoup recommandé d'aller à petites journées, surtout en commençant, de bien choisir mes auberges, les plus honnêtes et les mieux connues dans chaque endroit où je m'arrêterais, de ne rien épargner de ce côté. Le premier jour je ne devais faire qu’une seule étape, c’est-à-dire cinq lieues, mais voilà que j’en fis trois, c'est-à-dire quinze lieues de chemin, sur une belle route, il est vrai, mais quinze lieues depuis sept heures du matin jusqu’à huit heures du soir; c’était dans l’automne, vers le milieddu moisde septembre, le temps était frais, les paysages un peu tristes, les arbres commençaient à se dépouiller de leur verdure, et les paysans du Quercy ramassaient leurs vendanges, ce qui n’avait pas peu contribué à me distraire le long de ma route. Comme on le voit, mes forces personnelles, et les distractions nombreuses que je trouvais partout, m’avaient porté à oublier le conseil d’aller à petites journées, ainsi que la rencontre d’un jeune militaire, avec lequel je m'étais trouvé à déjeuner au lieu de ma première station, et dont la connaissance avait été bien-
lût faite- Jl était de mon âge, d’une physionomie très-agréable et tout à fait spirituelle ; sa tournure, en un mot , annonçait un individu différent du commun des soldats; engagé dans la cavalerie, il avait les chevrons de brigadier, un bonnet de police soigné, un pantalon rouge, un bras en écharpe, et son congé en bandoulière sur le dos dans un tuyau en ferblanc. Il venait de Marseille et s’en allait à Cognac, pays de la bonne eau-de-vie, qu’il ne dédaignait pas. l.a conversation s’étant engagée avec lui, sauf encombre, notre chemin était le même à peu de chose près ; et nous voilà en roule de Villefranche du Roucrgue pourCahors. Mon compagnon de voyage venait d’assister au combat de Navarin, il avait fait partie de l'expédition de Morée, et avait obtenu son congé à la suite d’une blessure , par les soins de M. le général Ilygonet, né comme moi à Saint-Géniez de Rive-dOlt, ami de ma famille et le plus prés voisin- de ma maison natale. En fallait-il davantage pour lier ensemble deux jeunes gens de vingt ans, dont Lun allait, au sortir du collège, prendre un poste de pédagogue au petit séminaire, et
l'autre; regagnait avec bonheur une famille qu’il avait mécontentée par un coup de tête, en quittant une position semblable pour s’engager dans le service militaire? Déjà l’intimité était complète, la gaîté charmante, le chemin court, au point qu’à notre arrivée à Cahors, après une simple journée de marche, il nous était impossible de nous séparer. Il y avait dans celte ville un ami de ma famille, chanoine respectable, homme d’esprit et de coeur, trèshospitalier pour tous ses compatriotes, lié d’intimité depuis longues années avec M. l’abbé Séguret, frère de ma mère, enfin un véritable chanoine; pourquoi tairais-je son nom? c’est M. l’abbé d’Haute-Rive; il vit encore, Dieu veuille que ce soit longuement ! Mon devoir était de le visiter en arrivant à Cahors : c’était dans mes projets, j’en avais reçu la recommandation expresse. L’amitié d’un jour, et il faut le dire aussi, une fausse discrétion basée sur la crainte de déranger ce vénérable ecclésiastique en allant frappera sa porte à dix heures du soir, m’entraînèrent à suivre mon camarade dans une auberge qu’il croyait très-bien connaître, en face du pont Neuf, à Cahors. Il vit
bientôt en y arrivant qu’il se trompait, ne reconnaissant pas dans les maîtres nouveaux de cette maison ceux qu’il y avait vus autrefois ; s’il avait attendu au lendemain comme moi, il eût bien vu encore davantage dans quelle funeste erreur il était tombé. En effet, pour me conduire là, il avait donné pour principales raisons que c’étaient des honnêtes gens, faisant payer peu cher aux voyageurs. Dans notre situation, c’était suffisant; mais à peine étions-nous installés en une chambre à deux lits après un modeste et très-gai repas, que notre hôtesse vient prévenir mon camarade que s’il veut profiter d'une occasion, il peut à peu de frais se rendre en voiture chez lui, et partir tout de' suite. Je ne pouvais l’accompagner, ma direction était différente, il fallait que je séjournasse à Cahors. Le camarade part apres m’avoir embrassé bien cordialement, et me laisse à onze heures du soir dans un de ces bouchons borgnes où j’avais déjà éprouvé une véritable l'rayeuren l’abordant même accompagné de lui : qu’on juge de ce qu’il dut se passer dans ma tète et au fond de mon àmc lorsque je. m’y trouvai entièrement seul. La première pen-
