HEL1NE, CANS ET COMPAGNIE
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Les pendules se règlent sur le soleil, mais le soleil devrait se régler sur l'estomac des pensionnaires des maigons de santé. La cloche fAt- * elle fondue par la foudre, ils ne seraient pas moins pr£ts i descendre au réfecloirç à l'heure exacte des repas; leur appétit est le chronomètre le moins viu-iable qu'on ait découvertjusqu'ici.
A peine le marteau avait frappé le premier coup de dix heures que M^'Musquette et M"* de
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X L> hIdiok m PICQ.
Beaupréau , logées au troisième étage , se nncontrèrent sur leur palier et se souhaitèrent le bonjour par ces mots :
— N'avez-Tous pas entendu du bruit cette nuit?
— Vers minuit n'a>t-on pas remué au-dessous de TOUS <laus l'escalier?
— Je nemesuis donc pas trompée, sedit avec ravissement la précieuse M*^ Musquette. Entrez une demi-minute chez moi, mademoiselle da Beaujfféau.
Ces deux dames se précipitèrent avécune égale curiosité dans la chambre discrète^ et de Fourneuf et Cabassol , qui descendaient au réfectoire sans daigner se parler, furent poussés par le même tourbillon dans le même gouffre.
La porte de M" Musquette se referma sur les quatre pensionnaires haletant de curiosité.
— Et TOUS aussi, messieurs?
— Oui , nous aussi , répliqua de Foumeuf ; mais de quoi s'agit-il?
— De la rumeur de cette nuit.
— Ah ! de la rumeur de cette nuiti Alors j'ai dû l'entendre. Oui Traiment , une fameuse rumeur.
— Vers neuf heures , il me semble, ajouta Cabassol encore nul éveillé.
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■^ Hais mn, vers miouit.
—Nenf heures ou minuit, la différence est peu de chose, interrompit <le Foumeuf. Laissoni parier madame Musquette.
— II était minuit...
.— Bien, madame Musquett«; ensuite?
— Je crois ouïr des pas à l'étage inférieur.
On ne marche pas h une telle heure. Je prête l'oreille : une porte s'ouvre.
— Grand Dieu l
— Oui , mademoiselle de Beaupréau , comme j'ai l'honneur de tous le dire, une porte s'ouvre et elle se referme.
— Quoi de plus naturel ?
— Rien de moins naturel, monsieur de Fourneuf; car un instant après j'entends encore une autre porte qu'on ouvre également et qu'on referme. Cela est-il aussi naturel?
— Voyons, ne nous hâtons pas , madame Musquette. Qui donc est ]agé au-dessous de vous.
— Vous le savez comme moi : madame Dal- Eonne.
— Et au-dessous de madame Dalzonne ? s'in< forme de Fourosuf, à qui M"* de Beaupréau répond :
— Mais au-dessous de madame Dalionne est l'apitartement de monsieur Abel.
i LE 1(011:111 BD TtOQ.
— Ce serait par coDséquent quelqu'un, ai vos sens ne vous oat pas trompées, mesdames, qui se serait rendu de l'appartement de madame Dalzonne à celui de monsienr Abel.
— Mais oui , i^pondît H™ Musquette.
— Mais oni, appuya M"* de Beaupréau,
— En ce cas, dit Cabassol , ce ne peut être qu'un voleur,
— C'est mon avis, insûte de Foufneuf , ce ne peut être qu'un Toleur ; il y a des voleurs dans la maison ; on nous égoi^era quelque belle nuit, on nous pillera, on nous incendiera. Monsieur Cabassol a risqué le mot de la^ chose, i^t un voleur. Qu'en pense madame Musquette?
— Je pense qu'il Taudrait se lineràune foule de suppositions extraordinaires pour admettre, qu'un autre qu'un voleur eAt osé passer de la cbambre de madame Dalzonne à celle de monsieur Abel. Mademoiselle deBeaupréaa partaget-elle mon avis?
— Tout à fait.
— Et moi aussi, mesdames.
— K'est-ce pas, monsieur de Foumeuf ?
— Les conjeclurés, mesdames, seraient monstrueuses, infinies ; ne supposons rien.
— Oh l mon Dieu , c'est plus simple, ajouU M"" de Beaupréau.
— Il faudrait supposer, dit niaisement Cabassol en se frottant les yeux avec le coin de son mouchoir tigré , que madame Dalzonne est sortie de la chambre de monsieur Abel, ou que monsieur Abel...
— Impossible! s'écrièrent à la fois avec in- ' dignation M°" Musquette, M"' deBeaupréau et de Foumeuf.
— Impassible 1
— Impossible.
— Pourquoi cela, s'il vous platL?
— Tous demaudez pourquoi , moDsieur CabBssol?*CeBt qu'il était minait lorsque nous avons entendu la mmeur.
— En effet, monsieur de Foumeuf, l'heure est nn peu indue pour la maison. Alors ce n'est ni madame Dalionne ni monsieur Abel qui rentraient chez eus. Cependant rien n'est plus ^cîle i édeircir ; à déjeuner nous demanderons JimadameDalEonesiàminuit elle a été éveillée par quelque bruit. A défaut , monsieur Abel , qui a le sommeil léger, nous mettra au courant.
— Inutile, objecta de Fourneuf , de se lancer dans ces réquisitoires, toujours inconvenants et an fond desquels on remue quelquefois un scandale endormi. Ne questùmnons personne ; gardons cela pour nous, mes bons amis.
u MtDBont DU ntcQ.
— Ou fait sonrent le mal sans y penser ; monsieur de Fourneuf a raison.
— Madame Musquette , tous le Toyei , comprend ma délicatesse.
— Et moi pareillement.
— Vous aussi mademoiselle de Beanpréau?
C'est bien , c'est .très-bien ; car considères combien il serait fâcheux pour nous si , après avoir adressé quelques questions sur l'incident de cette nuit à madame Dahonne, nous la voyions rougir ! On soufire k décontenancer les gens, et surtout pour rien.
— Incontestablement pour rien.
— Oui, mesdames, incontestablement pour rien. Personne ne nous apprendra qu'il existe des caractères si faciles à s'impressionner qu'ils pâlissent pour un fait dont on ne les, accuse pas, ou qui rougissent d'une faute qu'ils sont Iota d'avoir commise. Respectons ces pudeurs exaltées, respectons-les ; nous ne donnerons pas de suite au projet de monsieur Cabassol, quoiqu'il soit foncièrement raisonnable comme tout ce que dit monsieur Cabassol.
Il était singulier de voir fraterniser dans cette occasion deux caractères habituellement eu désaccord sur toutes les questions de l'encyclopédie humaine , et quatre pensionnaires
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('«ntendre si |bien qu'ils oubliaient que le déjeuner était sonné, servi depuis dix minutes. Dix minutes I
— Juges où de telles hardiesses, continua de Fonmeuf, conduisent les esprits les mieux fiiits : à imaginer qu'une femme d'ordre , de bonnes mœurs , rend visite \ un jeune homme entre onze heures et minuit , ou qu'un Jeune homme reste dans rappartement d'une jeune .femme depuis la même heure jusqu'à la même heure.
Cest à mépriser comme infimes les inductions en apparence les plus claires.
— C'est juste , dit Cabassol , qui ne voulait pas demeurer en arrière de politesse envers de Fonmeuf; monsieur le baron a des prévisions délicates. Ne nous exposons pas à confusionner nos amis à propos d'une aventure semblable,
— Le beau succès pour nous, poursuivit de Fourneuf , de rester convaincus , sur quelques signes mai interprétés, quemadameDalzonne s'introduit arec mystère , la nuit , ohez un penlioDBaire qu'elle ne passe pas pour haïr ! Demain nous serions dans la pénible obligation de croire, si aujourd'hui nos doutes devenaient & tort des certitudes, que moasteur Abel n'est nt plus ni moins que l'amant de madame Dalionne. Quelle triste découverte t N'eussions-nous plus
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8 u xtncin dd ?Bcg.
à combattre ces certitudes , noai oc serions pas excusables de les avoir acquises. Que nous importe , à franchement parler , ]'amour de ces deux personnes ? sommes-nous ici tuteur, mari , gardien, duègne, confesseur? Chacun son rAle. Le nAtre est le silence, la réserve. Voyons tout, écoutons tout , mais ne révélons rien. Vous, monsieur Cabassol, tenez-vous beaucoup à ce qu'il soit constaté que monsieur Âbel et madame DalEOnne s'aiment et ae donnent des rendeE-vous la nuit?
— Moi? pas le moins du monde, monsieur le baron.
— Et vous, mademoiselle de Beaupréan ?
•^ Fort peu , seulement pour ne pas ignorer
ce que d'autres pourraient savoir.
— Et vous, madame Musquette?
— Aussi peu que mademoiselle de Beaupréau, et , comme elle , uniquement pour Mre an cou rantdes affaires de la maison.
— Ainsi nous sommes d'accord sur tous les pointa : le bruit entendu la nuit dernière a été produit par le passage de madame Dalzonne dans U chambre de monsieur Abel ou par celui de monsieur Abel dans l'appartement de madame Dalzonne. Cela étant, madame Dalioone est la maîtresse de monsieur Abel ; mais sur chaqnç
queition il est arrêté entre nous, sous la garantie de rhanueur , que nous observerons le pliif herméUque silence.
— Yous n'avez donc pas faim aujourd'hui?
cria une voix par le trou de la serrure.
Cette voix était celle de M"» Pingray. On ouvrit.
— Voilà une demi-heure qu'on vous attend, Auriez-vous été malades comme moi cette nuit? vous seriez-vous levés à minuit pour tous faire faire du thé par le domestique?
Les quatre pensionnaires sentirent s'écrouler sur leur tête la magnî6que pagode d'or et de porcelaine qu'ils avaient dcbafaudée jusqu'aux nues avec tant d'efforts.
— Ah ! c'est TOUS, demandèrent-ils tous & la fois, qui aTez marché cette nuit dans l'escalier?
— ^^ C'est moi, oui, c'est moi. En quoi cela TOUS surprend-il tant ?
— S'il en est ainsi , allons déjeuner, dit de Foumeuf ; nous aTons perdu assez de tempp. Il est vrai que je pouvais attendre : j'ai pris du chocolat en me levant. •
Cabassol avait déjà franchi un étage et H'"* Musquette deux ; M"* de Beaupréau descendit la demiire en disant :
10 u ODUnn DU tËCQ,
— HoD rèTe ne m'a pas trompée : j'ai rêvé , je m'en souTiena , que je mangeais du homard, ce qui veut dire déception.
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— Pour la troisième fois M" Dalzonne répétait an cocher :
— Michel , soyez de retour b cinq heares au plus lard; enteodez-Tous? Dîtes à monsieur Abel que tous tous éles engagé à le ramener avant la nuit , s'il se disposait i battre la forêt pour le plaisir de se rendre malade.
— Oui , madame.
— Maintenez vos chevaux à la montée du Pecq : les chemins sont mauvais ; il va geler sur
Is neige , nous aurons du verghit ce soir. Ayez encore plus de prudence en rentrant.
— Soyez sans inquiétude , madame : il ne m'est jamais arrivé de malheur.
— Il vous en est arrivé un fort grand un certain jour, Michel.
— C'est vrai , madame ; mais ce jour-là je m'étais endormi sur le siège.
— Et vous savez pourquoi vous vous étiet endormi.
— Nous n'allons pas à la noce comme ce jourlà, madame. N'ayez nul souci; d'ailleurs les chevaux sont ferrés à glace. Une fois dans la forêt, nous roulerons sur le coton.
— Je saurai comment vous aurez conduit et si je dois m'applaudlr de vous avoir placé comme cocher auprès de monsieur Abel.
— Vous vous applaudirez , madame , répondit Michel en relevant son col de chemise jusqu'au-dessus des oreilles et en rabatUnt avec la dignité d'un conducteur anglais la poignée de ses gants blancs sur les manches de sa livrée nenve.
— Nous verrons cela, Michel,
James, le domestique d'Abel, recevait les mêmes recommandations.
M"* de Touralbe descendit dans la cour, ac-
cBuiT» xni. IS
compagnée de Bianca et s'appnyant sur le bru d'Abel. Sa première toilette d'birer était somptueuse ; elle i'ëtait trop pour la cérémonie peu moadaine oà elle se rendait : une capote rose piquée, au fond de laquelle elle apparaissait comme cachée dans un nid de roses, tantl'tTancement se .prolongeait, glaçait son visage d'une nuance tendre; un vaste cachemire blanc arrêtait l'arc onctueux de ses épaules et se croisait sur elle avec une n^ligence riche ; sa robe était de velours vert sombre, un peu ample et comme il convient pour que le costume soit beau et Ja personne majestueuse. On aurait cru qu'elle jouissait d'une santé superbe sans le léger cercle bleu&tre tracé sous ses yeux et l'indication des veines temporales, marques caractéristiques, sinon toujours infaillibles, d'une lutte permanente avec le mai. Mais quels yeux charmants! des yeux azurés comme la nacre d'une faaiiotide de mer. Sa bouche révélait la |Nrofondeur, la grâce, la finesse de son intelligence ; et quand elle s'ouvrait pour sourire elle était encore plus expressive, car elle se relevait en arc et tremblait aux angles, comiqe l'eau émue aux coins d'un bassin.
Avaut de monter en voiture elle embrassa ^ma Daizonne et recommanda à Bianca de ne
14 Li MtaKCiH Dr ncQ.
pu oublier de donner des faiacuits à Love, Ëdorable lerrette dont le grand-duc de Toscane lui avait fait cadean & Florence.
Quand elle fut assise auprès d'Abel , H"* Dal- H>nne leur dit encore à tous deux d'être à la maisonavaDt la nuit s'ils ne voulaient pasqu'elle envoyât à leur rencontre dans le bois,
— N'allez pas me causer du tourment, leur dit-elle, debout et inquiète sur le marchepied. Le ciel se couvre ; il neigera pendant votre voyage; il y a déj^ beaucoop de brouillard : je crains que Michel ne s'égare dans les allées. Ne partes pas, mes amis ; croyez-moi, restez.
— Chère amie , ne craignez rien pour nous, lui répondit mademoiselle de Touralbe. Quel danger sérieux y a-t-it à faire cette jolie promenade sur la neige? Rassurez- vous. Je vous [ffomets d'avoir bien soin de monsieur Abel , lyouta-t-elle en souriant.
— Et moi de défendre mademoiselle contre les loups, dit Abel en tendant la main i H'** Dalzonne en signe d'adieu.
Vaincue par le ton de plaisanterie avec lequel ses appréheusiona étaient accueillies, M"* Dalzouue se pencha dans la voiture pour embrasser encore une fois an front H"* de Touralbe et envoyer un regard affectueux à Abel.
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La portière se ferma sur eux, AusdtAt là voi-
bire sortît de la cour, et afiroata d'un pas ferme
dans la neige la montée rocailleuse qui lie la
lisière du Pecq à Saint-Gamaîa.
Parvenue à la hauteur, elle avança aaus difficulté dans la forêt , fort assombrie, ainsi que l'avait pr^vu M'°'' Dalzonne , par la chute du brouillard. La moiteur de l'air ne tarda pas it ternir les glaces de la voiture, dont l'int^ieur •e trouva bientôt privé de clarté quoique la neige s'étendit, mate et blafarde, d'un horizon à l'autre horiaon. Ce silence de plomb, cette demi -obscurité sont peu favorables au libre déploiement de la conversation. Aucun incident n'avait encore fourni à Abel l'occasion d'adresser la parole à sa compagne, qui, de son cAté, gardait son élégante immobilité dans l'angle de la voiture. Peut-^tre sa pensée était tout entière i l'acte pieux qu'elle allait accomplir ; la préparation était austère, elle ne souffrait pas de distraction. U y a dans la jeunesse , quand elle a conquis une détermination et quand l'enthousiasme la saisit après une longue indécision, une ténacité dont il ne faut pas douter si l'on n'a pas oublié le courage des martyrs. Dans le silence d'Abel il entrait de ce respect pour la fu en travail. Sa retenue fut justifiée. Au bù-
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lieu d'uâe allée, si brumeuse qu'il eolreTOyait à peine James , -sou domestique, galoper comme une ombre équestre auprès dt la voiture, il crut entendre, mêlés k des soupira mal comprimés par l'obstacle d'un mouchoir, les pleurs de M"" de Touratbe pleuvoir goutte & goutte sur le velours de sa robe. Abel fut cootristé jusqu'au fond de l'Ame. Elle aouâre, pe□sa-^il, elle souffre comme moi ; et elle n'a pas ainsi que moi une femme, une amie pour la consoler, un ami comme maintenant j'en ai un. C'est à présent que je commence à sentir tout Je prix de l'amitié.
Chaque fois que les roues diminuaient de vitesse et que ie silence du dehors redoublait celui du dedans, Abel entendait plus distinctement les sanglots étouffés de H"" de Touralbe, laquelle l'affligeait aussi profondément quand , de peur de se trahir, elle arrêtait tout à coup, par UD effort qu'accusaient les ondulations de son châle, l'expression orageuse de sa peine. Abel souffrait beaucoup à être témoin d'un chagrio d'autant plus amer qu'il portait avec lat la désolante pudeur du silence. Qui savait aussi bien que lui le sillon parcouru par les larmes avant de tomber du cœur sur les genoux?
Abel était enveloppé à um insu de oc réseau
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CBAFITU ZIU. t7
nBgnétique auquel od n'échappe pas lorsque, dans un espace étroit , on respire le mime air que respire une personne d'une organisation distinct» ; conflagration lente de deux vitalités, qui laisse la victoire à la plus forte, fusion facile si les constitutions ont des bases attractives : alors les corps vont l'un & l'autre comme l'eau conrt It l'éponge; les fluides s'épousent, établissent des relations & chaque instant renou- ?elées par les mêmes causes ; et de leur union se tome un milieu commua où chacuu puise, oà diacun restitue. On est deux k vivre de la même vie, et ou serait deux à penser de la même pensée si dans cette alliance la pensée n'était pas absorbée au profit d'une sensualité universelle.
Abel se pencha malgré lui vers M"" de Touralbe, soutenu et porté par l'élément particulier, par l'atmosphère qu'ils avaient créée au- Unt l'un que l'autre, entre les glaces de la TMtnre, dans ce carré de velours, au milieu d'un bois opaque comme le chaos.
Sa main affectueuse efBeura le châle de H''*deTouralbe, qui releva la tête et porta subitement son mouchoir au visage. En le posant sur ses joues eu feu, surses yeux en larmes, sur sa bouche palpitante , elle répéta avec nn sout
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rire forcé et uda légèreté d« voix encore plus forcée :
— Hais je n'ai rien, je tous assure, monsiear Abel, je n'ai rien.
— Ne dites pas cela , mademoiselle , et pardonnct-moi mon démenti. Il ne m'appartient point de pénétrer la cause de votre affliction ; mais, quelle que soit ma réserve, je ne tous cacberai pas la part que j'y prends comme lé compagnon de votre retraite, comme le témoin de vos accès de mélancolie , comme soufl&ant de la même souffrance que la vAtre peut-être.
— C'est impossible, monsieur.
— Alors je me tairai. Votre remarque est un refiis d'être consoiëe.
— Je ne puis plus l'être dans ce monde. A quoi bon faire un si mauvais usage de la pitié 7
— Vous m'efErayeE, mademoiselle! Vous rêvez quelque resolution funeste.
— Funeste non, mais irrévocable.
— Accordez à ma sotlîcilude , esemple de toute curiosité, mademoiselle, quelques paroles plus rassurantes.
— Elles seraient sans conviction, monsieur Abel. Pourquoi tromper votre générosité , que je regrette d'avoir éveîliée par des larmes indiscrètes? Mais j'espère que ce sera ma der-
nière tristesse qne j'aurai causée à quelqu'un. Nous serons bient6t rendus au courent des Lt^s , je pense ?
Après avoir entendu la quesdoo de M"* de Touraibe , un coup de lumière éclaira le travail d'esprit qu'Abel faisait dans sa t«le. Venue immédiatement à la suite de la sérieuse intention exprimée par elle de ne pas souffrir d^adoucissemeot à son état moral , cette question ofirait un sens &cile à saisir et formait une conclusion.
— Penseriex-Tous ^ vous retirer dans un couvent, mademoiselle 7
~ Vous m'aviez promis de ne pas céder à la curiosité , dit H"" de Touralbe en baignamt •es paroles d'un sourire humide.
— J'aurais donc deviné votre projet I
— Que vous auriez appris demain.
— Quoilsitét?
— Aujourd'hui même j'entrerai au couvent des Loges , où je prendrai successivement les grades qui me conduiront à une réclusion complète.
— Et madame Daizonne ne le sait pas ?
— Personne n'a été mis dans ma confidence, eicepté voua, qui n'aurez pas le temps d'en
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M LE atBBClN ID BBCQ.
— Vaus allez désespérer madame Daizonne , Inns ceux qui vous aimaient déjà beaucoup quoique vous connaissant à peine , et moi , permettez-moi cet aveu et ce regret , qui vous appréciais plus que tout le monde pour votre esprit , votre goAl , vos talents...
— Je lActierai , interrompit M^ de Touralbe , d'ippUquer ces belles qualités doot vous me douez au profit de mon salut en leur imprimoDt une ailtre direction.
Si M"o de Touralbe eût été connue par des élans mystiques; si sou visage, effilé par la méditation , blanchi par la prière , avait d'àvance indiqué par quelle voie elle sortirait du Dsonde , Abel aurait éprouvé une peine sans surprise devant ce vœu formel d'entrer en religion ; mais M"" de Touralbe avait plut6t montré jusqu'ictla rêverie poétiqueque la langueur pieuse; et même en annonçant son projet à Abel , elle brillait de toutes les séductions dont le cloître recommande l'abandon à tout prit.
Sa toilette n'eût pas été déplacée à l'Opéra, et la fraîcheur de son visage témoignait d'un bain pris trop froid , non d'une nuit consumée dans la prière. Le contraste affligeait d'autant plus Abel : la victime parée excite une sympathie qui s'explique par le désespoir qu'on prête it la
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néce««ité de rompre non-seulement «vec la vie, mais encore avec ce qui la rend attrayante et douce, Iphigénie nue n'attendrirait pas comme Iphigénie couroonée de fleurs<
— Voyez , dit Abel eu prenant dans sa main la main gracieusement gantée de H"* de Touralbe , voyez si l'on reoooce à la société quand on aime autant que vous te laissez paraître son luxe et ses délicatesses. Attendez donc, pour ia quitter sans remords , que l'Age ait éclairci vos beaux cheveux et dévoré votre éclat ; on n'attend jamais longtemps.
— Seriez-vous de ceux, monsieur Abel , qui pensent qu'on oe doit porter à Dieu que les répugnances du monde ? Quel digne sacrifice à iiti présenter !
— Vous avez trop d'esprit , répondit Abel , moi trop de mépris pour les banalités pour débattre avec vous , sur un ton autre que celui qu'inspire l'amitié , ce que vous appelez faussèment une vocation. Je n'aurai pas recours aux arguments tout faits ; ils ont des objections toutes faites : souffrez seulement que je regrette ici de n'avoir point à vous opposer le souvenir pieux d'une mère ou d'un père attristés de votre réclusion, et de manquer surtout d'un nom d'amie II vous tàter , de celui tout ausn puia-
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Mut d'oD ami désolé comme moi de vont perdre. Les raisons du cceur ne me feraient pas faut» si je vous connaissais mieux ; et celles-là tous les entendriez, n'est-ce pas?
— Sans doute , monsieur Abet ; mais qoel vide ferai-je en me retirant du inonde? mon père et ma mire sont morts. J'ai une affection sincère pour madame Dalzonne; mais ce lion se sera rompu si vile, et pour des motifs si respectables à ses yeux , que je compte sur sa bonté naturelle et beaucoup sur votre intervention pour obtenir, d'elle, un oubli indulgent et mon pardon.
— Il n'en sera pas ainsi mademoiselle, s'écria Abel de plus en plus blessé d'apercevoir si peu de justice dans l'accomplissement d'une détermination si grave ; il n'en sera pas ainsi ; je n'essayerai pointde vous justifier, moi qui hautement vous condamne j ma conscience n'a pas de ces complaisances coupables.
~— Ne vous mettez pas si fort en colère , monsieur Abel , si vons ne voulez pas être le premier à me fournir l'occasion d'exercer une vertu essentielle à la religion et imposée par le cloître, le pardon des offenses. Convenez plut At avec moi qu'étant libre , j'ai le droit de disposer de mon existence comme je crois l'entendre
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pour mon bonheur. Oh I si mon renoncement rompait des liens auxquels le cceur d'un autre était attaché , si, pourjonird'un repos égoïste, je délaissais une affection qui aurait compta pour toujours sur la mienne , je sentirais la portée de vos reproches ; et peut-être docile à la raison , à l'amitié , reviendrais-je sur ma décision ; mais quel rayon d'espérance ai-jfl détourné ? avec qui ai-je engagé ma parole , pour avoir à redouter un jour dans l'isolement, qui double le poids des fautes , de l'avoir faussée ? Voiis me parlez avec trop de franchise pour que je ne m'ouvre pas sincèrement h tous, monsieur Abel.Sachei-le ; aucun vœu du monde n'est enfreint par le vœ u que j'offrirai au Ciel; mon sacr.fice ne coûtera des larmes i personne, Êtes-Tous plus rassuré maintenant et me permettez-vous de prendre le voile? dît M"' de Touralbe, à laquelle Abel répondit:
— J'ai meilleu re opinion de vous ; mais je ne bl&me pas moins votre manière d'agir, que rien, d'après vos explications mêmes , ne justifie. Êtes-TOus bien convaincue de l'indifférence de ceux qui vous entourent pour vous en faire un prétexte si fier ?
— Vous m'accorderez, reprit M"" de Touralbe, que je connaîtrais du moins les personnes pour
S4 LK Bfncn dd fkq.
lesquelles ma perte serait une douleur inconsolable, si celles-là existaient. En apercevee- Tous beaucoup d'éplorees auprès de moi? quelle Toix, si ce n'est la vAtre, me conseille de changer d'avis? quelle main, si ce n'est la vAtre, me retient au seuil du courent où je vais? Je ne me fais pas plus forte que je ne suis : j'ai la simple énergie de ma volonté ; et j'avoue qu'aimée Gomne le fut mademoisBlle de La Valliére, dont voas Dona eotreteniez un jour au château de Saint>Germain, je n'aurais pas eu le courage de laisser tomber entre moi et un homme adoré un voile noir, un mur épais, une grille de fer, l'éternité. Vous avez vu couler mes larmes :
TOUS avez cru qu'elles étaient la preuve d'une vocation chancelante, et vous avez voulu, après bien des efforts sur vous-même, car vous êtes aussi discret que bon, m'éclairer sur ma conduite. Je TOUS remercie, et j'estime ik leur prix ces marques d'une amitié dont l'exemple est rare.
— Il me reste encore à r^rett«r, reprit Abel découragé, de n'avoir, à défaut de raisons meilleures, aucun titre pour vous détourner d'entrer au couvent. Entre l'amitié d'un frère et un attachement différent, pourquoi n'y a-t-il pas une autorité participant de cet attacbem^t et
de cette amitié, qui permette de s'opposer avec Boccès i un projet semblable au vAtre ! Qui sait si vous ne l'écouteriez pas avec bienveillance, si par devoir vous n'y céderiez pas?
— Croyez-vous que ce sentiment, qui n'a pas même un nom, ne soit pas le rêve d'un rêve, monsieur Abel?
— Jesais, mademoiselle, que je donnerais pour TOUS dissuader ce que je donnerais pour retenir une sœur décidée comme vous b prendre le voile. C'est que je connais les mauvais conseils du cœur quand il languit, quand l'ennui l'envabit de sa fumée, quand il n'aime plus ni ce qui est ni ce qui doit être. Je vous juge par moi : j'ai eu des jours afireux, j'en ai encore. On compte sur des consolations qui ne se réalisent jamais ; on con6e son espoir à tout ce qui flotte, et tout ce qui tlotte échoue ou s'abîme. Le couvent n'est qu'une déception de plus que vous vous préparez. N'y allez pas. Le calme n'est pas là, ce calme que je cherche encore, que je pressens tout en doutant de sa venue. Vos maux me sont connus par . les miens; et les miens se guériront, s'ils se guérissent un jour! non par moi mais par les autres. Je m'abandonne aux autres : ils me inè> nent où il leur platt; je suis leur étude, je vis par eux. Je les aime pour leur peine, pour l'în-
M u itDicin DU ncff.
l^rét qu'ils me vouent, et je m'associe à leur réossîte comme si j'ëtais étranger parfois à ce qui se passe en moi. J'étais trop dans ma vie : je m'en mets dehors chaque jour, et je m'ea trouve mieux. Imitei-moi dans ce que j'ai eu d'heureux jusqu'ici, laissez-vous vivre au monde il l'aide de meilleurs conseils que les vôtres. On m'est reconnaissant de ce que j'ai fait pour les autres eu agissant ainsi pour moi : dépouillezvous à votre tour de votre volonté, qui vous trompe, vous égare, et laissez-moi croire que je vous serai un jour reconnaissant de ce que vous aurez Tait pour vous-même.
La parole d'Abef brAlait de la plus noble codvictioD en pressant ainsi M"* de Touralbe de changer d'idée et de résolution. Ses principes puisaient leur énergie dans le souvenir des tortures qu'il avait subies et dont il souffrait encore ; il y avait foi comme à une religion scellée de son martyre. Sa pensée se hérissait de terreur en songeant qu'une femme allait être en proie au même supplice; le lui éviter était le devoir, le cri de sa probité.
Touchée des sollicitations d'Abel, ébranlée par l'aspect du couvent des Lt^es, dont le long mur commençait à blanchir derrière le brouillard, M"* de Touralbe bégaya :
CBtnTiK zm, V
— Quelle excuse auraîs-je envers moi-même ■i je suivais Tolre avis au moment de réaliser la pensée sérieuse de ma vie?
— Qu'importe qu'elle soit sérieuse , mademoiselle, si elle est fausse, injuste, féconde en regrets? ,
— Quelle opinion aurlez-vous dé moi si je cédais & vos instances? Vous acquerriez le droit de me regarder comme un caractère sans suite, sans fermeté.
— Ne mettons pas de l'héroïsme, mademoiselle, à persister dans une erreur. Moi, puisque vous jugei mon opinion de quelque valeur, je considérerais comme la plus digue action de ma vie celle de vous avoir détournée de la pente qui vous menait droit à l'abîme,
— Vous vous souviendrez, monsieur Abel, que c'est par vos conseils que j'aurai renoncé it ma détermination.
— Vous Gonseutez donc à ne pas vous retirer au couvent?
— Cette scène, monsieur \bel, n'aura jamais d'autre conQdent que vous ?
— Je vous le jure.
— Dans deux heures, dît M"* de Touralbe, nous retournerons k Saint-Germain. Je vous demande la pennission de consacrer ce temps ii
.......Coosic
S8 LE KtBKCllI n ttCQ.
quelques devoirs reli^eux dont je ne puis me dispenser aujourd'hui.
— Je voua y invite, dit Abel. Dans deux heures la voiture sera à la place oii elle s'arrête en
— Monsieur, dit James en descendant de cheval et en ouvrant la portière, nous t
Après un coup de sonnette, dont le tintement ïiit amorti par l'épaisseur de l'air, la porte du couvent des Loges s'ouvrit devant M"* de Touralbe et se ferma sur elle.
Peut^Lre se souTÏent-oo des sollicitations rilculéea de M" Dalzonne auprès d'Abel, lorsqu'ils s'étaient rencontrés tous deux la veille chez M"° Pingray , pour qu'il accompagnât M"* de Touralbe à son pêteri nage des Loges; lollicitations réitérées, la même soirée, sous des formes plus adroites et plus décisives , dans la chambre d'Abel , au milieu de la nuit, ce moment li favorable pour prendre de l'empire sur uuesprit affaibli par le mal. D'oii vient cepen-
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SO U ItDUnn DD PKCQ.
dant qu'après avoir combattu par mille raisons enfio triomphantes les obstacles nés de l'impassibilité d'Abel , qu'après l'avoir conduit, pour ainsi dire par la main, jusqu'à la voiture à cAté de M"" de Touralbe, et les avoir réunis au prix d'une combinaison lente, difficile, préparée de loin et dans la méditation échauffante de plusieurs nuits d'insomnie ; d'oii vient qu'aussitôt que M*** de Touralbe et Abel eurent franchi la grille de la maison , M"' Dalzonne , le sang au visage , les lèvres palpitantes , le frémissement au cœur, l'attention égarée, monta i son appartement, en ferma la porte , et s'assit toute pensive et désolée dans un fauteuil, auprès de la croisée, d'où elle put encore apercevoir, au-dessusde ta ligne des murs écornés de la ruelle du Pecq, le dame tremblant de la voiture ? Son regard servait de pont à son âme pour atteindre à ce point flottant, qui se fondit bientôt dans un éloignement obscur.
