LÀ ME DE SAINT LUC
ÉVANGÉLISTE ET MÉDECIN, c'est-à-dire
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toire de l'Église ni le droit canonique s’i ma— ginent peut-être qu’un ecclésiastique ne devrait point s'occuper de l’art de rétablir en santé ses semblables. C’est pour les détromper à cet égard que nous avons voulu placer ici ce que les saintes Écritures et la tradition nous apprennent de saint Luc, qui fut évangéliste, historien des apôtres et médecin. Déjà dans un autre opuscule de religion et de médecine analogue à celui-ci {le Médecin de soimême), nous avons, par un croquis historique sur l’origine cl les progrès des sciences médicales en France, démontré qu’à toutes les époques, des prêtres, des chanoines et même des évêques, s’en étaient occupés avec autant de succès que de fruit pour l’honneur de l’Église, le soulagement de l'humanité et la gloire de Dieu. En effet, des théologiens très-célèbres, tels que Pierre Lombard et Fénelon, y avaient excellé, et des saints remarquables ont mérité par là d’en être les patrons, après avoir été revêtus du sacerdoce chrétien , sans cesser d’exercer la médecine, et meme la chirurgie.
L’apôtre des nations, saint Paul, voulut luimême être le panégyriste du premier et du plus
illustre médecin chrétien, du glorieux évangéliste saint Luc. Celui-ci était natif d'Antioche, métropole de Syrie, qui possédait alors des écoles renommées dans toute l’Asie et qui produisirent des savants habiles dans tous les arts et. toutes les sciences ; il y fit d’excellentes études dans sa jeunesse, principalement sur la médecine, et il les perfectionna par des voyages en Grèce ou en Figypte. Grotius pense que saint. Luc était attaché à quelque grande famille en qualité de médecin avant qu’il embrassüt le christianisme; mais il observe, à juste titre, ainsi qucTillemonl et dom Calme!, qu’après sa conversion, et même après son ordination, il exerça toujours son état primitif. Le pieux Godescard semble penser autrement, sans contester tout ce qu’il y a de louable, lorsqu’un ministre de Jésus-Christ se livre à l’exercice de la médecine et ne néglige pas ses autres devoirs. C'est sur la fin de sa vie, dit le savant auteur de la Vie des Pères du désert, que la charité fit exercer à saint Luc un art qui n’était point incompatible avec les fonctions du ministère apostolique. Saint Jérôme assure qu’il y excellait, cl saint Paul, en disant Lue,
médecin , nuire cher frère (I, col. iv, 14), indique clairement que le saint évangéliste ne cessa point de s’appliquer à la médecine. Ainsi dès l’origine du christianisme, ses premiers ministres étaient des amis de l’humanité et des sciences utiles. Saint l^uc connaissait aussi très-bien la peinture; car on lui attribue les premiers tableaux de religion , mais principalement les portraits du Sauveur et de la sainte Vierge. Saint Épiphaue assure que Luc était directement disciple du Sauveur; cependant saint Luc dit lui- même dans la préface de son Évangile qu’il rapporte dans ce livre ce que d’autres ont vu de leurs propres yeux. Ce qu’il y a de très-certain, c'est qu’il fut l’ami intime de saint Paul, qu’ils ne se séparèrent que par intervalles, lorsque le besoin des Églises le demandait, et qu’enün toute l'ardeur de son ambition était de partager les travaux, les fatigues, les souffrances et les dangers de l’apôtre des nations. Celui-ci le nomme plusieurs fois dans ses écrits comme le compagnon de ses travaux et son coopérateur. Saint Luc écrivit son Évangile de concert avec saint Paul, selon Tort ulicn cl saint Jérôme, qui se
fondent sur la conformité des expressions de l’un et de l’autre, surtout lorsqu'ils rapportent l'institution de l’Eucharistie et l’apparition de Jésus-Christ à saint Pierre. On peut, en effet, se convaincre de cette identité en lisant le XXIIe chapitre de saint Luc et la première .lettre, chapitre IV, de saint Paul aux Corinthiens.