sée qui ine vint au milieu de mon insomnie fut de reprendre mes habits, ce que je fis avec assez de promptitude et sans bruit ; je m’étais à peine remis au lit, habillé de pied en cap, que quelque chose de semblable à l’éclair d’une lumière qu’on allume, apparut en face par le trou d’une serrure et vint frapper mes yeux. Je me demandai d’abord en moi-même si ce' n'était point l'effet de la crainte et une illusion d'optique ; néanmoins, par un mouvement d’instinct , je détachai mes bottes, et avec une légèreté aussi inconcevable que prompte, je me transportai au trou de la serrure qui laissait passer la lumière. Elle n’était que trop réelle, car, y ayant appliqué mon œil , j’aperçus deux hommes à figures rébarbatives, tenant chacun un énorme poignard à la main comme pour l'aiguiser, et marmottant à voix basse quelques paroles mystérieuses en leur patois, que je ne compris pas. Poussé par le même instinct, je me précipitai avec une semblable légèreté vers la porte de ma chambre , placée au bout de l’escalier par lequel j’y étais entré, et à peine étais-je au milieu de cet escalier, que je me trouvai en face d’une vieille mégère
année d’une lanterne sourde. Cette femme fit tous ses efforts pour me faire rétrograder, cherchant à me retenir en parlant très-haut, comme pour avertir quelqu’un de venir à son aide. Je fus le plus fort, l’entraînant à la porte de la rue, dont la serrure, tenue par elle avec la main, ne céda qu’au moment où les deux hommes que j’avais vus, descendaient aussi , leur couteau à la main, avec une rapidité qui ne laissa plus de doute dans mon esprit sur leurs intentions. J’avais échappé à un grand danger, car j'étais à peine dans la rue toute boueuse, fuyant à pleines jambes au hasard , sans direction, que j’étais suivi à toute course par ces deux scélérats, dont j’aurais été probablement la victime avec des jambes moins agiles et sans la précaution que j’eus de les perdre en détournant tantôt à droite, tantôt à gauche, dans une ville assez tortueuse qui m’était entièrement inconnue alors, puisque j’y séjournais pour la première fois de ma vie.
Harassé de fatigue et livré à moi-même, au milieu d’une nuit d’automne extrêmement sombre, après avoir échappé aux dangers d'un coupe-gorge, j’étais tout en nage, j'avais les
pieds écorchés, mes bas n’avaient que la tige, mon chapeau était resté en roule pendant ma fuite, sans que je me donnasse garde de le ramasser, et il pleuvait à verse. Si j’avais aperçu une seule lumière quelque part, peut-être aurais-je été demander l’hospitalité. Abîmé et grelottant de froid, j’en étais presque à regretter la mort que j’avais évitée. Il était minuit seulement , et à cette heure , en province , on est couché partout. Résisterais-je à tant de souffrances jusqu’au jour, je ne l’espérais point. Cependant l’orage ayant cessé, le ciel s’éclaircit; et, à la lueur des étoiles, j’aperçus en face de l'endroit où je me trouvais une sorte de monument dont le piédestal, entouré d’une grille, ressemblait ii celui d’une croix. Je m’en approchai presque machinalement , et, sans examiner davantage, j’osai franchir la grille pour reposer ma tête sur les degrés du monument. Je m’essuyai les pieds avec mon foulard, qui était la seule harde que j’eusse préservée de la boue, et bientôt, soit fatigue, soit instinct de sûreté, je me laissai aller au sommeil le plus profond , tout mouillé que j’étais. 11 était neufheures du matin, et déjà uri soleil bienfaisant avait séché mes habits et
mon corps, lorsque, me réveillant tout ù coup comme d'un rêve profond, j’aperçus autour de moi une trentaine de gamins de collège, dont les uns jouaient entre eux avec leurs livres, et les autres s’amusaient à lancer sur moi de petits cailloux pour me réveiller. J'avais entendu dire que le Quercy disputait au l’érigord la gloire d'avoir donné le jour au vertueux Fénelon, et je ne fus pas peu surpris de me trouver en ce moment-là au pied du monument que les habitants de Caliors avaient élevé à la mémoire de cet illustre archevêque de Cambrai, en face île leur collège royal, comme pour placer la jeunesse sous la protection de son ombre tutélaire. Mon premier mouvement fut de lire l'épigraphe qui consacre ce monument à l'auteur du Télémaque , maisù peine j’en avais déchiffré le premier mot, que la réalité de ma triste aventure se représentant à mon esprit avec tout ce quelle avait de pénible, j’eus hâte de me sauver. Bien m’en avait valu d’avoir laissé coudre en mon gilet les quelques pièces de vingt francs que mon excellente mère m’avait procurées en «acriGant ce qu'une femme a de plus précieux, -es bijoux. La jeunesse, avec sa présomption.