Restée seule avec son vide et sa tristesse, lin combat s'établit entre elle et la douleur qu'elle était allée puiser au fond de son imagination ; son mouchoir, froissé dans ses mains agitées , attendait des larmes, qu'elle ne voulait pas verser, par cette impérieuse souveraineté de la logique sur les caractères de quelque énergie.
CBAnTBB xir. SI
Après avoir appelé de toute son haleioe ce qui était venu, fantAme ou réalité, pourquoi pleurerait-elle? pourquoi se permettrait-elle le re- ^t? Aussi secrut-elle forte après cet exposé de GODScience ; et, dans sa prétendue tranquillité, si fière, si majestueusement reconnue, elle alla s'asseoir sur un canapé; sa télé tomba, d'inclinaison en inclinaison mélancolique , sur le coussin, et y resta. Son front brûlait la soie; ardeur produite par le travail volcanique de ses pensées. De nouveau elle se leva , marcha au hasard ; mais, ses jambes fléchissant, elle s'appuya à l'angle de la cheminée, et conserva cette attitude de mausolée jusqu'à ce que le jet d'une autre pensée la poussât encore à ta croisée, triste embrasure ouverte sur un ciel lamentable. M"* Dalzonnese mit au piano, baume céleste des âmes, voix d'ange restée parmi nous depuis que les anges ne nous visitent plus. Elle crut avoir touché au port d'une consolation certaine; ses doigts errèrent sur le clavier, d'oâ s'élevèrent des sons qui, harmonieuses étincelles, l'occupèrent par leur bruit eu se jetant péle-mële à travers son attention. Afin d'entretenir ï tout prix cette illusion, — singulières illusions celles dont on tient compte! — elle iripla la vitesse de ses doigts , elle dévora
39 LE ■tBECIIf DU FICQ.
les notes, jusqu'il ce qu'elle s'aperçût que ses doigts ne portaient même pas sur les touches et qu'enfin elle ne jouait plus, si toutefois elle avait joué.
Depuis une demi-heure elle pleurait ; le clavier était taché de larmes.
Ils sont hieu loin déjà , pensa-t-elle en reprenant sa place sur le canapé. Et avec quelle fatale correction d'idées elle déroula alors la succession d'événements qu'elle prétait au voyage aux Loges! Elle créait un incident, elle le posait devant elle, y creusait avec sa pensée , comme avec un fer, un océan de suppositioas poignantes. L'imagination est un monstre. Ce monstre se jouait d'elle : îl lui disait tout bas combien H*''' de Touralbe était belle , et d'une beauté distinguée , plus belle qu'elle cent fois d'esprit et de visage. Une larme de feu roula sous la paupière de H'" Daizonne.
Il y a dans le cœur humain deux sentiment»
exclusifs, nés à la même heure , qui se balancent, qui l'emportent tour à tour l'un sur l'autre : l'un est l'oi^ueil, la révolte , Satan dans l'ordre ihéologique, l'angle du paganisme ; l'autre l'humiliation tendre , l'abaissement, qui est uneËgure de la religion. Quand le malheur a vaincu, c'estaudernierde ces deux sentiments,
CBURU XIV. 13
àlluiaîliadoa, à prévaloir; il arrive doucemeot, nous caresse, nous prie, bous relève , s'insinue en nous, et du désespoir mémo tir« sinon la consolation, du moins son équivalent divin, la résignation . C'est surtout chez les femmes que cette pieuse annibiiation surnage après la tempête. Amollie par les larmes, M*" Dabonoe s'avoua qoeM"* de Touralbe méritait de lui être préférée , quelle que fAt la bienveillance qu'eût un jeone homme eu établissant une comparaison eatre elles deux.
Nutleopinionu'estaussisévère pour les femmes que la leur quand leur vanité, oubli rare, s'endort. C'est alors qu'elles osent regarder en face «t de près des défauts sur lesquels elles ont toujours fermé les yeux; elles maudiraient volontiers leur mère pour un pied trop long, une taille tropramassée. Celle de M"" de Touralbe, sionduleuse et si ferme dans sa flexibilité, lui paraissait d'une supériorité trop accablante pour être ùiée^ elle rattachait ù cette taille vraimeat divine des hras charmants , un corps qui avait le fuyant DUi^ux d'un poisson ; et, par ud retour sur elle-même, elle se vofait trop circonscrite dans des grâces bourgeoises pour aspirer à rivaliser avec tant de distinction ; douloureux parallèle hérissé de dards, où M" Daizoune laissait tou-
S4 u KtiWGin DU ncQ.
jours par lambeaux une partie de son courage
et de son espoir.
Cependant elle seule avait laborieusement en- &inté, voulu contre son repos, évoqué sans pitié cette rivalité sans doute imaginaire qui lui causait tant de souffrance. Que n'éloignait-elle avec une prudence à sa port^ un rapprochement si périlleux pour elle? que ne laissait-elle H"' de Touralbe aller sans Abel au couvent des
A ces questions si simples M*"' Daizonne pouvait répondre par l'histoire de son caractère , par la peinture sincère de son naturel aimant et pudique, ardent au dedans, muet à la surface, réservé, contraint jusqu'à la frayeur; hypocrisie chronique (jui produisait en elle, par un résultat moins exceptionnel qu'on ne pense, ces orages cachés, noirs, voilés, qui tonnent dans nn coin du coeur. Elle comprenait le sacrifice à une passion, tout en craignant d'en demander le prix, dans la crainte de paraître romanesque et d'altérer en elle le culte qu'elle vouait à l'idole de sa réputation. Son éducation, son autorité dans une maison qui avait la gravité d'un ministère, jusqu'à ses gr&ces personnelles , dépoétisées h ses propres yeux par une certaine santé trop luxueuse, tout la reléguait selon elle
CBumi ziT. K
à un rang où l'unour est un tort, une dilapidation de temps, un ridicule.
Ces organisations abondent ()ans nos coucfaes sociales intermédiaires; l'élément positif, né d'hier mais déjà puissant, repousse en elles de son pied de fer la vieille tradidon du dévoue* ment. La moitié de leur cœur vit d'effroi, s'éloigne de l'autre moitié ; et si une passion survient it l'improviste , il se forme dans ces oi^anisations des combinaisons pleines de bouillonnements semblables à ceux que produit en diimie la rencontre d'un acide et d'un métal. Et plus alors la puissance de dilatation se contient, plus l'explosion est imminente, meurtrière dans ses éclats.
Au milieu de sa vie bourgeoise , prosaïquement occupée, perdue dans des sentiers effacés, M"* Dalzonue avait été distraite par un doux attachement pour Abel , jeune homme accouru à elle mourant, les mains tendues, et lui disant: Sauvex-moi par beaucoup d'amitié I Elle avait été touchée, attendrie par tant d'abandon, par tant d'espoir en elle. La pitié était vierge dans son Ame ; c'est par la pitié qu'elle aima Abel ; elle s'en occupa comme on le fait pSur uns plante rare qu'on découvre un soir d'été au moment où elle va mourir : on court il ta fon-
36 LE MlDBCtn DD racQ.
taine voisine, on revieDl; oa ha^ne la plante, on laFelève, on )a soutient ; viyra-t-elle ? mourrat-elle ? ta nuit on ; songe, le matin on y court ; et si une dernière branche s'anime, pousse une feuille au soleil, la [rfante est sauvée t elle vivra ! ou l'aime ; on avait mis sa vie daos cette vie. Abel était pour M*"" Dalzonue cette plante vue une heure avant qu'elle ne meure ; il avait vécu, il vivait par elle ;.il était son ouvrage.
Hais, parce qu'elle l'avait si bien étudié sous les affaissements du désespoir, elle croyait avoir pénétré dans les ténèbres de son caractère :
derrière son mal, sous ses terreurs, elle s'imaginait avoir d^ouvert en lui une e:callation facile à la lassitude et à l'ennui de toutes choses , même de celles qui berçaient le plus efficacement sa maladive langueur. Elle s'était persuadée cDCore par cette étade, nuancée d'affection et de silence, et par des essais risqués avec adresse, qu'il revenait toujours à l'objet retiré à temps de ses habitudes. Sur une échelle prudeœni«it réduite elle avait mesuré le pouvoir du cbangemeat sur son caractère ; et, par ces essais, elle savait ce qu'elle avait à e^>érer*et i craindre de son affeftion pour elle. Ils lui avaient démontré combien elle avait à ménager la constance d'Abel pour ne pas la voir s'évanouir dans un
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CBAHIU XIT. 37
épuisement d'attention trop longtemps arrêtée iiir le même point. Sa conduite se réglait làdessus. Au moment où elle Je sentait s'attacher à elle, elle lui échappait, en glissant pour ainsi dire d'entre ses mains. Pour étendre ce rAle, qui ne ressemblait pas au calcul de la coquetterie, car il n'y entrait que de la sollicitude, elle allait loin : elle engageait Abel loin d'elle, taDdis qu'elle se tenait 6 l'écart. Arrivait-il à la maison de santé uue jolie pensionnaire, elle devenait l'occasion de cette stratégie hasardeuse : M'" Daizonne vantait sa beauté ou ses talents i Abel, dont elle compromettait tant qu'elle le poavait l'attention ; et ce n'est que lorsqu'elle jugeait la partie assez risquée qu'elle intervenait et brouillait les dés. Sa brusque présence rompait des Uvmes à peine tendues ; la pensionnaire quittait la maison ; et M°" Daizonntt restait seule pour reprendre Je sceptre , passé un instant, comme un jeu, dans d'autres mains. Ce procédé avait réussi i merveille et autant de fois que M"* Daizonne avait osé y recourir ; mais que de calices amèrement bus dans l'oiabre I que de larmes yersées pour obtenir ces victoires, toujours à renouveler! Un vrai ou un faux raisonnement avait aifisi changé sa vie en une partie d'échecs, dont la dernière
98 II alDBCIII DD FICQ.
perLe pouvait dévorer tous les gaias acquis.
Le voyage aux Loges n'était donc qu'une aouvelle tentative que M"' Daltonae faisait sur le creur d'Abel , et que cette fois, comme les fois précédentes, elle espérait limiter aux nécessités de son étrange position.
Jamais pourtant elle ne s'était tant reprocbë son imprudence , jamais elle ne s'était promis avec autant de force de ne plus recommencer ce jeu funeste. Des doutes acérés lui traversaient le cœur. — Que font-ils maintenant? se demandait-élle en regardant la pendule ; voilà une heure qu'ils sont partis. Une heure I Quatre heures encore à attendre ! Il sera nuit quand ils se mettront en route pour revenir : deux jeunes gens ensemble la nuitl Que c'est peu prudent I — Et M*"* Dalzonne traçait sans relâche le cercle de conversation qu'ils pouvaient parcourir sans danger. TantAt elle leur prêtait une idée indifférente , et elle murmurait dans un dialogue imaginaire les phrases qu'elle siégerait & tous deux ; tantAt, pour apporter de la diversion à un rapprochement trop animé, elle brûlait les fils du propos, et elie les laissait un quart d'heure entier dans le silence. Pendant ce quart d'heure la toiture qui roulait toujours, pensait-elle, avançait le terme du
CHiniiE iiy. S9
téte-à-tëte. Ma!s oubliaot tout i coup la voie rassurante dans laquelle elle était entrée , M°" Dalzotuie les voyait assis l'un près de l'autre, causant à voix basse, et se disant, au milieu d'une toute-puissante solitude , qu'il n'y avait que leur cœur d'animé , de jeune et de vivant dans cette vaste forêt. Tableau désolant , dans leqnel elle plaçait au premier plan le démon ironique de l'occasion, qui obscurcit de son aile immetise l'éclat des serments et des fidélités les plus saintes. Ses pleurs coulaient encore ; elle se levait, étouffait ses sanglots dans sa main ; maïs, malgré le fr&Iementde ses soupirs, malgré les ténèbres de ses yeux fermés avec Torce, elle distinguait dans une claire perspective des images et des sons dont elle avait l'àme brisée.
Elle n'y tint plus ; elle voulut aller à leur rencontre dans le bois. Sa démarche était naturelle ; elle était justifiée par une foule de raisons. Elle ouvre la porte pour donner des ordres. Le docteur Calveyrac est devant elle.
— J'allais sonner, madame.
— Mais je vous croyais à Versailles, docteur. M™* Dakonne rentra, laissa passer le docteur
- Calveyrac , et elle alla du cAté opposé comme pour pousser un fauteuil contre le mur. Dam ce mouvement elle sécha vite les larme*.
.......Coosic
40 LE AtsEun BD nc«.
— Oui, je vous croyais à Versailles.
— J'en arrive, madame. Je comptais «d effet y passer plusieurs jours pour prendre part & une consultation , mais quelqu'un a manqué au rendez-vous , — c'est le malade : — il est mort hier. Ne le plaignons guère, il avait quatre-vingt-treize ans i c'est avoir assez vécu , je présume.
— C'est beaucoup trop, docteur.
— Quelle réflexion !
— Trbte pour vous, docteur, que je n'ai jamais vu si content.
— Je suis fort content, je l'avoue, le vous avais parlé dans le temps d'un frère que je croyais mort depuis quinze ans à Bornéo , oà il avait été régisseur dans une plantation hollandaise,
— Ne serait-il pas mort ?
— Il n'est pas mort.
— Et comment avez-vous su cela 7
— De la manière la plus fabuleuse du monde.
Voyant que nta présence à Versailles n'avait plus de but, je projetai d'employer à visiter le château les deux ou trois heures que j'avais encore à rester dans la ville avant de me remettre en route pour Saint- Germam. J'allai donc au chAteau. où je rencontrai comme de coutume
CBAHTRI XI r. 41
affluence d'étrangers, curieux ainsi que mol de connaître les réparations que le roi a commandé d'y faire. Dans ia salle des Batailles je remarquai un Anglais qui s'efforçait de comprendre le sujet d'un tableau que l'esplicateur officiel expliquait fortmal. Le cicérone parlait peu correctement le français, que l'Anglais comprenait i peine. Pour les tirer tous deux d'embarras je me souvins que je parlais assez facilement l'anglais; aussitAt je dis dans sa propre langue au Tisiteur étranger lesujet du tableau. Ha politesse si à propos lui plut. De salon en salon, nous eau- S&mes de mille choses indifférentes. II m'apprit qu'il était négociant armateur et qu'il revenait de' l'Ile Célèbes , oïl il aurait fait d'excellentes spéculations avec les poivres si la fièvre jaune, qui avait soudainement envahi la colonie , ne l'eût obligé à la quitter pour regagner l'Europe. Il était naturel que je m'informasse auprès de lui s'il avait entendu parler d'un JérAme, Calveyrac, de la Réole, arrivé sur la colonie de Bor- ■éo vers l'année 1816. — II est excessivement heureux et riche, me répond le négociant anglais, et, si vous êtes demeuré si longtemps sans recevoir de ses nouvelles, c'est qu'il n'est à Bornéo que depuis deux ans. Il a gagné aà fortune par le cabotage dans les Maldives.
— Vous comprenez roaioteDant ma joie: mon frère est vivant et il est henreux ; un frère qui m'aime , qui me doit ce qu'il est. Je lui prêtai dix mille francs, tout ce que je possédais alors, afin qu'il entreprit cette expédition, à la suite de laquelle je le inpposais mort. A ces renseignements l'Anglais ajouta des indications infaillibles pour que désormais mes lettres par vinsseat il mon frère. Oh ! oui, je sais sAr que vous preneE part & mon contentement i présent que vous en savez la cause.
— Hais comment, docteur! s'écria M™* Dalzonne , qui dans tout autre moment aurait mis un peu plus de sincérité dans son exclamation, je suis ravie de voire bonheur !
Elle jeta un regard dans la glace pour s'assurer que ses yeux étaient secs ; elle ne le ramma pas sur elle-même sans voir à la pendule combien il s'était éBoulé de temps depuis l'arriTée du docteur. — Un quart d'heure de ga^é , pensa-t-elle. — Ce fut le premier intérêt qu'elle prit au bonheur de Calve;rac, qui continua ainsi :
— Je connais le bon naturel de mon frère JérAme ; il pense toujours à moi, qu'il a quitta (rës-laborieux,et aussipeu ambitieux que riche.
—C'est un excellent frère, dit M~* Dalionne,
caAnru xnr. AS
' qui aurait tout aassi bîea dit une antre phrase, tant elle était complétemeot en dehors de la cMiYersation.
— S'il me juge par le pass^, il se trompe sur un point, poursuivit le docteur, persuadé d'aroir intéressé l'attention de M™ Dahonne : je suis derenu ambitieux depuis son départ. Lorsqu'il partit je n'avais pas quarante ans passés comme aujourd'hui. A présent j'aime l'ordre dans le repos ; j'ai l'ambiticm , la grande ambition de la Stabilité, de l'aventr.
— Je comprends parfaitement, dît M™ Dalzonne , qui n'avait saisi que quelques mots au hasard.
— Vous ne rendez heureux, madame, en m'écoutant si bien. Oui, l'avenir m'occupe; je ne pnis pas, je ne veux pas rester dans l'isolement au mdieu duquel je vis. Les joies de la famille sontsi consolantes, je l'imaf^ine du moins, si supérieures à celles qui vienn^tt du dehors, comme la gloire, les honneurs, joies mêlées, difficiles, insatiables, et auxquelles d'ailleurs tous les hommes n'wit pas des droits assurés , moi par exemple. Je sais que j'ai trop att^idu pour me plaindre avec raison ; mais je n'étais pas riche, remarquez-te ; j'étais pauvre, j'ose t'avouer devant vous, ajouta le docteur avec une humi-
lité touchante , j'étais très-pauvre. Comment , ■ans une fortune assise, proposer à une femme delà liera votre sort? Ce n'est pas là le fait d'un honnête homme. Mes désirs se sont repliés dans le fond de mon Ame et je me suis résigoé. Mais que de fois, après avoir fermé sur moi la grille du chileau d'où je sortais plein des bénédictions d'une famille dont j'avais sauvé la mère ou l'enfant , je revenais sur mes pas à tâtons, comme un voleur, pour coller-mou visage à la grille fermée, et pour accompagner d'un regard d'envie ce père qui remontait la grande allée, tenant sa fille bien-aimée , blonde et joueuse par la main, et s'appuyant sur le bras de l'épouse chérie, charmantes toutes deui, lui Jeune encore ! Leur bonheur me faisait mal ; je détournais la tête pour n'être pas jaloux, et je rentrais ici le cœur gonflé d'amertume. Je vous regardais , et j'étais lin peu consolé , car je me disais : — Elle aussi n'a pas les joies de la famille, et pourtant elle n'est pas malheureuse.
— Dans une heure ils seront de retour, murmura M^'Dalzonne : voilà bientôt hi nuit. Quand ■era-t-il nuit !
Elle ne tenait pas en place.
— Puisque vous m'écoutez sans ennui, je vous dirai encore que j'attends de ce frère, qu'un
CBIPITH XIT. 45
miracle m'a fait décauvrir, UD changement trisgrand dans mon eustence. Si cent mille francs Buffiseot pour rendre raisonnable et juste la proposition que je compte faire à une femme de n'épouser, il me les donnera j je les aurai au bout, du temps nécessaire pour que ma demande lui soit connue et que sa réponse me parvienne. Est-ce assez cent mille francs ? demanda le docteur.
— Mais oui, répondit M"' Dahonne avec le sang-froid d'un absolu désintéressement dans la question.
Hardi comme lorsqu'on a rompu la première glace de la timiditë.le docteur se sentit entraîné i dire ;
— Je sais une personne jeune encore , trèsjeune pour moi, belle, remplie de qualités graves , libre comme je le suis , connaissant mon caractère autant que j'apprécie le sien,' me rassurant sur les prétentions de son Age par un bon sens formé à l'école du devoir et du travail, et qui, ne donnit-elle à son mari que l'affection qu'elle porte aux étrangers remis à ses soins , serait encore la meilleure et la plus aimée des femmes. Me conseillei-vous, dit Calveyrac en adoucissant sa voix au ton d'une cbalèureuie amitié, de m'ouvrir à cette femme?
46 LE MtDicin BU raCQ.
Le docteur D'attendit pas la réponse de M*' Dalzonne aans éprouver un violent battement dans U poitrine.
M™' Dalzonne, qui n'avait pas un seul instant deviné qu'il s'agissait d'elle dans les allusions si transparentes du 'docteur, répondit :
— Quel Age peut bien avoir cette femme ?
Le docteur fut renversé. Elle n'avait rien
compris! D'une voix tremblante il dit :
— Vingt-cinq ans.
1) Atait au inoios trois ans à H'™ Dalzonne , convenable etboQJusqnedansIa plus solennelle circonstance de sa vie.
— Cette femme est beaucoup trop jeune pour vous , docteur ; n'y songez pas.
Calveyrac troublé se leva; il demanda à M™' Dalzonne la permission de se retirer.
Et H™ Dalzonne, dans son aveuglement, tant la passion est égoïste , même cfaes les cœurs les meilleurs , ne sentit pas le coup de po^nard qu'elle avait porté & Calveyrac.
— Oui , vous devez être fatigué ; vous avez besoin de repos, docteur. A propos , lui dit-elle en l'arrêtant sur le seuil de la porte, vous ne medemandez pas des nouvelles de monsieurAbel.
— Vous avez donc i m'en donner ? répondît le docteur sans se retourner.
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— Mats oui : il est allé au couvent des Logea avec mademoiselle de Touralbe, qui est toujours fort malade d'esprit. Je sais que tous lui avec défendu de s'éloigner sans vous de Saint-Germain, mais vous ne le gronderoE pas : c'est moi qui lui ai conseillé d'enfreindre vos ordres.
— Peut-être avet-vous bien fait , madame ; car moi je ne suis que le médecin de monsieur Abel, mais mademoiselle de Touralbe en sera la guérison ; je vous l'ai dit , je crois.
Le coup était rendu.
A peine le docteur descendait l'escalier que M*" Daizonne retombait sur le canapé oii elle avait déjà tant pleure.
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Dès qu'Abel fut seul il dit \ James , son domestique , d'amener son cheval. James ne comprenait pas trop le sens de cet ordre, H obéit cependant ; il alla à l'écurie , où il interrompit le repos du cheval , qu'il conduisit vers Abel.
— James , dit-il , j'ai envie de galoper dans cette allée pendant que mademoiselle de Touralbe sera en prière dans le couvent; le temps , me paraîtra moins long. Je ne serai pas plus d'une heure absent, entends-tu?
50 LE ■tmnR DD KICQ.
— Comme il vous plaira , monsieur ; permettez-moi de TOUS faire observer qu'il bruine épais, et qu'il sera bientôt impossible de se diriger dans les allées.
— Sois tranquille , James : Je ne m'écarterai pas.
— Je serais plus traaquîlle si je vous accompagnais.
— Dans une heure, répéta Abel en fendant avec rapidité le rideau de brume jeté sur la forêt.
James ne' le distingua plus au bout de deux minutes , tant il allait vite le long des arbres , mais tout prés cependant des limites tracées des allées, de peur, en suivant le milieu du chemio, de s'engager dans quelque fausse voie.
Du couvent des Loges h FromainviUe il y a plus de trente routes , plus de dix carrefours , et routes et carrefours sombraient de minute en minute sous une mer cotonneuse ; pas un point du ciel pour s'orienter , pas un bAcheron pour remettre le voyageur sur son chemin. Le fond de l'océan est plus clair qu'une forêt dans le brouillard.
Abel courait donc vers FromainviUe malgré le danger de se perdre et contre la défense du docteur Calveyrac , défense pourtant si franche-
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GHAnni XT. fit
ment acceptée la veille. M"" Dalzonne , il est juste d* le rappeler, n'avaît-elle pas employé tontes les ressources de la persuasion pour réduire cet ordre de Calveyrac i une recommandation aisée i éluder?
Mais Abei ne combattait pas même avec lui la résolution qu'il exécutait avec tant de hâte : il allait à Fromainville , où rien ne l'appelait. Pourquoi s'y rendai^il? quoi y voir? la Seine derrière les saules? Les saules et la Seine étaient invisibles.
Abel n'avait \ répondre à aucune de ces questions mentales , car il ne se les posait pas. Au contraire , et de crainte qu'elles ne se jetassent comme un embarras , comme une importuuité à travers son projet , il s'étourdissait par la précipitation de sa course, par la témérité de ses percées dans les obscurs entonnoirs du
Quand d'élan en élan , de bonds en bonds, ds fuite en fuite sous les branches sèches , sur un sol sans écho, les cheveux poudrés de neige, le manteau blanc comme un linceul , il parvint à la ferme de Bergerin , il ressemblait au héros d'une ballade allemande attendant à terre le passage d'une nuée qui le rameoAt i travers l'espace.
B3 LI ■ClECIH ko fBCQ.
fl noua lu bride glacée & ud anneau de fer ■celle au mur de la première cour ^ il entra ensuite en secouant son manteau dans la seconde, où aucun cbïen n'accourut vers lui en aboyant. Ce silence le surprit.
Son étonnement augmenta après avoir remarqué que les volets et les portes avaient été enlevés i leurs gonds. Que signifiaient ces dispositions par le froid qui régnait?
Dans la principale pièce il aperçut enfin Bergeronnette M:iaq-heureâ assise sur un ta» de paille et occupée il tresser un panier d'osier avec des doigts bleuis par la bise.
— Mon père , dit-elle en éveillant Bergerin qui sommeillait et sitAl qu'elle eut aperqu Âbel , mon père 1 voilà monsieur Abel.
— Est-ce que les grues vous ont amené jusqu'ici dans votre chasse ? dit Bergerin en se levant pour offrir à Abel la seule chaise de la pièce.
— Vous savez que je chasse peu , Bergerin ; je suis venu ici en me promenant.
— Une Hère promenade, monsieur Abel, celle-là !
— Et à pied ?
— Bon, Bergeronnette, à cheval.
— Et oii est votre cheval ?
— Dans la première cour.
— Je cours le remiser; n'est-ce pas, mon pire?
— Ta ! ie souhaite qu'il ait plus cfaaud que dehors, murmura Bergeriu ; et i! ajouta : et que noua surtout.
On voyait sur le visage de Bergeroanette qu'elle était bien aise de sortir un ÎDSlaut pour vaincre le sentiment pénible dont elle avait été saisie à l'aspect d'Abel , qu'un malheureux hasard rendait témoin da la désolation de la ferme.
Quand elle ne fut plus là , Abel , après avoir posé son manteau sur la rampe de l'escalier, demanda i Bergerin si le vent de la nuit dernière avait enlevé les portes et les fenêtres du pays.
— Ud fameux coup de vent encore, monsieur Abel I bier il a emporté les meubles , demain il emportera les locataires. La rafale est venue dans un mauvais moment; je suis sur que vous êtes transi à votre place.
— Je n'ai pas chaud, Bergerin.
— Oui, vous ne suez pas. Monsieur Moutinier de malheur t je ne vous désire pas le froid que nous avons enduré, l'enl^Dt et moi, la nuit passée. Ce n'est pas d'un bon chrétien, comme dit
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S4 Li iiDiaii DD ptcQ.
l'abbéTincent; mais je ne m'oppose pas i ce que vos diS-sept vaches et vos trois mille moutons oublient de rentrer ce soir & votre ferme d'Herblai , un simple oubli. J'aurai des nouvelles de votre fortune dans un mois.
— Qu'est-ce que ce monsieur Noulinier dont TOUS parlez, Bergerin?
— C'est un propriétaire, suffit; c'est le mien, comme j'ai l'honneur de vous l'apprendre, un [H^{»^étaire râblé, monsieur Abel ! SI un jour il devenait lièvre et qu'il passAt entre mes deux orteik.. . Silence, Bergerin, au repos ! Voilà pourtantvingtans que je suis ici, vingt ans, cen'est pas un jour. Depuis vingt ans , à mille francs par an, combien de fois lui ai-je payé sa ferme, son chenil que voilà? Et encore que c'-était un bien de rien du tout. J'ai paye pendant quinte ans tous les premiers de chaque trimestre , comme Dieu est juste, au clocher de la paroisse. Une fob que la femme, Dieu ait son âme, fut morte , les comptes ne furent pas aussi réguliers ; j'oubliais souvent de porter le loyer à monsieur Houliaier; mais jamais le mois ne se passait sans qu'il eAt son argent. Cette année, ne s'avise-t-il pas , parce que depuis deux mois je suis en retard, de me tourmenter comme si j'avais du vin en cave et du foin dans les greniers!
Paye qiii a, je n'ai rien. Il m'eDTOîe papiers sur papiers ; enfin, au bout du compte, je vois arriver deux hommes uoirs qui nous prient de sortir d'ici sur-le-champ , après avoir chaîné nos meubles sur les épaules de leurs gens et fait marcher devant eux mes vaches et mes pauvres ehiens. — Et de quelle part? je leur demande.
— De monsieur Mouhnier', ils me répondent , qui, fatigué de vous avoir donné congé h plusieurs reprises , nous envoie pour vous aider k quitter sa ferme. — Je me mets en colère, je ne veux pas sortir comme un loup ; eux , les hommes noirs, sons me répondre enlèvent uo ikan les volets, une à une les portes, et ils me disent ensuite en les emportant sur leurs charrettes :
— A présent , père Bergerin , restez ici , si le cœur vous en dit , pour entendre chanter l'alouette. — Voilà pourquoi, monsieur Abel, vous ne voyez ni portes ni volets ; c'est pour nous forcer à quitter le nid; et ikle faudra bien tout de même, car nous avons eu beau brûler tout le bois mort et mettre la couverture sur la tête , nous avons claqué des dents. Bergeronnette et moi, toute la nuit. Chère enfant!
— Vous aven eu tort, Bergerin, de ne pas prendre connaissance des papiers qui vous éuient envoyés par l'avoué de votre proppié-
56 Li aÈasca m ncg.
taire : tous auriez été averti. Bergeromtette aurait dà leBlire.
—Je ne l'ai pas voulu : je les déchirais à tmsure, parce que je présumais que cela oe lui réjouirait pas le cœur.
— Et que vaut cette ferme?
— Vingt mille. f ranci au plus; et que le vieux scélérat de Mouliuier serait content d'en avoir ce prix ! Un bon terrain , mais , qui eiige un soin I C'est à j laisser les ongles. Et j'ai du regret à quitter ; croiriez- vous ça, monsieur Abel?
— Pourquoi non? vous avez vécu ici avec votre femme, qui était excellente, m'a-tMin dit.
-r-Oh! oui!
— Votre fille y est née : ce sont d«8 soilve-
— Et quel gibier, monsieur Abel! Je l'ai sous la main ici, sous le pied. Où retrouver ça?
— Bergerin , vous êtes un brave bomme écoutez- moi. Je connais à Saint-Germain un menuisier qui vous Fera en quelques jours les por' tes et les volets dont vous manquez ; it confectionne aussi de bous meubles. Voilà son nom,
.. Vous irez chez lui de ma part et vous lui manderez le. nécessaire. Entendez-vous, Bergerin?
— Mais si monsieur Moulinier envoie encore
CHAPRIB XV. 57
des gêna |>our emporta ces nouveaux meublés?
— J'essayerai d'abord d'obtenir du temps de monsieur Moulinier. Vous lut payerez les deux termes ensemble.
— Mais vous, qui rons payera 7
— Voua, Bei^erin, peu à peu, & votre aise.
— Je a'enteads cela qu'à une condition, mon-
licur Abel.
— Laquelle, Bergerîn?
— Que je TOUS servirai les intérêts , sous et deniers.
— J'y consens, c'est coDTenu. D'ici là pourtant, d'ici à ce que vous ayez vos nouveaux meubles et que j'aie vu monsieur Moulinier, vous ne resterez pas à Fromaiaville , vous et votre fille , exposes à tous les vents. Conduisez sur-lechamp Bergeronnette chez une de vos parentes, ob elle demeurera jusqu'à ce que la ferme soit rétablie sur un pied convenable; allez ensuite à Saint-C^maîn porter au menuisier les mesures des boiseries dont vous avez besoin. En attendant que nous réglions nos comptes , acceptez, puisque nous avons noué des rapports d'afiair«s, quelques louis qui couvrirout les premières dépenses.