Dans son Évangile, saint Luc insiste particulièrement sur ce qui a rapport au sacerdoce de Jésus-Christ, et c’est pour cela que les anciens, en appliquant aux quatre évangélistes les symboles d’Ézéchiel, lui assignent le breuf, emblème des sacrifices. Dans une de ses épltres, saint Paul parle de son ami comme d'un personnage déjà célèbre dans toutes les Églises ; ils étaient à Rome ensemble lorsque le premier y fut emprisonné, et il ne le quitta point qu’il n’eùt eu la consolation, de lui voir rendre la liberté. Ce fut à cette époque, en 63, qu'il acheva les Actes des apôtres, histoire qu’il avait entreprise à Rome, qui est la suite de l'Évangile et la hase des annales de notre sainte religion. C’est là que les vrais chrétiens peuvent s'instruire de leurs devoirs. Saint Luc,
en écrivant la vie des premiers prédicateurs du christianisme , se montre historien aussi fidèle qu’impartial; son style est exact, pur et élégant; ses pensées et sa diction ont une sublimité qui étonne ; on y admire en même temps une simplicité presque naïve, surtout lorsqu'il dépeint les bonnes œuvres des apôtres. Les actions et la doctrine du Sauveur y sont présentées de la manière la plus touchante. Quelle noble énergie lorsque le saint évangéliste parle de la patience, de la douceur, de la charité d'un Dieu fuit homme pour nous, de ses leçons, de sa x ic ; son sang-froid dans le récit de la mort même du Sauveur annonce l’habitude où il était de voir souffrir et de souffrir. Son attention à éviter toute exclamation et à s’abstenir des épithètes qu’on a coutume de donner aux ennemis de ceux qu’on aime; tout, en ses écrits, tient de la conviction d’une ûme ardente, faite depuis longtemps aux misères de la vie humaine. Saint Luc ne quitta point saint Paul durant son dernier emprisonnement à Rome; car celui-ci écrivait de cette capitale, qu'il avait été abandonné par tous ses autres disciples, mais que Luc était resté rnnstam-
ment avec lui. Après le martyre de saint Paul, son disciple et ami lidèle continua de prêcher en Italie, exerçant la médecine pour subvenir à ses besoins et accomplir des œuvres de charité envers les infirmes de toute sorte. 11 imitait par là le Sauveur, qui, durant toute sa vie mortelle, avait rendu la santé tantôt à des paralytiques, tantôt à la femme hémorroïsse, tantôt à des aveugles et à des boiteux , tantôt à des hommes atteints de l’esprit de vertige et de frénésie.
Selon saint Jérôme et Théodoret , saint Luc vécut quatre-vingt-quatre ans , et il mourut en Achaie, où il était retourné sur la fin de ses jours. Voilà comment les propagateurs les plus illustres du christianisme ont passé dans la vie en faisant le bien. Plus leurs généreux efforts se sont dirigés vers le double but de pourvoir aux besoins du corps et à ceux de l’àme de leu; s semblables, mieux ils ont accompli leur mission sur la terre.
J>' LES SOEURS PHARMACIENNES.