oublie facilement ses déboires. Une heure après, j'étais remis de toute? mes alertes; mes hardes étaient réparées ou complétées; j’avais gaiement déjeuné, cette fois-ci à table d’hôte au meilleur hôtel du pays, selon le conseil de ma mcre, et plein de gaieté je m’acheminais pour faire connaissance avec le digne chanoine que j’ai déjà nommé, l’un de? hommes les plus aimables et les plus bienveillants que j’aie connus de ma vie. Le souvenir de l’accueil qu’il me fit alors , comme depuis chaque fois que mon étoile m’amena dans le lieu de sa résidence, ne s'elTacera jamais de mon souvenir. On jugera de sa gracieuseté et de la confiance qu’il m’inspira, par le courage que j’eus de surmonter la timidité de mon âge jusqu’à lui raconter un an plus tard , en le revoyant, tous les détails de mon aventure. Il m’avait fait beaucoup de reproches de ce que je n'étais pas allé mettre pied à terre chez lui et lui demander l’hospitalité; mais il m'en fit bien davantage d’avoir gardé le silence jusqu’alors sur la conduite de l’auberge où m’avaient mené mon inexpérience et l’entraînement naturel de mon jeune compagnon «le voyage. On aurait pu pro-
voquer, me dit-il, des recherches capables de découvrir les malfaiteurs. Quant à moi, j’étais satisfait de me trouver par là sous la protection de Fénelon, qui fut depuis mon auteur favori. Cette circonstance et la lecture assidue de sa vie ou de ses ouvrages, unies aux bontés d'un digne prélat qui était son parent et son compatriote, ôtèrent à mon esprit toutes les tergiversations qui le retenaient encore en suspens sur le choix d’un état.
l’ordination par un saint prélat.
Je m’en allai donc au petit séminaire de Bergerac, où j'étais appelé à professer une classe de latin, et je m’y disposai pendant deux ans à recevoir les ordres sacrés. Ils me furent conférés par M. de Lostange, évéque de Périgueux, dans des occasions diverses , pendant ses tournées épiscopales dans les principales villes de son diocèse, où il faisait souvent des ordinations, afin d’édifier par cette cérémonie ses diocésains éloignés de sa résidence. Il serait à désirer pour le bien de la religion que tous les évêques en fissent autant. Je fus donc ordonné
sous-diacre à Périgueux ; j’avais reçu les ordres mineurs à Bergerac, ville assiégée et prise autrefois par Louis XIII, accompagné du cardinal de Richelieu, se rendant à La Rochelle pour soumettre les huguenots. Le diaconat me fut conféré à Sarlat, ancien évêché occupé par plusieurs prélats de la famille des Lamotlc-Salignac, au sein de laquelle était né Fénelon, et à quelques lieues de là seulement, sur les bords de la Dordogne ; ce qui m'avait permis de visiter son château et sa chambre de travail, où probablement il avait jeté les fondements de ses principaux ouvrages, quej’aime tant. Sarlat est encore une localité célèbre pour avoir possédé autrefois la seule école de médecine que les druides eussent dans les Gaules avant l’invasion des Francs, la conquête des Romains et la prédication du christianisme. L’un des plus illustres évêques de Sarlat s’était opposé aux clauses du concordat de François Ier avec Léon X. Le jour de mon ordination à la prêtrise, dans la ville de Nonlron, autre chef-lieu d’arrondissement au diocèse de Périgueux, fut aussi celui de l’inauguration de la nouvelle église paroissiale de rctte cité. Que de choses
n’auruis-je pas à dire sur cette cérémonie, ménagée en ce lieu par un saint prélat, à la sollicitation d’un digne pasteur, pour édifier des habitants prévenus contre le sacerdoce ! Que d’émotions pour des jeunes gens de vingt-deux ans, entendant expliquer en cette circonstance leurs devoirs et leurs droits, au moment d’aller en mission dans diverses paroisses pour y être les pasteurs des âmes, sans autre expérience que leur bon cœur, leur générosité et la franchise d’une éducation cléricale à laquelle rien n’avait manqué , par les soins d’un pontife confesseur de la foi! Un seul mot encore pour finir tous ces détails.