Abel ouvrit sa bourse et la vida sur les ge-
38 , Li atgEciH Dr nCQ.
noux de Bergerin, qui ne se sentit pas U«gsé de ce don , auquel Abel , moins par calcul que par instinct, avait donné le caractère d'une avance parfaitement' acceptable. Cependant, Bergeronnette étant rentrée au moment oit Abel fermait sa bourse, celui-ci la glissa vite dans sa poche, et Bergerin cacha l'or dans sa main. C'est que leur double position avait un cAté faible que la présence de cette enfant mettait b nu : l'un , malgré les précautions de son action délicate, rendait un service assez facile b définir, et l'autre l'acceptait malgré sa <»>nviction qu'il ne traitait pas une afiàire.
Si elle ne devina pas la cause du silence qui accusait une conversation amortie par sa présence, elle ne fut pas loin de la vérité en sup~ posant une cause à cette interruption peu naturelle. Sa perspicacité en éveil chercha dans l'air encore élH'anlé de la salle les paroles émises , et pour ainsi dire l'odeur des pensées. En disant à Abel les soins qu'elle avait apportés au cheval pour que la sueur de la route ne se figeât pas sur sa peau refroidie , elle consultait le visage de son père , miroir dans lequel elle lisait d'habitude les choses dont Jt voulait lui faire UQ mystère. Elle ne Ait pas rassurée après cet examen : l'attitude de Bergerin Ini parut
. .......Coosic
gênée; celle d'Abel s'était pas moins contrainte. Que s'était- il donc passé en son absence?
— Comme les saisons, dit Abel, donnent à la campagne un aspect différent! Quand je vins ici, il y a un mois, l'automne était sans doute avancée, mais le peu de soleil dont on jouissait rendait votre ferme riante et gaie.
— Elle YouB parait fort triste aujourd'hui , n'est-ce pas, monsieur Abel? dit Bergeronnettecinq-heures , que cette remarque d'Abel n'engageait pas à croire qu'il n'avait été question de rien entre lui etBergerin tandis qu'elle était à l'écurie.
Elle ajouta en baissant la tête sur l'ouvrage d'osier qu'elle avait repris :
— Vous avez eu la bonté de venir & la ferme par une triste circonstance. Mon père a eu Je piy>jet de faire peindre les portes et les volets de la maison it une époque mal choisie. Je lui conseillais d'attendre jusqu'au printemps pour &ire faire ces réparations ; mais il comptait sur le beau temps ; et vous voyez s'il s'est trompé.
Plus Bergeronnette- cinq-heures s'enfonçait dans son mensonge, et plus, en rougissant, elle s'embrouillait dans le tissu de joncs qui lui servait, du moins le croyait-elle ainsi, àcacher son trouble.
M M Udkdi >d ncQ.
— Oui , c'était l'avis de notre fille de remettre 2 piuB tard ces réparations, aCrmait Ber^rio, moins maladroit menteur que Bergeronnette; mais je ne supposais pas que les gros mauvais temps s'abattraient sur nons avant les Rois. Ce qui est fait est fJnit ; n'est-co pas, moasieur Abel?
— Je n'ai pas eu d'autre idée en voyant le délabrenient de la ferme : j'ai attribué le changement k qnelqDe modification tout k fait indispensable.
Autre[ menteur.
— Mais nous serons fort bien dans quelques jours, reprit Bei^eronnettccinq-beorcs. Vienne le soleil de mai , nous aurons delà ramée neuve sur les toits , des volets verts , et des portes belles comme uue armoire.
La poitrine de Bergeronnette se gonflait; la fausseté de ses paroles lui était un remords, qu'elle ^n'oublierait pas de porter aux pieds d« l'abbé Vincent. Lui pordonuerait-il cette hypocrisie?
— Et quand la treille sera couvertede feuilles de v^^, ajouta Abel, votre ferme sera un délideux repos pour les amis qui viendront se reposer chez vous, moi le premier.
— Oui, vous le premier, répéta Bei^eron-
GBIIITRB ir. 81
nette en casMot les baguettes d'osîer datu ta mam émne. Vous accepterez encore nue tasie de lait chaud.
— Etunverre^de TÏD, i^uta Bergeria, ce qui vaut mieux qne ton lait, enfant.
£t nous n'avons plus ni vaches , ni pst^er , DÎ cave, pensait Bergeronnette. Comme je mena 1 Hou Dieu ! pourquoi est.^ venu ! pourquoi ne s'en Ta-t-il pas !
Son front était encore plus penché sur ses
— Je TOUS conseille , continua Abel qui feignait d'entrer dans le mensonge de Bei^eronnette, je tous conseille de changer votre toiture, de remplacer le chaume par des tuiles.
— Ce n'est pas une trop forte dépense , répondît Bergerin d'un air important ; on y songera.
— Mais oui, monsieur Abel, des tuiles.
— Ajoutez , continua Abel , quelques agréments à votre ferme, un pigeonnier.
— Nous aurons un p^eonnier , appuya Bergeronnette-cinq-heu res .
— Une serre chaude pour vos fleurs.
— Puisque vous aimez les orangers , nous aurons une petite serre chaude.
En achevant la série d'embellissements qu'il
61 tx Ktaiitan un ncg.
conseillait & Bei^erin, Abel se leva et alla couper une petite l>ranche de bruyère du Cap dans nn pot de terre qui grelottait dans un coin. Il sY prenait mal; Bergeronnette accourut avec ses ciseaux et coupa la branchedootAbelavait envie.
— Je voudrais encore, termina-t-il, que vous fissiez de la pièce \ cèté un salon d'été. Il a deux croisées au nord ; ce serait un endroit charmant pendant l'es fortes chaleurs. On le meublerait selon sa destination : des stores aux croisées, des nattes li terre, et un canapé entre les deux embrasures.
— Mais nous ferons ainsi , s'écria Bergeronnette, pourvu que vous venîei quelquefois vous asseoir dans ce salon.
Où coucherai-je ce soir? pensa Bergeronnette en promettautd'avoîrun pigeonnier, une petite orangerie et un salon d'été.
Tout à coup une bouffée de neige entra jusqu'au milieu de la pièce, etvintprotester contre leï illusions que Bergeronnette-cinq-heures s'efforçait de partager avec Abel. Une larme se figea sur son visage, et elle abandonna le panier . d'osier qu'elle avait sur les genoux.
— Je vous quitte, dît Abel ; le temps devient affreux ; il fera nuit dans une heure. Bonjour,- Bergeronnette.
cRAFnu xr. es
BergeroDQette , sans se lever, dit adieu h Abel. Sa vois était faible ; elle De inoDtra pas son visage.
— Je vous accompagnerai , monsieur Abel , jusqu'au milieu de l'allée ; je vous mettrai en
•—Comme il vous f4aira, Bergerin.
Ils sortirent.
Abel avait oublié sa cravache sur le manteau de la chemiDée ; il revint. Bergeronnette-cinqbeures n'était plus à la place où il l'avait laissée. Il approcha de l'escalier qui conduisait à sa chambre, et il entendit une voix qui disait :
— Ma mère I ma mère, qui êtes dans le cid !
ayez pitié de nous ! nons allcms mourir de faim et de froid.
Abel avait posé le pied sur l'escalier pour monter à la chambre de Bergeronnette.
— Vous ne venez donc pas, monsieur Abel?
lui cria Bergerin ; votre cheval attend,
— Bergerin, lui dit Abel, vous n'irez pas phis loin, entendez-vous ; il faut que dans une heure votre fille soit ailleurs qu'ici, il faut qu'elle soit auprès de cette parente dont nous avons parléj je le veux.
— Patience ! Nous partons, nous partons.
— Tout de suite, Bei^«'in, tout de suite !
— Moiuîeurl lui cria B«rgerin, monsieur Abel , vous avez oublié votre noanteau.
Abel ne répondit pas.
— Monsieur !
Il n'était plus i portée de la vois.
Nous choisirons la circonstance du retour d'Abel au couvent des Loges pour parler d'un Fait qui avait eu lieu BÏmuItanément avec son départ de Saint-Germain , et qui avait pris un caractère significadr pendant sa visite ik Fromaioville. A l'instant où la voiture pénétrait sous les corridors nébuleux de la torét un homme s'était mis à la suivre d'un pas très-actif dans le massif du bois, s'efiTaçant derrière un troDG d'arbre quand die était sur le point de le joindre, redoublant de vitesse lorsqu'elle le laissait en arrière. Cet homme s'arrêta, et s'accroupît dans son manteau comme une bâte fauve dans sa queue, pour attendre que la voiture fftt passée, dès qu'elle ne fut plus qu'à une petite distance du couvent. De sa place, oà il était impossible de l'apercevoir, il suivit tons les mouvements, qu'il avait apparemment un grand intérêt à épier. Il vit M"* de Touralbe entrer au couvent et Abel s'en éloigner. Sa place dans la neige étant faîte, il attendit. Le froid engourdit ses membres, mais son regard , qui s'aiguisait
CHtriTU XT. 05
en passant sur une lon^rue lame de neige, s'arrêta >nr un point isolé. Ce point était la porte du couvent, qui s'ouvrit une demi-heure après le départ d'Abel ; et , taudis que les deux domestiques se chauSàient à la cuisine de la maison, une femme parut sur le seuil de la porte et regarda autour d'elle; elle avança quelques pas, et pnriongea sa vue dans le bois. L'homme s'était levé et avait marché : quand il Tut sAr d'avoir été vu il ne marcha plus. On alla à lui. Les deux personnes se rencontrèrent bientAt hors du chemin et dans une mêlée de petits arbustes gris comme le brouillard qui les enveloppait. La femme, c'était M"" de Touralbe, l'homme Champeaux. Pendant un quart d'heure ils restèrent ensemble, causant très-bas et trèsmystérieusement , quoique personne ne fdt & portée de les entendre. Ce temps étant écoulé , Champeaux regagna Saint-Germain, H"' de Touralbe rentra au couvent, dont la porte était restée entr'ouverte pendant sa conversation en plein air. Rien de plus, si ce n'est que la neige tomba plus fort, que l'obscurité devint plus épaisse, et qu'Abel se hâtait de retourner aux Loges.
Aucun accident n'ayait retardé sa marche, il arriva au couvent au moment convenu entre lui t.
GS LE llDECin DU FICQ.
et M"* de Touralbe, qui le remercia de l'avoir attendue. La légèreté de pensées plus calmes avait raréfiélapiease pensionnaire. Ni le brouillard, dont elle avait paru affectée en allant, ni la tristesse de la nuit glacée qui s'abaissait sur la forêt , n'eurent pour effet d'altérer sa douce insouciance. Abel se demandait en la regardant si c'était là celte femme ai languissante il y avait deux heures. Quoiqu'il ftt beaucoup plus froid que dans l'après-midi, elle avait soulevé à demi la glace placée de son c6té, au risque de gercer ses lèvres au vent de la neige. EAt-elle été moins assouplie qu'elle ne l'était aux convenances infinies d'une société rivale de la Chine en règles de conduite, elle se fût encore gardée , éclairée par le simple bon sens , de rappeler à Abel le sacrifice qu'elle avait accompli sur ses instauces.Uncbagrin muet eAtétéuu reproche, bien qu'à beaucoup d'égards il eàt permis à Abel de mesurer la profondeur de la conversion qu'il avait obtenue. Il s'arrêta à cette opinion que M"° de Touralbe était satisfaite d'avoir repoussé une idée mal conçue à son origine, uniquement adoptée par l'entétementdu faux point d'honneur, et qu'elle «était contente de l'avoir éludée sans faiblesse personnelle , étant toujours en droit d'en charger la responsabilité d'un
cBiriTBB XV. 07
autre. Ainsi le b«au cAté de son action domina le jufgemeat d'Abel quand il chercha à s'expliquer la variation survenue tout à coup dans rhumeur de M"" de Touralbe. Mais, s'il faut le dire , il ne fut si indulgent que parce que les lignes de son attention convergeaient ailleurs- Partage facile , l'esprit était lit , le coeur plus loin. Retenu cependant par la même circonspection que M"° de Touralbe , il e&t craint de laisser paraître , malgré le déplacement de sa réflexion, qu'il acceptait comme son ouvrage cette soudaine dilatation morale : c'eût été manquer de tact et de modestie. L'un et l'autre se crurent à l'aise en affectant de ne pas revenir sur un sujet embarrassant j ils n'en effleurèrent que les bords pendant le temps rigoureusement nécessaire à leur retour à Saint- Germain.
— Je ne me figurais pas bien jusqu'ici ce qu'était un couvent, dit M"° de Touralbe. C'est un tort de les ju^r d'après l'opinion qu'on s'en fait dans le monde.
— Celui des Loges n'est donc pas comme vous vous l'imaginiez ?
— Loin de Ik, Je cherchais les grilles de fer, les mars de soi^iante pieds de haut , les salles obscures...
.......Coosic
as LI MlDICUr DO ncQ.
— Vous n'avez rien vu de semblable ?
— Ce Bont des pièces bien éclairées, donnant sur des jardins charmants en été. Et moi qui m'attendais à l'entrée solennelle d'nne supérieure terrible comme une béroine d'Anne Radclifflj'ai été accueillie par une aimabledame d'une mise {»%sque recherchée , jugeant le monde avec esprit et peu de sévérité. Elle m'a montré complaiiamment sa maison , un vrai palais pour l'élégance. — Ceci est la salle de réo-éation, m'a-t-etle dit ; ceci la salle de bain : des pièces délicieuses. — Mais oil sont les cachots? ai-je demandé. Ma question i'a fait sourire. — Les voici, a-t-elle ajouté en m'introduisant dans une vaste salle oi!i des élèves touchaient du piano, chacune dans sa cellule. J'ai encore visité la salle de danse. Ainsi au couvent on enseigne la musique et la dause !
— Et pourquoi non ? dit Abel ; et en quoi celj étonnerait- il ? L'humanité a eu des temps d'étrange folie , qu'on se surprend à regretter comme s'ils avaient été de quelque prix pour le bonheur. On rêve le elottrc, où l'on se purifiait par les macérations : la vie est-elle donc si fertile ea voluptés qu'il faille en expier les moUes-
' ses? N'y a-l-il que le jeàne qui soit une douleur, que la solitude derrière des portes de (et
qui Soit une peine , que la prière à des heures prescrites qui coAle à la paresse naturelle du corps? Sans rejeter violenunent la société derrière nous, il est près de nous, autour de nous, sur nos têtes , des supplices tout faits , prêts k tonte heure , et les obstacles qui barrent nos désirs sont des grilles autrement inflexibles que celles d'un monastère. L'homme est si misérable que les souffrancesqu'ilinrente ne vaudront jamais celles qu'il porte en lui depuis sa naissance jusqu'à sa mort.
M"* de Touralbe allait répondre , mais sa réflexioi) fut tout à coup détournée de la conver- $atî<Hi par un recul de la voiture.
— Qu'est-ce donc? demando-t-elleau cocher.
— Rien , mademoiselle , répondit James en s'avançant h la portière ; un homme qui passe snr la route a efirayé les chevaux.
La voilure continua de courir vers Saint- Germain. »
Au moment oiî M"" de Touralbe s'était penchée en dehors pour appeler le cocher , Ahel avait furtivement consulté sa montre. — Six . heures et demie, arait-il murmuré : Bei^eronnette a quitté Fromainville ; elle n'a plus froid, maiotenapt.
A la forme de l'homme qui avait ^rayé les
70 LE HtBECin DD tKQ.
chevaux , ii son pas lorsqu'il avak couru pOur éviter les roues, M"* de Touralbe avait reconnu Cliampeaux , qu'un rayon des deux laotemea avait éctairé h demi dans sa brusque appa-
Pendant un quart d'heure Abel et M*^ de Touralbe demeurèrent dans un silence profond, que M"" de Touralbe rompît la preinière.
— Ah! mon Dieu! dit-elle, j'ai oublié de cueillir pour madame Dalzonne une rose du Bengale' dans le jardin du couvent! Je lui en avais promis une pourtant. De quelle excuse me servirîSi vous étiez aimable, monsieur Ahel...
— Il est tard et nous sommes un peu loin, mademoiselle, pour que vous me'permettieE d'aller en chercher une aux Loges : nous voici it Saint-Germain.
— Je n'ai pas eu cette pensée , monsieur Abel ; ce serait abuser d'une complaisance presque' impossible. Hais j'ai été sur le point de vous demander votre branche de bruyère du Cap ; vous ne paraissez pas beaucoup y tenir.
. — La voilà ! répondit Abel en offrant avec peine la branche de bruyère à M"' de Touralbe.
— Vous serez de moitié dans le mensonge, et je ne serai pas grondée.
CIAPITBB XV. 71
Abel , qui avait eu le courage de se séparer de ce souvenir de Fromainville , en manqua pour deviser avec M"" de Touralbe sur l'incident ; il ne répondit rien.
Avec une grâce infinie, comme dans tous ses mouvements , M"* de Touralbe inclina la jolie branche de bruyère sur ses lèvres , et elle en loua de si près les rameaux déliés, les fleurs pâles et mignonnes, qu'elle semblait autant y poser sa bouche qu'en respirer le faible parfum sauvage. Elle la fixa ensuite entre sa ceinture et sa robe. Dans ce travail attentif elle dévoila sous son châle le dessin athénien de son buste. Tout ce qu'il y avait d'attraction pour le beau dans l'âme délicate d'Abel fut comme surpris de la perfection de ces formes suaves, visibles et voilées, portées, pour aller à l'admiration des sens, par la séduction de la coquetterie.
— Non ! je ne mentirai pas, dit U"" de Touralbe en ramenant son châle sur elle ; j'en serais trop fâchée pour vous. J'avouerai tout simplement à madame Dalzonne que vous m'avez aidé« â réparer mon oubli en me cédant votre branche de bruyère. Ainsi j'aurai à louer votre amabilité sans faire un mensonge , deux choses qui me plaisent.
Le cmrrectif ne rendait pas à Abel sa bruyère
71 u mUkg» dd ricQ,
du Cap ; il n'admettait pas d'aîllears qu'il «àt
fait UD acte de galanterie Tolontaire dans ce
qn'il plaisait h H"* de Touralbe de considérer
ainsi.
Pour se dispenser de répondre , Abel fut heureux du bruit que firent les chevaux en frappant les parés de la chaussée du Pecq.
La grille de la maison était ouverte : la voiture n'eut qu'à tourner pour être dans la cour.
Demère les carreau x de la porte du vestibule M"* Dalionne se montra accourant vers ses ■mis de retour, suivie de Bianea qui portait an flambeau.
....Coosic
Après 1« dtner, qui avait été retardé pour donner & Abel et & M"* de Touralbe le temps d'y assister , M"* DaiioDoe se retira aussitôt dans sa chambre. Une heure après Abe) s'y rendit.
— Je vous trouve pâle ce soir, lui dit Abel en s'asseyant vifi-à-via d'elle auprès du feu.
— Cest que j'ai eu froid toute l'après-midi.
La pièce n'est paâ trèft<K^aude quand on oublie d'entretenir le feu. Il s'est presque éteint tandis que je lisais en vous attendant.
74 LE MÉDBCDl DU ncQ.
— Le temps vous aura para moins long si l'ouvrage que tous lisiez était si intéregsaat.
— Il m'a paru très-long malgré celaÉ
— Cependant , dit Abel , nous n'avons pas dépassé le temps convenu entre nous. Les chemins n'étaient pas fort praticables , et mademoiselle de Tonralbe est restée enfermée plus de deux heures dans le couvent,
— Je ne vous adresse aucun reproche, moQ ami. Allez-vous m'en faire de ce que j'ai désiré votre retour? M'étais-je engagéeàne pas m'eanuyer pendant voire absence?
— Ce que vous dites , madame , suffit pour que je regrette de n'être pas revenu plus tit, et presque de vous avoir obéi en allantaux Loges.
— Pourquoi cela , Abel ? Je tous sais un gré iolinî de votre complaisance. Mon plus grand désir était, tout en hAtant de mes vœux votre retour au Pecq , que vous prissiez quelque plaisir à cette promenade en compagnie d'une charmante personne. Eh bien ! que pensez-vous maintenant dé mademoiselle de Touralbe? ostéite aussi aimable dans la solitude que dans le monde? Confiez-moi votre opinion sans mélange de galanterie. C'est une amie de plus que je veux m'assurer en elle; je ne serais pas fâchée de l'apprécier par vous.
GBAnin XTI. 75
C'était beaucoiipd'honiieurque H"' Dalzonne foUait à Abel en l'élevant à la hauteur d'un observateur si délié. Personne ne mérilait moins an tel él(^e, surtout an moment où il lui était adressé par M" Daizonne , sur te compte de laquelle il - avoua en lui-même s'être trompé quand il avait cru tantôt la voir mal disposée. Au son de sa voix, parfaitement égale, et k son teint , moins pâle depuis quelques minutes , il fut convaincu de l'erreur de sa remarque.
Les joues de M*"' Dalionne étaient presque ani-
L'excellent observateur oubliait que les rayonnements du coke, qui devenait une fournaise à leurs pieds, enluminaient les Joues de M*"' Daizonne de ses reflets pourpres. Il était comme les enfants , qui croiraient volontiers que la neige est rouge parce qu'ils t'ont vue au coucher du soleil sous un certain angle de réfraction.
— Voyons , Abel , dites-moi comment elle a été avec vous.
— D'abord silencieuse et très-pensive.
— J'en étais sûre : c'est l'impression de la solitude sur les organisations maladives. Mais ensuite ?
Ensuite nous avons causé de choses indifférentes.
76 u atDicin bo ncQ.
M*" Daizonne reconnut qu'Abel ne diuit pas la vérité, à certoiiu tirai] lements D«TeuK traces aux coins de sa bouche, petites trahisons hahitnellea que chacun a , et que nul ne soupçonne de toute sa vie souvent.
— Tout a fait indifférentes, Abdî
— Pas précisément; ses projets d'avenir J étaient [égèrement métés ; propos lents, confus, géaés parce que je les encourageais peu ; tristes i cause de l'endroit où nous étions.
— Si elle vous a demandé des conseils, je ne t'en félicite guère : vous observez hieu , mais vous êtes le conseiller le plus stérile que je sache. Permettez-moi d'eu rire, mon cher Abel, ajouta M"" Daizonne en riant, mais ea se penchant vers le feu pour ne pas montrer comment elle riait.
— Hais je n'ai pas dit, répcHidit Ahel , que mademoiselle de Touralbe m'ait demandé un conseil. Avez-voHS conclu cela de mes paroles?
— Je le croyais , mon ami. Elle vous a pourtant confié sa vie , ses projets : pourquoi donc toutes ces révélations? que j'approuve au fond, car vous êtes de boa conseil ^land vous vous en dminez la peine.
— Ceci est une étrange erreur de votre part ou de la mienne, je vous jure. Hademois^e de
CBAPITRK XTT. 77
Touralbe ne m'a pris ni pour son confident ni pour son confesseur. En vërité, me connatt-elle assec pour cela ?
Comme il ment ! pensait M*" Dabonne en ne cessant de ccmsulter les iniâillibles marques du mensonge autour des lèvres d'Abel. Hais que me cache-t-il ? Un secret ! Entre lui et elle déji un secret I Mes pressentiments n'étaient donc pa» foux ? Imprudente !
— Après tout , reprit-etle , je ne sais pourquoi je veux tant avoir l'air de connaître par TOUS ce qu'il me serait si aisé d'apprendre de la bouche de mademoiselle de Tourall^e. Je serais fAchée au contraire , si j'étais curieuse au point de me préoccuper de la conversation que voua avez eue ensemble , d'en savoir le sujet par une autre personne qu'elle. C'est moi qui , dans ce cas , manquerais de confiance , et non pas elle , qui m'a déjà appris , en quittant la table , que la bruyère du Cap dont elle m'a rapporté une si jolie branche lui venait de vous. Tous lui pardonnerez , je l'espère , d'avoir disposé en ma faveur d'un si gracieux cadeau.
— Ma politesse ne pouvait être plus heureusement détournée. J'aurais désiré cependant , toute faible qu'elle est, que vous n'y eussiez point participé de la seconde main.
78 II vtDEcni DD PiCQ.
— Je voua remercie de l'int«ntioa , mon ami , mais je ne devine pas pourquoi cette branche ne serait pas airirëe directement au Pecq ï l'œillet de votre habit.
— Eh quoi t tous ne comprenez pas , reprit Abel , qu'elle a aidé mademoiselle de Touralbe à r^Mrer soo ouUi ?
— Quel oubli î
— Ne TOUS avait-elle pas promis de vous rapporter du couvent des Logea une des belles roses du Bengale qu'on y cultive 7 En route elle s*e$t souvenue de la commission manquée , et moi , pour la consoler , je lui ai cédé , sur sa demande empressée , la branche de bruyère.
— "C'est juste , répondit S™' Daboone pleinement persuadée de n'avoir pas prié M"* de Touralbe de lui rapporter une rose ; c'est vrai , je me le rappelle maintenant. Il faut que je sois indulgente à mon tour pour son peu'de mémoire , puisqu'il était échappé de la mienne que je l'avais chargée de cette commission. Vraiment tout le prix de votre sacrifice me revient , et j'en suis touchée autant que je suis confuse de n'avoir pas deviné plus tAt le mot de cette charmante comédie.
En observateur infaillible , Abel , pour répondre Il la- haute opinion conçue de sa per-
cB&niu xn. 79
spicadté, prit sans doute en bonne part les dernières paroles de N™* Daizonne , dont les mains Gonvulsives, pour donner le change à leur tremblement fiévreux , broyaient , dispersaient sans raison, amoncelaient en pyramides fantastiques les amas de braise du foyer.
— Ainsi , continua H"' Daizonne , ce voyage , comme je vous l'avais prédit , a amélioré votre jugement sur mademoiselle de Touralbe , et vous conviendrez désormais sans condescendance pour moi , son admiratrice , sans recourir it votre générosité irniversclle envers les femmes , qu'elle est d'une perfection absolue,
— En cela mon opinion , affirma Àbel , a été conforme à la vAtre depuis le premier jour où nous l'avons vde ici.
— Qu'elle a une taille comme l'ont peu de femmes.
— H pense encore comme vous.
— Que sea manières , son éducation en font une personne accomplie, acheva M*" Daizonne, buvant jusqu'au fond le poison qu'elle avait extrait elle-même de ses terribles inductions.
— Mais on dirait , répliqua Abel un peu surpris , à la fin, de la roideur de l'apologie , que vous avez une secrète envie de vous assurer de ma conviction, dont vous douterîex à tort.
.......Coosic.
M U MtCBOK »D PBCQ.
— Moi ! Tons vous trompes , Abel ; il ne me reste pas l'ombre du doute sur la sincérité de votre estime pour noe aussi rare personne. Si j'ai apporté tant d'instance à avoir votre avis , c'était dans l'iatérét d'une amitié nouvelle près de se fonder, et un peu, je ne vous cache rien, en vue de complaire à la vanité de mon jugement , fier maintenant d'être en tout conforme au vétre.
— Ah ! mon Dieu I s'écria Abel en saisissant précipitamment avec ses doi^s un tison tombé sur le pied de H*" Dalzonne , votre pied brûle!
— Je ne sentais rien , mon ami , répondit M"" Dalzimne. Et elle enveloppa son pied dans son mouchoir sans manifester la moindre douleur.
Le feu avait consumé une large place du bas et mis h nu la chair.
— Je rais appeler quelqu'un ; vous devez horriblement souffrir.
— Restez , mwi ami ; ce n'est rien. Cela guérira dans la nuit.
— Mais comment n'avez-vous rien éprouvé ?
— Je vous écoutais avec tant d'intérêt !
'— Je suis désespéré alors, reprît Aj>el , de vous avoir Cût attendre si longtemps mon ju-
cBiinTRB xn. 8t
gement sur une personne à laquelle vous teaet à doDDer votre amitié tout entière.
— Non pas tout entière, Abel. Mais pourquoi m'aTeZ'Tous dit que mon pied brdtlait? Oui, je souffre, je souffre beaucoup à présent. Quelle insupportable douleur t Non, encore une fois , ne sonneE pas. Quittez-moi. Adieu , Abel ; ne TOUS chagrinez pas ainsi : vous savez que ce n'est nullement dangereux. Adieu ; demain je a'j penserai plus. Adieu ! Abel.
Sur la prière de M"" Daizonne , Abel se retira dans sa chambre , o& il pensa... k Bei^eroDoette-cinq-heurea .
Jamais le docteur Calreyrac n'avait connu de tristesse semblable à celle dont il fut frappé en rentrant dans sa chambre après aToir entendu les paroles si froides, si correctement répulsives de M" Daizonne. Les heures de sa vie, toute dévouée à la conservation de la vie des autres , n'avaient pas toujours marché au bord ^l'un cercle d'émail et entre dent aiguilles d'or ; il s'était souvent reproché, & la place où il était . astis , accoudé sur la mAme table et â la clarté
84 Ll ■tDICIN DU FECQ.
solitaire de la m^me lampe , plus d'une santé peut-être compromise par sa précipitation, plus d'une mort qu'il n'avait pas su éloigner par les conjurations puissantes de son art. Là il avait expié des erreurs dans de soucieuses insomnies, toutes remplies de recherches à travers les souterrains oh se urs, étroits et mystérieux de la vie. Que de fois, la veille d'une opération décisive , son front blême, rempli du vide prophétique du jeune , s'était heurté et meurtri aux angles de tous les systèmes créés, siècle à siècle, par les laborieux génies de la médecine I que d'impies efforts il avait tentes , dans l'eialtation de ses nuits, pour surprendre aux raains toujours trop hautes du Créateur le secret du mal, qu'il tient dans l'une, et le secret de la guérison, qu'il cachedans l'autre ! combien de fois, dans ses doutes, il avait été sur le point de nier lascieoee, de se maudire comme un criminel envers l'huma-- DÎt^ , de désespoir de ne pouvoir sauver tant de beaiiK enfants frais , séraphiques et roses, assaillis au berceau par ce tigre invisible quiles saisit à la gorge , et qui pour les étouffer leur met son nom dans la bouche , le croup; et tant de jeunes filles dont les transparentes couleurs accusaient le symptAme de ce poison qui (ait qu'elles aiment de boane heure et qu'elles meu-
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cB*rmB xvn. SS
rent aussitit emportées dans les bras de ce rampire , appelé la phtkûù; et tant de douces mères qui, pour premier gage d'afiection, avaient laissé leur vie dans celle de leur enfant! Ce cortège silencieux , v^é , paisible , les pieds nus , avait passé bien s^Kent en bandes silencieuces sous les yeux épouvantés du docteur , qniea avait pleuré en dedans comme Ugolin. Eh bien ! Jamais, à ces heures de désespoir réfléchi, itn'avait enduré de tourments intérieurs aussi acérés que ceux qu'il ressentait maintenant.
C'est que l'homme se trompe en ceci. Il compose , à sa guise , des temps de passion et des années de calme , des époques de croissance et de floraison, et des temps de plénitude et d'arrêt. II va plus loin dans sa répartition méthodique : il assigne k sa puissance de désir des modifications établies arbitrairement sur une échelle d'âge. Au premier âge les jeux, la vie des fleurs et des oiseaux , le bonheur de l'oiseau et de la fleur ; au second l'attraction Vendre , le penchant de l'Ame vers l'Ame, l'amour ; au troi- ■ sième âge, moins pur, moins flexible, le travail, le rang, la solidarité de la peine avec la famille qu'on a ou qu'on se fonde ; au quatrième Age , au dernier, l'ambition sous toutes ses faces, celle de l'épée ou de la plume , mille autres encore. T. ». 8
86 LB KBDEan BD racQ.
Oui, l'homme se trompe ; l'erreur vient à tous* et d'ordinaire i un moment oi^ la nier est un mensonge ajoutéàune douleur. Cette erreur est de supposer que les barrières élevées par nous entre un Age et les autres âges ne sont pas susceptibles d'être franchies d'un bond , ou plutAt arrachées et jetées au loin , et si loin que la plaine, ainsi privée de ses accidents, effraye de son immensité la faiblesse de l'homme. Il croyait qu'à trente ans il était sauvegardé des passions du cœur, anéanties au feu d'un Age plus jeune, et qu'à quarante ans il n'avait plus qu'à cimenter avec leurs cendres l'édifice de son ambition. Autour de cette illusion se groupent sans doute quelques exemples pour la maintenir à l'état de croyance ; mais que de désabusements cruels déposent aussi contre elle , et dont le monde n'est pas instruit ! car, lorsque l'incendie touche à ces monuments si fiers de leur solidité , personne n'accourt pour les défendre et les isoler: Us se dévlireut dans la nuit ^' le feu est au centre ; rien ne transpire, ni flamme ni fumée.