L'homme anlichrétien ne résiste jamais ù la douce influence de la charité; et la bonne sœur de Saint-Vincent de Paul ou celle de Nevers qui soignent les malades de notre époque dans les hôpitaux, prêchent avec bien plus de fruit que les orateurs les plus renommés. A cette occasion, qu'il me soit permis de dire un mot sur une de ces saintes tilles, connue, dans toute la capitale, d’une multitude innombrable de personnes heureuses ou malheureuses dont elle est la providence ou la prophétesse de la grâce. Elle oblige indistinctement celui qu'elle voit pour la première fois comme sa connaissance la plus vieille; mais elle n’ignore aucune infortune, aucune souffrance. Elle est âgée de quarante ans environ; son œil est noir et pénétrant; son front, entouré du bandeau de la virginité ou des ailes de l’innocence, annonce la
perspicacité la plus ferme, et semble rassurer le premier venu qui l’aborde. Sa conversation est laconique mais salutaire , parce qu'elle est vraie, et que toujours une bonne action la suit, plus vite qu'on n'a pu l’espérer. Chacun de ceux qui reçoivent un service de la sainte fille est obligé de répondre à son tour au premier appel; or, comme un jugement des plus exquis empêche le lion esprit de cette sœur de frapper à contre-temps en un cœur quelconque, celuici se trouve toujours disposé à répondre , et alors la charité et la justice de Dieu coulent sans obstacles. Qui ne connaît l’humble servante du Seigneur, qui est aussi celle des infortunés de toute sorte à Paris? Elle demeure en hiver dans la rue de l’Épée-dc-Bois, au faubourg Saint-Marceau , où est le quartier latin , séjour de tant d’ouvriers malheureux et de jeunes intelligences délaissées ou sans existence actuelle. La bonne sœur pourvoit à toutes ces misères. Aussi est-elle là , tandis que le froid rigoureux se fait sentir, que la neige tombe , que le monde riche s'étourdit , que le monde indigent grelotte et meurt de faim ou de froid.
Cependant, à peine les mauvais jours de la grande ville sont-ils finis, que ceux des campagnes environnantes commencent.
Les pauvres souffrent beaucoup à Paris, de la Toussaint à Pâques. A partir de ce dernier jour, le malheur et la misère semblent s’épandre , avec la belle saison , dans les champs et parmi les travailleurs agricoles ou industriels de la banlieue. Les travaux excessifs du paysan amènent dans sa famille la maladie : il est atteint de la fièvre , il s’écrase la main nourricière de sa maison, il fait une chute, sa femme lui donne un nouveau-né, ses enfants sont atteints de la rougeole. Alors la fille de Saint-Vincent de Paul serait heureuse à Paris; pendant la belle saison, personne n'ose mendier du secours, et le soleil y rallume le courage du pauvre, comme il y fait germer bien vite les arbres aux jardins des Tuileries ou du Luxembourg; mais l’ingénieuse prévoyance et la charité de la mère des pauvres l’ont dirigée à la campagne, non pas pour y jouir des agréments de la villégiature, mais pour y exercer encore la plus admirable de toutes les charités, celle qui ressemble je plus à toutes celles du Sauveur du
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monde pendant qu'il était sur la terre : la sœur de Saint-Vincent de Paul y devient pharmacienne. Elle exerce l'art de guérir, allant droit au but, sans charlatanisme , joignant à la prescription que lui suggère sa propre capacité de femme d’esprit et d’expérience, le remède le plus convenable, préparé de ses propres mains, et choisi, tantôt parmi les simples plantes médicinales que chacun connaît, tantôt revendiqué auprès de la science des praticiens les plus illustres, toujours disposés à seconder le zèle et le dévouement de Yunge des infortunés. C’est ainsi que j'entendis souvent appeler la sœur Rosalie, bien connue de tout Paris, où elle réside, comme nous l’avons dit plus haut, pendant les saisons rigoureuses, tandis qu’on la trouve à .Mitry, au diocèse de Meaux , lorsque le soleil et les travaux de la campagne font sentir leurs rigueurs aux malheureux paysans. Voilà donc les apôtres de nos jours ! Ainsi de vait faire saint Luc, dont il m’a plu de mêler ici la vie avec celle de la bonne sœur Rosalie, parce que l’une et l’autre de ces poitrines chrétiennes, mues parla grâce, au son d'un sourd balancier qui s’agite sous la mamelle
gauche des âmes généreuses, furent également choisies pour distribuer sur la terre l'huile et le baume de la consolation.