Ce jour-là, en recevant le titre de curé pour entrercn exercice le surlendemain, le prélat qui nous en conférait les pouvoirs nous remettait, pour placer dans notre bréviaire, l'image du bon pasteur, revenant du désert appuyé sur sa houlette, portant au bercail sur ses épaules fatiguées la brebis égarée. Au bas de cet emblème on lisait ces paroles d’un Père de l’Église, écrites de la main de notre évêque, et qui sont toute la destinée d’un prêtre digne de ce nom et capable de sentiments honnêtes:
» Nous avons les mêmes combats à soutenir, « la même tâche à remplir , la victoire sera « commune, larccompenseéijale et la couronne « semblable. » Nous étions prêtres pour l’éternité et médecins des âmes. Je dis nous , car il y avait à nies côtés de bons et délicieux condisciples, dont le souvenir ne s’elTacera pas de sitôt; et à ce propos je veux dire une histoire bizarre qui me fut racontée par l'un d’entre eux, quelques années après notre ordination, lorsque je lui redisais mon aventure de Cahors. Un de nos confrères, me dit-il, en allant prendre possession de sa cure, s’étant trouvé forcé de traverser la vieille forêt facsicnnc, aujourd'hui Labécède, où était jadis le fameux cloître de Cadouin, eut le malheur de se perdre dans les bois au milieu de la nuit. Après avoir erré pendant plusieurs heures, sa soutane déchirée par les buissons, son cœur serré de ne pouvoir arriver le dimanche môme pour dire sa première messe à scs paroissiens, il allait décidément attendre le jour naissant sous un chêne, ne craignant rien des bêtes fauves, assez communes en ces lieux-là, car il était muni de deux excellents pistolets qu’il avait pris exprès
dans ses poches, eu essayant de voyager seul à travers un véritable désert, aux approches duquel se trouvait la paroisse qu’il était appelé à desservir. Tandis que diverses pensées roulaient dans son esprit, lui aussi aperçut au loin une lumière à travers la lucarne d’une masure de charbonnier, et aussitôt se dirigeant de ce côté-là, il ne fut pas peu surpris de trouver en un rez-de-chaussée, non loin du fameux château de Byron, quatre personnes qui jouaient aux cartes à la lueur d’une lampe. C’étaient deux vieillards et deux jeunes gens, le père et la mère, la fille et le fils, dont l’empressement à recevoir un jeune prêtre en leur chaumière serait difficile à décrire, surtout lorsqu’il se fut annoncé comme le curé de leur village, qu’ils attendaient d’ailleurs, M. le maire ayant reçu, par une lettre de l’évêque, la nouvelle de sa prochaine arrivée. La partie aux cartes, comme on le présume, était terminée, et il fut convenu que le pasteur serait conduit le lendemain à son église assez tôt pour y dire la messe, mais à condition qu’il reviendrait après à la chaumière hospitalière pour y faire son premier déjeuner dans la paroisse. Un lit au linge très-propre fut
bientôt préparé dans la pièce de la lucarne, où il y avait tout juste deux chaises, dont l'une boiteuse, et un petit banc à trois pieds servant de table; en revanche, la travée était amplement garnie de pièces de jambons et de lard, avec quelques saucissons. Le jeune curé, après avoir fait scs prières, harassé de fatigue, fut bientôt endormi, lorsque, quelques heures après, un instant avant le point du jour, il entend du bruit dans l’escalier, et, éveillé presqu’en sursaut, il saisit ses pistolets, qu’il avait placés sous le traversin de son lit; mais aussitôt, honteux de son émotion, il se remet, faisant semblant de dormir, les yeux à demi fermés tournés vers la porte et ses pistolets encore à la main. Voilà que c’est le vieillard aux cheveux blancs, qui s’avance doucement, comme s’il allait prendre au nid une mère d’oiseaux; il tient un long poignard d’une main et un (lambeau de l’autre. Notre jeune curé, tout tremblant et sans rien comprendre à tout ceci, lève machinalement et sans remuer le chien de ses pistolets; il va tirer sur le vieillard, qui s’approche de plus en plus du lit, lorsque celui-ci, posant son flamhlcau et
saisissant la chaise qui était testée libre, monte dessus pour atteindre le jambon à la travée et en découpe une longue tranche. «Que faites-vous, malheureux! dit alors le jeune curé, en lui montrant scs pistolets chargés à balle; voyez, j'ai failli vous tuer comme un assassin, vous qui êtes peut-être un patriarche de ma paroisse. Que serais-je donc devenu si Dieu n’avait retenu un simple mouvement de mon doigt avant de vous avoir compris? — Mais voug savez bien, monsieur le curé, reprit le vieillard, que vous devez aujourd’hui déjeuner avec nous. Notre meilleur plat sera la poule au pot avec cette tranche de jambon; » et, sans être ému davantage, il montrait sa pièce au bout de son long et large couteau. Et voilà comme il y a des choses bizarres dans la vie. Voilà aussi comme on devient médecin de toutes ces tribulations insaisissables qu’on appelle ennuis, chagrins, dégoûts, tristesses, etc.
On a vu comment on pouvait s’occuper en même temps de nos misérables organes matériels. Après cette longue préface, il nous reste à traiter, dans cet opuscule, de l’ensemble de
L'homme, en prêtre et en médecin. Mais avant nous avons cru devoir encore tracer la notice qu’on va lire sur un personnage que l’histoire nous proposait tout naturellement pour modèle.
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