Au bel âge, à l'âge d'or de la vie, on dit son amour au vent , au soleil , à la solitude et à la foule; on n'en est pas plus honteux que de la longue chevelure et du frais visage ; mais, vingt ans plus tard, l'bommeapeur comme d'un ridi-
CaUITBB XVII. B7
cule public, comme d'uD traTestissement déslioDoraat, de l'amour tombé tout à coup au milieu de son exbteace grave et de son ambition hautaine. Mais, plus 11 se fait solennel , et plus la passion tourmente, chiffonne et soulève son manteau depbilosophe.EUe vachercberlecceur là-dessous, et lui dit :Tu es jeune!
Calveyrac n'avait pas payé son tribut aux exigences de la jeunesse avec l'exactitude des autres hommes. Fils d'une famille peu aisée du midi de la France, il n'avait pas eu l'occasion de détourner l'argent consacré à ses études de médecine au profit de la vie de dilapidation où se complaisent les étudiants envoyés de la pro-' rince k Paris ; sa petite pension avait tout juste suffi à son séjour de trois ans dans la capitale. Reçu docteur, l'armée , ce minotaure , le prit, l'assit en selle sur un cheval de bataille, rompant sa fortune à la racine pour lui donner en échange le stoïcisme du soldat. La guerre absorba les plus fécondes années de Catveyrac : pendant dix ans , de dis-huit h vingt-huit , il futun de ceux qui cachèrent les plaies du régime impérial avec de la charpie. Il était à Smolensk, à l'incendie de Moscou , à Waterloo. Ce fut à Waterloo que Napoléon , le voyant sans cheval, hors des rangs, une épée nue à la main , couvert
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8S LE mtOtait DD tECQ.
de aaog , lui cria : — Moniteur, quêl eat voire grade ? — Je n'en ai aucun, sire ; je suis médecin. — En ce ta» je vai» dire ou général de votre divition de âoigner les hleuéê. Ce mot immortel est tout ce que rapporta Calveyrac de dix ans de campagne à travers l'Europe.
Quand il rentraen France, au retour des Bourbons, toutes les avenues se trouvèrent fermées pour lui. Plus habiles, les hommes de sod âge occupaient les premiers emplois dans les hôpitaux , dans les administrations , à la cour. Sans protection , mal vu à cause.de sa fidélité impériale, sans clientèle , il alla frapper à la porte d'une de ces maisons de santé qui bordent les environs de Paris , refuge obscur d'admirables talents. Là il demeura cinq longues années; il jrgoAta les douceurs si communes , mais pour lui si neuves , d'une existence à' peu près satisfaite ; il s'jr acquit même une considération dont on lui conseilla de profiter pour se présenter avec avantage à un établissement d'un ordre plus élevé. Il alla i la maison de santé du Pecq, que n'avait pas encore achetée M"* Daizonne. Ce changement fut le plus favorable accident de sa ¥ie : on l'accueillit bien , on l'accepta. Honorablement indemnisé pour de précieux services dans l'art si exceptionnel , si peu connu de trai-
■anCoO^^lc
cakimi XT1I. 8B
ter les maladies mentales, il put enctve se créer une clientèle en dehors de la maison , soit i Saint -Germain, soit dans le canton. On l'appela bientAt de tous les points de l'arrondissement ; on l'aima pour sa parole encourageante et familière, pour son désinttSressement envers les malades pauvres ; et ils sont si nombreux dans les campagnes ! 11 fut en peu de temps à l'abri du besoin, au milieu d'une bonne renommée ; mais il ne fut pas riche. On ne le devientpas vite en exerçant la médecine sur un théâtre étroit. Ce n'est pas qu'il se fût Jamais plaint, même à ses meilleures confidentes, à M™ Datzonne ou & M"* Pingray, de la médiocrité de sa position : les guerres de l'empire ont taillédes géants pour la mauvaise fortune. Sans son ferme désir de se maner avec M"" Dalzonne , il n'eât mis qu'en dernière ligue la joie de s'éveiller tout à coup riche; mais, ne connaissant le monde moral que par certains principes généraux dont il avait rempli au hasard les cases de sa mémoire où la science avait laissé quelque place, Calveyrac supposait qu'un homme riche est capable d'atteindre à tout but imaginable. L'à-propos de ce raisonnement à peu près juste l'ayant frapp#au moment où son amour pour M"' Dalionne était parvenu cUe» lui au plus haut point d'une ob-
90 LE xtPECin DD reCQ.
session ardente et entretenue par des signes qu'il avait acceptés comme des promesses , par des lenteurs qu'ilavait aimées comme des réflesians, et par des jalousies auxquelles toutes ces choses étaient aiguisées , il s'était attendu, en se prononçant enfin ouvertement, sinon k un succès absolu, du moins à une réponse moins accablante , moins dénuée de tout espoir que celle dont il commentait maintenant une à une les expressions, dans le silence de la nuit.
En promenant ses mains sur chaque objet placé prés de lui, et en ne les reposant sur rien, il redisait la phrase poignante deM^^Dalzonne :
— ■ Cette femme est beaucoup trop jeune pour vous, docteur ; n'y songez pas. B
Il jouait ensuite avec le cercle de sa lampe , dont la clarté , à ce jeu, était souvent près de s'éteindre, et il disait : — Non, n'y tonges pas,
— Il se versait de l'eau dans un verre, et il oubliait de boire pour murmurer : — Celle femme est beaucoup trop jeune pour vou», docteur.
Désolante vérité, contre laquelle le docteur n'avait pas l'énergie de se débattre , trop convaincu d'en mériter l'application ;- — trop jeune!
— Je suis donc trop vieux ! — Cette remarque foudroyante avait surpris Calveyrac , comme se-
CBArmi XTir. 91
rait surpris un homme auquel on dévoilerait pour la première fois de sa vie qu'il est difforme. Son Age ne l'avait jamais occupé; il avait vécu pour le travail de la pensée, pour l'çtude de sa profession , jamais dans l'inintelligible oi^eil d'être un objet d'agrément aux femmes, bornant sa mise à la propreté exacte des honnêtes gens. Qu'importait l'âge? Forcé trop tard de faire un retour sur lui-même aûa de se demander s'il possédait les qualités que M*"' Daizonne érigeait en titres indispensables, il se démontrait au vif combien il était loin de les réunir. Il se traîna devant sa glace ; triste inspection ! son front avait des rides, ses cheveu* étaient rares , et ses yeux roulaient trop de larmes pour qu'il aperçût le feu de leur rare intelligence. De son visage il descendit a l'examen de sa toilette : point de grâce , rien de moelleux ; son buste affectait tout au plus la fierté du régime militaire, Pauire doc- ' tenr! il s'avoua en soupirant son infériorité, il partagea l'opinion de M*"' Daizonne; il confessa sa maturité grave ï haute vois ;. il commanda le feu à l'âge qui le fusillait en face. — Je suis fini, dil-it, elle a raison.
— Oh ! pourquoi ne suis-je plus jeune pour elleqnej'aimetant,quej'aimerai toujours! N'être plus jeune ! moi qui ai tant souffert quand Je
iM,,,-,.nLiC00glc
9S u' iUbchi du pu«.
l'étais, qui n'ai goddu dans ces p&les années, dont je demandais la fin , ni les plaisirs ni les attentions qu'on me refuse durement aujourd'hui parce que je les ai franchies. Si je l'avais connue il y a quinze ans! Hais alors elle n'était qu'une enfant : j'ensse encore été trop vieux pour elle. Toujours trop vieux I Elle n'était pas pour moi I
Quel cbarme pour ma vie de l'avoir i mon bras, d'être son appui , son honneur, de rapporter tout à elle, de lui dire le matin : Encouragez ma main tremblante , ma bonne amie ; aujourd'hui la vie d'un homme sera dans mon habileté; embrassez-moi! et je le sauverai; et de luidireau retour, en mejetant dans ses bras: Mon amie, il est sauvé ! Il ne m'a pas donné de l'or, mais sa mère m'a pris les mains et m'a béni. Tenez, mon amie, partageons. Oh 1 cela soulag;e, fait vivre, l'éloge de la femme qu'on aime , qui pleure de vos pleurs, qui rit de votre joiel
Je suis vieux , c'est vrai, j'ai quarante ans passés ; mais jamais on ne m'a reproché une faute dans ma vie. Je suis vieux, mais je saurais rendre une femme heureuse ; je n'avilirais point son rAIe auprès de moi, elle ne serait point mon esclave; tousmes secrets, tous mes désirs, tout mon cœur pour elle! Oui, j'ai du cœnr! On
CHuiTiB xTn. es
n'est jamais indigne d'une temme avec cela.
Mats c'est luiqu'elle aime, lui I Afael! lui dont la mort le dispute chaque heure ï la vie ! lui plus jeune , lui touchant dans ses souffrances ( Eh bien I j'échangerais ma plus longue certi' tude de vivre pour son existence si fragile et si menacée, pourvu qu'elle m'aimât! Je suis sAr que lorsqu'ils sont seuls elle lui prend les mains , le console , et pose sur son visage triste le doux rayon de ses yeux.
Quell^ horrible pensée il me vient! Ce n'est pas moi qui l'ai appelée ; ce n'est pas moi, c'est la douleurl c'est le désespoir! Moi ne pas le sauver si je le puis ! moi le laisser aller de langueur en langueur jusqu'à la mort parce qu'il est aimé! Oh non ! iuod cœuràelle! ma science, mes soins à lui l J'aurai la force de mon devoir: je rendrai à sa raison sa lueur égarée, je le ferai fort autant que l'art le permettra ; et quand il sera sauvé je lui dirai , & elle : Voilà celui que vousaimei, il vivra ; moi, je pars; adieu!
Je ne suis plus jeune, mais j'ai fait une noble action, me dirai-je loin d'elle, sur les mers qui me conduiront vers mon frère, Ils penseront quelquefois à moi , moi qui rencontrerai peutttre dans une autre contrée des idées, des travaux qui me distrairont. Mon ftère a des en-
file
94 ^ - Li iAdscik du FEcg.
fanU : je les élèverai ; je les aimerai bien I Et je me rappellerai quelquefois Saint-GermaiD , la petite chambre du docteur, ce coin où' j'aurai tant aimé et pleuré ; et j'aurai arec moi ceci, qu'elle m'a brodé de ses mains, ceci, oui, ceci I
Et le docteur posa ses lèvres tremblantes, son visage inondé sur la trame brodée par M*" Dalzonne. — Ne m'aimez pas parce que je ne suis plus jeune; mais vous ne m'empécberet pas de vous aimer !
Le doctenr se tut tout à coup dans ses san • glots : un bruit avait réveillé son attention. Ce bruit était commeeelui d'une pierre qui se brise en tombant. Il alla vers la fenêtre ; il écarta un coin du rideau. Deux heures sonnaient à l'horloge de la maison.
— Le brait est singulier ! dit le docteur. Il ne fait aucun veut ; ce n'est pas le vent qui aura détaché quelque tuile.
A la lueur de la lune, qui portait en plein sur la façade opposée & ses croisées, ilcrut apercevoir comme une ombre derrière la grille de bois élevée le long de la terrasse qui joignait le pavillon de Champeaux et celui de M"* de Tonralbe. Galveyrac regarda mieux : Tondre prit la forme d'un corps en fir6lant pas à pas et de profil l'obstacle de la grille de bois. — Cet
homme est ud volenr, pensa Çalveyrac , et il n'ira guère plus Joîu : je l'attends an passage.
Le docteur avait armé un pistolet. Le passage était une porte cintrée indiquée par le dessin même de la grille afin de permettre , l'été, aux locataires de regarder dans le petit jardin à travers les chèvrefeuilles et les cobea. il fallait que l'homme qu'épiait le docteur passât devant cette arcade découverte pour se rendre au pavillon de M"* de Touralbe, ou qu'il reculât.
Le docteur ouvrit lentement la fenêtre.
L'homme avançait toujours ; il allait se trouver à découvert.
Toujours avec beaucoup de précaution, Çalveyrac agrandit encore un peu plus la distance entre les deux portants, afin de faciliter le passage du pistolet. Ce mouvement fut entendu de l'horome au moment où il paraissait sous le cintre de l'arcade. Il s'arrêta net; rien ne le cachait plus.
— C'est monsieur Champeaux, murmura Çalveyrac, Ovi va-t-il donc 7
Le docteur retira l'arme et continua h suivre des yeux les intentions de Champeaux. Immobile, celui-ci eut l'air de s'expliquer la cause du bruit qui l'avait frappé. Ce bruit ne s'éiant pas
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M LB HtiiBctn BD Picg-
renouvelé, il avan^, dépassa le vide de l'arcade et ireacbit d'un pas plus rapide le chemiD qui le séparait de la porte du pavillon de H"* de Touralbe.
Le docteur vit alors que Champeaui frappa deux petits coups à cette porte, qui s'ouvrit aussitAt. Elle se referma sur Champeaus.
Ils sont d'intelligence , pensa le docteur, ils s'entendent! Champeaux seraitdouc l'amant de mademoiselle de Touralbe?
Quelque réservé en conjectures que fAt le docteur, il ne put pas être d'un autre avis que ses yeux , qui pendant une heure restèrent attachés sur le passE^e aérien où il avait vu le commencement d'une intrigue si loin de sa pensée.
Au bout d'une heure Champeaux repassa; il rentrait chez lui.
Je ne l'aurais jamais cru, se dit le docteur: une jeune r«nme si fière et un tel homme ! Il 'e«t vrai qu'il est jeune, lut, murmura-t-il avec ironie et en refermant la croisée.
Calveyrac passa le reste de la nuit à écrire h M"* Dalionne une lettre où il lui disait qu'il était oblige de quitter la France dans trois mois: son avenir exigeait qu'il allât s'établir à Bornéo, auprès de la famille de son frère.
cumiR xvn. 07
Quand il eut déduit les motifs de sa résolution, il se promit de ne remettre sa lettre à M^Dalzonne que dans quinze jours. Un jeune homme n'aurait pas attendu la fin de la journée MÏTante pour communiquer on tel projet.
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Calreyrac n'était pas seul à sDuffHr pendant cette nuit qui s'ëcoulait entre la double lueur de la lune et de la neige : M*"' Dalionne ne dormait pas non plus ; elle soulevait des blocs de projets, tous bons, tous réalisables au premier abord, impossibles, extravagants une minute après. Elle ne flottait plus , comme dans l'aprèsmidi , d'indécision en indécision en attendant Abel , en songeant à M"° de Touralbe : sa conviction ^tait complète , I
quelque coin qu'elle se mit pour tenter de l'ébranler. Aussi reaonça-t-elle vite aux moyens complaisants, aux lâchetés de l'irrésolution. Elle n'était pas la femme des espérances injustifiables. Elle sonda la réalité et j descendit avec courage, au risque de mourir étouffée au fond. Convaincue que la promenade aux Lt^es, |)rovoquée par elle et rien que par elle , avait été l'occasion d'un commencement d'intimité entre Abel et M"* de Touralbe, elle comprima sa douleur , passa fièrement sur d'inutiles regrets , et, essuyant des larmes importunes , elle évoqua les moyens de réduire le mal à l'effroi d'une menace. Le projet était héroïque , maïs la réussite n'était pas aux ordres de sa volonté , parfois brusquement détournée par le cri du cceur, confident orageux dont il faut se méfier dans le bien comme dans le mal avant de rien entreprendre, sous peine de mort ou de ridicule. M*" Dalzonne eut d'abord l'idée de reprocber h Abel sa légèreté , mot faible qui cache l'origine d'irréparables fautes ; de lui montrer sans aigreur son peu de reconnaissance, la versatilité de ses attachements ; et de paraître en tout cela digne , bonne , peu affectée. Le moyen fut aussitôt rejeté que conçu. Abel avait une réponse prête : N'aurait-ii pas accusé d'inconsé-
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CBiniBX XTUi. lot
quence celle qui avait déployé tant de chaleur pour lui faire commettre la latite reprochée , et reprochée d'ailleurs d'un toa si indulgent? le délit disparaissait aous les formes mêmes du réquisitoire.
Se jetterait-elle au cou d'Abel et le supplierait-elle de ne point lui donner une rirale , de reprendre auprès de M"" de Touralbe son attitude froide et â peine polie? Non ; elle n'ignorait pas combien ces humiliations rapportent peu en dehors de la rougeur dont elles colorent le front , et combien au contraire elles changent souvent l'injnstice en froideur , la pire des injustices , ou en hypocrisie , dernier terme de toutes choses.
Elle pouvait aussi inventer un prétexte , cent prétextes pour forcer M"* de Touralbe à quitter la maison de santé ; mais le plus raisonpable de ces motifs aurait le caractère d'une vet^eance aux yeux de tout le monde , et infailliblement aux yeux de celle qui devait le moins s'en apercevoir, et ne pas emporter avec elle, triomphante dans sa défaite , l'opinion qu'une femme n'avait évité avec elle un parallèle dangereux qu'en la chassant ; acte de puissance sans noblesse. L9 pensée lui répugnait et la rapetissait jusqu't terre , oîi elle ne resta pas.
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Hais j'aurais donc ]>eiir d'elle! se demaadat-elle en se levant à demi sur son lit et ea restant presque à découvert dans son mouveineiit chevaleresque. Peur de quoi? Elle est belle , j'en conviens , d'une figure douce et langoureuse.
M"' DalzoDoe prît à deux mains ses longues tresses de cheveux noirs , plus luisantes qae si elles sortaient de l'eau , et elle les rassembla sur son épaule nue , blanche et dorée comme les ont les brunes la nuit.
Elle reprit : — Elle a de la hardiesse dans la taille; elle touche à peine la terre, tant sou corps lui donne peu de fatigue à porter; c'est une noble et déliée personne , je l'avoue.
En l'avouant N*" Dalzonne enfonçait dans le milieu de l'édredon un pied rose délicieusement modelé, qui avait la rondeur coquette d'un dessin de Watteau.
Je sais encore qu'un jeune homme doit comparer M"* de Touralhe aux créations des poètes, aux types mélancoliques de Byron; je rends justice au caractère élevé de sa beauté. Elle a vingt ans, elle est bienjeunel
Mais ne suis-je plus jeune ? s'écria M"* )>alzonne , ravissante dans la liberté irréfléchie de sa tenue. Sicile est jeune, ne le suis-je pas? Je
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le suis un peu moins peut-être ; mais cesse-t-on sitAtd'étrejeune? n'est-OD plus jeune à vingtsept ou à vingt-huit ans 7
Vais-je sur vingt-sept ou sur viagt-huit? Je sois née en février, nous sommes en décembre : deux mois encore pour avoir vingt-huit ans ou vingt-sept. £atrerai-je en février dans ma vingt- huitième ou dans ma vingt-neuvième année? Vingt-neuf, c'est affreux : c'est si près de trente I Mais non , en février je n'aurai que vingt-sept ans accomptis.
Pour en finir avec son doute M*" Dalionne rejeta de atlé l'édredou et la couverture et s'élaDça, légère comme un faon, hors du lit.
Nus pieds , les cheveux en désordre, elle courut i son secrétaire , l'ouvrit et tira promptement l'un après l'autre tous les tiroirs. Au dernier H y avait une boite de cèdre : c'était celle qu'elle cherchait. Elle sépare le couvercle du fond... Un portrait! — Image peut-être aimée autrefois , ce portrait est une date de huit ans. Il est caché avec dépit, la botte de cèdre est repoussée au fond du tiroir. Ses mains tremblantes saisissent un petit carton : elle s'est enfin souvenue que son billet de première communion y est enfermé. Les billets de première communion sont aussi des dates irrécusables. Elle prend eu
104 Li itniun •n ncQ.
tremblant ce billet , qui s déjà le fade parfum du passé , le d^lie près de son cœur , qui bat ; elle l'ouvre , le parcourt,, . Faiblesse de l'Ame 1 sa respiration s'arrête, tes jambes fléchissait, elle pousse un long gémissement : elle a vingthuit ans; dans deux mois elle entrera dans sa TÎngt-neuTième année ! — Oh ! c'est une cruelle certitude! dit-elle.
Et cependant elle n'avait jamais été plus belle i aucun antre instant de sa vie. La douleur de vieillir , exprimée sur un visage si jeune' de force et porté par un corps dont tous les r^ards des hommes eussent avoué la voluptueuse perfection , cette douleur donnait à M'°" Dalzonne, dans ce quart d'heure de désespoir , la beauté de la tristesse , parure qu'elle mettait pour [a première fois,
La crise fut courte , et ne triompha pas d'elle comme de Calveyrac.
Elle dit d'abord par transition : — Qui m'assure que W^ de Touralbe n'a que vingt ans 7 qui sait, excepté moi, que j'en ai vingt-huit? Et d'ailleurs, si Abel m'a aimée l'an passé quand j'avais un an de moins , pourquoi cesseraït-il de m'aimer cette année parce que j'ai quelques mois de plus , quelques mdis seulement? Est-ce l'Age ici qui doit m'inquiéter ? c'est l'incoDstaiice
■ XTin. 185
d'un esprit malsde , d'un caractère iDqutet , amoureux du changement comme d'un air différent qu'il croirait favorable à ga guérison. Abel a|^t avec moins d'égoîsme, se repnl-elle; mais il va oii son caprice l'entraîne, oii le premier vent le pousse. Je lui ai montré nne belle Oeur incoDoue, il l'a désirée : c'est ma faute. Oh ! oui, c'est ma faut^ I tJne joie du coeur me l'enlève! Et pourquoi une peine du cœur ne me le ramènerBit-elle pas? ouï, une peine nouvelle qui troublerait son attention, couperait son vol, et le ferait tomber dans mes bras. Je connais Abel : i la première contrariété il se replierait sur lut-méme ; et, comme il n'a aucun appui en lui, il reviendrait à moi tout faible, tout contrit, désolé, m'implorant. Alors Je me l'attacherais par les liens si imprudemment dénoués; et il ne m'arrivera plus, une fois que j'aurai repris mon autorité qu'il chérissait tant, de risquer mon bonheur poyr savoir s'il est durable. Que lui dirai<je pour cela ? quel chagrin lui susoiter sans trop retarder sa guérison? de quelle pensée l'affliger 7 une pensée que je puisse vaincre en lui plus tard, dès que je n'en aurai plus besoin?
J'ai un moyen, se dit M'°° Dalzonne en se cadian t sous sa couverture comme un conspirateur
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100 U MfiDBCIH DC nCQ.
antique s'enveloppait de son manteau, ^ai un moyen!
Demain.... Mais non, aujourd'hui même, quand le jour sera venu , j'écrirai à monsieur André, mon avocat, que j'ai résolu de vendre mon établissement. Je le chargerai en conséquence d'anaoacer la vente par des affiches, des insertions dans les journaux. Dès demain Abel saura cette nouvelle par son journal , qu'il lit régulièrement. li sera surpris ; il ne manquera pas de recourir à des explications. Je le» lui donnerai posément, froidement ; je lui dirai qu'assez riche pour vivre sans le souci d'une pesante responsabilité, j'ai pensé à me retirer dans quelque petite ville de la Normandie oiî j'ai des parents. C'est un projet, ajouterai-je, mûri depuis longtemps.
S'il est renversé, si sa figure, si ses paroles annoncent un vif regret, s'il pleure comme autrefois, comme il n'y a que deux jours, là, sur mon coeur, alors je ne partirai pas ; non, Abel, je ne partirai pas I
Pendant quelques minutes les paroles vives, fébriles, résolues de M"' Daizonne se turent. On n'aurait tu qu'une couverture agitée par des ondulations.
Elle acheva son monologue :
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CBAPITKK XTUI. 107
Si, au contraire, it laisse passer mon projet sana essayer d'en empéclier la réalisation, si je n'ai de sa bouche ni objections, ni prières, ni larmes, car je veux des larmes; est-ce que je ne pleure pas, moi? alors... ators... Oui, mon Dieul alors je vendrai cette maison, je la vendrai tout de suite , dtissé-je y perdre , dussé-je la donner pour rien, et je m'en irai, je ne le verrai plus.
Ce projet est bon, mon sort Ta s'éctaircir.
Une seconde fois M™* Daizonne quitta son lit, et elle alla h son secrétaire, où elle écrivit à son avocat pour le charger d'annoncer la mise en vente de la maison de santé du Pecq.
Quand la lettre tut cachetée elle sonna. Il était & peine jour.
La domestique qui couchait dans un cabinet voisin accourut aussitAt, et encore endormie, auprès de M™* Daizonne. Elle pensa que sa maîtresse était indisposée.
— Marie, lui dit M™ DaUonne, dans une heure vous jelterei cette lettre à la poste.
— Madame n'a besoin de rien?
— De rien.
Il est aisé de supposer qu'Abel ne dormait pas plus que M*"' Daizonne et le docteur Calveyrac : la même journée avait apporté des évëoemeDls auxquels chacun des trois personnages de cette histoire avait pris une part di' recle , en s'y associant dans une proportion d'intérêt graduée à sa situation particulière. Calveyrac avait fait de M™'Dalzanne le fantAme de son insomnie; celle-ci, sans soupçonner une seule fois la douleur dont elle était la cause,
.Co
ItO LE MEDECIN DU PECQ,
n'avait eu de la mémoire et des larmes que pour Abe) ; et Abel à son tour avait exclusivement occupé sa nuitàpenser à la Terme de Bergerin.
Son attention revint d'abord pas à pas sur chaque incident de l'après-midi passée à Fromainville. Derrière la brume opale du dennsommeîl il distinguait la maison de ^ergerin, ia neige de la cour, la pièce démeublée, et Bergeronnetle-cinq-beures assise sur la paille. Un silence brun et doré, comme il s'en fait dans les rêves, enveloppait les contours du tableau, qui s'évaporait pour reparaître. L'épjsode de la branche de bruyère coupée et offerte par la fille de Bergerio se reproduisait toujours au regard somnolent d'Abel avec plus de charme, et fuyait avec plus de regret ; charmante fleur, pâle et inodore , comme il en fleurit tant dans les poëmes du Nord sur la tète des jeunes filles qui s'en vont au ciel la veille de- leurs
Bercé de cette douce léthargie, qii'il prolongeait à son gré par la force de son désir, il entrevoyait dans un lointain plus profond, inondée d'une clarté de printemps, la. maison refaite à neuf de Bergerin le braconnier : la façade en était gaie au soleil ; elle encadrait, sous un toit
.......Coosic
de toiles argentées, des volets verts, des portes de chêne ; un rideau orange flottait au vent, hors des croisées, et semblait une joyeuse langue qui disait le contenlemeot intérieur de |a maJMHi. Dans la cour les chiens tachetés étaient revenus ; ils aboyaient aux grasses vaches, aussi revenues ; plus loin la serre chaude et son manteau d« v»re ahriteientdesflAirs, des orangers et de beaux camélias ; et sur la maison les toits fumaient. Aux alentours les vignes Jetaient leurs cepsetles enlaçaient. Partout l'abondance, partout le soleil, partout le bonheur. Et sur la porte de la ferme Bergeronnette-ci nq-heures, ia main arrondie sur les yeux pouréviter l'éclat du jour, r^ardait au delà des murs, derrière les haies, à travers les branches et les feuilles, un homme à cheval qui accourait à Fromaiaville; et cet homme c'était lui, Abel, venant voir si les réparations étaient Gnies et se disant tout bas : — Cestmoi, c'est moi qui ai fait tontcela, c'est moi !
Et, rouvrant à regrettes yeux, Abeis'assurait que le doux rêvé se réaliserait.
La satisfaction si radieuse d' Abel n'était pourtant pas exempte d'inquiétude. Peu gftté par la prospérité , il ressemblait h l'enfant qui Iroflve fMtr hasard une {nèce d'or sur son pas-
119 LE KÉDICin DO FECQ.
sage : c'est trop pour qu'il puisse taire son trésor, en jouir sans en faire l'aveu àsB mère. Tout à coup il se faufile une amertume sous sa jofe ; il ne serait pas loin de la souhaiter moins vire afiu d'avoir le droit de la porter avec plus de liberté. Abel n'avait jamais eu une volonté émancipée. On sait son histoire : son père l'avait tenu prisonnier comme un régent tient un Dauphin; après U tutelle du père, s'était posée sur sa vie la tutelle du mal ; et plus tard H*" Dalzonne l'avait entouré de pîtîé et de soins, deux bras puissants quand ils s'attachent an corps d'une femme intelligente et belle.
Aussi se trouvait-il tout éutnné de descendre dans le monde nouveau de la bienfaisance, qu'il ne connaissait guère jusqu'ici que par l'élan d'un boD naturel ; monde infini, terre précieuse, plus fécande en or pur que l'Amérique. Il y entrait avec (niriosité et simplicité de ceeur ; et déjà, dés les premiers pas sur la rive, des brises vivifiantes, des senteurs neuves, des repos vierges l'attiraient et l'appelaient.
Pour la première fois de sa vie il pressentait un emploi noble, délicat h sa fortune, sourcede tant d'afflictions pour lui. Sans toucher à la part sacrée que sa ^ort léguerait intacte à sou consiu, il avaitde quoi relever beaucoup de misères;
CUPITU IIS. 115
ses mains seraient longtemps â s'allëger, et elles ne s'épuiseraient jamais.
Par la misère soulagée de Bei^rin il allait commencer à répandre des consolations, afin d'obtenir en échange le prix naturel qu'elles rapportent, des consolations. Heureuse nuit! nuit agitée! Bergeronnette était-elle enfin partie de ga caverne glacée7 Pauvre et intéressante enfant I II la voyait encore bleuîe, altérée par le froid. Oh I comme il désirait que le jour vtot pour être sur qu'elle était sous la protection d'une parente , dans un endroit chaud, dans un lit bien doux I Quand on soufire et quand on espère, ^u% les nuits sont lentes à finir ! Comme le bien et le mal se ressemblent en cela!
Demain , pensait-il , j'irai moi-même chez le menuisier auquel j'ai adressé Bergerin : il me dira ce qu'ib ont arrangé ensemble; je presserai le travail. Il faut que tout soit prêt dans six jours; oui, dans six jours je retournerai à la ferme. — Et le rêve diaphane reprenait
Fatigué et content, Abel s'endormit enfin sur son oreiller, qu'il n'avait jamais réchaufie d'un sommeil plus paisible.
Révolution merveilleuse t depuis le commencement de la journée précédente, Abel, distrait
114 II MtBEC» en ncQ.
par sa coiirseavecM''*deTourft]be, poussé hors du cercle de ses inflexibles pensées pacla nécessité où il s'était vu de réfuter le projet bitarre de cette jeuge femme, eng^é dana la responsabilité qu'il avait prise d'arracher à la pauvreté une famille, de sécher les pleurs d'une jeune enfant, il n'avait pas une seule fois songé à ses maux personnels. Son idée fixe était ébranlée ; aux portes delafolie, Abel s'arréuit. C'était un autre homme; il aimait.
....Coosic
L'événement le plus grave de cette même nuit ne s'était passé ni dans la chambre du docteur, ni dans celle de H"' Daizonne, ni dans celle d'Abel : il avait eu lieu au fond de la galerie oii Champeaux avait été aparçu par le docteur entre minuit et trois heures. Sans bruit, presque sans lumièrei à voix éteinte, il s'était échangé dans l'appartement de M"* de Touralbe des paroles d'une étrange portée, et pleines d'un accord à servir d'exemple aux sociétés secrètes. Chaque
1IB Ll liDECin DD PECQ.
pensée avait élé nettement réduite h l'ulilitë de son application, chaque objection préme arec une égale prudence, et enfin le résultat de cette alliance de lumières et de calculs avait été démontré infiaillible autant à l'un qu'à l'autre des deux intéressés.
Avant la fin de la nuit qui les avait si étroitement liés à la destinée du même projet, Champeaux, furtivement comme ilétait venu, quittait M"°de Touralbe avec !a cenviction qu'il nes'était pas trompé en allant drmt k elle, et H"* de Touralbe, de son cdté, se félicitait d'avoir si bien choisi en s'adressant à Champeaux.
Le poignard avait trouvé ta gaine.