Au reste, il y a quelque chose de merveilleusement caractéristique dans la mission providentielle de ces pharmaciennes du peuple. On dirait que la nature s’est plu à les doter des plus belles qualités de l'homme, en leur donnant en même temps à un degré supérieur celles de leur sexe. Vierges chrétiennes, au premier abord de leur mâle énergie, on les croirait insensibles aux souffrances humaines qui les environnent, et cependant on ne \it jamais tant de véritable compatissance qu'en ces âmes trempées pour être sans cesse en l'ace des grandes douleurs. Je n’oublierai jamais que j’étais auprès d’une de ces nobles créatures de notre sainte religion catholique la première fois que je xis la mort; hélas! c’était sur les lèvres d’un frère chéri, premier-né de ma famille, dont mes bons parents pleurèrent la perte toute leur vie. 11 avait à peine vingt ans, après avoir étudié la philosophie et la théologie sous les auspices d’un ami de mon père au grand séminaire de Mende, qu'il ex-
pirait entre mes bras, après une courte maladie de trois jours occasionnée par un excès de travail. Scs condisciples et ses maîtres , qui furent plus tard les miens aussi, sanglotaient autour de son lit, tandis que, fortifié par la morne impassibilité d’une sœur de Nevcrs , pharmacienne de l’hospice, j’essuyais tour à tour avec elle le sang qui sortait à gros bouillons de la bouche de mon frère à la suite d’un anévrisme aortique ; c’était la sœur Armand. Elle vit peut-être encore, je le désire bien, car elle fut pour moi, qui n’avais que douze airs alors, plus qu’une mère, en l’absence de celleci, dont l’extrême douleur n’ei’it pu soutenir la mienne ni diriger mon ingénieuse sollicitude avec tant d’utilité pour adoucir les derniers moments d’une vie de vingt ans. Mourir à cet âge, avec une intelligence supérieure et une sensibilité exquise, lorsqu’on ne fait qu’entrer en la vie, dans l’éloignement d’une famille qu’on aime. Hé bien, c’est cruel, mais il l’est bien davantage de survivre à tous ses parents, pour avoir à compter en soi-mème tant de douleurs successives qu’on n’a pu que partager avant de les voir finir. Et cependant c’est une
gianile et belle consolation de pouvoir penser qu'a prés toutes ces souffrances endurées avec résignation par une famille chrétienne, chacun de ses membres protège de son ombre celui qui est resté seul sur la terre. Oh, oui! là, suivant celte parole de l’Écriture, l’homme né de la femme est bientôt plonge au milieu d’une foule de misères : horno nains de multere , breci tempore mullis repletur miscriis.
Voyez-vous , lecteur, comme, à propos du Médecin du corps et de l’âme, un cœur plein de souvenirs déborde et dit ce qui l’impressionna le plus dans sa vie; et encore ce récit, assez court, serait insuffisant s’il n’y était fait mention de plusieurs autres bonnes sœurs qui furent les premières institutrices de ma plus tendre enfance, et qui me guérirent alors, un peu rudement, d’une maladie trop redoutée, quoiqu’elle ne soit souvent qu’une surabondance de force dans le germe des tempéraments énergiques. 11 y a donc, en mon lieu natal, un couvent de bonnes sœurs du travail, réunies dans la même maison sous la protection de sainte Catherine; elles gagnent leur vie à la sueur de leur front, elles s'occupent aux ira-
vaux de la terre pendant l'élc et à l’industrie de la filature des laines pendant l'hiver. Durant toutes les saisons de l’année, comme elles ne sont point cloîtrées, on les trouve toujours disposées à porter en ville des secours, des consolations et les soins les plus intelligents aux malades qui désirent les avoir auprès d’eux. Plusieurs d’entre elles enseignent les éléments de la religion et de la lecture aux enfants du plus bas âge; d’autres exercent, non pas à proprement parler la médecine, mais l’hygiène ; et voilà pourquoi ces dignes servantes de Jésus- Christ, tout à fait voisines de ma maison, furent mes premières institutrices. Or, comme rien n’est si durable que les impressions gravées dans un tout jeune cerveau, on ne sera point étonné que tant de vertu et de dévouement de leur part aient inspiré ces quelques lignes en mémoire des saints labeurs d’un genre d'association inconnu partout ailleurs qu’au sein de la religion catholique. A mon avis, c’est là une des preuves qui la placent hors de ligne parmi toutes les autres religions, car elle doit être la seule véritable, puisqu’elle est la seule dont la bienfaisance en-
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vers les hommes se soit élevée jusqu'à ce point.