Jamais Bergerina'avait compté tant d'or dans lecreux.de la main. Quarante napoléons! huit cents francs , lumineux comme le soleil ! C'était ce qu'Abel lui avait laissé en quittant Fromainville. Certainem^it M"° Dalzonne, dans sa nuit tourmentée, n'avait pas suppute son âge avec plus de palpitations au coeur que Bergerin en faisant glisser un à un dans le gousset les quarante napoléons dont il était possesseur et maître. Ses doigts se magnétisaient à ce contact, qu'aucune épitbète ne caractérise avec justesse
118 IR atDECIII DIT PECQ.
quand il est éprouvé par un déshérité de la for' tune. Au premier ébraQlement de la joie , la sensation appartint à l'ordre parement métaphysique chez Bergwin ; l'or, trop près de l'optique grossissante du désir , ne lui représenta rien de limité, rieu de précis. Il toucha à tout, il eut tout, la terre et ses mines, les eaux et leurs perles, la boule du monde dans sa poche. Pour la porter plus à l'aise sans doute, il se leva et sortit; il marcha au hasard danslacampagae. Au fait, l'air luîmanquait. Parvenu à un endroit isolé, il aligna au pied d'nn arbra les quarante pièces de vingt francs pour juger de l'effet, et il s'avoua que J'effet en était admirable sous le double rapport du nombre et de la régularité. Après avoir essuyé son or pièce à pièce , l'avoir remis dans l'une et l'autre poche , et posé ses mains sur chacun des deux petits tas de peur de les voir s'envoler, îl.repritsa promenade eathoHsiaste dans la neige, poussant devanf lui, ne sentant ni le vent ni le froid, de plus en plus Apre cependant. Il fut arrêté par la Seine qui ne pouvait être un sérieux obstacle pour dd homme porteur de quarante pièces de vingt francs. Il appela le passeur. Celui-ci vint le chercher et le descendit à l'antre rive, i quelques pas du village de La Frette.
— Je te payerai au retour, lui dit Bergerin en sautant à terre.
— Au retour t au retour ! grt^a le passeur; cela s'oublie. J'aimerai» mieux être payé tout de suite.
— Mais, brave homme, je n'ai pas de menue monnaie, dit Bei|[eriD en arrondissantles épaules et en jouant déji le riche.
— Pas de monnaie ! Et qu'as-tu donc? des lii^olsde diamant dans la poche?
— Je n'ai que de l'or. Vois !
Une main luisît sous le regard du passeur.
— C'est vrai, ma foi! s'écria le passeur, êhloui comme s'il eût reçu en plein un coup de soleil sur le néi. Tu as donc fait des b^ritages?
— Pas précisément. Hais , si le cœur t'en dit, accompagne-moi jusqu'à la Pierre rouge , et tu te rafraîchiras.
Le passeur jeta les deux avvons sur le sable et suivit avec respect Bergerin , qui se prit à causer dn temps du ton d'un propriétaire foncierinqnietpourses vignes. La saison était rude: le vin monterait. Le prix des tonneaux allait baisser : mauvais débarras 1
Arrivés ï La Frette et attablés â la Pierre roug», Bei^erin demanda du màcon vieux, et; rustique suppléant du Champagne. La première
130 LB MiDEc» DU rEcq.
bouteille mouilla à peine leur palais ; une seconde lui succëdïi, elles proposse dé tendirent.
La troisième bouteille fut accompagnée du cortège luxueux de deux chandelles. La scène s'anima. Adossé au poélc, euTironnéde bouteilles, deux cbandelles dans les yeux , Bei^erïn oublia la nuit, la difficulté de rentrer chez lui , et sa fille qui l'atlendaît pour quitter Fromainville; il ne se souvint que d'une chose, c'est qu'il avait quarante pièces de vingt francs sur lui. Depuis quelques heures seulement qu'il les possédait, il avait déjï rencontré un flatteur, un parasite, un véritable ami.
Cet ami, qui n'avait pas voulu lui faire crédit de deux bous , confessait , en choquant le verre de Bergerin, qu'un homme comme lui, Bergerin , n'était pas né pour n'être qu'un paysan. Dans toutes les occcasions et partout, à la face même du maire de La Frette, il avait soutenu que Bei^rin était un fier homme ; il n'y avait pas à dire non, mon bon monsieur, une forte tâte, un homme franc comme l'osier et le vin d'Auvergne. — Oui! je l'ai dit , coninie j'engloutis ce Terre de vin ; qu'il me soit de l'eau si je meus I
— Tu es un ami, repondait Bergerin en frappant à chaque instant la table pour qu'on servit du vin ; (u es un ami t
Sea yeux se rapetissaient , s'arroadissaient ea vers luisants ; ses joues rougissaient et son nez devenait violet. Une demi-heure après que le passeur eut cité le nom du maire de La Frette à propos de l'estime oij il tenait, lui, envers et contre tous, son ami Bergerin, Bergerin s'écria:
— Le maire de La Frelte est un gredin , un scélérat, un carliste. Sais-tu ce qu'il m'a fait ? Il m'a condamné à payer dix francs pour avoir bracoané un mauvais perdreau de rîen, un perdreau qui aurait été tué par Charles X sans la révolution. Rendez des services au pays : voilà ce qui vous en revient I C'est un scélérat, ton maire de La Frette ! ne m'en fais pas l'éloge si tu es mon ami. Es-tu mon ami , oui ou non?
Puisque tu es mon ami, va lui demander de ma part — moi je t'attendrai i table — puisqu'il en coûte dix francs pour tuer un perdreau et quinze pourtuer un lièvre, combien il en coûte pour tuer un garde champêtre. Va donct si tu es mou ami. Es-tu mon ami, oui ou non 7 je ne connais que ça.
Quoique le passeur fAt monté à un'degré d'ivresse fort satisfaisant, il hésitait à aller s'assurer auprès du maire de La Frette du prix qu'il en coûtait pour tuer un garde champêtre.
L'indécision fâcha Bergerin.
133 LK MtDKCM mv nCQ.
— Non, tu n'es pas un ami, cria-t-il à fendre lea vitres du cabaret de la Pierre rouge, non, tu n'es pas un ami I Eh bien 1 moi je veux savoir combien il m'en coàtera pour tuer un garde champêtre. S'il faut dix louis d'or je les donnerai. Vîngtlouis, quarante louis, oa n'est pas en peine de se les procurer. Puisque personne ne repond , je ferai moi-même la commission ; Je parlerai à ton maire , à votre maire , vous tous qui me regardez là , et il conaaitra Bergerin !
Obéissante la logique forcenée des ivrognes, Bergerin se leva et s'avança vers la porte du cabaret. Mais sa tête de plomb tourna, les jambes lui faillirent aux jointures, et il coula i à terre comme une outre ; il y resta. Après avoir bégayé quelques phrases où l'on distinguait les mots lièvre», maire, carlitte, garde champêlte, quarattle Itmiad'or, Bergerin poussa un grogoementcaverneux ets'endormit.
....Coosic
La nuit se fit ; et B«rgeronDette , ne voyant pas revenir son père , sentît la tristesse s'amasser au fond de son âme inquiète. Lassée de regarder du haut de la terrasse s'il ne sortirait pas de la forêt, où il était allé peut-être chercher quelques fagots de bois mort , elle rentra de nouveau , les cils émaillèg de givre , et elle s'assit, pensive et transie de froid, sur la paille étendue à terre ; ses petites larmes coulèrent. Déji une sérieuse enfant par le malheur , elle se
194 LI MËDICin DU ncQ.
souvint de celle qui t'aimait tant , qui la prenait - sur les genoux et lui réchauffait les mains quand le vent du nord soufflait à travers les fentes de la porte ; toutes les douceurs du foyer , rempli de la présence maternelle, lui vinrent à l'esprit, et elle vit comme autrefois sa mère lui versant à la veillée du lait tiède dans une tasse bleue , et lui coupant du bon pain de seigle pour la savoureuse collation du soir. C'est elle aussi qui prenait Bergeronnette-ci nq-heures tout endormie dans ses bras , et qui la montait ï la chambre , oi^ elle la déposait dans un berceau caché sous d'épais rideaux d'une grosse toile jaune, derrière lesquels l'enfant entrevoyait la lampe . de la nuit ou les premiers rayons du soleil. Son passé d'insouciance et de chaud sommeil rendait plus désolant, plus lugubre, pourBergeronnette, dans cette évocation involontaire , le tableau de ruine étalé autour d'elle. Et Bergerîa n'arrivait pas!
La nuit s'épaississait ; la neige pleuvait sans rel&che sur le plateau de la terrasse , dans la forêt, sur le toit delà ferme. Que devenir? Bergeronnette se leva encore , se mit sur le pas de la porte et appela tant qu'elle put : Mon père ! mon père! — L'air ne rendit pas même l'écho.
On ne distinguait rien à dis pas ; c'était comme
une mer ténébreuse tombant perpendiculairement de quelque écluse supérieure, et par couches si près les unes des autres et si rapides que la respiration était difficile. A terre de la glace, au ciel l'obscurité , entre la terre et le ciel des tourbillons de neige.
Désespérée dans sa solitude toujours plus affreuse d'heure en heure. Bergeronnette se sentit inspirée d'une résolution dont elle n'eut pas le temps de mesurer la gravité. Elle tomba à genoux , pria sa mère de ne pas l'abandonner , et quitta la ferme en courant. Les chemins du bois lui étaient trop connus pour qu'elle s'égarât dans la courte distance qu'elle avait à parcourir pour arriver aux bords de la rivière. En un quart d'heure de marche elle y fut rendue ; elle démarra d'un pieu enfoncé dansja vase la corde d'un de ces petits bateaux dont se serrent les riverains pour prendre du sable à bfttir ; elle poussa le bateau en dérive. Le courant étant peu fort , elle le coupa sans peine en quelques coups d'aviron : elle toucha bientôt aux bords opposés.
Elle marcha dans la campagne jusqu'à ce qu'elle trouvât , près d'un hameau éteint , insaisissable comme un dessin estompé , affaissé sous des tas de chaume , et à peu de distance
"jIc
136 LE MlDICra lu FICQ.
d'uDe petite église dont la girouette rouIUée criait au vent, une maison basse, carrée, ayant quatre voleta pour trois croisées. Bergeronnette fît un dernier effort , elle frappa h la porte de cette maison. Dix heures sonnaient au dochn' de la petite église. Le bruit des heures ayant empécbé les coups de marteau de Bergeronnette d'être entendus , eUe frappa une seconde (ois.
— Qui est là ? qui est là? demanda une voii du dedans.
Tout émue , Bergeronnette-cinq-heure» répondit :
•^ C'est moi, monsieur le curé; c'est moi.
Bergeronnette.
La porte du presbytère s'onrrit.
L'sbbé Vincejit fut fort surpris de cette visite & une heure si avancée. Il se proposait d'en demander la cause dés que Bei^eronnett« , déjï assise dans un fauteuil qu'occupaient auparavant des in-foJios , aurait été calme, moins essoufflée, mmns gênée dans sa timidité. L'abbé Vincent comprit qu'une curiosité trop hàtîve serait un manipie de prudence ; ii avait deviné , & l'exaltation de la fille de Bei^erin , une douleur morale aigrie par des privations prolongées. La charité a l'œil de l'aigle.
CHAMTBE XXII. ISr
— Ha fille , lui dit-il , pour te rëchaufler tu souperas avec moi. Je soupe un peu tard , mais c'est que j'ai été entraîné par mon travail.
— Merci , monsieur le euré ; je n'ai pas faim.
— Sois tranquille ; je n'ai pas des poulets à t'ofirir; nous mangerons une croate de pâté et quelques noix, et là'-dessus nous boirons un bon verre de cidre. Aimes-tu le cidre?
— Monsieur le curé, je voulais tous dire...
— Je ne te demande pas ce que tu as à me dire. Aimes-tu le cidre?
— Comme il tous plaira. Hais si vous saviez...
— Aide-moi à débarrasser la table de ces paperasses. C'est ma plus belle ; tu t'en contenteras. H. l'évéque , l'autre jour , y a dë-
Aidé de Bergeronnette , l'abbé Vincent porta sur un fauteuil et deux chaises déjà encombrées les livres et tes cartes entassés sur la table, il enleva avec soin un grand in-folio sur lequel il avait posé sa visière lorsqu'il avait ouvert à Ber--geronnette. C'était une collection enluminée des plus curieux insectes des quatre parties du monde , avec texte sur vélin par nos meilleurs naturalistes. A force d'économie l'&bbé Vincent
lâB LE HtDECIH BD >ECq. ■
s'était acheté ce merveilleux livre , délices de ses veillées d'hiver au fond de son presbytère et au coin de son petit feu de tourbes.
Le couvert ne fut pas long h mettre.
— Assieds-toi maintenaut et tends-moi ton assiette , dit l'abbé Vincent à Bergeronnette.
— J'avais à vous dire...
— Goilte à ce veau.
Quand Bei^eronnette eut enfin pris quelque nourriture et rappelé à ses joues pAles , par un verre de cidre écumeux , ses couleurs virginales, l'abbé Vincent lui demanda :
— Comment se porte ton père?
Ce mot était le commencement du récit de Bergeronnette , qui se soulagea en le laissant tomber avec ses larmes et ses soupirs.
— C'est mal ! murmurait l'abbé en écoutant Bei^roDnette , c'est mal ! Tu as prudemment fait de quitter Fromainville. Nous arrangerons cela demain ; ne pleure plus. Tu vois que (a Providence ne t'a pas abandonnée : elle t'a inspiré l'idée de venir chez moi. Excellente préparation li ta communion. Dieu aime ceux qui souffivnt et qui rapportent à lui leurs soufirances.
— Que vous êtes bon , monsieur l'abbé, de m'a voir donné l'hospitalité.
.......Coosic
cBAriTBK XXII. 139
— Est-ce que je pouvais te la refuser, mon eDfaot?
— Il n'y avait guère qu'à vous , monsieur le curé., que je pouvais m'adresser pour passer la nuit : ma tante Hubert est à Sartrotiville ; c'est bien loin.
— Ah ! oui , pour passer la nuit , répéta en asseyant son menton dans sa main l'abbé Vincent , surpris , comme s'il n'avait pas dâ s'y attendre, de la remarque de Bergeronnette. Ah! oui , comme tu dis , pour passer la nuit.
Et sans affectation il regarda Bergeronnettecinq-heures , qui lui parut être passée en peu de jours de l'enfance à l'adolescence la moins douteuse par l'efiet si prompt du malheur sur les organisations intelligentes. La (leur du pommier s'était notice en fruit en quelques heures , comme îi arrive aux arbres en avril. L'abbc Vincent aurait désiré n'avoir pas fait l'observation chez lui.
— Vous me regardez beaucoup , monsieur le cure , dit naïvement Bergeronnette ; vous me trouvez changée , n'est-ce pas?
— Je remarque qu'il est grand temps que tu fasses ta première communion. Tu n'es plus une enfant; tu auras quinze ans dans huit jours. Dieu pardonne ton père , mais il a at-
lao LB mtmcM m nim.
tendu bien loQgtemps. Voilà pourquoi je le regardais.
— Je peniais , moi , monsieur le curé , que TOUS cherchiez en me regardant où Tousmeferiex coucher cette DÙît. Ne cherchez pas. Voilà mou lit : je resterai où je suis , dans ce fauteuil , si vous le permettez.
— Je ne veux pas mentir , Bei^eronnelte ; oui , je me proposais de te dire que tu avais choisi un mauvais jour pour me demander la nuitée,
— Est-ce que je ne puis pas coucher ici .
monsieur le curé? faut-il que je m'en aille?
voua est-il désagréable que je reste?
— Non ! non ! mais j'ai à Sartrouville , précisément où est ta tante Hubert , uo contre , monsieur Tabbé Jaumier, qui se trouve en ce moment ai indisposé qu'il craindrait de ne pouvoir porter les sacrements à une dame de ses voisines si elle le faisait appeler cette nuit ; et elle est fort en danger de mourir. Ce soir monsieur l'abbé Jaumier m'a envoyé son domestique pour me marquer son embarras ; j'ai fait répondre que j'irai à Sartrouville cette nuit même, vers onze heures. Tu comprends, mon enfant , le regret que j'ai de te laisser seule ici , mais le regret plus grand que j'éprouverais à manquer
CHAPITBB XXÙ. .131
de parole à un confrère , & le désobliger. Je le quitte donc. Tu n'as pas peur des revenants, j'espère? Ce fauteuil est dur: je voudrais l'offrir un jnatelas, mais je n'en ai pas encore. Je ne sub pas trop installé ici ; en deux ans on ne se meuble pas; mais tire la paillasse, prends les coussinsdes trois fauteuils, et dresse-toi à terre un Ht de princesse. Ma couverture est chaude; d'ailleurs Uens le feu allumé, et dors bien.
Ainsi jeté dis adieu, ma fille. Dema in jf viendrai le souhaiter le bonjour,
— Mais , monsieur le curé , il neige à Rots.
— Est-ce qu'on craint cela à mon âge? Tu me crois donc très-vieux?
— Je ne vous crois pas vieux , mais je vous crois de chair comme tout le monde. Je sais ce que j'ai enduré en venant.
— Ne t'inquiète pas de moi ; en une heure et demie je serai rendu à Sartrouville.
— Mais il y a des loups.
— Est-ce qu'ils t'ont mangée ?
— Couvrez-vous bien au moins. Je ne vois pas votre manteau.
— 11 est là-has; je le décrocherai en passant. Bonne nuit, mon enfant; ferme sur toi à deux tours la porte de la chambre.
— Oili, monsieur le curé. Bonne route!
139 LK ■traCIH DD FEC«.
— Merci !
La porte de la chambre s'ouvrit; et B«^ ronnette-ctnq-heares la verrouilla sur elle quand Tabbé Vincent fut parti.
Pour une raison que le saint qui partageason manteau eût reconnue suffisante , l'abbé VId' cent ne prit pas le sien en partant du presbytère pour aller à SartrouviJIe.
Il souffrit beaucoup en chemin. Il gela tout â coup sur la neige ; le froid fut un instant si dur qu'un sommeil léthargique l'eAt tué s'il n'en avait pas combattu les effets par une accélération violente dans sa marche.
Il était deux heures lorsqu'il arrjva à SartrouviUe.
Une porte de ferme s'ouvrit sous ses doigts glacés , et il parvint à une petite habitation perdue au milieu des champs.
Les gens de la hutte ne le connaissaient pas,
— Qui étes-vous? que voulez-vous? lui dirent-ils.
— Voilà la clef de mon presbytère, répondit l'abbé Vincent à la femme qui l'interrogeait d'un ton de défiance.
Le mari de cette femme et cette femme le crurent fou.
.......Coosic
— N'étes-Touspas madame Hubert, demandat-il , la tante de Bergeronnette?
— Oui , repondit-elle , c'est moi.
— Eh bien , votre nièce m'a demandé à passer la nuit chez moi ; on ne sait où est son père. Je l'ai reçue , mais je ne pouvais demeurer sous le même toit qu'elle toute une nuit : je suis prêtre. Rendez-moi le service que je lai ai rendu : — l'hospitalité pour une nuit , s'il vous platt.
...Coosic
C'était hait jours après ces divers érénemeDts d'une mèine nuit. Vers dix heures du matin Jameft entra dans la chamhre d'Abel et plaça sur la table de nuit une lettre que le facteur venait d'apporter. Etle était marquée au timbre de la frontière. De peur d'éveiller son maître , James se retira sur la pointe des pieds et ne ferma pas la porte de la chambre; précaution fort inutile , car il était à peine redescendu que la cloche de la maison annonça le déjeuner
13(1 u MtDECiN DD nco-
d'une façon ik ne permettre à aucun pensionnaire de prolonger son sommeil.
Eu s'éveillant Abel aperçut sur la table de nuit la lettre que James y avait laissée. Un des timbres, le principal, portait entre deux lignes rouge, le nom de la ville de Pamiers , oi!i il n'avait plus de relations; la suscription était d'une main qui ne lui était pas connue. Il n'éprouva donc pas de curiosité vive à décacheter cette lettre , qu'il supposait ne renfermer aucune nouvelle fort intéressante pour lui. Pendant quelques minutes il la tint entre ses doigts aussi indifféremment qu'un prospectus glissé sous la bande d'un journal j il la remit ensuite où il l'avait trouvée. Il se leva , fit sa toilette avec la lenteur habituelle «ju'il y apportait.. U se disposait à descendre au salon pour déjeuner quand la lettre de Pamiers tomba encore sous son regard. Afin de n'avoir plus à y penser il la prit , la décacheta , et s'as3it dans un fauteuil placé tout près de la porte.
Dii minutes après l'avoir dépliée et mise sous ses yeux il la lisait encore aussi attentivement; et , fixité étrange, son invariable regard était attaché à la même page , i la preDÛère , qu'il ne tournait pas.
Pendant les dis minutes 4{ui suivirent il ne
.......Coosic
CHAfITHB XXIII. 137
changea pas d'attitode: même immobilité de statue dans l'avancemeat du cuu , dans les bras , dans les mains qui tenaient la lettre , dans les yeux qui la lisaient.
Une beure s'écoula et Abel était à la même place , conservant la direction perçante de son jet visuel et sa pose d'airain. L'expression de douleur née de la lecture , qu'il prolongeait au delà de» bornes de la méditation la plus obstinée , s'était figée à son vis^e , où ne paraissait aucune autre altération physique ; il n'était ni blafard comme les Dgurations de cire, ni détendu comme les cadavres. Quel sentiment , froissé par cette lecture , pétrifiait ainsi la vie diez Abéi? à quelle case du cerveau appartenait cette sensation extatique?
Inquiète de ne pas l'avoir vu au salon pendant le déjeuner, M"' Dalzonne monta à la cbambre d'Abel , dont la porte avait été laissée ouverte par James.
Après avoir dit: Voilà une heure et plus qu'on vous attend ! Que faites-vous donc là?
qu'avez-vous ? M"' Dalionne , surprise du silence d'Abel , s'approcha de lui et le toucha au bras. Ce bras résista comme s'il eût été de fer. Elle enleva la lettre aux doigts qui la retenaient, et les doigts dnneurèrent crispés,
188 LI UDECn DC MCQ.
ils gardèrent leur pli. Tout efirafée , elle te peacha sur le vUage d'Abel , et ce visage ae s'émut pas plus qu'un masque de bronEe.
— Ahl moD Dieul qu'est-ce donc? Abell Abel t 11 ne répond pas \ il ne m'entend pas I il est mort I C'est impossible I Mais , Abel , regardez-moi ■ Vous me Toyez 1 vous m'entendes ! Ses yeux soDt ouverts, sa bouche respire, son pouls bat. Mon ami, Abel [ parlez- moi I
Elle passe ses doigts dans les cheveux d'Abel : le &ont garde sa pwp^idîcularité de marbre ; eUe essaye de le soulever, mais il retombe de tout son poids dans le fauteuil, les bras anguleusement ployés, les do^;tS recourbés, les jambes en croix , le corps incliné, td qu'il était d'abord.
Epouvantée , M** Daizonne courut au salon , et en remonta aussitAt avec Calveyrac, à qui il lui fut impossible d'expliquer la cause de son exaspération, presque aussi eflrayante que le phénomAne qui l'avait produite.
— Voyez , dit-elle à Calveyrao en présence d'Abel, voyez! Est-il mort?
— Non , madame, répondit Calveyrac, qui se trouvait en face de la fatale réalisation d'une crainte exprimée par lui la nuit où il avait donné ses soins i Abel au pavillon de la Muette.
Gurini xuii. t$g
— Avez-voiu déjà vu, docteur, de semblable phénomène ?
— Jamaif ; il est fort rare. Oui, c'est Ih ce que je redoutais et que j'avais prévu. Pauvre amil
— Mais qu'est-ce donc, docteur?
En interrogeant Calveyrac M*" Dalzonne ne chercbait pas à contenir la douleur dont elle était saisie ; elle n'essayait pas même de la diminuer devant celui qui ne demandait plus de preuve pour avoir la certitude d'un amour qui n'était pas pour lui,
— C'est le plus haut degré du mal dans les névralgies, c'est la catalepsie. L'art se déclare vaincu devant ce grand mystère.
Portant son regard effrayé tantfrt sur Calveyrac ettantAt sur Abel, M"* Dalzonne multipliait ses questions et se perdait dans leur nombre sans même attendre de réponse.
— Nous voit-il en ce moment?
— Je ne sais, madame.
— Nous entend-il?
— Je ne crois pas.
— Si nous lui faisions respirer de l'étber...
— Vous lui brâleriei les lèvres avec du feu qu'il ne remuerait pas plus que s'il était mort depuis un siècle.
140 u ntBican dc raci;.
— Et dites-moi , docteur, quand sortira-t-il de cet épouvantable étal7
— Il ne peut en sortir que dans quanntc jours.
Un soupir dëchirant souleva la poitiîne de H"' Daizonne, qui n'était pas plus triste à voir que Calveyrac.
— Il resterait là quarante jours ! Mais c'est la morti Docteur, interrogez votrescieoce, cherchez dans vos livres s'il n'y a pas d'exemi^e qu'une semblable maladie ait été guérie par des moyens connus, possibles. On ne sait jamais tout.
— Les livres n'indiquent aucun remède ; inutile d'y recourir.
— Si vous le saigniez 7
— Son sang coulerait à peine, et la vie ne reprendrait pas davantage son cours.
— Pardon, docteur, si je mets en doute votre profond savoir; mais, dans une occasion si exceptionnelle, si vous consultiez un de vos coafrères, le docteur Hourdon par exemple?
— De tout mon cœur, madame,
— Vous permettez que je l'appelle?
— Je le désire même.
M*"' Dalzonne sonna; un domestique vint. H parcourut la maison : Hourdon fut aussitôt là'
Après avoir regardé Abel aussi froidemeat qu'il eût examiné le cadavre d'un inconnu, il dit :
— C'est le second cas que je rencontre dans ma vie. Le premier, à la vérité, ne valait pas celui-ci. Il y a bien trente ans, oui.
M*" Dalzonne se mourait d'impatience.
— C'était une jeune fille. En apprenant que fton fiance , appelé au service militaire , avait tiré un mauvais numéro , elle tomba sur-lechamp en catalepsie. Je fus mandé le troisième jour.
— Et que fttes-Tous? demanda précipitamment M™ DaUonne.
— Rien.
— Et la jeune fille mourut-elte?
— Son fiancé, reprit paisiblement Bourdon , demeurait à trois lieues pins loin ; ne sachant pa» l'état dans lequel elle était, il vint à la ville et l'appela de la rue, selon son habitude, par un violent coup de sifflet. A ce bruit la jeune fille, depuis trois jours en catalepsie, s'éveilla ; elle était sauvée. Si vous saviez h votre malade un penchant caractéristique pour quelque chose, je ne sais quoi , pour quelqu'un, essayei du même moyen ; je n'ai pas d'autre conseil à vous donner.
Hourdon s'en alla.
143 Li uttuxs BD ncQ.
Quand i] fut sorti H<" Daizonne et CalTeyrac se regardëreut.
— J'ignore, dit Calvefrac le premier, le penchant secret ou le goât d'Abel qu'il conviendrait d'évoquer autour do lui afin de vmr si la surprise l'arracberait d'autorité à saléthai^; j'ignore la parole familière à son oreille et l'accent aimé de sen coeur propre à opérer ce mi* racle dont le hasard rendit témoin une fois monsieur Bourdon. Je ne suis qu'un homme , je ne suis que l'ami d'Abel : de lui à moi il n'f a de lien que les rapports graves de l'amitié.
Abel aime beaucoup la musique, n'est-ce pas?
— Beaucoup, docteur j mais après?
— L'inslmmmt qu'il préfère est , je crns , b harpe?
— Ouil ensuite?
—Priez mademoiselle de Touralbe de descendre id avec sa harpe et d'en jouer près d'Abel.
Le conseil s'associait si bien aux vœux de H"" Daizonne, impatiente de faire Vessat immédiat de la thème du docteur Bourdon, et il èUtt cependant si près de ressembler à un piège tendu i sa jalousie par un homme intéressé à lui tme mettre à nu son Ame, qu'elle examina le docteur avec une reconnaissance dominée par l'ap préhension.
CH&nm JXBi. 143
— Je ne m'y oppose pas, répondit-elle, quand elle aurait dû ne pas répondre mais courir & la chambre de M"* de Touralbe.
— Désirez-vous, madame, que j'aille l'appeler moi-même?
— Oui , docteur.
— Ah I dît-elle dès que Calveyrac ne fat plus dans l'appartement, cette femme va le ranimnpent-ètre de sa vois, de son chant, de son souffle; et je ne douterai plus alors, moi, de l'amour qu'il a pour elle, amour si fort, si impérieux qu'il l'aura arraché k la mort! Et moi je ne le pourrai pas! Abel 1 si tu m'aimes, Abel, si tu ne veux pas^que je meureà mon tour, que je prenne ta place , Abel ! ne reviens qu'à ma voix , que sous ma main qui est dans ta main E Abel ! Abel t
Elle tomba aux genoux d'Abel , épuisant la langue des supplications les plusardentes, ayant recours à tout ce que savait son cceur de tendre et de connu d'Abel pour être celle qui le rendrait à la vie, pour être la voix qui ressuscite, . la harpe d'or qui rappelle les morts du sépulcre.
Le cadavre vivant resta immobile comme la pâle reine Inès tirée du tombeau pour se vcht couronner.
— Puisque ce n'est pas moi qui suis destinée â produire ce miracle, dit-elle en se relevant,
144 LE ■tncin bd fecq.
ce ne sera pas elle non plus; je ne veux pas de cela ! C'est bien asseï de n'être pas aimée sans être obligée de supporter l'affront d'entendre dire à une autre que c'est elle qu'on aime , et qu'on revient exprès de la tombe pour le l«î dire. Nous ne serons pas que nous deux ici, elle la préférée, si elle doit l'être, moi, la rivale humiliée par ce témoignage , par twe certitude comme il n'en exista peut-être jamais : la voix maternelle de madiame Pingray a aussi une large place dans les plus chères impressions, d'Abel; elle est pour lui une mère. Je cours la chercher. Nous serons toutes trois ici; et, sur ces trois femmes, nulle ne pourra dire plus tard, s'il ressuscite : C'est moi qui l'ai sauvé. Mais avant tout qu'il soit sauvé, grand Dieu! par elle par moi, par une autre, qu'importe !
M" DalzoDoe descendait chei M™ Pingray tandisqueM"°deTouralbeetledoctenr Calveyrac entraient dans l'appartement d'Abel.
Déjà instruite de l'événement, mais par discrétion ne s'étant pas présentée là où elle n'avait pas été demandée, M"° Pingray suivit M"" Dalzonne; et tous quatre, elle, M"° de Touralbe, M™* Dalzonne et le docteur, entourèrent le fiauteuil d'Abel.
— Il serait bon, dit le docteur, que mademoi-
CBATITU XXIII. 145
selle de Tenralbe plaçât la harpe le plus près possible du coeur du malade : la pression des oudes sonores agirait plus intimement.
— Docteur, croyez-vous que cela soit indispensable? demanda M°" Dalzonoe au supplice.
— Oui, madame.
— Je ferai tout ce qu'il vous plaira, dit M"' de Touralbeavec une tris tessecharmante.Placeraije la barpe à ses pieds?
~ Très-bien, mademoiselle.
— Je m'agenouillerai.
— Je crois qu'il le faudrait, mademoiselle.
— Me Toilà.
M™* Dalionne s'appuya fortement sur le bras de M"" Pingray ; ses yeux se remplirent de larmes.
M"° de Touralbe chanta.
L'instant fut profondément religieux. Le docdeur avait placé l'artère d'Abel sous son pouce attenlif. M''° Dalzonne suivait de l'âme et d'un l'yard désolé cette scène si déchirante pour elle, et H"" Pingray priait des lèvres. M"" de Touralbe chanta sur la harpe, énergiquement , pieuse- ■neut, h notes comme étouffées sous un crêpe , un vieux morceau de Carissimi, le maître antique et funèbre. Cette invocation touchante, toute
tus LB ■tDEan DU ncQ.
chrétienne, avait pourtantquelque ressemblance avec les sortilèges du moyeu âge et se rattachait par tes formes aux actes impies de Delphes ; c'était un combat peut-être sacril^e avec la mort, une prière aux bons ou aux mauvais anges. Quelque chose d'iofemalet de doux comme l'auréole de Satan rayonna surle front de la cantatrice inspirée; les cordes de la harpe palpitaient moins que tes coeurs qui l'écoutaient. Calreyrac, l'athée Calveyrac comprît toute l'indécisioD de la science au choc de son incrédulité assiégée. Un instant il crut sentir battre l'artère d'Abel : c'était une erreur. La musique cessa, t'enthousiasme s'éranonît, Abel resta froid.
— Eh bien ! s'écria M~* Dalsoune comme égarée par la joie de voir l'impuissance lyrique de M*** de Touratbe, eh bien ! il ne revient pas *
— Non , madame , répondit péniblement le docteur, qui se traduisit cette horrible joie en prenant en pitié celle qui l'éprouvait ; non, madame.
Et tous les quatre se r^ardèrent désespérément.
— La nature sera plus puissante que nos ef- . forts,''ajouta Calveyrac; retirons-nous.
— I^u d'espérance, murmura M" Pingray ea
déposant uD baiser sur le front cte celui qu'elle appelait son 6l3.
Point d'espérance, pensa le docteur.
La porte de la chambre s'ouvre ; un cri se fait entendre, ua cri déchirant, et ce cri est ;
— Mon Dieu ! monsieur Abel est mort !
— Qui m'appelle? dit Abel en se levant. Estce vous Bergeronnette?
C'était Bei^eronnette. Chargée d'un gros bouquet, elle venait souhaiter la bonne année à M<" Daizonne : sa voix avait rendu Abel à la vie ; et cette voix était la chose aimée dont avait parlé le docteur Hourdon.
TU'" Daizonne sauta comme une lionne au cou de Bergeronnette, et elle cacha sa déhrante joie et ses larmes sous les caresses pressées qu'elle donna à la bienheureuse enfant.
M"* Daironne n'eut plus qu'un désir dès que l'état d'Abet n'inspira plus d'inquiétude , ce fut de connattre la cause du trouble où ses facultés avaient été jetées si soudainement. Il lui était facile de satisfaire en partie cette curio- «té ; elle possédait la lettre que tenait Abel lorsqu'elle était entrée dans sa chambre ; l'intimité qui régnait entre elle et lui ne lui imposait aucune circonspection. Qu'était-ce qu'une ligne de plus dans une vie dont les
1B0 LE ■tBEGIn BD KCI}.
pages les pins significatives lui avaient été ré*é-
Elle lut ceci ;
« Monsieur, -
■I n est de moa devoir de magistrat de port»
H à votre coanaissance la triste fin de l'unique
N fili de votre oncle. Votre cousin est morl
u d'épuisement dans l'une des forêts placées
■ entre notre province et l'Espagne, il a été « trouvé mort par les douaniers du canton, qi)i u l'ont reconnu et m'ont fait passer sou signale- <i ment. Ce malheureux jeune homme avait H obstinément refusé les secours qu'à plusieurs
■ reprises vous m'avez chargé de lui faire teoir. u Par un endurcissement héréditaire, il a mieux u aimé succomber à la faim que de devoir i « votre délicate bicofaisance ce qu'il n'attea- H dait que de votre mort. Le fils a suivi l'exem-
■ pie du père , et la même conduite, que je ne Il blâme ni ne justifie , a eu les mêmes efièts. u Ainsi, monsieur, vous restez seul possesseur Il des biens, terres et château de cette famille, •I si toutefois vous ne vous regardiez pas déji n comme en étant légalement investi. Afin de u régulariser votre position et de simplifier u tous actes de vente que vous jugeriez convc'
cnATTtRB xsiv. 151
u Dable de faire ici , où cerUijiB préjugés frap-
■ pent de discrédit les propriétés comme étaient • I» vôtres , j'ai cru udle de tous signifier
■ offidellement un décès qui les dégage et les « place sous le droit commua.
' « Agréez , monsieur , l'espressioa de mes
■ sentiments respectueux.
u Le Maiib h***, près Pamiers. «
Par cette lettre M*"" Dalzonne s'initiait au seul secret qu'Abel lui eût peut-être caché ; et ta révélation fortuite , quoique incomplèle lui expliquait à beaucoup d'égards l'excès de tendresse dont Abel s'était montré saisi pour un jeune enfant le soir où ils attendaient ensemble , sur la terrasse de Saint-Germain , le docteur et M"* de Touralbe. Elle éleva encore à un plus haut degré de signification cet acte d'afiec- Uon irrésistible lorsqu'elle le rapprocha d'un sujet de conversation revenu plusieurs fois entre elle et Abel. Il résulta pour M*"* Dalionne de ces propos si inivariables qu'Abel avait une idée fixe au centre de son égarement , idée qui était comme la statue de l'Espérance posée sur le rocher de sa désolation intérieure.
Par ces inductions liées à de plus lointaines , toutes se riyustaat sans efforts , il fut démon-
199 u KtoiciH DU PigQ.
tré i M"* Daizonne que , dans chaque occasion ou le mal avait été sur le point de s'emparer d'Abel, Âbel, sons l'effroi de la menace , ayait murmuré les mêmes vœus , laissé échapper de sa poitrine émue les mêmes soupirs. Maïs vœux et soupirs avaient ét^i trop sourdement exhalés pour arrêter l'attention de N™° Daizonne d'une manière distincte. Pour des espérances confuset sa pitié avait été abondante; elle avait cru tout comprendre , lorsque tout ne lui avait pas été dit. Une étrange lueur éclairait une profondeur inexplorée. Abel rappelait maintenant àM*" Daizonne ces malades qui , n'osant pas avouer que leur poitrine est atteinte , se contentent de d^ sirer un air plus généreux, A l'éternel retour du même souhait, on remonte enfin au caractère de leur maladie, et dès lors leprétexte dont leur infirmité se voilait cesse d'être un caprice^ il devient un vœu grave, pudique, et sacré pour la tendresse.
Que de fois, sous une forme générale, et par conséquentvague, Abel avait manifesté l'opinion que l'homme en proie à d'incessantes persécutions mentales n'avait à attendre de diversion assurée que d'une affection imposée par la tyrannie d'un devoir, telle que l'énergique amour du père pour l'enfant, une aâêctîon qui force i
.......Coosic
ciAPiTu XXIV. ISS
suf^rter la vie et fait regarder comme une impiété, comme on crime la tentation de la maudire ! Dans les soinsâdonner à l'enfant aimé il entrevoyait tant de nuits occupées, tant d'heures pleines de responsabilité , et tout cela noué en muscles si fortement composés d'obligations et de sollicitudes , qu'il considérait l'amour paternel comme une absorption morale autrement dominatrice que les autres attachements terrestres pour échapper aux funestes, aux teiribles aberrations d'une pensée aigrie par le mal.
Dès ce moment , dès cette conclusion amenée par la lettre de Paniiers et d'autres inductions, M"" Dalionne fut entraînée k rapporter à la même cause bien des silences contraints mal interprétés par elle. Elle ne fut pas heureuse cependantde sa découverte. Si elle avait le droit maintenant de se rendre compte des actes d'indifférence passagère d'Abel, qui ne rêvait pas en s'éloignant d'elle deplusdouce félicité auprès des autres femmes , il ne se formait pas moins dans l'esprit de M"' Daizonne , par le fait de toutes les pensées nées ii l'occasion de la lettre de Pamiers, une opinion désolante de son insuffisance personnelle h compléter pour Abel le bonheur auquel il attachait son salut. Ce que
IM LE ■tPECin BD PBCQ.
redoutait Abel depub longtemps k l'égal de toutes les craiDt«s dont il était assailli , c'était de demeurer sur la terre avec ses immeoses richesses sans avoir ua enEsat qui le consolât de son odieuse opulence, et lui créât l'obligation de vivre dans cet enfer lambrissé d'or. Nais cet ange , ce fils ou cette fille en qui Abel espérait tant, ne pouvait lui être présenté en offrande, douloureux obstacle, explicable stérilité, par M°°* DaIzoDue. Eût-elle été la compagne légitime d'Abel , elle n'aurait pas davantage perpétué le nom de son mari ; elle eût été condamnée à envier toujours le titre de mère sans jamais le gagner. Cette conviction accablait M'"° Dalzonne , qui aurait tout donné pour se tromper sur les vœux de paternité qu'elle lisait derrière les désirs d'Abel. Avant de s'aventurer cependant sur une plage, où tout allait être nouveau pour elle , elle voulut avoir la conscience de la réalité do cette terre aperçue à regret à l'horizon. Hais combien elle était découragée, anéantie ! Quand elle s'apprêtait h jouir de sa victoire SurH"°deTouralbe,unécueiirarrêtait, Tiraillée par le doute, altérée d'éclaircissements, elle alla à la chambre d'Abel, qu'elle trouva occupé à mettre en ordre des papiers de famille.
— Pourquoi vous fatiguer ainsi à lir« Iwsque
vous êtes encore convalescent, mon ami? lui dit M*" DalEonne. N'eussiez-vous pas mieux fait d'accompagner le docteur, qui est allé vacciner à Potasy ?
— Précisément je pensais ii lui. Quel excellent ami que nous avonslà tous les deux! n'est-ce pas?
— Oui, Abel, le meilleur de nos amis.
L'affirmation de M™ Daizonne fut suivie d'un
sourire , qui s'arrêta aussitAt sur ses lèvres.
— Je ne le crois pas trca-riche.
— Jusqu'ici il ne l'est pas du tont,
— Et cependant, reprit Abel, qui mieux que lui mériterait d'être au-dessus des fâcheuses privations d'une fortune étroite? Quoi! il ne s'est rencontré personne d'assez généreux parmi le grand nombre de ceux qui lut doivent la vie, personne qui lui ait assuré une position indépendante 1 Souvent , il est vrai , les moyens de prouver la reconnaissance ne sont pas infinis ; les meilleurs , les plus délicats eSarouchent celui en qui on voudrait la déposer. Aidez-moi de vos conseils : de quel prix payer les admirables soins que me donne constamment le docteur ?
— Ne soldez pas à cela : il n'accepterait rien. Que votre santé soit son ouvrage : voilà
ISA LE HtBBCm DO MCQ.
la récompense qu'il esp^ , et qu'il n'attendra paa longtemps.
— En ce cas j'ai peur qu'il n'ait compté que aurnn ingrat. Remarquez combien j'ai de peine à revenir à la santé. Mon corps est briaé parmi dernière secousse.
— Ce sera la dernière , mon ami. Le mal a ses progrès , et vous êtes arrivé au terme ; encore un pas, et votre santé sera fermement établie. Je vous répéterai pourtant ce que je tous ai recommandé déjà tant de fois : aides-vous i être heureux.
— Pour cela, répondit Abel, je compte avant tout sur vous et sur ce bon docteur. Il sait ma vie maintenant : il n'a qu'à en relever les fausses voies. Ne me suis-je pas livré à lui ccHnme à vous?
— Je vous remercie, Abel. Oui, vous avec bien fait d'accepter la confidence comme le meilleur moyen de guérison. A votre place je n'aurais pas agi différemment, et vous ne nierez pas que le sacriâce ne soit beaucoup plus pénible pour une femme. J'eusse été malade et vous eussiez été mon médecin : eh bien, je vous aurais dit : Voilà où je souffre, là, dans ce coin du cerveau ; j'ai telle pensée : wt-ce une erreur? j'ai tel désir : est-ce mal?
cHApnu xxiT. 1S7
— Ne me suis>je pas conduit aiosi? demanda Abel.
Dans pen d'occasions la voix de M'°° Dalzouae avait été si timide sous un accent de bonté.
— Oui, à peu près, ajouta-t-elle; mais vous avez fail le difficile d'abord ; il a fallu vous tourmenter, vous arracher mot pour mot une confession amicale , qui eût été peut-être plus [N-omplement salutaire, émise avec le courage d'un homme. Cette lenteur a rendu plus circonspect le tèle de vos amis; et le docteur a supposé, je t'imagiae du- moins , qu'il n'avait pas tout entière une confidence qui, au fond, était complète pour moi qui vous connais si bien.
Un peu gêné, Abel repondit :
— Je croyais lui avoir tout dit. Vous auraitil manifesté quelque doute sur ma sincérité ?
— Non pas sur votre sincérité; mais le docteur ne savait peut-élre pas, par exemple, le motif qui vous a causé un léger évanouissement à la réception de la lettre de Pamiers.
— Vous vous trompez, it le connaissait. Je TOUS ai tu ces détails parce qu'ils n'étaient pas d'un grand intérél pour vous. Toutefois votre reproche est juste : oui, je le sens, je n'ai pas été d'une égale A-auchtse avec tous mes amis.
158 Li atiiECiii DD riCQ.
Mais je juge mal le monde; j'ai parfois des restrictions inexplicables. Derriez-vous igncnvr ce que j'ai pu lui apprendre?
— Vous me rendez trop de justice, Abel. II y a des aveus austères qui vont de droit aux hommes, et d'autres au contraire qui ne sont pas bien compris par eux. Oui, le cœur a ses préventions légitimes. Je suis loin de tous reprocher cette préférence , si compatible avec la franchise, tantôt pour moi, tantôt pour le docteur; car si, & la rigueur, je vous demandais de me faire connaîtra ce que tous lui avez dit...
— Tout de suite, s'écria Abel.
— J'en étals aâre ; mais ces btcux ne seraient utiles qu'à ma curiosité : laissons-les dans la mémoire de celui qui saura se tes rappeler à l'avantage de votre santé. Hais, par grâce, Abel, n'oubliez plus rien au fond de vos pensées, dites tout au docteur.
— Et à vous aussi.
— A moi, si tous Toulez, les choses iriToles, les pensées du matin qui meurent le soir, les projets, les caprices, si vous aimez mieux, d'un jeune homme. Un jeune homme en a tant!
M" Dalzonne avançait peu S peu au bord de l'abîme.
.......Cooslc
cHuiTu XXIV. ma
— J'ai peu de caprices.
— Vous aveï les vôtres.
— Qu'ai-je à désirer?
— Vous ne souhaitez pas sans dotite des jouissances que rien ne vous empêche de vous procurer : ce n'est ni un beau cheval, ni une voiture à la mode qui occupera votre pensée. Il est des envies plus graves. Le mariage se présente parfois sous des couleurs si attrayantes!
— Vous connaissez, reprit Abel , mou ëloignement pour le mariage. Irairje charger de mon ennui la fraîche indépendance d'une femme, lui offrir, en compensation de sa jeunesse et de sa beauté, la t&che d'une garde-malade? Si j'ai parlé quelquefois du bonheur de la famille avec une certaine chaleur, c'est parce que la famille crée pour l'homme l'amour paternel, sentiment vaste et minutieux, qui enveloppe le cœur en l'emplissant de mille contentements que je crois divins, simples, inépuisables, de mille consolations toujoursprétes, toujours à vous, rien qu'à vous.
Un frémissement parcourut les veines de M*"* Daizonne.
— Et puis, j'aime tant ces crét^tures douces. inoSeusivea , qui n'ont pas l'oi^ueil du bien qu'elles procurent, qu'on voit croître sohs la
160 Li MtDicn BU rscQ.
main, dont le regard est le v6tre, mais qui est serein quand le vAlre est morne, dont le visage est le vôtre, mais dans celui-là le bonheur s'y peint quand le vôtre s'obscurcit ; dont l'esprit est le vôtre, mais cet esprit est jeune, bon, impétueux comme fut le vôtre, qui languit et s'éteint.
Des torrents de larmes montaient aux yeux de celle qui écoutait ; elle étouffait , elle brAlsit jk sa place.
— J'aime tant les enfants ! acheva Abel ; ils sont ma joie. Croiriez -voit s que je descends de cheval et que je cours les presser sur mon cteur quand j'en aperçois jouant dans la forêt? Ils m'enchantent avec leurs rires bons, leur étonnement de me voir, avec leur plaisir h m'entendre répéter leurs noms. Oui, l'amitié m'a ravi, secouru : je lui devrai peut-être la vie; mais être père!
— Vous le aerei! s'écria M" Dalionne en se jetant au cou d'Abel, vous le serez ! mais vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas?
La maison de santé avait retrouvé sa physionomie tranquille. Il a été dit comment M™' Pingray avait adroitement empéclié les langues acérées de darder leur malignité & l'occasion du bruit entendu dans l'escalier pendant la nuit i l'incident était mort au berceau. En attendant le retour d'un plus fructueux scandale chaque pensionnaire s'abandonnait au cours monotone de ses habitudes : plus léger d'une saignée nouvelle, de Fourneuf poursuivait du venin de ses
.>;lc
163 LB HtBicin DD nCQ.
épigrammes l'inquiet Cabassol ; H"* de Touralbe continuait d'enchanter de la harpe et de sa voix les soirées de M*"* Dalzonnc, M"" Musquette et M"" de Beaupréau se disputaient toujours dans l'ombre, et sous le voile des plus tendres aga^ ceries, le cœur de M. Lejeune; Champeaux aimait à se croire de plus en plus traqué par la justice ; sa barbe était plus longue, ses cbeveux plus touffus, son chapeau plus enfoncé sur ses yeus. Quant h M. Lejeune, il avait renoncé à regarder Champeaux.
Toujours d'opinion coatratre, même sur les événements les plus indifférents du monde, les penaionnaires de la maison de santé n'eurent cependant qu'une roix pour louer H™° Dalzonne de ses bontés pour Bergeronnette-cinq-heures, sa filleule. Bergeronnette passait maintenant des journées entières au Pecq, oil on l'occupait à des travaux agréables. Traitée en véritable enfant de la maison, elle s'asseyait à table à cAté de sa marraine, et le soir, quand M*"* Dalzonne ne recevait pas, elle devenait sa tectrice ou coin du feu, charge dont elle s'acquittait à ravir. Sa marraine oe s'expliquait pas de si rapides progrès. C'est que les marraines ne savent pas tout, sans parler de ce qu'elles ne veulent pas voir. M"' Dalzonne oubliait que sa filleule
GBAm» XXV. 16S
entrait dans sa seûième aanée, qu'elle avait fait enfin sa première communion, qu'elle aurait dû Taire depuis quatre sna au moins. Elle attribuait les prodiges de cette instruction inespérée au subit épanouissement d'une intelligence remarquable, ce qui était vrai en partie. Mais Bergeroonette-ctnq -heures aurait encore été l'objet des mêmes attentions, n'eAt-elle pas eu en elle de quoi si bien les justifier : n'avait-elle pas été la voix providentielle qui avait arraché Abel à la mort? Quel titre aurait valu celui-là pour M*" Daizonne? Elle ne pensait jamais & cette scène de douleur et d'épouvante sans asseoir Bergerotmette sur ses genoux afin de l'embrasser plus longtemps ; et quand son effusion s'était apaisée, que de tous ces tableaux involontairement venus h sa mémoire il ne lui restait qu'une jeune fille toute belle et tout étonnée, elle lui souriait, visage à visage, l'admirait dans le fond des yeui, l'erabrassait encore, et lui disait près des lèvres des mots palpitants d'amitié. De ses doigts, distraits comme sa pensée, elle arrangeait les cheveux de Bei^eronnette ; sans intention, au hasard, elle lui composait une coiffure de fantaisie mêlée de perles et de fleurs ; elle attachait des bracelets d'or à ses poignets, et elle lui disait ensuite de se lever pour la voir marcher.
164 LS HlDICIN DU VECO-
Bei^eronnette adorait les caprices de sa marraine, qui avait fait d'elle l'idole de la reconnaissance. Lorsqu'une de ces parures était du goût de la jeune fille et qu'elle pouvait la porter sans trop paraître sortir de l'humilité de sa conditioo, sa marraine lui disait : ^ Garde-la, filleule. — Merci, marraine.
Soumise à l'action de ces deux existences, l'une toute villageoise , longtemps ainsi , l'autre pins délicate sans être, absolument celle trop raffinée des filles de la bourgeoisie , Bergeronnette se formait un caractère nuancé d'allures simples et de manières aisées- tout à fait & part. Ce n'était ni l'attrayante gaucberie de la paysanne travestie en dame, ni la naïveté fardée des demoiselles de ville déguisées en Gfles de campagne; ni l'une ni l'autre de ces doux singularités, souvent plus excentriques que piquantes, ne blessaient dans l'ensemble mixte de la filleule de M"" Dalzonne. Sa grâce naturalisait le ctHitraste , et elle ae semblait qu'un objet de distinction dans un rang connu et classé. Tout lui seyait : en bonnet du matin, en cheveux, en toque de velours, comme l'aimait tant sa marraine , avec un collier de corail passé à son cou onduleux de tourterelle ou avec une jeannette pendue au bout d'un cordon de soie.
CBAIITH XJ.V. 165
entrant dans la cour de la maison sur son petit iae ou versant du thé avec la grAce d'une demoiselle écossaise de Wilkie, elle était toujours Une de sourire, naturelle dans ses mouvements, simple et distinguée, charmante.
Sous divers prétextes retenue depuis quelques jours à la maison de santé. Bergeronnette mettait la main h mille petits travaux. Préveau qu'elle ne retournerait pas à Fromainville avant la fln de la quinzaine , Bergerin , assez h l'aise maintenant pour avoir ua valet de ferme, avait consenti !t une absence dont l'intérieur du ménage n'aurait pas i souffrir. De son cAté BergeroR nette-cinq-heures ne trouvait jamais trop long le séjour au Pecq. C'était , parmi les dames pensionnaires , une espèce de rivalité à l'avoir pendant une matinée , soit pour lui enseigner quelque point de broderie, soit pour lui donner des leçons de piano, instrument dont les difficultés ne la rebutaient pas , tant elle en aimait les sons larges et purs. Oiseau par le caprice et la l^èreté, elle entrait partout à toute heure; et dans chaque appartement elle laissait des traces de sa reconnaissance pour ceux qui lui accordaient tant de liberté. Surprise charmante , en rentrant le soir les pensionnaires trouvaient des rideaux blancs à la place des
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rideaux gris dont ils n'auraient pas osé espérer le chai^ement avant un mois; à la place d'une couverture de lit un peu faible pour la saison , UD ëdredoD avec de beaux glands jaunes ; et une petite pendule de cuivre ciselé, au timbre cbarmant, où n'était qu'une tasse écornée avec sa soucoupe; une cheminée à la prussienne là oit il n'y avait auparavant qu'un foyer bâti selon l'ancien procédé de se chauffer, ou plutôt de ne pas se chauffer. Toutes ces améliorations étaient obtenues à force de douces obsessions par Bergeronnette sur le bon cœur de sa marraine, qui n'osait rien refuser.
Chaque jour elle allait prendre sa leçon de dessin dans la chambre bleue , où sa marraine l'accompagnait. M°" Daizonne s'asseyait dans une bergère, Abel dans un fauteuil, entre Bei^ geronnette et M*"' Daizonne, et Bergeronnettecinq-heuressurunsiége pliant. Ses progrès dans l'étude des fleurs étaient surprenants ; on parlait déjà d'encadrer des roses et des tulipes et de les ofirir en cadeau au docteur Calveyrac et h l'abbé Vincent.
Pendant ces leçons silencieuses dans la jolie chambre bleue M°'° Daizonne, sans quitter son livce, car elle lisait presque tout le cours de la KuaDce, élevait souvent son regard jusqu'au
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bwd d« la page,et delà le portait, mais de manière h le retirer subitement , tantAt sur Abel et tantAt sur Bergeronnette. \bel lui semblait toujours au niveau de la même contention d'esprit, de celle dont elle avait pressenti l'origine en y remontants! hardiment à l'aide de ses souvenirs raisonnes. Elle se rappelait alors l'en^gement parti de ses lèvres et de son cœur au moment de la clarté douloureuse qui avait changé ses doutes en cerlitude; et cet engagement qui lui revenait à la mémoire l'épouvantait , troublait sa vue, brisait les lignes de caractères étendues sous ses yeux et agitait entre ses doigts le livre, qu'elle n'avait plus la force de tenir en équilibre. Elle s'efforçait pourtant de le garder devant elle afin de cacher son visage, tout à coup si décoloré qu'il aurait excité l'effroi d'Abel. Si , dans ces minutes de terreur intérieure, Abe) ou Bergeronnette lui adressait la parole, elle leur donnait à entendre par un geste qu'elle était trop intéressée à finir un passage de sa lecture pour leur répondre.
Mais tandis qu'elle se cachait ainsi et s'isolait dans son coin, Abel soulevait lentement la paupière et Bergeronnette était moins attentive k ses hachures. Abel échappait peu h peu aux triples liens de ses réflexions, Bergeronnette à son
168 LK aCDHiU Dit MCQ.
dessin ; Abel en6ii de tous les objets placés antonr de lui n'en voyait plus qu'us, et Bergeronnette ne regardait pas h coup sftr sa marraine. Au bout de quelques secondes cependant, par un même instinct de prudence, Abel avait repris son attitude , Bergeronnette ses bacfanres. Que de comédies se jouent entre les cœurs les meilleurs, sans jamais se produire au bord des
Cette chambre bleue était bien aimée. Abel la chérissait ; il ne concevait pas comment il oe l'avait pas toujours occupée et comment il se résignerait à la quitter. Il s'était identifié avec ses jours aiurés et ses ombres, avec ses meubles, appris par cœur comme un visage d'ami; et puis cette chambre était si pleine de l'éc)io des paroles de M"" Pingray , de celles du docteur et de M°" Dalzonnel Bergeronnette-cinqheiires n'y venait-elle pas tous les jours ? Douce cellule! que n'aimait pas moins M"' Dalzonne. £lle y avait tant souffert d'espoir auprès d'Abel malade , et cet espoir avait si souvent éclaté en bymaes de résurrection dans cet espace dont les reflets d'azur en faisaient presque un pavillon céleste pour son imagination , qu'elle s'y plaisait plus que dans tout autre endroit de la maison. Ayant une double clef de chaque ap-
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parlement, ainsi qu'il est d'usage dans les maisons de santé , elle entrait dans la chambre d'Abel toutes les fois qu'elle passait devant la porte , qu'Abel y fût ou non. Erreur de l'ëgi)isme,Bi ce n'en est pas la vanité, M'°°DalzonQe croyait que cette joie pieuse était ignorée des autres, acquise à elle seule. Femme de travaux et de retraite, n'ayant meublé sa mémoire d'aucun souvenir de grands paysages ou de profondes rivières, elle ne savait pas que l'âme fait paysage de tout, et qu*une enfant, paysanne encore hier , ne pénétrait jamais dans cette pièce sans éprouver une faiblesse inconnue, sans être obligée de s'appuyer sur le bouton de la porte.
Ordinairement la leçon de dessin durait une heure.
Il entrait dans les usages de la maison que tous ces pensionnaires, si exacts à tenir compte des heures des repas et du retour périodique de chaque fêle où des plats d'élite étaient surajoutés au dessert ; il était d'usage qu'ils fussent invités sans exception à la fin du carnaval, et l'on y touchait, à une soirée de bal. Le via deChampa^e , le thé, les gâteaux, les crêpes, les liqueurs, le punch sanctifiaient la solennelle goinfrerie; ce jour-I^ plus de convalescents. Le
JTO LE xtoBctN PB ncq.
lendemain c'était différent : l'établissement avait
quelques malades de plus.
La bienheureuse soirée arriva. Le grand salon fut illuminé dès le coucher du soleil afin qu'une minute de plaisir ne Mt pas perdue pour la nuit; tous les pensionnaires 7 parurent. A son entrée H"" Daizonne fut pressée d'embrassementa. Sa soyeuse peau bnine était exallée au plus beau ton par une robe de satin blanc doac Abel lui avait lait cadeau à sa fête ; elle avait une émeraude au ftpnt, un camélia à la ceinture.
Comme le cœur de Galveyrac battit quand il aperçut eette fleur ! c'est lui qui l'avait envoyée le matin ï M*" Daizonne. De Foumeuf était tout en noir; il flamboyait de jabot, de dentelles et de cravate ; il ressemblait il un magasin de liogère. Cabassol était tout en bleu comme pour une grande revue; moins la ceinture tricolore, c'éuit un représentant du peuple, un commissaire de la convention envoyé aux armées. Lejeune était aussi en noir, mais il avait en l'heureuse idée de mettre un pantalon gris mareugo, ce qui réjouit beaucoup de Fourneuf. Ce psDtalon gris était collant , non que Lejeuae edt grossi : le pantalon s'éuit pIntAt desséché arec le temps ; c'était un vieux pantalon neuf.
Quant aux dunes penùonnaires , elles étaieul
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d'une |véteatk>ii superbe. N'°' Musquette était toute rose : bas roses, robe rose, crêpe rose ; visage Doir. H"" de Beaupréau était toute verte ; ellesemblait la branche doatM'°''Mu8quette était la fleur. La bonne M™' Pingray avait adopté une mise simple comme il convenait à son âge. Elle fut ravie à l'aspect de tant de gâteaux empilés. Champeaux était absent.
Deux personnes n'étaient pas encore entrées au salon : M"* de Touralbe et Bergeronnettecinq- heures.
M"" de Touralbe parut. Abel fit un noouvenaent d'admiration.
M"* de Touralbe avait revêtu le costume des paysannes du pays d'Abel, costume moitié espa* gnol , moitié français. Sa taille , déjà si gracieuse , était prise dans un corset en velours rouge ; sa robe lui arrivait à peine il la cheville; et elle découvrait deux bas en soie noire sur lesquels étaient brodées deux longues palmettes blanches. Ses cheveux btondsdescm> daient en quatre tresses sur ses épaules nues.
Abel alla vers M"" de Touralbe, et, lui prenant la main, il lui dit ;
— Merci , mademoiselle I merci pour mon cœur E merci t vous me rappeler mon pays ( ses yeux se mouillaient de larmes) ; merci ! merci !
..:,..„Cooslc
179 LE KtOBCIH DIT PECQ.
j^iu Dalzonae sortit : elle étouffait de jalousie.
Sa brusque disparitioa ne Tut pas remarquée.
£Ile rentra aussitôt, accompagnant par la maia une jeune personne cachée sous un grand voile noir, mise à ravir, ficre coionie une duchesse espagnole, et une duchesse espagnole de seiie ans. Au milieu de sa robe en velours noir s'épanouissait un grand lis jaune. Elle souleva son voile : c'était Bergeronnette-Gin q-heures. Ivre elle-même de la surprise qu'elle causait, elle se jeta au cou de sa marraine pour la remercier du bonheur qu'elle lui devait à l'heure ta pluJ expansive, la jdIus fraîche de sa vie.
Comment me trouvez-vous ? disait son regard à Abel. Suis-je belle pour vous? Je ne ▼eus l'être que pour vous. Est-ce que je vous plais ainsi ?
La soirée commentfa.
De Fourneuf fut étourdissant d'«sprit contre tous les hommes et d'amabilité envers chaque dame. Il fut mythologique comme un Grec : il compara M"' de Bcaupréau à une dryade, à une hamadryadc. M*"' Musquette h toutes les Grâces, aux trois Grâces qu'elle réunissait en elle; il effleura la théologie au sujet de ce nombre trois, il fui presque impie.
Le bal s'ouvrit.' C'est M*" Dalionne qui était au piano, elle qui aurait voulu 6tre dans un coin de sa chambre !l pleurer à son aise. Comment n'aurait-elle pas pensé à l'impression produite par M"* de Tonralbe sur Abel , sur Abel qn'elle croyait toujours livré au charme de la snrprise? il y a un enfer sur la terre , parmi tant d'autres qu'on ne connaît pas : c'est d'être au piano , d'itre un motif de joie quand une pensée délirante vous exaspère, tous raille tout bas ; et ne pas passer une mesure !
Calveyrac voyait tout, il comprenait tout.
L'an prochain , murmurait-il , je-serai sur l'Océan.
Abel ne dansa pas ; mais lorsque H"" de Touralbe se leva pourdanser il se leva aussi et se plaça derri^% elle. Bergeronnette figurait dans le même quadrille.
H*" Dalionne jouait toujours. Que) supplice!
et il n'était pas près de finir.
Esaltée par les applaudissements , H"* de Touralbe demanda h Abel s'il se rappelait encore et s'il pourrait jouer sur le piano l'air de la Vanae de la mariée, danse particulière aux montagnards des environs de Pamiers.
— Oui , mademoiselle , répondit-il ; j'essayerai.
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174 u KtoBcin m ncg.
M"* de Touralbe se disposa à danser le pas de la mariée. Les respirations s'arrêtèrent.
H"* Dalzonne céda le piano à Abei, qui joua avec une verve patriotique l'air de ta Dante de la mariée. Que d'éloges sortirent de chaque bouche! Abel ne perdait pas un mouvement.
Folle, n'ayant plus sa tête à elle, H'°'''Dafzi>ane but à plusieurs reprises les verres de liqueur enflammée, que passaient les domestiques ; ses joues étaient en feu. Pauvre femme! et l'on ne voyait pas ses larmes !
Le Pas de la ntariée est une danse d'un caractère vif et chaste ; c'est l'adieu mimique de la jeune fille à ses jeunes amies, auxquelles elle distribue ses fleurs, ses épingles d'or et ses rubans avaDt de passer au bras du mari. Le pas renversa de Fourneuf , qui prit Cabassol par la tête ; Cabassol était un peu gai ; de Fourneuf marcha ensuite sur le pantalon mareogo de Lejeune ; enfin i) faillit s'asseoir sur les genoux de M"" Musquette !
Pendant que M"° de Touralbe dansait, deux femmes avaient disparu. La soirée d'ailleurs touchait à sa fin : il était deux heures.
— Viens! avait dit M"' Daizoone à Bergeronnette, viens 1
Quand celle-ci fut dans la chambre de sa
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marraine les deux femmes se regardèrent.
— Oh ! que c'était beau , marraine ! s'écria Bergeronnêite agitée par le luniit et la surprise.
— Oui ! c'était beau. Mais déshabille-toi : tu es fatiguée, ïl te faut du repos.
Le- voile noir de Bergeronnette tomba.
— Que c'est amusant un bal ! que je vous remercie , marraine I Quand eo donnerez-vous un autre ?
— Désbabille-toi ! nous causerons de cela demain.
— Monsieur Abel était fort aimable , poursuivait Bet^eronoette.
— Oui , très-aimable. Ote ces bracelets , ta chaîne ; retire ces âeurs. Mon Dieu ! comme tu es lente ! Vite, que je te délace !
— Mais vous casseE tout , marraiue. AveEvous TU , marraine , comme H"° de Touralbe a dansé? C'est une fée! Pourquoi n'avons-nous pas attendu la fin?
— Défais ta chaussure.
— Que vous êtes pressée, marraine ! Mais je n'ai pas sommeil.
— Belire tes bas. Veun-tu que je t'aide?
— Je serais restée encore une heure.
On monte, pensa M"" Daizonne, on monte!
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f'6 J.1 ItDECIfl DD FKQ.
dépéchons-nous , ma fille, dépéchons-nous !
BergeroDnette était complétemeat désha-
— Viens maintenant, sui»-moi.
— Où allons-nous donc, marraine ?
— Viens, te dis-je.
— Dans l'escalier t Mais si l'on venait?
~- On ne viendra pas. Suis-moi ; entre, passe vile.
— Marraine, c'est la chambre de monsieur Abel!
— Monsieur Abel ne viendra pas ici ce soir, répondit-elle ; et elle souffla sur la lampe qui veillait près du lit.
La porte se ferma.
M"' Dalzoane relira la clef.
Bei^eronnette se trouva seule sans lumiënt dans la chambre d' Abel. Rentrée dans la sienne, M"* Dalzoune resta debout dans l'encoignure de la porte; elle attendit.
La demi-heure qui s'écoula fut bien longue.
Enfin le personnel de la soirée se retira peu h peu. Abel monta.'
Que ses pas furent lourds au cœur de M*" Dalzonne !
Abel entra dans sa chambre , la ferma sur lui ; et puis on n'entendit plus rien.
CHiriTBE XXV. 177
Toute lamaisoD dormait.
Une femmeen rote de bal était sur le palier, il terre, couchée, ëcoutaut le vent qui venait de dessous la porte de la chambre blene, tantAt se tordant de désespoir, taotât se mettant à genoux pour prier. Plusieurs fois elle mesura la hauteur de la rampe i mais elle revenait toujours pour écouter. Quelle nuit! quelle nuit! Qu'enteadait-elle ? que croyait-elle entendre? des soupirs, des pleurs? Ces soupirs étaient les siens , ces pleurs les siens ! Oh I qu'elle était livide! et qu'elle faisait pitié! Abell murmurait-elle, il faut bien t'aimer! Abet! si tu voyais comme je souffre ! Abel I Et ses mains , ses lèvres, son oreille se collaient à la porte. Sa robe de bal était souillée de poussière, trempée dans les larmes. Jusqu'au jour, toute une nuit d'angoisse ! elle resta couchée sur les carreaux, ne sentant pas le froid qui avait bleui son visage et ses mains.
Elle ne quitta cette place que quand l'aube eut glissé sa lueur grise entre les barreaux de fer de la rampe.
Elle rouvrit alors la chambre bleue , éteinte et muette , et , sans penser au terrible réveil qu'il était si aisé de produire, elle' alla vers le Ut.
178 LI llBIGIII BD ncQ.
H"° Dalmnne remporta dans ses bras glacés , jusqu'à sa chambre , Bej^ronnette morte ou endormie.
J'ai tenu ma promesse, dit-elle enregardaut le ciel : il sera père !
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Il y a un premier printemps qui survient quelquefois dans l'espace d'une nuit. Ce n'est pas celui de tout le monde ; il n'ondoie pas de plaine en plaine , de coteaux en coteaux , de l'horizon à l'horizon , mer enchantée où flottent des épis tremblants , des houppes folles et co~ tonneuses, des barbes de roseaux et des fleurs toutes simples comme Dieu les a faites ; c'est un printemps moins bruyant d'odeur et d'éclat. Il platt au cœur des initiés , qui seuls le comprennent à demi mot, le devinent à son ombre. Son
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haleine est faible sur la pointe désherbes, mais à cette baleine les herbes ont poussé. Les feuilles ne sont pas encore bien larges , mais elles se sont ouvertes sur le nœud des branches ; si l'oiseau ne chante pas encore , il pose déjà la tète au bord du nid ; un bec paraît. C'est le printemps sans plumes et sans voix.
Profitant d'une aussi douce matinée, Abel gagnait à travers la forêt à demi éclose la ferme de Fromainville , qu'il ayait déjà visitée depuis les réparations exécutées selon les voeux de sa générosité. Tout n'était pas fini, mais l'essentiel était fait. La ferme avait des portes en chêne et des persiennes d'un vert réjouissant. Un tapissier de Saint-Germainavaitpromis les rideaux et les tentures de lit pour la quinzaine suivante.
C'était une occupation remplie d'attraits pour Abel celle de suivre les progrès de cet ameublement d'un poids si léger à sa bourse et qui causait tant de ravissements naifs à Bergeronnette , glorieuse de se mirer au fond de toutes les glaces , de s'asseoir sur chaque ch.iise de cerisier poli et de se reposer , quand elle était sûre de ne pas être aperçue, sur le beau canapé en drap sombre place entre les deux embrasures. W'y a-t-il pas des trônes pour toutes les félicités? Cet entourage, un peu en dehors Je
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l'absolii nécessaire , avait peut*ètre , contre le gré d'Abel , fécondé quelque genne de vanité dans le coeur de Bergeroanette ; mais il comptait, pour oeutraliser le mal , sur les conseils de l'abbé Vincent , visiteur assidu de la ferme , et sur ceux non moins écoutés de H™ Dalionne, instruite en partie des bontés d'Abel envers Bergerin. D'ailleurs , rendue à ses travaux les moins durs, Bergeroanette -cinq-heures avait recomm«icé à porter le lait à la maison de santé , non tous les matins , mais deux fois par semaine , et , il est vrai de le dire , plutôt pour avoir une occasion de voir sa marraine que par devoir.
Abel paru t i la ferme au moment où Bei^«4n malmenait fort le maçon pour avoir posé auseuil de la principale entrée une marche en pierre tendre au lieu d'un granit.
Il parlait haut , se croisait les bras avec importance et menaçait de chaîner d'ouvrier. II prétendait qu'on vivait à une époque où l'on n'était plus servi pour son aident , que les architectes étaient des hommes sans probité et sans goAt; les pauvres propriétaires étaient à leur merci. Abel intervint : il calma l'irritation de Bergerin , qu'il engagea & se contenter d'un escalier en pierre tendre. Plus tard m j
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189 LI ■tDECin DD fICQ.
substituerait , et lorsqu'on élèverait la maison d'un étage , deux belles marche* en granit.
— Entrez , dit ensuite Bergerin à Abel en lui indiquant la pièce transformée en salon , entrez. Je crois qu'on vous attend ; on est dans un fier embarras.
L'embarras auquel Bergerin faisait allusion avait défié en effet les plus subtiles facultés de Bergeronnette , qui n'en était pas sortie avec succès lorsque Abel parut devant elle. Sa rougeur trabissait sa petite bonté. Abel en soupçonna la cause à la précipitation de Bergeronnette à repousser dans un coin un des six tableaux qu'il avait expédiés la veille à la ferme et destinés à l'oruement du salon.
Après avoir échangé des paroles de gratitude admirative devant ces six gravures représentant six villes principales de l'Italie , Bergerin et sa fille avaient cherché à les fixer au mur , leur destiuation naturelle ; mais comment y parvenir? au lieu d'un anneau ordinaire chaque tableau se hérissait de deux pitons & vis placés h chacun des cAtés du cadre, et semblait proposer à Bergerin ainsi qu'à sa Glle un problème binaire des plus insolubles. Présentés dans tous les sens à la surface du mur , les cadres répudiaient tout# espèce d'adaption possi-
ble. Pendantdeux heures le père, avec des clous dans la bouche et un mapteau dans la poche , la fille , UD tableau à la main , épuisèrent la série des essais. A l'envoi des six tableaux était joiat, il est vrai, uh paquet de cordons en laine rouge ; mais quel rapport d'une nouvelle difflculté établir entre lei cordons et les six cadres?
Lassé le premier de poursuivre cette énigme, Bergerin l'avait abandonnée pour se disputer avec le maçon; mais Bergeronnette' cinq-heures , de plus en plus dépitée de son ignorance , exerçait encore son attention sur le même objet à l'arrivée d'Abel.
Il arréU doucement Bergeronnette par le bras au moment où , découragée , elle renonçait à la tâche , et il lui dit qu'il accourait exprès à Fromainville pour l'aider à placer les tableaux selon ses souvenirs de voyages : il désirait les classer dans l'ordre oîi il avait vu les six villes d'Italie qu'ils représentaient, U prit ensuite les liens de laine , et les attacha h l'anneau des deux pitons de façon à faire former un triangle à chacun des cordons , opération la plus connue du monde. Après avoir enfoncédes clous au-dessous de la corniche il suspendit les six gravures , qui meublèrent délicieusement la
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petite pièG«. Le problème était résolu. Bergeronaette-cinq'beures battit des mains , et rejeta la tête en arrière en signe de confuûon.
Cette facile tâcbe achevée, Abel s'assit et contempla l'expression de sérénité empreinte sur le visage de Bergeronnette. Aux yeux de celui qui savait mieux que personne cette jolie créature , elle avait gagné en exactitude de formes ce qu'elle avait perdu en suavité de con~ tours, en jet hardi de la>taille ; ses traits étaient passés delasphéricitédu premier âge à l'ovoïde du second. Un bonnet en velours dont lut avait fait cadeau, au jour de l'an. M*** Daizonne, contribuait , malgré d'abondantes boucles noires déroulées en grappes sur ses joues , à lui drainer cette maturité de caractère, beauté des jeunes mariées.
Son cou moins plein , ses chairs moins potelées ofiraient les mêmes signes de transition ; partout un embonpoint délicat avait remplacé la rondeur un peu exagérée de l'enfance. Ses mouvements n'étaient plus aussi chagrins ; dans l'ensemble de ses gestes la vitalité était moins vague ; Bergeronnette savait s'asseoir et rester en place. Enfin , si l'espiègle enfant ëlaît partie, la jolie femme était restée. Elle n'avait perdu que les ailes.
CKAPITtl SXVI- 189
Abel demanda à Bei^roonette si elle était disposée h prendre sa leçon malgré les contrariétés de la matinée. Elle courut aussitAt chercher ua livre, et à un endroit marqué par nn mban elle attacha son reg;ard d'écolière atteative. Elle lut avec des inflexions assurées et des pauses intelligentes les pages du beau livre que l'abbé Vincent avait emprunté pour elle k sa bibliothèque : c'était la relation d'un voyage en découvertes, attrayante description de mœurs et de climats, merveilleusement propre à piquer la curiosité de l'esprit, à provoquer i chaque pas des questions de géographie et d'histoire naturelle, et à nécessiter siosi les secours d'uu ' guide toujours préparé h répondre aux demandes de l'élève.
Les questions ne manquaient pas. Il fallait qu'Abel, sous peiae de mauvais exemple, ne se laissAt pas égarer dans les nues par la distraction, qu'il tint sous le joug le plus sévère sa mémoire et son jugement. Entre le rayoQ si lumineux, si questionneur et si pénétraut do regard de Bergeronnette -cinq-heures et son souffie pur, cadencé, toujours arrondi comme une petite voile blanche, Abel était porté avec elle aux pays lointains ; et, si elle s'arrêtait dans l'Inde, parexemple, Abel lui en expliquait
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alors le ciel jaune, les grands paysages, les productions odorantes, les coutumes mystérieti' ses, l'antiquité, et mille autres choses sérieuses, séduisantes à connaître. Bergeronnette -cinq heures fermait alors le livre, et ses grands yeux, si riches d'intelligence, aspiraient les paroles du maître; et la science, commq un miel qui lui plaisait, ignait ses lèvres suspenduesà celles qui la répandaient, il était impossible à Abel, quand ce devoir d'instruction familière l'obligeait à rectifier la pensée d'un autre et à envelopper la sienne d'une forme claire, lorsqu'il penchait son iront vers cette tète inclinée sous lui, sous sa parole aimée, écoutée, recueillie, il lui était impossible de songer à lui, à sa chaîne mentale, à son passé ; le monstre intérieur s'endormait autour de cette eau paisible.
S'il arrivait que Bergeronnette trouv&t dans les planches de ce livre intéressant la figure de quelque fleur ou de quelque plante d'un dessin facile, elle la copiait et l'enluminait sous la direction d'Abel. Dans ce chaste enseignement, la main se posait sur la main, l'épaule effleurait l'épaule, et le vélin tremblait an même souffle.
Hais ce jour-là les doigts de BergeroDnell«cinq-heures semblèrent moins fermes h tenir le crayon en copiant la tige menue d'une plante
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à thë ; Abel ne réussit pas mieux. D'oii Tenait leur distraction ? Sans doute de l'affaisSemeat qui se produit dans tout ce qui respire à l'époque vivace du printemps. L'air, ]a lumière, l'ombre sont pleins de ce poison inévitable, opium invisible qui assoupit la pensée, berce les sens et les désole d'une volupté somnolente. Dégagée des glaces de l'hiver, l'ânie monte avec les papillons blancs vers le soleil ; l'homme, qui n'a pas à revêtir comme le poisson des mers, comme l'arbre des forêts, comme l'oiseau, -de Douvelles écailles, une enveloppe neuve, se reEait un cœur plus jeune et fleurit à sa manière.
Mab la floraison de Bergeronnette-cinq -heures était la première fleur du pommier, tandis que tout ce qu'Abel sentait reverdir en lui était encore imprégné de l'àpreté qui s'attache aux ifs de laplage, arbres funèbregdont chaque feuille, même la plus verdoyante, a son grain de sel.
11 avait couru sur la blancheur du vélin une bande de lumière qui, tamisé^ par l'obstacle des rideaux, était d'un éclat de pourpre tendre dérobé au soleil de cette jeune matinée. Magique reflet ! le printemps, ses défaillances, son image étaient dans cette traînée lumineuse, qui troublait la vue de Bergeronnette et d'Abel et
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faisait frémir leurs doi^s arrêtés sur le papier. Produit par une cause en apparence obscure, l'enchaiiteinent aurait aisëment cessé si Bergeronnette était allée tirer le rideau ; mais elle resta à sa place sous l'extase incoonue, n'imaginant pas qu'à cAté d'elle Abel puisait i la même ivresse. Un rayon de soleil sur une feuille blanche !
Au même instant, comme si leur san^; eAt été mêlé, comme s'ils eussent vécu de la même vie, ils se renctmtrtrent dans une même pensée et ressentirent le même frisson. Cette pensée comprima l'expansion bouillante d'Abel et elle remplit de larmes les yeux de Bei^eronnette ; leur mutuelle commotion prit chezl'nn et chec l'autre le caractère d'une réserve pénible. Lea deux nuits de la chambre bleue vinrent à leur souvenir, et l'image les glaça. Précisément au moment où Abel allait livrer un aveu auquel Bergeronnette était préparée, la vision passa devant leur esprit !
Chez Abel, comme cela devait être, le regret de l'infidélité ténébreuse s'afCaiblit vite et teignît \ peine sa conscience d'homme ; mais Bergeronnette conserva la terreur tout entité, et elle la subit chaque fois qu'une situation analogue se reproduisit.
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Quelque douces, quelque attendues que furent les paroles d'amour qu'Abel répandit ce jour-là, jour siueuf pour Bei^eronnette et pour lui, Bei^eronnette-cinq-heures fut constamment poursuivie du souvenir de la cliambre bleue ; elle en distinguait comme un reflet dans la clarté de l'appartement où elle était : il s'assombrissait dans le silence à mesure qu'Abel, enhardi par une première bardiesse, s'abandonnait à la joie de dire tout haut ce qu'il avait si longtemps caché. Bergeronnette ne le repoussait pas ; au fond, elle paraissait soucieuse autant que satisfaite. C'était pIutAt en elle la félicité déjà éprouvée d'une veuve qne la libérale ascension de cœur d'une jeune fille aimant et aimée pour la première fois; son bonheur n'avait pas quinze ans comme son visage. Elle n'abandonna pas moins sa main à celle d'Abel tout le temps qu'il voulut.
Les entreliens qui suivirent celui-là furent tons traversés du même dard chaque fois qu'ils prirent le même caractère. Plus tard Abel s'en inquiéta ; car plus tard aussi Bergeronnette montra davantage ces subites afflictions, dont elle voila constamment le principe. Enfin, n'osant jamais ni l'un ni l'autre abattre la barrière posée entre eux, ils en sentirent la résistance
IM U MlBlCin BU FKCQ.
chaque fois qu'ils essayèrent de s'unir par le cœur. Et, de jour eu Jour plus instruite aux réalités de la vie, raisoaoant mieux ses scrupules, parfois aigus comme le remords. Bergeronnette finit par voir un homme sans cesse interposé entre elle et Abel, un homme dont elle ne connaissait ni le visage, ni le nom, ai la voix.
Un vague instinct de prudence lui conseillant de ne Jamais apprendre à Abel le motif de cette épouvante, elle inspira à celui-ci mille suppositions inquiètes, et ce ver piqua ses meilleures jouissances ; il n'en eut point qui ne fîtt tachée à l'endroit le plus sain. [I prêta à la fille de Bergerin des arrière-pensées orageuses ; il la traita, dans d'inépuisables calculs de jalousie, comme une femme ordinaire ayant déji un passé quelque peu lourd à soulever. Son repos en fut compromis, ses espérances changées ; et cette appréciation contraignit sa générosité lorsque le Jour fut venu de l'élever jusqu'àJa volonté formelle de demander Bèrgeronnettecinq-heures à son père. De peur d'amenerune explication redoutée il recula le moment d'avouer ses intentions. Si l'ansiété de Bergeronnette, pensait-il, n'était que la conséquence da refus qu'elle avait résolu d'opposer à des préteations présumées ! Pourquoi bAter une con-
ciums xiTi. ISl
clusioD qui dëToilerait tout? Abel se tut; il soufirit. Il coDtinua cepcDcJant d'aller à FromaiiiTilIe pour aimer chaque jour davaotage, et pour prêter chaque fois des prétextes nouveaux i la résistance muettede Bergeronnette.
La plante à ihé n'aurait jamais été dessinée ce jour-là quand même l'abbé Viiicent et Bergeria n'eussent pas interrompu le téte-à-tëte par une entrée assez brusque au salon.
Abel et Bergeronnette n'auraient pas eu le temps d'affecter une occupation quelconque s'ils avaient cherché h colorer leur inaction. Us ne sentirent d'ailleurs nil'un ni l'autre le besoia de se composer un maintien en présence de l'abbé Vincent, qui, beaucoup plus versé dans la science des insectes quedans celle des plant«s, loua beaucoup le dessin commencé. Bei^^ertn fut si Ger de l'éloge et de l'ouvrage, quoiqu'il prit l'arbuste indien pour un chêne, qu'il dit en riant au bon abbé de chercher dans sa paroisse un mari àBergeronnette.
— Je bénis tous les mariage» , répondit vivement l'abbé , mais je n'en fais aucun ; c'est assez d'avoir la charge des Ames sans s'imposer enc<JÏ« celle du bonheur des gens.
Il n'acceptait que comme un propos indifférent , ajouta-t-il , cette pensée de Bergerin de
199 u ■tDidn «D ncQ.
marier sa fille encore si jeune. Il demandai Abel s'il ne partageait pas son opinion , lui qui avait acquis par une générosité noble le droit d'être consulté en tout ce qui louchait à l'avenir de la famille.
L'abbé attira ensuite Abel à part et le remercia avec effusion des services qu'il avait rendus & Bergerin. — Son action était belle ; il se fat sait le courtisan de la fortune lorsqu'on lui affectait un aussi digne emploi. — 11 fut plus reconnaissant que s'il eAt été personnellement obligé. Ses mains pressèrent celles d'Abel , qui le remercia avec modestie de l'amitié qu i I uî était offerte pour un jinx si léger. L'abbé l'assura qu'il s'était créé un ami plus puissant qu'urtprétre obscur : cet ami c'est Dieu , qui guide à travers les neiges la main pieuse qui s'abaisse ponr ramasser l'enfant abandonné.
— Bei^ronnette doit maintenant vous aimer comme un firère , reprit-t-il. Cette chère enfiint n'a que nous.
— Si TOUS la mariez bientAt, dit Abel à l'abbé Vincent , avertissei-moi ; j'ai encore quelqac chose à faire pour elle.
— Pensez-vous , répondit l'abbé , qu'il soit prudent de risquer sitAt le bten-étre dont, grâce à vous , elle commence à jouir 7
Gumu XXVI. les
— Et TOUS , le pcDsez'Tous , monsieur?
Les deux jeuoes hommes se turent coAiDie s'ils avaient compris qu'au-dessus de leur opinion planait un regard impartial , qui plonge et dans le cœur de lliomme selon le monde et dans le cœur de l'homme selon Dieu , ce grand juge de toutes les répugnances , cet appréciateur formidable de tout ce qui remue au fond des consciences même les plus pures , et qui sait faire éclater son tonnerre lorsque le soleil est au ciel et le' calme autour de la terre.
— Je voua accompagnerai jusqu'à Saint- Germain , dit Tabbé Vincent à Abel ; tous voudrez seulement modérer la TiTacité de TOtre cheTal , car ma mule se fait Tieille.
— Nous allons partir, répondit Abel ; on m'attend au Pecq de bonne heure. .
Abel et l'abbé Vincent prirent congé de Bergerin et de sa fille , qui les accompagnèrent salon l'usage jusqu'à l'entrée de la forêt.
....Coosic
La résolution prise par M"* Dalzonne de vendre la maison de santé n'avait pas obtenu l'approbation de BOD conseiller intime , M. André. Dans un moment où les hommes d'argent évitaient les spéculations d'immeubles pour se livrer à d'autres affaires tout aussi chanceuses mais plus neuves , il était maladroit , disail-il , de vendre un établissement dont la principale valeur était dans la direction habile qu'il recevait et dans sa destination spéciale. Il n'était
....Coosic
1V6 LE ■tDICIH DD FECQ.
propre h se transrormer sous d'autres propriétaires , ajoutait-il , ni en usine d! ea maison d'agrément. Il eût fallu perdre considérablement en le cédant sans attendre l'opportunité de l'occasion. Beaucoup moins initié aux-paisions qu'aux intérêts de sa cliente, M. André embarrassa ex traordinairenient M™" Daizonne en lui demandant pour quel motir si pressant elle cherchait à vendre sa maison de santé après être parvenue , au prix de beaucoup de peine , à l'élever au premier rang.
Nul mieux que M. André ne savait combien , malgré la prospérité réelle de l'établissement, M*™ Daizonne était encore loin de pouvoir songer h se retirer pour jouir , le reste de sa vie , des fruits de son activité; il savait, au contraire, combien elle retardait ce moment par d'incessantes petites pertes entraînées coup sur coup dans un torrent d'opérations où , en dépit des meilleurs conseils , le premier venu savait l'engouffrer dès qu'elle avait quelques billets de banque au fond des tiroirs de son secrétaire. Mise en présence de l'état de sa fortune, en bon point mais non arrivée , elle convint , sur la 'démonstration de M. André , do peu de justice de sa détermination. La corde du positif , pincée sèchement , vibra fort et fut entendue.
cumu xivii. 197
M"" Dalzonne pouvait manquer de raison pour elle , mais non pour un autre ; entre elle et son homme d'affaires le chifEre avait force de loi. Elle se laissa démontrer que son projet n'^< tait guère réalbable que dans huit ou dis ans. Peut-être se ràt-elle moins vite soumise il la décision de W. André si son esprit ne f&t tombé depuis quelque temps , sinon dans un calme absolu , du moins dans hi fausse quiétude qat résulte de l'immobilité de l'observation. Parce qu'elle était en attente elle se croyait en repos ; de même qu'il lui arrivait souvent de faire honneur à sa raison d'une conduite qui, au fond, était le fait instinctif d'un calcul. Ainsi , lorsqu'elle ■e persuadait qu'il avait toujours été dans ses intentions de ne vendre la maison de santé qu'après avoir établi une discussion grave sur ce point avec son avocat , elle mentait à sa première impulsion ; elle feignait d'oublier , et sa vie était là pourtant, l'issue prochaine de la combinaison ourdie par elle, derrière un rideau, près de se lever. Abel et Bergeronnette , elle ne s'en souvenait que trop , étaient dans cette ombre pleine de choses attendues, Que d'immenses espérances ou que d'infinies douleurs sortiraient pour elle de là^dessous ! Il y avait dans cette expectative , hypocritement confondue par ma-
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dame Daizonne avec le gang-froïd du boa sens ,' une anxiétë comparable à celle de l'homme pour qui l'heure suprême est venue de savoir si derrière le mur de la vie il y a le néant ou la réalité espérée , l'abîme ou le ciel , rien ou Dieu.
Maîtresse des occasions où elle aurait pu renouveler avec d'égales douleurs la scène de la chambre bleue , elle avait , à une seconde nuît d'épreuve , arrêté résolument qu'elle ne se reproduirait plus. Elle serait morte; elle avait si cruellementsouffert! Si elie souffrait moÎDS maintenant elle n'était pas moins malheureuse ; elle attendait.
Son attente n'était pas i'îuactton d'une pensée qui a assez fait pour se reposer aux endroits choisis, à quelques pas de la source, avant d'en boire l'eau vivifiante. Elle était sans sécurité ; tout lui était suspicion et ombrage.
La vue de Bergeronnette Tatiguait M"" Daizonne comme un remords de jour en jour plus près d'elle. Quoique la fille de Bergeria n'eût rien perdu de sa grâce aux regards des autres, aux siens, si curieux et si impatients, elle avait déjà changé : sa fraîcheur matinale s'évaporait, ses yeux noirs s'alanguissaient ■ elle ne volait plus de place en place, elle. marchait ; elle s'arrétaît parfois comme pour penser. Mille autres
cuniu xiTO. 1S9
signes sans valeur pour les étrangers prenaient une signification potitive pour M*" Daizonne ; étude secrète qui la rongeait. Elle avait empoisonné quelqu'un dans une heure de délire : ses regrets avaient mâinlenaat la lenteur du poison qu'elle avaifverBé. Aucun des effets ne lui échappait, elle en créait qui n'existaient pas; sea nuits s'écoulaient sans sommeil. Elle avait cru jouer impunément avec cette enfant , et à son gré en tirer du bonheur, comme des fleurs on extrait du parfum sans songer qu'on les a écrasées, qu'on a pilé leurs feuilles, leurs grâc*s , leurs délicatesses, leurs beautés divines. L'enfant s'était laissé faire comme ces fleurs. Mais ce silence même, cette innocente abnégation accusaient tout bas M"" Daizonne et la torturaient dans l'ombre, A défaut des menaces de la religion, dont elle s'était éloignée par sa manière de vivre.à défaut des récriminations du monde, à qui tant de scandales échappent , il s'était installé dans sa mémoire un juge implacable de sa conduite. Celui-là lui reprochait jusqu'à ses bienfaits les plus reculés envers Bergeronnette. Elle n'était allée la chercher au berceau, elle ne l'avait caressée , endormie , placée sur son sein comme une seconde mère , elle ne l'avait réjouie au soleilde tant d'oi^ueilleui présents dont elle
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SM LE ■tncn ira picq.
D'avaît pas besoin, chère enfant, elle ne lui avait enlacé des fleurs dans les cheveiix , coulé de l'or au cou, sur les bras, et mis du beau langage sur les lèTres, que pour la cacher dans la chambre d'un jeune homme; et tout cela pour que ce jeune homme ne demandât pas à d'autres femmes, à des rivales , ce qu'aucune d'elles n'aurait consenti h lui donner sans l'entraînement de l'amour, le titre de père.
Accablée de ces inévitables replis sur ellemême, elle se livra h toutes les distractions dont elle espéra quelque soulagement. Après avoir éloigné, BOUS d'adroite prétextes. Bergeronnette de sa vue , elle se jeta dans des aSaires d'intérêt, espèce de suicide qu'on a toujours à sa portée liM-squ'on possède quelques billets de mille francs et qu'on jouît de l'avantagede connaître un homme d'affaires. L'homme d'affaire de M*"Dalzonne était Champeaux. Entre autres quidités, Champeaux possédait celle d'être au courant des bons placements d'argent; divination tout h bit platonique chei lui , car il n'avait rien & placer. Il s'employait pour les autres , il conseillait, il signalait les bons endroits, il flairait les rénssites, et prévoyait de loin les baisses d'actions comme les névralgiques pressentent l'orage. — Je sens un demi pour cent de baisse dans le
bras droit; — mon bras gauche m'annonce le pair. — C'était là son langage figuré avec les femmes, avec les femmes surtout; pour les bommes Cbampeaux n'était pas homme d'afiaires. Certaine raison le voulait ainsi : Champeaux, en réalité, n'était ni un financier profond ni un agioteur subtil ; il était pIutAt brocanteur, mystérieux tripotier, parieur enfin que joueur. Sa spécialité était trop vague pour être classée. Quand il n'y avait rien à grappiller à la bourse, oij il n'était pas connu, il ne dédaignait pas de placer, avec nne commission raisonnable , cent bouteilles de vin de Bordeaux, quelques pièces de toiles , de Vieux couverts d'argent, ou des Toitures achetées i vil prix aux carrossiers en iléconflture. A la faveur de son universalité, Champeaux échappait à beaucoup d'investigations qu'il n'est pas toujours prudent d'attirer sur soi quand on traite certain commerce. Demandiei-vous à un marchand de vin ; Qu'est-ce que M . Champeaux ? il répondait ; Je ne connais pas ce monsieur-là. — A un chapelier : — Qu'eslceque M. Champeaux? — Il ne m'est pas connu.
Si ce silence prouvait que Champeaux ne jouissait pas d'un très-grand crédit sur la place , il attestait pour la même raison qu'il n'y aurait puété trop déprécié. Sa signature seule n'aurait
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9M LS lÊDicm DU rtCQ.
pas été acceptée ; fortifiée d'uD eadoBseur, on ne la refusait pas toujours. Cette nuance de crédit est immense à Paris, où il s'agit moins d'avoir à traiter avec un bonnét« homme que de ne pas entrer en relation d'affaires avec cent fripons. Varié, à mille faces, plein de petites ressources, coulant, répondant i tout, le métier de Cbampeaax allait admirablement aux femmes, qui aiment h mener les affaires comme uûe causerie, à déplacer les chances, à comprendre sans efforts, â réaliser promptement.
Mais il n'eût pas été possible & Champeaus d'afficher même d'aussi minces prétentions mercantiles sans un passé commercial quelque peu avéré; il eo prouvait un assez honorable : pendant cinq ans il avait figuré dans les comtoirs de M. Laffitte. Là, outre la teinture des affaires, il avait gagné une conviction politique que le temps avait aggravée. Simple libéral d'abord, comme son patron et comme le duc d'Orléans, îl était devenu républicain après la révolution de 1830.
A l'époque oi^ M. Lafiitte s'imagina qu'il était ruiné, Champeaux, qui avait déjà beaucoup négligé le comptoir pour la politiqae, l'abandonna entièrement. Il fit de l'insurrection et des affaires pour son compte , imitant en petit son fameux
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patron, Mais, comme il jouait avec trop peu de fonda en matières de spéculation , et qu'il ne Tenait qu'après son patron en matières politiques, ses opérations ressemblèrent à du bro<;antage et ses conspirations le menèrent un jour k Sainte-Pélagie. On ne sut jamais trop comment il en sortit : s'il s'évada, si on crut peu utile de le retenir, si son élargissement fut le fait de la haute protection de M. Laffitte. Ici commence le mystère , et un mystère comme celui d'Ësculape, en forme de serpent dont la tête mord la queue. Quoique son nom ne brillât pas dans les journaux, il était acquis pour ses amis, pour ses coreligionnaires, comme on s'exprimait alors, qu'il était cruellement persécuté par la police. Son domicile n'était nulle part ; il habitait tantAt la ville , tantôt la banlieue. Champeaux déjouait, par ses brusques changements de dwnicile, l'inquisition du préfet de police. Fier de ses convictions , il convenait de la part qu'il prenait à tous les actes tentés pour renverser le gouvernement de Philippe, selon sa manière lacédémonienne de parler. A qui voulait l'entendre il répétait les plus fougueux passages de ses proclamations, et il ajoutait en fronçant les lèvres et en regardant le plafond : — Patience t
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Lortqu'îl se présenta i l'établissemeot da Peoq il sortait , prétendait-il , de Saïate-Pélagie, «à il avait été incarcéré pour la quatrième fois; il n'en était sorti qne par suite de protections qu'il n'avait pas sollicitées , et à la condition d'achever son temps de condamnation dans une maison de santé quelque peu distadte de Paris.
Cachant son effroi pour ne laisser paraître que sa pitié , H"' Daizonne avait accueilli Champeaux sans s'étonner, un peu inexplicable en cela, de le voir venir de lui-même effectner ane transla> tion dont il est d'usage que le gouvernement s'occupe ; elle ne comprit qu'une chose , c'est que Champeaux était poursuivi. Elle lui peniut de s'installer chez elle, oiî du reste, il se conduisit convenablement. On ne l'aimait pas, on le craignait; mais on n'avait pas lieu de s'en plaindre. On avait fiai par croire que la mauvaise humeur faisait partie de ses opinions politiques.
Vers l'époque où M*"' Daizonne avait plus fréquemment les entrevues avec lui pour des aflâîres o^ elle le consullait , et qu'elle traitait pour dépayser ses peines d'esprit, il entra nn matin chez elle, les traits bouleversés et regardant derrière lui. U dit à voix basse à M"" Daizonne que des avertissements lui avaient été donnés
cunru xxTii. 305
de quitter sur-le-champ la maison de santé du Pecq, où il y avait non- seulement danger imminent pour lui h j prolonger son séjour, mais danger pour les personnes avec lesquelles il résidait; on les tracasserait à cause de lui. 11 lui était donc commandé de s'éloigner pendant quelque temps de Saint'Germain en Laye. Tant qu'elle le saurait li , la- police le veierait sous prétexte qu'il ne cessait de conspirer contre la Stabilité des institutions. Vainement il protestait de son ignorance des événements qui se passaient i Paris, on n'admettait pas son indifférence; son nom brillait dans chaque liste de proscription dressée par la préfecture. Demie- ' remeaC encore, des républicains ayant été accusés de vouloir incendier les Tuileries, il avait su qu'on lui attribuait une complicité dans l'attentat. Ce n'était pas vivre que de subir une éternelle suspicion. Ne jamais compter sur le lendemain ; quelque profonde que soit la retraite, trembler à tout instant qu'on ne vous enveloppe dans l'accusation d'un crime imaginaire médité à vingt lieues de l'endroit aà vous respirei;; porter U solidarité d'un parti tout entier ! Champeaux devait fuir, s'absenter pour quelques mois , au bout desquels il reparaîtrait avec d'autres espérances ou d'autres projets.
306 LE stoicin DU ncg.
Les ioslances de M°" DaUonne auprès de Champeaux se brisèrent contre une détermiuBtion réfléchie et, après tout , fort sensée. EUe lui fit promettre seulement que, dès que la police se relâcherait de sa séTeritë , il retournerait à la maison de santë du Pecq, oit un boD accueil l'attendrait toujours. Champeaus parut touché de ces marques d'affection, et il partit.
Excepté M"' Daizonne, personne dans la mai* son ne fut mis dans la confidence de ce départ. Plus tard quelques-uns s'en réjouirent , tandis que d'autres n'exprimèrent aucune espèce d'opinion à ce sujet , de peur d'avoir à se repentir de leur peu de réserve si un jour Champeaux reparaissait au milieu, d'eux. Lejeune s'imposa l'horrible contrainte d'une espèce de regret manifesté sur l'absence de ce bon H. Champeaux.
Entre M"' Daizonne et le docteur Calveyrac il n'existait aucune froideur apparente. Tous deux avaient compris combien la dignité de la maison exigeait d'attentions contraintes , Calveyrac surtout, qui souffrait le plus dans sa position si pénible- d'homme chassé du coeur d'une femme sans cesse présente i sa vue. Quelle différence avec les temps d'autrefois, où il passait dans le même jour de la crainte à l'espoir, ânc-
ciAniit XX vn. 907
tuations Tiolentes, mais pleines de sel, d'action et de vie comme les eaux de l'Ocëan ! Calveyrac dépérissait h se contrefaire ainsi devant le moaile, & paraître égal d'humeur quand tout équilibre se rompait en lui, à s'asseoir auprès de M"' Daizonne, à lui servir d'appui dans les promenades du soir sur la terrasse, habitudes prises , impossibles & réformer. Et, par la malheureuse tendance qui nous porte à franchir les Iwrnes des résolutions sages et obligées , Calveyrac exagérait ses politesses, de même qu'un homme ivre dont le bon sens n'est pas tout à fait évanoui exagère sa roideur , dans la crainte d'afficher l'ëtat dont il a la conscience. A vingt ans cesjeux finissent pard'infaillibles explosions; un jour on s'arrache le masque, ou tombe de la hauteur factice où l'on s'était exalté, et on répand par upe issue violente toutes les larmes amassées goutte à goutte^; crise de mort ou de salutj un changement se déclare ; on meurt pour celle qu'on pleure, uu l'on aime hienlét une autre que celle qu'on n'a plus à pleurer. On s'est remué dans te tombeau. Beaucoup ressuscitent à cet Age , peu à l'âge du docteur. A son àf^a plus d'énergie, plus de certitude de punir une . femme de son indifférence en l'afQigeant de l'amour qu'on a voué à une autre et qu'elle vous
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SOS LK ItlKCUT DD FBCQ.
rend, une autre femme aussi Jeune, aussi belle, plus belle, plus jeune peut-être; Tengeance éclataote, facile, et qui, cummcDcée sous l'iaspiration du dépit , finît souvent avec tous les caractères d'un amour de meilleure origine.
L« docteur, comme il se l'était démontré dans M nuit de triste illumination, ne comptait que sur une ressource, la fuite. Depuis lors il s'estimait pour n'avoir plus temporisé avec d'éternelles déceptions et avoir su prendre bravement un parti , ce qui était mettre â l'abri de l'outrage les années de force, dont il lui importait de faire usage pour ne pas s'éveiller, au milieu de la vieillesse, ruiné par la pensée et par l'oisiveté , double délabrement où arrivent tant d'existences.
Il n'était revenu que sur une seule circonstance de son projet ; il avait arrêté de ne l'apprendre à M"" DalEonne qu'après la réponse de son frère de Bornéo. Pourquoi le communiquer si longtemps d'avance ? Que d'inconvénients dans la précipitation I Si ce frère ne répondait pas, s'il ne répondait qu'après des années, et si H*" Dal- Eonne ne voyait dans cette confidence prématurée qu'un prétexte ingénieux pour intéresser sa pitié , provoquer sa reconnaissance à défaut de son amour ,quelle faiblesse inutile! quel stérile
aurim ixrn. 109
«baiasemeot f En disant son projet ou en le taisant, n'étaît'il pas toujours résolu à rester & la maison de santé jusqu'à l'époque de son départ? Toutes ces raisons balancées, le docteur Calveyrac brûla la lettre qu'il avait écrite à H*"* Daltoone, et dans laquelle il lui faisait part de son intention d'aller rejoindre son frère, et il reprit, comme si rien n'avait été dérangé à sa vie, le lien de ses occupations. Il soigna des douleurs moins vires que les siennes ; il épuisa sa santé au rétablissement de la santé des autres. Nul ne s'aperçut d'une altération dans son activité au service de chacun. Comme autrefois, son cheval l'attendait dès cinq heures du matin dans la cour; et il partait pour ses visites éloignées ; il ne rentrait qu'à deux heures au Pecq. Sa bonté n'avait pas eu non plus à souffrir des afflictions dévorantes qu'il portait en lui : auprès du petit berceau ou auprès du lit du vieillard, penché sur l'oreiller brodé de la jolie malade ou assis à cAté du vigneron paralytique, Calveyrac retrouvait sou admirable langage de bon cooseii et de bon cœur, clair, abondant, attentif, et surtout ce regard d'inextinguible ardeur, voilé quelquefois par la réflexion, mais toujours jeune ; car le regard, étincelle de la Divinité, enveloppe lumineuse de l'Ame, a le
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pririlëge, 4]uand le corps s'affaisse et s'en va, de GOD&erver la fraîcheur de la jeunesse.
Parmi les malades que voyait alors le docteur Calveyrac,' M"* de Touralbe exigea tout à coup des soins plus sérieux : il découvrit qu'elle perdait de jour en jour, et sans cause appréciable, tous les avantages acquis à son moral par ud régime qui avait réussi jusqu'ici et qui avait permis de prévoir une guérison prochaine.
D'oii venait ce nouveau mal, quand 'l'air de SaintGermain avaïf rendu à H"° de Touralbe une puissante animation, l'embonpoint tempéré auquel sa constitution lui donnait d'atteindre? N'assignant à aucune cause physique la tristesse croissante de M"' de Touralbe. il essaya d'en découvrir le motif sous quelque ennui dont il n'avait ni à solliciter ni à obtenir la confidence. Il le devina. Le retour de cette mélancolie datait de l'absence de Champeaui, selon Calveyrac, qui n'avait pas laissé perdre à travers ses chagrins personnels le souvenir de l'intrigue dont le hasard' l'avait rendu témoin. Pour lut, c'était sa conviction, Champeaux avait été l'amant de M"' de Touralbe. Elle était fondée à tous les litres : la même scène nocturne s'était reproduite une seconde fois sous ses yeux à la même heure de la nuit. Entré dans la grande
voie des inductions, il n'avait pas eu de peine à s'assurer par d'autres incidents , moins précis mais également significatifs , de- l'esactitnde presque mathématique du fait. Privée de son amant , H"° de Touralbe avait pris l'existeDce en degoùt. Fort de son -opinion, le docteur écouta pendant plusieurs visites tout ce qu'il plut à M^° de Touralbe de lui dire sur ce qu'elle s'imaginait être l'origine de sa maladie, ou plutôt de sa langueur : elle avait peut-être besoin de voyager , de clianger d'air ; celui de Saint- Germain était bon , mais vif aux poitrines délicates; le sol manquait de chaleur à cause des pluies attirées par la masse ambulante du bois. Le docteur ne fut pas de cet avis , qui n'était pas non plus celui de M"* de Touralbe ; mais il fit semblant d'être en tous points d'accord avec elle, et il ordonna quelques bains pour justifier l'intelligence parfaite qu'il avait de la maladie. Ainsi qu'il s'y attendait , la malade ne se trouva pas mieux. Il la revit, et la causerie prît une antre (oumure, quoique toujours enfermée dans les limitesd'uue consultation médicale. Peu à peu elle en sortit tout & fait et se porta sans secousse, par un de ces chemins couverts comme en savait tracer le docteur, sur le terrain des conférences amicales: et alors se firent, k des heures
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91S LE ■tDECM DD nCQ,
choisies, ces épanchements doux et ^aves où celui qui pnrle ne garde assez d'autorité que ponr se tromper quand il lui plaît et lorsqu'il le juge convenable i son r6le. Au médecin, exclu du paradoxe parce que la santé compromise ne revient pas ik la suite d'un raisonnement meilleur, a insensiblement succédé le moraliste, asquel tout est permis, le détour pour arriver au twme sans sur[uise , le point de vue faux aGn d'être ramené aif vrai par celui-là mime qu'mi veut pénétrer et coraprentlre. Aj^nt cerné H"° de Touralbe pied à pied, le docteur se crut maître d'entrer à son gré dans le fond d'une pensée forcée par lui à ne plus se dire un mal, ou d'attendre le moment où elle se rendrait^ car la parole a ses conquêtes, ses guerres et ses victoires, toutes plus ou moins dépendantes de la prudence , de la volonté ou de l'à-propos. M"* de Touralbe ne se rendit pas ; mais lorsque Calveyrac essaya de proposer, entre divers moyens dissemblables afin que les plus hardis ne produisissent ni surprise ni ombre, celui de guérir le coeur par le cœur, elle ne se prononça pas sur celui-là comme sur les autres. Elle l'avait remarqué par son silence; le docteur'eu augura bien. II le ramena une seconde fois, et l'accueil ne fut pas moins significatif. Un nom
CHAMTBB ZXVII. 913
restait à dire pour emporter la place : il fut enfin jeté aux flux de la conversation. Calreyrac exprima à M'*' de Touralbe qu'il serait heureux pour Abel de déterminer en elle une diveriion de pensées, toujours facile à leur âge, toujours fructueuse , ne fût-elle pas entralosote comme une passion. Entre elle et lui bien des heures d'intimité s'étaient écoulées, et il avait cru voir, osa-t-il dire, que de ces lëte-.à-tëte sans recherche, amenés au hasard des rencontres, ils en étaient revenus souvent tous deux soulagés. Pourquoi ne pa« se prêter aux caprices, ajoutat-îl , quand ils nous mènent pins heureusement . que des plans , toujours exigeants parce qu'ils oQt beaucoup coAté? que de maux sont incurables parce qu'on les croit ainsi I On abandonna un jour, raconta-t-il, un malade dans une campagne; l'art en avait désespéré, il se plut ï manger d'une herbe venue autour de lui; et il guérit. La peine est en nous, la consolation aussi. Le docteur termina par conseiller à M''* de Touralbe de se faire une habitude plus régulière de la société d'Ahel, un peu par intérêt pour elle, beaucoup par intérêt pour luî. C'était un devoir, et non absolument un plaisir, qu'il îadiquait en parlant ainsi.
Tombé au moment d'une maturité peut-Are
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hâtive , mais rëetle , l'avis ne fut pas repoussé. S'il fut combattu , il le fut si faiblement que le docteur craignit, après avoir réussi, d'avoir rendu l'exécutioi) moins vive à cause de la lenteur des précautions.
A quel sentiment obéissait le docteur en tentant une alliance si chèrement essayée par M" Dalzonne? A celui que M"* Dalionne ellemême avait écouté. Abel et M"' de Touralbe étaient pourM^Dalïonne et Calveyrac ces petits Etats que les grands ne peuvent négliger de fondre dans leurs intérêts, soit en vue de la paix, soit en vue de la guerre, qu'on arme, qu'on désarme au besoin.
Il y avait donc encore dans l'ftme du docteur un reste d'espérance ; et , si ce n'était pas de l'espérance , qu'était-ce que cette sonde jetée dans une mer où l'on s'était résigné au naufrage? qu'attendait Calveyrac de si favorable à sa situation de cette union à créer entre Abel et M"* de Touralbe , lorsqu'il n'avait plus de prétexte pour douter de la place remplie par Abel dans le cœur de M"" Dalzonne? h quoi lui servirait cette rivalité tardive? Le docteur le savaitil?etquiense]gnera la partà faire aux résolutions qui poussent dans les endroits cachés de l'Ame et viennent au jour sans le concours de la vo-
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looté , comme certains Truits loin ilu wleil, cru indispcosable à leur mataratioa , mùriaseat pourtant , et vous surprenneiit , uu matin , à un coin infréquenté du verger. Peut-4tre sont-ils indécis de saveur et de coloris : ainsi de ces pensées germées hors de nous ; et peut-être ne revient-on encore sur une idée abandonnée et désemparée de toutes parts , comme le docteur & la sienne, que parce que l'espérance, d'essence divine , d'origine plus haute que les formules humaines , ne se laisse pas déduire et manier à notre gré. Comme la foi , sa sœur céleste , elle vient aux heures de grfice et de prédestination, et ne s'en va pas parce que nous ne savons par où la retenir. On espère malgré soi , comme malgré soi on respire , on vit, on est. De là tant de mains soulevées au-dessus des vagues au moment de l'intention la plus ferme de s'enfoncer dans l'abîme. Malgré lui Calveyrac suscitait à M" Daizonne , sans profits espérés , une rivale déjà pressentie ; et il travaillait à une œuvre si peu raisonnée qu'il serait peut-être sur «n autre continent lorsqu'elle triompherait. A quelques jours de ses entrevues avec M"" de Touralbe, Calveyrac fut prié en termes pressants , par une lettre de Bergeronnette , de se rendre à un «ndroitde la forêt de Saint-Germain.
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Elle denuDdait au docteur de l'iaolement et du ailence; elle indiquait d'ailleurs le joue , le Heu et l'heure.
CalTeyrao brûla la lettre de Bergeronnette et •e promit d'âtre exact.
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Prëvoyant le jour de la semaine où son père ne s'absenterait pasde la ferme, Bergeronnette, avait choisi ce jour-là pour prier l'abbé Vincent de se rendre sans faute à une des gracieuses petites lies de la Seine qui sont entre les limites de la forêt de Saint-Germain et la carrière de GayoD. On les nomme collectivement les tleg dUerblay. C'était aussi l'endroit où elle avait engagé Calveyrac à venir; seulement, l'heure des deux entrevues était différente : la matinée
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pour l'abbé Vincent , l'aprèB-midi pour le docteur , deux amis dont elle ne craignait pas de fatiguer la complaisance.
Après une nuit pluvieuse , l'atmosphère se dégagea au matin de quelques nuages restés sur l'horizon , et l'ardent soleil de juin sécha la terre. A dix heures Bergeronnette descendait dans la première des petites Iles de la Seine , celle qui commence à Fromainville et se termine en pointe verdoyante It Herblay , mesurant plus d'une lieue d'étendue sous une forme biiarrement allongée , et d'une nature de terrain & rappeler les champs à demi submergés de l'Egypte. Elle marcha vers le milieu de l'Ile et elle se fit une place entre les grands foins, li l'ombre des saules ; elle s'assit. Appuyée contre un arbre, elle se laissa entraîner par la nonchalante langueur de ses pensée9,toutes changées depuis quelques mois, constamment paisibles, mais ternes , roulant dans un cercle d'obscurité et de larmes. Chaque objet touchait, jusqu'à la blesser quelquefois , sa sensibilité inquiète : le bourdonnement circulaire d'un moucheron sur le calice d'une fleur , l'ondulation d'une petite tou&e d'herbe , le cri d'un oiseau coupant l'air de son Tol, d'innombrables petits accidents dont Ma insouciance n'eût pas été effleurée autrefois,
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la tountaentaieQt maintenant et la portaient , & travers mille réyeries , jusqu'à l'eitase. De jonr eo jouf les retours de Tivacilé qui, auparavant , rompaient par intervalle cette paresse des sens, diminuaient ; et les mains demeuraient plus étroitement croisées aux genoux, le regard plus longtemps fixe , la tête plus longtemps penchée sur l'épaule.
Bergeronnette-cinq-heures se reposait dans cette attitude lorsque l'abbé Vincent , qui était descendu dans l'Ile sans qu'elle s'en aperçût , la tira de sa rêverie en abaissant sur son visage une des basses branches placées au-dessus d'elle.
— Cest vous , monsieur Vincent ! Mois par oik ètes-vous donc venu?
— Par l'eitrémité de l'Ile , à un endroit , je l'avoue , assez incommode pour débarquer. Je ne crois pas être beaucoup en retard : il est onze heures à peine.
— Je ne suis ici que depuis une demi-heure , dît Bei^eronnette , embarrassée de savoir si elle se lèverait ou si elle ojQrirait une place à cAté d'elle il l'abbé Vincent.
L'abbé Vincent s'assit sans façon auprès de Bergeronnette.
— Ainsi vous avez mieux aimé me voir ici ipie ch» moi. J'ai cédé à votre désir. Au fond ,
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cela est préférable. J'ai compris qne'c'est &
l'ami que toub Mubaitiez plus particulièrement
parler.
— Oui, â l'ami.
La rougeur de Bergeronnette était rive.
— Eh bien , il tous écoutera t]uan<i il vous plaira de commencer.
Ce n'était que depuis peu de temps tpie l'abbé Vincent employait le eoiu avec Bergeronnette. Aussi semblait-il le chercher dans sa mémoire.
— Vous éte»-TOus aperçu que je ne suis pins gaie comme avant ma première communion , comme il y a six mois ?
— Qu'a cela d'étounant ? répondît l'abbé Vincent : avec l'âge les devoirs arrivent, et la pensée de les accomplir rend grave, soucieux ; vous n'êtes plus une enfant. Pourquoi tous plaindriezvous d'une responsabilité dont votre mérite s'accroîtra 7
— Si je n'étais que grave, monsiear Vincent. . . Mais je suis triste,
— Ceci est trop de gravité - interrompit en souriant l'abbé Vincent. Pourquoi de la tristesse lorsque votre position s'améliore , lorsque vous jouissez , je le sais mienx que personne , d'une aisance même plus grande qu'it l'époque où
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Votre digne mère rivait? Mais je vous intem^, et c'est à TOUS à m'apprendre , quoique je n'aie pu attendu jusqu'ici pour remarquer combien en efTet vous êtes changée depuis quelques
— Je ne sois pas heureuse.
Un soupir monta de la poitrine de Bergeronnette.
Non, monsieur Vincent, je ne suis pas heureuse : tout m'est un d^oAt, un ennui, soit que je reste assise au piano de monsieur Abel , soit que je lise où que je travaille. Les heures me durent des siècles. Malgré moi mes doigts s'arrêtent , mon cceur s'emplit et Je me sens devenir triste , mais triste à mourir. Peut-on changer ainsi en peu de temps ! Je ne l'aurai^ jamais cru. J'ai beau m'efforcer de recourir ft mes habituelles occupations , je ne réussis pas h , me donner le change. Si Je marche dans la campagne, je m'égare; si tout à coup j'entends du bruit ,■ je flrissonne ; si je regarde un objet , je ne l'abandonnerai pas d'une heure entière N'est-ce pas étonnant? Pourtant j'étais joyeuse . d'un rien autrefois , vous le savez ; je chantais toujours ; vous étiez obligé de me faire tftire , et j'étais contente comme une reine , nton Dieu ! lorsque vous me disiez ; — » Si tu es
S9S M alDuin dd wtat.
Mge , mon enfant , tu rendras cette année le pain bénit. ■ Voilà quejepleure^ présent. Mais qu'ai'je dit? Vous le voyei , monsieur Vincent.
En arrangeant la gaze de son filet à pafullons l'abbé Vincent, dont les yeux étaient baissés avec contrainte, murmura:
— Je n'ai jamais approuvé , s'il faut vous répondre en ami , tout ce lu se de robes et de bonnets dont on vous a parée à Saint-Germain. Je n'en ai pas fait mon ciHnplimeDt à votre marraine , cœur d'or , je le sais , mais ayant contre son ordinaire manqué de mesure 1 votre égard. Si je ne me trompe, c'est à dater de cette époque de coquetterie que vous avez ressenti une agitation d'abord agréable , devenue plus tard une inquiétude qui a pris en s'a^ravant le caractère d'un mal dont le nom est vanité. Vous languissez parce qu'à votre insu vous craignei que, l'appui de votre marraine venant à vous manquer , vous ne soyez dans la nécessité de redescendre à l'état de médiocrité dont vous vous contentiez auparavant, si toutefois vous ne souffrez pas en secret de oe pouvoir vous élever plus haut. 11 y a là une profonde cause de malaise. Vous ne l'avez pas découverte , parce que tous l'aimez. Oui , vous l'aimez ! Demandez-vous si vous ne seriez pasmortellementchagriaedere-
cuHTU xxnu. SSS
prendre vos mImU de boù , votre robe de gros drapUen, pour traverser SainlrGeroiaw sur un Ane entre deux vases de lait ; et si, au contraire, TOUS ne consentiriez pas à abr%er de dis ans votre vie à condition d'être habillée comme M*^ de Touralbe. Encore une fois, je vous trouve peubUmable;c'estvotremarraiDequiaeutort.
Tiesse l'occasion de le lut dire, et je le lui dirai.
— J'aime la toilette, répondit Bergeronnette, peu empressée de contredire sur ce point l'abbé Vincent; mais jerauBaisencore aimée sansTaide de ma marraine, je crois. Si je désirais un chapeau en velours rose, semblable à celui de mademoiselle de Touralbe, ma marraine, ilestvrai, me l'achèterait tout de suite : convenez, puisque je m'en passe, que je ne suis pas encore si Gère, ajouta Bergeronnette un peu piquée.
— J'espère que vous ne le désirerez jamais, si vous tenez i me persuader que vous ne sacriGex pas vos devoirs it la toilette. Pardonnei-moi si je me suis trompé en rattachant la cause de votre affliction L^une ambition cachée. Avant de la placer trop haut ou d'aller la chercher trop loin, ne convenait-il pas de la demander au cercle de vos habitudes? Ne me blAmez point de ce que vous considérez comme une indiscrétion ; sans colle-lit, j'en aurais commis une autre : j'aurais
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attribué l'altération de votre pais domestique h la prodigalité de beaux meubles dont un cœur généreux tous a entourée & FromainTÎIIe. Toutes les faiblesses se tiennent. Quand on possède nnbon, un moelleux canapé, on s'y assied ; on songe au bonheur des oisifs ; on les envie , on convoite leurs richesses ; le travail se prend en haine. Je sais cela, moi le plus enclia des hommes & la paresse ; aussi n*ai-je pas de canapé , Oui, il y a trop de fanlenils chei vous; deux glaces ! Je n'aurais pas permis le piano si l'on m'eût consulté. Comment ne pas rougir de traire une vacbe quand on est obligé de suspendre , pour aller i l'étable , l'exécution d'une sonate?
— Je vous assure de nouveau, monsieur Vincent , que je n'ai négligé par orgueil aucun de mes devoirs , interrompit Bergeronnette. Je mentirais si je niais la joie dont je suis saisie lorsque après mon travail je cours au salon pour regarder, tout autour de moi, et ma pendule de marbre — elle est presque aussi haute quecelle de ma marraine, — et mes deux glaces, que je préfi^ h celles de monsieur le baron de Fourneuf, — et mon piano , qui rend mieux le son que celui de mademoiselle de Touralbe. — Cela me platt, me délasse comme un boa sommeil; et je pense, monsieur Vincent, je suis sûre que
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ma peioe ne vient pas de Ik, puisque ces choses me rendent contente et meilleure. Oui , meilleure... Vous souriez , monsieur Vincent ; c'est pourtant la vérité. Vous me disiez qu'un canapé invite à la paresse : je ne snis pas paresseuse ; . quoique nous ayons deux valets de ferme , je travaille autant qu'autrefois. Je rougis si peu d'aller k la vacherie, que c'est monsieur Abel qui m'en empêche lorsqu'il est cbes nous. Si je porte moins souvent qu'autrefois le lait et le beurre à la maison de santé , c'est parce que ma marraine l'a voulu ainsi. — Croiriez-vous , se reprit Bergeronnette en posautsa main distraite sur le cercle autour duquel l'abbé Vincent fixait la gaze de son filet, — croiriez-vous... Vous n'irez pas le redire, n'est-ce pas?
— Qu'estrca donc j demanda l'abbé en relevant la tête.
— Depuis que Je suis ainsi changée, je n'aime plus autant ma marraine. Est-ce extraordinaire I Je ne me plais pas avec elle, je suis mal ; j'ai beau me raisonner, l'antipathie est plus forte. Il me serait impossible de passer comme autrefois toute une quinzaine au Pecq auprès d'elle , quoiqu'elle n'ait rien perdu de ses bontés pour moi. Je sais combien je suis injuste , t me vaincre ?
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L'abbé Vincent oe répondit pas à cette question , venue à la suite d'un aveu asiez im{vévH pour l'étonner. Sans être très-versé dans la science du cteur humain , il n'étajt pas de ces . prêtres commodes qui n'ont qu'une recette pour tous les maux : la pénitence , de même que certains médecins n'ont qu'une ordonnance : la saignée. Dans beaucoup de cas s'avouant son peu de pénétration , il ne conseillait pas , il n'ordonnait rien ; il attendait , il faisait delà morale expectante. Si te mal était destiné il éire grave , pensait-il , il augmenterait , il se déclarerait : alors la cure s'entreprendrait au grand jour ; le baume ne s'appliquerait pas à cAté de la blessure ; si le mal au contraire était léger, il se dissiperait de lui-même et oa n'aurait pas prodigué 1 des plaintes friroles la précieuse onction de la parole qui console , et dérangé la prière de son tabernacle d'ivoire.
La conversation marchait à petits pas, et comme sur un gaion humide oii l'on a peur d'enfoncer. Il y eut un moment d'arrêt sur la pointe des pieds. Bergeronnette-ci nq-beures avait tou- ' jours la main posée sur la gaie du filet; et l'abbé Vincent avait croisé en méditation ses deux bras sur sa poitrine.
Parcourant son équateur de feu, le wfeil
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toucbaît ik la clef de voûte ; la campagae el la rivière étaient submergées dans «a clarté , pas d'air, poiot de vent, nulle ombre; toute vitreuse , la campagne haletait , le fleuve avait soif: midi au mois de juin. Comme deux voyageurs prudents, la fralcbeur et l'ombre s'étaient retirés dans la forêt de Saint-Germain et sur quelques points de l'Ile où étaient l'abbé Vincent et Bergeronnette. Autour d'eus s'élevaient tant de terre abondamment vêtue d'herbes ,' et tant d'arbrisseaux si bien placés en écran entre eux et le soleil , qu'ils n'éprouvaient qu'une chaleur modérée. Attirés par cette place » heureusement abritée , une foule de petits oiseaux aquatiques accouraient s'y reposer de tous les endroits moins boisés de l'Ile. Ils se trempaient dans l'eau, et piétinaient ensuite en secouant leurs ailes dans la ligne étroite de sabie qui commence oii cesse de verdir le gazon. Uais , quoique ce berceau naturel ne laissât pénétrer aucun rayon , il n'en était ptiS moins exposé i la fongueuse élasticité de la saison. L'air était ambré de molles extases ; dans le petit mouvement des feuilles , dans la lassitude des saules aux bras détendus , dans l'air, dans le cri du sable doré , dans le chant perpendi* culaire de l'oiseau perdu au haut du ciel , il j
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avait d'ardentes sollicitations. Abattu par cette vaste immersion , l'abbé Vincent était pAIe et. plein de rêveuses distractions ; et par moments, quand ses paupières s'abattaient, il ressemblait alors à ces hommes bruns du désert , à ces solitaires de la Thébaide qui portaient dans l'Orient, sous les palmiers , l'expiation des fautes commises sous un antre climat.
Soit qu'elle partageAt avec plus d'abandon encore que l'abbé Vincent cet affaissement universel, soit qu'elle ne fit que reprendre le cours d'une confidence commencée , elle continua à parler d'un Ion de naïveté tendre qui bouleversa l'apparente tranquillité de l'abbé Vincent.
— Si ma mère vivait , c'est à elle et non i vous que j'aurais dit l'agitation de mon àme ; car j'ai besoin de l'eiprimer pour savoir ai elle est une faute et s'il y a des conseils pour l'apaiser. Cette amertume empreinte sur chaque objet qui m'environne , qui me fait voir comme je ne les ai jamais vus le ciel, la forêt, la rivière , le jour, qui m'entraîne & aimer ce que je n'accueillais auparavant qu'avec insouciance; la musique, par exemple. — Oh I je l'aime i en pleurer quand je l'eutends à Saint-Germaio , dans la chambre de mademcHselle de Touralbe,
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ou à l'église , et quand vous chantez avec vos élèves , le soir, au milieu de l'obscnrilé. — Eh bien ! cette tristesse , qui me prend par un Troid dans tous )eè membres, et me rend toute faible et tremblante , je l'éprouve depuis...
— Depuis quand? interrompit l'abbé Vincent dont le vbage , en se tournant avec viva» cité , se trouva tout près du visage de Bergeronaette.
— Depuis que je connais un homme dont les traits ne sortent pas de ma mémoire , dont la voix m'Inquiète et me rend toute heureuse quand je l'entends , et devant lequel , malgré ma joie de le savoir près de moi, je roi^s comme si je lui avais fowté tort en quelque chose. Pourtant je ne sais de quoi j'aurais à m'accuser envers lui : je ne l'ai jamais vu que chez ma marraine ou à la ferme. J'ai peur même de le nommer, et, si l'on vient à parler de lui en ma présence,' je suis contrariée, il me semble qu'on me regarde , qu'on m'étudie , et je m'en vais. Oui , c'est depuis le jour où j'ai pris tant d'intérêt à cet homme que je me suis ainsi renouvelée , et que je n'ai plus de moi que mon nom. Je ne vous ai pas tout dit...
— Je vous ai peut-être compriBe ; n'ajoute»
rien , inlerrompit l'abbé Vincent qui sentait sa